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lundi, 28 novembre 2011

Portrait du révolutionnaire

Pour le philosophe américain Éric Vœgelin, la gnose est le principe de la Révolution ; plus, « la propagande gnostique consiste dans l’action politique et non pas dans une quête de la vérité au sens théorique. » En effet, au révolutionnaire peu importe la vérité, il s’agit de convaincre, aussi s’efforce-t-il de cantonner le combat sur le terrain de l’agitation politique ─ campagnes, slogans, pétitions, élections pour se lier l’opinion. Si d’aventure on porte le combat dans le domaine rationnel, on n’est jamais réfuté mais dénigré, marginalisé, intimidé, preuve que l’ennemi redoute plus que tout le débat théorique, et le pouvoir démystificateur de la philosophie traditionnelle. 



 L’éruption révolutionnaire des mouvements gnostiques

La Réforme, “cheval de Troie” des mouvements gnostiques

[…] la Réforme a bien clairement dessiné une époque dans l’histoire occidentale : celle d’une invasion réussie des institutions occidentales par les mouvements gnostiques.

Les mouvements qui existaient jusqu’à présent de façon marginale sur le plan social — qu’ils fussent tolérés, supprimés ou clandestins — firent éruption avec une force inattendue et sur un vaste front à l’époque de la Réforme, ce qui eut pour effet de faire éclater l’Église universelle, tandis qu’ils s’emparaient progressivement des institutions politiques au sein des États-nations.

L’éruption révolutionnaire des mouvements gnostiques eut des répercussions sur la représentation existentielle dans l’ensemble de la société occidentale. La portée de cet événement est si considérable que nous ne saurions pas même esquisser un survol de ses principales caractéristiques dans le cadre de ces conférences.

Mieux vaut, pour comprendre du moins quelques-unes des caractéristiques les plus importantes de la révolution gnostique, centrer notre analyse sur une aire géographique précise, en y distinguant une période particulière.

Exemple de la révolution puritaine observée par Hooker

Or, certains aspects de l’impact du puritanisme sur l’ordre public anglais conviendront particulièrement bien à cette brève étude.

Ce choix s’impose en outre de lui-même, du fait que le XVIe siècle anglais eut la chance exceptionnelle de bénéficier d’un brillant observateur du mouvement gnostique en la personne du « judicieux Hooker ».

En effet, dans la Préface de son Ecclesiastical Polity, Hooker nous a fourni une analyse très fine du puritain, ainsi que du mécanisme psychologique au moyen duquel les mouvements de masse gnostiques opéraient.

Ces pages sont tout à fait précieuses pour quiconque souhaite étudier la révolution gnostigue, et c’est la raison pour laquelle nous commencerons notre analyse par un résumé du portrait du puritain vu par Hooker.

 Portrait et méthode du Révolutionnaire puritain par Hooker

Trouver une cause à défendre

Pour donner l’impulsion à un mouvement, il faut tout d’abord que quelqu’un ait une “cause” à défendre.

D’après le contexte de Hooker, il semble que le terme de “cause” était d’un usage relativement récent en politique, les puritains ayant vraisemblablement inventé cette arme formidable des révolutionnaires gnostiques.

Critiquer la société actuelle en gage de sincérité et d’honnêteté

Pour faire progresser sa “cause”, celui qui la défend devra, « en présence de la multitude », se livrer à une critique sévère des misères sociales, et en particulier du comportement des classes supérieures.

Ce n’est qu’en se livrant fréquemment à une telle critique que les auditeurs pourront être persuadés de l’intégrité, du zèle et de la sainteté des hommes qui s’adressent à eux, car seuls des hommes exceptionnellement bons peuvent être aussi profondément blessés par le mal.

Désigner le gouvernement en place comme responsable de tous les maux

L’étape suivante consistera à focaliser la rancune populaire sur le gouvernement en place.

Psychologiquement parlant, il suffit, pour ce faire, de rejeter toute la faute et la corruption qui ont de tout temps existé dans le monde, compte tenu de la fragilité humaine, sur l’action ou au contraire sur l’inaction du gouvernement.

En imputant ainsi le mal à une institution spécifique, ceux qui la dénoncent démontrent leur sagesse à la multitude des hommes qui, par eux-mêmes, n’auraient jamais songé à établir un tel lien ; du même coup, ils désignent le point auquel il faut s’attaquer pour extirper le mal de ce monde.

Promouvoir un régime politique idéal et inédit

Au terme de ces préalables, le moment sera alors venu de préconiser une nouvelle forme de gouvernement comme « remède suprême à tous les maux ».

Car ceux qui éprouvent « aversion et mécontentement à l’égard de l’état actuel des choses » sont assez fous pour « imaginer que n’importe quoi (dont on leur vante les mérites) est susceptible de les aider ; et plus particulièrement ce dont ils n’ont jamais fait l’expérience ».

Constituer un corpus d’interprétations pour modeler les opinions

Si un mouvement comme le puritanisme s’appuie sur l’autorité d’une source littéraire, ses chefs devront alors modeler « les opinions et jugements des hommes en sorte que » leurs disciples associeront automatiquement les passages et les termes de l’Écriture à leur doctrine, si peu fondée que soit une telle association, et qu’ils seront tout aussi automatiquement aveugles à ce qui dans l’Écriture est incompatible avec leur doctrine.

Persuader les adeptes qu’ils sont les Élus

Vient ensuite l’étape décisive pour consolider une attitude gnostique, à savoir

persuader des hommes crédules et éminemment enclins à des erreurs aussi séduisantes qu’ils ne comprennent le contenu de la parole de l’Écriture qu’en vertu d’une illumination particulière du saint-Esprit, tandis que d’autres, tout en lisant cette parole, sont incapables de la comprendre.
Ils se considéreront dès lors comme élus, ce sentiment engendrant « une séparation très nette entre eux et le reste du monde », si bien que l’humanité se divisera en deux catégories :
- les « frères » et
- les « profanes ».

Choisir un meneur parmi les Élus et instrumentaliser les femmes

Une fois l’expérience gnostique consolidée, il ne reste plus qu’à trouver un chef capable de représenter cette matière sociale brute.

Car, poursuit Hooker, de tels individus préféreront leur propre compagnie à celle du reste du monde, ils accepteront de leur plein gré les avis et la direction de ceux qui les endoctrinent ; négligeant leurs affaires personnelles, ils consacreront énormément de temps au service de la cause, accordant de généreux subsides matériels aux chefs du mouvement.

Une fonction importante sera dévolue aux femmes dans la formation de telles sociétés, en raison de la faiblesse de leur jugement, de leur plus grande émotivité, et du fait qu’elles sont stratégiquement bien placées pour influencer leurs maris, leurs enfants, leurs serviteurs et leurs amis, plus enclines que les hommes à faire office de bureau de renseignements sur l’état d’esprit de leur entourage, plus libérales, enfin, sur le plan financier.

Verrouiller les esprits

Une fois un tel environnement social mis sur pied, il sera difficile sinon impossible, de le détruire à l’aide de la persuasion.

Si seulement quelqu’un d’une opinion adverse tente d’ouvrir la bouche pour les convaincre, ils se bouchent les oreilles, ne considèrent même pas ses raisons et, en guise de réplique, ils se contentent de répéter les paroles de Jean :

Nous, nous sommes de Dieu. Qui connaît Dieu nous écoute. Quant à vous, vous êtes du monde car vous parlez avec cette pompe et cette vanité mondaines, et le monde dont vous faites partie vous écoute.

Imperméables à tout raisonnement, ils sont toujours prompts à répliquer.
- Si vous leur suggérez qu’ils sont incapables de juger de tels problèmes ils vous répondront :

Dieu préfère les hommes simples.

- Si vous leur démontrez de façon convaincante leur absurdité, ils vous répondront :
L’apôtre du Christ lui-même fut tenu pour fou.

- Si vous les incitez de la manière la plus douce à la discipline, ils se répandront sur « la cruauté d’hommes assoiffés de sang » et ils s’enfermeront dans le rôle de « l’innocence persécutée au nom de la vérité ».

Pour le dire d’un mot : sur le plan psychologique, leur comportement est cuirassé, et aucun raisonnement ne saurait l’ébranler [1].

 Le problème du camouflage du combat gnostique

De l’universalité du portrait du Révolutionnaire dressé par Hooker

La description que nous a fournie Hooker du puritain s’applique de manière si évidente aux formes ultérieures de révolutionnaires gnostiques qu’il n’est pas besoin d’y insister davantage.

Toutefois, son analyse fait surgir un problème qui mérite une plus grande attention. Ce portrait du puritain résultait d’un affrontement entre, d’un côté, le gnosticisme et, de l’autre, la tradition classique et chrétienne représentée par Hooker.

Il fut brossé par un penseur dont les qualités intellectuelles et l’érudition étaient éminentes.

Il était donc inévitable que le raisonnement tournât autour du problème tant négligé au cours de descriptions plus récentes du puritanisme, à savoir
- sur les lacunes intellectuelles de la position gnostique, susceptibles de détruire l’univers du discours rationnel, ainsi que
- sur la fonction sociale de la persuasion.

Camoufler la guerre gnostique derrière une “cause” opportune

Hooker vit bien que la position puritaine n’était pas fondée sur l’Écriture et que sa cause avait une origine toute différente. Les puritains n’utilisaient l’Écriture que lorsque des passages extraits de leur contexte pouvaient soutenir leur cause, et pour le reste, ils l’ignoraient tranquillement, de même que les traditions et les règles d’interprétation mises en œuvre au cours de quinze siècles de christianisme.

Au cours des premières phases de la révolution gnostique ce camouflage s’avéra nécessaire ― car un mouvement ouvertement antichrétien n’aurait pas pu remporter un tel succès sur le plan social, et le gnosticisme ne s’était en fait pas éloigné du christianisme au point que ses partisans fussent conscients de la direction qu’ils empruntaient.

Comment camoufler l’irrationalité de l’argumentation révolutionnaire ?

Mais la distance était toutefois suffisamment importante pour que ce camouflage parût embarrassant face à une critique qualifiée.

Pour parer à cet embarras, on inventa deux moyens techniques qui sont restés jusqu’à ce jour les grands instruments de la révolution gnostique.

 Constituer un Coran révolutionnaire

Le dilemme entre chaos et tradition

Pour que le camouflage de l’Écriture fût efficace, il fallait unifier le choix des passages de l’Écriture, ainsi que leur interprétation.
- Accorder à tout un chacun la liberté d’interpréter l’Écriture en fonction de ses préférences et de son niveau d’éducation aurait abouti au chaos qui caractérisa les premières années de la Réforme ; qui plus est,
- admettre que toutes les interprétations se valaient, c’était se priver d’un argument contre la tradition de l’Église, laquelle, après tout, reposait, elle aussi, sur une interprétation de l’Écriture.

La solution : la constitution d’un Coran

Pour mettre un terme à ce dilemme entre chaos et tradition, on inventa un premier moyen : l’énoncé systématique de la nouvelle doctrine en termes bibliques, telle que Calvin l’avait formulée dans ses Institutes.

Un travail de ce type servirait à la fois de guide pour une bonne lecture de l’Écriture et à formuler de façon authentique la vérité, rendant ainsi inutile tout recours à une littérature antérieure.

Nous avons besoin d’un terme technique pour désigner ce genre de littérature gnostique et, puisque l’étude des phénomènes gnostiques est trop récente pour en avoir développé un, nous utiliserons provisoirement le mot arabe Coran. On peut donc considérer l’œuvre de Calvin comme le premier Coran délibérément gnostique.

Calvin, auteur du premier Coran révolutionnaire

Un homme capable d’écrire un tel Coran, un homme capable de rompre avec la tradition intellectuelle de l’humanité, parce qu’il est convaincu qu’avec lui apparaissent une nouvelle vérité et un monde nouveau, doit se trouver dans un état pneumatologique particulier.

Hooker, qui était extrêmement conscient de la tradition, fit montre d’une grande sensibilité vis-à-vis de ce changement d’esprit.

Sa présentation très nuancée de Calvin commençait par cette phrase :

Son apport a consisté dans l’étude du droit civil.

Il ajoutait ensuite, non sans ironie :

il acquit sa science divine non point tant grâce à ce qu’il put entendre ou lire, que grâce au fait qu’il l’enseigna aux autres.

Et il concluait sur cette phrase foudroyante :

Car, bien que des milliers de personnes lui fussent redevables en ce qui concerne une connaissance de ce genre, lui-même n’était pourtant redevable qu’à Dieu, auteur de la source bénie entre toutes, le Livre de Vie, et à l’admirable subtilité de son esprit. [2]

Bref panorama des “Corans” révolutionnaires

L’œuvre de Calvin, si elle fut bien la première du genre, ne fut toutefois pas la dernière, un tel genre ayant en outre une préhistoire.

Au cours des étapes antérieures du sectarisme gnostique occidental, les œuvres de Scot Érigène et de Denys l’Aéropagite tinrent lieu de Coran et, au sein du joachimisme, les œuvres de Joachim de Flore jouèrent ce même rôle sous le titre d’Evangelium aeternum.

Au cours de l’histoire occidentale ultérieure, à l’époque de la sécularisation, chaque nouvelle vague du mouvement gnostique produisit de nouveaux Corans.
- Au XVIIIe siècle, Diderot et d’Alembert revendiquèrent une fonction coranique pour l’Encyclopédie, en tant qu’elle présentait la totalité de la connaissance humaine digne d’être conservée. À les en croire, plus personne n’aurait besoin d’avoir recours à une œuvre antérieure à l’Encyclopédie, et toutes les sciences à venir ne feraient que compléter ce corpus de connaissances [3].
- Au XIXe siècle, Auguste Comte créa sa propre œuvre, le Coran de l’avenir positiviste de l’humanité, tout en y ajoutant généreusement une liste comportant cent grands livres ― une idée séduisante de nos jours encore.
- Et en définitive, au sein du mouvement communiste, les œuvres de Karl Marx sont devenues le Coran des fidèles, auxquelles vient s’ajouter la littérature patristique du léninisme-stalinisme.

 Censurer le débat théorique incompatible avec la foi révolutionnaire

Autocensure du révolutionnaire

Le second moyen utilisé pour parer à une critique embarrassante n’est en fait qu’un supplément indispensable au premier.

Le Coran gnostique est la codification de la vérité et, en tant que tel, il constitue la substance spirituelle et intellectuelle dont se nourrissent les croyants.

L’expérience contemporaine des mouvements totalitaires nous a démontré que ce moyen est très efficace dans la mesure où il peut être assuré de la censure volontaire de ses adhérents : quiconque adhère sincèrement à un mouvement n’abordera pas la littérature susceptible de combattre les croyances qui lui sont chères ou irrespectueuses à leur égard.

Cependant, le nombre d’adhérents peut rester limité, auquel cas, l’extension et la réussite politique risquent d’être sérieusement entravées si la vérité du mouvement gnostique est en permanence exposée aux critiques de toutes parts.

Interdire le recours aux instruments théoriques de la critique

On peut réduire, voire pratiquement éliminer ce handicap en interdisant le recours aux instruments de la critique ; quiconque utilise les instruments interdits sera socialement marginalisé et, dans la mesure du possible, exposé à la diffamation politique.

L’interdit sur les instruments de la critique fut utilisé avec une grande efficacité par les mouvements gnostiques, partout où ils obtinrent un certain succès politique.

Concrètement, l’interdit, dans le sillage de la Réforme, devait porter sur la philosophie classique et sur la théologie scolastique et, étant donné que ces deux rubriques recouvraient la plus grande et la plus importante partie de la culture intellectuelle de l’Occident, dès lors que l’interdit s’exerça, il en consacra la ruine.

Cette destruction fut en fait si profonde que la société occidentale ne s’est jamais complètement remise de ce coup.

Anathématiser, dénoncer, marginaliser plutôt que réfuter

Un incident, tiré de la vie de Hooker, illustrera la situation. La Christian Letter anonyme de 1599 que reçut Hooker se plaignait amèrement :

Même si l’on trouve dans tous vos livres de nombreuses vérités et si beaucoup de points subtils y sont abordés avec élégance, on remarque pourtant dans presque tous vos discours qu’Aristote, le patriarche des philosophes (de même que beaucoup d’autres écrivains humanistes), et les scolastiques si ingénieux interviennent à tout propos : vous placez la raison au-dessus de l’Écriture sainte et la lecture au-dessus de la prédication. [4]

De tels reproches concernant la violation de l’interdit ne constituaient pas une opinion inoffensive.

En 1585, dans l’affaire Travers, Hooker avait été la cible de reproches analogues qui proclamaient sur un ton de dénonciation qu’« on n’avait pas entendu semblables absurdités […] en public dans ce pays depuis l’époque de la reine Marie ».

Dans la réponse qu’il adressa à l’archevêque de Canterbury, Hooker dut exprimer de façon très apologétique son espoir de n’« avoir rien commis d’illégal » en se livrant à des distinctions théoriques et à des digressions au cours de ses sermons [5].

Contrôler l’école et les moyens de communication

Étant donné que le gnosticisme se nourrit des erreurs théoriques que nous avons exposées au cours de notre précédente conférence, l’interdit sur la théorie au sens classique constitue la condition sine qua non de son expansion sociale et de sa survie.

D’où de sérieuses répercussions en ce qui concerne l’éventualité d’un débat public dans des sociétés où les mouvements gnostiques ont acquis une influence sociale suffisante pour contrôler les moyens de communication, les institutions éducatives, etc.

Dans la mesure où un tel contrôle est efficace, le débat théorique sur les problèmes qui concernent la vérité de l’existence humaine est publiquement impossible, étant donné que l’usage d’un raisonnement théorique est interdit.

Maintenir la société dans l’ignorance de l’existence d’une critique théorique

Si bien protégées que puissent être les libertés constitutionnelles d’expression et de la presse, quelle que soit l’intensité avec laquelle le débat théorique se manifeste dans des cercles restreints et trouve son expression dans les publications pratiquement privées d’une poignée d’érudits, le débat dans la sphère publique concernée par la politique se réduira toutefois essentiellement au jeu de dés pipés qu’il est devenu dans les sociétés contemporaines progressistes ― sans parler de la qualité de ce débat dans les empires totalitaires.

Le débat théorique peut certes être protégé par des garanties constitutionnelles, mais il ne peut s’établir que par la volonté d’utiliser et d’accepter le raisonnement théorique.

Faute de l’existence d’une telle volonté, une société ne peut pas compter pour son fonctionnement sur le raisonnement et la persuasion quand il y va de la vérité de l’existence humaine ; et il faut alors recourir à d’autres moyens.

 Moyens de supprimer le débat théorique

La solution islamique : un débat théorique réservé à des “sages”

Telle était la situation de Hooker. Le débat avec ses opposants puritains était impossible, du fait que ces derniers n’acceptaient pas le raisonnement.

On peut déduire ses idées à ce sujet à partir des notes qu’il avait jetées peu avant sa mort sur un exemplaire de la Christian Letter que nous avons citée plus haut.

Parmi les citations de plusieurs autorités, on trouve un passage d’Averroès :

Il est interdit de discourir (sermo) sur la connaissance que Dieu dans Sa gloire a de Lui-même et du monde. Et il est a fortioriinterdit d’écrire sur ce sujet.

Car l’intelligence du commun des mortels ne saurait atteindre de telles profondeurs ; et dès lors qu’elles forment le thème de leurs discussions, elles détruisent la divinité.

Par conséquent discourir de cette connaissance leur est interdit : qu’il suffise à leur bonheur de comprendre ce qu’ils peuvent saisir au moyen de leur intelligence.

La loi [c’est-à-dire le Coran], dont l’intention première était d’enseigner le commun des mortels, s’est abstenue de toute information à ce sujet, car il est inaccessible à l’homme ; nous ne possédons pas les instruments humains qui nous permettraient de devenir semblables à Dieu en vue d’une communication intelligible à Son sujet. Ainsi qu’il est dit :

De Sa main gauche Il créa la terre, tandis que Sa droite Il mesurait le ciel.

Cette question est par conséquent réservée au sage que Dieu a consacré à la vérité. [6]

Dans ce passage, Averroès indiquait la solution que la civilisation islamique avait trouvée au problème du débat théorique.
- Le noyau de la vérité est l’expérience de la transcendance au sens anthropologique et sotériologique ; son explication théorique n’est accessible qu’au « sage ».
- Le « profane » doit accepter, en vertu d’un fondamentalisme élémentaire, la vérité telle qu’elle est symbolisée dans la Bible ; il doit se garder de toute théorisation pour laquelle il est concrètement et intellectuellement incapable, car il ne ferait que détruire Dieu.

Compte tenu du « meurtre de Dieu » commis par la société occidentale lorsque les « profanes » progressistes se sont emparés de la signification de l’existence humaine dans la société et dans l’histoire, il faut reconnaître qu’Averroès avait raison.

Toutefois, la structure d’une civilisation n’est pas à la disposition de ses membres individuels.

La solution islamique, consistant à restreindre le débat philosophique aux cercles ésotériques dont la majorité des gens ignorait pratiquement l’existence, ne pouvait pas s’appliquer à la situation de Hooker. L’histoire occidentale avait emprunté un cours différent et le débat entre « profanes » était tout à fait dépassé.

La solution de la modernité : étourdir par l’action politique pour faire oublier le débat théorique

Hooker dut donc affronter la seconde possibilité, à savoir celle en vertu de laquelle le gouvernement devait autoritairement mettre un terme à un débat qui ne pouvait pas se conclure par un accord obtenu grâce à la persuasion.

Ses adversaires puritains n’étaient pas des partenaires au sein d’un débat théorique, mais des révolutionnaires gnostiques, engagés dans une lutte pour la représentation existentielle qui aurait abouti au renversement de l’ordre social anglais, au contrôle des universités par les puritains et à la substitution du droit biblique au droit commun.

Par conséquent, le fait qu’il prit en compte cette seconde solution était tout à fait dans l’ordre des choses. Hooker comprit parfaitement ce qu’aujourd’hui on a tant de mal à comprendre, à savoir que la propagande gnostique consiste dans l’action politique et non pas dans une quête de la vérité au sens théorique.

 Fanatisme destructeur de la foi révolutionnaire

Tout ou rien ! quelles qu’en soient les conséquences

Grâce à sa sensibilité infaillible, il fut également à même de diagnostiquer la composante nihiliste du gnosticisme dans la croyance puritaine selon laquelle leur discipline émanant de

l’exigence absolue de Dieu Tout-Puissant devait être acceptée, quand bien même le monde devrait, ce faisant, être mis absolument sens dessus dessous ; et c’est là que réside le plus grand danger [7].

Le devoir de l’autorité face à la Révolution

Dans la culture politique en vigueur à son époque, il ne faisait déjà absolument aucun doute que c’était le gouvernement, et non les sujets, qui représentait l’ordre de la société.

Lorsque quelque chose a été, établi en vertu du consentement public de la collectivité, tout jugement d’un homme en particulier auquel on le comparerait a un caractère strictement privé, quand bien même il prétendrait s’exprimer au nom de quelque instance publique.

De telle sorte qu’il n’y a pas d’autre moyen d’obtenir la paix et la tranquillité, à moins que la voix potentielle de la société tout entière ou du corps politique ne prédomine sur chaque voix particulière qui se fait entendre en son sein. [8]

Concrètement, cela signifie qu’un gouvernement a le devoir de maintenir l’ordre, ainsi que la vérité qu’il représente ;

lorsque surgit un chef gnostique qui proclame que Dieu ou le progrès, la race ou la dialectique lui a ordonné de devenir le souverain existentiel, un gouvernement n’est pas censé trahir la confiance qu’on a en lui, et abdiquer.

Richard HOOKER (1554-1600) et Éric VŒGELIN (1901-1985)

(Éric Vœgelin, La nouvelle science du politique, Éd. Seuil, Col. L’ordre philosophique, mars 2000, pp. 193-204.)

VLR recommande vivement la lecture de cet ouvrage dont l’auteur, esprit vaste de renommée internationale, est étrangement peu connu en France.

 

 

Notes

[1] Richard Hooker, Works, éd. Keble, 7e éd., Oxford, 1888. Nous résumons la première partie, p. 145-155.

[2] Ibid., p. 127 sq.

[3] D’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, éd, F, Picavet, Paris, 1894, p. 139-140.

[4] R. Hooker, op. cit., p. 373.

[5] Christian Letter (1599), ibid., III, p. 585 sq.

[6] Pour le texte latin de ce passage, voir ibid., I, cxx.

[7] Ibid., p. 182.

[8] Ibid.,p. 171.

 

Source: Vive Le Roy

jeudi, 10 novembre 2011

Le Roi dans la Constitution de 1791 ou l’apostasie de la démocratie royale

 

 

 


 

En 1789, les États Généraux se déclarent « représentants de la nation » et s’érigent en Assemblée constituante. En 1791 l’Assemblée promulgue une constitution écrite réalisant le rêve d’autonomie de la modernité : abolir la monarchie de droit divin pour établir une monarchie constitutionnelle fondée sur l’idéologie de la souveraineté nationale. Louis XVI se trouve alors dans une position intenable : par le serment du sacre il reconnaît que son autorité vient de Dieu, par le serment à la Constitution il admet qu’elle vient de la Nation. Si cette monarchie constitutionnelle ne survit que quelques mois, son principe d’autonomie inspirera largement la doctrine orléaniste d’une royauté révolutionnaire.

 

 Genèse de la Constitution de 1791

1789 : les États généraux s’érigent en Assemblée nationale constituante

La France d’Ancien Régime n’avait pas vécu une semaine de siècles dans l’arbitraire et le dérèglement : elle était déjà un « État de droit ».

Mais les constituants de 1789 se trouvaient en présence d’institutions essentiellement coutumières. Tel était, du reste, le régime ordinaire des pays européens à la même époque [1]. Seuls, hors de l’Europe et hors du cadre monarchique, les États-Unis d’Amérique du Nord venaient de se donner une Constitution fédérale écrite.

Cette notion de “constitution”, matériellement ancienne, était en passe d’évoluer dans sa forme, et c’est par voie écrite que les députés des États généraux entendaient procéder.

L’on hésita, pourtant, d’emblée, sur la nature des textes à voter et sur la manière de s’y prendre. Dans la mouvance de l’esprit du siècle, la plupart voulaient transformer le régime existant. Mais en quel sens ? Et dans quelle concertation avec le Roi ?

- Un homme tel que l’abbé Sieyès, « ingénieur en Constitutions » et « portier de la Révolution », dont l’influence fut si grande sur la genèse du nouveau droit public [2], proposait la théorie de la souveraineté nationale comme moyen terme entre l’absolutisme royal et l’absolutisme démocratique ; il entendait faire entreprendre la refonte des institutions par les seuls représentants de la Nation.
- D’autres tenaient que le Roi fût associé aux réformes : dans leur esprit il ne s’agissait que de rétablir l’harmonie entre le Roi et ses sujets par une sorte de pacte.

La question était donc de savoir s’il fallait créer une Constitution entièrement nouvelle ou simplement rétablir, dans son authenticité, celle léguée par les siècles, dont les principes auraient été méconnus et oubliés.

Il ne fallut pas moins de trois comités de Constitution pour débattre et élaborer le texte au cours des années 1789, 1790 et 1791. Du jour où les États généraux se proclamèrent Assemblée nationale, puis se déclarèrent constituants, la Révolution était faite dans les principes.

L’Assemblée, écrit Talleyrand dans ses Mémoires, se déclare constituante, c’est-à-dire investie du droit de détruire tout ce qui existe, et d’y substituer tout ce qui lui plaira. [3]

Le maintien de la forme monarchique de l’État, même pour ceux qui réclamaient une Constitution entièrement nouvelle [4], était indiscuté ; car, disait le rapporteur du second comité, Clermont-Tonnerre,

c’est une forme qu’il est dans les cœurs de tous les Français de chérir et de respecter [5].

Elle fut donc confirmée par acclamations.

Restait à trancher la question du concours du Roi et de l’Assemblée, ainsi que celle de leurs rapports respectifs.

Un comité de Constitution à majorité “monarchienne”

Le second comité, élu le 14 juillet, comprenait 8 membres à majorité modérée, avec Mounier, le célèbre avocat dauphinois, mais aussi l’idéologue Sieyès, qui introduisit la distinction entre le “pouvoir constituant” (du souverain) et les “pouvoirs constitués”, parmi lesquels le Roi.

En conséquence, Sieyès affirmait que le Roi ne pourrait ni discuter le texte constitutionnel que les représentants de la Nation lui imposeraient, ni disposer d’un véto législatif susceptible de paralyser la loi, expression de la volonté générale, puisqu’« un pouvoir d’empêcher est analogue à un pouvoir de faire ».

Sieyès s’insurgeait contre l’idée d’un statut politique fondé sur une tradition, sur « un droit historique » ; il dénonçait les « prétendues vérités historiques » et voulait se fier aux seules lumières de la raison.

Mounier, pour sa part, proposait un véto royal sur les lois ordinaires, pas sur les lois constitutionnelles, ce qui était une première capitulation des monarchistes. Il défendait deux chambres, à l’anglaise, et des prérogatives royales encore substantielles, dont un droit de dissolution de la chambre basse.

En outre, le comité Mounier souhaitait, en préambule à la Constitution, une déclaration des droits et des devoirs.

Les événements de l’été 89 infirmèrent ces vues : la Constituante abolit, dans la fameuse nuit du 4 août non seulement les privilèges des personnes et des ordres, mais ceux des provinces, des villes, des corporations.

Ce vote ne se bornait pas à détruire des exemptions d’impôts injustifiées et quelques droits honorifiques plus ou moins anachroniques ; il introduisait l’individualisme absolu et suscitait une immense hécatombe des cadres naturels de la vie sociale des Français.

La déclaration des droits de l’homme, acquise quelques semaines plus tard, après de confuses discussions qui écartèrent la reconnaissance des devoirs, accentua cet individualisme.

L’agitation de la Grande Peur, la révolution municipale, les troubles dans la capitale, l’irruption des foules, achevèrent de mettre en porte-à-faux le projet de Mounier et de ses amis modérés (on disait : “monarchiens”).

Si la volonté générale est celle d’une majorité de citoyens égaux en droits,
- au nom de quelle autorité le Roi pourrait-il refuser sa sanction aux lois votées par l’Assemblée des représentants ?
- Comment pourrait-il dissoudre cette assemblée ?
- Comment pourrait-on envisager une chambre aristocratique ?

Un comité de Constitution présidé par l’idéologue Sieyès

Mounier démissionna logiquement, et c’est un troisième comité, dirigé cette fois par Sieyès en personne, qui eut la charge d’élaborer les textes définitifs.

Fin septembre, une Constitution provisoire de 19 articles était votée et soumise à l’approbation du Roi. Elle prévoyait
- une Assemblée législative unique, élue pour deux ans, avec un véto royal simplement suspensif,
- un pouvoir judiciaire indépendant, et
- un roi réduit aux fonctions de chef de l’exécutif.

Louis XVI accepta les 19 articles avec réserve,

aux conditions, disait-il, dont je ne me départirai pas, que, par le résultat général de vos délibérations, le pouvoir exécutif ait son entier effet entre les mains du monarque.

Cette réponse semblait impliquer qu’il pût refuser son concours à la Constitution définitive. Un vif débat s’ensuivit à l’Assemblée.

Robespierre s’indigna :

Est-ce au pouvoir exécutif de critiquer le pouvoir constituant dont il émane ?, arguait-il ; Je considère la réponse du Roi comme contraire aux principes, aux droits de la Nation, et opposée à la Constitution.

Plusieurs orateurs firent chorus. L’un d’eux n’avait-il pas réclamé, sans d’ailleurs être suivi (mais l’expression est à noter), “une démocratie royale” ? En tout cas, concluaient les députés, le Roi devait donner une acceptation pure et simple.

De fait, il s’y résigna, le 5 octobre, mais sous la pression de l’émeute.

Le contexte lors de la promulgation de la Constitution

De 1789 à 1791, le nouvel ordre des choses se mit en place, morceau après morceau, par des actes divers, les uns constitutionnels, les autres législatifs.

La grave question des rapports de la Révolution et de l’Église, le vote de la Constitution civile du clergé, en juillet 1790, la coupure des catholiques qu’elle provoqua, aboutirent à un divorce avoué entre Louis XVI et les constituants, puis à son équipée de Varennes les 20 et 21 juin 1791.

Du 25 juin au 14 septembre, le Roi fut suspendu ; l’Assemblée décida que ses décrets seraient exécutoires sans qu’il fût besoin d’une sanction royale ; elle plaça les ministres sous ses ordres, le Roi étant consigné aux Tuileries, sous la garde de La Fayette.

Sur ces entrefaites, la fusillade du Champ-de-Mars, le 17 juillet 1791, la première agitation républicaine des Cordeliers, effrayèrent l’Assemblée qui tenta, in extremis, de réagir face au discrédit de la monarchie qu’elle avait tant contribué à susciter ; l’on effectua une sorte de toilettage de la Constitution dans un sens conservateur, avec renforcement du cens électoral et de quelques prérogatives royales.

Malouet indigna ses collègues en osant demander, le 30 août, une ratification du texte par le peuple : la souveraineté nationale n’était pas discutée, mais les députés seuls étaient réputés vouloir pour la Nation.

Le 13 septembre, le Roi, à qui le texte définitif avait été présenté dix jours plus tôt, l’accepta :

Je déclare, écrivait-il à l’Assemblée, qu’instruit de l’adhésion que la grande majorité du peuple donne à la Constitution, je renonce au concours que j’avais demandé dans ce travail…

Le 14, il prêtait serment constitutionnel, recouvrant du coup ses prérogatives.

Quel était donc le statut du Roi dans la nouvelle Constitution ? Et comment ce Roi s’est-il comporté, en fait, dans les institutions qu’on lui fabriquait ? Tels seront les deux points que nous examinerons. En d’autres termes, une analyse théorique des pouvoirs constitutionnels du Roi, puis une appréciation de l’attitude pratique de Louis XVI.

 Le statut théorique du Roi en 1791

En Angleterre, l’introduction de la Royauté parlementaire s’est effectuée d’abord au prix d’un changement de roi, en 1688, puis à la faveur d’un changement de dynastie un quart de siècle plus tard.

En France, l’expérience fut tentée, d’ailleurs tragiquement, avec le même roi : Louis XVI.

Le Roi de 1791 avait aussi été celui de l’ancienne France, et il en conservait certains traits, hérités de la tradition ; mais ce roi était aussi devenu tout à fait indifférent, il avait “dépouillé le vieil homme” et subi une complète novation.

La tradition

Au Titre III, chapitre II, section première, la Constitution traite « De la Royauté et du Roi ». [6]

L’article premier, tout entier, est une fidèle rédaction des coutumes de dévolution de la couronne :

La Royauté est indivisible (c’était l’acquis des Capétiens) et déléguée héréditairement à la race régnante, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.
Suivait une parenthèse :
Rien n’est préjugé sur l’effet des renonciations dans la race actuellement régnante.

Cette incise, qui intéresse particulièrement les légitimistes, fut insérée en septembre 1789, lors de l’élaboration des 19 articles initiaux, à la suite de débats houleux portant sur la signification et la valeur des renonciations de Philippe V à Utrecht [7].

Les orléanistes présents essayèrent de faire prévaloir la validité de ces renonciations et l’exclusion des descendants de Philippe V : ils n’eurent pas gain de cause devant les constituants, conformément à l’opinion quasi unanime des légistes du XVIIIe siècle. Sur ce point au moins, la tradition fut sauve.

Il n’y avait pas non plus de changement révolutionnaire dans le libellé de l’article 9 :

Les biens particuliers que le Roi possède à son avènement au trône sont réunis irrévocablement au domaine de la Nation ; il a la disposition de ceux qu’il acquiert à titre singulier ; s’il n’en a pas disposé ; ils sont pareillement réunis à la fin du règne.
On trouve là une reprise de la loi fondamentale sur le domaine de la Couronne.

Première novation : une constitution écrite est par nature muable

Les novations, en revanche, sont nombreuses. Elles résident, d’abord, dans la rédaction même de ces anciennes lois fondamentales.

Certes, l’inaliénabilité du domaine avait déjà fait l’objet d’un écrit, l’édit de Moulins de 1566 ; mais c’était une exception ; d’ordinaire, les règles de dévolution de la Couronne restaient inscrites « ès cœurs des Français », et immuables ; en les rédigeant, en les “constitutionnalisant” de la sorte, on les rendait révisables, donc muables comme la Constitution elle-même.

Deuxième novation : la constitution affirme la souveraineté nationale au lieu du droit divin

Cette Constitution, par ailleurs, affirmait d’emblée la souveraineté nationale et celle de la loi :

le Roi ne règne que par elle (art. 3). [8]

Dans la vision traditionnelle de la monarchie, la souveraineté du Roi n’était que l’expression d’un pouvoir suprême, lui-même moyen au service d’une fonction consistant à défendre et à incarner l’intérêt général, le bien commun de la multitude. En sorte que, dans la souveraineté monarchique, la Nation se trouvait absorbée plutôt qu’exclue.

Roi et Nation n’étaient pas antinomiques mais en symbiose. Et cela peut, du reste, expliquer que les constituants, posant la souveraineté nationale, n’aient pas éprouvé la nécessité logique de supprimer la monarchie.

Cependant, à rigoureusement parler, il ne s’agissait plus tant de monarchie que de royauté : “démocratie royale ”, disait, à bon droit, cet obscur député…

En principe, tous les pouvoirs émanaient de la Nation, qui ne pouvait les exercer que par délégation. Le Roi, comme les députés, avait qualité de « représentant de la Nation », et devenait, à ce titre, délégataire de la puissance exécutive.

Pourtant, marquons encore une réserve : vis-à-vis du Roi, cette délégation revêtait un caractère assez particulier puisque la monarchie était maintenue, et ce, dans ses formes anciennes de dévolution. La Nation entérinait mais ne créait pas.

Aussi bien ce Roi, dont on voulait faire, désormais, « le premier fonctionnaire du royaume » (Robespierre), « l’individu auquel la Royauté est dévolue » (Thouret), recevrait-il, seul parmi les fonctionnaires, et sans aucune raison autre qu’historique, le caractère « inviolable et sacré ».

Pour le reste, que de changements significatifs et profonds !

Troisième novation : Abandon du titre traditionnel de “Roi de France”

Les titres traditionnels de « Roi de France » et de « Dauphin » étaient abolis au profit de ceux de « Roi des Français » et de « Prince Royal ».

On avait justifié ce curieux et inconscient retour aux expressions du latin médiéval dans une discussion oiseuse, en insinuant que « roi de France » sous-entendrait une possession patrimoniale du Royaume, tandis que « roi des Français » soumettrait mieux le monarque à son peuple.

C’était superbement ignorer le combat des légistes, précisément contre les conceptions patrimoniales qui, elles, remontaient aux Mérovingiens ! Le passage du Rex Francorum au Rex Franciae, du temps de Philippe Auguste, au début du XIIIe siècle, exprimait bien autre chose.

Quatrième novation : l’abdication est possible

Incompréhension encore de la tradition dans les cas d’abdications prévus en 1791 (articles 5 à 8). En effet, des abdications « expresses ou légales » étaient admises, en violation du vieux principe de l’indisponibilité de la Couronne, pourtant implicitement consacré lors du débat sur la potée des renonciations d’Utrecht.

On verra là une marque manifeste de défiance envers la personne de Louis XVI, censé avoir abdiqué
- s’il ne prête pas serment à la Constitution,
- s’il se met à la tête d’une armée contre la Nation,
- s’il sort du Royaume sans y avoir été autorisé. (Le monarque était pratiquement assigné à résidence par le Corps législatif et n’avait pas le droit de s’éloigner « de plus de vingt lieues » du siège de ses séances ! )

Au passage, on observera que si le Roi est qualifié de “sacré”, il n’est plus question de son sacre à Reims, mais d’un simple « serment » à la Constitution.

Le Roi était doté d’une liste civile et pouvait lever une garde, en nombre limitée, défrayée sur cette liste civile.

Cinquième novation : les conditions de la régence

La section II du même chapitre organisait méticuleusement la Régence, ce que n’avait jamais réussi l’Ancien Régime.
- Par hostilité à Marie-Antoinette, les femmes en étaient désormais exclues, de même que les princes étrangers et non régnicoles.
- Le Régent devait aussi prêter serment à la Constitution.
- Si aucun prince français n’était en mesure d’assumer la fonction (8), l’on prévoyait un processus complexe d’élection à deux degrés, par le peuple, du Régent.

À propos de la Régence, l’art. 2 de la section II du chapitre II du titre III énonce :

La Régence appartient au parent du roi le plus proche en degré, suivant l’ordre de hérédité au trône, et âgé de vingt cinq ans accomplis, pourvu
- qu’il soit Français et régnicole,
- qu’il ne soit pas héritier présomptif d’une autre Couronne, et
- qu’il ait précédemment prêté le serment civique…

Il suit de là, si preuve en était nécessaire, que les Bourbons d’Espagne étaient écartés de la Régence parce qu’expatriés, mais qu’ils ne l’étaient pas de la succession au trône en cas d’extinction de la branche aînée issue de Louis XV.

On pouvait parfaitement, d’après ce texte, être « héritier d’une autre Couronne » ou « non régnicole » et néanmoins successible de France. Là décidément, les constituants confirmaient la tradition. Même quand ils en perdaient ailleurs l’esprit.

Sixième novation : le Roy, un citoyen pas comme les autres

Dans une section III, « De la famille du Roi », d’autres mesures vexatoires étaient inscrites.
- Il n’appartenait pas au Roi mais à une loi spéciale de régler l’éducation du prince royal.
- Les divers successibles étaient appelés « princes français », sans que cette qualification emportât aucun privilège dérogatoire au droit commun.
- Bien plus, ces princes, quoi qu’assimilés aux citoyens actifs, étaient frappés d’inéligibilité et interdits des plus hautes fonctions comme celles d’ambassadeurs ou de chefs des armées.

Septième novation : la nomination des ministres du Roy

En vertu de la fameuse théorie, abusivement tirée de Montesquieu, de la « séparation des pouvoirs », le Roi nommait et révoquait librement ses ministres. En apparence, c’était un reliquat de puissance.

À y regarder de plus près, l’impression se nuance fortement et la séparation des pouvoirs restait surtout une arme contre le Roi. Qu’on en juge :
- les ministres étaient imposés au Roi constitutionnellement ; aucun de ses ordres ne serait exécuté sans le contre-seing ministériel ;
- ces ministres pouvaient être décrétés d’accusation par l’Assemblée qui les traduisait elle-même en Haute-Cour, et pouvait toujours les en menacer efficacement ;
- les ministres ne pouvaient être choisis parmi les députés, ce qui revenait à priver le Roi de la collaboration des hommes populaires et rompus aux affaires ; en revanche, oubliant la séparation des pouvoirs, l’Assemblée n’hésitait pas à faire pression sur le Roi pour qu’il chasse tel ministre lui déplaisant ou qu’il en choisisse tel autre à sa convenance.

Il y eut de vives discussions sur le statut des ministres, en particulier sous l’impulsion de Mirabeau, que la cour avait acheté et dont on connaissait les ambitions. Percées à jour, ces ambitions échouèrent [9] ; mais, du coup, l’évolution vers un régime parlementaire de collaboration des pouvoirs s’en trouva bloquée.

Mirabeau l’aurait souhaitée, et c’est pourquoi il avait vainement plaidé le droit de dissolution de la Chambre par le Roi, de même que la compatibilité des fonctions de ministre et de député.

Mirabeau fut un personnage-clé de la Constituante, décédé prématurément à la suite d’une vie de débauche [10]. C’était un royaliste de raison autant que de sentiment, que la froideur de la Cour à son égard avait rejeté démagogiquement vers la gauche, position inconfortable pour défendre la monarchie.
- Il pensait qu’une sorte de royauté populaire, rationalisée, lutterait mieux qu’un absolutisme de façade contre le pluralisme issu de la féodalité.
- Il ne croyait pas à la logique de la séparation des pouvoirs. La loi et son exécution, disait-il, ne se peuvent sérieusement isoler l’une de l’autre ; on ne devrait pas cloisonner l’exécutif et le législatif ; le lien entre eux pourrait être un ministère à l’anglaise, politiquement responsable devant l’Assemblée.

Sans doute Mirabeau a-t-il eu l’intuition, dès 1789, du régime parlementaire : repoussée à cette date, l’idée devait en resurgir en 1814, sous une autre monarchie… pour donner des résultats que son inventeur en France aurait probablement constatés sans excès d’enthousiasme.

Huitième novation : le droit de véto

L’autre grande prérogative, la seule vraiment importante, consentie au Roi, était le droit de véto dans la sanction des lois. La Constitution n’avait rendu au Roi ni l’initiative des lois, ni même le pouvoir réglementaire. Le Roi pouvait seulement inviter le Corps législatif à prendre un objet en considération. Il appartenait à l’Assemblée d’interpréter ses propres textes et de prendre les décrets d’application. Elle discuta le droit de véto.

Le débat sur ce sujet fut si vif (douze jours de discussion passionnée, du 31 août au 11 septembre 1789) qu’il laissa une trace profonde dans l’histoire des assemblées politiques : c’est à propos du véto que se cristallisèrent, pour la première fois, les notions de droite et de gauche, appelées à la postérité mondiale que l’on sait.

Or, tant la droite que la gauche concevaient le législatif et l’exécutif comme des forces irréductiblement hostiles.
- La droite ne sut que proposer une intervention du Roi a posteriori, sous la forme d’un véto absolu au texte voté par le Corps législatif.
- Sieyès trouvait l’idée attentatoire à la souveraineté nationale et la refusait entièrement.

En définitive prévalut une solution intermédiaire, le « véto suspensif » qui pouvait, au maximum, différer de six ans l’application d’une loi voulue avec persévérance par les députés. Encore les lois de finance et les lois constitutionnelles se trouvaient-elles dispensées du véto royal.

À première vue, l’arme n’était pas négligeable, notamment en présence de lois urgentes et de circonstance ; mais le Roi, si diminué par ailleurs, pourrait-il en user sans risques ? L’exercice du droit de véto le mettait en brutal conflit avec une Assemblée omnipotente…

Au demeurant, c’est sur le prétexte du véto que se firent les journées révolutionnaires du 20 juin, puis du 10 août 1792, où le Roi fut emporté.

Neuvième novation : un Roi soumis au “pouvoir législatif

Ce Roi, infériorisé face au législatif, était-il véritablement le maître de l’administration et du maintien de l’ordre,comme l’assuraient les textes ?

Là encore, ses pouvoirs paraissaient dérisoires.
- La plupart des administrateurs locaux étaient élus et ne tiraient donc pas leur légitimité du Roi ; celui-ci ne disposait d’aucun agent susceptible de les surveiller ou de les conseiller.
- La subordination au Roi des administrateurs locaux était théorique : ils étaient censés exercer « sous la surveillance et l’autorité du Roi  », qui pouvait annuler leurs actes et les suspendre ; mais il revenait au seul corps législatif, nécessairement informé, de confirmer ou d’infirmer ces mesures ! En cas de désordre, il fallait que l’agitation débordât le cadre du département pour que le Roi puisse intervenir…et toujours sous le contrôle ultime de l’Assemblée.
- Les agents nommés par le Roi, d’autre part, apparaissaient dévalués là où ils subsistaient parce que dépourvus du sceau électif.
- Le Roi était chef des armées ; cependant, il ne pouvait pas nommer à tous les grades, on ne lui en réservait qu’un pourcentage (attitude illogique au demeurant, car s’il était capable de nommer certains officiers, pourquoi ne les nommait-il pas tous ? ). C’est au Corps législatif qu’il revenait de statuer annuellement sur le nombre des hommes et des vaisseaux, les soldes, les règles d’avancement, la discipline, etc.
- Simplement, en ces matières, par exception, le Roi avait l’initiative des lois.

Au résumé, en ce qui concerne les administrateurs et les agents de l’État,
- un droit de nomination très atteint,
- un droit de contrôle très affaibli.

Le Roi, entravé, ne jouissait d’un pouvoir de décision autonome que pour la diplomatie et la sûreté extérieure du royaume. Cela, d’ailleurs, autorisait à en faire, concurremment avec l’Assemblée, un « représentant » (héréditaire) de la Nation ; mais, en fin de compte, il revenait aux seuls députés de déclarer la guerre et de conclure la paix : Louis XVI n’avait que l’initiative de les proposer à leur agrément.

Dixième novation : un Roi exclu du “pouvoir judiciaire

Ajoutons, pour en terminer, que le Roi était très largement exclu du pouvoir judiciaire, lui naguère réputé « source de toute justice », bien que cette justice fût encore fictivement rendue en son nom.

On ne lui concédait même plus le droit de grâce. Il nommait seulement dans les tribunaux un « commissaire du Roi », et cette nomination était viagère.

Conclusion : un Roi au pouvoir très faible

En définitive, la position du Roi était faible et inconfortable. Sans doute lui conservait-on une fonction de majesté :
- il symbolisait la Nation, son effigie apparaissait sur les monnaies,
- il était reçu, avec une relative déférence, par l’Assemblée.

Mais, déjà, on lui ménageait chichement les marques d’honneur : sa liste civile était fixée ne varietur pour la durée du règne ; les députés prenaient l’habitude, à son vif déplaisir, de se couvrir et de s’asseoir lorsqu’il leur parlait, et il n’avait qu’un simple fauteuil à la gauche du président de séance.

En revanche, les députés protestaient lorsque leurs délégations n’étaient reçues à la cour qu’« à un seul battant » !

En pratique, comment les choses se sont-elles passées, et Louis XVI fut-il le Roi de la Constitution révolutionnaire ?

 La pratique constitutionnelle du Roi

Bornons-nous ici, faute de temps, à une simple esquisse. D’évidence, la Constitution a très mal fonctionné d’octobre 1791 jusqu’au 10 août 1792, soit un laps de temps d’à peine dix mois alors que la législature était prévue pour deux ans.

Louis XVI fut-il le roi de la Révolution, ou bien bouda-t-il le nouveau régime ? Les deux thèses s’affrontent.

Louis XVI, roi de la Révolution ?

La personnalité de Louis XVI reste encore, à beaucoup d’égards, énigmatique. Quels furent ses sentiments profonds à l’égard de la Révolution commençante ? Il n’est pas si simple de répondre.

La thèse ancienne et classique, forgée par les partisans de la Révolution, consiste à parler d’une duplicité, d’un double jeu du Roi. Formé par l’ancienne France, « né sous le despotisme » comme disait Mme Roland, il ne pouvait qu’être viscéralement allergique au nouveau constitutionnalisme.

Georges Lefebvre chez les historiens, Maurice Deslandres dans son Histoire constitutionnelle, chez les juristes, tout près de nous, aujourd’hui, Evelyne Lever, très hostile au Roi, reprennent l’antienne [11].

Et pourtant, Louis XVI n’a-t-il pas été, pour un temps du moins, le roi de la Révolution ? On eut beaucoup de mal, lors de son procès, à trouver contre lui des accusations qui tiennent.

Dans de nombreux textes, Louis XVI exprime son adhésion : par exemple,
- dès le 7 octobre 1791, il souhaite, entre le Corps législatif et lui, « une constante harmonie et une confiance mutuelle » ;
- le 14 décembre, il ne paraît pas hésiter à se désolidariser des émigrés : « Représentant du peuple, écrit-il, j’ai senti son injure » ;
- il réitère sa promesse de « conserver fidèlement le dépôt de la Constitution ».

Double jeu, tranche l’historiographie révolutionnaire. Aveuglement d’un roi faible, peu intelligent et prisonnier, répliquent les contre-révolutionnaires, qui déplorent le manque de roi dans ces heures décisives.

La question a été, renouvelée, ces dernières années, dans un sens discutable mais suggestif, par Paul et Pierrette Girault de Coursac, qui ont voué, à leur façon, de considérables efforts à la défense posthume du Roi. Ces auteurs ont d’abord montré, de façon convaincante, que l’éducation du Roi, contrairement à une légende tenace, avait été très soignée. Louis XVI ne fut pas du tout un demeuré ou un ignorant.

Aurait-il été un parfait roi constitutionnel,
- victime de son entourage, de la Reine entre autres, et de faussaires (par exemple, dans la fameuse « armoire de fer  », une forgerie déloyale du ministre girondin Roland) ?…
- Et victime, bien sûr, de l’historiographie, les républicains le disputant aux royalistes dans l’incompréhension de cette attachante personnalité ?

Louis XVI, contre-révolutionnaire

La thèse des Girault de Coursac [12], riche de documentation, de trouvailles intéressantes, d’hypothèses suggestives, n’emporte pourtant pas la conviction. En tous cas, elle incite à approfondir un peu les rapports de Louis XVI et de la Révolution.

L’éducation du Roi, si elle ne fut pas négligée, baigna néanmoins dans une ambiance très fénelonienne, amplifiée des lectures de Domat, de Daguesseau, de l’amitié de M. de Malesherbes… Bainville avait-il tellement caricaturé en évoquant « Télémaque XVI » ?

Ce Bourbon fut-il acquis aux Lumières ? Sans doute n’est-ce pas aussi limpide. Mais il a respiré l’air de son temps.

Bien des textes avérés de lui parlent de la Nation comme entité distincte du monarque, sous-entendant peut-être une adhésion à la souveraineté nationale.
- Dès le 28 mai 1789, Louis XVI a lancé l’expression d’« Assemblée nationale » pour désigner les États, ce qui est au moins curieux.
- Il est sensible à l’opinion ; il sacrifie ses propres idées à « la tranquillité publique » qui lui est chère, ou à « la félicité de la Nation ». C’est une pente où Louis XV, son prédécesseur, ne se serait pas reconnu.

Le jeune Roi ne semble pas avoir été foncièrement hostile à la révolution commençante, non plus, du reste, que celle-ci n’était consciemment hostile au monarque.

Au moins avant Varennes, le Roi a paru collaborer. Il est allé jusqu’à désavouer ceux qui faisaient allusion à sa « contrainte ». Le 14 décembre 1791, il écrivait à l’Empereur :

V.M. ne peut pas douter que c’est de ma propre volonté et librement que j’ai accepté la Constitution.

Quand il exprime ses scrupules, sa résistance est faible : même la Constitution civile du clergé, que le Pape lui demandait de ne pas ratifier, est sanctionnée par lui au bout de six semaines.

On trouve chez le Roi, une tendance, assez troublante, à l’appel au peuple, qu’il manifestera jusque sur l’échafaud : il se méfie des députés, pas de son peuple. [13]

Naturellement, Varennes fut la conséquence de la mauvaise tournure prise par l’application de la Constitution civile du clergé ; le Roi très-chrétien ressent la violence faite à sa conscience.

Sa Déclaration aux Français, du 20 juin, rédigée dans ce contexte, n’est pas très favorable aux constituants, c’est le moins qu’on en puisse dire [14] : on y lit une critique serrée des faiblesses de la Constitution, la dénonciation des « factieux » ; mais il s’agit surtout de dénoncer la mauvaise application du texte et l’affaiblissement de l’exécutif, nullement d’un refus fondamental des nouveaux principes.

Le Roi n’a usé que rarement du véto : quatre fois en dix mois, alors qu’il a sanctionné des centaines de décrets. Il a scrupuleusement respecté les formes :
- le 8 novembre, à propos d’un texte visant “les émigrés ”, c’est-à-dire ses frères et ses fidèles ;
- le 24 novembre, à propos des prêtres réfractaires ;
- le 27 mai 1792, à nouveau sur les prêtres réfractaires (l’Assemblée, ce faisant, tournait l’esprit de la Constituante en statuant une seconde fois dans la même législature sur ce sujet) ;
- enfin, le 6 juin, à propos du camp de fédérés qui le menaçait personnellement.

L’utilisation était parfaitement légale, modérée même ; néanmoins l’Assemblée la supporta si mal qu’elle suscita l’insurrection. Le véto restait une arme trop forte entre les mains d’un monarque trop affaibli.

On remarquera que le Roi s’en était servi à deux reprises sur la question religieuse. Là est sans doute le nœud de l’affaire et le secret du cœur du Roi. Louis XVI, qui n’a jamais songé à abdiquer, a sacrifier son règne sur cette question qu’il estimait cruciale. Il n’a pas oublié qu’il était le Roi très-chrétien, et Jean-Pierre Brancourt a fortement écrit, un jour [15], que

la défense ultime du catholicisme par Louis XVI l’avait condamné à la guillotine en sauvant son éternité.

Une équation impossible

Pour tout dire d’un mot, la conscience de Louis XVI a été confrontée à un double serment :
- celui prêté au sacre de Reims, le 11 juin 1775 [16], et
- celui prêté à la Constitution le 14 septembre 1791 [17].

Imaginer qu’il ait pu préférer le second au premier est difficile à admettre, surtout si l’on se souvient qu’il ne quitta jamais l’anneau du sacre et l’emporta jusque dans sa tombe.

Mais probablement se faisait-il, en bon fénelonien, une idée erronée de la Constitution coutumière  ; en tout cas fort différente de celle de son aïeul Louis XV puisqu’il n’eut rien de plus pressé, à son avènement, que d’anéantir la réforme Maupeou et de rappeler les Parlements.

Crût-il un instant renouer, par-delà l’absolutisme, avec les vieux plaids de la monarchie franque en avalisant la souveraineté nationale ?

Il eut toujours horreur de verser le sang, et souffrit aussi, peut-être, dans les premiers jours de la Révolution, du drame personnel que fut la mort prématurée du premier Dauphin à la mi-juin 1789.

En tout cas, la conversion qui fut la sienne aux derniers mois de son règne atteste de ses sentiments profonds.

Quelques textes pour finir donnent aussi des pistes : dès le 12 juin 1789, il écrivait au Roi d’Espagne Charles IV : « comme chef de la seconde branche » pour protester solennellement contre tous les actes « qui lui ont été arrachés par la force » et dit :

ne pouvoir laisser avilir entre ses mains la dignité royale qu’une longue suite de siècles a confirmée dans sa dynastie.

Dans son manifeste du 20 juin 1791, il déplore

l’impossibilité où le Roi se trouve d’opérer le bien et d’empêcher le mal qui se commet.
(leçon que le Comte de Chambord entendra plus tard).

Et à son ministre Bertrand de Molleville, qui l’a rapporté dans ses mémoires, il confiait :

L’exécution la plus exacte de la Constitution est le moyen le plus sûr pour faire apercevoir à la Nation les changements qu’il convient d’y faire.

Le 7 juillet 1792 encore, Louis XVI déclare à l’Assemblée :

Je viens vous exprimer moi-même que la Nation et le Roi ne font qu’un… L’attachement à la Constitution réunit tous les Français, le Roi leur en donne toujours l’exemple.

On aperçoit peut-être entre ces phrases, à la fois les tentations contradictoires et les lignes de force d’une conduite qui avait sa cohérence, sinon son efficacité.

 Conclusion

Essayons de conclure sur la Constitution de 1791.

Talleyrand, dans le chapitre de ses Mémoires qu’il y consacre, écrit :

la Royauté, telle qu’elle était sortie de l’Assemblée constituante, n’était plus qu’une ombre, et une ombre qui allait chaque jour s’effaçant… [18]

Talleyrand disait juste. La Royauté de 1791 était bien mal bâtie. La première Constitution écrite de la France fut un échec patent. Œuvres d’idéologues novices, trop amoureux de la raison, trop méprisants de l’histoire, trop inexpérimentés, elle ne pouvait prétendre à la durée.

On a souligné par ailleurs l’incompatibilité essentielle entre Constitution et Révolution :
- si on ne sait trop quand commence l’Ancien Régime, on sait bien quand il finit ;
- à l’inverse, on voit quand commence la Révolution, mais on serait en peine de lui assigner une fin : il est illusoire de prétendre figer ce mouvement. À coup sûr, en tout cas, la Révolution ne s’est pas achevée le 14 septembre 1791.

Devons-nous penser pour autant que cette Constitution masquait une république ? Je ne le crois pas personnellement, si ce n’est au sens kantien. Talleyrand parlait à juste titre de « royauté », non de « monarchie ».

La Constitution n’était pas vraiment monarchique, mais elle restait royale. Elle se rangeait dans la nouvelle classification des régimes politiques introduite par le Contrat social de Rousseau, elle était une « démocratie royale ».

Car s’il y a contradiction dans les termes à imaginer une « monarchie démocratique », rien ne s’oppose à des royautés démocratiques dont notre Europe contemporaine est encore remplie.

À cet égard, la Constitution de 1791 inaugurait le modèle, appelé à postérité, qui, entre autres, fut illustré par la doctrine orléaniste de royauté révolutionnaire…

Il est vrai que la France d’Ancien Régime, à son couchant, ne souffrait pas d’un excès d’autoritarisme, mais d’un manque d’efficacité et de moyens ; l’apport politique majeur de la Révolution fut de changer le principe de légitimité, et de substituer au droit divin traditionnel, la souveraineté nationale, puis populaire.

Cette métamorphose a ouvert la porte, beaucoup moins à la liberté, qui est ancienne comme disait Mme de Staël, qu’au despotisme, nous dirions au totalitarisme, qui est bien moderne, hélas !…

Une volonté généraletoujours droite” a remplacé ce Roi, qui devait encore “raison garder” pour exprimer la loi. On est en droit de douter que ce fût un progrès.

 

Voir en ligne : Institut des Sciences Historiques

 

Guy Augé

 

Notes

[1] N’oublions pas le cas, toujours singulier, de la Pologne qui eut, elle aussi, sa première constitution écrite en 1791 ; mais elle ne servit pas de précédent à la France.

[2] Cf. Paul BASTID, Sieyès et sa pensée, nouv. éd., Hachette, 1970. Et plus récemment, Jean-Denis BREDIN, Sieyès, la clef de la Révolution française, de Fallois, 1988.

[3] Mémoires du prince de Talleyrand, publiés par le duc de Broglie, t.1, Paris, 1891, p. 130.

[4] Tout au plus fit-on quelques propositions farfelues, comme de déposer Louis XVI pour le réintroniser aussitôt. Quelqu’un suggéra de l’appeler « Louis ler, empereur des français ».

[5] Les citations de constituants sont empruntées aux Archives parlementaires.

[6] La complexité des références pour pouvoir citer correctement un passage de la Constitution de 1791 est déjà un signe d’inexpérience des constituants !

[7] On trouve le détail de ce débat aux Archives parlementaires, t. IX ; également un résumé emprunté à Galart de Montjoie dans Pierre-Joel de VALMIGERE, Enquête sur la Révolution, Nouvelles éditions latines, 1956, p. 131. « La chaleur que les royalistes mirent dans cette affaire, estime Galart, est au-dessus de toute expression. »

[8] Notons qu’il a peut-être pas là une rupture aussi totale avec le passé qu’on pourrait le penser. Déjà les scolastiques du Moyen Âge, sans parler du courant hétérodoxe des monarchomaques, envisageaient une sorte de souveraineté du populus, et la souveraineté monarchique elle-même, en France, n’a jamais prétendu trouver en soi sa fin, à l’inverse, précisément, des souverainetés nationale ou populaire.

[9] Les députés Blin et Lanjuinais avaient demandé, contre Mirabeau bien sûr, de décréter « qu’aucun membre de l’Assemblée nationale ne pourra obtenir aucune place de ministre pendant la session de l’Assemblée actuelle  ». Mirabeau, ironique, proposa un amendement bornant l’exclusion « à M. de Mirabeau, député des Communes de la sénéchaussée d’Aix  ».

[10] On lira avec fruit la biographie très agréable de Jean-Jacques CHEVALLIER, Mirabeau, un grand destin manqué, 1947.

[11] Georges LEFEBVRE, La Révolution Française, p.204. Maurice DESLANDRES, Histoire constitutionnelle de la France de 1789 à 1870,t. I. Evelyne LEVER, Louis XVI, Fayard, 1985.

[12] Pierrette GIRAULT de COURSAC, L’éducation d’un roi : Louis XVI, Julliard, 1976. Paul et Pierrette GIRAULT DE COURSAC, Enquête sur le procès du roi Louis XVI, La table Ronde, 7982. Pour une discussion, Frédéric BLUCHE, « Un vrai roi constitutionnel ?  », dans Mémoire, 1985, III.

[13] Cf. Jean de VIGUERIE, « Les idées politiques de Louis XVI sont-elles démocratiques », dans Mémoire, 1985, II, p.23.

[14] Marcel REINHARD, dans La Chute de la Royauté : 10 Aout 1792, Gallimard, 1969, a publié de larges extraits de cette Déclaration aux Français (dont on n’est pas certain qu’elle soit entièrement de la main du Roi) : p. 437-451, document II, « Rupture de Louis XVI avec la révolution ».

[15] Cf. Jean-Pierre BRANCOURT, « Entre l’Être suprême et le Dieu des Chrétiens », Mémoire, l986, V, p. 13.

[16] Il est bon de rappeler que le sacre de 1775 fut voulu par Louis XVI contre l’avis de son principal ministre de l’époque, Turgot.

[17] Ce serment était une condition suspensive ou résolutoire du règne pour le Roi constitutionnel.

[18] TALLEYRAND, op. cit., p. 219.

 

Source: Vive Le Roy

vendredi, 23 juillet 2010

Discours sur la Révolution

Discours prononcé par Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel de littérature (1970) aux Lucs-sur-Boulogne, le 25 septembre 1993, pour l’inauguration du Mémorial de Vendée.

(AVERTISSEMENT : Les titres ont été ajoutés par la rédaction de VLR pour faciliter la lecture en ligne.)

 Des paysans contre la révolution

M. le président du Conseil général de la Vendée, chers Vendéens,

Il y a deux tiers de siècle, l’enfant que j’étais lisait déjà avec admiration dans les livres les récits évoquant le soulèvement de la Vendée, si courageux, si désespéré. Mais jamais je n’aurais pu imaginer, fût-ce en rêve, que, sur mes vieux jours, j’aurais l’honneur inaugurer le monument en l’honneur des héros des victimes de ce soulèvement.

Vingt décennies se sont écoulées depuis : des décennies diverses selon les divers pays. Et non seulement en France, mais aussi ailleurs, le soulèvement vendéen et sa répression sanglante ont reçu des éclairages constamment renouvelés. Car les événements historiques ne sont jamais compris pleinement dans l’incandescence des passions qui les accompagnent, mais à bonne distance, une fois refroidis par le temps.

Longtemps, on a refusé d’entendre et d’accepter ce qui avait été crié par la bouche de ceux qui périssaient, de ceux que l’on brûlait vifs, des paysans d’une contrée laborieuse pour lesquels la Révolution semblait avoir été faite et que cette même révolution opprima et humilia jusqu’à la dernière extrémité. Eh bien oui, ces paysans se révoltèrent contre la Révolution.

C’est que toute révolution déchaîne chez les hommes, les instincts de la plus élémentaire barbarie, les forces opaques de l’envie, de la rapacité et de la haine, cela, les contemporains l’avaient trop bien perçu. Ils payèrent un lourd tribut à la psychose générale lorsque le fait de se comporter en homme politiquement modéré — ou même seulement de le paraître — passait déjà pour un crime.

 La révolution c’est le malheur des peuples

C’est le XXe siècle qui a considérablement terni, aux yeux de l’humanité, l’auréole romantique qui entourait la révolution au XVIIIe. De demi-siècles en siècles, les hommes ont fini par se convaincre, à partir de leur propre malheur,

  • que les révolutions détruisent le caractère organique de la société,
  • qu’elles ruinent le cours naturel de la vie,
  • qu’elles annihilent les meilleurs éléments de la population, en donnant libre champ aux pires.

Aucune révolution ne peut enrichir un pays, tout juste quelques débrouillards sans scrupules sont causes de morts innombrables, d’une paupérisation étendue et, dans les cas les plus graves, d’une dégradation durable de la population.

Le mot révolution lui-même, du latin revolvere, signifie rouler en arrière, revenir, éprouver à nouveau, rallumer. Dans le meilleur des cas, mettre sens dessus dessous. Bref, une kyrielle de significations peu enviables. De nos jours, si de par le monde on accole au mot révolution l’épithète de « grande », on ne le fait plus qu’avec circonspection et, bien souvent, avec beaucoup d’amertume.

 L’utopie révolutionnaire est sourde aux leçons du passé

Désormais, nous comprenons toujours mieux que l’effet social que nous désirons si ardemment peut être obtenu par le biais d’un développement évolutif normal, avec infiniment moins de pertes, sans sauvagerie généralisée. Il faut savoir améliorer avec patience ce que nous offre chaque aujourd’hui.

Il serait bien vain d’espérer que la révolution puisse régénérer la nature humaine. C’est ce que votre révolution, et plus particulièrement la nôtre, la révolution russe, avaient tellement espéré.

La Révolution française s’est déroulée au nom d’un slogan intrinsèquement contradictoire et irréalisable : liberté, égalité, fraternité. Mais dans la vie sociale, liberté et égalité tendent à s’exclure mutuellement, sont antagoniques l’une de l’autre !

  • La liberté détruit l’égalité sociale — c’est même là un des rôles de la liberté —, tandis que
  • l’égalité restreint la liberté, car, autrement, on ne saurait y atteindre.
  • Quant à la fraternité, elle n’est pas de leur famille. Ce n’est qu’un aventureux ajout au slogan et ce ne sont pas des dispositions sociales qui peuvent faire la véritable fraternité. Elle est d’ordre spirituel.

Au surplus, à ce slogan ternaire, on ajoutait sur le ton de la menace : « ou la mort », ce qui en détruisait toute la signification.

Jamais, à aucun pays, je ne pourrais souhaiter de grande révolution. Si la révolution du XVIIIe siècle n’a pas entraîné la ruine de la France, c’est uniquement parce qu’eut lieu Thermidor.

La révolution russe, elle, n’a pas connu de Thermidor qui ait su l’arrêter. Elle a entraîné notre peuple jusqu’au bout, jusqu’au gouffre, jusqu’à l’abîme de la perdition. Je regrette qu’il n’y ait pas ici d’orateurs qui puissent ajouter ce que l’expérience leur a appris, au fin fond de la Chine, du Cambodge, du Vietnam, nous dire quel prix ils ont payé, eux, pour la révolution.

L’expérience de la Révolution française aurait dû suffire pour que nos organisateurs rationalistes du bonheur du peuple en tirent les leçons. Mais non !

 Les “Vendéens” de Russie

En Russie, tout s’est déroulé d’une façon pire encore et à une échelle incomparable. De nombreux procédés cruels de la Révolution française ont été docilement appliqués sur le corps de la Russie par les communistes léniniens et par les socialistes internationalistes. Seul leur degré d’organisation et leur caractère systématique ont largement dépassé ceux des Jacobins.

Nous n’avons pas eu de Thermidor, mais — et nous pouvons en être fiers, en notre âme et conscience — nous avons eu notre Vendée. Et même plus d’une.

  • Ce sont les grands soulèvements paysans, en 1920-21. J’évoquerai seulement un épisode bien connu : ces foules de paysans, armés de bâtons et de fourches, qui ont marché sur Tanbow, au son des cloches des églises avoisinantes, pour être fauchés par des mitrailleuses. Le soulèvement de Tanbow s’est maintenu pendant onze mois, bien que les communistes, en le réprimant, aient employé des chars d’assaut, des trains blindés, des avions, aient pris en otages les familles des révoltés et aient été à deux doigts d’utiliser des gaz toxiques.
  • Nous avons connu aussi une résistance farouche au bolchévisme chez les Cosaques de l’Oural, du Don, étouffés dans les torrents de sang. Un véritable génocide.

 Plus jamais ça !

En inaugurant aujourd’hui le mémorial de votre héroïque Vendée, ma vue se dédouble. Je vois en pensée les monuments qui vont être érigés un jour en Russie, témoins de notre résistance russe aux déferlements de la horde communiste. Nous avons traversé ensemble avec vous le XXe siècle. De part en part un siècle de terreur, effroyable couronnement de ce progrès auquel on avait tant rêvé au XVIIIe siècle. Aujourd’hui, je le pense, les Français seront de plus en plus nombreux à mieux comprendre, à mieux estimer, à garder avec fierté dans leur mémoire la résistance et le sacrifice de la Vendée.

Alexandre SOLJÉNITSYNE

Source: Vive Le Roy

jeudi, 22 juillet 2010

"Complot qui n'existe pas". Comment fabriquer des dégénérés?

 

"Corruption morale caractéristique, peut-on dire, et, par certains, proposée systématiquement, comme le prouvent tels documents communiqués par le Vatican à Crétineau-Joly qui les publia à la demande de Grégoire XVI et de Pie IX.

'Mgr Delassus (La conjuration antichrétienne, p. 325) :

Sur la fin de son pontificat, le pape Grégoire XVI, effrayé du redoublement d'activité qu'il remarquait dans les sociétés secrètes, voulut, peu de jours avant sa mort, les dévoiler à toute l'Europe. Pour cela, il jeta les yeux sur Crétineau-Joly. Le 20 mai 1846, il lui fit écrire par le cardinal Lambruschini de venir à Rome. Il lui fit remettre, pour ce travail, par le cardinal Bernetti, ancien secrétaire d'Etat, les documents en sa possession, et il l'accrédita au près des cours de Vienne et de Naples pour qu'il obtînt d'elles communication d'autres documents déposés dans leurs archives secrètes."

 

Mille pressions s'exercèrent aussitôt sur Crétineau-Joly pour le contraindre au silence. Pie IX lui-même, effrayé par les dangers que courait l'historien, le lui conseilla. Ce n'est qu'en 1849, pendant que le Pape était à Gaëtte, que le cardinal Fornari, nonce à Paris, engagea l'historien à reprendre son travail. Après bien des vicissitudes, la plupart des documents virent le jour dans "L'Histoire du Sonderbund" et dans "L'Eglise Romaine en face de la Révolution".

Dans le deuxième volume de son ouvrage "L'Eglise Romaine en face de la révolution", Crétineau-Joly publie une autre lettre d'un membre de la Haute vente (Vindice à Nubius - deux pseudonymes -, de Castellemare, le 9 août 1838) :

'Le catholicisme, y peut-on lire, n'a pas plus peur d'un stylet bien acéré que les monarchies ; mais ces deux bases de l'ordre social peuvent crouler sous la CORRUPTION : ne nous lassons donc jamais de corrompre. Tertullien disait avec raison que le sang des martyrs enfantait des chrétiens ; ne faisons donc pas des martyrs, mais popularisons le vice dans les multitudes. Qu'elles le respirent par les cinq sens, qu'elles le boivent, qu'elles s'en saturent [...] Faites des coeurs vicieux et vous n'aurez plus de catholiques

C'est la CORRUPTION en grand que nous avons entreprise [...] la corruption qui doit nous conduire à mettre un jour l'Eglise au tombeau. J'entendais dernièrement un de nos amis rire d'une manière philosophique de nos projets et nous dire:

Pour abattre le catholicisme, il faut commencer par supprimer la femme. Mais, puisque nous ne pouvons supprimer la femme, corrompons-la avec l'Eglise. Corruptio optimi pessima. [...] Le meilleur poignard pour l'Eglise c'est la corruption.'"

(Jean Ousset, Pour qu'Il règne, DMM, Niort 1998, p. 147-148).

"Corruption de la femme, vient-il d'être dit. Or, ne pouvait-on lire dans le journal 'L'Emeute' de Lyon (du 7-12-1883) : 'Il est temps de renforcer nos bataillons avec tous les éléments qui épouseront nos haines… Les filles seront de puissants auxiliaires; elles iront chercher les fils de famille jusque dans le giron de leur mère pour les pousser au vice, au crime même…; elles se feront les servantes des filles des bourgeois pour pouvoir leur inculquer les passions honteuses. Telle pourra être l'œuvre des femmes attachées à la Révolution.'

Le premier auteur de la loi qui a créé les lycées de filles, Camille Sée, a déclaré que l'œuvre de déchristianisation de la France n'obtiendrait son plein succès que lorsque toutes les femmes auraient reçu l'éducation laïque. "Tant que l'éducation des femmes, a-t-il dit dans son rapport à la Chambre en 1880, finira avec l'instruction primaire, il sera presque impossible de vaincre les préjugés, la superstition, la routine" (entendons : les traditions catholiques, le dogme, la morale.)

 

En janvier 1906, le renégat Charbonnel eut un entretien avec le ministre de l'Instruction Publique, le franc-maçon Bienvenu Martin. 'La Raison' en rendit compte: "Je voyage beaucoup, dit le ministre, pour une cause que j'ai profondément à cœur, l'éducation des jeunes filles. Je suis allé inaugurer nombre de lycées et de collèges à leur usage. Nous arracherons la femme au couvent et à l'Eglise. L'homme fait la loi, la femme fait les mœurs. …

Or ici l'initiative a été prise par les loges. Le 6 septembre 1900, le Convent du Grand-Orient de France renvoya 'à l'étude des loges la recherche des moyens les plus efficaces pour rétablir l'influence des idées maçonniques sur les femmes, tenter de les arracher à l'influence des prêtres et créer telles institutions aptes à atteindre ce but.' (Compte-rendu du Convent de 1900, p. 166.)

'Pour tuer l'Eglise, il n'y a qu'à prendre l'enfant et à corrompre la femme' (Heine.)

'Celui qui tient la femme tient tout, d'abord parce qu'il tient l'enfant, ensuite parce qu'il tient le mari' (Jules Ferry) [le fameux promoteur de l'école laïque et obligatoire…]

'Les communistes désirent que la femme se libère le plus tôt possible de son foyer, qu'elle ne subisse la maternité que d'une façon consciente et raisonnée' (P. Semard, L'Humanité du 8.11.1924).

Au Congrès maçonnico-féministe de 1900, on put entendre : 'Nous voulons l'union libre dans l'amour jeune et sain. Le mariage pourra être supprimé sans inconvénient. Liberté absolue de l'avortement... etc.'

'Il faut détruire (dans la femme) le sentiment instinctif et égoïste de l'amour maternel... La femme n'est qu'une chienne, une femelle, si elle aime des enfants' (Congrès communiste du 16.11.1922). - Voir aussi La femme et l'enfant dans la Franc-maçonnerie, par M. de la Rive, 1895.

 

Les fascicules des 1er et 16 avril 1909 de la Réforme sociale publièrent un mémoire de M. Pierret, intitulé 'L'oeuvre de la dépopulation en France', dans lequel il était établi d'une façon péremptoire que le mouvement néomalthusien était voulu par la Maçonnerie : 'M. Pierret prouve... que sous le haut patronnage de celle-ci, avec le concours avoué des personnages les plus éminents du parti maçonnique, des associations se sont fondées qui tendent à ce but. Le frère Robin y est encadré par tout un groupe de politiciens dont les noms sont tristement connus : Aulard, Henry, Berenger, Seailles, Lucipia, Merlon, Fernand Gregh, Trouillot, Jaurès, etc. Et M. Pierret explique comment il prit contact avec ce mouvement dans une réunion de 'Jeunesse laïque' présidée par M. Havet, de l'Institut, et dont les principaux orateurs n'étaient rien moins que M. Anatole France, de l'Académie française, M. le député Sembat, et le non moins député Ferdinand Buisson, qui a présidé longtemps aux destinées de notre enseignement officiel' (fascicules des 1er et 16 avril 1909 de la Réforme sociale, p. 394, 395)

 

Qu'il s'agisse de l'apologie de l'union libre, de l'introduction et du développement du néo-malthusianisme (dépopulation, avortement), du développement des modes immodestes, de l'envahissement de la littérature pornographique, de la prétendue 'éducation sexuelle', etc., on sait quelle fut l'action déterminante sinon la complicité des Loges. Oeuvre systématique et continue de corruption morale. De l'idéal proposé par Helvetius à l'ouvrage réédité par Léon Blum au moment où, en une heure typiquement révolutionnaire, il était le chef du gouvernement français, il est impossible de ne pas constater une volonté de corruption vraiment trop stable pour qu'on ne la puisse dire 'essentielle' à la Révolution."

(Crétineau-Joly, L'Eglise romaine en face de la Révolution, 1849 in Jean Ousset, Pour qu'Il règne, DMM, Niort 1998, p. 149-151.)

 

Source: Christ Roi

samedi, 06 février 2010

Démocratie chrétienne?

Les deux questions

Quel est le caractère du mouvement démocratique ? La démocratie répand-elle dans les foules l’esprit chrétien, c’est-à-dire l’esprit de devoir, de tempérance, d’abnégation et d’humilité ? C’est la première question que doivent s’adresser le chrétien et surtout le prêtre avant de la saluer.

D’où vient le mouvement démocratique et à quoi doit-il aboutir ? C’est la seconde question qui s’impose avant de dire un mot, avant de faire quoi que ce soit pour le favoriser ; car on n’empêche pas un torrent d’aller à l’abîme en se jetant dans ses flots, pas même en redressant son lit.

Le mouvement démocratique ne se rattache-t-il point de très près au mouvement révolutionnaire ? Et la Révolution, peut-on nier qu’elle soit satanique, d’origine et d’essence ? Ses partisans le clament aujourd’hui plus haut que ses adversaires. Ils ne cessent de la présenter comme l’antagoniste du christianisme résolue à anéantir l’idée chrétienne, à moins que le christianisme ne parvienne à étouffer la Révolution.

S’il en est ainsi, le devoir peut-il être de s’abandonner au mouvement démocratique et de le favoriser ? N’est-il pas, au contraire, de s’y opposer de son mieux, quand même, en se mettant à la traverse, on aurait la certitude d’être écrasé ? C’est ce qu’ont toujours fait les vrais serviteurs de Dieu, ceux qui, dans les luttes de ce monde, n’ont de regard que pour lui, n’écoutent que lui, ne demandant, pour savoir où doit se porter leur parole et leur action, que cette seule chose : quel est, quel a été jusqu’ici l’enseignement divin ? C’est par là qu’à toutes les époques de troubles et de séductions ils ont été les guides sûrs et les vrais bienfaiteurs de leurs frères. Ils n’ont point hésité à se porter à l’encontre des courants les plus impétueux ; et Dieu, après avoir contemplé du haut du ciel leurs efforts et les avoir soutenus, est intervenu d’une manière plus ou moins sensible et directe pour mettre fin à la lutte, renverser les desseins de Satan et faire rentrer l’humanité dans ses voies.

Jamais oppression n’a été plus humiliante, plus avilissante que celle que nous subissons de nos jours ; jamais tyran n’a déclaré plus hautement qu’il voulait débarrasser la société du christianisme, en étouffer dans les âmes jusqu’à la dernière étincelle. Et jamais persécution n’a rencontré pareille résignation. Depuis trente ans, la secte n’a cessé de détruire et d’asservir ; elle n’a rencontré d’autre résistance, dès le principe, que des paroles sans portée, dites uniquement, semble-t-il, pour « sauver la face ». Peu à peu, les voix elles-mêmes se sont éteintes, et c’est dans le silence que se perpètrent les derniers attentats.

L’illusion de la lutte électorale

Cet abaissement des intelligences et des caractères, M. Le Play n’hésite point à l’imputer à l’envahissement des esprits par les idées démocratiques, à leur propagande non seulement par les hommes politiques qui y sont intéressés, et par les écrivains, disciples de Jean-Jacques, mais encore par une partie des classes dirigeantes.

Celles-ci comme ceux-là ont mis leur espoir de salut dans la lutte électorale, c’est-à-dire dans la souveraineté du peuple en exercice. Que de temps, que d’argent, que d’activité a fait dépenser cette illusion ! La dixième partie de tout cela, employée depuis vingt ans à réformer les idées, eût sauvé le pays depuis dix ans. L’effort déployé pour faire élire des candidats met toujours l’idée au second plan s’il ne l’étouffe entièrement et prépare ainsi pour l’avenir des défaites de plus en plus écrasantes. Ce qu’il faudrait, ce serait d’arracher les hommes influents à l’action électorale pour les lancer dans la propagande de la vérité.

Là est la difficulté. Il est aisé de grouper et d’intéresser les masses conservatrices à une action concrète et simple comme le vote. Il faut dépenser beaucoup de talent, de courage et de persévérance pour arriver à faire comprendre à ces mêmes masses qu’elles sont dans l’erreur, et pour leur montrer et leur faire admettre les principes de l’ordre social, en délivrant leur esprit des principes démocratiques.

Sait-on que ces principes nous viennent des Juifs et que c’est sur leur propagande que les Juifs fondent leur espoir de domination sur nous ?

Oui, ce sont les Juifs qui ont fait la Révolution, ils l’ont faite par les francs-maçons, et les francs-maçons par les principes de 89, c’est-à-dire par l’idée démocratique. Et, à mesure que cette idée et ces principes pénètrent les couches de la société chrétienne, ils y tarissent la vie, la vie surnaturelle aussi bien que la vie sociale ; et c’est en vain qu’on s’efforcera de lutter à coups de bulletins contre les fils de la Révolution, contre le socialisme, contre l’anarchisme et contre la domination juive, si l’on ne délivre les esprits du dogme de l’immaculée conception de l’homme et de tout ce qui en découle.

Mgr Henri DELASSUS, Vérités sociales et erreurs démocratiques, Vailly-sur Sauldre,

éd. Sainte-Jeanne-d’Arc, 1986, p. 128 à 134.

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lundi, 22 juin 2009

La Révolution glorifiée par un de ses fils, l’anticlérical Clémenceau (1891)

(Renaissance européenne, septembre 2007).

« J’approuve tout de la Révolution : j’approuve les massacres de septembre (...). J’approuve les noyades de Nantes, les mariages républicains où les vierges accouplées à des hommes, par une imagination néronienne, avant d’être jetées dans la Loire, avaient à la fois l’angoisse de la mort et la souffrance de la pudeur outragée. J’approuve les horreurs de Lyon, où l’on attachait des enfants à la gueule des canons, et les égorgements de vieillards de quatre-vingt-dix ans et de jeunes filles à peine nubiles. Tout cela forme un bloc glorieux et je défends qu’on y touche. Je défends que, sur un théâtre qui dépend de l’Etat, un dramaturge illustre vienne, après plus de cent ans révolus, prononcer une parole de pitié, qui serait un outrage aux mânes augustes de Robespierre et de Marat. » .

Georges Clémenceau