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samedi, 06 février 2010

Démocratie chrétienne?

Les deux questions

Quel est le caractère du mouvement démocratique ? La démocratie répand-elle dans les foules l’esprit chrétien, c’est-à-dire l’esprit de devoir, de tempérance, d’abnégation et d’humilité ? C’est la première question que doivent s’adresser le chrétien et surtout le prêtre avant de la saluer.

D’où vient le mouvement démocratique et à quoi doit-il aboutir ? C’est la seconde question qui s’impose avant de dire un mot, avant de faire quoi que ce soit pour le favoriser ; car on n’empêche pas un torrent d’aller à l’abîme en se jetant dans ses flots, pas même en redressant son lit.

Le mouvement démocratique ne se rattache-t-il point de très près au mouvement révolutionnaire ? Et la Révolution, peut-on nier qu’elle soit satanique, d’origine et d’essence ? Ses partisans le clament aujourd’hui plus haut que ses adversaires. Ils ne cessent de la présenter comme l’antagoniste du christianisme résolue à anéantir l’idée chrétienne, à moins que le christianisme ne parvienne à étouffer la Révolution.

S’il en est ainsi, le devoir peut-il être de s’abandonner au mouvement démocratique et de le favoriser ? N’est-il pas, au contraire, de s’y opposer de son mieux, quand même, en se mettant à la traverse, on aurait la certitude d’être écrasé ? C’est ce qu’ont toujours fait les vrais serviteurs de Dieu, ceux qui, dans les luttes de ce monde, n’ont de regard que pour lui, n’écoutent que lui, ne demandant, pour savoir où doit se porter leur parole et leur action, que cette seule chose : quel est, quel a été jusqu’ici l’enseignement divin ? C’est par là qu’à toutes les époques de troubles et de séductions ils ont été les guides sûrs et les vrais bienfaiteurs de leurs frères. Ils n’ont point hésité à se porter à l’encontre des courants les plus impétueux ; et Dieu, après avoir contemplé du haut du ciel leurs efforts et les avoir soutenus, est intervenu d’une manière plus ou moins sensible et directe pour mettre fin à la lutte, renverser les desseins de Satan et faire rentrer l’humanité dans ses voies.

Jamais oppression n’a été plus humiliante, plus avilissante que celle que nous subissons de nos jours ; jamais tyran n’a déclaré plus hautement qu’il voulait débarrasser la société du christianisme, en étouffer dans les âmes jusqu’à la dernière étincelle. Et jamais persécution n’a rencontré pareille résignation. Depuis trente ans, la secte n’a cessé de détruire et d’asservir ; elle n’a rencontré d’autre résistance, dès le principe, que des paroles sans portée, dites uniquement, semble-t-il, pour « sauver la face ». Peu à peu, les voix elles-mêmes se sont éteintes, et c’est dans le silence que se perpètrent les derniers attentats.

L’illusion de la lutte électorale

Cet abaissement des intelligences et des caractères, M. Le Play n’hésite point à l’imputer à l’envahissement des esprits par les idées démocratiques, à leur propagande non seulement par les hommes politiques qui y sont intéressés, et par les écrivains, disciples de Jean-Jacques, mais encore par une partie des classes dirigeantes.

Celles-ci comme ceux-là ont mis leur espoir de salut dans la lutte électorale, c’est-à-dire dans la souveraineté du peuple en exercice. Que de temps, que d’argent, que d’activité a fait dépenser cette illusion ! La dixième partie de tout cela, employée depuis vingt ans à réformer les idées, eût sauvé le pays depuis dix ans. L’effort déployé pour faire élire des candidats met toujours l’idée au second plan s’il ne l’étouffe entièrement et prépare ainsi pour l’avenir des défaites de plus en plus écrasantes. Ce qu’il faudrait, ce serait d’arracher les hommes influents à l’action électorale pour les lancer dans la propagande de la vérité.

Là est la difficulté. Il est aisé de grouper et d’intéresser les masses conservatrices à une action concrète et simple comme le vote. Il faut dépenser beaucoup de talent, de courage et de persévérance pour arriver à faire comprendre à ces mêmes masses qu’elles sont dans l’erreur, et pour leur montrer et leur faire admettre les principes de l’ordre social, en délivrant leur esprit des principes démocratiques.

Sait-on que ces principes nous viennent des Juifs et que c’est sur leur propagande que les Juifs fondent leur espoir de domination sur nous ?

Oui, ce sont les Juifs qui ont fait la Révolution, ils l’ont faite par les francs-maçons, et les francs-maçons par les principes de 89, c’est-à-dire par l’idée démocratique. Et, à mesure que cette idée et ces principes pénètrent les couches de la société chrétienne, ils y tarissent la vie, la vie surnaturelle aussi bien que la vie sociale ; et c’est en vain qu’on s’efforcera de lutter à coups de bulletins contre les fils de la Révolution, contre le socialisme, contre l’anarchisme et contre la domination juive, si l’on ne délivre les esprits du dogme de l’immaculée conception de l’homme et de tout ce qui en découle.

Mgr Henri DELASSUS, Vérités sociales et erreurs démocratiques, Vailly-sur Sauldre,

éd. Sainte-Jeanne-d’Arc, 1986, p. 128 à 134.

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lundi, 12 octobre 2009

Démocrates et démocrates

Un dogme faux et impie a été posé au commencement du siècle dernier : La souveraineté du peuple.

Une institution redoutable a bientôt accompagné ce dogme : Le suffrage universel.

Qu’est-il sorti de ce dogme et du fonctionnement de l’institution ?

Un spectacle sans précédent dans l’histoire des erreurs du genre humain ; de grandes masses de peuples qui viennent officiellement se ranger en bataille contre Dieu.

On appelle cet état de choses la démocratie[1].

C’est que, comme nous l’avons dit, la démocratie est fille de l’orgueil, d’un orgueil qui d’abord se refuse à reconnaître l’état de déchéance où nous nous trouvons par suite de la faute originelle ; puis d’un orgueil plus grand qui, ne pouvant méconnaître l’existence du mal, dont il nie le principe, a l’audace d’affirmer que la source en est en Dieu et que, de Lui et de ses lois, les flots du mal et du malheur se sont répandus dans les institutions humaines. C’est pourquoi, l’orgueil démocratique s’efforce d’insurger l’homme contre le souverain Maître, et de substituer aux institutions qui ont régi les sociétés depuis le commencement du monde, un régime de liberté, d’égalité, de partage des biens et de souveraineté du peuple, dont la malfaisance se fait déjà si cruellement sentir, aujourd’hui qu’on n’en est encore qu’aux premiers essais.

C’est ce régime que voudrait réaliser de nos jours, qu’institue, sous nos yeux, la démocratie des Gambetta et des Ferry, des Combes et des Jaurès ; c’est là qu’aboutissent tous les démocrates conséquents, fussent-ils partis des marches du sanctuaire, comme les Lamennais et les Charbonnel : lancés à la poursuite de cette liberté, de cette égalité et de cette souveraineté, que réclame l’orgueil démocratique, ils se heurtent à l’autorité de Dieu et, irrités de le trouver sur leur chemin, ils se soulèvent contre Lui.

Il en est à qui cet aboutissement fait horreur et qui s’arrêtent en chemin. Les points d’arrêt marquent les différentes classes de démocrates.

Elles sont nombreuses. C’est bien ici que l’on peut dire : Quot capita, tot sensus. Assurément, la distance est grande entre MM. Combes et Jaurès, d’une part, et MM. Harmel et Marc Sangnier, d’autre part. Et cependant, ceux-ci comme ceux-là ne perdent aucune occasion de se dire démocrates, apôtres et serviteurs de la démocratie.

Le grand inconvénient et aussi le grand danger de ces mots, est d’être assez peu définis ou assez détournés de leur signification première, pour pouvoir convenir aux personnes les plus étrangères les unes aux autres, et pour pouvoir signifier les choses les plus différentes, pour ne point dire les plus opposées.

Cependant, il faut croire qu’il y a bien entre tous les démocrates, des plus radicaux aux plus modérés, un point par lequel ils arrivent à se toucher, puisque, si différents qu’ils soient, lorsqu’ils s’examinent et veulent se définir, ils tombent sur le même mot, il ne leur répugne point de se parer du même titre, de se ranger sous une même dénomination, si ce n’est pas dans un même parti.

Où est ce point ? Où est le contact entre les démocrates socialistes et les démocrates chrétiens, pour prendre les extrêmes ?

C’est ce que nous devons chercher.

Mais, auparavant, il est juste de reconnaître qu’il y a démocrates chrétiens et démocrates chrétiens, et nous devons dire que nous n’entendons nous occuper ici que des uns et nullement des autres. Les premiers ne réclament que le nom, les seconds s’attachent à la close.

Il est des catholiques, hommes d’œuvres, à qui il plaît de se parer du titre de démocrate, parce qu’il leur semble que ce nom leur donnera plus facile accès auprès du peuple, au bien duquel ils veulent se dévouer. Et Léon XIII, qui a si puissamment encouragé ce dévouement aux classes populaires, n’a point voulu les contrister en leur enlevant la licence d’user de ce vocable qu’ils affectionnent. Cependant, en leur laissant cette faculté, il leur a fait entendre qu’il lui eût été plus agréable qu’ils n’en usassent point.

« Au commencement, a-t-il dit, cette sorte de bienfaisance populaire ne se distinguait ordinairement par aucune appellation spéciale. Le terme de socialisme chrétien, introduit par quelques-uns, et d’autres expressions dérivées de celle-là, sont justement tombés en désuétude. Il plut ensuite à plusieurs, et à bon droit, de l’appeler action chrétienne populaire. En certains endroits, ceux qui s’occupent de ces questions se sont dit : chrétiens sociaux. Ailleurs, la chose elle-même est appelée démocratie chrétienne, et ceux qui s’y adonnent, démocrates chrétiens ; tandis que le système défendu par les socialistes est désigné sous le nom de démocratie sociale.

« Or, des deux dernières expression énoncées ci-dessus, si la première : « chrétiens sociaux », ne soulève guère de réclamations, la seconde : « démocratie chrétienne », blesse beaucoup de gens bien pensants qui lui trouvent un sens équivoque et dangereux. Ils se défient de cette dénomination pour plus d’un motif. Ils craignent que ce mot ne déguise mal le gouvernement populaire, ou ne marque en sa faveur une préférence marquée sur les autres formes du gouvernement. Ils craignent que la vertu de la religion chrétienne ne semble comme restreinte aux intérêts du peuple, les autres classes de la société, étant, en quelque sorte, laissées de côté. Ils craignent enfin que, sous ce nom trompeur, ne se cache quelque dessein de décrier toute espèce de pouvoir légitime, soit civil, soit sacré. »

Il semble qu’après de telles paroles, il eût été déférent et sage d’abandonner ce titre « équivoque et dangereux » de démocrate chrétien. Et, de fait, les vrais hommes d’œuvres n’y tiennent plus guère.

Il n’en est point de même de ceux qui veulent former dans l’Eglise une école et un parti, et qui constituent la seconde clase des démocrates chrétiens, celle dont nous avons à nous occuper.

Elle existe : «  NOUS SOMMES UNE ÉCOLE SOCIALE NOUVELLE, disait La Démocratie chrétienne, dans son numéro de mars 1897, ET UN PARTI SOCIAL NOUVEAU. Dès lors, il nous fallait un nom, un drapeau ; nous avons pris celui de démocrates… Mais nous ne sommes pas des démocrates tout court, nous avons voulu et nous voulons nous appeler « démocrates chrétiens ».

Un parti social qui se caractérise par ce nom : « démocrate » ; une école qui se donne pour enseigne : « la démocratie » ne sont et ne peuvent être qu’une école qui enseigne que la souveraineté appartient au peuple ; qu’un parti qui veut travailler à lui conférer effectivement cette souveraineté. On se demande comment la qualification « chrétien » peut être attribuée à cette école et à ce parti.

C’est la question que Mgr Manacorda, évêque de Fossano et doyen de l’épiscopat Piémontais, posa dans une lettre pastorale publiée en 1897 : « Il est une chose que j’aimerais savoir, c’est si, en prenant le titre de chrétiens, ces démocrates comptent porter leur démocratie dans l’Eglise catholique ou dans l’Etat. Vouloir la démocratie dans l’Eglise, dont la constitution est divine et la forme hiérarchique immuable, serait une tentative sacrilège. La vouloir dans l’Etat, ce ne peut être un mouvement catholique soumis à l’autorité ecclésiastique inspiré de l’Evangile et de l’Eglise, mais une insurrection plébéienne, à laquelle un citoyen honnête ne peut prendre part. D’après Aristote, la définition du gouvernement démocratique est : Democratia est principatus populi – vel popularis status – et est quum ad commodum egenorum reipublica a pauperibus gubernatur. Est-il possible que ce soit la classe infime de la société humaine, la plèbe, comme s’exprime notre philosophe, qui doive être appelée à gouverner l’autre ? » Le prélat réfute cette utopie par le bon sens et par l’histoire ? Il montre que partout et toujours, toutes les fois que la plèbe a triomphé, elle a amené avec elle la désolation et la misère.

La lettre se termine par cette déclaration : « Nous sommes catholiques. Il ne nous faut rien de plus. La foi catholique nous suffit, nous ne voulons pas de la foi démocratique[2]. »

Le parti et l’école de la démocratie chrétienne, quoique se disant « nouveaux », ne datent pas d’aujourd’hui ; ils viennent de Lamennais, non du Lamennais de l’Essai sur l’Indifférence, mais de celui de l’orgueil blessé.

Dans une lettre adressée, en octobre 1848, à l’Ami de la Religion, M. de Montalembert, parlant des disciples de cette école et des adhérents à ce parti, exprimait, en ces termes, la peine qu’il éprouvait de la nécessité où il se voyait de les avertir et de les dénoncer :

« …J’arrive maintenant au point le plus délicat, le plus difficile du sujet que j’ai voulu examiner avec vous. Je ne l’aborde qu’avec hésitation, avec douleur même. Avec douleur, parce qu’il ne s’agit plus de combattre des adversaires, mais de critiquer des amis, des frères. Mais, après avoir longtemps réfléchi, longtemps examiné notre situation, je sens que j’obéis à la voix d’un devoir, et ce devoir, je viens l’accomplir, non pas certes dans un esprit de lutte et d’animosité, mais au contraire avec la ferme résolution de ne pas dépasser les bornes d’un avertissement fraternel. »

Ces paroles expriment bien notre propre sentiment et notre propre volonté, mais elles marquent en même temps notre devoir.

Mgr Delassus


[1] L’abbé Joseph Lémann, La Religion du Combat, p. 262.

[2] L’Italia Reale a publié en entier ce document épiscopal et consacré plusieurs articles à en faire le commentaire.

mercredi, 24 juin 2009

Nos raisons contre la République (I)

Les « grands principes »

La fausse liberté.

Le libéralisme est la doctrine politique qui fait de la Liberté le principe fondamental par rapport auquel tout doit s'organiser en fait, par rapport auquel tout doit se juger en droit.

 

Dans l'ordre politique, le libéralisme, exprimé à la première phrase du Contrat social et au premier article de la Déclaration des Droits de l'Homme, porte que l'Homme naît libre. Le libéralisme veut dégager l'individu humain de ses antécédences, ou naturelles, ou historiques. Il l'affranchira des liens de famille, des liens corporatifs et de tous les autres liens sociaux ou traditionnels.

 

Je dis que le libéralisme supprime donc en fait toutes les libertés.

 

Libéralisme égale despotisme.

 

En effet : comme il faut vivre en société, et que la société exige un gouvernement, le libéralisme établira le gouvernement de la société en accordant un suffrage à chaque liberté et en faisant le total de ces souverains suffrages. La majorité, exprimant ce que Rousseau appelle la volonté générale, exprimera ainsi en quelque sorte une liberté générale : la volonté de la majorité devient dès lors un décret-loi contre lequel personne ni rien ne sauraient avoir de recours, si utile et si raisonnable, ou si précieuse et si sacrée que puisse être cette chose ou cette personne.

 

Liberté générale  ! Mais plus de libertés particulières  !

 

La liberté-principe établit une règle qui, très logiquement, ignore les forces et les libertés particulières; elle se vante de créer toute seule la liberté de chacun; mais, en pratique, l'histoire le montre bien, cet individualisme annule les individus. C'est son premier effet. Le second est de tyranniser, sans sortir du «  droit  » tous les individus n'appartenant pas au parti de la majorité, et ainsi de détruire les derniers refuges des libertés réelles. Tels sont les deux effets successifs de la Liberté politique (ou volonté du peuple) sous son aspect le plus connu, qui est celui de la «  démocratie libérale  »ou démocratie fondée sur la Liberté, Liberté fondant son gouvernement.

L'égalité imaginaire.

Dans un État puissant, vaste, riche et complexe comme le nôtre, chacun assurément doit avoir le plus de droits possible, mais il ne dépend de personne de faire que ces droits soient égaux quand ils correspondent à des situations naturellement inégales.

 

Quand donc, en un tel cas, la loi vient proclamer cette égalité, la loi ment, et, les faits quotidiens mettant ce mensonge en lumière, ôtant aux citoyens le respect qu'ils devraient aux lois de leur pays, ceux-ci en reçoivent un conseil permanent de dénigrement et de fronde, d'anarchie et d'insurrection.

***

L'égalité ne peut régner nulle part; mais son obsession, son désir, établissent un esprit politique directement contraire aux besoins vitaux d'un pays : l'égalitarisme démocrate tue la discipline militaire et le peuple a besoin d'une armée; l'égalitarisme démocrate, par l'envie qu'il distille, tue la concorde civile, la cordialité, la paix entre particuliers, et le peuple a besoin de concorde, de paix, de cordialité.

***

Parmi les théoriciens de la révolution russe, les uns disent qu'elle est la démocratie pure, les autres soutiennent qu'elle est l'antidémocratie.

 

La conciliation est simple : on peut vouloir supprimer l'égalité au moyen de telle ou telle construction révolutionnaire, mais sans l'égalitarisme on ne fait pas de révolution.

 

Une classe a réduit une autre classe en esclavage. C'est l'inégalité soviétique.

 

Mais le bouleversement se fait au nom de l'égalité, et la classe victorieuse prétend s'organiser elle-même sur le plan égalitaire et démocratique, auquel la nature des choses s'opposera.

***

La journée du 14 juillet 1789 nous ayant apporté la Liberté, la nuit du 4 août suivant nous a valu l'Égalité : voilà ce que nous avons lu dans l'histoire officielle. On commence à savoir ce que fut cette bonne Bastille, hôpital pour les demi-fous et maison de retraite pour les demi-criminels, envahie et détruite par une bande de malfaiteurs et d'étrangers, la plupart allemands, avouait Marat : il importe de revenir sur la légende des privilèges renoncés au 4 août.

 

En nous la racontant, les historiens révolutionnaires oublient de faire savoir que l'âge d'or du Tiers-État de France se place au XVIIIe siècle.

 

Quelque avantage réel qu'ait perdu la Noblesse dans cette triste nuit, ce n'est pas elle, ce n'est pas le Clergé non plus qui en auront beaucoup souffert, c'est la députation des villes, c'est l'Ordre de la bourgeoisie et du peuple gras.

***

L'égalité et l'uniformité sont si peu «  le progrès  » qu'elles fournissent la plus oppressive des règles.

 

Seul le privilège affranchit.

 

Il y a des situations particulières : si l'on veut les régler, il faut des lois particulières. Le mot privilège n'a aucun autre sens. Mais il reste loisible à des politiques irréfléchis de se gendarmer contre un mot, de se croiser les bras par la haine

 

d'un mot et de laisser ainsi les réalités de l'économie et du travail français tomber dans un gâchis et dans un chaos pour lequel le nom d'anarchie est trop doux.

La fraternité révolutionnaire.

Ce mauvais décalque du précepte évangélique de charité est sorti d'une confusion entre la loi effective de la nature et la loi idéale d'amour. Le dévouement, le sacrifice, la douceur sont des vertus qui s'acquièrent au prix de mille efforts. La bienveillance même est le lot de rares tempéraments favorisés par un atavisme prospère ou par un milieu social protecteur.

 

Ces choses n'existent guère à l'état sauvage.

 

Dire aux hommes : - « Rien n'est plus facile que d'être des frères; vos instincts sont bons, bonnes les choses; il n'y a d'obstacle à l'universelle embrassade que la perversité de quelques monstres oppresseurs, semeurs d'inimitié, dont il faut vous débarrasser  »... ; leur dire cela, c'est montrer du doigt chacun de leurs voisins comme un de ces monstres pervers, car il n'est point possible de ne trouver jamais autour de soi que des visages bienveillants et des sympathies rayonnantes : c'est inoculer le délire logique de la persécution, Taine l'a très bien démontré.

 

La loi des suspects est née de là, ainsi que toute la Terreur. Le personnage de Saint-Just, cet idyllique massacreur qui étonna Alfred de Vigny, s'explique ainsi par la nature mensongère de la philanthropie, qui ne conduit qu'à un travesti doucereux, mais odieux, de l'égoïsme et de la faiblesse d'esprit.

***

Jamais le mot de Bacon «  pour vaincre la nature, il faut d'abord lui obéir  » ne fut donc mieux réalisé.

 

Puisque le sentiment de la fraternité s'engendre d'une bienveillance accidentelle ou d'un rare effort vertueux, on aurait dû le laisser s'épancher de l'âme des saints personnages et des grands hommes sur les foules qui en auraient été imbibées, réjouies, améliorées.

 

Tout au contraire, c'est aux foules qu'on l'a tout de suite enseigné et ce cri «  nous sommes des frères  », poussé d'en bas vers les hauteurs, a signifié très rapidement : « A bas tout ce qui est au-dessus de nous  ! A bas tous les meilleurs que nous...  »

Charles Maurras