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lundi, 12 octobre 2009

Démocrates et démocrates

Un dogme faux et impie a été posé au commencement du siècle dernier : La souveraineté du peuple.

Une institution redoutable a bientôt accompagné ce dogme : Le suffrage universel.

Qu’est-il sorti de ce dogme et du fonctionnement de l’institution ?

Un spectacle sans précédent dans l’histoire des erreurs du genre humain ; de grandes masses de peuples qui viennent officiellement se ranger en bataille contre Dieu.

On appelle cet état de choses la démocratie[1].

C’est que, comme nous l’avons dit, la démocratie est fille de l’orgueil, d’un orgueil qui d’abord se refuse à reconnaître l’état de déchéance où nous nous trouvons par suite de la faute originelle ; puis d’un orgueil plus grand qui, ne pouvant méconnaître l’existence du mal, dont il nie le principe, a l’audace d’affirmer que la source en est en Dieu et que, de Lui et de ses lois, les flots du mal et du malheur se sont répandus dans les institutions humaines. C’est pourquoi, l’orgueil démocratique s’efforce d’insurger l’homme contre le souverain Maître, et de substituer aux institutions qui ont régi les sociétés depuis le commencement du monde, un régime de liberté, d’égalité, de partage des biens et de souveraineté du peuple, dont la malfaisance se fait déjà si cruellement sentir, aujourd’hui qu’on n’en est encore qu’aux premiers essais.

C’est ce régime que voudrait réaliser de nos jours, qu’institue, sous nos yeux, la démocratie des Gambetta et des Ferry, des Combes et des Jaurès ; c’est là qu’aboutissent tous les démocrates conséquents, fussent-ils partis des marches du sanctuaire, comme les Lamennais et les Charbonnel : lancés à la poursuite de cette liberté, de cette égalité et de cette souveraineté, que réclame l’orgueil démocratique, ils se heurtent à l’autorité de Dieu et, irrités de le trouver sur leur chemin, ils se soulèvent contre Lui.

Il en est à qui cet aboutissement fait horreur et qui s’arrêtent en chemin. Les points d’arrêt marquent les différentes classes de démocrates.

Elles sont nombreuses. C’est bien ici que l’on peut dire : Quot capita, tot sensus. Assurément, la distance est grande entre MM. Combes et Jaurès, d’une part, et MM. Harmel et Marc Sangnier, d’autre part. Et cependant, ceux-ci comme ceux-là ne perdent aucune occasion de se dire démocrates, apôtres et serviteurs de la démocratie.

Le grand inconvénient et aussi le grand danger de ces mots, est d’être assez peu définis ou assez détournés de leur signification première, pour pouvoir convenir aux personnes les plus étrangères les unes aux autres, et pour pouvoir signifier les choses les plus différentes, pour ne point dire les plus opposées.

Cependant, il faut croire qu’il y a bien entre tous les démocrates, des plus radicaux aux plus modérés, un point par lequel ils arrivent à se toucher, puisque, si différents qu’ils soient, lorsqu’ils s’examinent et veulent se définir, ils tombent sur le même mot, il ne leur répugne point de se parer du même titre, de se ranger sous une même dénomination, si ce n’est pas dans un même parti.

Où est ce point ? Où est le contact entre les démocrates socialistes et les démocrates chrétiens, pour prendre les extrêmes ?

C’est ce que nous devons chercher.

Mais, auparavant, il est juste de reconnaître qu’il y a démocrates chrétiens et démocrates chrétiens, et nous devons dire que nous n’entendons nous occuper ici que des uns et nullement des autres. Les premiers ne réclament que le nom, les seconds s’attachent à la close.

Il est des catholiques, hommes d’œuvres, à qui il plaît de se parer du titre de démocrate, parce qu’il leur semble que ce nom leur donnera plus facile accès auprès du peuple, au bien duquel ils veulent se dévouer. Et Léon XIII, qui a si puissamment encouragé ce dévouement aux classes populaires, n’a point voulu les contrister en leur enlevant la licence d’user de ce vocable qu’ils affectionnent. Cependant, en leur laissant cette faculté, il leur a fait entendre qu’il lui eût été plus agréable qu’ils n’en usassent point.

« Au commencement, a-t-il dit, cette sorte de bienfaisance populaire ne se distinguait ordinairement par aucune appellation spéciale. Le terme de socialisme chrétien, introduit par quelques-uns, et d’autres expressions dérivées de celle-là, sont justement tombés en désuétude. Il plut ensuite à plusieurs, et à bon droit, de l’appeler action chrétienne populaire. En certains endroits, ceux qui s’occupent de ces questions se sont dit : chrétiens sociaux. Ailleurs, la chose elle-même est appelée démocratie chrétienne, et ceux qui s’y adonnent, démocrates chrétiens ; tandis que le système défendu par les socialistes est désigné sous le nom de démocratie sociale.

« Or, des deux dernières expression énoncées ci-dessus, si la première : « chrétiens sociaux », ne soulève guère de réclamations, la seconde : « démocratie chrétienne », blesse beaucoup de gens bien pensants qui lui trouvent un sens équivoque et dangereux. Ils se défient de cette dénomination pour plus d’un motif. Ils craignent que ce mot ne déguise mal le gouvernement populaire, ou ne marque en sa faveur une préférence marquée sur les autres formes du gouvernement. Ils craignent que la vertu de la religion chrétienne ne semble comme restreinte aux intérêts du peuple, les autres classes de la société, étant, en quelque sorte, laissées de côté. Ils craignent enfin que, sous ce nom trompeur, ne se cache quelque dessein de décrier toute espèce de pouvoir légitime, soit civil, soit sacré. »

Il semble qu’après de telles paroles, il eût été déférent et sage d’abandonner ce titre « équivoque et dangereux » de démocrate chrétien. Et, de fait, les vrais hommes d’œuvres n’y tiennent plus guère.

Il n’en est point de même de ceux qui veulent former dans l’Eglise une école et un parti, et qui constituent la seconde clase des démocrates chrétiens, celle dont nous avons à nous occuper.

Elle existe : «  NOUS SOMMES UNE ÉCOLE SOCIALE NOUVELLE, disait La Démocratie chrétienne, dans son numéro de mars 1897, ET UN PARTI SOCIAL NOUVEAU. Dès lors, il nous fallait un nom, un drapeau ; nous avons pris celui de démocrates… Mais nous ne sommes pas des démocrates tout court, nous avons voulu et nous voulons nous appeler « démocrates chrétiens ».

Un parti social qui se caractérise par ce nom : « démocrate » ; une école qui se donne pour enseigne : « la démocratie » ne sont et ne peuvent être qu’une école qui enseigne que la souveraineté appartient au peuple ; qu’un parti qui veut travailler à lui conférer effectivement cette souveraineté. On se demande comment la qualification « chrétien » peut être attribuée à cette école et à ce parti.

C’est la question que Mgr Manacorda, évêque de Fossano et doyen de l’épiscopat Piémontais, posa dans une lettre pastorale publiée en 1897 : « Il est une chose que j’aimerais savoir, c’est si, en prenant le titre de chrétiens, ces démocrates comptent porter leur démocratie dans l’Eglise catholique ou dans l’Etat. Vouloir la démocratie dans l’Eglise, dont la constitution est divine et la forme hiérarchique immuable, serait une tentative sacrilège. La vouloir dans l’Etat, ce ne peut être un mouvement catholique soumis à l’autorité ecclésiastique inspiré de l’Evangile et de l’Eglise, mais une insurrection plébéienne, à laquelle un citoyen honnête ne peut prendre part. D’après Aristote, la définition du gouvernement démocratique est : Democratia est principatus populi – vel popularis status – et est quum ad commodum egenorum reipublica a pauperibus gubernatur. Est-il possible que ce soit la classe infime de la société humaine, la plèbe, comme s’exprime notre philosophe, qui doive être appelée à gouverner l’autre ? » Le prélat réfute cette utopie par le bon sens et par l’histoire ? Il montre que partout et toujours, toutes les fois que la plèbe a triomphé, elle a amené avec elle la désolation et la misère.

La lettre se termine par cette déclaration : « Nous sommes catholiques. Il ne nous faut rien de plus. La foi catholique nous suffit, nous ne voulons pas de la foi démocratique[2]. »

Le parti et l’école de la démocratie chrétienne, quoique se disant « nouveaux », ne datent pas d’aujourd’hui ; ils viennent de Lamennais, non du Lamennais de l’Essai sur l’Indifférence, mais de celui de l’orgueil blessé.

Dans une lettre adressée, en octobre 1848, à l’Ami de la Religion, M. de Montalembert, parlant des disciples de cette école et des adhérents à ce parti, exprimait, en ces termes, la peine qu’il éprouvait de la nécessité où il se voyait de les avertir et de les dénoncer :

« …J’arrive maintenant au point le plus délicat, le plus difficile du sujet que j’ai voulu examiner avec vous. Je ne l’aborde qu’avec hésitation, avec douleur même. Avec douleur, parce qu’il ne s’agit plus de combattre des adversaires, mais de critiquer des amis, des frères. Mais, après avoir longtemps réfléchi, longtemps examiné notre situation, je sens que j’obéis à la voix d’un devoir, et ce devoir, je viens l’accomplir, non pas certes dans un esprit de lutte et d’animosité, mais au contraire avec la ferme résolution de ne pas dépasser les bornes d’un avertissement fraternel. »

Ces paroles expriment bien notre propre sentiment et notre propre volonté, mais elles marquent en même temps notre devoir.

Mgr Delassus


[1] L’abbé Joseph Lémann, La Religion du Combat, p. 262.

[2] L’Italia Reale a publié en entier ce document épiscopal et consacré plusieurs articles à en faire le commentaire.

samedi, 03 octobre 2009

Les sophismes de Rousseau et la démocratie

L’article III de la Déclaration des Droits de l’homme dit : « Le principe de toute autorité est essentiellement dans la nation. »

Cette déclaration est contraire à la raison aussi bien qu’à la foi.

Toujours et partout, la raison humaine a pensé et dit que l’autorité appartient à la cause, le pouvoir sur ce qui est produit à celui qui a produit. En conséquence, le principe de toute autorité réside essentiellement en Celui qui est la Cause première, et les causes secondes ont, sur leurs effets, une autorité dérivée de la source de l’être. L’autorité suprême ou la souveraineté absolue est en Dieu, notre premier Auteur, Celui de qui nous tenons tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons. A lui de gouverner notre vie, de régir notre personne pour l’amener à la perfection qu’il avait en vue en nous créant, en nous rachetant, en nous envoyant son Esprit sanctificateur.

Au-dessous de ce Souverain Maître, et participant, sous sa dépendance, à sa souveraineté, se trouvent ceux qu’il a appelés à être les ministres et les instruments de sa bonté créatrice et éducatrice : le père, souverain dans la famille ; le Pape, souverain dans l’Eglise ; et, dans la nation, l’ayant droit ou les ayants droit de ceux qui l’ont faite, qui l’ont protégée et qui l’ont guidée dans la poursuite de ses destinées.

Nous n’avons point à nous occuper ici de la souveraineté paternelle, ni de la souveraineté pontificale, mais seulement de la souveraineté civile. Dire que son principe est essentiellement dans le peuple et qu’elle appartient au peuple ; qu’il la garde, alors même qu’il la délègue ; qu’elle est en lui sans limites, c’est définir la DÉMOCRATIE telle qu’elle est actuellement professée chez nous, telle qu’elle y est censément exercée.

Nous disons « censément », autorisé à parler ainsi par un démocrate fameux, M. Clemenceau.

« Qu’est-ce donc que la démocratie ? » demande-t-il dans son Grand Pan (p. 316 et 317). Et il répond : «  Par définition : le gouvernement du peuple. Je prie qu’on me le montre, le gouvernement du peuple, et qu’on me dise où, comment, en quel lieu il se manifeste. Ce qu’on appelle le peuple, pour la commodité du discours, c’est apparemment la mobile masse des intérêts changeants qui flotte au vent des préjugés, des rêves ataviques, des passions, des espérances. Qui oserait prétendre que ce peuple-là gouverne, ait jamais gouverné ? Qui ne sait que depuis les temps connus jusqu’à nos jours, il est, je ne dis pas conduit, mais poussé au hasard des caprices, des sophismes, des sentiments bons ou mauvais d’une bruyante minorité d’action ? En réalité, ce qu’on entend par démocratie, dans le langage courant, c’est l’accroissement fatal, profitable mais incohérent des minorités gouvernantes… Le peuple est roi. Il règne. Mais il ne gouverne pas. Il a, comme les dieux d’Homère, la fumée des hécatombes. »

Considérée en elle-même, la démocratie est la négation et le renversement de l’Autorité, Son principe est l’orgueil dans sa plus altière suffisance. M. de Montalembert l’a fort bien dit, à propos de la Constituante : « La Révolution, sous le nom de DÉMOCRATIE, n’est que l’explosion universelle de l’orgueil. »

Il répugne à l’orgueil de reconnaître un maître. Il se dit libre, il se dit souverain ; et le sentiment de sa souveraineté le pousse à secouer tous les jougs, le joug civil aussi bien que le joug paternel et le joug ecclésiastique. Et comme il voit que toute autorité descend de Dieu, se déclare émanée de Dieu, il s’insurge contre Dieu lui-même. « Dieu, c’est le mal », a dit le démocrate Proud’hon. Ce blasphème est redit à toute heure, sous mille formes diverses, dans les journaux démocratiques, dans les réunions populaires, et même dans le Parlement issu de la souveraineté du peuple.

Comment la démocratie en est-elle arrivée à ce degré d’impiété et de déraison ? Le voici. L’orgueil humain, malgré ses prétentions à la souveraineté, ne peut faire disparaître le mal. Il le rencontre par tout, il en souffre à tous moments. Il ne peut nier son existence ; mais ce qu’il ne veut point, c’est d’en voir en lui le principe. Il ne veut point reconnaître que le mal sort de notre nature corrompue pour se répandre sur tout ce qui nous entoure ; il l’attribue aux choses elles-mêmes et particulièrement aux institutions sociales que les siècles ont créées. C’est pourquoi il veut les détruire et leur substituer un régime de liberté et d’égalité, un régime démocratique sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Et comme la société se défend, comme elle se retient à Dieu et à son autorité pour ne point disparaître dans l’abîme que cette égalité et cette liberté lui creusent, l’orgueil démocratique s’en prend à Dieu, dit que c’est en Lui qu’est la source de tout mal, qu’il est le mal, et conséquemment qu’il faut l’abolir, ou, si on ne le peut, du moins effacer sa pensée de l’esprit des hommes. N’est-ce pas ce que tente notre démocratie à l’heure actuelle, par tous les moyens que la possession du pouvoir lui donne ?

Cet orgueil vient de loin. Le premier souffle s’en fit sentir à Rome au XVe siècle. Il sortit de la poitrine des humanistes pour se répandre ensuite sur toute l’Europe. Ils furent les premiers, au sein du christianisme, à glorifier l’homme au dépens du Créateur. Le souffle devint tempête avec la Réforme ; avec la Révolution, il a été cyclone, renversant tout. Demain, il ne se contentera plus de renverser, il emportera les ruines elles-mêmes.

Ses ravages gagnent de nation en nation. Si les chrétiens ne s’opposent à ses envahissements, si surtout il se trouve des catholiques pour le favoriser, sous prétexte de le christianiser, l’orgueil démocratique ne tardera plus à établir effectivement son règne sur le monde.

Et l’orgueil, maître du monde, ne peut qu’appeler sur notre globe les foudres qui ont frappé dans le Ciel l’orgueilleux Lucifer.

Aussi, M. Le Play avait-il grandement raison lorsqu’il disait : «  IL FAUT ABSOLUMENT ATTAQUER DE FRONT, SANS RÉTICENCE, LA THÉORIE DÉMOCRATIQUE. »

C’est ce que les Papes ne cessent de faire. Pie VII, dans sa Lettre apostolique à Mgr de Boulogne ; Grégoire XVI, dans l’Encyclique Mirari Vos ; Pie IX, dans l’Encyclique Quanta Cura, ont condamné successivement les faux dogmes de la Révolution. Aucun Pape n’a pris à partie aussi directement que Léon XIII le dogme démocratique par excellence : la souveraineté du peuple.

Dans l’Encyclique Immortale Dei, il dit :

« Le pouvoir public ne peut venir que de Dieu. Dieu seul, en effet, est le souverain maître de toutes choses : toutes, quelles qu’elles soient, doivent nécessairement lui être soumises et lui obéir ; de telle sorte que quiconque a le droit de commander ne tient ce droit que de Dieu, chef suprême de tous.

Tout pouvoir vient de Dieu ( Rom, XIII). »

Dans l’Encyclique Diuturnum :

« Ils se trompent, ces philosophes qui font sortir la société civile d’un libre contrat et assignent à l’autorité la même origine. »

Dans une autre partie de cette même Encyclique :

« C’est une erreur de prétendre que tout vient du peuple ; que, par suite, l’autorité n’appartient pas en propre à ceux qui l’exercent, mais à titre de mandat populaire et sous réserve que la volonté du peuple peut toujours retirer à ses mandataires la puissance qu’elle leur a déléguée. »

Plus loin : « Ceux qui administrent la chose publique doivent pouvoir exiger l’obéissance dans des conditions telles que le refus de soumission est un péché. Or, il n’est pas un homme qui ait en soi ou de soi ce qu’il faut pour enchaîner par un lien de conscience le libre vouloir de ses semblables. Dieu seul, en temps que Créateur et Législateur universel, possède une telle puissance : ceux qui l’exercent ont besoin de la recevoir de Lui et de l’exercer en son nom. Il n’y a qu’un seul législateur et un seul juge qui puisse condamner et absoudre (Jacq., IV, 12). »

Nous avons entendu M. Le Play attribuer à la théorie démocratique les maux actuels de la société. Léon XIII ne parle point autrement.

« En faisant dépendre la puissance publique de la volonté du peuple, on commet d’abord une erreur de principe, et en outre on ne donne à l’autorité qu’un fondement fragile et sans consistance. De telles opinions sont comme un stimulant perpétuel aux passions populaires qu’on voit croître chaque jour en audace et préparer la ruine publique. Ces théories sur le pouvoir ont déjà causé de grands maux, et il est à craindre que ces maux dans l’avenir n’aillent jusqu’aux pires extrémités. »

M. Haller, dans son bel ouvrage : Restauration de la science politique, donne la raison de ces craintes que les faits justifient chaque jour : « Il n’y a pas de pouvoir plus terrible que celui qui peut exécuter les plus exécrables forfaits avec la volonté de tous ou les colorer de la volonté de tous. Les forces d’une corporation (surtout celle des mandataires de la foule), employées sans règle et sans frein ou tournées contre le sein même de la société, deviennent plus formidables que toutes les autres. Les droits naturels et acquis sont alors foulés aux pieds avec plus d’impudence encore que par des tyrans individuels, parce que les passions ne sont jamais plus violentes qu’entre égaux, et que chacun se cache parmi la foule des complices et se soustrait par conséquent à la crainte même de la honte et de la responsabilité morale[1]. » N’est-ce point l’exact tableau de ce dont nous sommes actuellement témoins ? M. de Tocqueville dit aussi : « Je ne sache pas de pays où les révolutions soient plus dangereuses que dans les pays démocratiques, parce que, indépendamment des maux accidentels et passagers qu’elles ne sauraient manquer de faire, elles risquent toujours d’en créer de permanents et pour ainsi dire éternels[2]. »

Citons encore don Félix y Salvany, dans son livre, Le Libéralisme est un péché : « De toutes les raisons qui doivent tenir le catholique de notre temps en garde contre les gouvernements de forme populaire, la plus forte doit être l’empressement que la Franc-Maçonnerie a mis partout et toujours à les établir. Avec une intuition merveilleuse, l’enfer a reconnu que ces systèmes de gouvernement étaient les meilleurs conducteurs de son électricité et qu’aucun autre ne pouvait mieux le servir. »

On sait ce que le régime démocratique a produit en France il y a un siècle. Le nouvel essai par lequel nous passons nous ménage de grands maux, et des maux qui seront permanents, éternels, comme dit M. de Tocqueville, si l’on ne se déprend de cette utopie. Aussi M. de Montalembert, dans son écrit : Les Intérêts catholiques au XIXe siècle, prononçait-il cette sentence dès 1858 : « Je reconnais volontiers que la démocratie française, cette grande débauchée, qui n’a rien ménagé, rien respecté, rien épargné, ne mérite guère d’être ménagée et qu’on est en droit de la traiter comme les débauchées, en la mettant à l’hôpital. »

Mettre la démocratie à l’hôpital n’est point l’affaire de tout le monde ; je crois même qu’à l’heure actuelle personne sur la terre n’est de force à y réussir. Mais ce que nous pouvons tous, c’est redresser les idées et obtenir par là que la démocratie meure un jour de sa belle mort.

C’est ce que demandait déjà M. Le Play en 1865 : « Dans une société qui croule de toutes parts, il m’a semblé qu’il y avait d’abord à redresser les idées. Ce qu’il faut, c’est améliorer le fond des choses à la lumière des principes. »

En 1867 : « La ligne de conduite à suivre est de travailler jusqu’à ce qu’on ait un credo doctrinal bien arrêté…je crains que le salut ne puisse sortir que de terribles catastrophes…Que faire dans ce désordre ? Ce que les Apôtres ont fait au milieu de la corruption romaine : se dévouer à propager le vrai et le bien…Je crois que nous sommes plus malades encore que le monde païen, du moins sous certains rapports, et douze apôtres ne seraient pas de trop. »

Il les cherchait. Déjà, en 1861, annonçant à M. de Ribbe que l’Empereur venait de lui donner la direction de l’exposition française à l’Exposition universelle de Londres ; il exprimait sa joie, non pour l’honneur qui allait lui en revenir, mais parce que cette fonction le mettrait en contact avec beaucoup d’hommes éminents de tous pays et lui permettrait d’exercer auprès d’eux son apostolat. C’est aussi dans ce but qu’il créa ses « Unions » et sa Revue. Il disait à ses disciples : « Tocqueville, malgré son honnêteté, a tout faussé, il a fait l’Europe, et à la France en particulier, un mal incalculable. Il faut absolument attaquer de front sans retenue la thèse démocratique. » « On ne peut trop insister sur ce point. Il faut parler haut et ferme, montre l’abîme ouvert, crier gare ; mais il faut en même temps conserver une foi inébranlable dans le retour au bien, dans l’énergie vitale de la France[3]. »

Ce retour tarde trop ! Combien, même parmi les plus fidèlement attachés de cœur, à la France traditionnelle, restent persuadés de cette erreur : que la démocratie est un progrès sur le régime hiérarchisé d’autrefois !

C’est le contraire qui est vrai. « Ce mot magique de démocratie, a fort bien dit M. Paul Bourget, ne représente que des principes de régression, la plus complète méconnaissance des lois partout inscrites dans la nature ; il est parfaitement faux que le mérite individuel puisse arriver à un développement utile s’il n’est appuyé sur des éléments familiaux. Il est parfaitement faux que les majorités créent le droit national, car un peuple n’est pas composé que des vivants, il est composé de ses morts et de ceux qui viendront, en sorte que les vivants ne sont que des usufruitiers dont, par suite, la gérance est limitée. Il est parfaitement faux que 1789 ait marqué pour la France une ère de régénération, et tout au contraire, si notre pays a présenté des signes de recul devant les nations concurrentes, c’est depuis lors.

« Ces faussetés sont pourtant si couramment répétées, elles ont été si complaisamment développées par de brillants écrivains, si ardemment et insolemment proclamées, qu’un grand effort est nécessaire pour se rendre compte de leur mensonge[4]. »

Mgr Delassus


[1] Restauration de la Science politique, t. I, ch. IX.

[2] De la démocratie, t. II, ch. VII.

[3] Le Play, d’après sa Correspondance. Passim.

[4] Lettre de M. Paul Bourget à M. le Comte Aymer de la Chevalerie, 10 juin 1904.

jeudi, 17 septembre 2009

Autres faux dogmes

 

 

M. Le Play parle d’autres faux dogmes auxquels il attribue aussi, en seconde ligne, les fléaux déchaînés sur le monde par la Révolution française et l’abaissement actuel de notre patrie.

Quels sont-ils ? Comment découlent-ils de la négation du péché originel et comment ont-ils pu avoir une influence si funeste sur la société ?

Ces faux dogmes sont la liberté, l’égalité, la souveraineté du peuple, l’illégitimité de la propriété.

Comment ils découlent de l’affirmation de la bonté native de l’homme ? Il est facile de le voir. Si l’homme est bon, si rien ne le vicie, s’il est originellement parfait, il doit être libre. Si la nature humaine est ce qu’elle doit être, elle doit pouvoir obéir à sa loi comme tous les autres êtres, suivre tous ses instincts, déployer toutes ses énergies. La contrarier, lui imposer des entraves est un crime. L’autorité qui ne s’est constituée que pour poser des bornes à la liberté, est illégitime et mauvaise : ses codes, ses magistrats et ses bourreaux ne servent qu’à empêcher ce qui doit être considéré comme le bien ; car pour tout être, le bien est ce qui découle de l’obéissance aux lois de la nature propre à chacun.

Si les hommes sont tous bons, ils doivent être socialement égaux : l’inégalité des conditions est la suprême injustice, source et principe de toutes les autres.

S’ils sont bons, inutile de les gouverner : le pouvoir est une superfétation aussi malfaisante qu’illégitime. Le peuple peut et doit se gouverner lui-même ; il est à lui-même son propre souverain.

Enfin, si les hommes sont socialement égaux, ils ont tous les mêmes titres à jouir des biens de ce monde, et toute propriété est un vol fait à la communauté.

Ces conséquences du principe posé par J.-J. Rousseau ont été aussitôt perçues ; et, sans retard, il s’est trouvé des hommes pour les faire passer de l’ordre logique dans l’ordre des réalités.

« Dans les classes mitoyennes et inférieures, dit Mallet du Pan, Rousseau a eu cent fois plus de lecteurs que Voltaire. J’ai entendu Marat, en 1788, lire et commenter le Contrat social dans les promenades publiques, aux applaudissements d’un auditoire enthousiaste. C’est Rousseau qui a inoculé chez les Français la doctrine de la souveraineté du peuple et de ses conséquences les plus extrêmes. J’aurais peine à citer un seul révolutionnaire qui ne fût pas transporté de ces théories anarchiques et qui ne brulât de les réaliser. Ce Contrat social, qui dissout les sociétés, fut le Coran des discoureurs de 1789, des Jacobins de 1790, des républicains de 1791 et des forcenés les plus atroces[1]. »

Robespierre savait quasi par cœur le Contrat social qui ne le quittai jamais[2].

La Bastille a été démolie pour faire entendre que l’on ne voulait plus de répression. Le roi a été tué pour se défaire de l’autorité. Et comme l’autorité ne cesse, aussi bien que toutes les choses nécessaires, de renaître sous de nouvelles formes, lorsque les formes anciennes ont été détruites, l’insaisissable liberté est sans cesse poursuivie par de nouvelles insurrections.

La hiérarchie est le contraire de l’égalité comme la royauté est le contraire de la souveraineté du peuple. Elles ont été renversées l’une et l’autre en même temps. Il n’y a plus de classes, il n’y a plus de familles constituant les diverses assises de l’édifice social ; la société n’est plus constituée que d’individus, amoncellement de poussières livrées au souffle de tous les vents.

Reste la propriété, aussi injuste que la hiérarchie, et d’une injustice plus blessante, puisqu’elle donne aux uns, à l’exclusion des autres, la jouissance des biens qui doivent appartenir à tous, étant les dons de la nature à l’humanité. Aussi lui a-t-on fait déjà subir plus d’un assaut, et les dispositions sont prises pour la liquider incessamment.

M. Le Play ne s’est donc point trompé. Il a bien vu : il a dit vrai lorsqu’il a fait découler de l’erreur prêchée par Jean-Jacques les faux dogmes de la liberté, de l’égalité, de la souveraineté du peuple et de l’illégitimité de la propriété ; il a également bien vu, il a également dit vrai lorsqu’il a affirmé que de ces faux dogmes sont sortis, et la Révolution, et les fléaux qu’elle a déchaînés sur le monde, et l’abaissement actuel de notre patrie.

Mais il faut aller plus loin. Il faut démontrer que ces faux dogmes ne vont à rien moins qu’à rendre la société humaine impossible, et que si nous ne prêtons l’oreille à la voix de Rome, qui nous dit que l’Immaculée est, dans le genre humain, une exception unique, si le fait de la déchéance humaine n’est point de nouveau hautement proclamé, si les institutions sociales continuent à vouloir se poser hors de ce fondement, nous nous précipiterons dans une ruine irrémédiable.

La société humaine, telle qu’elle existe depuis le commencement du monde, non point ici ou là, mais toujours et partout, en tous temps et en tous lieux, nous présente les mêmes institutions : l’autorité et la pénalité, la propriété et la hiérarchie.

L’autorité a revêtu et revêt différentes formes, mais elle se trouve dans son essence, chez les nations les plus policées comme chez les plus barbares. Partout aussi, l’autorité a institué la pénalité, avec des codes pour en déterminer les degré divers, des tribunaux pour l’infliger, et la force publique pour la faire subir.

En aucune société on ne voit les citoyens placés sur le même rang. Partout ils sont échelonnés les uns au-dessus des autres ; partout il y a des supérieurs et des inférieurs ; et mille degrés conduisent insensiblement des conditions les plus humbles aux plus élevées.

Partout aussi, ce qui fait à première vue éclater cette inégalité, c’est la propriété.

Où ces choses ne se trouvent point, c’est la sauvagerie ; où elles se trouvent à l’état rudimentaire, c’est la barbarie ; et leur plus ou moins de perfection marque les différents degrés de la civilisation.

S’il en est ainsi sous tous les climats, et s’il en a été ainsi à toutes les époques du genre humain, si toujours et partout on trouve la propriété, la hiérarchie et l’autorité, il faut qu’il y ait à cela une cause générale et nécessaire qui s’est imposée partout, qui a agi partout, produisant partout les mêmes effets et constituant de même sorte les sociétés les plus diverses.

Quelle a été cette cause ? Qu’est-ce qui a fait sentir partout la nécessité de l’autorité et de la pénalité ? Qu’est-ce qui a institué partout la propriété et la hiérarchie ? D’où ces choses viennent-elles ?

Pour avoir la réponse à cette question, il faut voir quel rôle ces choses remplissent, à quelle fin on a dû y avoir recours, ou pourquoi et comment elles se sont imposées.

Que fait l’autorité dans son exercice légitime ? Elle restreint l’explosion du mal, elle favorise l’expansion du bien. C’est en raison de ce double service dont les hommes sont obligés de reconnaître l’absolue nécessité, qu’ils consentent à courber la tête sous le joug de l’autorité. C’est contre le mal que l’autorité a rédigé ses codes, qu’elle a institué ses tribunaux, qu’elle a armé sa police ; et c’est en vue du bien à soutenir, à développer et à propager, qu’elle s’est alliée à la religion, qu’elle a accepté ou demandé son concours, qu’elle a protégé son action. Sans le mal, l’autorité n’aurait point de raison d’être : si tous les hommes étaient naturellement bons, ils n’auraient pas besoin d’être gouvernés ; la société serait fondée non sur l’autorité, mais sur la liberté ; les tribus sauvages de l’Afrique et de l’Amérique auraient offert le spectacle de la grandeur humaine portée à son plus haut point, et l’Europe, avec ses gouvernements et toutes ses contraintes, aurait conduit l’humanité au dernier degré de l’abjection. C’est le contraire qui est. Les peuples ne se forment, ne se constituent, ne se maintiennent, ne se développent, ne s’élèvent que sous l’égide de l’autorité. L’histoire tout entière est là pour l’attester.

Aussi bien que l’autorité, l’inégalité et la propriété se trouvent partout où des hommes sont constitués en société ; non point seulement l’inégalité qui provient de l’inégale répartition que la nature fait de ses dons physiques et intellectuels, mais l’inégalité sociale qui consiste en ce que, indépendamment de ces dons, les hommes sont constitués hiérarchiquement, les uns dans les hauts rangs de la société, les autres dans les rangs inférieurs. Si cette inégalité se constate partout où les hommes sont réunis en société, il faut qu’elle soit, aussi bien que l’autorité, le résultat nécessaire d’un fait inévitable. Quel est ce fait ? C’est encore la présence du mal au sein de l’homme, et par suite au sein de la société. L’homme qui triomphe du mal en lui-même s’élève moralement au-dessus de ceux qui s’y abandonnent. Et si par l’éducation il communique sa force morale à ses enfants ; si ces enfants transmettent à leur tour les bonnes habitudes et les traditions qu’ils ont reçues, les familles où ces traditions sont observées s’élèvent insensiblement au-dessus des autres. Les lignées qui poursuivent ainsi le bien, n’avancent point toutes d’un même pas ; elles n’atteignent point à la même heure les divers degrés de perfection. Les divers points d’arrivée constituent la hiérarchie sociale.

Cette supériorité morale ne tarde point à en amener plusieurs autres.

Et d’abord l’inégale possession des biens de ce monde. Faut-il dire que la propriété se rattache à la moralité, c’est-à-dire à l’énergie plus grande déployée par celui-ci que par celui-là pour vaincre le mal et pratiquer le bien ? Comment ne point le voir ? La vie de l’homme demande à être entretenue par des aliments quotidiens ; à leur défaut, il tombe dans la mort. Ces aliments, la terre les produit, mais ne les livre qu’au travail. Dieu et la raison sont d’accord pour dire que le fruit du travail appartient à celui qui, par son labeur, l’a fait naître. De là, la propriété du pain nécessaire au soutien de la vie. L’homme qui travaille plus qu’il n’est nécessaire à son strict entretien, et qui sait imposer un frein à ses appétits, ne perd point le droit de posséder ce qu’il a produit ; il l’a fait sien par son travail, il le fait doublement sien par la vertu qu’il déploie pour ne point le livrer à ses convoitises. L’accumulation des produits ainsi conservés forme le capital ou la propriété fixe ; et la quantité plus ou moins grande de ce capital qui est aux mains de chacun établit entre les citoyens une première inégalité non physique, non intellectuelle, mais sociale.

L’indépendance des nécessités de la vie que créent les biens précédemment amassés permet à ceux qui les possèdent de se dévouer à leurs frères, de se consacrer au maintien et au développement de la prospérité générale. S’ils le font, ils entrent par cela même dans une hiérarchie d’ordre supérieur à celle basée sur la propriété, la hiérarchie des meilleurs. Et comme il est naturel de laisser la direction de la société à ceux qui ont frayé la voie du bien et qui y appellent leurs frères par le spectacle qu’ils donnent, en leur propre personne, de la dignité qu’il confère à ceux qui le pratiquent, les meilleurs sont devenus l’aristocratie.

L’inégalité sociale, la hiérarchie sociale, proviennent donc de la diversité des mérites. Elles marquent la grandeur et la persévérance des efforts qui ont été faits non seulement par l’individu, mais par la suite des générations d’une même famille, pour lutter contre les tendances originelles, pour se dégager du mal et pour s’élever dans le bien.

C’est donc l’existence du mal au cœur de l’homme, c’est la chute originelle qui explique et justifie la propriété et la hiérarchie, comme elle explique et justifie l’autorité. La négation de la chute rend du même coup illégitimes l’emploi de l’autorité, la hiérarchie entre les hommes et toute la propriété acquise jusqu’à ce jour. Et c’est pourquoi ceux qui tirent les dernières conséquences du faux dogme de J.-J. Rousseau, les socialistes, veulent abolir la propriété, proclamer l’égalité ou l’absence de hiérarchie, et la liberté ou le renversement de toute autorité : en un mot, détruire la société. Le socialisme découle de la doctrine de l’Immaculée Conception de l’homme.

Cela n’a point échappé à Proud’hon. « Chose singulière ! dit-il, c’est à l’anathème fulminé par l’auteur de l’Emile contre la société, que remonte le socialisme moderne. Rousseau n’a fait que déclarer, d’une manière sommaire et définitive, ce que les socialistes redisent, en détail et à chaque moment, du progrès : savoir, que l’ordre social est imparfait et que quelquechose y manque toujours. »

Plus loin :

« Le socialisme, aidé de l’extrême démocratie, divinise l’homme en niant le dogme de la chute, et, par conséquent, détrône Dieu, désormais inutile à la perfection de sa créature…

« Nous sommes placés entre deux négations, deux affirmations contradictoires : l’une qui, par la voix de l’antiquité tout entière, mettant hors de cause la société et Dieu, rapporte à l’homme seul le principe du mal ; l’autre qui, protestant au nom de l’homme libre, intelligent et progressif, rejette sur l’infirmité sociale, et, par une conséquence nécessaire, sur le Génie créateur et inspirateur de la société, toutes les perturbations de l’univers[3]. »

C’est parce que le socialisme découle de la négation du péché originel que rien de plus radical n’a été prononcé contre lui, que la définition du dogme de l’Immaculée Conception de Marie, privilège qui n’appartient qu’à elle. Rien de plus puissant ne peut être opposé la grande erreur et à la grande menace du jour que la doctrine de la chute originelle avec tout ce qu’elle réclame : la pénalité, nécessitée par l’homme qui reste dans le mal ; l’inégalité, fruit des divers degrés par où les âmes remontent dans le bien ; la propriété, conservation du capital refusé à la jouissance ; les aristocraties, zones selon lesquelles une population s’élève successivement dans les voies de l’épargne, de la justice, de l’honneur, de la charité et de la sainteté ; et enfin l’autorité, qui protège les phases de cette végétation d’un peuple et de ses droits acquis au sein d’une même unité nationale.

Mgr Delassus


[1] Mercure britannique. T. II, p. 350.

[2] La lecture de ce coran de la Révolution n’a pas cessé. Le P. Constant affirme que, dans un séjour qu’il fit en 1890 à Romans, il put se convaincre que les ouvriers y lisaient assidûment le Contrat social. « Il y a lieu de douter, dit-il, qu’ils comprennent tout ce qu’ils lisent. Mais là n’est pas la question/ Le fait du Magistère révolutionnaire de Rousseau et de sa continuité jusqu’à nos jours ressort de ce détail. »

[3] Proud’hon. Système des Contradictions économiques. T. I, p. 344-348.

lundi, 14 septembre 2009

La croyance à la bonté native de l'homme, cause de notre décadence

 

« C’est l’erreur encore plus que le vice qui perd les peuples. » Il faut redire ce mot de M. Le Play. Il est certain qu’il n’y a point de décadence fatale pour les peuples, pas plus qu’il n’y a de progrès fatal. Progrès et décadence doivent chercher leurs causes ailleurs que dans la fatalité. Ces causes sot les bonnes ou les mauvaises mœurs, les lois justes ou les lois perverses, les institutions bienfaisantes ou les institutions néfastes. Mais lois, mœurs, institutions, proviennent des idées. Il y a des idées qui portent des fruits de mort : ce sont les erreurs ; et il y a des idées qui portent des fruits de vie : ce sont les vérités.

« A commencer par l’Evangile, a dit M. de Bonald et à finir par le Contrat social, toutes les révolutions qui ont changé en bien ou en mal l’état général de la société, n’ont eu d’autres causes que la manifestation des grandes vérités ou la propagation des grandes erreurs[1]. »

On sait quelle fut la régénération opérée dans le monde par l’Evangile ; on voit la déchéance que subit la société, particulièrement en France, depuis un siècle. M. Le Play a voulu connaître la cause première de cette déchéance ; il l’a recherchée, avec une persévérance infatigable, dans tous les pays de l’Europe et même en Asie et en Afrique, et sa conclusion est que la source de nos maux est dans l’erreur prêchée par J.-J. Rousseau, opposée à l’enseignement de l’Eglise, sur l’état où l’homme se trouve à sa naissance. Il a constaté que toutes les coutumes et toutes les lois qui ont contribué à la prospérité des peuples et des familles, ont leur point de départ dans la croyance  la perversion originelle de l’humanité, et que la négation de cette déchéance a ouvert la porte à toutes les idées, à toutes les lois et à toutes les pratiques qui ont commencé et qui précipitent notre décadence.

 

Dans le livre qu’il publia pour être le « Programme des Unions de la Paix sociale » et qu’il intitula : La Réforme en Europe et le Salut de la France, il consacre le premier chapitre à ce qu’il appelle : Le faux principe de 89 et ses conséquences logiques ; il y apporte la preuve, par les faits qui se passent chez nous depuis plus d’un siècle, que la négation du péché originel est pour la France déchue l’explication de sa ruine.

 

« Depuis 1789, la constitution sociale de la France a subi onze transformations, opérées par des procédés plus ou moins violents. C’est en moyenne une révolution tous les huit ans, ou, pour mieux dire, c’est la révolution en permanence. Quelques succès dus aux forces accumulées sous les régimes antérieurs, ont pu masquer d’abord les inévitables conséquences d’une telle instabilité. Mais à ces prospérités éphémères ont définitivement succédé des catastrophes inouïes. La perte de nos frontières du XVIIe siècle a clos l’ère des illusions, et la vérité nous apparaît dans tout son jour.

 

« En sortant de leurs voies traditionnelles, nos pères (de 89) se sont acharnés à la création d’un régime sans précédents ; ils ont voulu résoudre à tout prix un problème insoluble. Ces vains efforts ont leur source dans les fausses doctrines qui ont empoisonné la fin du dernier siècle, et qui avaient trouvé leur principale formule dans le Contrat social  de J.-J. Rousseau.

 

« La plus grave et la plus dangereuse de ces erreurs, la véritable mère de nos révolutions, est le faux principe que prétendent mettre en pratique les novateurs de 1789, celui qui affirme la perfection originelle. Selon les adeptes de cette nouveauté, l’enfant serait naturellement porté au bien et n’aurait qu’à suivre ses inclinations pour être bon et vertueux. La société, ainsi composée d’hommes «  de la nature », jouirait sans effort de la paix et du bonheur qui seraient comme les fruits spontanés de toute société libre. Dès lors, pour les hommes imbus de cette erreur, le mal dont les ravages ont toujours été apparents, même parmi les peuples prospères, serait uniquement imputable aux mesures coercitives qui, depuis les premiers âges, ont sans cesse changé et contrarié les tendances naturelles de l’humanité.

 

« Nos pères, on a peine à le comprendre, se sont passionnés pour cette fausse conception de la nature humaine, et en cela, ils se sont mis en contradiction formelle avec l’expérience de tous les temps. La plus grossière des nourrices, comme la plus perspicace des mères, peut voir à chaque instant que la propension au mal est prédominante chez le jeune enfant. Les grands penseurs, qui ont observé personnellement l’enfance, sont arrivés à la même conclusion. Enfin, tous les maîtres qui ont formé des hommes éminents n’ont réussi qu’en réprimant, avec une constante sollicitude, les inclinations vicieuses de leurs élèves.

 

« Quand la perfection originelle est admise comme un fait, malgré l’évidence et la raison, la logique en fait découler, comme d’une source impure, plusieurs faux dogmes d’où sont sortis les fléaux déchaînés par la Révolution française et l’abaissement actuel de notre patrie. En effet, si les individus naissaient en état de perfection, on commettrait un attentat contre l’ordre naturel en restreignant leur liberté : on violerait la justice en tolérant l’inégalité des conditions ; enfin, partout où ces deux abus sont consacrés par les institutions, les hommes de cœur, les bons citoyens auraient non seulement le droit, mais le devoir de se révolter contre elles. En commençant par nier le vice originel, les promoteurs de la Révolution ont été amenés ainsi à prendre en haine toute coutume par cela seul qu’elle avait duré. Pour ces novateurs impatients de toute règle, repoussant du pied le passé pour s’élancer dans l’avenir, plus une tradition était vénérable, plus elle était oppressive et plus il fallait se hâter de la détruire. Aucune conquête sur les autorités traditionnelles n’a pu les satisfaire et les désarmer. Il s’est toujours trouvé parmi eux des hommes plus ardents que leurs prédécesseurs, prêts à tenter de nouvelles usurpations et à revendiquer comme des biens absolus «  la liberté systématique, l’égalité providentielle et le droit de révolte. »

 

« En résumé, la croyance à la perfection originelle de l’enfant a rapidement affaibli les forces morales de notre race. Elle lui a fait perdre, dans le cours d’une génération, le rang qu’elle avait occupé à la tête de l’Europe jusqu’en 1789. Depuis lors, les faux dogmes ont continué leur œuvre funeste ; ils ont paralysé tous les efforts d’un peuple intelligent et laborieux ; en 1871, ils ont fait de la France la plus malheureuse des nations. »

 

Dans tous ses ouvrages, M. Le Play revient sur cette cause de notre décadence qu’il estime principale. En 1871, il publia un petit écrit intitulé : LA PAIX SOCIALE, Réponse aux questions qui se posent dans l’Occident depuis les désastres de 1871. Au paragraphe second, il étudie « les causes du désastre », et il dit : « La plus dangereuse des erreurs contemporaines, la cause principale de nos maux, est la doctrine qui fut propagée au milieu du XVIIIe siècle, par le Contrat social, de J.-J. Rousseau, celle qui, contrairement à l’évidence, nie dans l’humanité l’existence du vice originel…Au surplus, la croyance en la perfection originelle n’engendre pas seulement les révolutions qui nous poussent à la décadence : elle conduit à nier les principes et les pratiques qui sont le fondement de toute prospérité[2]. »

M. Le Play n’est point seul à parler ainsi.

 

Le philosophe français Renouvier, lequel n’est aucunement catholique, examinant, dans son étude sur « le Personnalisme », la cause de l’entrée du mal dans le monde, formule cette hypothèse.

« L’état primitif de l’homme créé par le Créateur juste et bon a dû être, par opposition à l’état actuel un séjour paradisiaque, à cela près qu’au tableau simpliste que nous a présenté la légende religieuse, il faut imaginer conformément à ce que la science nous a appris de la grandeur et de la variété des forces naturelles, un ordre de choses où ces forces se déployaient dans leur magnificence toutes d’accord entre elles pour le bien des animaux et de l’homme. »

Or, pour expliquer l’état actuel de déséquilibre et de déchéance, Renouvier n’hésite pas à déclarer qu’aux débuts de l’humanité, l’homme a commis une faute consistant – d’après lui – dans une violation des droits de l’égalité ; c’est de cette infraction que sont nées les passions. Il reconnaît donc formellement que c’est une faute originelle qui a troublé l’ordre primitif et il arrive à cette conclusion en s’en tenant uniquement aux données de la Science et de la Raison…car il rejette l’enseignement de la Bible, trop simpliste ( ?) à ses yeux.

 

Dans un livre publié il y a une dizaine d’années sous ce titre : Les lois psychologiques de l’évolution des peuples, le Dr Le Bon dit : «  On s’est persuadé que tous les hommes naissent également intelligents et bons, et que les institutions seules avaient pu les pervertir ! Il y a un siècle et demi à  peine que des philosophes ont lancé dans le monde l’idée d’égalité des individus et des races. Cette idée a ébranlé les bases des vieilles sociétés, engendré la plus formidable des révolutions et jeté le monde occidental dans une série de convulsions dont le terme est impossible à prévoir. »

Un autre médecin, le Dr Fressinger, qui ne s’est jamais piqué, que nous sachions, de cléricalisme, a eu le courage de faire la même constatation dans un article médical :

« Il y a dans l’organisation actuelle de notre société et à sa tête un vice fondamental, une erreur psychologique grosse de conséquences.

« Le gouvernement moderne, et cela dans la plupart des pays d’Europe, a épousé l’utopie de Rousseau. Il fait foi dans la bonté naturelle de l’homme, se fie à la justesse de ses sentiments, se laisse guider à la clarté de son esprit. En livrant aux foules les clés de leurs destinées, il a manifesté sa confiance en elles et son illusion. Il a cru à l’avancement quotidien et graduel dans des voies de moralité et d’intelligence, à une marche continue vers le progrès. Il a été optimiste, et, par cette vision du monde, a faussé le ressort social.

 

En proie à ses volontés libres et non contrariées, l’homme ne s’élève pas, il retourne à ses impulsions natives. L’instinct primitif se fait jour, le retour à la brute se dessine. L’alcoolisme est le premier trait qui marque cet acheminement.

« La religion chrétienne dans son essence était inspirée par une connaissance autrement profonde du cœur humain. Ce n’était pas dans des discussions de café et des discours parlementaires que s’élaborait le dogme philosophique qui lui sert de base. Ce dogme est pessimiste, partant moral, car, par l’affirmation du péché originel, il imprime la notion de l’effort et du relèvement, commande d’effacer la tache, de se corriger, de réduire la tare de naissance à force de volonté opiniâtre et de travail persévérant sur soi ; il commande à toutes les institutions sociales de s’imprégner de cet esprit, de créer des freins, d’opposer une digue aux débordements impulsifs des passions.

« Aujourd’hui, les religions sont ébranlées, et la charpente sociale menace ruine. L’homme n’est plus l’être à dépouiller de ses vices innés. C’est le roi absolu, parfait, infaillible, le despote qui multiplie ses injonctions et s’abandonne au cours forcené de ses appétits[3]. »

M. Blanc de Saint-Bonnet dit aussi : « On ne saurait plus en douter, l’erreur qui, de nos jours, a fait crouler la politique, puis l’éducation, déchoir les lois, les mœurs et l’autorité, disparaître les sciences morales, tomber en ruine la société entière, c’est l’oubli du premier des faits de l’histoire, l’oubli de la chute de l’homme. »

Plus récemment, M. Brunetière, réfutant des écrivains qui niaient l’action réflexe des idées sur la vie pratique des hommes ou sur la constitution des sociétés, disait : « La croyance à la bonté native de la nature humaine a vaincu l’idée chrétienne auprès d’un nombre considérable d’hommes. Elle a tout modifié, les coutumes et la loi, la famille et l’éducation, la politique et la morale, l’objet même et la conception de la vie. »

 

« Seule, dit à son tout le prélat sociologue, Mgr Ketteler, la doctrine du péché originel peut répandre une lumière de vérité sur la situation présente. Cette doctrine fondamentale de tout le christianisme peut seule nous expliquer comment les vérités naturelles peuvent être méconnues, les sentiments les plus nobles niés,  comment l’homme peut devenir si inhumain[4]. »

Si donc nous voulons arrêter notre décadence, manifeste aux yeux du monde entier, si nous voulons nous relever et rentrer dans les voies qui nous avaient conduits à ce sommet, de former la tête de la civilisation, il faut, avant tout, que nous nous replacions au point de vue où l’enseignement de l’Eglise nous avait mis, et qu’une si cruelle expérience affirme être le vrai et le seul salutaire.

 

 

Mgr Delassus


[1] Théorie du pouvoir, C. I, p. 7.

[2] P. 8 et 10.

[3] Médecine moderne, 11 mai 1898. L’alcoolisme national.

[4] L’un des six sermons prononcés à Mayence. Traduction de Decurtins.