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jeudi, 17 septembre 2009

Autres faux dogmes

 

 

M. Le Play parle d’autres faux dogmes auxquels il attribue aussi, en seconde ligne, les fléaux déchaînés sur le monde par la Révolution française et l’abaissement actuel de notre patrie.

Quels sont-ils ? Comment découlent-ils de la négation du péché originel et comment ont-ils pu avoir une influence si funeste sur la société ?

Ces faux dogmes sont la liberté, l’égalité, la souveraineté du peuple, l’illégitimité de la propriété.

Comment ils découlent de l’affirmation de la bonté native de l’homme ? Il est facile de le voir. Si l’homme est bon, si rien ne le vicie, s’il est originellement parfait, il doit être libre. Si la nature humaine est ce qu’elle doit être, elle doit pouvoir obéir à sa loi comme tous les autres êtres, suivre tous ses instincts, déployer toutes ses énergies. La contrarier, lui imposer des entraves est un crime. L’autorité qui ne s’est constituée que pour poser des bornes à la liberté, est illégitime et mauvaise : ses codes, ses magistrats et ses bourreaux ne servent qu’à empêcher ce qui doit être considéré comme le bien ; car pour tout être, le bien est ce qui découle de l’obéissance aux lois de la nature propre à chacun.

Si les hommes sont tous bons, ils doivent être socialement égaux : l’inégalité des conditions est la suprême injustice, source et principe de toutes les autres.

S’ils sont bons, inutile de les gouverner : le pouvoir est une superfétation aussi malfaisante qu’illégitime. Le peuple peut et doit se gouverner lui-même ; il est à lui-même son propre souverain.

Enfin, si les hommes sont socialement égaux, ils ont tous les mêmes titres à jouir des biens de ce monde, et toute propriété est un vol fait à la communauté.

Ces conséquences du principe posé par J.-J. Rousseau ont été aussitôt perçues ; et, sans retard, il s’est trouvé des hommes pour les faire passer de l’ordre logique dans l’ordre des réalités.

« Dans les classes mitoyennes et inférieures, dit Mallet du Pan, Rousseau a eu cent fois plus de lecteurs que Voltaire. J’ai entendu Marat, en 1788, lire et commenter le Contrat social dans les promenades publiques, aux applaudissements d’un auditoire enthousiaste. C’est Rousseau qui a inoculé chez les Français la doctrine de la souveraineté du peuple et de ses conséquences les plus extrêmes. J’aurais peine à citer un seul révolutionnaire qui ne fût pas transporté de ces théories anarchiques et qui ne brulât de les réaliser. Ce Contrat social, qui dissout les sociétés, fut le Coran des discoureurs de 1789, des Jacobins de 1790, des républicains de 1791 et des forcenés les plus atroces[1]. »

Robespierre savait quasi par cœur le Contrat social qui ne le quittai jamais[2].

La Bastille a été démolie pour faire entendre que l’on ne voulait plus de répression. Le roi a été tué pour se défaire de l’autorité. Et comme l’autorité ne cesse, aussi bien que toutes les choses nécessaires, de renaître sous de nouvelles formes, lorsque les formes anciennes ont été détruites, l’insaisissable liberté est sans cesse poursuivie par de nouvelles insurrections.

La hiérarchie est le contraire de l’égalité comme la royauté est le contraire de la souveraineté du peuple. Elles ont été renversées l’une et l’autre en même temps. Il n’y a plus de classes, il n’y a plus de familles constituant les diverses assises de l’édifice social ; la société n’est plus constituée que d’individus, amoncellement de poussières livrées au souffle de tous les vents.

Reste la propriété, aussi injuste que la hiérarchie, et d’une injustice plus blessante, puisqu’elle donne aux uns, à l’exclusion des autres, la jouissance des biens qui doivent appartenir à tous, étant les dons de la nature à l’humanité. Aussi lui a-t-on fait déjà subir plus d’un assaut, et les dispositions sont prises pour la liquider incessamment.

M. Le Play ne s’est donc point trompé. Il a bien vu : il a dit vrai lorsqu’il a fait découler de l’erreur prêchée par Jean-Jacques les faux dogmes de la liberté, de l’égalité, de la souveraineté du peuple et de l’illégitimité de la propriété ; il a également bien vu, il a également dit vrai lorsqu’il a affirmé que de ces faux dogmes sont sortis, et la Révolution, et les fléaux qu’elle a déchaînés sur le monde, et l’abaissement actuel de notre patrie.

Mais il faut aller plus loin. Il faut démontrer que ces faux dogmes ne vont à rien moins qu’à rendre la société humaine impossible, et que si nous ne prêtons l’oreille à la voix de Rome, qui nous dit que l’Immaculée est, dans le genre humain, une exception unique, si le fait de la déchéance humaine n’est point de nouveau hautement proclamé, si les institutions sociales continuent à vouloir se poser hors de ce fondement, nous nous précipiterons dans une ruine irrémédiable.

La société humaine, telle qu’elle existe depuis le commencement du monde, non point ici ou là, mais toujours et partout, en tous temps et en tous lieux, nous présente les mêmes institutions : l’autorité et la pénalité, la propriété et la hiérarchie.

L’autorité a revêtu et revêt différentes formes, mais elle se trouve dans son essence, chez les nations les plus policées comme chez les plus barbares. Partout aussi, l’autorité a institué la pénalité, avec des codes pour en déterminer les degré divers, des tribunaux pour l’infliger, et la force publique pour la faire subir.

En aucune société on ne voit les citoyens placés sur le même rang. Partout ils sont échelonnés les uns au-dessus des autres ; partout il y a des supérieurs et des inférieurs ; et mille degrés conduisent insensiblement des conditions les plus humbles aux plus élevées.

Partout aussi, ce qui fait à première vue éclater cette inégalité, c’est la propriété.

Où ces choses ne se trouvent point, c’est la sauvagerie ; où elles se trouvent à l’état rudimentaire, c’est la barbarie ; et leur plus ou moins de perfection marque les différents degrés de la civilisation.

S’il en est ainsi sous tous les climats, et s’il en a été ainsi à toutes les époques du genre humain, si toujours et partout on trouve la propriété, la hiérarchie et l’autorité, il faut qu’il y ait à cela une cause générale et nécessaire qui s’est imposée partout, qui a agi partout, produisant partout les mêmes effets et constituant de même sorte les sociétés les plus diverses.

Quelle a été cette cause ? Qu’est-ce qui a fait sentir partout la nécessité de l’autorité et de la pénalité ? Qu’est-ce qui a institué partout la propriété et la hiérarchie ? D’où ces choses viennent-elles ?

Pour avoir la réponse à cette question, il faut voir quel rôle ces choses remplissent, à quelle fin on a dû y avoir recours, ou pourquoi et comment elles se sont imposées.

Que fait l’autorité dans son exercice légitime ? Elle restreint l’explosion du mal, elle favorise l’expansion du bien. C’est en raison de ce double service dont les hommes sont obligés de reconnaître l’absolue nécessité, qu’ils consentent à courber la tête sous le joug de l’autorité. C’est contre le mal que l’autorité a rédigé ses codes, qu’elle a institué ses tribunaux, qu’elle a armé sa police ; et c’est en vue du bien à soutenir, à développer et à propager, qu’elle s’est alliée à la religion, qu’elle a accepté ou demandé son concours, qu’elle a protégé son action. Sans le mal, l’autorité n’aurait point de raison d’être : si tous les hommes étaient naturellement bons, ils n’auraient pas besoin d’être gouvernés ; la société serait fondée non sur l’autorité, mais sur la liberté ; les tribus sauvages de l’Afrique et de l’Amérique auraient offert le spectacle de la grandeur humaine portée à son plus haut point, et l’Europe, avec ses gouvernements et toutes ses contraintes, aurait conduit l’humanité au dernier degré de l’abjection. C’est le contraire qui est. Les peuples ne se forment, ne se constituent, ne se maintiennent, ne se développent, ne s’élèvent que sous l’égide de l’autorité. L’histoire tout entière est là pour l’attester.

Aussi bien que l’autorité, l’inégalité et la propriété se trouvent partout où des hommes sont constitués en société ; non point seulement l’inégalité qui provient de l’inégale répartition que la nature fait de ses dons physiques et intellectuels, mais l’inégalité sociale qui consiste en ce que, indépendamment de ces dons, les hommes sont constitués hiérarchiquement, les uns dans les hauts rangs de la société, les autres dans les rangs inférieurs. Si cette inégalité se constate partout où les hommes sont réunis en société, il faut qu’elle soit, aussi bien que l’autorité, le résultat nécessaire d’un fait inévitable. Quel est ce fait ? C’est encore la présence du mal au sein de l’homme, et par suite au sein de la société. L’homme qui triomphe du mal en lui-même s’élève moralement au-dessus de ceux qui s’y abandonnent. Et si par l’éducation il communique sa force morale à ses enfants ; si ces enfants transmettent à leur tour les bonnes habitudes et les traditions qu’ils ont reçues, les familles où ces traditions sont observées s’élèvent insensiblement au-dessus des autres. Les lignées qui poursuivent ainsi le bien, n’avancent point toutes d’un même pas ; elles n’atteignent point à la même heure les divers degrés de perfection. Les divers points d’arrivée constituent la hiérarchie sociale.

Cette supériorité morale ne tarde point à en amener plusieurs autres.

Et d’abord l’inégale possession des biens de ce monde. Faut-il dire que la propriété se rattache à la moralité, c’est-à-dire à l’énergie plus grande déployée par celui-ci que par celui-là pour vaincre le mal et pratiquer le bien ? Comment ne point le voir ? La vie de l’homme demande à être entretenue par des aliments quotidiens ; à leur défaut, il tombe dans la mort. Ces aliments, la terre les produit, mais ne les livre qu’au travail. Dieu et la raison sont d’accord pour dire que le fruit du travail appartient à celui qui, par son labeur, l’a fait naître. De là, la propriété du pain nécessaire au soutien de la vie. L’homme qui travaille plus qu’il n’est nécessaire à son strict entretien, et qui sait imposer un frein à ses appétits, ne perd point le droit de posséder ce qu’il a produit ; il l’a fait sien par son travail, il le fait doublement sien par la vertu qu’il déploie pour ne point le livrer à ses convoitises. L’accumulation des produits ainsi conservés forme le capital ou la propriété fixe ; et la quantité plus ou moins grande de ce capital qui est aux mains de chacun établit entre les citoyens une première inégalité non physique, non intellectuelle, mais sociale.

L’indépendance des nécessités de la vie que créent les biens précédemment amassés permet à ceux qui les possèdent de se dévouer à leurs frères, de se consacrer au maintien et au développement de la prospérité générale. S’ils le font, ils entrent par cela même dans une hiérarchie d’ordre supérieur à celle basée sur la propriété, la hiérarchie des meilleurs. Et comme il est naturel de laisser la direction de la société à ceux qui ont frayé la voie du bien et qui y appellent leurs frères par le spectacle qu’ils donnent, en leur propre personne, de la dignité qu’il confère à ceux qui le pratiquent, les meilleurs sont devenus l’aristocratie.

L’inégalité sociale, la hiérarchie sociale, proviennent donc de la diversité des mérites. Elles marquent la grandeur et la persévérance des efforts qui ont été faits non seulement par l’individu, mais par la suite des générations d’une même famille, pour lutter contre les tendances originelles, pour se dégager du mal et pour s’élever dans le bien.

C’est donc l’existence du mal au cœur de l’homme, c’est la chute originelle qui explique et justifie la propriété et la hiérarchie, comme elle explique et justifie l’autorité. La négation de la chute rend du même coup illégitimes l’emploi de l’autorité, la hiérarchie entre les hommes et toute la propriété acquise jusqu’à ce jour. Et c’est pourquoi ceux qui tirent les dernières conséquences du faux dogme de J.-J. Rousseau, les socialistes, veulent abolir la propriété, proclamer l’égalité ou l’absence de hiérarchie, et la liberté ou le renversement de toute autorité : en un mot, détruire la société. Le socialisme découle de la doctrine de l’Immaculée Conception de l’homme.

Cela n’a point échappé à Proud’hon. « Chose singulière ! dit-il, c’est à l’anathème fulminé par l’auteur de l’Emile contre la société, que remonte le socialisme moderne. Rousseau n’a fait que déclarer, d’une manière sommaire et définitive, ce que les socialistes redisent, en détail et à chaque moment, du progrès : savoir, que l’ordre social est imparfait et que quelquechose y manque toujours. »

Plus loin :

« Le socialisme, aidé de l’extrême démocratie, divinise l’homme en niant le dogme de la chute, et, par conséquent, détrône Dieu, désormais inutile à la perfection de sa créature…

« Nous sommes placés entre deux négations, deux affirmations contradictoires : l’une qui, par la voix de l’antiquité tout entière, mettant hors de cause la société et Dieu, rapporte à l’homme seul le principe du mal ; l’autre qui, protestant au nom de l’homme libre, intelligent et progressif, rejette sur l’infirmité sociale, et, par une conséquence nécessaire, sur le Génie créateur et inspirateur de la société, toutes les perturbations de l’univers[3]. »

C’est parce que le socialisme découle de la négation du péché originel que rien de plus radical n’a été prononcé contre lui, que la définition du dogme de l’Immaculée Conception de Marie, privilège qui n’appartient qu’à elle. Rien de plus puissant ne peut être opposé la grande erreur et à la grande menace du jour que la doctrine de la chute originelle avec tout ce qu’elle réclame : la pénalité, nécessitée par l’homme qui reste dans le mal ; l’inégalité, fruit des divers degrés par où les âmes remontent dans le bien ; la propriété, conservation du capital refusé à la jouissance ; les aristocraties, zones selon lesquelles une population s’élève successivement dans les voies de l’épargne, de la justice, de l’honneur, de la charité et de la sainteté ; et enfin l’autorité, qui protège les phases de cette végétation d’un peuple et de ses droits acquis au sein d’une même unité nationale.

Mgr Delassus


[1] Mercure britannique. T. II, p. 350.

[2] La lecture de ce coran de la Révolution n’a pas cessé. Le P. Constant affirme que, dans un séjour qu’il fit en 1890 à Romans, il put se convaincre que les ouvriers y lisaient assidûment le Contrat social. « Il y a lieu de douter, dit-il, qu’ils comprennent tout ce qu’ils lisent. Mais là n’est pas la question/ Le fait du Magistère révolutionnaire de Rousseau et de sa continuité jusqu’à nos jours ressort de ce détail. »

[3] Proud’hon. Système des Contradictions économiques. T. I, p. 344-348.