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mercredi, 28 octobre 2009

De la société générale du genre humain naît la société civile, c'est-à-dire celle des états, des peuples et des nations.

 

 

PREMIERE PROPOSITION. La société humaine a été détruite et violée par les passions.

 

Dieu était le lien de la société humaine. Le premier homme s’étant séparé de Dieu, par une juste punition la division se mit dans la famille, et Caïn tua son frère Abel15.

Tout le genre humain fut divisé. Les enfants de Seth s’appelèrent les enfants de Dieu, et les enfants de Caïn s’appelèrent les enfants des hommes16.

Ces deux races ne s’allièrent que pour augmenter la corruption. Les géants naquirent de cette union, hommes connus dans l’Ecriture17, et dans toute la tradition du genre humain, par leur injustice et leur violence.

« Toutes les pensées de l’homme se tournent au mal en tout temps, et Dieu se repent de l’avoir fait. Noé seul trouve grâce devant lui18 ; » tant la corruption était générale.

Il est aisé de comprendre que cette perversité rend les hommes insociables. L’homme dominé par ses passions ne songe qu’à les contenter sans songer aux autres. « Je suis, dit l’orgueilleux dans Isaïe19, et il n’y a que moi sur la terre. »

Le langage de Caïn se répand partout. « Est-ce à moi de garder mon frère20 ? » c'est-à-dire : Je n’en ai que faire, ni ne m’en soucie.

Toutes les passions sont insatiables. « Le cruel ne se rassasie point du sang21. L’avare ne se remplit point d’argent22. »

Ainsi chacun veut tout pour soi. « Vous joignez, dit Isaïe23, maison à maison, et champ à champ. Voulez-vous habiter seul sur la terre ? »

La jalousie, si universelle parmi les hommes, fait voir combien est profonde la malignité de leur cœur. Notre frère ne nous nuit en rien, ne nous ôte rien ; et il nous devient cependant un objet de haine, parce que seulement nous le voyons plus heureux, ou plus industrieux, et plus vertueux que nous. Abel plaît à Dieu par des moyens innocents, et Caïn ne le peut souffrir. « Dieu regarda Abel et ses présents, et ne regarda pas Caïn ni ses présents : et Caïn entra en fureur, et son visage changea24. » De là les trahisons et les meurtres. « Sortons dehors, dit Caïn ; allons promener ensemble : et étant au milieu des champs, Caïn s’éleva contre son frère et le tua.25»

 Une pareille passion exposa Joseph à la fureur de ses frères, lorsque, loin de leur nuire, il allait pour rapporter de leurs nouvelles à leur père qui en était en inquiétude26. « Ses frères, voyant que leur père l’aimait plus que tous les autres, le haïssaient, et ne pouvaient lui dire une parole de douceur27. » Cette rage les porta jusqu’à le vouloir tuer ; et il n’y eut autre moyen de les détourner de ce tragique dessein, qu’en leur proposant de le vendre28.

Tant de passions insensées, et tant d’intérêts divers qui en naissent, font qu’il n’y a point de foi ni de sûreté parmi les hommes. « Ne croyez point à votre ami, et ne vous fiez point à votre guide, donnez-vous de garde de celle qui dort dans votre sein, le fils fait injure à son père, la fille s’élève contre sa mère, et les ennemis de l’homme sont ses parents et ses domestiques29. » de là vient que les cruautés sont si fréquentes dans le genre humain. Il n’y a rien de plus brutal ni de plus sanguinaire que l’homme. « Tous dressent des embûches à la vie de leur frère ; un homme va à la chasse après un autre homme, comme il ferait après une bête pour en répandre le sang30. »

« La médisance, et le mensonge, et le meurtre, et le vol, et l’adultère ont inondé toute terre, et le sang a touché le sang31 : » c'est-à-dire qu’un meurtre en attire un autre.

Ainsi la société humaine, établie par tant de sacrés liens, est violée par les passions ; et comme dit saint Augustin : « Il n’y a rien de plus sociable que l’homme par sa nature, ni rien de plus intraitable ou de plus insociable par la corruption32. »

 

 

DEUXIEME PROPOSITION. La société humaine, dès le commencement des choses, s’est divisée en plusieurs branches par les diverses nations qui se sont formées.

 

Outre cette division qui s’est faite entre les hommes par les passions, il y en a une autre qui devait naître nécessairement de la multiplication du genre humain.

Moïse nous l’a marquée, lorsqu’après avoir nommé les premiers descendants de Noé33, il montre par là l’origine des nations et des peuples. « De ceux-là, dit-il34, sont sorties les nations, chacune selon sa contrée et selon sa langue. »

Où il paraît que ces deux choses ont séparé en plusieurs branches la société humaine : l’une, la diversité et l’éloignement des pays où les enfants de Noé se sont répandus en se multipliant ; l’autre, la diversité des langues.

Cette confusion du langage est arrivée avant la séparation, et fut envoyée aux hommes en punition de leur orgueil. Cela disposa les hommes à se séparer les uns des autres, et à s’étendre dans toute la terre que Dieu leur avait donnée à habiter. « Allons, dit Dieu35, confondons leurs langues, afin qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ; et ainsi le Seigneur les sépara de ce lieu dans toutes les terres36. »

La parole est le lien de la société entre les hommes, par la communication qu’ils se donnent de leurs pensées. Dès qu’on ne s’entend plus l’un l’autre, on est étranger l’un à l’autre. « Si je n’entends point, dit saint Paul37, la force d’une parole, je suis étranger et barbare à celui à qui je parle, et il me l’est aussi. » Et saint Augustin remarque que cette diversité de langage fait qu’un homme se plaît plus avec son chien qu’avec un homme son semblable38.

 

Voici donc le genre humain divisé par langues et par contrées : et de là il est arrivé qu’habiter un même pays, et avoir une même langue, a été un motif aux hommes de s’unir plus étroitement ensemble.

Il y a même quelque apparence que, dans la confusion des langues à Babel, ceux qui se trouvèrent avoir plus de conformité dans le langage furent disposés par là à choisir la même demeure ; à quoi la parenté contribua aussi beaucoup ; et l’Ecriture semble marquer ces deux causes qui commencèrent à former autour de Babel les divers corps de nations, lorsqu’elle dit que les hommes les composèrent « en se divisant chacun selon leur langue et leur famille39.

 

 

TROISIEME PROPOSITION. La terre qu’on habite ensemble sert de lien entre les hommes, et forme l’unité des nations.

 

Lorsque Dieu promet à Abraham qu’il fera de ses enfants un grand peuple, il leur promet en même temps une terre qu’ils habiteront en commun. « Je ferai sortir de toi une grande nation40. »  Et un peu après : « Je donnerai cette terre à ta postérité. »

Quand il introduit les Israélites dans cette terre promise à leurs pères, il la leur loue afin qu’ils l’aiment. Il l’appelle toujours « une bonne terre, une terre grasse et abondante, qui ruisselle de tous côtés de lait et de miel41. »

Ceux qui dégoûtent le peuple de cette terre qui le devait nourrir si abondamment sont punis de mort comme séditieux et ennemis de leur patrie. « Les hommes que Moïse avait envoyés pour reconnaître la terre, et qui en avaient dit du mal, furent mis à mort devant Dieu42. »

Ceux du peuple qui avaient méprisé cette terre en sont exclus et meurent dans le désert. « Vous n’entrerez point dans la terre que j’ai juré à vos pères de leur donner. Vos enfants (innocents et qui n’ont point de part à votre injuste dégoût) entreront dans la terre qui vous a déplu ; et pour vous, vos corps morts seront gisants dans ce désert43. »

Ainsi la société humaine demande qu’on aime la terre où l’on habite ensemble ; on la regarde comme une mère et une nourrice commune ; on s’y attache, et cela unit. C’est ce que les Latins appellent caritas patrii soli, l’amour de la patrie, et ils la regardent comme un lien entre les hommes. […]

 

Bossuet