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lundi, 23 juin 2014

Le chambordisme

 

Un légitimisme dévoyé par le romantisme (1984)

Très éloigné des enseignements traditionnels d’un Bossuet ou d’un Bonald, le « chambordisme » apparait au XIXe siècle comme la déviance mystique et romantique d’un légitimisme qui abandonne la raison politique. À l’absolue nécessité d’une réflexion sur l’institution politique, on préfère la nostalgie des commémorations, le dolorisme et une dévotion quasi-amoureuse envers le successeur des rois de France de l’époque : Henri V, Comte de Chambord. Très empreint de providentialisme, ce courant — qui déprécie la nature et la raison — a désarmé les légitimistes de cette époque en leur ôtant l’esprit de recherche et de combat qui leur aurait été nécessaire, avec le secours de la Grâce, au rétablissement d’un régime politique naturel fondé sur la transcendance divine.

Le chambordisme, ou un légitimisme purement mystique Retour à la table des matières

Doctrines légitimistes et orléaniste au XIXe siècle

Dans l’étude du légitimisme au siècle dernier [XIXe siècle à la date de parution de cet article], il y a tout lieu d’accorder une place privilégiée, si l’on veut saisir sa cohérence en profondeur, à l’analyse de la sensibilité royaliste.

Non qu’il n’y ait eu de doctrines légitimistes. Au contraire, de 1830 à 1883, il y eut à cet égard le trop plein et non l’absence. Une masse considérable de publications — organes de presse par dizaines, livres par centaines, brochures par milliers — a soutenu un nombre impressionnant de thèses, souvent contradictoires, sur les sujets les plus variés, à commencer par la question cruciale des institutions politiques [1].
Cette relative dispersion doctrinale, que masque souvent la remarquable continuité de pensée d’Henri V, était manifeste au sommet et contribua à faire du « parti » légitimiste un lieu de crise quasi permanente, avec des phases plus aiguës (1841-1843 par ex., 1848-1850 ou 1871-1875). Mais il y a tout lieu de penser qu’elle sévissait aussi à la « base », entretenue par la diversité sociale des légitimistes et perpétuellement ranimée par les positions contradictoires d’une presse très riche mais souvent peu disciplinée, tant à l’échelon national que local. Il y a très certainement là une divergence fondamentale avec l’orléanisme que M. Rémond ne peut comparer au légitimisme que par l’artifice d’une fausse symétrie.

Le légitimisme est avant tout une fidélité dynastique. Il serait certes absurde de nier que le privilège accordé à cette dimension verticale comporte des implications doctrinales : il suppose en vérité une certaine idée générale du rôle de la transcendance en politique. Mais enfin, il demeure assez vague pour s’accommoder de figures diverses.

Or, à bien y réfléchir, la démarche orléaniste est inverse : là, la doctrine, ou plutôt la rationalisation de certains intérêts, précède le choix dynastique et même celui de la forme du régime, qui sont parfaitement contingents. La monarchie philipparde, fondée sur un « demi-principe » et revendiquant pitoyablement une « quasi-légitimité » ne couvrait ainsi que des clivages doctrinaux en trompe-l’œil. Les « constitutionnels », qui soutenaient le régime, étaient, de la droite « doctrinaire » à la « gaucho dynastique » en plein accord au fond malgré les conflits apparents du théâtre parlementaire. Après Sedan, cette mouvance orléaniste pourra sembler éclatée, un centre-gauche de plus en plus nettement républicain à partir de 1872 s’opposant à un centre-droit encore monarchiste. Mais en réalité l’unité de ce vaste courant demeurera toujours supérieure — sur le plan du fond doctrinal — à celle des légitimistes. Et cette unité comme cette division expliquent seules le vote des lois constitutionnelles de 1875.

Diverses sensibilités légitimistes

Le légitimisme, autour de l’idée de fidélité dynastique, présente par contre une relative homogénéité de sensibilité. Là encore, certes, les sommets du « parti » se divisent.

  • Et il va de soi que l’aile catholique libérale et plus parlementaire — représentée par Berryer jusqu’à sa mort en 1868, mais surtout par Falloux et ses disciples, de Meaux ou Cumont — ne partage qu’imparfaitement, voire pas du tout, la sensibilité dominante des légitimistes de leur temps. Ces hommes qui sont au contact permanent des orléanistes, à l’Académie — on ne dira jamais assez l’importance de ce « parti académique » —, dans l’Union libérale qui s’oppose à l’Empire dès 1863, dans des réunions diverses (par ex. à Augerville chez Berryer ou dans le salon « fusionniste » de Mme Duchâtel), finissent par leur ressembler. Mais ce n’est là qu’un milieu assez étroit, important surtout à Paris et dans les instances parlementaires. Ce légitimisme plus rationaliste, plus sceptique, en un mot plus froid, n’est le fait que d’une fraction de l’élite royaliste.
  • Au contraire, le légitimisme profond, celui des masses royalistes, si l’on nous passe ce terme, celles des châteaux et des chaumières de l’Ouest, celles des hôtels patriciens et des immeubles ouvriers du midi, ce légitimisme-là n’était pas une mystique dégradée en politique, mais à l’opposé, et de plus en plus, au fur et à mesure que s’affirmait l’échec, une politique sublimée en mystique.

Le « chambordisme » est l’expression synthétique de cette inflexion [2]. Il est l’attitude qui a consisté à abandonner plus ou moins nettement le terrain de la raison politique pour celui de la passion quasi-amoureuse du prince, celui de la démonstration pour celui de la dévotion.

Avant d’en brosser un tableau, il convient, afin d’en comprendre la genèse, de marquer les conditions mentales de son apparition et de son développement.

Genèse du chambordisme : le royalisme romantique Retour à la table des matières

Les racines du romantisme politique

Le caractère en apparence amphibologique du concept de « romantisme » ne doit pas nous retenir de l’utiliser ici.

  • Certes — en France notamment — la notion a pu se trouver associée à l’idée d’une pure hypertrophie du Moi.
  • Mais ailleurs, c’est l’idée organiciste de la fusion du Moi dans un Tout supérieur qui a pu l’emporter. Ce fut le cas notamment — en simplifiant — en Allemagne. Il n’y a par ailleurs pas lieu d’établir une antithèse trop radicale entre les deux tendances du romantisme, et le romantisme de la Restauration en France — bien différent à cet égard du romantisme de la monarchie de Juillet tel qu’il s’est défini et opposé dans les dernières années du règne de Charles X — en est une assez bonne illustration.

Au demeurant, s’il y a deux romantismes, ils comportent des points de convergence à commencer par le refus du positivisme froid, un certain sens de la transcendance, l’intuition de la complexité ineffable des choses humaines. Organicistes ou hyper-individualistes, les romantiques affirment les accords secrets des choses imperméables à la plate raison. Ils croient tout à la fois à l’expérience de la transcendance et à la transcendance de l’expérience — et ce n’est pas un jeu de mots — à la suite de Maistre, contre la raison individuelle constructive. Ce romantisme politique nous semble plus précisément s’épanouir en trois directions étroitement complémentaires : la sensibilité royaliste est

  • irrationaliste,
  • providentialiste et
  • nostalgique.

L’irrationalisme

Il faut bien comprendre le sens ici accordé à ce terme. Dire du légitimisme qu’il est un irrationalisme, c’est simplement observer qu’il assigne à la raison une place seconde, subordonnée, par rapport à la découverte du jeu — providentiellement cohérent — de l’expérience et de la transcendance, ou si l’on préfère, de l’histoire et de la théologie.
Répétons-le, nous ne cherchons ici qu’à découvrir le centre de gravité d’une sensibilité politique. Et nous ne méconnaissons pas deux points :

  • d’une part le mouvement n’a cessé de se « romantiser », comme il s’est d’ailleurs « catholicisé » — dans le sens de l’« inséparatisme » du politique et du religieux ;
  • d’autre part il a toujours compris des éléments réfractaires, à des degrés divers, à un tel entraînement. Ce fut le cas de la Gazette de France sous la Monarchie de juillet — dont les accents et la démarche annoncent parfois l’Action française en dépit de sensibles nuances. Le cas aussi d’une bonne part de la tendance catholique libérale du légitimisme incarnée par Falloux. Ou encore de personnalités plus portées à mettre en avant le droit et l’abstraction que le sacré et la sensibilité : ainsi Royer-Collard, le maître des doctrinaires, qui après avoir contribué à la crise de 1830 refusa toujours de se rallier à l’usurpateur.

Le refus dominant du rationalisme chez les royalistes s’enracine bien sûr dans leur foi et, après 1864, dans les condamnations du Syllabus. Il a pour corollaire leur moralisme et leur antihumanisme.

Leur moralisme se traduit par une sincérité suicidaire : c’est la démission en masse de 1830, le refus de prêter le serment électoral qui maintient notamment l’Ouest fidèle à l’écart des urnes jusqu’au début des années 1840 [3] ; c’est encore, à la fin de 1875, l’alliance avec les républicains contre les conservateurs pour la désignation des sénateurs inamovibles. Il y a là tout un système d’attitudes qui se ramène à la fameuse devise des « verdets » : « Fais ce que dois, advienne que pourra ». Ce « fondamentalisme », héroïque ou résigné, porte en lui le mépris de l’habileté, de l’éclectisme, du pragmatisme et du prétendu « raisonnable » — concepts-clefs de l’Orléanisme. Il exclut aussi ce qui deviendra le « politique d’abord » maurrassien, auquel sont préférés un « moral », un « social » et un « religieux d’abord ». C’est ce que veut traduire Barbey d’Aurevilly lorsqu’il affirme ne pas croire « à une restauration par la tige, mais à une restauration par les racines ».

L’antihumanisme, la réserve dans l’appréciation des facultés propres de l’homme, est inhérent au catholicisme traditionnel. Et nombre de royalistes apparaissent, après Joseph de Maistre, hantés par le thème de la chute initiale de l’homme. Chateaubriand exprimait ainsi une idée centrale du royalisme catholique lorsqu’il observait dans les Mémoires d’outre-tombe :

Nous sommes terre à terre, dans la triste réalité d’une nature humaine amoindrie.

Et Barbey d’Aurevilly pouvait dénoncer après son maître Blanc de Saint-Bonnet « l’hypocrisie du XIXe siècle qui nie le crime et la chute de l’homme ». Quel crédit accorder en effet à la raison humaine mutilée ? Elle ne peut que tenter, à travers la brume et avec humilité, d’identifier des vérités éternelles qui la dépassent. En respectant l’enseignement de l’église. Et en bannissant « l’orgueil (qui), prenant le nom de liberté, a inondé le monde », selon la formule de Blanc de Saint-Bonnet dans La légitimité.

Le providentialisme

Les légitimistes sont souvent des gens qui croient, selon l’expression de Barbey, au « triomphe naturel du mal sur le bien et (au) triomphe surnaturel de Dieu sur le mal ». D’où leur providentialisme. Comme le saint Paul de l’épître aux Hébreux, ces hommes de foi savent que « le monde visible ne prend pas son origine en des apparences ». Ils vivent à proprement parler dans un monde enchanté où tout est porteur d’un sens surnaturel, où « tout est concrètement surnaturel », selon la phrase de Mgr Pie.
Le providentialisme du plus grand nombre des légitimistes, surtout dans les dernières années de la vie du Prince, est absolu, volontiers catastrophiste et parfois générateur de renoncement.

Absolu, ce providentialisme l’est dans la mesure où il constitue la grille quasi-exclusive à l’aide de laquelle les royalistes décryptent l’histoire. Tout est signe. Tout est sens. La Gazette du Dauphiné, après un attentat perpétré en 1840 contre Louis-Philippe, commente ainsi doctement :

Ce 15 octobre où Louis-Philippe a failli tomber sous les coups d’un assassin est la veille de l’anniversaire du funèbre jour qui vit l’infortunée Marie-Antoinette victime des abominables menées de Philippe-Égalité, monter à quelques pas de là sur l’échafaud régicide.

La mort accidentelle du duc d’Orléans, la chute de Thiers, dans laquelle le P. Morel du Monde voyait « le doigt de Dieu », sont interprétés de la même façon. Le 12 août 1873, le même journal, reliant le vote par l’Assemblée nationale le 24 juillet d’une loi déclarant d’utilité publique la construction de la basilique du Sacré-Cœur et la visite du comte de Paris à Frohsdorf, concluait :

Le Christ a immédiatement payé les hommages rendus au Sacré-Cœur.

Un dernier exemple parmi cent autres : il ressort de la correspondance de Joseph de La Bouillerie, étudiée par M. Levillain, que ce député « chevau-léger » avait le sentiment

de ne rien devoir au suffrage universel qui l’avait porté à l’Assemblée. Le suffrage universel n’était à ses yeux que le véhicule de la Providence qui l’avait investi comme député et lui avait, donné une mission : la restauration monarchique.

Le comte de Chambord ne se distinguait pas le moins du monde de ses troupes de ce point de vue.

  • Parlant de ses droits au lendemain du décès de Louis XIX, il affirme qu’il ne veut « les exercer que lorsque, dans (sa) conviction, la Providence (l’) appellera à être véritablement utile à la France ».
  • Dans son manifeste du 25 octobre 1852, il parle du « dépôt de la monarchie héréditaire dont la Providence (lui) a confié la garde ».
  • Dans une lettre à Nemours du 5 février 1857, il définit son retour comme « le moment où la Providence (lui) en imposerait le devoir ».
  • Dans sa lettre du 8 mai 1871 à Carayon-Latour, il affirme noblement :
    La parole est à la France et l’heure est à Dieu.
  • Enfin, dans sa fameuse lettre à Dupanloup du 8 février 1873, il pose avec netteté sa règle de comportement :
    J’attends peu de l’habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu.

L’optimisme catastrophiste est inhérent à la logique de cet « idéalisme dialectique » que tend à être, selon la belle expression de M. Denis dans son étude sur les royalistes mayennais, un providentialisme exacerbé. Le sens profond des signes est renversé par rapport à leur signification immédiate. La Commune, la chute de la souveraineté temporelle du pape deviennent ainsi, curieusement, sous quelques plumes, les prodromes de la régénération inéluctable. Des plus grands maux naîtront les plus grands biens. Chesnelong écrit à Carayon-Latour le 20 septembre 1873 :

La Providence ne laisse faire en ce moment que du provisoire » et « le définitif consacrera la victoire de l’Église de Dieu et sa prépondérance pacifique sur le monde purifié par le malheur et transformé par l’éternelle vérité.

Et Blanc de Saint-Bonnet dans La légitimité :

De telles punitions portent un double avertissement : issues de la justice, elles sont distribuées par la Miséricorde. Elles disent que la France sera régénérée par la douleur. S’il devait en être autrement, Dieu eût laissé la France en proie à sa propre dissolution.

Ce providentialisme absolu porte bien sûr en lui une virtualité de renoncement. Dans sa lettre précitée à Dupanloup, Henri V parle de sa « résignation ». Le prophétisme, le thème des Gesta Dei per Francos, l’idée que « le Christ aime encore ses Francs » (comte de Chambord, lettre à Chesnelong du 27 octobre 1873), tout concourt à ce que nombre de royalistes attendent — sur fond de désespoir politique — un miracle, « une intervention miraculeuse », déclare Mgr de la Bouillerie à Lourdes en 1872, « un miracle de premier ordre », « un miracle comme la création ! » écrit Blanc de Saint-Bonnet dans La légitimité.

La nostalgie

Les légitimistes ne sont pas nécessairement des passéistes : on en trouve même — je l’ai dit dans mon ouvrage — dans des secteurs parfaitement modernes d’activité. Mais la nostalgie est présente chez presque tous. Elle explique le succès qu’ils font aux romans historiques de Walter Scott — le chantre d’une épopée jacobite qui a de telles résonances pour les partisans de la branche aînée — ou à de moindres écrivains, le Vicomte Walsh père ou le médiocre Vicomte d’Arlincourt. Ce rêve médiéval se retrouve dans les châteaux « néogothiques » de Hodé — en vérité composites — et dans le mobilier. Le goût de l’histoire — au demeurant général dans toutes les tendances de l’opinion — conduit les royalistes à être nombreux dans les sociétés savantes locales qui fleurissent alors. La commémoration tient une large place dans les activités du « parti » : on se réjouit pour la saint Louis ou la saint Henri, on s’attriste le 21 janvier, voire le 13 février, pour l’anniversaire de la mort du duc de Berry. Cette nostalgie douce et souffrante, cette mémoire de ce que Jaurès lui-même baptisera le « charme séculaire de la monarchie », contribuent, elles aussi, à modeler le sentiment que l’on porte à l’aîné de la Race.

Aspects du chambordisme : une religion royale Retour à la table des matières

La tentation d’une religion légitimiste

Le drame de l’histoire de la Maison de Bourbon, le caractère providentiel que l’on attribue à sa mission, le refus moral du compromis et antihumaniste des excès critiques de la raison, tous ces traits permettent d’expliquer le caractère passionnel des relations qui unissent ses fidèles au Prince.
D’Adhémar écrivait en 1843 que « l’opinion légitimiste est une conviction, mieux que cela, une religion ». Il faisait ainsi observer que le royalisme n’était pas seulement une démonstration politique abstraite, s’il pouvait être aussi cela, mais une émotion, une affection, une tendresse de ses fidèles pour le roi et peut-être même davantage, un culte quasi-religieux du dernier rejeton de la branche aînée, de plus en plus conçu comme une chance ultime.

Amour et dévotion

Henri V n’encourageait pas directement de telles tendances si en vérité son comportement et son charisme propre pouvaient contribuer à les entretenir. Ne répétait-il pas : « Ma personne n’est rien, mon principe est tout » ? Et n’avouait-il pas, dans sa royale modestie, que sans son principe il n’eût été qu’un gros homme boiteux ?
Quoi qu’il en soit, il ne put éviter de devenir non seulement la « personnification la plus complète du principe de la légitimité », mais aussi, peu à peu, « le pontife de la légitimité, le grand prêtre de la religion monarchique célébrant la puissance et l’éternité de son dogme » selon les significatives formules de Pesquidoux.

La tension de Barbey d’Aurevilly, dès lors qu’il s’agit de Henri V, est particulièrement révélatrice. D’un côté, il parle de « la noble poitrine de Henri-Dieudonné de Bourbon » comme du « tabernacle » du « principe de la monarchie ». De l’autre, au paroxysme d’une passion amoureuse exaspérée, il injurie littéralement le Prince. Ce royaliste sur le mode autoritaire — proche en cela de son maître Balzac — dénonce « ce vieux portier honnête mais entêté », cet « énervé de Jumièges qui n’aura pas même l’honneur d’être tondu pour être et finir moine, comme les Mérovingiens impuissants ». Il feint de se lamenter sur « ce vieux respect pour ces imbéciles de Bourbons qu’(il) tient(t) de (son) père ».

Il semble que pendant longtemps, le fait que le prince ait été un enfant ait exacerbé la sensibilité et le caractère affectif du royalisme. On ne saurait d’ailleurs négliger, au XIXe siècle, une forme de sensibilité au rôle surnaturel de l’enfance qui sera étayé, au milieu du siècle, par les apparitions de La Salette, de Lourdes ou de Lisieux. Plus tard, les « pèlerins » si nombreux qui allaient voir le comte de Chambord dans ses villégiatures d’exilé furent toujours charmés, au sens fort, par celui qu’Henri de Pènne baptisera l’« auguste ensorceleur ». Tous les témoignages sont concordants sur ce point. Mais la signification proprement religieuse de la rencontre ressort avec une particulière netteté de certains d’entre eux. C’est ainsi que lorsque le comte de Lambilly, président du comité légitimiste du Morbihan, envisage un voyage à Frohsdorf, il confie :

Il me semble que j’en reviendrai meilleur.

Pesquidoux croise sans le connaître, le Prince dans un musée :

Troublé par je ne sais quel pressentiment, je ne pus m’empêcher de me lever et de me découvrir […]. J’étais agité, comme si quelque chose de nouveau et de grand venait de passer devant moi.

Le lendemain, il est présenté et il décrit

le tremblement d’âme dont (il fut saisi lorsqu’il se trouva) face à face avec la personnification même de la France, de son histoire, de ses grandeurs.

Il reconnaît plus loin :

Le comte de Chambord était pour nous, vieux royalistes, irréprochable : il représentait et proclamait un ensemble de doctrines, d’opinions, de sentiments, qui constituait pour la masse de ses serviteurs la vérité absolue. Il était notre héros, notre idéal…

Le plus exceptionnel document, au crépuscule de la vie du Prince, est toutefois la lettre écrite par Lyautey à Antonin de Margerie, de Goritz, le 15 mars 1883, à « minuit 3/4 » — précision d’amoureux :

Je viens de Le quitter. L’émotion est telle, l’emprise si forte que je ne parviens pas à reprendre conscience de ma personnalité, abdiquée, fondue en lui, pendant ces heures de grâce — le Roi de France, — je l’ai vu, je l’ai touché, je l’ai entendu. Le fils de la Race qui, province à province, a fait mon pays, le Royaume des Fleurs de Lys, « le plus beau du monde après le Royaume de Dieu », disait le vieil adage. Je suis revenu à l’hôtel, par la ville, comme on revient de la table de communion, ramassé sur soi-même, les yeux repliés sur la vision intérieure, écartant tout ce qui peut la ternir […]. D’abord Lui ; le front et le regard : une phosphorescence, réellement une lumière sort de lui : elle vous enveloppe ; elle vous baigne […].

Cet amour du Roi était entretenu par tout un jeu d’images et de symboles.
Villiers de L’Isle Adam raconte dans L’avertissement :

En Bretagne, c’était, il y a trente ans, notre coutume d’écoliers de tracer, en haut de nos devoirs, ces trois caractères : « V.H.V. ! » Cela signifiait : « Vive Henri V ! » Il semblait à nos imaginations d’enfants que la page en était plus belle.

Des brochures entretenaient la flamme comme cette Vie populaire de Henri de France de Muret qui, pour 75 centimes, donnait au lecteur une provision de dialogues simples, édifiants et sensibles. Ou, à la veille de la mort du Prince, cette Vie d’Henri V racontée aux ouvrières et aux paysans par un enfant du peuple.
Parmi les fêtes de la famille royale, la saint Henri, le 15 juillet, revêtait une particulière importance, qui unissait dans une même dévotion le premier et le dernier Bourbon — cet « Henri IV second ». Il en allait de même, le 29 septembre, pour l’anniversaire du grand exilé.
L’épanchement était, dans la vie quotidienne, entretenu par mille petits objets : rubans verts et blancs, cocardes, bijoux ornés d’un « H » couronné ou entremêlé d’une fleur de lys, boîtes illustrées d’un profil de bronze ou de cuivre se détachant sur l’écaillé ou sur l’ivoire, ou encore décorées d’un « fixé » aux couleurs vives, gravures — par exemple du « jeune écossais », — marbres, bronzes, fontes — souvent en paires associant Henri V et son grand-oncle, le « roi martyr », monnaies d’argent écoulées par colportage, et bien sûr innombrables médailles présentant les deux Henri — le béarnais et l’exilé — ou proposant un rébus…
Organisée sur une grande échelle, comme l’a montré dans sa thèse M. de Changy, par les comités Jeune France, ralentie par la loi restrictive de septembre 1835, la diffusion de ces dévotieuses images ne cessa jamais d’entretenir la fidélité « amoureuse » — le terme est de la marquise de Pampelone — des fidèles [4].
Une telle hypertrophie du sensible et de l’affectif portait en elle, pour beaucoup, la sortie du combat politique quotidien. Bercés d’abord de l’espoir d’un destin providentiel du jeune orphelin, les royalistes s’accommodèrent peu à peu de la poésie d’un échec non moins providentiel.

Du destin providentiel à la poésie de l’échec

Toute la vie du jeune Henri fut dans une première période déchiffrée sous l’angle d’un providentialisme plutôt optimiste. Cette tendance fut favorisée par la naissance posthume du prince, annoncée en rêve par saint Louis à la duchesse de Berry. Lamartine parla de « l’enfant du miracle ». Victor Hugo observa :

Les forfaits qui chargeaient nos têtes sont rachetés par l’innocent.

Du même, on lira encore, trait d’optimisme catastrophiste propre au providentialisme, ce morceau de poème :

Ô jeune lys qui vient d’éclore, Tendre fleur qui sors d’un tombeau…

Dans le Point de vue providentiel de l’histoire de Henri de Bourbon qu’il publia en 1840, pour le vingtième anniversaire de ce dernier, Nettement s’attacha pour sa part à décrire « la suite providentielle d’une jeune vie où le doigt de Dieu est partout », et d’abord dans son début, lorsque « la France, qui s’était agenouillée auprès d’un sépulcre » se releva « en tenant dans ses bras un berceau ».
Dans le cadre d’un tel discours, le grave accident du jeune homme quelques mois plus tard, qui le laissera infirme pour la vie, ne pouvait jeter qu’un trouble profond. Comme l’écrit alors Falloux à Albert de Rességuier :

C’est le premier malheur personnel qui lui arrive. Jusqu’ici la Providence avait semblé lui témoigner de la prédilection […] Aujourd’hui, est-ce un avertissement ?

La persistance de l’échec de la restauration conduisit à partir du milieu du siècle, et surtout après 1871 à un renversement de la perspective providentielle.
Comme Villiers — né en 1838 — le note, toujours dans L’avertissement,

dès l’enfance nous avions pris ce fatal pli de pensées de ne songer au roi qu’avec cette sorte d’espoir attristé qui, s’augmentant des années, produit les inactions crédules.

À l’extrême, la restauration n’a plus, en elle-même, grand sens. Pesquidoux écrit ainsi que Henri V était un « roi idéal auquel la réalité de la royauté n’aurait peut-être rien ajouté ». Et Valori commente la restauration manquée en ces termes :

L’exilé rentrait dans sa patrie et il en sortait volontairement, triomphalement, par la plus grande victoire remportée par un roi, celle qui lui fait préférer son honneur immaculé au plus beau royaume de la terre.

Selon le même auteur, il a été « inventé par Dieu pour servir de contraste vivant aux iniquités contemporaines ».
On se fait peu à peu à l’idée qu’il n’y a pas de perspective royaliste possible après Henri V : la perfection est proche de la mort et il est le concentré, le réceptacle de l’idée monarchique, en même temps que, l’incarnant trop exclusivement, il ne peut mourir sans l’entraîner dans sa fin. Comme l’écrivait, avec une curieuse joie dans sa tristesse, Castille dès 1857 :

La vieille monarchie française expire du moins dans sa personne, pure et fière.

Une grande partie de l’attitude des royalistes après 1870 s’explique par ces sentiments. C’est ainsi que l’un d’eux, au lendemain du manifeste de Chambord de juillet 1871 confie à Dampierre — c’est de Meaux qui rapporte le propos — qu’il n’y a plus selon lui qu’à

s’envelopper la tête dans le drapeau blanc et se laisser tomber dans l’abîme.

La poésie de cet échec noblement assumé ne devait pas laisser indifférents les écrivains.
Il est manifeste que Chateaubriand, par exemple, ne pouvait être vraiment royaliste qu’en désespérant de la monarchie.

Moi, note-t-il, j’ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi de la vieille monarchie comme le chien du pauvre.

Il se trahit davantage encore dans une tirade autobiographique de son Moïse (1834), dont les vers eurent un grand retentissement :

Je hais le pharaon que l’éclat environne ; Mais s’il tombe, à l’instant, j’honore sa couronne ; Il devient à mes yeux roi par l’adversité. Des pleurs je reconnais l’auguste autorité. Courtisan du malheur, flatteur de l’infortune, Telle est de mon esprit la pente peu commune : Je m’attache au mortel que mon bras a perdu.

En vérité, pour Chateaubriand, si la fidélité monarchique demeure une ardente obligation éthique, la royauté est morte, moins d’ailleurs avec Charles X qu’avec Louis XVI :

Un échafaud, écrit-il, élevé entre un peuple et un roi les empêche de se voir.

La mission de la royauté est donc moins de revivre que de parachever sa fin en beauté. Se faisant l’écho d’un projet caressé par certains, François-René observe :

Si j’avais été gouverneur du Prince, je me serais efforcé de gagner sa confiance. Que s’il eût recouvré sa couronne je ne lui aurais conseillé de la porter que pour la déposer au temps venu. J’eusse voulu voir les Capet disparaître d’une façon digne de leur grandeur […] ; quel beau jour que celui-là où […] mon élève eût dit à la nation solennellement convoquée : « Français, votre éducation est finie avec la mienne […] ; je descends du trône » […]

Ici, Chateaubriand apparaît comme un précurseur, si on met entre parenthèse le libéralisme de ses propos. Un tel « royalisme du désespoir », selon la formule de M. Néry, ne se retrouvera, assombri encore par l’évolution des choses, que chez Barbey et Villiers.
C’est chez ce dernier surtout, comme l’a bien montré M. Néry dans sa thèse récente, que le chambordisme littéraire s’épanouit de la façon la plus complète. Plus que Barbey — trop violent et trop ami de l’autorité pour ne pas se rebeller — l’auteur des Contes cruels contribue à la transfiguration littéraire de l’agonie de la royauté. Il écrit, dans un poème à Henri V :

Tu prends le droit chemin ; Qui s’abaisse à l’intrigue est-il digne du trône ? Tu préfères l’honneur intact à la couronne Malgré le genre humain.

Et dans L’avertissement, il conte — allégorie de la restauration manquée de 1873 — la légende de ce roi pêcheur qui, ayant tiré la « suprême perle » dans ses filets et « l’ayant offerte aux riches de son pays, qui la marchanderont toujours » — entendons les orléanistes —, préféra « la rejeter mystiquement dans la mer […], plutôt que de la céder à un prix moindre que son inestimable valeur ».

En dernière analyse, l’échec de la restauration lui apparaît providentiel. Et après la mort du Comte de Chambord, plus rien ne vaut d’être tenté dans l’ordre politique. Villiers écrit ainsi dans Entre l’ancien et le nouveau :

Puisque le feu maître a poussé l’amour pour son royal étendard jusqu’à l’emporter avec lui dans la tombe et s’endormir dans ses plis, qui donc […] oserait briser les planches funèbres pour lui ravir ce linceul ? […] Et si l’on songe à la droiture, à l’honneur, à l’intégrité qu’il enveloppe en sa blancheur sainte, quel réveil pourrait-il être plus digne de son inoubliable gloire qu’un tel sommeil ?

Ainsi, selon une métaphore chère à Villiers, le drapeau blanc sera le suaire de la monarchie…

Conclusion : la stérilité du chambordisme Retour à la table des matières

On objectera peut-être le caractère littéraire — et donc limité et partiel — d’un tel « chambordisme ». Comme l’écrivait Thibaudet,

la littérature de réaction est surtout une réaction de la littérature.

Pourtant, l’évolution de nombre de royalistes convaincus après 1883 démontre qu’ils souscrivaient au fond — à défaut de la forme — des considérations du nouvelliste. Chez Villiers, le repli « décadentiste » sur la sensation, l’esthétisme, le mysticisme s’annonce, qui ne sera nullement le fait des bataillons du royalisme fidèle. Cependant, le « chambordisme » les aura conduit eux aussi au repli : après la mort d’Henri, il sera bien difficile de les retenir sur les chemins soit de l’engourdissement politique, soit du dérapage mystico-prophétique, parfois teinté de « survivantisme » naundorffiste.

Stéphane Rials : La science historique, Nouvelle série, Été-automne 1984, n° 8-9, « Contribution à l’étude de la sensibilité légitimiste : le chambordisme ».

[1Voir notre ouvrage, Le légitimisme. Presses universitaires de Franco, collection « Que sais-je », 1983, chap. 4 : « Les doctrines du légitimisme ».

[2L’expression est d’Eugène Dufeuille, Réflexions d’un monarchiste (1789-1900). Paris 1900.

[3Stendhal cite ce trait dans Lucien Leuwen : Leuwen père a été élu député de l’Aveyron ; il écrit : « J’ai eu cinq voix de légitimistes dont deux au moins, croient s’être damnés en prêtant serment ».

[4Sur ces points, on se reportera aux très utiles ouvrages de Bauquler sur l’histoire iconographique et l’histoire numismatique du comte do Chambord.

mardi, 04 septembre 2012

De la fusion orléaniste/légitimiste à la mort d’Henri V

L’œcuménisme politique tue la tradition

1883 marquait la mort d’Henri V comte de Chambord, successeur direct de Charles X. Selon les Lois Fondamentales du Royaume, la Couronne passait à la branche aînée d’Anjou, mais la branche cadette d’Orléans, s’appuyant sur un très révolutionnaire principe des nationalités, réussit à rallier la majorité des légitimistes. Cet œcuménisme politique entre un légitimisme traditionnel et un orléanisme d’essence libérale ne devait échouer qu’à former le bloc conservateur de la IIIe République. Pire, "l’effacement du légitimisme intransigeant ne laissait plus subsister en France (y compris chez les monarchistes) que des traditions révolutionnaires." Nous commençons ici la publication d’une importante étude de l’historien du droit Guy Augé intitulée Succession de France et règle de nationalité.

Avant-propos de l’ouvrage de Guy Augé : Succession de France et règle de nationalité, Ed. La Légitimité, Diffusion DUC, Paris, 1979, pp.5-8.



Un prince calomnié : le Comte de Chambord

Le 24 août 1883 mourait à Frohsdorf en exil volontaire et digne, après un long "règne moral" de près de quarante ans, le Comte de Chambord, Henri V.

Prince calomnié, encore mal connu ou méconnu, il fut victime de la propagande républicaine, hostile à toute formule monarchique, et, plus encore peut-être, des orléanistes, ces monarchistes libéraux qui avaient usurpé le trône de son grand-père Charles X en 1830.

Prendre possession de la légitimité au moyen de M. le Comte de Chambord et s’assurer ainsi sa succession, imposer au petit-fils de Charles X des conditions qu’il ne pouvait accepter, ou, s’il les subissait, qui rendraient son maintien impossible sur le trône ; l’amener ainsi à une abdication avant ou après : tel avait été, dès le principe, le plan aussi astucieusement conçu qu’habilement suivi par les principaux chefs du groupe orléaniste libéral, et dont quantité d’honnêtes royalistes furent les coopérateurs, pour ne pas dire les complices inconscients.

Arthur LOTH, L’échec de la restauration monarchique en 1873, Paris, 1910, p. 525.

On a ainsi volé au Comte de Chambord non seulement ce règne "réparateur et fort" qu’il ambitionnait, mais l’intelligence de sa vie et une partie de sa mort, — en tout cas sa succession politique.
- Une légende tenace voudrait en effet qu’il ait lui-même compromis les chances d’une restauration en 1871-73 par son attachement borné à "un lambeau de draperie blanche", ainsi qu’ironisait le duc de Broglie.
- Une autre légende, non moins répandue, affirme qu’en 1873, par le biais de la "fusion", Henri V, qui n’avait pas d’enfant, reconnut comme son héritier Louis-Philippe-Albert d’Orléans, Comte de Paris, chef de la branche cadette et française.

Légendes, certes [1]. Mais c’est assurément en vertu de ces fables qu’au lendemain de la mort du Prince la grande majorité des royalistes français rallia sans trop de scrupules ni de discernement le camp des Orléans.

La fusion de 1883 entre orléanistes et légitimistes

La fusion, qui n’avait jamais vraiment existé avant 1883, devint réalité après cette date. Au vieux dualisme des orléanistes et des légitimistes fit place un étonnant monisme fusionniste où l’on vit étrangement cohabiter d’authentiques chouans, des zouaves pontificaux, des voltairiens libéraux, les ducs orléanistes, M. de Charette et M. de Broglie.

De cette façon se constitua, avec les brillants résultats que l’on sait, le gros des forces conservatrices de la IIIe République commençante.

Ce ralliement des royalistes de tradition aux descendants du régicide et de l’usurpateur a de quoi surprendre : il existait entre les deux familles monarchistes un fossé doctrinal et un océan de haines ; de surcroît, nul n’ignorait que la Couronne de France se transmettait par primogéniture.

Or, en 1883, l’aîné de la Maison de Bourbon n’était pas le Comte de Paris ; cet aîné, c’était le chef de la branche carliste des Bourbons d’Espagne, autrement dit des Bourbons-Anjou (issus du petit-fils de Louis XIV qui fut Duc d’Anjou avant de monter sur le trône espagnol).

Comment se fait-il que les Bourbons-Anjou aient été délibérément écartés dans l’opinion publique à cette époque — et depuis lors dans une large mesure ?

La question mériterait au moins qu’on s’y arrêtât. Elle intéresse l’histoire d’abord, le droit certainement, et les doctrines politiques de surcroît. Car on doit bien voir que l’effacement du légitimisme intransigeant ne laissait plus subsister en France (y compris chez les monarchistes) que des traditions révolutionnaires.

Les arguments du fusionnisme

Les motifs évoqués contre les princes de la branche aînée sont divers et d’inégale importance.
- On a fait valoir les renonciations de Philippe V au traité d’Utrecht pour lui et sa descendance : mais elles ont l’inconvénient majeur de violer la "théorie statutaire" et le principe de l’indisponibilité de la Couronne, dégagé par nos anciens légistes dès avant le "honteux traité de Troyes" de 1420.
- On s’est réclamé de l’opinion du Comte de Chambord : mais, en dehors du fait qu’elle est plus que douteuse en faveur des Orléans, elle ne serait finalement, elle aussi, qu’un abus de pouvoir si elle venait à contredire la loi fondamentale.
- C’est alors qu’on a songé, parmi les orléanistes et les fusionnistes, à une "règle de nationalité". Merveilleux argument, qui pourrait faire taire toute discussion... si, du moins, l’on parvenait à lui donner consistance. Les Bourbons-Anjou sont bien les aînés des Bourbons, mais la Maison de Bourbon ne serait qu’une fiction, une famille éclatée politiquement, dont les aînés, devenus Espagnols, se trouveraient ipso facto écartés de toute prétention au trône de France.

On aperçoit le contour de l’argument massue imaginé par les nouveaux habiles.
- Peu importe qu’il fasse bon marché du "pacte de Famille".
- Peu importe qu’il se heurte de plein fouet à ce laborieux appareil des renonciations, si péniblement arrachées en 1713 à Louis XIV, à Philippe V et à tous les autres successibles de France.
- Peu importe qu’il soit dérivé du révolutionnaire principe des nationalités. On trouvera bien quelque moyen de masquer son anachronisme en en rajoutant : il suffira, par exemple, de le faire remonter (pourquoi pas ? ) à Suger ou à Hugues Capet, d’y trouver le fondement ultime de la "loi salique", voire l’inspiration patriotique de Jeanne d’Arc !

Cette construction, ce faux-semblant juridique ressemble trop, depuis 1883, à une captation d’héritage politique pour ne pas mériter discussion et réfutation.

Contexte et objectif de cette étude

L’étude qu’on va lire n’a pas d’autre objet. Elle fut rédigée, sous sa forme initiale, en 1964, pour paraître en une série d’articles à suivre dans un périodique aujourd’hui disparu, Tradition française. Elle en conserve l’allure un peu répétitive, et aurait eu assurément besoin d’être davantage complétée et refondue.

Je comptais être en mesure de reprendre et de prolonger cette recherche. Hélas ! d’autres urgences ne m’ont pas permis d’y revenir aussi longuement et minutieusement qu’il aurait fallu. Si ces pages, qui ne sont pas exactement ce que j’aurais souhaité qu’elles fussent, paraissent néanmoins, c’est grâce à mon ami Alain Néry. Docteur es Lettres, familier lui-même de ces sujets dont nous nous sommes si souvent entretenus l’un l’autre au long d’un itinéraire spirituel commun, il a bien voulu m’aider dans la tâche ingrate de révision du manuscrit, et y intégrer quelques-unes de mes recherches postérieures — ou des siennes propres — sur le légitimisme post-chambordien [2]. Qu’il en soit vivement remercié. Mais il a mis tous ses scrupules à respecter dans leur forme les divers écrits ainsi rassemblés, que je n’aurais sans doute pas eu les mêmes égards à profondément remanier.

Du fait de cette composition, le texte que nous présentons ne se caractérise pas toujours par l’élégance de la forme et l’équilibre du plan. Tel quel, pourtant, nous espérons que ce petit livre, enrichi de quelques illustrations originales dues à la plume talentueuse de Pascal Beauvais, pourra éclairer un aspect somme toute assez mal connu, en tout cas controversé, du droit royal historique français.

Il n’était bien sûr pas question d’approfondir les règles de succession au trône de France, moins encore d’ébaucher une histoire du légitimisme (que l’on commence à mieux connaître au travers d’ouvrages récents ou en cours).

Plus circonscrit, notre but fut de soumettre à critique la thèse dite "orléaniste" — fort répandue dans le monde journalistique des idées reçues, et cependant bien médiocrement fondée en droit — selon laquelle la succession politique du Comte de Chambord devait revenir aux princes d’Orléans.

Plan de l’étude

Dans un premier chapitre, on trouvera exposé l’argument majeur de l’orléanisme (sujet propre de notre discussion) : la prétendue "règle de nationalité" qui écarterait du trône de France les "princes étrangers", rendant du même coup superflu l’autre argument, celui des renonciations d’Utrecht.

Un second chapitre s’efforce de réfuter les “preuves” habituellement alléguées à l’appui de la théorie orléaniste, en montrant qu’il ne faut pas confondre la "loi de sanguinité capétienne" (qui existe) avec une pseudo-“règle de nationalité” (parfaitement anachronique).

Enfin, un dernier chapitre, nourri d’une documentation pourtant très fragmentaire — la friche reste immense ! — montre l’évolution sentimentale et politique des rapports entre les princes de Bourbons-Anjou et la France depuis 1713 jusqu’à nos jours.
Si le vieux droit s’est estompé, il s’est toutefois survécu, alors que l’orléanisme, de son côté, n’a pas été exempt de contradictions.

La conclusion à laquelle nous aboutissons est claire et se lit, pour finir, sur un arbre généalogique : le légitime dépositaire de la tradition monarchique française est, à l’heure actuelle, Monseigneur le Prince Alphonse, Duc d’Anjou et de Cadix, chef de la Maison de Bourbon, aîné des Capétiens dynastes, et non pas le Comte de Paris, héritier de la contre-tradition orléaniste. 


(A suivre ...)

G. A.
Avril 1979

 

Notes

[1Nous nous permettons de renvoyer pour plus ample démonstration à notre mémoire, La légitimité monarchique en France au XIXe siècle (Bibliothèque de la Faculté de droit de Paris, (B.F.D.), cote 23332,1964/1), ainsi qu’au remarquable livre d’Emmanuel BEAU de LOMENIE, La Restauration manquée, l’affaire du drapeau blanc, Paris, 1932 (que la Librairie française vient de rééditer opportunément).

[2J’avais rédigé en 1967, pour la Faculté de droit de Paris, un mémoire de science politique intitulé "Les Blancs d’Espagne", contribution à l’étude d’une composante du royalisme français contemporain (B.F.D. 23 332, 1967/16). On trouvera l’indication de la thèse d’Alain NÉRY en bibliographie.

 

Source: Vive Le Roy

samedi, 09 juin 2012

LA SOUVERAINETE DU PEUPLE EST UNE HERESIE

 

 

Doctrine des théologiens sur l'origine de la société et du pouvoir civil

 

« Suffrage universel — Mensonge universel » Pie IX

 

Quelle est l'origine de la société civile ?

 

Avant de répondre à cette question, il est nécessaire d'en bien préciser le sens, car l'origine de la société peut être considérée au point de vue de l'histoire ou au point de vue de la doctrine.

 

C'est à la philosophie chrétienne, que nous demanderons d'abord de nous répondre et de nous dire pour quelles raisons il est nécessaire à l'homme de vivre en société.

 

L'homme, dit Saint-Thomas d'Aquin[1], ne peut se suffire à lui seul[2].

 

Comment un individu isolé pourrait-il se procurer tout ce qui est nécessaire à sa nourriture ? Comment se préparerait-il des vêtements, des remèdes, un abri ? Comment fabriquerait-il, en même temps, ses instruments de travail ?

 

Restant seul, il ne pourrait faire de son temps et de ses forces une part suffisante pour accorder à l'étude, au travail manuel et aux soins de sa nourriture ce qui est nécessaire, cependant, pour qu'un homme arrive au complet développement de ses forces physiques et de ses facultés morales.

 

Il est vrai que les philosophes du XVIII° siècle ont prétendu que cet état d'ignorance et d'isolement était l'état naturel de l'homme ; mais, par une con­tradiction singulière, ils avouaient que si l'humanitén'était sortie de cetétat de nature, pour se constituer en sociétés, elle eût infailliblement péri.

 

Singulier état de nature, assurément, qui eût mené la nature humaine à sa destruction !

 

Cet aveu seul peut suffire à prouver la vérité de la thèse catholique : car l'état naturel d'une créature doit être favorable à sa conservation et au perfectionnement de ses facultés.

 

Or, cet état, qui favorise la conservation et l'amélioration de l'espèce humaine, c'est l'état social.

 

Le véritable état de nature est donc celui de l'homme vivant en société avec ses semblables.

 

Mais il y a plusieurs sortes de sociétés parmi les hommes.

 

La première, la plus naturelle, la plus néces­saire de toutes, c'est la famille, qui fournit à l'homme les premiers secours, et les plus indispensables, à la conservation et au bien-être de la vie.

 

C'est elle qui,par le mariage, assure la mul­tiplication du genre humain sur la terre; c'est elle qui procure à l'enfance les soins multiples qu'exigent la délicatesse de son corps et l'ignoran­ce de son esprit ; c'est elle qui donne les affections pures et fidèles.

 

Mais elle n'est pas la seule société nécessaire. Ce que nous avons dit de l'individu isolé peut, dans une certaine proportion, s'appliquer à la famille, si elle ne trouve dans une société plus étendue et plus forte le complément dont elle a besoin.

 

Elle aussi ne peut se suffire entièrement à elle-même.

 

Pourra-t-elle, par ses seules ressources, exercer les industries multiples que suppose un degré con­venable d'aisance et de bien-être dans le vêtement, la nourriture et l'habitation ? Ses membres pour­ront-ils, à eux seuls, acquérir les connaissances nombreuses et difficiles que suppose l'exercice convenable de ces différentes industries ? Pou­rront-ils se livrer à l'étude des sciences, dans la mesure où elles sont nécessaires au dévelop­pement normal de l'intelligence ? Enfin seront-ils en mesure de résister à leurs ennemis et de se fairejustice eux-mêmes, sans blesser les droits d'autrui ?

 

Une famille isolée, placée en dehors de toute société, et n'ayant rien, qu'elle ne doive tirer de ses propres ressources, sera nécessairement dans une grande indigence des biens dont l'homme a besoin pour le développement de ses facultés.

 

Ainsi, les familles sont amenées par la néces­sité à s'unir en une société plus parfaite, comme les individus sont poussés par une nécessité encore plus impérieuse à se grouper autour d'un foyer.

 

Cette société, appelée à suppléer à l'insuffisan­ce de la société domestique et à assurer, en même temps, sa conservation et sa prospérité, dans l'ordre public, est désignée communément par les auteurs sous le nom de société civile ou société politique ; son origine, sa raison d'être, c'est la loi naturelle elle-même, c'est-à-dire Dieu, qui en est la règle et l'auteur.

 

C'est Dieu qui a fait l'homme, tel qu'il ne puisse vivre sans l'institution de la famille ; c'est donc Dieu qui est l'auteur de la famille. C'est Dieu, auteur de la famille qui a fait cette société première insuffisante par elle-même, en sorte que les familles aient une tendance naturelle à s'unir pour former la société civile ; Dieu est donc l'auteur de la société civile.

 

Ainsi, la cause première de la société civile, c'est Dieu ; sa cause prochaine, c'est la nature de l'homme, sa cause immédiate, c'est la nature de la famille.

 

Telle est, en quelques mots, la réponse de la philosophie catholique à notre question : Quelle est l'origine de la société civile ? [3]

 

Interrogeons maintenant l'histoire. Il ne s'agit pas ici de remonter à l'origine de chaque société civile, de chaque nation, mais seulement à l'origine de la première société, de celle avant laquelle il n'existait que des familles.

 

L'histoire des origines de notre race est tout entière contenue dans les premiers chapitres de la Genèse ; les faits qu'elle rapporte sont attestés par l'autorité même de Dieu : il n'y en a donc pas qui puissent présenter un plus grand caractère de certitude.

 

Nous trouvons, dans ces faits, une confirmation éclatante de la doctrine formulée plus haut.

 

Au commencement, Dieu crée un seul homme, mais il ajoute bientôt : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul»[4]. Il lui donne une compagne, « adjutorium simile sibi »[5], et la famille est fondée.

 

L'homme pécha, avant que la famille eût pu donner naissance à une autre société ; faut-il en conclure que la société civile n'aurait pas existé si Adam eût persévéré dans l'état d'innocence ?

 

Ce serait trop se hâter de résoudre une question sur laquelle de grands théologiens ont des opinions contraires et qui, d'ailleurs, est indifférente.

 

En tout cas, il est de fait que la société civile, supposant la pluralité des familles, n'a pu se former et ne s'est formée, en réalité, qu'après une certaine propagation du genre humain sur la terre.

 

Toutefois, la formation de la société fut contemporaine des premiers hommes. La Genèse fait, pour la première fois, mention de la fondation d'une ville, après le meurtre d'Abel par son frère[6].

 

Caïn ne fut pas le seul fils d'Adam qui donnât naissance à une cité, et, avant la fin de sa longue carrière, le père de tous les hommes put voir des villes nombreuses et florissantes sortir de cette terre que Dieu lui avait donnée pour être fécondée par son travail.

 

Le fait primordial qui a déterminé la formation des anciennes sociétés politiques, c'est l'extension et la multiplication des familles issues d'une même souche, lui restant unies d'abord par des liens purement domestiques, puis, peu à peu, par des relations d'un caractère public et juridique.

 

Ensuite, la conquête, les traités ou le libre consentement de plusieurs, ont servi de point de départ à la formation d'un grand nombre d'États ; mais la communauté d'origine reste le fait naturel qui donne naissance aux cités. C'est ce que Cicéron exprimait ainsi : « Prima societas in ipso conjugio est, proxima in liberis, deinde una domus, communia omnia. Id autem est principium urbis et quasi seminarium reipublicae ». (De Officiis).

 

Ainsi, la philosophie et l'histoire s'accordent pour affirmer que la société est voulue et exigée par la nature, et que les théories du Contrat social ne sont pas moins en contradiction avec les faits qu'avec la raison.

 

Dans l'Encyclique « Immortale Dei » le Sou­verain Pontife a résumé la doctrine catholique : « L'homme, dit-il, est né pour vivre en société, car ne pouvant dans l'isolement ni se procurer ce qui est utile et nécessaire à la vie, ni acquérir la perfection de l'esprit et du coeur ;la Providence l'a fait pour s'unir à ses semblables en une société tant domestique que civile, seule capable de four­nir ce qu'il faut à la perfection de l'existence ». Déjà, dans l'Encyclique « Diuturnum illud », le Pape avait dit plus brièvement encore et avec plus de force : « Magnus est error non videre, id quod manifestum est, homines, quum non sint solivagum genus, citra liberam ipsorum voluntatem ad naturalem communitatem esse natos » ; et, parlant du Contrat social, il ajoutait : « Ac praeterea, pactum quod praedicant, est aperte commentitium et fictum. »

 

L'enseignement de l'Église est donc très net­tement formulé sur ce point, et les catholiques ne peuvent hésiter à le suivre.

 

II
Quelle est la nature et la fin de la société civile ou politique?

 

1° Nature de la société civile.

 

La société civile est une société naturelle, nécessaire, parfaite et organique. Elle est naturelle, ce qui ne veut pas seulement dire qu'elle est conforme à la nature de l'homme et que les principes de la raison naturelle suffisent, par eux-mêmes, à sa constitution et à son fonction­nement ; cela implique encore que ses lois fon­damentales, sa constitution essentielle, sont dictées et imposées par la nature et qu'il n'est pas loisible à l'homme d'en méconnaître les principes et d'en violer les prescriptions.

 

De même que, pour la société domestique, l'unité et l'indissolubilité du lien conjugal sont imposées aux hommes par une volonté supérieure, de même, pour la société civile, il est des lois qui s'imposent au législateur lui-même, qu'il n'a pas le pouvoir d'enfreindre, mais qu'il a le devoir de reconnaître et de sanctionner.

 

Tous les droits et tous les devoirs, même dans l'ordre civil, ne dérivent donc pas de la loi humaine ; l'État n'en est pas l'auteur et la source ; mais il est des droits imprescriptibles dont il a le devoir de se faire le protecteur et le gardien. C'est pourquoi, la proposition suivante a été condamnée dans le Syllabus :

 

39. L'État, comme étant l'origine et la source de tous les droits, jouit d'un droit qui n'est circonscrit par aucune limite.

 

La société civile est, en second lieu, une sociéténécessaire, c'est-à-dire qu'elle n'est pas seulement conforme et proportionnée à la nature de l'hom­me, mais que cette même nature exige qu'une telle société existe.

 

Ce qui a été dit précédemment sur l'origine de la société civile peut servir à prouver cette nécessité et à en expliquer la nature.

 

L'existence de la société civile est nécessaire au complet et parfait développement de l'espèce humaine ; elle n'est pas rigoureusement et direc­tement exigée pour la conservation de chaque individu et de chaque famille considérée séparément

 

Nous verrons combien cette remarque est importante quand nous traiterons du but de la société.

 

La société civile est encore une société parfaite. On désigne, dans l'Ecole, sous le nom de société parfaite ou complète celle qui possède, par elle-même, tous les moyens d'atteindre son but, en sorte qu'elle n'est pas destinée à trouver dans une société supérieure son complément et sa perfection.

 

C'est ce que le Souverain Pontife a plus brièvement exprimé dans l'encyclique Immortale Dei, en rappelant que l'Église est une société parfaite ; Elle possède, en soi et par elle-même, toutes les ressources qui sont nécessaires à son existence et à son action.

 

La société civile répond bien à cette définition de la société parfaite ; elle possède tous les moyens naturels de procurer à l'homme la félicité de cette vie, puisqu'elle supplée, en cela, tout ce qui manque à la société domestique ; et elle n'est pas destinée à faire partie d'une société supérieurede même ordre, puisque nous ne voyons pas, dans l'ordre naturel, de société à laquelle elle puisse être subordonnée.

 

Ainsi, la société civile est justement considérée comme une société parfaite, et le pouvoir suprêmelui appartient dans les choses purement temporelles.

 

C'est encore l'enseignement du Saint-Père, dans la même encyclique ; parlant des deux sociétés, l'Église et l'Etat, il dit : Chacune d'elles, en son genre, est souveraine.

 

Enfin, la société civile est une société organique, c'est-à-dire qu'à l'exemple des corps vivants dont les membres ne sont pas animés d'un mouvement purement mécanique, mais jouissent chacun d'une vie propre, bien que dépendante de la vie du corps tout entier, la société civile se compose d'organes dont la vie et la constitution sont distinctes de la sienne, tout en lui restant subordonnés. Ces organes vitaux de la société civile, ce sont ses membres, c'est-à-dire les familles, les communes, les provinces : car la société civile ne se compose pas d'individus, elle se compose de sociétés moindres, antérieures à elle par leur nature, plus strictement nécessaires et plus directement instituées de Dieu: Ces sociétés ont leurs droits et leur constitution propres, que la société civile n'a pas le droit d'altérer ou de méconnaître, mais qu'elle a le devoir de sauvegarder.

 

La société civile n'est donc pas une collection d'individus égaux, mais une hiérarchie de sociétés subordonnées, auxquelles les individus peuvent appartenir à différents titres et dans lesquelles ils exercent des magistratures et des fonctions en rapport avec leur condition.

 

La constitution des sociétés modernes est loin de présenter ce caractère ; c'est là son tort et son malheur. Fondée pour l'individu, ne connaissant d'autres droits que les droits individuels et les droits de l'État, cette constitution sociale est fatalement conduite à osciller entre le libéralisme et le socialisme, pour tomber enfin dans une complète dissolution.

 

Toute définition de la société civile qui ne la présente pas comme un corps moral naturel, nécessaire, complet et hiérarchiquement organisé, doit donc être rejetée.

 

Mais il n'est pas possible de connaître la véritable nature et les caractères essentiels de la société civile, si l'on n'en précise nettement le but, la fin.

 

2° Fin de la société civile.

 

Il résulte de la constitution organique de la société civile que sa fin propre et immédiate ne peut être ni le bien individuel de chaque homme, ni le bien privé de chaque famille, mais le bien commun des familles et des autres associations qui lui sont subordonnées.

 

Ce bien commun est un bien temporel : car le bien spirituel est la fin propre de l'Église, et on ne saurait l'assigner pour but immédiat à la société civile, sans amener entre les deux pouvoirs une inévitable et funeste confusion ; c'est, de plus, un bien extérieur : car le bien intérieur, même temporel, de chaque homme est d'ordre individuel et privé, nullement d'ordre social ; enfin, ce bien temporel que doit procurer l'union des familles en une société parfaite consiste dans l'ordre et la prospérité publiques.

 

Cet ordre et cette prospérité ne sauraient être limités aux seules conditions matérielles de la vie, et doivent s'étendre à l'ordre moral tout entier ; en effet, le bonheur de l'homme, même en cette vie, ne consiste pas uniquement, ni même prin­cipalement, dans la satisfaction des exigences du corps ; il dépend surtout des dispositions intellec­tuelles et morales de l'âme ; la société civile ne serait donc pas une société naturelle et parfaite dans son ordre, ni même une société vraiment hu­maine, si elle ne tendait à procurer la félicité temporelle conformément à la nature de l'homme dans ce qu'il y a en elle de plus élevé et de proprement humain. La société doit donc pourvoir, par des moyens proportionnés à sa nature, au perfectionnement intellectuel et moral de l'homme.

 

Si nous voulons embrasser dans une même définition toute l'étendue de la fin de la société civile, nous dirons donc : La société civile a pour but le bien commun temporel de l'homme tout entier, en tant que ce bien peut être obtenu par les actions extérieures.[7]

 

Ainsi, c'est donner une définition incomplète et tronquée du but de la société, que de lui assigner la protection des droits et de la liberté de chacun, ou le maintien de la paix et de la sécurité publiques ; elle doit tendre à procurer le bien temporel de l'homme dans toute sa plénitude et son extension, mais seulement dans l'ordre public et en dehors de la sphère d'action des individus, des familles ou des associations.

 

Ainsi, le rôle de la société est très étendu : il atteint tout ce qui intéresse le bonheur et le perfectionnement de l'homme en cette vie, mais les limites en sont très nettement définies, puisque sa raison d'être et sa mission cessent là où commencent celles de la famille et des autres organes du corps social.

 

Cette conception de la fin de la société civile permet seule de rester à égale distance entre les deux écueils les plus redoutables en ces matières : le libéralisme et le socialisme.

 

 

 

Charles Maignen

 

 

 

(Etude publiée sur le site des Juristes catholiques, que nous estimons utile de reproduire, en ces temps d’agitation électorale)

 



[1]De regimine Principum, lib. I, cap. I.

[2] Charles Maurras, Mes Idées politiques

[3] Taparelli : Essai théorique de Droit naturel ; cardinal Zigliara : Philosophia moralis ; Mgr Cavagnis : Notions de droit public naturel et ecclésiastique.

 

[4] Genèse : Chap. II, v.18.

[5] Ibidem.

[6] Genèse : Chap. IV, v. 17.

 

[7] Mgr Cavagnis : Notions de Droit public naturel et ecclésiastique

 

vendredi, 20 avril 2012

Raymond Aubrac, agent communiste

 

Lu sur Secret Défense :

 

A

 

"Directeur de recherches au CNRS, l'historien Stéphane Courtois est un spécialiste du communisme. Elève d'Annie Kriegel, il a été le maitre d'oeuvre du Livre noir du communisme. Son dernier livre, "le Bolchevisme à la française" (Fayard) est paru en 2010. Historien engagé, mais grand connaisseurs des archives, il nous décrit la face caché d'un personnage aujourd'hui encensé.

 

Qui était vraiment Raymond Aubrac ?
Un agent soviétique, mais pas au sens où il aurait travaillé pour le services d'espionnage de l'Union soviétique. Il était plutôt un membre important du réseau communiste international, un sous-marin communiste si l'on veut ; en tout cas, beaucoup plus qu'un agent d'influence. Un homme comme lui avait évidemment un agent traitant à Moscou. [...]

 

Mais Aubrac a toujours expliqué qu'il n'avait jamais été membre du PCF ?
(Rire). C'est exact, formellement, mais tout cela est cousu de fil rouge. Il faisait partie de ce qu'on appelle les "hors-cadres", des gens de haut niveau dont le PCF n'avait pas besoin qu'ils prennent leur carte. Ils leur étaient plus utile à l'extérieur. Aubrac était un ingénieur, sorti de l'Ecole des Ponts et Chaussées, et le PCF ne voulait pas le mettre en avant. Ce qui ne l'empêchait pas de participer à des réunions de cellules comme "observateur". Avant guerre, sa future épouse Lucie était elle-même communiste, proche d'André Marty - qui fut représentant du PCF au Komintern.

 

Ses biographes le présentent comme une sorte d'industriel à la tête d'une entreprise d'urbanisme. Qu'en est-il ?
La société qu'il dirigeait était le Berim - le Bureau d'études et de recherches pour l'industrie moderne. Placé sous la responsabilité de Jean Jérôme, l'und es hommes les plus importants et les plus secrets du PCF - cette société servait de pompe à finances au Parti. C'est, par elle, que passaient les financements en provenance de l'Est - sous la forme de contrats plus ou moins bidons. Même chose avec les maires communistes.

 

On apprend qu'il était à Saïgon lors de l'arrivée des chars du Nord-Vietnam en 1975. Qui faisait-il ?
Aubrac a joué un rôle très particulier dans l'affaire du Vietnam. Lorsque le dirigeant communiste Hô Chi Minh vint en France en 1946, il fut hébergé par les Aubrac à la demande de Jacques Duclos. Puis il servit de contact entre l'appareil communiste international et Henry Kissinger lui-même. Du sérieux, on le voit.

 

Son rôle durant la Résistance a fait l'objet de polémiques. On se souvient d'un procès contre l'historien Gérard Chauvy et d'une table ronde organisée en 1997 par Libération. Qu'en pensez-vous ?
Pendant longtemps, Aubrac et son épouse Lucie ont raconté qu'il s'était évadé à la suite d'une opération de la Résistance. Or , Arthur Kriegel - qui a participé à cette action commando - assurait qu'Aubrac n'était pas là quand elle eut lieu. Puis Aubrac a reconnu dans la biographie "autorisée" que Pascal Convert lui a récemment consacrée qu'il ne s'était pas évadé, mais qu'il avait été libéré.
Un autre épisode pose problème. A la Libération, il est commissaire régional de la République à Marseille. Or De Gaulle va le virer sans ménagement et sans explication. On sait aujourd'hui pourquoi : il avait couvert des lynchages politiques dans des prisons, notamment en Avignon ainsi que l'assasinat de militants trotskystes indochinois.  A Marseille, il créa des CRS (Compagnies républicaines de sécurité) dont on découvrit plus tard qu'elles étaient entièrement infiltrées par le PCF."
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http://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Aubrac

 

 

 

Distinctions

 

Source:

dimanche, 18 mars 2012

Le Testament politique de RICHELIEU (Extraits)

 

Consignes pour une société heureuse

 

 

 

Loin de l’image véhiculée par les romans, le Testament politique révèle un ministre soucieux du concours de chacun au bien commun selon un effort proportionnel à son rang. Ainsi il énonce au Roi ses devoirs et lui prodigue des conseils dans le gouvernement des ordres de son Royaume. Le Cardinal lui rappelle aussi que, devant le tribunal céleste, on est d’abord jugé à l’aune du zèle qu’on a manifesté à accomplir sa charge publique avec justice. Assurément, le droit divin constitue la clé de voûte de la société : «  Le règne de Dieu est le principe du gouvernement des États ; et en effet c’est une chose si absolument nécessaire, que sans ce fondement il n’y a point de Prince qui puisse bien régner, ni d’État qui puisse être heureux. »

 

 

 Introduction

Armand-Jean du Plessis de Richelieu, est né le 9 septembre 1585. Il est usuel de placer son action et sa doctrine sous le signe d’une promotion sans faille de ce qu’on appelle l’absolutisme monarchique.

De fait, l’histoire de son ministériat de presque deux décennies illustre une indomptable volonté au service dune grandeur royale qui ne semble souvent que le support précaire d’une puissance d’État, qui a sa « raison » que la raison commune ignore. Ne va-t-il pas, d’une formule terrible, jusqu’à poser dans sa maxime d’État 80 qu’ « en affaires d’État, il n’est pas comme des autres :
- aux unes, il faut commencer par l’éclaircissement du droit ;
- aux autres par exécution et possession
 » ?

Pourtant, la pensée comme l’action de Richelieu est souvent caricaturée. On le taxe un peu vite de machiavélisme ou de tacitisme même s’il est vrai qu’il affranchit la morale des gouvernants des règles ordinaires de la morale.

On admet à la légère la formule frappante de Siri dans ses Anecdotes du ministère du cardinal de Richelieu, le décrivant comme « le Tibère de notre siècle ». (On oublie d’ailleurs que Siri, ce disant, voulait louer la grandeur du cardinal.)

Le choix de textes qui suit, tiré du Testament politique [1], contribuera à affiner un jugement commun non pas tout à fait faux mais trop peu nuancé en présentant les traits plus traditionnels, ou en tous cas moins « modernistes », d’une réflexion complexe [2] [3].

Richelieu, politique réaliste et trop amant de l’État, demeure malgré tout le Premier ministre d’un roi très chrétien qui fait toute sa place au Roi des Rois et un noble français qui ne comprend sa société qu’en ordres organiquement hiérarchisés [4].

Stéphane RIALS.


 Rex christianissimus

Dieu étant le Principe de toutes choses, le souverain Maître des Rois, et celui seul qui les fait régner heureusement, si la dévotion de V.M. [Votre Majesté, note de VLR] n’était connue de tout le monde, je commencerais ce chapitre qui concerne sa personne, en lui représentant, que si elle ne suit les volontés de son Créateur, et ne se soumet à ses lois, elle ne doit point espérer de faire observer les siennes, et de voir ses sujets obéissants à ses ordres.

 Règne de dieu par le prince

Le règne de Dieu est le principe du gouvernement des États ; et en effet c’est une chose si absolument nécessaire, que sans ce fondement il n’y a point de Prince qui puisse bien régner, ni d’État qui puisse être heureux.

(…) c’est une chose si connue de chacun par sa propre raison, qu’il ne tire pas son être de lui-même, mais qu’il a un Dieu pour Créateur, et par conséquent pour Directeur, qu’il n’y a personne qui ne sente que la nature a imprimé cette vérité dans son cœur avec des caractères qui ne peuvent s’effacer.

Tant de Princes se sont perdus, eux et leurs États, pour fonder leur conduite sur un jugement contraire à leur propre connaissance ; et tant d’autres ont été comblés de bénédictions, pour avoir soumis leur autorité à celle dont elle dérivait, pour n’avoir cherché leur grandeur qu’en celle de leur Créateur ; et pour avoir un peu plus de soin de son règne que du leur propre, que je ne m’étendrai pas davantage sur une vérité trop évidente pour avoir besoin de preuve.

 La Couronne et la Tiare

L’ordre que Dieu veut être observé en toutes choses, me donne lieu de représenter à V.M. 
- qu’ainsi que les Princes sont obligés à reconnaître l’autorité de l’Église, à se soumettre à ses saints Décrets, et y rendre une entière obéissance en ce qui concerne la puissance spirituelle que Dieu lui a mise en main pour le salut des hommes, et
- qu’ainsi qu’il est de leur devoir de maintenir l’honneur des Papes comme successeurs de Saint Pierre, et Vicaires de Jésus-Christ,
- aussi ne doivent-ils pas céder à leurs entreprises, s’ils viennent à étendre leur puissance au-delà de ses limites.

Si les Rois sont obligés de respecter la Tiare des Souverains Pontifes, ils le sont aussi de conserver la puissance de leur Couronne.

Cette vérité est reconnue de tous les théologiens ; mais il n’y a pas peu de difficulté de bien distinguer l’étendue et la subordination de ces deux Puissances.

En telle matière il ne faut croire
- ni les gens du Palais, qui mesurent d’ordinaire celle du Roi par la forme de sa Couronne, qui étant ronde, n’a point de fin ;
- ni ceux qui par l’excès d’un zèle indiscret se rendent ouvertement partisans de Rome.

 Vouloir le raisonnable

La lumière naturelle fait connaître à un chacun, que l’homme ayant été fait raisonnable, il ne doit rien faire que par raison, puisqu’autrement il ferait contre sa nature, et par conséquent contre celui même qui en est l’Auteur (…)

(…) il s’ensuit clairement, que si l’homme est souverainement raisonnable, il doit souverainement faire régner la raison, ce qui ne requiert pas seulement qu’il ne fasse rien sans elle, mais l’oblige de plus à faire, que tous ceux qui sont sous son autorité la révèlent et la suivent religieusement.

 De la guerre juste

Au jugement des mieux sensés, la guerre est quelquefois un mal inévitable ; et en d’autres rencontres il est absolument nécessaire, et tel qu’on en put tirer du bien (…)

Je soutiens, et c’est chose véritable, qu’il n’y en peut avoir d’heureuse, qui ne soit juste ; parce que si elle ne l’était pas, quand l’événement en serait bon selon le monde, il en faudrait rendre compte au Tribunal de Dieu.

 Le Prince en son conseil

Ce n’est pas une petite question entre les Politiques, de savoir si un Prince qui se gouverne en son État par sa tête, est plus à désirer que celui qui ne se fiant pas tant à ses lumières, défère beaucoup à son Conseil, et ne fait rien sans son avis.

On ferait des volumes entiers des raisons qui se peuvent mettre en avant de part et d’autre : mais réservant cette question au fait particulier qui m’oblige à le rapporter en ce lieu, après avoir préféré le Prince qui agit plus par son Conseil que par le sien propre, à celui qui préfère sa tête à toutes celles des conseillers, je ne puis que je ne dise, qu’ainsi que
- le plus mauvais gouvernement est celui qui n’a autre ressort que la tête d’un Prince, qui étant incapable, est si présomptueux, qu’il ne fait état d’aucun Conseil :
- le meilleur de tous est celui dont le principal mouvement est en l’esprit du Souverain, qui bien que capable d’agir par soi-même, a tant de modestie et de jugement, qu’il ne fait rien sans bon avis, fondé sur ce principe, qu’un œil ne voit pas si clair que plusieurs (…)

Un Prince capable est un grand trésor en un État. Un Conseil habile et tel qu’il doit être n’en est pas un moindre ; mais le concert de tous les deux ensemble est inestimable, puisque c’est de là que dépend la félicité des États.

 Le conseiller du Prince

La capacité des Conseillers ne requiert pas une suffisance pédantesque ; il n’y a rien de plus dangereux pour l’État, que ceux qui veulent gouverner les Royaumes par les maximes qu’ils tirent de leurs livres : ils les ruinent souvent tout à fait, par ce moyen, parce que le passé ne se rapporte pas au présent, et que la constitution des temps, des lieux et des personnes est différente.

Elle requiert seulement
- bonté et fermeté d’esprit,
- solidité de jugement, vraie source de la prudence,
- teinture raisonnable des Lettres, connaissance générale de l’Histoire et de la constitution présente de tous les États du monde, et particulièrement de celui auquel on est.

Deux choses sont principalement à considérer à ce propos.
- La première, que les plus grands esprits sont plus dangereux qu’utiles au maniement des affaires ; s’ils n’ont beaucoup plus de plomb que de vif-argent, ils ne valent rien pour l’État (…)
- La seconde remarque (…) ( : ) La présomption est un des grands vices qu’un homme puisse avoir dans les charges publiques (…)

Le plus habile homme du monde doit souvent écouter les avis de ceux qu’il pense même être moins habiles que lui.

 La noblesse

Il faut considérer la Noblesse, comme un des principaux nerfs de l’État, capable de contribuer beaucoup à sa conservation et à son établissement.

Elle a été depuis quelque temps si rabaissée par le grand nombre des Officiers que le malheur du siècle a élevés à son préjudice, qu’elle a grand besoin d’être soutenue contre les entreprises de telles gens.

L’opulence et l’orgueil des uns accablent la nécessité des autres, qui ne sont riches qu’en courage, qui les porte à employer librement leur vie pour l’État, dont les Officiers tirent la subsistance.

Comme il les faut soutenir contre ceux qui les oppriment, il faut avoir un soin particulier d’empêcher qu’ils ne traitent ceux qui sont au-dessous d’eux, comme ils sont traités des autres.

C’est un défaut assez ordinaire à ceux qui sont nés dans cet Ordre, d’user de violence contre le peuple, à qui Dieu semble avoir plutôt donné des bras pour gagner sa vie, que pour la défendre. Il est très important d’arrêter le cours de tels désordres par une sévérité continue (…)

Ceux qui étant préjudiciables au public, ne lui sont pas utiles, il est certain que la Noblesse qui ne lui sert point à la guerre, n’est pas seulement inutile, mais à charge à l’État, qui peut en ce cas être comparé au corps qui supporte le bras paralytique comme un faix qui le charge, au lieu de le soulager.

Comme les Gentilshommes méritent d’être bien traités lorsqu’ils sont bien, il faut leur être sévère s’ils manquent à ce à quoi leur naissance les oblige ; et je ne fais aucune difficulté de dire, que ceux qui dégénérant de la vertu de leurs aïeuls, manquent de servir la Couronne de leurs épées et de leur vies avec la constance et la fermeté que les Lois de l‘État requièrent, mériteront d’être privés des avantages de leur naissance, et réduits à porter une partie du faix du peuple.

L’honneur leur devant être plus cher que la vie, il vaudrait beaucoup mieux les châtier par la privation de l’un que de l’autre.

Ôter la vie à des personnes qui l’exposent tous les jours pour une pure imagination d’honneur est beaucoup moins que leur ôter l’honneur, et leur laisser la vie, qui leur est en cet état un supplice perpétuel.

S’il ne faut rien oublier pour maintenir la Noblesse en la vraie vertu de ses pères, on ne doit aussi rien omettre pour la conserver en la possession des biens qu’ils lui ont laissés, et procurer qu’elle en puisse acquérir de nouveaux.

 La vénalité et l’hérédité des offices

Au jugement de la plus grande partie du monde, le plus souverain (« remède » aux « dérèglements de la Justice ») consiste à supprimer la vénalité, à éteindre l’hérédité des Offices, et à les donner gratuitement à des personnes d’une capacité et d’une probité si connue, que leur mérite ne puisse être contesté par l’envie même (… )

Cependant bien qu’il soit presque toujours dangereux d’être singulier dans son avis, je ne puis que je ne dise hardiment, qu’en l’état présent des affaires, et en celui qu’on peut prévoir pour l’avenir, il vaut mieux selon ma pensée, continuer la vénalité et l’hérédité des Offices, qu’en changer tout à fait l’établissement (…)

Aussi, bien que la suppression de la vénalité et de l’hérédité des Offices soit conforme à la raison, et à toutes les Constitutions du Droit ; si est-ce néanmoins que les abus inévitables, qui se commettraient en la distribution des charges dépendantes de la simple volonté des Rois, dépendraient par conséquent de la faveur et de l’artifice de ceux qui se trouveraient plus puissants auprès d’eux, rendant la façon par laquelle on y pourvoit maintenant, plus tolérable que celle dont on s’est servi par le passé, à cause des grands inconvénients qui l’ont toujours accompagnée (…)

Il faut en ce cas succomber à la faiblesse, et se contenter plutôt d’une règle modérée, que d’en établir une plus austère, et qui serait peut-être convenable, sa rigueur étant capable de causer quelque ébranlement à ce qu’on veut affermir (…)

Au lieu que la suppression de la vénalité et de l’hérédité des Offices devrait ouvrir la porte à la vertu, elle l’ouvrirait aux brigues et aux factions, et remplirait les charges d’Officiers de basse extraction, souvent plus chargés de Latin que de biens, dont il arriverait beaucoup d’inconvénients (…)

Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires au Magistrat ; et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire difficiles à manier, et beaucoup ont une austérité si épineuse, qu’elle n’est pas seulement fâcheuse, mais préjudiciable.

 Le peuple en son état

Tous les Politiques sont d’accord, que si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les règles de leur devoir.

Leur fondement est, qu’ayant moins de connaissance que les autres ordres de l’État beaucoup plus cultivés ou plus instruits, s’ils n’étaient retenus par quelque nécessité, difficilement demeureraient-ils dans les règles qui leur sont prescrites par la raison et par les Lois.

La raison ne permet pas de les exempter de toutes charges, parce qu’en perdant en tel cas la marque de leur sujétion, ils perdraient aussi la mémoire de leur condition ; et que s’ils étaient libres de tribut, ils penseraient l’être de l’obéissance.

Il les faut comparer aux mulets, qui étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail : mais ainsi que ce travail doit être modéré, et qu’il faut que la charge de ces animaux soit proportionnée à leur force ; il en est de même des subsides à l’égard des peuples, s’ils n’étaient modérés, lors même qu’ils seraient utiles au public, ils ne laisseraient pas d’être injustes (…)

Il y a un certain point qui ne peut être outrepassé sans injustice ; le sens commun apprenant à un chacun qu’il doit y avoir proportion entre le fardeau, et les forces de ceux qui le supportent.

 Abrégé des devoirs du prince

En un mot, si les Princes ne font tout ce qu’ils peuvent pour régler les divers Ordres de leur État :
- S’ils sont négligents au choix d’un bon conseil, s’ils en méprisent les avis salutaires.
- S’ils n’ont un soin particulier de se rendre tels, que leur exemple soit une voix parlante.
- S’ils sont paresseux a établir le règne de Dieu, celui de la raison, et celui de la justice tout ensemble.
- S’ils manquent à protéger les innocents, à récompenser les signalés services qui sont rendus au Public, et à châtier les désobéissances et les crimes qui troublent l’ordre de la discipline, et la sûreté des États.
- S’ils ne s’appliquent pas autant qu’ils doivent à prévoir et à prévenir les maux qui peuvent arriver, et à détourner par de soigneuses négociations les orages, que des nuées amènent aisément souvent de plus loin qu’on ne pense.
- Si la faveur les empêche de bien choisir ceux qu’ils honorent des grandes charges, et des principaux emplois du royaume.
- S’ils ne tiennent puissamment la main à établir l’État en la puissance qu’il doit être.
- Si en toutes occasions ils ne préfèrent les intérêts publics aux particuliers ; quoiqu’ils soient bien vivants d’ailleurs,

ils se trouveront beaucoup plus coupables que ceux qui transgressent actuellement les Commandements et les Lois de Dieu ; étant certain, qu’omettre ce à quoi on est obligé, et commettre ce qu’on ne doit pas faire, est une même chose.

Je dois encore représenter à V.M. que si les Princes, et ceux qui sont employés sous eux, aux premières dignités du Royaume, ont de grands avantages sur les particuliers, ils possèdent un tel bénéfice à titre bien onéreux, puisque, non seulement ils sont sujets par omission aux fautes que j’ai marquées, mais qu’il y en a même encore plusieurs autres de commission, qui leur sont particulières.

S’ils se servent de leur puissance pour commettre quelque injustice ou quelque violence, qu’ils ne peuvent faire comme personnes privées, ils font par commission un péché de Prince et de Magistrat, dont leur seule autorité est la source, et duquel le Roi des Rois leur demandera au jour du Jugement un compte très particulier (…)

Beaucoup se sauveraient comme personnes privées, qui se damnent en effet comme personnes publiques.

 

(Mémoire  n°3,Institut des Sciences Historiques)

 

Notes

[1] Reprod. de l’éd. d’Amsterdam, 1689, Bibliothèque de philosophie politique et juridique, Centre de philosophie politique et juridique de Caen, 1985.

[2] Nous avons modernisé l’orthographe mais non la ponctuation.

[3] Il est vrai que le ton du Testament est plus modéré dans l’ensemble que celui des Maximes d’État.

[4] Deux bonnes lectures sur les idées de Richelieu : la grande thèse d’Étienne Thuau, Raison d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu, Armand Colin, 1966 ; et l’article de Jean Orcibal, « Richelieu, homme d’Église, homme d’État », Revue d’histoire de l’Église de France. 1948.

 

Source: Vive Le Roy

lundi, 23 janvier 2012

De la souveraineté

 

Droit divin ou souveraineté populaire ?

 

 

En matière de souveraineté, il n’y a d’autre choix qu’entre l’hétéronomie et l’autonomie politique. L’hétéronomie est la reconnaissance d’un ordre extérieur à la volonté humaine et auquel tout homme doit se soumettre. Si en plus, on reconnaît que cet ordre vient d’un Dieu créateur alors on parle de droit divin. La modernité consiste en la négation d’un ordre divin, elle déclare l’homme affranchi de toute loi naturelle à laquelle elle ne croit plus. Désormais, c’est l’homme qui fera la loi sans aucune référence autre que lui-même : le législateur parlera au nom du peuple ou de la nation mais n’imposera en réalité que la logique de son idée, son idéologie.

 

 


 De l’origine de la souveraineté

Deux possibilités sur l’origine de la souveraineté

Deux opinions sur la première et la plus fondamentale des questions sociales, la souveraineté, partagent les politiques modernes.
- Les catholiques la placent en Dieu, c’est-à-dire dans les lois naturelles conformes à la volonté et constitutive de l’ordre social, lois dont l’hérédité du pouvoir, sa masculinité, sa légitimité et son indépendance sont les premières et les plus naturelles.
- Les protestants et ceux qui suivent leurs doctrines, la placent dans le peuple et dans les lois qui sont l’expression de ses volontés, et qui constituent un ordre ou plutôt une apparence de société tout à fait arbitraire, sans hérédité de pouvoir, sans légitimité, sans indépendance.

Qu’est-ce que le peuple ?

Le peuple n’est qu’une foule d’individus isolés, indépendants les uns des autres dans leur être moral comme dans leur être physique, donc chacun a sa volonté comme il a ses organes, et par conséquent (peuple) est une fiction par laquelle on fait abstraction des individus qui le composent pour en faire un être collectif, être idéal, être de raison qu’on ne peut voir, entendre ni toucher ; et si l’on demande où est le peuple, il est partout par ses individus et n’est nulle part comme peuple.

C’est cet être idéal et sans réalité individuelle qu’on revêt de toutes les perfections, de toutes les qualités et de tous les pouvoirs ; à qui l’on attribue une volonté, une raison, une force et qui cependant ne peut avoir que les volontés presque toujours contradictoires des individus, leurs raisons discordantes, et leurs forces aveugles et brutales.

Une armée aussi est une réunion d’individus mais elle n’est ni une abstraction, ni un être idéal et de raison, parce qu’elle est un corps et un corps organisé, qui a son chef et ses membres, c’est-à-dire un pouvoir et des ministres, ainsi une armée est une société et une société en armes, la plus parfaite image de la société monarchique. Son chef s’appelle « général »,
- mot extraordinaire particulier aux sociétés chrétiennes et dont la raison est prise dans ses croyances ;
- mot qui n’a point d’analogue dans aucune langue ancienne ni payenne,
- mot qui exprime l’unité du corps dont le « général » est le représentant universel, c’est l’armée toute entière réduite en quelque sorte à sa plus simple expression, puisque le « général » parle seul et agit au nom de l’armée.

Ainsi,
- avant toute organisation, le peuple n’est qu’une foule, c’est un corps avec son chef et ses membres ;
- il n’était pas souverain, il n’était rien, il est devenu sujet puisqu’il a reconnu un pouvoir, il redeviendrait foule s’il perdait son organisation.

 Sur la souveraineté populaire

Analogie entre société domestique et société politique

Bien mieux, la souveraineté populaire telle que l’entendent nos modernes politiques se compose d’autant de souverainetés particulières qu’il y a de familles ou de sociétés domestiques, d’autant de pouvoirs particuliers qu’il y a de pères de familles, tous souverains dans leur petit État,
- qui ont les mêmes devoirs et des fonctions semblables,
- qui ont comme lui un personnel à diriger, un matériel à soigner, des sujets, des serviteurs, des propriétés, des finances, des voisins amis ou ennemis, en paix avec les uns en guerre ou en procès avec les autres.

La société domestique ou la famille est donc en parfaite harmonie avec la société monarchique puisqu’elles ont une constitution semblable.

La famille, société naturelle, communique à la société publique sa « naturalité », si je puis ainsi parler, au lieu qu’elle est en désaccord et en perpétuelle contradiction avec la société populaire ou la république, et de là vient que les institutions populaires qui ne peuvent souffrir de pouvoir légitime [=autorité (note de (VLR)] et se révoltent contre le nom de « sujet », troublent la famille
- en y ruinant par leurs lois et leurs maximes le pouvoir paternel,
- en y dissolvant le lien conjugal, et
- en inspirant aux enfants des idées d’indiscipline et de révolte contre l’autorité de leurs parents.

Le problème de la représentation

Comme le peuple et sa souveraineté sont des fictions, tout est aussi fiction dans la manière dont il l’exerce.
- Tous les hommes de la famille, propriétaires, cultivateurs, commerçants, industriels, savants, littérateurs, artistes, artisans, on les appelle tous à la fois ou seulement un certain nombre comme représentants de tous les autres ;
- on les appelle à passer sans noviciat et sans préparation du gouvernement de leurs familles au gouvernement public auquel ils sont pour le plus grand nombre étrangers par leurs occupations et leurs habitudes, et l’on en fait des législateurs politiques, des administrateurs publics, et malgré eux des militaires et des juges les uns des autres, même au criminel ;
- et ils deviennent ainsi comme par imposition des mains, juges de toutes les personnes, taxateurs de toutes les fortunes, législateurs sans autorité, pouvoirs sans contrôle, ordonnateurs sans responsabilité, mandataires sans mandat, fiction eux-mêmes de pouvoir dans un système où tout est fiction sauf l’impôt, accablante réalité dont les gouvernements populaires sont plus prodigues que les gouvernements absolus parce qu’ils laissent aux contribuables une fiction de consentement.

Les élections censitaires

On en assemble cependant un certain nombre sous la seule garantie d’un cens modique et on leur donne à faire pour toute une nation le choix des législateurs, quoiqu’ils soyent souvent aussi peu propres à choisir ceux qui doivent faire les lois qu’à les faire eux-mêmes ; et depuis 40 ans passés nous voyons manœuvrer tous les ans ces assemblées d’électeurs, d’élus, de législateurs, d’administrateurs, nous pouvons juger par l’état où nous sommes tombés de la sagesse des lois qu’ils nous ont faites, et dans cette immense quantité de lois
- combien qui sont depuis longtemps oubliées,
- combien d’autres qu’il faut refaire tous les ans, et
- combien peu de celles qui ont survécu peuvent se justifier aux yeux de la raison, de la religion et de la politique.

 Autonomie ou hétéronomie politique ?

Conséquence politique de l’athéisme

- La négation de l’existence de Dieu est l’athéisme individuel et spéculatif,
- la souveraineté du peuple est la négation de la souveraineté de Dieu, l’athéisme politique et social,
- et peut-on croire que l’être qui est la sagesse infinie et l’ordre essentiel, auteur et conservateur de la société humaine, ait abandonné le soin de son ouvrage à la foule ignorante et passionnée, et qu’il puisse approuver que les hommes fassent de la législation, cette plus haute fonction de l’intelligence qu’il leur a donnée, une arène où l’ambition, la cupidité, la jalousie, l’esprit de révolte se livrent un combat acharné trop souvent décidé par le votant le plus incapable ?

La supériorité de la conception chrétienne de la souveraineté

Mais votre Dieu, dira l’athée, en qui vous placez la souveraineté, n’est-il pas aussi une abstraction, un être idéal, création de votre imagination, qu’on ne peut, pas plus que le peuple, voir ou entendre ?

C’est ici que triomphent les doctrines catholiques du christianisme (et c’est ce qui fait sa force, ses bienfaits, disons même sa divinité) (en marge : les payens avaient une idée confuse de cette vérité puisqu’ils réalisaient dans les absurdités de leur mythologie l’idée de leurs dieux et les personnifiaient dans les plus vils animaux et même dans des êtres insensibles).

Le christianisme est la « réalisation » de l’idée abstraite et spéculative de la divinité, la personnification, qu’on me passe ce terme, de Dieu même, qui après avoir fait l’homme à son image, s’est fait lui-même à l’image de l’homme pour être connu, aimé et adoré des hommes.

Il y a 18 siècles que le fils de Dieu, Dieu lui-même, a daigné revêtir la forme humaine, est né, a vécu, a souffert, est mort comme homme, et a conversé longtemps au milieu des hommes. En mémoire de ce grand événement et pour en conserver au monde un perpétuel témoignage, il a laissé sur les autels sa présence réelle d’une manière mystique et sous des apparences sensibles : il a laissé encore dans des livres sacrés le dépôt de ses leçons, règle éternelle de toute morale et de nos devoirs, dans l’histoire de sa vie mortelle le modèle éternel de toutes les vertus, et dans la constitution de la société qu’il a fondée et dont il est le pouvoir suprême, le type de toute constitution naturelle de société.

Ce Dieu fait homme est donc
- celui que les chrétiens reconnaissent pour le vrai souverain,
- le pouvoir de la société,
- l’homme général représentant dans sa personne l’humanité toute entière,
- il est comme il le dit lui-même, le roi des rois,
- celui par lequel les rois règnent et les législateurs rendent des lois justes et sages, per me reges regnant,
- tout pouvoir, dit-il, lui a été donné au ciel et sur la terre,
- nul autre nom que le sien n’a été donné à l’homme pour être sauvé, et à la société pour être heureuse et forte ;
- c’est la pierre fondamentale de l’édifice social contre laquelle tout ce qui se heurte sera brisé,
- et c’est ce qu’ont oublié trop souvent les chefs des nations chrétiennes qui n’ont reçu de force que pour protéger la religion, et qui, tout observateurs qu’ils peuvent être de ses préceptes dans leur conduite personnelle, ne la pratiquent jamais mieux que lorsqu’ils la défendent.

C’est ce Dieu fait homme, ce Dieu sauveur, représentant dans sa personne l’humanité toute entière, présent à la société et l’instruisant par ses leçons et ses exemples, c’est enfin le Dieu de la société, c’est sa Providence que nient nos beaux esprits qui pour se donner une apparence de religion admettent comme vérité abstraite et spéculative l’idée d’un Dieu sans application au gouvernement de l’univers et à la conduite des hommes ; déistes qui ne vivent pas assez pour devenir athées parce que leur déisme n’est, même à leur insu, qu’un athéisme déguisé !

Note sur le droit divin

Est-ce ici le droit divin du pouvoir dont les déclamateurs hypocrites ont fait un épouvantail pour les esprits faibles et les ignorants ?

Non assurément, le droit divin tel qu’ils feignent de l’entendre serait la désignation spéciale, faite par Dieu lui-même, d’une famille pour régner sur un peuple, désignation dont on ne trouve d’exemple que pour la famille des rois hébreux d’où devait naître le sauveur du monde ; au lieu que nous ne voyons le droit divin que dans la conformité des lois sociales aux lois naturelles dont Dieu est l’auteur :

dans la religion chrétienne, dit Bossuet, il n’y a aucun lieu, aucune race qu’on soit obligé de conserver à peine de laisser périr la religion et l’alliance.

De l’origine protestante de la souveraineté du peuple

Il est aisé de voir que la fiction de la souveraineté du peuple nous est venue du protestantisme, religion toute en fictions qui n’a ni autel, ni sacrifice, rien de sensible et n’a que des paroles.

Dès qu’il a eu placé le pouvoir religieux dans l’assemblée des fidèles, il a été conduit à placer le pouvoir politique dans la foule des sujets, et après avoir ainsi produit dans les variations infinies de sa doctrine l’anarchie des croyances, il n’a pu qu’enfanter dans sa politique l’anarchie des volontés.

Laissons ici parler sur la souveraineté du peuple le plus profond et le plus éloquent interprète de la religion et de la politique chrétienne catholiques, Bossuet, qui a traité spécialement ces matières dans le Cinquième avertissement aux protestants.

Mais sans encore examiner les conséquences du système, allons à la source et prenons la politique du ministre Jurieu par l’endroit le plus spécieux.

Il s’est imaginé que le peuple est naturellement souverain, ou pour parler comme lui, qu’il possède naturellement la souveraineté, puisqu’il la donne à qui lui plaît.

Or cela est errer dans le principe et ne pas entendre les termes car, à regarder les hommes comme ils sont naturellement, et avant tout gouvernement établi, on ne trouve que l’anarchie ; c’est-à-dire dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage,
- où chacun peut tout prétendre et en même temps tout contester,
- où tous sont en garde et par conséquent en guerre continuelle contre tous,
- où la raison ne peut rien, parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte,
- où le droit même de la nature demeure sans force puisque la raison n’en a point ;
- où par conséquent il n’y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni, à vrai dire aucun droit, si ce n’est celui du plus fort, encore ne sait-on jamais qui l’est, puisque chacun tour à tour le peut devenir selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens ;

savoir si le genre humain a jamais été tout entier dans cet état ou quels peuples y ont été et dans quels endroits ou comment et par quel degré ils en sont sortis, il faudrait pour le décider compter l’infini…

il ne peut y avoir de peuple en cet état, il peut bien y avoir des familles mal gouvernées et mal assurées, il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde, une multitude confuse, mais il ne peut y avoir de peuple, parce qu’un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse, quelque conduite réglée et quelque droit établi ce qui n’arrive qu’à ceux qui ont déjà commencé à sortir de cet état malheureux, c’est-à-dire de l’anarchie.

 L’avenir de la France

Une réflexion qui se présente naturellement après la question de la souveraineté, est que la France, pays de logique et d’intelligence, a dû la tranquillité, le bon ordre, la prospérité morale (dont elle a joui et qui ont bientôt reparu après les troubles qui l’ont agitée) moins à la force des armes qu’à la souveraineté des lois et que la juste sévérité de ses grands tribunaux imposait bien plus aux peuples que la présence des armes.

Les peuples guerriers, surtout les Français, ne peuvent être réglés et contenus que par de grands corps de magistratures. Je n’ignore pas les reproches qu’on a faits aux parlements : l’institution était parfaite mais l’esprit de la réformation s’y était glissé et était là comme ailleurs devenu Jansénisme et philosophisme et dans toutes ces transformations, hostile à la royauté et au catholicisme.

Le premier principe de la royauté est que les rois de France doivent être justiciers comme saint Louis plutôt que guerriers et que la gravité du magistrat qui éloigne la familiarité leur sied mieux que la camaraderie militaire.

Plus un État est dans ses limites naturelles, moins il a de guerres extérieures à entreprendre ou à soutenir, et si la France a encore des conquêtes à faire, elle les fera plutôt par les négociations que par les armes.

Les seules et vraies ennemies des sociétés sont aujourd’hui les fausses doctrines et les mauvais exemples, et ceux que la Providence a placés à la tête de toute la force défensive des sociétés, doivent être les rois, et non des savants, des artistes ou des capitaines de dragons [1].

 

Notes

[1] Allusion au saint simonisme et au bonarpartisme.

Louis de Bonald

(Extrait de l’ouvrage : Louis de Bonald. Réflexions sur la Révolution de Juillet 1830 et autres inédits. Éd. DUC/Albatros, 1988, pp. 79-83.)

 

Source: Vive Le Roy

lundi, 28 novembre 2011

Portrait du révolutionnaire

Pour le philosophe américain Éric Vœgelin, la gnose est le principe de la Révolution ; plus, « la propagande gnostique consiste dans l’action politique et non pas dans une quête de la vérité au sens théorique. » En effet, au révolutionnaire peu importe la vérité, il s’agit de convaincre, aussi s’efforce-t-il de cantonner le combat sur le terrain de l’agitation politique ─ campagnes, slogans, pétitions, élections pour se lier l’opinion. Si d’aventure on porte le combat dans le domaine rationnel, on n’est jamais réfuté mais dénigré, marginalisé, intimidé, preuve que l’ennemi redoute plus que tout le débat théorique, et le pouvoir démystificateur de la philosophie traditionnelle. 



 L’éruption révolutionnaire des mouvements gnostiques

La Réforme, “cheval de Troie” des mouvements gnostiques

[…] la Réforme a bien clairement dessiné une époque dans l’histoire occidentale : celle d’une invasion réussie des institutions occidentales par les mouvements gnostiques.

Les mouvements qui existaient jusqu’à présent de façon marginale sur le plan social — qu’ils fussent tolérés, supprimés ou clandestins — firent éruption avec une force inattendue et sur un vaste front à l’époque de la Réforme, ce qui eut pour effet de faire éclater l’Église universelle, tandis qu’ils s’emparaient progressivement des institutions politiques au sein des États-nations.

L’éruption révolutionnaire des mouvements gnostiques eut des répercussions sur la représentation existentielle dans l’ensemble de la société occidentale. La portée de cet événement est si considérable que nous ne saurions pas même esquisser un survol de ses principales caractéristiques dans le cadre de ces conférences.

Mieux vaut, pour comprendre du moins quelques-unes des caractéristiques les plus importantes de la révolution gnostique, centrer notre analyse sur une aire géographique précise, en y distinguant une période particulière.

Exemple de la révolution puritaine observée par Hooker

Or, certains aspects de l’impact du puritanisme sur l’ordre public anglais conviendront particulièrement bien à cette brève étude.

Ce choix s’impose en outre de lui-même, du fait que le XVIe siècle anglais eut la chance exceptionnelle de bénéficier d’un brillant observateur du mouvement gnostique en la personne du « judicieux Hooker ».

En effet, dans la Préface de son Ecclesiastical Polity, Hooker nous a fourni une analyse très fine du puritain, ainsi que du mécanisme psychologique au moyen duquel les mouvements de masse gnostiques opéraient.

Ces pages sont tout à fait précieuses pour quiconque souhaite étudier la révolution gnostigue, et c’est la raison pour laquelle nous commencerons notre analyse par un résumé du portrait du puritain vu par Hooker.

 Portrait et méthode du Révolutionnaire puritain par Hooker

Trouver une cause à défendre

Pour donner l’impulsion à un mouvement, il faut tout d’abord que quelqu’un ait une “cause” à défendre.

D’après le contexte de Hooker, il semble que le terme de “cause” était d’un usage relativement récent en politique, les puritains ayant vraisemblablement inventé cette arme formidable des révolutionnaires gnostiques.

Critiquer la société actuelle en gage de sincérité et d’honnêteté

Pour faire progresser sa “cause”, celui qui la défend devra, « en présence de la multitude », se livrer à une critique sévère des misères sociales, et en particulier du comportement des classes supérieures.

Ce n’est qu’en se livrant fréquemment à une telle critique que les auditeurs pourront être persuadés de l’intégrité, du zèle et de la sainteté des hommes qui s’adressent à eux, car seuls des hommes exceptionnellement bons peuvent être aussi profondément blessés par le mal.

Désigner le gouvernement en place comme responsable de tous les maux

L’étape suivante consistera à focaliser la rancune populaire sur le gouvernement en place.

Psychologiquement parlant, il suffit, pour ce faire, de rejeter toute la faute et la corruption qui ont de tout temps existé dans le monde, compte tenu de la fragilité humaine, sur l’action ou au contraire sur l’inaction du gouvernement.

En imputant ainsi le mal à une institution spécifique, ceux qui la dénoncent démontrent leur sagesse à la multitude des hommes qui, par eux-mêmes, n’auraient jamais songé à établir un tel lien ; du même coup, ils désignent le point auquel il faut s’attaquer pour extirper le mal de ce monde.

Promouvoir un régime politique idéal et inédit

Au terme de ces préalables, le moment sera alors venu de préconiser une nouvelle forme de gouvernement comme « remède suprême à tous les maux ».

Car ceux qui éprouvent « aversion et mécontentement à l’égard de l’état actuel des choses » sont assez fous pour « imaginer que n’importe quoi (dont on leur vante les mérites) est susceptible de les aider ; et plus particulièrement ce dont ils n’ont jamais fait l’expérience ».

Constituer un corpus d’interprétations pour modeler les opinions

Si un mouvement comme le puritanisme s’appuie sur l’autorité d’une source littéraire, ses chefs devront alors modeler « les opinions et jugements des hommes en sorte que » leurs disciples associeront automatiquement les passages et les termes de l’Écriture à leur doctrine, si peu fondée que soit une telle association, et qu’ils seront tout aussi automatiquement aveugles à ce qui dans l’Écriture est incompatible avec leur doctrine.

Persuader les adeptes qu’ils sont les Élus

Vient ensuite l’étape décisive pour consolider une attitude gnostique, à savoir

persuader des hommes crédules et éminemment enclins à des erreurs aussi séduisantes qu’ils ne comprennent le contenu de la parole de l’Écriture qu’en vertu d’une illumination particulière du saint-Esprit, tandis que d’autres, tout en lisant cette parole, sont incapables de la comprendre.
Ils se considéreront dès lors comme élus, ce sentiment engendrant « une séparation très nette entre eux et le reste du monde », si bien que l’humanité se divisera en deux catégories :
- les « frères » et
- les « profanes ».

Choisir un meneur parmi les Élus et instrumentaliser les femmes

Une fois l’expérience gnostique consolidée, il ne reste plus qu’à trouver un chef capable de représenter cette matière sociale brute.

Car, poursuit Hooker, de tels individus préféreront leur propre compagnie à celle du reste du monde, ils accepteront de leur plein gré les avis et la direction de ceux qui les endoctrinent ; négligeant leurs affaires personnelles, ils consacreront énormément de temps au service de la cause, accordant de généreux subsides matériels aux chefs du mouvement.

Une fonction importante sera dévolue aux femmes dans la formation de telles sociétés, en raison de la faiblesse de leur jugement, de leur plus grande émotivité, et du fait qu’elles sont stratégiquement bien placées pour influencer leurs maris, leurs enfants, leurs serviteurs et leurs amis, plus enclines que les hommes à faire office de bureau de renseignements sur l’état d’esprit de leur entourage, plus libérales, enfin, sur le plan financier.

Verrouiller les esprits

Une fois un tel environnement social mis sur pied, il sera difficile sinon impossible, de le détruire à l’aide de la persuasion.

Si seulement quelqu’un d’une opinion adverse tente d’ouvrir la bouche pour les convaincre, ils se bouchent les oreilles, ne considèrent même pas ses raisons et, en guise de réplique, ils se contentent de répéter les paroles de Jean :

Nous, nous sommes de Dieu. Qui connaît Dieu nous écoute. Quant à vous, vous êtes du monde car vous parlez avec cette pompe et cette vanité mondaines, et le monde dont vous faites partie vous écoute.

Imperméables à tout raisonnement, ils sont toujours prompts à répliquer.
- Si vous leur suggérez qu’ils sont incapables de juger de tels problèmes ils vous répondront :

Dieu préfère les hommes simples.

- Si vous leur démontrez de façon convaincante leur absurdité, ils vous répondront :
L’apôtre du Christ lui-même fut tenu pour fou.

- Si vous les incitez de la manière la plus douce à la discipline, ils se répandront sur « la cruauté d’hommes assoiffés de sang » et ils s’enfermeront dans le rôle de « l’innocence persécutée au nom de la vérité ».

Pour le dire d’un mot : sur le plan psychologique, leur comportement est cuirassé, et aucun raisonnement ne saurait l’ébranler [1].

 Le problème du camouflage du combat gnostique

De l’universalité du portrait du Révolutionnaire dressé par Hooker

La description que nous a fournie Hooker du puritain s’applique de manière si évidente aux formes ultérieures de révolutionnaires gnostiques qu’il n’est pas besoin d’y insister davantage.

Toutefois, son analyse fait surgir un problème qui mérite une plus grande attention. Ce portrait du puritain résultait d’un affrontement entre, d’un côté, le gnosticisme et, de l’autre, la tradition classique et chrétienne représentée par Hooker.

Il fut brossé par un penseur dont les qualités intellectuelles et l’érudition étaient éminentes.

Il était donc inévitable que le raisonnement tournât autour du problème tant négligé au cours de descriptions plus récentes du puritanisme, à savoir
- sur les lacunes intellectuelles de la position gnostique, susceptibles de détruire l’univers du discours rationnel, ainsi que
- sur la fonction sociale de la persuasion.

Camoufler la guerre gnostique derrière une “cause” opportune

Hooker vit bien que la position puritaine n’était pas fondée sur l’Écriture et que sa cause avait une origine toute différente. Les puritains n’utilisaient l’Écriture que lorsque des passages extraits de leur contexte pouvaient soutenir leur cause, et pour le reste, ils l’ignoraient tranquillement, de même que les traditions et les règles d’interprétation mises en œuvre au cours de quinze siècles de christianisme.

Au cours des premières phases de la révolution gnostique ce camouflage s’avéra nécessaire ― car un mouvement ouvertement antichrétien n’aurait pas pu remporter un tel succès sur le plan social, et le gnosticisme ne s’était en fait pas éloigné du christianisme au point que ses partisans fussent conscients de la direction qu’ils empruntaient.

Comment camoufler l’irrationalité de l’argumentation révolutionnaire ?

Mais la distance était toutefois suffisamment importante pour que ce camouflage parût embarrassant face à une critique qualifiée.

Pour parer à cet embarras, on inventa deux moyens techniques qui sont restés jusqu’à ce jour les grands instruments de la révolution gnostique.

 Constituer un Coran révolutionnaire

Le dilemme entre chaos et tradition

Pour que le camouflage de l’Écriture fût efficace, il fallait unifier le choix des passages de l’Écriture, ainsi que leur interprétation.
- Accorder à tout un chacun la liberté d’interpréter l’Écriture en fonction de ses préférences et de son niveau d’éducation aurait abouti au chaos qui caractérisa les premières années de la Réforme ; qui plus est,
- admettre que toutes les interprétations se valaient, c’était se priver d’un argument contre la tradition de l’Église, laquelle, après tout, reposait, elle aussi, sur une interprétation de l’Écriture.

La solution : la constitution d’un Coran

Pour mettre un terme à ce dilemme entre chaos et tradition, on inventa un premier moyen : l’énoncé systématique de la nouvelle doctrine en termes bibliques, telle que Calvin l’avait formulée dans ses Institutes.

Un travail de ce type servirait à la fois de guide pour une bonne lecture de l’Écriture et à formuler de façon authentique la vérité, rendant ainsi inutile tout recours à une littérature antérieure.

Nous avons besoin d’un terme technique pour désigner ce genre de littérature gnostique et, puisque l’étude des phénomènes gnostiques est trop récente pour en avoir développé un, nous utiliserons provisoirement le mot arabe Coran. On peut donc considérer l’œuvre de Calvin comme le premier Coran délibérément gnostique.

Calvin, auteur du premier Coran révolutionnaire

Un homme capable d’écrire un tel Coran, un homme capable de rompre avec la tradition intellectuelle de l’humanité, parce qu’il est convaincu qu’avec lui apparaissent une nouvelle vérité et un monde nouveau, doit se trouver dans un état pneumatologique particulier.

Hooker, qui était extrêmement conscient de la tradition, fit montre d’une grande sensibilité vis-à-vis de ce changement d’esprit.

Sa présentation très nuancée de Calvin commençait par cette phrase :

Son apport a consisté dans l’étude du droit civil.

Il ajoutait ensuite, non sans ironie :

il acquit sa science divine non point tant grâce à ce qu’il put entendre ou lire, que grâce au fait qu’il l’enseigna aux autres.

Et il concluait sur cette phrase foudroyante :

Car, bien que des milliers de personnes lui fussent redevables en ce qui concerne une connaissance de ce genre, lui-même n’était pourtant redevable qu’à Dieu, auteur de la source bénie entre toutes, le Livre de Vie, et à l’admirable subtilité de son esprit. [2]

Bref panorama des “Corans” révolutionnaires

L’œuvre de Calvin, si elle fut bien la première du genre, ne fut toutefois pas la dernière, un tel genre ayant en outre une préhistoire.

Au cours des étapes antérieures du sectarisme gnostique occidental, les œuvres de Scot Érigène et de Denys l’Aéropagite tinrent lieu de Coran et, au sein du joachimisme, les œuvres de Joachim de Flore jouèrent ce même rôle sous le titre d’Evangelium aeternum.

Au cours de l’histoire occidentale ultérieure, à l’époque de la sécularisation, chaque nouvelle vague du mouvement gnostique produisit de nouveaux Corans.
- Au XVIIIe siècle, Diderot et d’Alembert revendiquèrent une fonction coranique pour l’Encyclopédie, en tant qu’elle présentait la totalité de la connaissance humaine digne d’être conservée. À les en croire, plus personne n’aurait besoin d’avoir recours à une œuvre antérieure à l’Encyclopédie, et toutes les sciences à venir ne feraient que compléter ce corpus de connaissances [3].
- Au XIXe siècle, Auguste Comte créa sa propre œuvre, le Coran de l’avenir positiviste de l’humanité, tout en y ajoutant généreusement une liste comportant cent grands livres ― une idée séduisante de nos jours encore.
- Et en définitive, au sein du mouvement communiste, les œuvres de Karl Marx sont devenues le Coran des fidèles, auxquelles vient s’ajouter la littérature patristique du léninisme-stalinisme.

 Censurer le débat théorique incompatible avec la foi révolutionnaire

Autocensure du révolutionnaire

Le second moyen utilisé pour parer à une critique embarrassante n’est en fait qu’un supplément indispensable au premier.

Le Coran gnostique est la codification de la vérité et, en tant que tel, il constitue la substance spirituelle et intellectuelle dont se nourrissent les croyants.

L’expérience contemporaine des mouvements totalitaires nous a démontré que ce moyen est très efficace dans la mesure où il peut être assuré de la censure volontaire de ses adhérents : quiconque adhère sincèrement à un mouvement n’abordera pas la littérature susceptible de combattre les croyances qui lui sont chères ou irrespectueuses à leur égard.

Cependant, le nombre d’adhérents peut rester limité, auquel cas, l’extension et la réussite politique risquent d’être sérieusement entravées si la vérité du mouvement gnostique est en permanence exposée aux critiques de toutes parts.

Interdire le recours aux instruments théoriques de la critique

On peut réduire, voire pratiquement éliminer ce handicap en interdisant le recours aux instruments de la critique ; quiconque utilise les instruments interdits sera socialement marginalisé et, dans la mesure du possible, exposé à la diffamation politique.

L’interdit sur les instruments de la critique fut utilisé avec une grande efficacité par les mouvements gnostiques, partout où ils obtinrent un certain succès politique.

Concrètement, l’interdit, dans le sillage de la Réforme, devait porter sur la philosophie classique et sur la théologie scolastique et, étant donné que ces deux rubriques recouvraient la plus grande et la plus importante partie de la culture intellectuelle de l’Occident, dès lors que l’interdit s’exerça, il en consacra la ruine.

Cette destruction fut en fait si profonde que la société occidentale ne s’est jamais complètement remise de ce coup.

Anathématiser, dénoncer, marginaliser plutôt que réfuter

Un incident, tiré de la vie de Hooker, illustrera la situation. La Christian Letter anonyme de 1599 que reçut Hooker se plaignait amèrement :

Même si l’on trouve dans tous vos livres de nombreuses vérités et si beaucoup de points subtils y sont abordés avec élégance, on remarque pourtant dans presque tous vos discours qu’Aristote, le patriarche des philosophes (de même que beaucoup d’autres écrivains humanistes), et les scolastiques si ingénieux interviennent à tout propos : vous placez la raison au-dessus de l’Écriture sainte et la lecture au-dessus de la prédication. [4]

De tels reproches concernant la violation de l’interdit ne constituaient pas une opinion inoffensive.

En 1585, dans l’affaire Travers, Hooker avait été la cible de reproches analogues qui proclamaient sur un ton de dénonciation qu’« on n’avait pas entendu semblables absurdités […] en public dans ce pays depuis l’époque de la reine Marie ».

Dans la réponse qu’il adressa à l’archevêque de Canterbury, Hooker dut exprimer de façon très apologétique son espoir de n’« avoir rien commis d’illégal » en se livrant à des distinctions théoriques et à des digressions au cours de ses sermons [5].

Contrôler l’école et les moyens de communication

Étant donné que le gnosticisme se nourrit des erreurs théoriques que nous avons exposées au cours de notre précédente conférence, l’interdit sur la théorie au sens classique constitue la condition sine qua non de son expansion sociale et de sa survie.

D’où de sérieuses répercussions en ce qui concerne l’éventualité d’un débat public dans des sociétés où les mouvements gnostiques ont acquis une influence sociale suffisante pour contrôler les moyens de communication, les institutions éducatives, etc.

Dans la mesure où un tel contrôle est efficace, le débat théorique sur les problèmes qui concernent la vérité de l’existence humaine est publiquement impossible, étant donné que l’usage d’un raisonnement théorique est interdit.

Maintenir la société dans l’ignorance de l’existence d’une critique théorique

Si bien protégées que puissent être les libertés constitutionnelles d’expression et de la presse, quelle que soit l’intensité avec laquelle le débat théorique se manifeste dans des cercles restreints et trouve son expression dans les publications pratiquement privées d’une poignée d’érudits, le débat dans la sphère publique concernée par la politique se réduira toutefois essentiellement au jeu de dés pipés qu’il est devenu dans les sociétés contemporaines progressistes ― sans parler de la qualité de ce débat dans les empires totalitaires.

Le débat théorique peut certes être protégé par des garanties constitutionnelles, mais il ne peut s’établir que par la volonté d’utiliser et d’accepter le raisonnement théorique.

Faute de l’existence d’une telle volonté, une société ne peut pas compter pour son fonctionnement sur le raisonnement et la persuasion quand il y va de la vérité de l’existence humaine ; et il faut alors recourir à d’autres moyens.

 Moyens de supprimer le débat théorique

La solution islamique : un débat théorique réservé à des “sages”

Telle était la situation de Hooker. Le débat avec ses opposants puritains était impossible, du fait que ces derniers n’acceptaient pas le raisonnement.

On peut déduire ses idées à ce sujet à partir des notes qu’il avait jetées peu avant sa mort sur un exemplaire de la Christian Letter que nous avons citée plus haut.

Parmi les citations de plusieurs autorités, on trouve un passage d’Averroès :

Il est interdit de discourir (sermo) sur la connaissance que Dieu dans Sa gloire a de Lui-même et du monde. Et il est a fortioriinterdit d’écrire sur ce sujet.

Car l’intelligence du commun des mortels ne saurait atteindre de telles profondeurs ; et dès lors qu’elles forment le thème de leurs discussions, elles détruisent la divinité.

Par conséquent discourir de cette connaissance leur est interdit : qu’il suffise à leur bonheur de comprendre ce qu’ils peuvent saisir au moyen de leur intelligence.

La loi [c’est-à-dire le Coran], dont l’intention première était d’enseigner le commun des mortels, s’est abstenue de toute information à ce sujet, car il est inaccessible à l’homme ; nous ne possédons pas les instruments humains qui nous permettraient de devenir semblables à Dieu en vue d’une communication intelligible à Son sujet. Ainsi qu’il est dit :

De Sa main gauche Il créa la terre, tandis que Sa droite Il mesurait le ciel.

Cette question est par conséquent réservée au sage que Dieu a consacré à la vérité. [6]

Dans ce passage, Averroès indiquait la solution que la civilisation islamique avait trouvée au problème du débat théorique.
- Le noyau de la vérité est l’expérience de la transcendance au sens anthropologique et sotériologique ; son explication théorique n’est accessible qu’au « sage ».
- Le « profane » doit accepter, en vertu d’un fondamentalisme élémentaire, la vérité telle qu’elle est symbolisée dans la Bible ; il doit se garder de toute théorisation pour laquelle il est concrètement et intellectuellement incapable, car il ne ferait que détruire Dieu.

Compte tenu du « meurtre de Dieu » commis par la société occidentale lorsque les « profanes » progressistes se sont emparés de la signification de l’existence humaine dans la société et dans l’histoire, il faut reconnaître qu’Averroès avait raison.

Toutefois, la structure d’une civilisation n’est pas à la disposition de ses membres individuels.

La solution islamique, consistant à restreindre le débat philosophique aux cercles ésotériques dont la majorité des gens ignorait pratiquement l’existence, ne pouvait pas s’appliquer à la situation de Hooker. L’histoire occidentale avait emprunté un cours différent et le débat entre « profanes » était tout à fait dépassé.

La solution de la modernité : étourdir par l’action politique pour faire oublier le débat théorique

Hooker dut donc affronter la seconde possibilité, à savoir celle en vertu de laquelle le gouvernement devait autoritairement mettre un terme à un débat qui ne pouvait pas se conclure par un accord obtenu grâce à la persuasion.

Ses adversaires puritains n’étaient pas des partenaires au sein d’un débat théorique, mais des révolutionnaires gnostiques, engagés dans une lutte pour la représentation existentielle qui aurait abouti au renversement de l’ordre social anglais, au contrôle des universités par les puritains et à la substitution du droit biblique au droit commun.

Par conséquent, le fait qu’il prit en compte cette seconde solution était tout à fait dans l’ordre des choses. Hooker comprit parfaitement ce qu’aujourd’hui on a tant de mal à comprendre, à savoir que la propagande gnostique consiste dans l’action politique et non pas dans une quête de la vérité au sens théorique.

 Fanatisme destructeur de la foi révolutionnaire

Tout ou rien ! quelles qu’en soient les conséquences

Grâce à sa sensibilité infaillible, il fut également à même de diagnostiquer la composante nihiliste du gnosticisme dans la croyance puritaine selon laquelle leur discipline émanant de

l’exigence absolue de Dieu Tout-Puissant devait être acceptée, quand bien même le monde devrait, ce faisant, être mis absolument sens dessus dessous ; et c’est là que réside le plus grand danger [7].

Le devoir de l’autorité face à la Révolution

Dans la culture politique en vigueur à son époque, il ne faisait déjà absolument aucun doute que c’était le gouvernement, et non les sujets, qui représentait l’ordre de la société.

Lorsque quelque chose a été, établi en vertu du consentement public de la collectivité, tout jugement d’un homme en particulier auquel on le comparerait a un caractère strictement privé, quand bien même il prétendrait s’exprimer au nom de quelque instance publique.

De telle sorte qu’il n’y a pas d’autre moyen d’obtenir la paix et la tranquillité, à moins que la voix potentielle de la société tout entière ou du corps politique ne prédomine sur chaque voix particulière qui se fait entendre en son sein. [8]

Concrètement, cela signifie qu’un gouvernement a le devoir de maintenir l’ordre, ainsi que la vérité qu’il représente ;

lorsque surgit un chef gnostique qui proclame que Dieu ou le progrès, la race ou la dialectique lui a ordonné de devenir le souverain existentiel, un gouvernement n’est pas censé trahir la confiance qu’on a en lui, et abdiquer.

Richard HOOKER (1554-1600) et Éric VŒGELIN (1901-1985)

(Éric Vœgelin, La nouvelle science du politique, Éd. Seuil, Col. L’ordre philosophique, mars 2000, pp. 193-204.)

VLR recommande vivement la lecture de cet ouvrage dont l’auteur, esprit vaste de renommée internationale, est étrangement peu connu en France.

 

 

Notes

[1] Richard Hooker, Works, éd. Keble, 7e éd., Oxford, 1888. Nous résumons la première partie, p. 145-155.

[2] Ibid., p. 127 sq.

[3] D’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, éd, F, Picavet, Paris, 1894, p. 139-140.

[4] R. Hooker, op. cit., p. 373.

[5] Christian Letter (1599), ibid., III, p. 585 sq.

[6] Pour le texte latin de ce passage, voir ibid., I, cxx.

[7] Ibid., p. 182.

[8] Ibid.,p. 171.

 

Source: Vive Le Roy

samedi, 26 novembre 2011

Philippe Égalité

 

 

Louis-Philippe-Joseph d’Orléans (1747-1793)

 

Pourquoi existe-t-il des orléanistes ? Pourquoi ne croient-ils pas Philippe Égalité qui avoue être le fils d’un cocher ? « Vous savez bien, Mirabeau, que ces titres de prince et d’altesse ne me conviennent pas, que je les ai reniés depuis longtemps, et que, depuis longtemps ; je ne rougis plus de Montfort le cocher. » Pourquoi, eux qui ignorent le principe d’indisponibilité de la Couronne, ne reconnaissent-ils pas ses renonciations publiques ? « je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m’en tenir à ceux de citoyen français. » Ne serait-ce pas qu’à l’instar d’Égalité qui vote la mort de Louis XVI, ils sacrifient eux-aussi la monarchie traditionnelle de droit divin sur l’autel de l’idéologie ? « convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote la mort. » 

 

 Introduction de VLR

Philippe Égalité par Alfred Nettement, in La Mode, 5 novembre 1842.

AVERTISSEMENT : Tous les titres ont été ajoutés par VLR pour faciliter la lecture en ligne.

 Étapes de la vie de Louis-Philippe-Joseph d’Orléans

Nous allons faire de l’histoire. Nous mettrons nos deux mains sur notre cœur pour contenir la colère et l’indignation, si elles veulent s’en échapper. Nous laisserons de côté les malédictions et les flétrissures que la justice et le mépris public ont entassées sur la tête de celui qui échangea le nom de ses aïeux contre le sobriquet de Philippe-Égalité, et nous montrerons le personnage au lieu de le maudire ; nous raconterons sa vie, vous la jugerez.

Accordez-nous, mon Dieu ! tout ce qu’il faut de force, de courage, de patience, pour écrire sans mourir de dégoût et de honte, la vie de monseigneur Louis-Philippe-Joseph d’Orléans, né au Palais-Royal, le 13 avril 1747, mort sur l’échafaud, le 6 novembre 1793, sous le nom de Philippe-Égalité.

Dans ce récit nous ne parlerons pas seuls ; d’abord afin d’amener devant le ; lecteur des témoins qui déposent de l’exactitude de nos récits, ensuite pour nous soulager un peu du poids de l’horrible tâche que nous avons acceptée. Tacite, oui Tacite lui-même, ce terrible historien qui égalait la flétrissure aux attentats des criminels, et qui exécutait par effigie, dans ses pages vengeresses ; les monstres qu’il peignait, Tacite aurait reculé devant la pensée d’écrire une pareille vie. N’importe, nous allons le tenter.

On peut distinguer trois périodes dans la vie du duc d’Orléans :
- le temps qui précéda la révolution de 1789 ;
- le temps pendant lequel il essaya de conduire cette révolution et de la faire aboutir au but sinistre qu’il lui avait marqué ;
- le temps enfin où il ne fit que suivre le torrent révolutionnaire, en cherchant à se faire amnistier de sa naissance et de ses richesses par ses crimes. Ce sont les trois époques qu’il s’agit de dérouler devant vos yeux.

 Éléments de la personnalité du duc d’Orléans

Portrait du duc d’Orléans

Avant d’entrer dans ce récit, il ne sera pas sans intérêt de donner une idée du physique du prince. Les hommes aiment à savoir quels étaient les traits de celui dont on leur raconte l’histoire, et il leur semble qu’ils le suivent mieux travers les événements quand son visage ne leur est pas inconnu.

Sous ce rapport, comme sous tout autre rapport, la Providence avait été pleine de libéralités pour le duc d’Orléans. Outre qu’elle l’avait fait naître prince et maître d’une fortune immense, elle lui avait donné une haute stature et un visage beau et régulier.

Mais Philippe semblait destiné à abuser de tous les dons de la Providence.
- Son nom, vous savez ce qu’il en fit ;
- sa fortune, il la dilapida, et bientôt la débauche et l’ivrognerie eurent flétri sur son front le rayon de beauté que Dieu y avait mis.

Lorsque nous l’avons vu, dit un de ses biographes, l’agitation de son sang, échauffé et appauvri par sa manière de vivre, avait couvert son front de rougeurs et de boutons. Sa tête était presqu’entièrement dégarnie de cheveux, et l’on disait que ses courtisans se faisaient épiler pour lui ressembler. [1]
Ce front couvert de pustules, cette face rouge et marquée des stigmates du vice, firent dire à un contemporain : « que l’âme du duc d’Orléans transpirait à travers tous ses pores. »

L’amour du plaisir

Ses premières années furent données tout entières à la dissipation,
- à des plaisirs sans pudeur et sans retenue,
- à la licence des amours faciles et
- à de grossières orgies.

Toute femme qui permettait à M. le duc d’Orléans de la regarder en face, était déshonorée.

Le Palais-Royal, Mousseau, le Raincy, étaient déjà montrés au doigt par l’indignation publique, comme autant de Caprées.

On racontait des choses étranges, des banquets infâmes et des débauches honteuses dont ces lieux étaient le théâtre. Les orgies de la régence, qui étaient demeurées dans la mémoire des peuples, comme marquées d’un cynisme extraordinaire, se trouvaient égalées, surpassées. Le temps des roués semblait revenu.

Le duc d’Orléans, dit un historien de la révolution, avait manifesté, de bonne heure, des goûts pervers et des inclinations honteuses ; il était devenu le compagnon et l’ami de tous les seigneurs dégradés de ce temps.
Cela allait si loin, que lorsque Laclos, qui était un des familiers du prince, écrivit son cynique roman des Liaisons dangereuses, chacun crut que ce n’était pas son imagination qu’il avait consultée, mais ses souvenirs.

Les trois passions qui marquèrent ces premiers temps de la vie du duc d’Orléans, semblent avoir été
- l’amour du plaisir,
- la soif des richesses et
- un certain besoin de célébrité qui lui faisait rechercher les regards de la foule et lui prépara plusieurs fois d’humiliants échecs, car le duc d’Orléans n’avait point cette force de caractère qui permet de tenter les grandes entreprises ; il était même incapable d’arriver jusqu’à la célébrité, cette petite monnaie de la gloire.

Souvent ces trois vices, qui étaient les traits généraux de son caractère, se combinaient ensemble pour produire des fruits honteux.

La soif des richesses

Ainsi, il était de notoriété à la cour, qu’il s’était servi de ses orgies et de ses débauches pour abréger la vie de M. le prince de Lamballe dont la mort était pour lui une excellente affaire, attendu que, comme gendre du vertueux duc de Penthièvre, il devenait son unique héritier dès que le fils de ce prince avait cessé d’exister.

Le besoin de célébrité

Ses efforts pour acquérir de la célébrité, ne se signalèrent d’abord que par l’habileté qu’il mettait à conduire un attelage à travers les rues de Paris.

Cette habileté, plus digne d’un cocher que d’un prince, dit un historien, lui valut plus de railleries que d’applaudissements.
Cependant il tenta, dans une circonstance remarquable, d’attirer sur lui les regards de la foule, mais l’issue qu’eut cette tentative le couvrit de ridicule. Il avait demandé à monter dans un aérostat, lors des premiers essais qu’on fit de cette ingénieuse machine.
Au moment de s’élever, il eut peur, et sauta de la nacelle, lit-on dans les mémoires de cette époque, en bravant sans pudeur, les risées et les sarcasmes de la foule.
Ainsi, le duc d’Orléans sortait d’une témérité par une poltronnerie. C’est l’image de sa vie toute entière. Il devait commencer tous ses crimes par l’orgueil et les finir par la peur. Ce vice si peu princier, si peu français, était le fond de la nature du duc d’Orléans : sans force contre le péril, il n’avait de courage que contre le mépris.

Ce caractère qui n’appartient qu’à lui, dans notre histoire, devait bientôt se manifester dans une autre circonstance.

Pervertir

Quoique possesseur d’une immense fortune, dit un des biographes, qui le traite avec le plus de faveur, il fit des dettes en voulant la rendre plus considérable encore.

Le jardin de son palais était une promenade publique, seulement il fallait être vêtu décemment pour la fréquenter.

Il fit entourer ce jardin de constructions brillantes, afin de les louer à tous ceux qui se présenteraient, et il l’ouvrit à tout le monde, sans exception, de manière que l’on vit cette promenade bientôt couverte de la population la plus grossière et la plus perverse.

Au lieu de l’air pur et du bel ombrage que, pendant les jours d’été, les Parisiens venaient chercher dans les allées du Palais-Royal, ils ne trouvèrent plus, sous les nouveaux portiques, que l’exemple des mauvaises mœurs et les tableaux de la plus honteuse dissolution.

D’un autre côté, cette spéculation, qui avait ôté aux maisons voisines une partie de leur valeur et de leur agrément, mécontenta beaucoup de propriétaires, et elle donna lieu à quelques satires contre le duc. On le représenta dans le costume d’un chiffonnier ramassant des loques à terre (des locataires). Le duc d’Orléans ne fit que rire du mépris public. [2]

Il faut avouer que ces satires et ce mépris étaient loin d’être immérités.
Dans le jardin du Palais-Royal, dit un autre historien, le duc d’Orléans avait donné un scandale qu’aucun prince ne donna jamais ; la cupidité vint s’unir à la débauche, et d’Orléans osa lever un tribut sur la prostitution. Ce fut dans son palais que des maisons furent construites, et que le vice vint solder cette tourbe d’agents que l’infamie de leurs mœurs attachait à ce prince. [3]
Si l’on ajoute à cela que tous les amis du duc d’Orléans appartenaient à la faction des sceptiques et des athées, on reconnaîtra que la licence des mœurs, unie à celle des esprits et donnant la main à l’amour du lucre, faisait, en ce moment, de ce palais l’image de l’état social qu’on préparait à la France. Il ne s’agissait que de reculer les murailles de ces lieux honteux, jusqu’à leur faire contenir toute la société.

La pauvre princesse d’Orléans

Le prince qui agissait ainsi, et qui donnait asile à la débauche et à la prostitution, avait épousé, comme on l’a vu, la vertueuse fille du vertueux duc de Penthièvre. La duchesse d’Orléans souffrait des fautes et des torts de son mari, en attendant qu’elle eût à rougir de ses crimes. Elle était malheureuse, mais un noble sentiment de dignité lui interdit la plainte jusqu’au moment où le duc d’Orléans, introduisit le scandale de ses mœurs presque dans sa propre maison.

Nous voulons parler du jour où, aussi coupable comme père que comme époux, il n’hésita pas à donner pour gouverneur à son fils et à sa fille, madame de Genlis, qui passait dans tout Paris, pour sa maîtresse attitrée. Voilà quel était le respect qu’il avait pour la vertu de sa femme, pour l’innocence de ses fils et la pudeur de sa fille !

 L’ambition d’une vie publique

L’affaire du combat d’Ouessant

Jusqu’ici on n’a vu paraître le duc d’Orléans que dans sa vie privée qui devint publique à force de scandales ; sa vie d’ambition commença au combat d’Ouessant.

Il convoitait la survivance de la charge de grand amiral, qui appartenait au duc de Penthièvre, son beau-père ; pour se donner des titres à cette charge, il désira faire une campagne navale.

La guerre de l’indépendance de l’Amérique, qui avait amené une rupture entre la France et l’Angleterre, lui offrait une occasion naturelle de satisfaire ce désir ; il s’embarqua à bord du vaisseau le Saint-Esprit, qui faisait partie de la flotte du comte d’Orvilliers. Il devait arriver au duc d’Orléans dans cette circonstance, précisément ce qui lui était arrivé quand il avait voulu monter dans la nacelle d’un aérostat.

On raconta qu’au combat d’Ouessant, le 27 juillet 1778, où la marine française soutint sa renommée, le duc d’Orléans s’était caché à fond de cale pendant l’action.

Ce qu’il y a de certain, c’est que le vaisseau le Saint-Esprit n’obéit pas aux signaux que lui fit le vaisseau du comte d’Orvilliers, de tenir le vent pour empêcher les Anglais de passer, ce qui, selon l’opinion d’un grand nombre de contemporains, sauva la flotte anglaise d’une, entière destruction.

Ce fut à ce propos que la marquise de Fleury, dont le duc d’Orléans avait dit qu’elle était la femme la plus laide de la cour, répliqua, par ce mot qui fit fortune :

Monseigneur le duc d’Orléans ne se connaît pas plus en signalements qu’en signaux.
On comprend que la conduite du duc d’Orléans au combat d’Ouessant, n’était pas de nature à favoriser sa candidature pour la dignité de grand amiral.

Elle échoua. Mais le roi, voulant adoucir l’amertume d’un refus, le nomma colonel général des hussards.

Le duc d’Orléans vit dans cette faveur une sanglante ironie qu’il attribua à la reine, et ce fut, à partir de ce moment, qu’il lui voua cette haine implacable qui devait élever tant d’échafauds.

Du Franc-Maçon au chef de parti

Dès lors, il s’éloigna de Versailles, se plongea plus avant dans la débauche ; mais, en même temps, réunit avec une plus vive sollicitude, autour de lui, des hommes perdus de mœurs et d’honneur, mais d’un esprit hardi, conspirateurs de position, qui ne peuvent vivre que lorsque les sociétés meurent et qui, ayant besoin de tout confondre et de tout bouleverser, afin de trouver dans la perversité publique l’impunité pour leur vie privée, se montrent à la veille des révolutions comme les oiseaux de proie à la veille des batailles.

Le prince semblait se mettre en mesure pour jouer un rôle dans une situation que tout le monde commençait à prévoir. Il fit un voyage à Londres, et, en revenant de cette ville, affecta dans sa mise, dans ses goûts, dans ses manières une anglomanie qui était alors populaire. Il réussit aussi à se faire nommer grand-maître des francs-maçons de France, et cette vaste association secrète devint entre ses mains un puissant moyen d’influence.

En un mot, toutes ses actions, toutes ses paroles dénonçaient, chez lui, l’intention de se poser comme le chef des mécontents du royaume.

L’occasion s’offrit bientôt au duc d’Orléans de faire l’essai de ses qualités comme chef de parti. Après la convocation des notables, le roi s’était rendu au parlement pour faire enregistrer des édits financiers devenus nécessaires par la situation du trésor.

Dès le commencement de la séance, dit un historien de la révolution,le duc d’Orléans semblait en proie à une vive agitation ; ses traits étaient altérés.

Il prit la parole et demanda au roi si la séance présente était un lit de justice.

Le roi répondit que c’était une séance royale.

Alors le duc reprit : « Sire, je supplie votre majesté de permettre que je dépose dans le sein de la Cour la déclaration que je regarde cet enregistrement comme illégal. »

À la suite de cette protestation et de l’arrêt de la Cour qui le suivit, le duc d’Orléans fut exilé dans sa terre de Villers-Cotterets. Cette âme sans ressorts plia sous le poids de cette disgrâce peu sévère. Dans un séjour délicieux, habité par tous les plaisirs, il montra autant d’accablement que s’il eut été déporté dans une île déserte.
Le duc d’Orléans, dit M. Thiers, consigné à Villers-Cotterets, ne pouvait se résigner à son exil. Dépourvu à la fois de la dignité d’un prince et de la fermeté d’un tribun, il ne sut pas supporter une peine aussi légère, et, pour obtenir son rappel, il descendit à de misérables supplications envers la reine, son ennemie personnelle. [4]
Ainsi, cette tentative se terminait encore comme toutes celles que le duc d’Orléans avait faites. Il sortait de toutes situations difficiles comme il était sorti de la nacelle de l’aérostat : chez lui, c’était toujours la lâcheté qui avait le dernier mot.

Député de la Constituante

La convocation des États-généraux ouvrit une plus vaste carrière aux instincts pervers de M. le duc d’Orléans.

Ce ne fut pas sans peine qu’il se fit élire membre de cette Assemblée, et il fallut, pour ainsi dire, qu’il dérobât le siège qu’il obtint dans la Constituante, comme s’il devait, y avoir toujours quelque chose d’équivoque dans sa situation.

Quels que fussent tous ses moyens de popularité, lit-on dans la Biographie universelle [5], il n’était pas assuré de se faire nommer aux États-généraux ; mais le marquis de Livron, sa créature, s’étant rendu à Crespi, au moment des élections, comme pour visiter les bâtiments du prince, s’y prit avec tant d’adresse auprès des électeurs de la noblesse, que, malgré leur répugnance à se montrer en opposition avec la cour, il leur fit élire par acclamation le duc d’Orléans, qui, leur avait-il dit, n’accepterait certainement pas. Mais, peu de temps après, on vit, avec beaucoup d’étonnement, le prince venir lui-même à Crespi remercier et prêter serment.
Tel fut l’espèce d’escamotage politique à l’aide duquel le duc d’Orléans entra dans la Constituante.

 Révolutionnaire actif et conspirateur

Scènes pré-révolutionnaires

Deux jours avant la réunion de cette Assemblée, avaient éclaté les affreux désordres auxquels le pillage des magasins de Réveillon avaient donné le signal.

Parmi les figures patibulaires mêlées au peuple, dit le républicain Prudhomme, la police signala plusieurs paysans de la paroisse de Villers-Cotterets où le duc d’Orléans avait une belle propriété, et ceux-ci n’étaient pas les moins actifs.

Mais voici, une circonstance qui est encore plus remarquable.

La famille d’Orléans, allant au château de Villers-Cotterets, traversa l’émeute et fut extrêmement fêtée. On fit arrêter la voiture où se trouvait la duchesse pour l’applaudir. Cette princesse fut étonnée d’un accueil qu’elle n’avait assurément pas provoquée, car elle n’était rien moins qu’initiée aux projets ambitieux et sinistres de son mari. [6]

Ainsi, dans les scènes de désordre qui servirent de préambule à la révolution française, le nom et l’influence du duc d’Orléans paraissaient déjà. On lisait sa signature mal effacée au bas de ces premiers crimes, prélude de crimes plus affreux. La progression des crimes devait, en effet, rapidement marcher, et l’on allait trouver le nom du duc d’Orléans accolé à toutes les sinistres journées qui heurtaient déjà à l’huis de l’histoire comme pressées de commencer.

Le militant révolutionnaire

À peine entré dans l’Assemblée, il s’assoit au milieu des membres les plus révolutionnaires ; le coin duquel partent les motions les plus subversives et les plus incendiaires est publiquement appelé le Palais-Royal.

En même temps, par une coïncidence remarquable, toutes les insurrections, tous les assassinats se trament dans le jardin du Palais-Royal.

Ce furent dans les jardins du Palais-Royal que furent provoqués les premiers mouvements révolutionnaires, dit la Biographie universelle, toutes les émeutes s’y formaient ; c’est de là que partaient les rassemblements ; le plus important se forma devant le café de Foy dans la soirée du 12 juillet.

On porta le buste du duc dans les rues avec celui de Necker. Suivant divers rapports publiés sur cet événement, on le vit à Paris, dans son palais, applaudissant de ses fenêtres aux mouvements populaires, et bientôt après parcourant les rues en wisky, puis assistant aux Séances de l’Assemblée de Versailles.

Un historien de la révolution complète ainsi les détails :
Les discours les plus révolutionnaires étaient proférés dans les cafés et les jardins. Là, se rassemblaient tous les hommes perdus qui affluent dans la capitale pour cacher leurs crimes, et cette tourbe d’étrangers, misérable instrument d’une haine aveugle pour la France. Tel était le peuple du duc d’Orléans. On répandait, en son nom, l’or à pleines mains, pour solder toutes les infamies et tous les crimes.
Ce fut là que se réfugièrent les soldats révoltés qui avaient abandonné leurs drapeaux, et des témoins irrécusables ont affirmé avoir vu le duc d’Orléans jeter à ces déserteurs, qui s’enivraient avec des prostituées, des billets de caisse et de l’argent.

Le 14 juillet 1789

Toutes ces scènes de désordres précédèrent et amenèrent la journée du 14 juillet 1789, qui devait être fameuse par la prise de la Bastille.

Le duc d’Orléans, dit la Biographie universelle, était à l’Assemblée dans la journée du 14 juillet.

La veille de cette journée, des séditieux le désignèrent pour lieutenant-général du royaume, et au même instant, les couleurs vertes, arborées la veille furent foulées aux pieds et remplacées par le bleu, le rouge et le blanc, qui étaient les couleurs de la maison d’Orléans.

Voici comment Bertrand de Molleville raconte la suite de ces événements dans ses Mémoires :
En vertu des délibérations d’un comité dévoué au duc d’Orléans, et qui tenait ses séances au village de Montrouge, ce prince devait avertir le roi du danger de sa situation et lui demander la lieutenance-générale du royaume, ou en d’autres termes, la couronne.

Le duc se présenta dans la matinée à la porte de la chambre du roi et s’informa du baron de Breteuil, qui en sortait, s’il pouvait parler sa majesté.

Le ministre répondit que le roi ne voulait voir personne, mais que S. A. pouvait lui écrire si elle jugeait convenable, ou si elle le préférait, adresser sa lettre à lui, baron de Breteuil, qui la mettrait sous les yeux du monarque. Le duc préféra ce dernier parti.

Mais au lieu de réclamer la lieutenance-générale du royaume, il se contenta de prier le baron de Breteuil de solliciter pour lui la permission de passer en Angleterre, où il avait l’intention de se rendre, si les affaires prenaient une tournure fâcheuse. [7]

C’est que le génie de la peur était encore une fois apparu à Philippe-Joseph d’Orléans,
- comme le jour où il avait sauté de l’aérostat,
- comme le jour du combat d’Ouessant,
- comme le jour où il fut exilé à Villers-Cotterets,
- comme le jour où il se réunit au Tiers-État à la tête de la minorité de la noblesse et où, s’étant évanoui, il fut déshabillé, de sorte qu’on s’aperçut qu’il s’était plastronné ; précaution présomptueuse qui indiquait que le duc d’Orléans, se rendant peu de justice à lui-même, s’imaginait avoir un cœur à défendre.

Philippe semblait placé entre deux furies,
- l’ambition qui le précipitait dans tous les crimes,
- la peur qui le jetait dans toutes ses lâchetés. Il avait le désir de tous les attentats, mais c’était un désir stérile et impuissant ; il n’avait pas même le dernier des courages, celui du crime.

Les complices du duc d’Orléans, dit un historien déjà cité, l’entraînèrent au château dans la matinée du 15. Il s’agissait de saisir l’occasion des troubles de Paris pour le faire investir du titre de lieutenant-général du royaume. Mais le cœur lui faillit, il n’osa se présenter devant le roi.

Incapable d’être un chef de parti, ce lâche ambitieux, que poursuivait déjà le mépris de ses complices, n’était que le mannequin de la faction à laquelle il prêtait son nom et son or.

Le comble du déshonneur

Il est difficile, en effet, de se faire une idée du mépris où était tombé, dès cette époque, le duc d’Orléans. Les récits seraient trop pâles pour l’exprimer.

Voici comment un des écrivains les plus remarquables du Journal des Débats [8], l’a mis en action dans un ouvrage où il a essayé de rendre la physionomie de la première période de la révolution, avec ses mœurs, ses hommes et ses idées :

Au plus fort de ce silence, nous entendîmes le bruit d’une porte qui s’ouvrait à deux battants. Un homme entra en s’annonçant, dès l’antichambre, par des imprécations contre les valets.

Voilà ; dit Mirabeau, une voix qui parle ici plus haut qu’à la tribune ; on voit bien qu’il n’y a rien à dire ici.

À cette voix qui leur était connue, quelques femmes devinrent pâles et tremblantes.

Ne craignez rien, dit Mirabeau, ce n’est pas ici comme dans le souterrain du Raincy. Que vient donc chercher ici le premier prince du sang à cette heure ? je l’aurais cru en Angleterre ou couché dans un des mauvais lieux de son palais.

En relevant les yeux, le regard de Mirabeau tomba sur le nouveau venu ; c’était un homme de la taille la plus élégante, à la figure incertaine, au regard douteux et méchant. Il entendit Mirabeau et il ne rougit pas. Seulement, ses deux sourcils se contractèrent ; il chercha, de côté et d’autre, assez de soutiens et d’amis pour se mettre en colère. Mais, comme il n’en trouva pas, il se contenta de dire :

Vous savez bien, Mirabeau, que ces titres de prince et d’altesse ne me conviennent pas, que je les ai reniés depuis longtemps, et que, depuis longtemps ; je ne rougis plus de Montfort le cocher.

À ces mots, un sombre murmure parcourut et agita l’Assemblée. Mirabeau regarda le prince de la tête aux pieds, avec le sourire du plus profond mépris.

Messieurs et mesdames, ne le croyez pas, s’écria-t-il, il en a menti. Montfort arrive ici comme un quartier supplémentaire ; Montfort n’est ici qu’une prétention de plus. Il est étrange que cet homme se croie le droit de changer de nom, quand ce nom il l’a plus souillé que son père. Il est étrange qu’il vienne ici changer de père comme on change de livrée ; déshonorer un honnête cocher qui ne lui a rien fait et insulter sa mère, parmi nous, comme il a insulté sa femme, cette femme si vertueuse et si accomplie, qu’il a forcée de paraître tremblante et chrétienne dans une profane assemblée de francs-maçons.

Tel apparaissait le duc d’Orléans à un écrivain du Journal des Débats dans le commerce de la vie privée, lorsqu’il cherchait à rendre, sur la toile, cette physionomie mêlée de crimes et de vices, ce caractère pétri de sang et de boue.

L’acteur des journées d’octobre

Les crimes du duc d’Orléans devaient bientôt faire oublier ses vices, et la boue de ses mains allait disparaître sous le sang que virent couler les journées des 5 et 6 octobre. Il est impossible de nier que le signal de ces horribles journées qui faillirent tourner, quatre années plus tôt, la sinistre page du régicide, n’ait été donné par le duc d’Orléans. La Biographie Universelle, favorable, autant qu’on peut l’être, au duc, l’avoue elle-même.

Beaucoup de témoins, dit-elle, affirmèrent l’avoir reconnu dirigeant les assaillants et leur indiquant les issues. Il fut désigné plusieurs fois dans la procédure que le Châtelet commença, et les déclarations parurent tellement graves, que ce tribunal demanda que le prince fût dépouillé de son inviolabilité, pour être livré à la justice. L’Assemblée nationale nomma une commission ; mais le rapporteur Chabrou écarta tout ce qui était à la charge du duc et l’affaire en resta là.

On sait que, dans les journées des 5 et 6 octobre, il s’agissait d’assassiner la reine, et de forcer le roi par la terreur à quitter Versailles, après quoi on aurait fait nommer le duc d’Orléans roi par l’Assemblée.

La déposition qui a le mieux éclairci le but et la cause de cette journée est celle de M. de Virieu. M. de Virieu rapporta une conversation dans laquelle Mirabeau lui avait formellement déclaré qu’on avait déjà voulu une fois, à l’époque du 14 juillet, faire le duc lieutenant-général du royaume.

Sa timidité, avait continué Mirabeau, a fait tout manquer. Il n’a tenu qu’à lui, on lui avait fait son thème, on lui avait préparé ce qu’il avait à dire [9].
Voilà pour la cause et le but.

Quant à l’exécution, tous les historiens rapportent que les héroïnes de ces sanglantes Journées sortirent des repaires de la prostitution que contenait, en si grand nombre le Palais-Royal

Plusieurs des complices du Palais-Royal, dit encore un de ces historiens, ont revêtu des habits de femmes ; parmi ces hommes travestis on a reconnu Laclos et plusieurs familiers d’Orléans. Le duc d’Orléans lui-même avait passé la nuit du 5 à Paris ; il avait été vu à cheval à la Porte-Maillot, couvert d’une redingote grise et s’entretenant avec des hommes du peuple. Puis à Versailles, puis de nouveau à Paris dépêchant et attendant des courriers.

Enfin, quand le moment de l’action fut arrivé, le duc d’Orléans se décida à paraître ;

Les brigands se jettent sur les factionnaires, dit M. le vicomte de Conny ; Deshuttes, qui a respecté, jusqu’au dernier moment, l’ordre qui lui défend de faire usage de ses armes, tombe percé de mille coups. Son corps est déchiré en lambeaux, sa tête est suspendue au bout d’une pique. L’homme à la grande barbe, armé d’une hache, est à son poste.

Le duc d’Orléans paraît au milieu des bandes ; il porte à son chapeau une large cocarde ; il agite en riant la badine qu’il tient à sa main, il traverse lentement la foule qui s’ouvre en faisant retentir l’air de ces cris : Vive le duc d’Orléans ! Vive notre père d’Orléans ! Vive notre roi d’Orléans !

Cependant la grille de la cour s’ouvre bientôt à de nouvelles hordes. Le duc d’Orléans les conduit au grand escalier, leur indique de la main l’appartement de la reine et se dirige vers celui du roi [10].

Tout manqua encore une fois, selon la parole de Mirabeau, par la lâcheté du duc d’Orléans. Arrivé à là porte du roi, la peur le prit, et il n’osa entrer. Ce fut en apprenant cette nouvelle preuve d’une incurable pusillanimités, que Mirabeau proféra ce mot si connu :

Qu’on ne me parle plus de cet homme, il a l’âme d’un laquais.
Ce qui a fait dire à un écrivain républicain de nos jours, que Mirabeau insultait les laquais et flattait le duc d’Orléans.

Si le duc d’Orléans faiblit dans la partie du crime qui demandait de l’énergie, on peut dire qu’il se surpassa dans celle qui ne demandait que de la scélératesse.

Quand le cortège hideux qui ramenait à Paris, le roi et la reine, précédé d’égorgeurs qui portaient les têtes des gardes du corps coupées et dégouttantes de sang, passa devant la terrasse du château de Passy, un homme fut aperçu qui se cachait derrière des jeunes enfants et cherchait à voir sans être vu, c’était d’Orléans.

On avait osé amener ses fils et sa fille ; dit un historien, et les placer en première ligne pour les faire assister à la honte de la monarchie et au crime de leur père.

Un peu plus loin, dans les Champs-Élysées, un nouveau crime vint montrer que le duc d’Orléans n’avait pas abandonné la partie et qu’il s’essayait au régicide.

À l’endroit le plus élevé des Champs-Élysées, dit le républicain Prudhomme, une mère, à côté de sa fille, tomba morte d’un coup de feu. On remarqua que ce fut au moment où la voiture du roi passa devant cette femme. Les assistant virent bien que le coup n’était point adressé à cette infortunée ; on en voulait à un autre personnage plus important dans l’ordre politique. La majorité des spectateurs pencha à croire qu’une main orléaniste avait mal ajusté son arme. Sur la place de la Révolution, il fut tiré encore deux ou trois coups de fusil ; ils furent naturellement attribués à la même cause [11].

Pour couronner la conduite qu’il avait tenue pendant ces journées qui avaient vu la reine poursuivie dans son lit par des égorgeurs, les têtes des gardes-du-corps coupées et promenées, le roi et la reine ramenés à Paris par des bandes sanglantes, quatre tentatives de régicide, le duc d’Orléans fit illuminer le soir le Palais-Royal.

Fuite à Londres

Cependant la justice instruisait, le Châtelet demandait que le duc d’Orléans fût conduit sur les bancs des criminels ; le général Lafayette lui avait ordonné impérieusement de partir.

Le duc d’Orléans dont la vie était composée d’intermittences, de scélératesse et de lâcheté, fut atteint de ce mal ignoble de la peur, dont il était tourmenté, et s’enfuit à Londres, en demandant au roi, qui eut la générosité d’y consentir, de colorer sa fuite par une mission. Il n’échappait au mépris de la France que pour se trouver en face du mépris de l’Angleterre.

Quand le duc d’Orléans se rendit à Londres, disent les Mémoires du temps, Pitt affecta de partir pour la campagne, à l’instant où le prince arrivait ; le roi ne lui accorda que fort tard une audience de quelques minutes, durant laquelle il lui dit :

« Le roi de France ma donné connaissance des événements arrivés dans son royaume ; j’en suis sensiblement touché. Je n’ignore pas non plus l’extrême courage de la reine et son grand caractère. Je suis bien aise de témoigner ces sentiments au premier prince du sang de France ». [12]

Ajoutons que le peuple anglais, saisi aussi de mépris pour le fauteur des journées des 5 et 6 octobre, l’apostropha en plein théâtre, et le força à chanter le God save the King.

Le séjour du duc d’Orléans en Angleterre dura huit mois. Pendant ces huit mois, il ne cessa pas de correspondre avec ses complices. Il envoya son adhésion par écrit au serment civique du 4 janvier 1790.

L’instigateur de l’insurrection du Champ-de-Mars

Quand on prépara le Champ-de-Mars pour la fédération,

il se fit représenter par les prostituées et par ces misérables de toutes les classes, honte et fléau de la population parisienne. (Nous citons les expressions d’un historien.)

Bientôt après, il revint. La procédure du Châtelet, qui établissait d’une manière si terrible sa culpabilité, devint inutile, par suite du décret de l’Assemblée qui n’autorisa point sa mise en jugement

Dès qu’il est de retour, lit-on, dans la Biographie Universelle c’est-à dire, dès le 11 juillet 1790, les attaques contre les constitutionnels commencent ; les mots de traître Lafayettecirculent dans les clubs et dans les groupes, et le jardin du Palais-Royal devient le théâtre de violences de toute espèce.

Le peuple de Paris, excité, se jette dans le parti extrême de la révolution. Ce parti s’empare du duc, qui se livre sans retour à ce honteux esclavage.

Bientôt la présence du duc d’Orléans à Paris fut signalée par de nouveaux malheurs et de nouveaux crimes.

L’insurrection du Champ-de-Mars fut encore l’œuvre de ce prince.

Ce furent Laclos, son secrétaire, et Brissot, spécialement protégé par madame de Genlis, dit la Biographie universelle, qui rédigèrent la pétition ou adresse aux départements qui demandait que LouisXVI fût mis en jugement et déchu du trône.

Cette pétition devint le signal de l’insurrection du Champ-de-Mars réprimée par Bailly.

À ce témoignage on peut ajouter le témoignage de madame Rolland, témoin oculaire, et dont l’impartialité ne saurait être suspecte :

Laclos, dévoué à d’Orléans, dit madame Rolland dans ses mémoires, fit cette proposition aux Jacobins qui l’accueillirent, et près de qui elle fut appuyée par un détachement de quelques centaines de coureuses tombées du Palais Royal dans le lieu de ses séances. Je les y vis arriver.  [13]

Ainsi la sanglante journée du Champ-de-Mars qui coûta plus tard la vie à Bailly qui avait réprimé l’insurrection, avait été préparée et combinée par ce prince.

On peut dire que ce fut là le terme de la direction qu’il imprimait à la révolution.

 Révolutionnaire suiveur et apeuré

Depuis ce moment, il ne fit guère que suivre, cherchant toujours à ramasser une couronne dans le chaos sanglant de tant de crimes et de tant de fureurs, mais tremblant et éperdu devant le génie plus énergique des hommes dont il avait cru faire ses instruments, et qui ne se servirent plus de lui que comme d’un outil de corruption et de meurtre, qu’ils jetèrent quand ils n’en eurent plus besoin.

Le jouet de Danton

Après la répression de l’émeute du Champ-de-Mars, le duc d’Orléans, suivant son invariable habitude, avait été saisi d’un de ces accès de couardise, dans lesquels il retombait toujours, chaque fois qu’il avait fait quelque tentative nouvelle. Il déserta le club des Jacobins, et vint se présenter au club des Feuillans qu’on avait fondé, dans ce temps, pour défendre et maintenir tout ce qui restait de la monarchie.

Mais bientôt après, il retourna aux Jacobins qui ne gardèrent plus aucune mesure et qui commencèrent à prêcher l’insurrection de tous les peuples contre les rois, doctrine subversive qu’adopta l’Assemblée législative qui succéda, sur ces entrefaites, à la Constituante.

Le duc, pendant la durée de cette nouvelle assemblée, réunit autour de lui les hommes qui composaient la faction sanguinaire de Danton. On appelait indifféremment les dantoniens du nom d’orléanistes, les orléanistes du nom de dantoniens, et l’on est réduit à se demander si c’était le duc d’Orléans ou si c’était Danton qu’on insultait par cette confusion.

D’Orléans participa donc à tous les crimes de cette faction, tantôt par suite de cette damnable ambition qui continuait à brûler son cœur, tantôt par suite de la peur ignoble dont il était travaillé.

Danton connaissait les deux ressorts de ce honteux caractère. Dans toute parole qu’il lui adressait, il laissait percer le tranchant du fer de la guillotine et briller le cercle d’or d’une couronne volée, et il conduisait son esclave, moitié par terreur, moitié par une convoitise scélérate, à toutes les bassesses et à tous les attentats

Son renoncement pour lui et ses descendants au nom d’Orléans

Lorsque la journée du 10 août eut rendu Louis XVI prisonnier, lit-on dans la Biographie Universelle, Manuel, un des dantoniens, déclara au duc qu’il devait renoncer au nom de sa famille et accepter celui d’Égalité, qui lui serait proposé par la Commune de Paris.

Philippe accepta ce nom avec reconnaissance ; et, dans une lettre de remerciement, il déclara qu’on ne pouvait lui en donner un qui fût plus conforme à ses sentiments.

C’est à partir du 15 septembre 1792, que le duc d’Orléans prit le nom d’Égalité. Voici quelle était la teneur de l’acte de la Commune de Paris qui, sur sa demande, donnait ce nom à l’ancienne maison d’Orléans :

Sur la demande de Louis-Philippe-Joseph, prince français, le conseil-général arrête :

1) Louis-Philippe-Joseph et sa postérité porteront désormais pour nom de famille Égalité ;

2) le jardin connu jusqu’à présent sous le nom de Palais-Royal, s’appellera désormais jardin de la Révolution.

Son implication dans le massacre de la princesse de Lamballe

Quelques jours avant cette époque, c’est à dire dans les journées des 5 et 6 septembre, la princesse de Lamballe avait été égorgée.

Le duc d’Orléans, disent les Mémoires du temps, était animé contre madame de Lamballe de la double soif de la vengeance et de l’intérêt.

Depuis les journées d’octobre, madame de Lamballe lui avait exprimé tous ses mépris et avait refusé toute communication avec lui ; en la faisant tuer, il gagnait un douaire de cent mille écus qu’elle touchait sur la fortune de la duchesse d’Orléans, sa belle sœur ; la mort de madame de Lamballe fut son ouvrage .

Il importe d’ajouter qu’après avoir présenté la tête de la princesse de Lamballe au Temple, la troupe des égorgeurs vint planter la pique qui soutenait cette tête sous les fenêtres du duc d’Orléans.

C’était, dit un historien, l’heure où le prince allait se mettre à table ; il s’avança, examina froidement la tête et passa dans la salle à manger.

Le conventionnel

Bien peu de temps après, le 22 Septembre, il entrait à la Convention.

Le terme de sa carrière politique approchait. Il ne lui restait plus qu’un dernier acte à commettre, et il y marchait en chancelant sous le poids d’une double ivresse, celle de la terreur et celle de l’orgie.

Son palais était devenu un antre, dit la Biographie universelle, où tous les scélérats se donnaient tous les excès de la débauche.
Il avait pris la main de la révolution pour la conduire, et la main de fer de la révolution, broyant, dans sa redoutable étreinte, cette main sans vigueur, le traînait à sa suite.

La République avait été proclamée ; en vain Merlin, un des complices du duc d’Orléans avait voulu réserver aux assemblées primaires, le droit de rétablir la royauté. À mesure qu’on avançait sur cette fatale route, les espérances d’Égalité diminuaient, mais aussi sa peur redoublait et suppléait à l’espérance qu’il avait perdue.

C’est ainsi qu’il arriva jusqu’au procès de Louis XVI.

Sa renonciation au trône pour lui et ses enfants

Le 7 décembre, il écrivit une lettre dans le Moniteur, afin de démentir la clameur publique qui le dénonçait comme aspirant au trône.

Plusieurs journaux, disait-il dans cette lettre, affectent de publier que, dans le cas où Louis XVI ne serait plus, je suis placé derrière le rideau pour mettre mon fils ou moi a la tête du gouvernement.

Je ne crois pas, Messieurs, que vos comités entendent priver aucun parent du roi d’opter entre la qualité de citoyen français et l’expectative soit prochaine, soit éloignée du trône ; je conclus donc à ce que vous rejetiez purement et simplement l’article de vos comités, mais, dans le cas où vous l’adopteriez, je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m’en tenir à ceux de citoyen français. Mes enfants sont prêts à signer de leur sang qu’ils sont dans les mêmes sentiments que moi [14].

Le régicide jacobin

C’était ainsi que le duc d’Orléans cherchait à se faire oublier. Mais, comme l’a dit M. Thiers :

Il restait le souvenir ineffaçable de son ancienne existence, et le témoignage, toujours présent, de ses immenses richesses.

Les Jacobins n’étaient donc pas disposés à se contenter du témoignage d’humilité qu’il donnait. Il parlait, dans sa lettre, de signer sa profession de foi républicaine avec du sang ; c’est dans celui de Louis XVI qu’on lui ordonna de tremper la plume qu’on remit entre ses mains parricides.

Obligé de se rendre supportable aux Jacobins ou de périr, dit encore M. Thiers, il prononça la mort de son parent.

Les Mémoires du temps rapportent que le conseil du duc d’Orléans hésitait ; mais que Danton, instruit par Robespierre des irrésolutions d’Égalité, se rendit chez lui dans une des nuits qui précédèrent le fatal jour, et qu’il lui déclara qu’il fallait être régicide avec les Jacobins ou guillotiné avec Louis XVI.

Pour mieux épouvanter ce cœur lâche et pusillanime, on mit en avant une motion d’exil contre lui qu’on ne fit que suspendre.

Ce n’était point assez que de donner sa voix.

Lepelletier de Saint-Fargeau, dit un historien de la révolution, sur lequel les Jacobinsavaient jusque-là compté, avait entraîné vingt-cinq de ses amis à voter pour toute autre peine que la mort.

Tout paraissait perdu à la Montagne ; alors Danton court au Palais-Royal, et raconte à Égalité la défection de Saint-Fargeau. Il le subjugue, court de là chez Saint-Fargeau, l’entraîne au Palais-Royal, et là, Égalité, flattant son ambition, l’amena à cette horrible résolution, devant laquelle il reculait encore ; cet acte était l’arrêt de mort de Louis XVI.

Ainsi, la révolution, ce sinistre banquier de ce brelan de mort, se servait de la main de Philippe-Égalité, comme d’un râteau sanglant pour ramasser les votes régicides.

Le 16 janvier, un homme d’une pâleur livide, s’avançait vers la tribune et prononçait ces paroles condamnées à l’immortalité :

Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote la mort.

Un murmure d’horreur parcourut l’Assemblée lorsqu’elle entendit Égalité, quoique l’assemblée s’appelât la Convention.

Les tribunes mêmes se turent, quoiqu’elles fussent là pour applaudir le crime.

L’attente de la révolution était surpassée.
- Égalité avait tenu la parole régicide qu’il avait donnée ; il vota contre l’appel, et vota contre le sursis.
- Il obéit en tout et jusqu’au bout ; s’il n’exécuta pas Louis XVI, c’est parce qu’on ne pensa point à l’exiger.

Le misérable ne pensait plus à régner, il pensait à vivre ; pour vivre, il se serait fait bourreau.

Le pardon du roi Louis XVI

Le roi Louis XVI fut guillotiné le 21 janvier 1793 sur la place Louis XV, et, pour se venger de ses bourreaux, le roi-martyr écrivait la lettre suivante à son frère Louis XVIII quelques heures avant son supplice :

Paris, le 20 janvier 1795.

Mon cher frère,

J’obéis à la Providence et à la force en allant porter sur l’échafaud ma tête innocente. Ma mort impose à mon fils le fardeau de la royauté : soyez son père et gouvernez l’État pour le lui rendre tranquille et florissant.

Mon intention est que vous preniez le titre de régent du royaume ; mon frère Charles-Philippe prendra celui de lieutenant-général.

Mais c’est moins par la force des armes que par une liberté bien entendue et des lois sages, que vous rendrez à mon fils son héritage usurpé par les factieux.

N’oubliez jamais qu’il est teint de mon sang et que ce sang vous crie clémence et pardon.

Votre frère vous en prie, votre roi vous l’ordonne.

Louis. (Note de l’éditeur.)

 La fin du duc d’Orléans

Son arrestation

Il ne régna point cependant. Bientôt après, le 21 janvier, les Jacobins livrèrent Philippe-égalité aux Girondins ; ils avaient pressé dans leurs mains ce déplorable prince comme une éponge imbibée de boue et de sang, et lui avaient fait rendre tout ce que sa bassesse et sa lâcheté contenaient de crime ; maintenant ils le rejetaient avec dégoût.

En même temps, le prince de Galles déchirait son portrait et Dumouriez le flétrissait de son mépris.

Ce fut pourtant la défection de ce général qui devint le prétexte de l’arrestation d’Égalité. On le comprit dans le sanglant anathème lancé contre la famille des Bourbons.

Ses anciens amis firent plus, ils demandèrent et obtinrent l’arrestation des personnes attachées à son service.

Merlin de Douai, un de ses conseillers les plus intimes, se trouvant frappé par le décret, déclara qu’il avait cessé d’avoir des rapports avec lui, dès le moment où il avait reconnu qu’il était un traître.

Le duc, conduit le 7 avril 1793, à la mairie par ordre de Pache, courut à l’Assemblée pour alléguer ses crimes et revendiquer sa honte.
- On ne pouvait pas le considérer comme un Bourbon, lui qui s’appelait Égalité,
- on ne pouvait le confondre avec la famille royale que l’on proscrivait, lui régicide.

Pour qu’aucun opprobre ne manquât au duc d’Orléans, une seule voix s’éleva en sa faveur, ce fut celle de Marat ! Cette protection acheva de le flétrir, mais ne le sauva pas.

Envoyé à Marseille, dans la nuit du 9 au 10 avril, le Tribunal des Bouches-du-Rhône le trouva innocent.

Le duc, cependant, continua a être détenu par ordre du Comité de salut public.

Sa condamnation à mort

On le conduisit à Paris, où il fût condamné à mort comme Girondin, par le Tribunal révolutionnaire, qui semblait avoir eu à cœur de trouver le seul crime dont Égalité fût innocent, afin de ne pas donner à la révolution, qui vivait de forfaits odieux, le spectacle d’un homme condamné pour ses crimes.

Un pauvre serrurier avait été condamné à mourir le même jour que Philippe-Égalité. Quand on voulut le faire monter dans la fatale charrette, il refusa obstinément.

Je suis condamné à mort, disait-il, c’est vrai, mais le Tribunal ne m’a pas condamné à aller à l’échafaud dans la compagnie et dans la même charrette que cet infâme scélérat d’Orléans.

Il fallut employer la force pour jeter le malheureux serrurier dans le tombereau. Ainsi le peuple, dont Philippe-Joseph d’Orléans avait voulu se faire l’égal, refusait, par la voix de cet ouvrier, d’accepter une flétrissante égalité, et de coudoyer les crimes de celui qui avait voulu coudoyer ses haillons.

 Conclusion

Telle fut la vie, telle fut la mort du duc d’Orléans.

Nous avons promis de garder jusqu’au bout notre sang-froid, nous tiendrons notre parole. Mais si l’on nous demandait pourquoi, le jour de l’anniversaire de sa mort, nous avons tracé ce portrait, un écrivain du Journal des Débats [15] nous fournirait pour répondre ces paroles qui serviront de conclusion à notre travail :

Pour figurer le crime, il ne s’offrait à moi que trop de modèles. J’ai pris le mien dans un palais, comme un effrayant contraste. J’ai choisi, et cette préférence lui est due, ce prince qui descendit tous les degrés de l’échelle sociale pour se faire peuple ; non le peuple qui travaille, mais le peuple rouge de sang et de vin, qui égorge pour égorger et rentre ensuite à la maison tranquille comme le bourreau qui a fini sa tâche.

Si ce prince, ce peuple, ce bourreau, se sont rencontrés dans un seul homme, pouvais-je laisser de côté un personnage d’une physionomie si franchement scélérate ?

Pouvais-je trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de méchanceté ?

Ce prince, qui n’a de droits qu’à l’impartialité, et que j’ai représenté tel qu’il m’a paru :
- avare et prodigue tout à la fois,
- débauché sans être voluptueux,
- qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité, l’énergie ;
- homme qui n’osa jamais regarder un homme en face ;

ce prince, il est à moi, il m’appartient par tous les droits de l’histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses orgies, ses fanfaronnades tout cela est de mon domaine.

Vous me demandez grâce pour lui : mais
- a-t-il fait grâce, lui ?
- A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus malheureuse des reines, de la plus contristée des mères ?

J’attache son nom au poteau infamant, dites-vous ? Mais n’a-t-il pas dressé l’échafaud où Marie-Antoinette est montée, traînée d’un bras par la haine, de l’autre par la calomnie.

Non, pour cet homme, je ne mentirai pas à ma conscience et à la vérité.

Ce qu’a dit l’écrivain du Journal des Débats est fort bien dit, et voilà précisément pourquoi, ce jourd’hui, 6 novembre 1842, quarante-neuf ans écoulés après le supplice du prince régicide, nous publions cette vie de Louis-Philippe-Égalité.

Alfred NETTEMENT (1842)

 

Notes

[1] Biographie annuelle, d’orléans.

[2] Biographie Universelle.

[3] Histoire de la Révolution, par M. de Conny.

[4] Histoire de la Révolution, par M. Thiers.

[5] Biographie universelle, d’Orléans.

[6] Histoire des crimes commis pendant la révolution française, par Prudhomme.

[7] Mémoires de M. Bertrand de Molleville.

[8] M. Jules Janin dans Barnave.

[9] Déposition de M. Virieu devant le Châtelet.

[10] Histoire de la Révolution.

[11] Prudhomme, Histoire des crimes commis pendant la révolution.

[12] Mémoires de madame Roland.

[13] Mémoires du temps.

[14] Moniteur.

[15] M. Jules Janin, préface de Barnave.

 

Source: Vive Le Roy

jeudi, 10 novembre 2011

Le Roi dans la Constitution de 1791 ou l’apostasie de la démocratie royale

 

 

 


 

En 1789, les États Généraux se déclarent « représentants de la nation » et s’érigent en Assemblée constituante. En 1791 l’Assemblée promulgue une constitution écrite réalisant le rêve d’autonomie de la modernité : abolir la monarchie de droit divin pour établir une monarchie constitutionnelle fondée sur l’idéologie de la souveraineté nationale. Louis XVI se trouve alors dans une position intenable : par le serment du sacre il reconnaît que son autorité vient de Dieu, par le serment à la Constitution il admet qu’elle vient de la Nation. Si cette monarchie constitutionnelle ne survit que quelques mois, son principe d’autonomie inspirera largement la doctrine orléaniste d’une royauté révolutionnaire.

 

 Genèse de la Constitution de 1791

1789 : les États généraux s’érigent en Assemblée nationale constituante

La France d’Ancien Régime n’avait pas vécu une semaine de siècles dans l’arbitraire et le dérèglement : elle était déjà un « État de droit ».

Mais les constituants de 1789 se trouvaient en présence d’institutions essentiellement coutumières. Tel était, du reste, le régime ordinaire des pays européens à la même époque [1]. Seuls, hors de l’Europe et hors du cadre monarchique, les États-Unis d’Amérique du Nord venaient de se donner une Constitution fédérale écrite.

Cette notion de “constitution”, matériellement ancienne, était en passe d’évoluer dans sa forme, et c’est par voie écrite que les députés des États généraux entendaient procéder.

L’on hésita, pourtant, d’emblée, sur la nature des textes à voter et sur la manière de s’y prendre. Dans la mouvance de l’esprit du siècle, la plupart voulaient transformer le régime existant. Mais en quel sens ? Et dans quelle concertation avec le Roi ?

- Un homme tel que l’abbé Sieyès, « ingénieur en Constitutions » et « portier de la Révolution », dont l’influence fut si grande sur la genèse du nouveau droit public [2], proposait la théorie de la souveraineté nationale comme moyen terme entre l’absolutisme royal et l’absolutisme démocratique ; il entendait faire entreprendre la refonte des institutions par les seuls représentants de la Nation.
- D’autres tenaient que le Roi fût associé aux réformes : dans leur esprit il ne s’agissait que de rétablir l’harmonie entre le Roi et ses sujets par une sorte de pacte.

La question était donc de savoir s’il fallait créer une Constitution entièrement nouvelle ou simplement rétablir, dans son authenticité, celle léguée par les siècles, dont les principes auraient été méconnus et oubliés.

Il ne fallut pas moins de trois comités de Constitution pour débattre et élaborer le texte au cours des années 1789, 1790 et 1791. Du jour où les États généraux se proclamèrent Assemblée nationale, puis se déclarèrent constituants, la Révolution était faite dans les principes.

L’Assemblée, écrit Talleyrand dans ses Mémoires, se déclare constituante, c’est-à-dire investie du droit de détruire tout ce qui existe, et d’y substituer tout ce qui lui plaira. [3]

Le maintien de la forme monarchique de l’État, même pour ceux qui réclamaient une Constitution entièrement nouvelle [4], était indiscuté ; car, disait le rapporteur du second comité, Clermont-Tonnerre,

c’est une forme qu’il est dans les cœurs de tous les Français de chérir et de respecter [5].

Elle fut donc confirmée par acclamations.

Restait à trancher la question du concours du Roi et de l’Assemblée, ainsi que celle de leurs rapports respectifs.

Un comité de Constitution à majorité “monarchienne”

Le second comité, élu le 14 juillet, comprenait 8 membres à majorité modérée, avec Mounier, le célèbre avocat dauphinois, mais aussi l’idéologue Sieyès, qui introduisit la distinction entre le “pouvoir constituant” (du souverain) et les “pouvoirs constitués”, parmi lesquels le Roi.

En conséquence, Sieyès affirmait que le Roi ne pourrait ni discuter le texte constitutionnel que les représentants de la Nation lui imposeraient, ni disposer d’un véto législatif susceptible de paralyser la loi, expression de la volonté générale, puisqu’« un pouvoir d’empêcher est analogue à un pouvoir de faire ».

Sieyès s’insurgeait contre l’idée d’un statut politique fondé sur une tradition, sur « un droit historique » ; il dénonçait les « prétendues vérités historiques » et voulait se fier aux seules lumières de la raison.

Mounier, pour sa part, proposait un véto royal sur les lois ordinaires, pas sur les lois constitutionnelles, ce qui était une première capitulation des monarchistes. Il défendait deux chambres, à l’anglaise, et des prérogatives royales encore substantielles, dont un droit de dissolution de la chambre basse.

En outre, le comité Mounier souhaitait, en préambule à la Constitution, une déclaration des droits et des devoirs.

Les événements de l’été 89 infirmèrent ces vues : la Constituante abolit, dans la fameuse nuit du 4 août non seulement les privilèges des personnes et des ordres, mais ceux des provinces, des villes, des corporations.

Ce vote ne se bornait pas à détruire des exemptions d’impôts injustifiées et quelques droits honorifiques plus ou moins anachroniques ; il introduisait l’individualisme absolu et suscitait une immense hécatombe des cadres naturels de la vie sociale des Français.

La déclaration des droits de l’homme, acquise quelques semaines plus tard, après de confuses discussions qui écartèrent la reconnaissance des devoirs, accentua cet individualisme.

L’agitation de la Grande Peur, la révolution municipale, les troubles dans la capitale, l’irruption des foules, achevèrent de mettre en porte-à-faux le projet de Mounier et de ses amis modérés (on disait : “monarchiens”).

Si la volonté générale est celle d’une majorité de citoyens égaux en droits,
- au nom de quelle autorité le Roi pourrait-il refuser sa sanction aux lois votées par l’Assemblée des représentants ?
- Comment pourrait-il dissoudre cette assemblée ?
- Comment pourrait-on envisager une chambre aristocratique ?

Un comité de Constitution présidé par l’idéologue Sieyès

Mounier démissionna logiquement, et c’est un troisième comité, dirigé cette fois par Sieyès en personne, qui eut la charge d’élaborer les textes définitifs.

Fin septembre, une Constitution provisoire de 19 articles était votée et soumise à l’approbation du Roi. Elle prévoyait
- une Assemblée législative unique, élue pour deux ans, avec un véto royal simplement suspensif,
- un pouvoir judiciaire indépendant, et
- un roi réduit aux fonctions de chef de l’exécutif.

Louis XVI accepta les 19 articles avec réserve,

aux conditions, disait-il, dont je ne me départirai pas, que, par le résultat général de vos délibérations, le pouvoir exécutif ait son entier effet entre les mains du monarque.

Cette réponse semblait impliquer qu’il pût refuser son concours à la Constitution définitive. Un vif débat s’ensuivit à l’Assemblée.

Robespierre s’indigna :

Est-ce au pouvoir exécutif de critiquer le pouvoir constituant dont il émane ?, arguait-il ; Je considère la réponse du Roi comme contraire aux principes, aux droits de la Nation, et opposée à la Constitution.

Plusieurs orateurs firent chorus. L’un d’eux n’avait-il pas réclamé, sans d’ailleurs être suivi (mais l’expression est à noter), “une démocratie royale” ? En tout cas, concluaient les députés, le Roi devait donner une acceptation pure et simple.

De fait, il s’y résigna, le 5 octobre, mais sous la pression de l’émeute.

Le contexte lors de la promulgation de la Constitution

De 1789 à 1791, le nouvel ordre des choses se mit en place, morceau après morceau, par des actes divers, les uns constitutionnels, les autres législatifs.

La grave question des rapports de la Révolution et de l’Église, le vote de la Constitution civile du clergé, en juillet 1790, la coupure des catholiques qu’elle provoqua, aboutirent à un divorce avoué entre Louis XVI et les constituants, puis à son équipée de Varennes les 20 et 21 juin 1791.

Du 25 juin au 14 septembre, le Roi fut suspendu ; l’Assemblée décida que ses décrets seraient exécutoires sans qu’il fût besoin d’une sanction royale ; elle plaça les ministres sous ses ordres, le Roi étant consigné aux Tuileries, sous la garde de La Fayette.

Sur ces entrefaites, la fusillade du Champ-de-Mars, le 17 juillet 1791, la première agitation républicaine des Cordeliers, effrayèrent l’Assemblée qui tenta, in extremis, de réagir face au discrédit de la monarchie qu’elle avait tant contribué à susciter ; l’on effectua une sorte de toilettage de la Constitution dans un sens conservateur, avec renforcement du cens électoral et de quelques prérogatives royales.

Malouet indigna ses collègues en osant demander, le 30 août, une ratification du texte par le peuple : la souveraineté nationale n’était pas discutée, mais les députés seuls étaient réputés vouloir pour la Nation.

Le 13 septembre, le Roi, à qui le texte définitif avait été présenté dix jours plus tôt, l’accepta :

Je déclare, écrivait-il à l’Assemblée, qu’instruit de l’adhésion que la grande majorité du peuple donne à la Constitution, je renonce au concours que j’avais demandé dans ce travail…

Le 14, il prêtait serment constitutionnel, recouvrant du coup ses prérogatives.

Quel était donc le statut du Roi dans la nouvelle Constitution ? Et comment ce Roi s’est-il comporté, en fait, dans les institutions qu’on lui fabriquait ? Tels seront les deux points que nous examinerons. En d’autres termes, une analyse théorique des pouvoirs constitutionnels du Roi, puis une appréciation de l’attitude pratique de Louis XVI.

 Le statut théorique du Roi en 1791

En Angleterre, l’introduction de la Royauté parlementaire s’est effectuée d’abord au prix d’un changement de roi, en 1688, puis à la faveur d’un changement de dynastie un quart de siècle plus tard.

En France, l’expérience fut tentée, d’ailleurs tragiquement, avec le même roi : Louis XVI.

Le Roi de 1791 avait aussi été celui de l’ancienne France, et il en conservait certains traits, hérités de la tradition ; mais ce roi était aussi devenu tout à fait indifférent, il avait “dépouillé le vieil homme” et subi une complète novation.

La tradition

Au Titre III, chapitre II, section première, la Constitution traite « De la Royauté et du Roi ». [6]

L’article premier, tout entier, est une fidèle rédaction des coutumes de dévolution de la couronne :

La Royauté est indivisible (c’était l’acquis des Capétiens) et déléguée héréditairement à la race régnante, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.
Suivait une parenthèse :
Rien n’est préjugé sur l’effet des renonciations dans la race actuellement régnante.

Cette incise, qui intéresse particulièrement les légitimistes, fut insérée en septembre 1789, lors de l’élaboration des 19 articles initiaux, à la suite de débats houleux portant sur la signification et la valeur des renonciations de Philippe V à Utrecht [7].

Les orléanistes présents essayèrent de faire prévaloir la validité de ces renonciations et l’exclusion des descendants de Philippe V : ils n’eurent pas gain de cause devant les constituants, conformément à l’opinion quasi unanime des légistes du XVIIIe siècle. Sur ce point au moins, la tradition fut sauve.

Il n’y avait pas non plus de changement révolutionnaire dans le libellé de l’article 9 :

Les biens particuliers que le Roi possède à son avènement au trône sont réunis irrévocablement au domaine de la Nation ; il a la disposition de ceux qu’il acquiert à titre singulier ; s’il n’en a pas disposé ; ils sont pareillement réunis à la fin du règne.
On trouve là une reprise de la loi fondamentale sur le domaine de la Couronne.

Première novation : une constitution écrite est par nature muable

Les novations, en revanche, sont nombreuses. Elles résident, d’abord, dans la rédaction même de ces anciennes lois fondamentales.

Certes, l’inaliénabilité du domaine avait déjà fait l’objet d’un écrit, l’édit de Moulins de 1566 ; mais c’était une exception ; d’ordinaire, les règles de dévolution de la Couronne restaient inscrites « ès cœurs des Français », et immuables ; en les rédigeant, en les “constitutionnalisant” de la sorte, on les rendait révisables, donc muables comme la Constitution elle-même.

Deuxième novation : la constitution affirme la souveraineté nationale au lieu du droit divin

Cette Constitution, par ailleurs, affirmait d’emblée la souveraineté nationale et celle de la loi :

le Roi ne règne que par elle (art. 3). [8]

Dans la vision traditionnelle de la monarchie, la souveraineté du Roi n’était que l’expression d’un pouvoir suprême, lui-même moyen au service d’une fonction consistant à défendre et à incarner l’intérêt général, le bien commun de la multitude. En sorte que, dans la souveraineté monarchique, la Nation se trouvait absorbée plutôt qu’exclue.

Roi et Nation n’étaient pas antinomiques mais en symbiose. Et cela peut, du reste, expliquer que les constituants, posant la souveraineté nationale, n’aient pas éprouvé la nécessité logique de supprimer la monarchie.

Cependant, à rigoureusement parler, il ne s’agissait plus tant de monarchie que de royauté : “démocratie royale ”, disait, à bon droit, cet obscur député…

En principe, tous les pouvoirs émanaient de la Nation, qui ne pouvait les exercer que par délégation. Le Roi, comme les députés, avait qualité de « représentant de la Nation », et devenait, à ce titre, délégataire de la puissance exécutive.

Pourtant, marquons encore une réserve : vis-à-vis du Roi, cette délégation revêtait un caractère assez particulier puisque la monarchie était maintenue, et ce, dans ses formes anciennes de dévolution. La Nation entérinait mais ne créait pas.

Aussi bien ce Roi, dont on voulait faire, désormais, « le premier fonctionnaire du royaume » (Robespierre), « l’individu auquel la Royauté est dévolue » (Thouret), recevrait-il, seul parmi les fonctionnaires, et sans aucune raison autre qu’historique, le caractère « inviolable et sacré ».

Pour le reste, que de changements significatifs et profonds !

Troisième novation : Abandon du titre traditionnel de “Roi de France”

Les titres traditionnels de « Roi de France » et de « Dauphin » étaient abolis au profit de ceux de « Roi des Français » et de « Prince Royal ».

On avait justifié ce curieux et inconscient retour aux expressions du latin médiéval dans une discussion oiseuse, en insinuant que « roi de France » sous-entendrait une possession patrimoniale du Royaume, tandis que « roi des Français » soumettrait mieux le monarque à son peuple.

C’était superbement ignorer le combat des légistes, précisément contre les conceptions patrimoniales qui, elles, remontaient aux Mérovingiens ! Le passage du Rex Francorum au Rex Franciae, du temps de Philippe Auguste, au début du XIIIe siècle, exprimait bien autre chose.

Quatrième novation : l’abdication est possible

Incompréhension encore de la tradition dans les cas d’abdications prévus en 1791 (articles 5 à 8). En effet, des abdications « expresses ou légales » étaient admises, en violation du vieux principe de l’indisponibilité de la Couronne, pourtant implicitement consacré lors du débat sur la potée des renonciations d’Utrecht.

On verra là une marque manifeste de défiance envers la personne de Louis XVI, censé avoir abdiqué
- s’il ne prête pas serment à la Constitution,
- s’il se met à la tête d’une armée contre la Nation,
- s’il sort du Royaume sans y avoir été autorisé. (Le monarque était pratiquement assigné à résidence par le Corps législatif et n’avait pas le droit de s’éloigner « de plus de vingt lieues » du siège de ses séances ! )

Au passage, on observera que si le Roi est qualifié de “sacré”, il n’est plus question de son sacre à Reims, mais d’un simple « serment » à la Constitution.

Le Roi était doté d’une liste civile et pouvait lever une garde, en nombre limitée, défrayée sur cette liste civile.

Cinquième novation : les conditions de la régence

La section II du même chapitre organisait méticuleusement la Régence, ce que n’avait jamais réussi l’Ancien Régime.
- Par hostilité à Marie-Antoinette, les femmes en étaient désormais exclues, de même que les princes étrangers et non régnicoles.
- Le Régent devait aussi prêter serment à la Constitution.
- Si aucun prince français n’était en mesure d’assumer la fonction (8), l’on prévoyait un processus complexe d’élection à deux degrés, par le peuple, du Régent.

À propos de la Régence, l’art. 2 de la section II du chapitre II du titre III énonce :

La Régence appartient au parent du roi le plus proche en degré, suivant l’ordre de hérédité au trône, et âgé de vingt cinq ans accomplis, pourvu
- qu’il soit Français et régnicole,
- qu’il ne soit pas héritier présomptif d’une autre Couronne, et
- qu’il ait précédemment prêté le serment civique…

Il suit de là, si preuve en était nécessaire, que les Bourbons d’Espagne étaient écartés de la Régence parce qu’expatriés, mais qu’ils ne l’étaient pas de la succession au trône en cas d’extinction de la branche aînée issue de Louis XV.

On pouvait parfaitement, d’après ce texte, être « héritier d’une autre Couronne » ou « non régnicole » et néanmoins successible de France. Là décidément, les constituants confirmaient la tradition. Même quand ils en perdaient ailleurs l’esprit.

Sixième novation : le Roy, un citoyen pas comme les autres

Dans une section III, « De la famille du Roi », d’autres mesures vexatoires étaient inscrites.
- Il n’appartenait pas au Roi mais à une loi spéciale de régler l’éducation du prince royal.
- Les divers successibles étaient appelés « princes français », sans que cette qualification emportât aucun privilège dérogatoire au droit commun.
- Bien plus, ces princes, quoi qu’assimilés aux citoyens actifs, étaient frappés d’inéligibilité et interdits des plus hautes fonctions comme celles d’ambassadeurs ou de chefs des armées.

Septième novation : la nomination des ministres du Roy

En vertu de la fameuse théorie, abusivement tirée de Montesquieu, de la « séparation des pouvoirs », le Roi nommait et révoquait librement ses ministres. En apparence, c’était un reliquat de puissance.

À y regarder de plus près, l’impression se nuance fortement et la séparation des pouvoirs restait surtout une arme contre le Roi. Qu’on en juge :
- les ministres étaient imposés au Roi constitutionnellement ; aucun de ses ordres ne serait exécuté sans le contre-seing ministériel ;
- ces ministres pouvaient être décrétés d’accusation par l’Assemblée qui les traduisait elle-même en Haute-Cour, et pouvait toujours les en menacer efficacement ;
- les ministres ne pouvaient être choisis parmi les députés, ce qui revenait à priver le Roi de la collaboration des hommes populaires et rompus aux affaires ; en revanche, oubliant la séparation des pouvoirs, l’Assemblée n’hésitait pas à faire pression sur le Roi pour qu’il chasse tel ministre lui déplaisant ou qu’il en choisisse tel autre à sa convenance.

Il y eut de vives discussions sur le statut des ministres, en particulier sous l’impulsion de Mirabeau, que la cour avait acheté et dont on connaissait les ambitions. Percées à jour, ces ambitions échouèrent [9] ; mais, du coup, l’évolution vers un régime parlementaire de collaboration des pouvoirs s’en trouva bloquée.

Mirabeau l’aurait souhaitée, et c’est pourquoi il avait vainement plaidé le droit de dissolution de la Chambre par le Roi, de même que la compatibilité des fonctions de ministre et de député.

Mirabeau fut un personnage-clé de la Constituante, décédé prématurément à la suite d’une vie de débauche [10]. C’était un royaliste de raison autant que de sentiment, que la froideur de la Cour à son égard avait rejeté démagogiquement vers la gauche, position inconfortable pour défendre la monarchie.
- Il pensait qu’une sorte de royauté populaire, rationalisée, lutterait mieux qu’un absolutisme de façade contre le pluralisme issu de la féodalité.
- Il ne croyait pas à la logique de la séparation des pouvoirs. La loi et son exécution, disait-il, ne se peuvent sérieusement isoler l’une de l’autre ; on ne devrait pas cloisonner l’exécutif et le législatif ; le lien entre eux pourrait être un ministère à l’anglaise, politiquement responsable devant l’Assemblée.

Sans doute Mirabeau a-t-il eu l’intuition, dès 1789, du régime parlementaire : repoussée à cette date, l’idée devait en resurgir en 1814, sous une autre monarchie… pour donner des résultats que son inventeur en France aurait probablement constatés sans excès d’enthousiasme.

Huitième novation : le droit de véto

L’autre grande prérogative, la seule vraiment importante, consentie au Roi, était le droit de véto dans la sanction des lois. La Constitution n’avait rendu au Roi ni l’initiative des lois, ni même le pouvoir réglementaire. Le Roi pouvait seulement inviter le Corps législatif à prendre un objet en considération. Il appartenait à l’Assemblée d’interpréter ses propres textes et de prendre les décrets d’application. Elle discuta le droit de véto.

Le débat sur ce sujet fut si vif (douze jours de discussion passionnée, du 31 août au 11 septembre 1789) qu’il laissa une trace profonde dans l’histoire des assemblées politiques : c’est à propos du véto que se cristallisèrent, pour la première fois, les notions de droite et de gauche, appelées à la postérité mondiale que l’on sait.

Or, tant la droite que la gauche concevaient le législatif et l’exécutif comme des forces irréductiblement hostiles.
- La droite ne sut que proposer une intervention du Roi a posteriori, sous la forme d’un véto absolu au texte voté par le Corps législatif.
- Sieyès trouvait l’idée attentatoire à la souveraineté nationale et la refusait entièrement.

En définitive prévalut une solution intermédiaire, le « véto suspensif » qui pouvait, au maximum, différer de six ans l’application d’une loi voulue avec persévérance par les députés. Encore les lois de finance et les lois constitutionnelles se trouvaient-elles dispensées du véto royal.

À première vue, l’arme n’était pas négligeable, notamment en présence de lois urgentes et de circonstance ; mais le Roi, si diminué par ailleurs, pourrait-il en user sans risques ? L’exercice du droit de véto le mettait en brutal conflit avec une Assemblée omnipotente…

Au demeurant, c’est sur le prétexte du véto que se firent les journées révolutionnaires du 20 juin, puis du 10 août 1792, où le Roi fut emporté.

Neuvième novation : un Roi soumis au “pouvoir législatif

Ce Roi, infériorisé face au législatif, était-il véritablement le maître de l’administration et du maintien de l’ordre,comme l’assuraient les textes ?

Là encore, ses pouvoirs paraissaient dérisoires.
- La plupart des administrateurs locaux étaient élus et ne tiraient donc pas leur légitimité du Roi ; celui-ci ne disposait d’aucun agent susceptible de les surveiller ou de les conseiller.
- La subordination au Roi des administrateurs locaux était théorique : ils étaient censés exercer « sous la surveillance et l’autorité du Roi  », qui pouvait annuler leurs actes et les suspendre ; mais il revenait au seul corps législatif, nécessairement informé, de confirmer ou d’infirmer ces mesures ! En cas de désordre, il fallait que l’agitation débordât le cadre du département pour que le Roi puisse intervenir…et toujours sous le contrôle ultime de l’Assemblée.
- Les agents nommés par le Roi, d’autre part, apparaissaient dévalués là où ils subsistaient parce que dépourvus du sceau électif.
- Le Roi était chef des armées ; cependant, il ne pouvait pas nommer à tous les grades, on ne lui en réservait qu’un pourcentage (attitude illogique au demeurant, car s’il était capable de nommer certains officiers, pourquoi ne les nommait-il pas tous ? ). C’est au Corps législatif qu’il revenait de statuer annuellement sur le nombre des hommes et des vaisseaux, les soldes, les règles d’avancement, la discipline, etc.
- Simplement, en ces matières, par exception, le Roi avait l’initiative des lois.

Au résumé, en ce qui concerne les administrateurs et les agents de l’État,
- un droit de nomination très atteint,
- un droit de contrôle très affaibli.

Le Roi, entravé, ne jouissait d’un pouvoir de décision autonome que pour la diplomatie et la sûreté extérieure du royaume. Cela, d’ailleurs, autorisait à en faire, concurremment avec l’Assemblée, un « représentant » (héréditaire) de la Nation ; mais, en fin de compte, il revenait aux seuls députés de déclarer la guerre et de conclure la paix : Louis XVI n’avait que l’initiative de les proposer à leur agrément.

Dixième novation : un Roi exclu du “pouvoir judiciaire

Ajoutons, pour en terminer, que le Roi était très largement exclu du pouvoir judiciaire, lui naguère réputé « source de toute justice », bien que cette justice fût encore fictivement rendue en son nom.

On ne lui concédait même plus le droit de grâce. Il nommait seulement dans les tribunaux un « commissaire du Roi », et cette nomination était viagère.

Conclusion : un Roi au pouvoir très faible

En définitive, la position du Roi était faible et inconfortable. Sans doute lui conservait-on une fonction de majesté :
- il symbolisait la Nation, son effigie apparaissait sur les monnaies,
- il était reçu, avec une relative déférence, par l’Assemblée.

Mais, déjà, on lui ménageait chichement les marques d’honneur : sa liste civile était fixée ne varietur pour la durée du règne ; les députés prenaient l’habitude, à son vif déplaisir, de se couvrir et de s’asseoir lorsqu’il leur parlait, et il n’avait qu’un simple fauteuil à la gauche du président de séance.

En revanche, les députés protestaient lorsque leurs délégations n’étaient reçues à la cour qu’« à un seul battant » !

En pratique, comment les choses se sont-elles passées, et Louis XVI fut-il le Roi de la Constitution révolutionnaire ?

 La pratique constitutionnelle du Roi

Bornons-nous ici, faute de temps, à une simple esquisse. D’évidence, la Constitution a très mal fonctionné d’octobre 1791 jusqu’au 10 août 1792, soit un laps de temps d’à peine dix mois alors que la législature était prévue pour deux ans.

Louis XVI fut-il le roi de la Révolution, ou bien bouda-t-il le nouveau régime ? Les deux thèses s’affrontent.

Louis XVI, roi de la Révolution ?

La personnalité de Louis XVI reste encore, à beaucoup d’égards, énigmatique. Quels furent ses sentiments profonds à l’égard de la Révolution commençante ? Il n’est pas si simple de répondre.

La thèse ancienne et classique, forgée par les partisans de la Révolution, consiste à parler d’une duplicité, d’un double jeu du Roi. Formé par l’ancienne France, « né sous le despotisme » comme disait Mme Roland, il ne pouvait qu’être viscéralement allergique au nouveau constitutionnalisme.

Georges Lefebvre chez les historiens, Maurice Deslandres dans son Histoire constitutionnelle, chez les juristes, tout près de nous, aujourd’hui, Evelyne Lever, très hostile au Roi, reprennent l’antienne [11].

Et pourtant, Louis XVI n’a-t-il pas été, pour un temps du moins, le roi de la Révolution ? On eut beaucoup de mal, lors de son procès, à trouver contre lui des accusations qui tiennent.

Dans de nombreux textes, Louis XVI exprime son adhésion : par exemple,
- dès le 7 octobre 1791, il souhaite, entre le Corps législatif et lui, « une constante harmonie et une confiance mutuelle » ;
- le 14 décembre, il ne paraît pas hésiter à se désolidariser des émigrés : « Représentant du peuple, écrit-il, j’ai senti son injure » ;
- il réitère sa promesse de « conserver fidèlement le dépôt de la Constitution ».

Double jeu, tranche l’historiographie révolutionnaire. Aveuglement d’un roi faible, peu intelligent et prisonnier, répliquent les contre-révolutionnaires, qui déplorent le manque de roi dans ces heures décisives.

La question a été, renouvelée, ces dernières années, dans un sens discutable mais suggestif, par Paul et Pierrette Girault de Coursac, qui ont voué, à leur façon, de considérables efforts à la défense posthume du Roi. Ces auteurs ont d’abord montré, de façon convaincante, que l’éducation du Roi, contrairement à une légende tenace, avait été très soignée. Louis XVI ne fut pas du tout un demeuré ou un ignorant.

Aurait-il été un parfait roi constitutionnel,
- victime de son entourage, de la Reine entre autres, et de faussaires (par exemple, dans la fameuse « armoire de fer  », une forgerie déloyale du ministre girondin Roland) ?…
- Et victime, bien sûr, de l’historiographie, les républicains le disputant aux royalistes dans l’incompréhension de cette attachante personnalité ?

Louis XVI, contre-révolutionnaire

La thèse des Girault de Coursac [12], riche de documentation, de trouvailles intéressantes, d’hypothèses suggestives, n’emporte pourtant pas la conviction. En tous cas, elle incite à approfondir un peu les rapports de Louis XVI et de la Révolution.

L’éducation du Roi, si elle ne fut pas négligée, baigna néanmoins dans une ambiance très fénelonienne, amplifiée des lectures de Domat, de Daguesseau, de l’amitié de M. de Malesherbes… Bainville avait-il tellement caricaturé en évoquant « Télémaque XVI » ?

Ce Bourbon fut-il acquis aux Lumières ? Sans doute n’est-ce pas aussi limpide. Mais il a respiré l’air de son temps.

Bien des textes avérés de lui parlent de la Nation comme entité distincte du monarque, sous-entendant peut-être une adhésion à la souveraineté nationale.
- Dès le 28 mai 1789, Louis XVI a lancé l’expression d’« Assemblée nationale » pour désigner les États, ce qui est au moins curieux.
- Il est sensible à l’opinion ; il sacrifie ses propres idées à « la tranquillité publique » qui lui est chère, ou à « la félicité de la Nation ». C’est une pente où Louis XV, son prédécesseur, ne se serait pas reconnu.

Le jeune Roi ne semble pas avoir été foncièrement hostile à la révolution commençante, non plus, du reste, que celle-ci n’était consciemment hostile au monarque.

Au moins avant Varennes, le Roi a paru collaborer. Il est allé jusqu’à désavouer ceux qui faisaient allusion à sa « contrainte ». Le 14 décembre 1791, il écrivait à l’Empereur :

V.M. ne peut pas douter que c’est de ma propre volonté et librement que j’ai accepté la Constitution.

Quand il exprime ses scrupules, sa résistance est faible : même la Constitution civile du clergé, que le Pape lui demandait de ne pas ratifier, est sanctionnée par lui au bout de six semaines.

On trouve chez le Roi, une tendance, assez troublante, à l’appel au peuple, qu’il manifestera jusque sur l’échafaud : il se méfie des députés, pas de son peuple. [13]

Naturellement, Varennes fut la conséquence de la mauvaise tournure prise par l’application de la Constitution civile du clergé ; le Roi très-chrétien ressent la violence faite à sa conscience.

Sa Déclaration aux Français, du 20 juin, rédigée dans ce contexte, n’est pas très favorable aux constituants, c’est le moins qu’on en puisse dire [14] : on y lit une critique serrée des faiblesses de la Constitution, la dénonciation des « factieux » ; mais il s’agit surtout de dénoncer la mauvaise application du texte et l’affaiblissement de l’exécutif, nullement d’un refus fondamental des nouveaux principes.

Le Roi n’a usé que rarement du véto : quatre fois en dix mois, alors qu’il a sanctionné des centaines de décrets. Il a scrupuleusement respecté les formes :
- le 8 novembre, à propos d’un texte visant “les émigrés ”, c’est-à-dire ses frères et ses fidèles ;
- le 24 novembre, à propos des prêtres réfractaires ;
- le 27 mai 1792, à nouveau sur les prêtres réfractaires (l’Assemblée, ce faisant, tournait l’esprit de la Constituante en statuant une seconde fois dans la même législature sur ce sujet) ;
- enfin, le 6 juin, à propos du camp de fédérés qui le menaçait personnellement.

L’utilisation était parfaitement légale, modérée même ; néanmoins l’Assemblée la supporta si mal qu’elle suscita l’insurrection. Le véto restait une arme trop forte entre les mains d’un monarque trop affaibli.

On remarquera que le Roi s’en était servi à deux reprises sur la question religieuse. Là est sans doute le nœud de l’affaire et le secret du cœur du Roi. Louis XVI, qui n’a jamais songé à abdiquer, a sacrifier son règne sur cette question qu’il estimait cruciale. Il n’a pas oublié qu’il était le Roi très-chrétien, et Jean-Pierre Brancourt a fortement écrit, un jour [15], que

la défense ultime du catholicisme par Louis XVI l’avait condamné à la guillotine en sauvant son éternité.

Une équation impossible

Pour tout dire d’un mot, la conscience de Louis XVI a été confrontée à un double serment :
- celui prêté au sacre de Reims, le 11 juin 1775 [16], et
- celui prêté à la Constitution le 14 septembre 1791 [17].

Imaginer qu’il ait pu préférer le second au premier est difficile à admettre, surtout si l’on se souvient qu’il ne quitta jamais l’anneau du sacre et l’emporta jusque dans sa tombe.

Mais probablement se faisait-il, en bon fénelonien, une idée erronée de la Constitution coutumière  ; en tout cas fort différente de celle de son aïeul Louis XV puisqu’il n’eut rien de plus pressé, à son avènement, que d’anéantir la réforme Maupeou et de rappeler les Parlements.

Crût-il un instant renouer, par-delà l’absolutisme, avec les vieux plaids de la monarchie franque en avalisant la souveraineté nationale ?

Il eut toujours horreur de verser le sang, et souffrit aussi, peut-être, dans les premiers jours de la Révolution, du drame personnel que fut la mort prématurée du premier Dauphin à la mi-juin 1789.

En tout cas, la conversion qui fut la sienne aux derniers mois de son règne atteste de ses sentiments profonds.

Quelques textes pour finir donnent aussi des pistes : dès le 12 juin 1789, il écrivait au Roi d’Espagne Charles IV : « comme chef de la seconde branche » pour protester solennellement contre tous les actes « qui lui ont été arrachés par la force » et dit :

ne pouvoir laisser avilir entre ses mains la dignité royale qu’une longue suite de siècles a confirmée dans sa dynastie.

Dans son manifeste du 20 juin 1791, il déplore

l’impossibilité où le Roi se trouve d’opérer le bien et d’empêcher le mal qui se commet.
(leçon que le Comte de Chambord entendra plus tard).

Et à son ministre Bertrand de Molleville, qui l’a rapporté dans ses mémoires, il confiait :

L’exécution la plus exacte de la Constitution est le moyen le plus sûr pour faire apercevoir à la Nation les changements qu’il convient d’y faire.

Le 7 juillet 1792 encore, Louis XVI déclare à l’Assemblée :

Je viens vous exprimer moi-même que la Nation et le Roi ne font qu’un… L’attachement à la Constitution réunit tous les Français, le Roi leur en donne toujours l’exemple.

On aperçoit peut-être entre ces phrases, à la fois les tentations contradictoires et les lignes de force d’une conduite qui avait sa cohérence, sinon son efficacité.

 Conclusion

Essayons de conclure sur la Constitution de 1791.

Talleyrand, dans le chapitre de ses Mémoires qu’il y consacre, écrit :

la Royauté, telle qu’elle était sortie de l’Assemblée constituante, n’était plus qu’une ombre, et une ombre qui allait chaque jour s’effaçant… [18]

Talleyrand disait juste. La Royauté de 1791 était bien mal bâtie. La première Constitution écrite de la France fut un échec patent. Œuvres d’idéologues novices, trop amoureux de la raison, trop méprisants de l’histoire, trop inexpérimentés, elle ne pouvait prétendre à la durée.

On a souligné par ailleurs l’incompatibilité essentielle entre Constitution et Révolution :
- si on ne sait trop quand commence l’Ancien Régime, on sait bien quand il finit ;
- à l’inverse, on voit quand commence la Révolution, mais on serait en peine de lui assigner une fin : il est illusoire de prétendre figer ce mouvement. À coup sûr, en tout cas, la Révolution ne s’est pas achevée le 14 septembre 1791.

Devons-nous penser pour autant que cette Constitution masquait une république ? Je ne le crois pas personnellement, si ce n’est au sens kantien. Talleyrand parlait à juste titre de « royauté », non de « monarchie ».

La Constitution n’était pas vraiment monarchique, mais elle restait royale. Elle se rangeait dans la nouvelle classification des régimes politiques introduite par le Contrat social de Rousseau, elle était une « démocratie royale ».

Car s’il y a contradiction dans les termes à imaginer une « monarchie démocratique », rien ne s’oppose à des royautés démocratiques dont notre Europe contemporaine est encore remplie.

À cet égard, la Constitution de 1791 inaugurait le modèle, appelé à postérité, qui, entre autres, fut illustré par la doctrine orléaniste de royauté révolutionnaire…

Il est vrai que la France d’Ancien Régime, à son couchant, ne souffrait pas d’un excès d’autoritarisme, mais d’un manque d’efficacité et de moyens ; l’apport politique majeur de la Révolution fut de changer le principe de légitimité, et de substituer au droit divin traditionnel, la souveraineté nationale, puis populaire.

Cette métamorphose a ouvert la porte, beaucoup moins à la liberté, qui est ancienne comme disait Mme de Staël, qu’au despotisme, nous dirions au totalitarisme, qui est bien moderne, hélas !…

Une volonté généraletoujours droite” a remplacé ce Roi, qui devait encore “raison garder” pour exprimer la loi. On est en droit de douter que ce fût un progrès.

 

Voir en ligne : Institut des Sciences Historiques

 

Guy Augé

 

Notes

[1] N’oublions pas le cas, toujours singulier, de la Pologne qui eut, elle aussi, sa première constitution écrite en 1791 ; mais elle ne servit pas de précédent à la France.

[2] Cf. Paul BASTID, Sieyès et sa pensée, nouv. éd., Hachette, 1970. Et plus récemment, Jean-Denis BREDIN, Sieyès, la clef de la Révolution française, de Fallois, 1988.

[3] Mémoires du prince de Talleyrand, publiés par le duc de Broglie, t.1, Paris, 1891, p. 130.

[4] Tout au plus fit-on quelques propositions farfelues, comme de déposer Louis XVI pour le réintroniser aussitôt. Quelqu’un suggéra de l’appeler « Louis ler, empereur des français ».

[5] Les citations de constituants sont empruntées aux Archives parlementaires.

[6] La complexité des références pour pouvoir citer correctement un passage de la Constitution de 1791 est déjà un signe d’inexpérience des constituants !

[7] On trouve le détail de ce débat aux Archives parlementaires, t. IX ; également un résumé emprunté à Galart de Montjoie dans Pierre-Joel de VALMIGERE, Enquête sur la Révolution, Nouvelles éditions latines, 1956, p. 131. « La chaleur que les royalistes mirent dans cette affaire, estime Galart, est au-dessus de toute expression. »

[8] Notons qu’il a peut-être pas là une rupture aussi totale avec le passé qu’on pourrait le penser. Déjà les scolastiques du Moyen Âge, sans parler du courant hétérodoxe des monarchomaques, envisageaient une sorte de souveraineté du populus, et la souveraineté monarchique elle-même, en France, n’a jamais prétendu trouver en soi sa fin, à l’inverse, précisément, des souverainetés nationale ou populaire.

[9] Les députés Blin et Lanjuinais avaient demandé, contre Mirabeau bien sûr, de décréter « qu’aucun membre de l’Assemblée nationale ne pourra obtenir aucune place de ministre pendant la session de l’Assemblée actuelle  ». Mirabeau, ironique, proposa un amendement bornant l’exclusion « à M. de Mirabeau, député des Communes de la sénéchaussée d’Aix  ».

[10] On lira avec fruit la biographie très agréable de Jean-Jacques CHEVALLIER, Mirabeau, un grand destin manqué, 1947.

[11] Georges LEFEBVRE, La Révolution Française, p.204. Maurice DESLANDRES, Histoire constitutionnelle de la France de 1789 à 1870,t. I. Evelyne LEVER, Louis XVI, Fayard, 1985.

[12] Pierrette GIRAULT de COURSAC, L’éducation d’un roi : Louis XVI, Julliard, 1976. Paul et Pierrette GIRAULT DE COURSAC, Enquête sur le procès du roi Louis XVI, La table Ronde, 7982. Pour une discussion, Frédéric BLUCHE, « Un vrai roi constitutionnel ?  », dans Mémoire, 1985, III.

[13] Cf. Jean de VIGUERIE, « Les idées politiques de Louis XVI sont-elles démocratiques », dans Mémoire, 1985, II, p.23.

[14] Marcel REINHARD, dans La Chute de la Royauté : 10 Aout 1792, Gallimard, 1969, a publié de larges extraits de cette Déclaration aux Français (dont on n’est pas certain qu’elle soit entièrement de la main du Roi) : p. 437-451, document II, « Rupture de Louis XVI avec la révolution ».

[15] Cf. Jean-Pierre BRANCOURT, « Entre l’Être suprême et le Dieu des Chrétiens », Mémoire, l986, V, p. 13.

[16] Il est bon de rappeler que le sacre de 1775 fut voulu par Louis XVI contre l’avis de son principal ministre de l’époque, Turgot.

[17] Ce serment était une condition suspensive ou résolutoire du règne pour le Roi constitutionnel.

[18] TALLEYRAND, op. cit., p. 219.

 

Source: Vive Le Roy

mercredi, 31 août 2011

Les effets de la loi

 


On rencontre souvent de ces gens qui s’estiment dispensés d’obéir aux lois sous prétexte qu’elles proviennent d’un gouvernement mauvais. Or, dans la mesure où elles ne s’opposent pas aux commandements de Dieu (voir Question 96), les lois humaines obligent chacun car elles ont pour effet de rendre les hommes bons. Même une loi injuste est bonne relativement, en ce qu’elle développe en nous cette vertu d’obéissance, ciment de toute société humaine. Saint Thomas insiste : « puisque tout homme est une partie de la cité, il est impossible qu’un homme soit bon s’il n’est pas proportionné au bien commun ».

 

 

(Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, La Loi, Question 92.)

Traduction française par M.-J. Laversin, O.P.

Éditions de la revue des jeunes, Société Saint Jean l’Évangéliste, Desclée & Cie. Paris Tournai Rome, 1935.



 Plan d’étude

1. La loi a-t-elle pour effet de rendre les hommes bons ?

2. Les effets de la loi sont-ils de « commander, interdire, permettre et punir », comme dit Justinien ?

 La loi a-t-elle pour effet de rendre les hommes bons ? (Article 1)

Objections

1. Il semble que non. En effet, les hommes sont bons quand ils sont vertueux ; car «  la vertu rend bon celui qui la possède », selon les Éthiques [1]. Mais la vertu est en l’homme l’œuvre de Dieu seul : lui-même « la met en nous, sans nous », comme on l’a établi dans la définition de la vertu [2]. Donc ce n’est pas la loi qui rend les hommes bons.

2. La loi n’est utile à l’homme que s’il lui obéit. Mais le fait même d’obéir à la loi vient de la bonté ; celle-ci doit donc précéder la loi chez l’homme. Ce n’est donc pas la loi qui rend les hommes bons.

3. La loi est faite en vue du bien commun, on l’a dit plus haut [3]. Mais il y a des gens qui se comportent bien en ce qui regarde le bien commun, et non dans leur vie privée. Ce n’est donc pas à la loi qu’il appartient de rendre les hommes bons.

4. Certaines lois sont tyranniques, dit le Philosophe [4]. Or le tyran ne vise pas la bonté de ses sujets, mais seulement son utilité personnelle. Ce n’est donc pas la loi qui rend les hommes bons.

En sens contraire, le Philosophe écrit [5] que « la volonté de tout législateur est de rendre bons les citoyens » [6].

Réponse

Nous avons dit précédemment [7] que la loi n’est pas autre chose qu’une prescription de raison en celui qui commande, par laquelle les sujets sont gouvernés.

Or, c’est la vertu propre d’un subordonné que d’être bien soumis à celui qui le gouverne ; de même constatons-nous que la vertu propre de l’irascible et du concupiscible [8] consiste en ce qu’ils obéissent bien à la raison.

Et de cette manière « la vertu, pour n’importe quel sujet, consiste à être bien soumis à celui qui commande », dit le Philosophe [9].

Or toute loi est ordonnée à être obéie de ses sujets. Aussi est-il évident que le propre de la loi est d’amener ses sujets à ce qui constitue leur vertu propre.

Donc, puisque la vertu est définie : « ce qui rend bon celui qui la possède », il s’ensuit que l’effet propre de la loi sera de rendre bons ceux auxquels elle est donnée, cette bonté pouvant être absolue ou relative.
- Si, en effet, l’intention du législateur tend au vrai bien, qui est le bien commun réglé conformément à la justice divine, il s’ensuit que par la loi les hommes sont rendus bons de façon absolue.
- Si, au contraire, l’intention du législateur se porte vers quelque chose qui n’est pas le bien absolu, mais qui est utile ou agréable, ou contraire à la justice divine, alors la loi ne rend pas les hommes bons absolument mais relativement, c’est-à-dire par rapport à un régime politique donné.

C’est ainsi que l’on trouve du bien même dans les choses intrinsèquement mauvaises ; comme on parle d’un bon voleur, parce qu’il opère d’une manière appropriée à son but.

Solutions

1. La vertu se présente sous deux formes : acquise et infuse, comme on l’a vu précédemment [10].

Pour chacune d’elles, la répétition des actes joue son rôle, mais de façon diverse.

Elle est cause de la vertu acquise ; mais elle dispose à la vertu infuse ; puis, une fois celle-ci possédée, elle la conserve et la développe.

Puisque la loi est donnée pour diriger les actes humains, dans la mesure même où ceux-ci coopèrent à la vertu, dans cette même mesure elle rend les hommes bons.

Aussi le Philosophe dit-il [11] que « les législateurs rendent bons par les habitudes qu’ils donnent ».

2. On n’obéit pas toujours à la loi selon la perfection de bonté qui convient à la vertu, mais parfois par crainte du châtiment ; parfois aussi par le seul motif de la raison, ce qui est un principe de vertu, nous l’avons dit [12].

3. La bonté d’une partie s’apprécie d’après son rapport avec le tout ; c’est pourquoi S. Augustin écrit [13] que « toute partie est difforme quand elle n’est pas accordée à son tout ».

Donc, puisque tout homme est une partie de la cité, il est impossible qu’un homme soit bon s’il n’est pas proportionné au bien commun [14].

Et le tout lui-même ne peut être bien constitué, sinon par des parties qui lui sont proportionnées.

C’est pourquoi il est impossible que le bien commun d’une cité se réalise bien si les citoyens ne sont pas vertueux, tout au moins ceux à qui revient le commandement.

Il suffit toutefois au bien de la communauté que les autres soient vertueux dans la mesure où ils obéissent aux ordres des chefs.

C’est pourquoi Aristote dit [15] que « la vertu du chef est identique à celle de l’homme bon ; mais ce n’est pas vrai d’un citoyen quelconque ».

4. La loi tyrannique n’étant pas conforme à la raison n’est pas une loi à proprement parler. Elle est plutôt une perversion de la loi [16].

Toutefois, dans la mesure où elle possède quelque chose de la raison de loi, elle est ordonnée à rendre les citoyens bons.

Car elle n’a pas raison de loi sinon en tant qu’elle est une prescription du chef à l’égard de ses sujets, et elle tend à ce que les sujets soient bien obéissants.

Ce qui revient à dire qu’ils sont bons non pas d’une façon absolue, mais relativement à un tel régime politique.

 Les effets de la loi sont-ils de « commander, interdire, permettre et punir », comme dit Justinien ? (Article 2)

Objections

1. Cette énumération ne semble pas convenir car, d’après Justinien [17], « la loi est toute ordonnance générale  ». Or commander est synonyme d’ordonner. Les trois autres actes sont donc superflus.

2. L’effet de la loi est de conduire les sujets au bien, nous venons de le dire. Mais le conseil porte sur un bien supérieur à celui du précepte. Il appartient donc davantage à la loi de conseiller que de commander.

3. De même qu’un homme est incité par les châtiments à bien agir, il l’est également par les récompenses. Donc, si l’on met parmi les effets de la loi celui de punir, il faut également y mettre l’acte de récompenser.

4. Le but du législateur est de rendre les hommes bons, comme on vient de le dire.

Mais celui qui n’obéit aux lois que par crainte des châtiments, n’est pas bon.

En effet : « Si l’on agit par crainte servile, c’est-à-dire par crainte du châtiment, alors même que l’on ferait le bien, on n’accomplirait pas bien cette œuvre », dit S. Augustin [18].

Il ne semble donc pas que punir soit le propre de la loi.

En sens contraire, Isidore de Séville écrit [19] :


- Toute loi ou bien permet, par exemple : « que l’homme courageux sollicite une récompense ».
- Ou bien elle défend, par exemple : « il n’est permis à personne de demander en mariage une vierge consacrée ».
- Ou bien elle punit, par exemple : « celui qui aura commis un meurtre sera puni de mort ».

Réponse

De même que la phrase est une sentence de la raison sous forme dénonciation, de même la loi est une sentence de la raison émise sous forme de précepte.

Or le propre de la raison est de partir d’une donnée pour amener à un autre point.

C’est pourquoi, de même que dans les sciences de démonstration, la raison procède de manière à faire admettre une conclusion au moyen de certains principes, ainsi procède-t-elle pour faire adhérer au précepte de la loi par un moyen terme.

Or, les préceptes de la loi portent sur les actes humains, puisque c’est eux que la loi dirige, comme nous l’avons dit [20].

Or il y a trois catégories différentes d’actes humains [21].
- Quelques-uns sont bons selon leur genre, et ce sont les actes des vertus ; à leur égard, on dit que la loi prescrit ou commande, car elle prescrit tous les actes des vertus, selon Aristote [22].
- D’autres actes sont mauvais, selon leur genre, comme les actes vicieux que la loi a pour rôle d’interdire.
- D’autres actes enfin sont indifférents selon leur genre ; la loi a pour rôle de les permettre. On pourrait classer parmi ces actes indifférents ceux qui sont légèrement bons ou légèrement mauvais.

Enfin, c’est par la crainte du châtiment que la loi amène ses sujets à obéir ; et sous ce rapport l’effet de la loi est de punir [23].

Solutions

1. De même que cesser de faire le mal a raison de bien, de même l’interdiction a raison de précepte. Ainsi, en prenant le mot précepte au sens large, on dit d’une manière générale que la loi est un précepte.

2. Conseiller n’est pas l’acte propre de la loi, mais peut être aussi le fait d’une personne privée qui n’a pas à porter une loi. Aussi S. Paul, en donnant un conseil (1 Co 7,12), déclare-t-il : « C’est moi qui le dis, non le Seigneur. » C’est pourquoi le conseil n’est pas nommé parmi les effets de la loi.

3. N’importe qui peut récompenser ; mais punir n’appartient qu’au ministre de la loi, par l’autorité duquel la peine est infligée. C’est pourquoi récompenser n’est pas mis parmi les actes de la loi, mais seulement punir.

4. Du fait que quelqu’un commence à s’accoutumer, par crainte du châtiment, à éviter le mal et à faire le bien, il se trouve parfois amené à agir ainsi avec plaisir et de son plein gré. De cette façon la loi, même par ses châtiments, conduit les hommes à devenir bons.

Il faut maintenant étudier chaque loi en particulier :
- la loi éternelle (Q. 93),
- la loi naturelle (Q. 94),
- la loi humaine (Q. 95-97),
- la loi ancienne (Q. 98-105),
- et la loi nouvelle qui est la loi de l’Évangile (Q. 106-108).
- Quant à la sixième loi qui est la loi du foyer de convoitise, il suffit de se rapporter à ce qui a été dit au traité du péché originel (Q. 81-83).

Notes

[1] II, VI 2 (1106 a 15).

[2] Q. 55, a. 4.

[3] Q. 90, a. 2.

[4] II Pol. VI 13 (1282 b 12).

[5] II Eth. I 5 (1103 b 3).

[6] Dans ce premier article de la question 92, c’est un trait essentiel de la morale thomiste qui est mis en lumière à propos de ta loi : celui d’une morale dont tout le but est de rendre l’homme bon, c’est-à-dire de lui faire réaliser sa vraie destinée, ce pour quoi il est fait. Du fait que l’homme est, comme tout vivant, un être appelé à croître et à grandir dans sa ligne propre, et que celle-ci est caractérisée par la présence de la raison, l’agir moral est la mise en œuvre de cette progression, de cette auto-réalisation de l’homme. De même que tout être est dit bon quand il réalise ce pour quoi il est fait, l’homme est dit bon quand il instaure en lui l’ordre de la raison. Et comme le sens de toute loi est de réaliser cette rationalité, son effet est donc de rendre l’homme bon. Et même, si on applique cela à ta loi nouvelle du Christ, cette finalité se réalise au maximum ; par la grâce l’homme participe à la bonté même de Dieu et par l’amour divin animant celui du prochain, il est fondamentalement bon pour les autres, appelé à les aimer comme lui-même. Par là, la morale thomiste réalise la synthèse de l’idéal chrétien et de la tradition socratique, qui voyait dans la morale et la loi l’art de rendre les hommes meilleurs par la pratique de la vertu.

[7] Q. 90, a. I, sol. 2 ; a. 3 et 4.

[8] Le concupiscible et l’irascible sont dans la synthèse thomiste les deux tendances ou appétits de l’ordre de la sensibilité (ce qu’est la volonté dans l’ordre rationnel), le premier portant sur des réalités perçues par les sens ou représentées par l’imagination comme convenant simplement au sujet désirant, le second étant éveillé par la difficulté à atteindre ces mêmes réalités et exigeant de ce fait une lutte contre les obstacles à la satisfaction du désir.

[9] I Pol. V 9 (1260 a 20).

[10] Q. 63, a. 2.

[11] II Eth I 5 (1103 b 3).

[12] Q. 63, a. 1.

[13] III Conf. 8. PL 32, 689. BA 13, 391.

[14] Voir plus haut le rapport entre la loi et le bien commun (Q. 90, note 3).

[15] III Pol. II 6 (1277 a 20).

[16] Est évoqué ici un problème qui suscitera bien des controverses dans la suite, celui de l’illégitimité d’un pouvoir politique qui ne poursuit plus le bien commun (appelé alors tyrannie) et celui des lois injustes. Ce problème sera précisé à propos de la Q. 96, a. 4.

[17] GRATIEN, Décret I, III, 4. Voir ISIDORE, Etymol V, 19. PL 82, 202.

[18] Contra duas Epist, Pelag. II, 9. PL 44, 586. BA23, 455.

[19] GRATIEN, Décret I, III, 4. Voir ISIDORE, Etymol V, 19. PL 82, 202.

[20] Q. 90, a. 1 et 2 ; Q. 91, a. 4.

[21] Q. 18, a. 8.

[22] V Eth. I 14 (1129 b 19).

[23] Les catégories du “commandé”, “interdit”, ou simplement “permis” sont souvent contestées à notre époque au nom d’une morale personnaliste subjectiviste, où le sujet serait seul maître de ses choix. En axant sa morale sur la rationalité de l’agir, S. Thomas maintient la nécessité de repères objectifs permettant de dire que tel acte doit être accompli, interdit ou permis, Car, comme pour le fonctionnement de la raison théorique, celui de la raison pratique se structure à partir de la possibilité d’une connaissance de l’être des choses, de la réalité qu’est l’homme inséré dans un environnement de relations liées à son être et s’imposant à lui.

 

Source: Vive Le Roy

mercredi, 17 août 2011

Le toast d’Alger du cardinal Lavigerie en 1890

 

Sur le Ralliement de l’Eglise à la République

Afin de préparer les esprits à sa politique de Ralliement de l’Église à la République, le pape Léon XIII charge le cardinal Lavigerie d’une déclaration fracassante. En effet, outrepassant le domaine imparti à son autorité spirituelle, le Pape s’apprête à promulguer l’Encyclique Au milieu des sollicitudes (1892) qui contraint les catholiques à accepter la République athée et persécutrice. Or le Seigneur nous a donné un critère infaillible pour évaluer une politique : « vous jugerez l’arbre à ses fruits ». Plus d’un siècle s’est écoulé et le bilan est désastreux : non seulement la République n’est pas baptisée, mais l’apostasie est générale et les catholiques ultra-minoritaires. En cela, le Ralliement de 1892 préfigure cet autre ralliement de l’Église à l’esprit du monde, le tout aussi calamiteux Concile Vatican II.

 

 Un cardinal populaire et … légitimiste !

Le ralliement improbable du Cardinal à la République

On a beaucoup parlé du cardinal Lavigerie (1825-1892), le fondateur des Pères Blancs qui, à l’automne de 1890, recevant à Alger l’état-major de l’escadre de la Méditerranée, délivra à ses hôtes un surprenant discours de « ralliement » à la République.

Son initiative dérouta quelque peu son auditoire et, dès le lendemain, la nouvelle suscita dans toute la France une vigoureuse polémique. Mais que diable était allé faire dans cette galère l’archevêque d’Alger et de Carthage que l’opinion donnait pour légitimiste ?

Le Cardinal missionné par le pape Léon XIII

La vérité est que le prélat avait eu le malheur de passer par Rome peu de temps auparavant alors que le pape Léon XIII songeait à jeter quelques gouttes d’eau bénite sur le gouvernement français afin de combattre son anticléricalisme et de le rendre fréquentable. Le Pape préparait alors l’Encyclique Au milieu des sollicitudes ― qui devait paraître en 1892 ― dans laquelle il prônait officiellement le ralliement à la République tout en reconnaissant les sentiments anti-chrétiens des dirigeants. Il pensait que l’union des catholiques suffirait à redresser la situation [1].

Pour l’heure et afin de mettre en œuvre son projet, il cherchait l’homme dont il ferait son porte-parole. C’est alors que se présenta devant lui « l’apôtre de l’Afrique », celui qui « après avoir été le plus populaire des Princes de l’Église […] allait devenir l’être le plus honni et le plus discuté. » [2].

C’est en octobre 1890 que notre éminence sollicita une audience auprès du Souverain Pontife afin de l’entretenir des progrès de l’évangélisation africaine et de la croisade anti-esclavagiste qu’il menait alors.

Léon XIII l’écouta attentivement car le développement du catholicisme dans cette partie du monde lui tenait à cœur. Cependant, une idée traversa son esprit. Il prit conscience d’avoir devant lui le messager qu’il cherchait, celui qui ferait des fidèles français des sujets loyaux de la République.

Sur l’apostasie de la France républicaine

Et pourtant, dans ces dernières années du XIXe siècle, les rapports entre gouvernés et gouvernants, sur cette vieille terre monarchique, s’avéraient à la fois complexes et conflictuels. La Révolution et ses suites déplorables avaient laissé leur marque indélébile.

Dans son ouvrage Pour qu’il règne, Jean Ousset met bien en relief la nature anti-chrétienne de l’idéologie animant alors les dirigeants de la France. En 1876 déjà, le sénateur et franc-maçon Étienne Arago (1802-1892) déclarait :

L’Église et la Religion doivent être détruites. […]

Va-t-en, crucifix, qui, depuis dix-huit cents ans, tiens le monde sous ton joug. Plus de Dieu ! Plus d’Église ! Nous devons écraser l’Infâme ; or, l’Infâme, ce n’est pas le cléricalisme, c’est Dieu.

Nous devons éliminer de la France toute influence religieuse, sous quelque forme qu’elle se manifeste. [3]

Cette volonté d’anéantir « toute influence religieuse, sous quelque forme qu’elle se manifeste » était partagée par nombre de républicains et la mise en place de cette politique allait bon train. Les autorités « légales », jour après jour, chassaient Dieu de la sphère publique et renvoyaient les « curés à leurs presbytères ».

Quelques dates sont significatives :
- 1879. Exclusion du clergé des commissions administratives des hôpitaux et des bureaux de bienfaisance ;
- 1880. Suppression des aumôniers militaires. Interdiction aux magistrats d’assister en corps aux processions de la Fête-Dieu. Suppression de l’enseignement religieux dans les examens ;
- 1881. Suppression de l’enseignement religieux dans les écoles maternelles. Sécularisation des cimetières ;
- 1882. Crucifix enlevé des écoles. Suppression des aumôniers de lycées. Enseignement religieux interdit dans les écoles primaires.
- 1883. Interdiction aux troupes de paraître en corps aux cérémonies religieuses ;
- 1884. Suppression des prières à la rentrée du Parlement. Suppression des aumôniers dans les hôpitaux et de l’immunité des clercs quant au service militaire ;
- 1886. Exclusion des congréganistes de l’enseignement public. Organisation de l’école laïque…

Cette escalade préparait l’interdiction des ordres religieux et devait aboutir, en 1905, à la séparation de l’Église et de l’État [4]. Et depuis, l’apostasie continue.

En tout cas, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’attitude de la République ne plaidait pas pour un véritable dialogue et une réelle collaboration.

 Le raisonnement de Léon XIII

Cependant, Rome croyait à l’impossible miracle, sans craindre de jeter les catholiques français dans le plus grand trouble, voire dans la révolte. On privilégiait de la sorte les républicains, convaincus en majorité d’anticléricalisme militant au détriment des monarchistes demeurés fidèles à l’antique devise : Dieu et le Roi.

Le Pape recueillit l’adhésion de la faction libérale, celle qui, déjà, dans les années 1870 avait fait échouer les tentatives de restauration monarchique. Ayant abandonné leur Roi, ils étaient prêts à sacrifier Dieu Lui-même à leur « libéralisme ». Dans ce contexte, la République leur convenait.

En agissant ainsi, le « successeur de Pierre » affaiblissait sa propre autorité dans notre pays.

Léon XIII pensait qu’après la chute du Second Empire puis, quelques années plus tard, la mort du Comte de Chambord, la France usait inutilement ses forces en de vains combats politiques mettant aux prises, selon les circonstances, légitimistes, orléanistes, bonapartistes et républicains.

Ces affrontements, selon le pontife, bénéficiait aux plus radicaux de chaque faction en interdisant aux modérés de se faire entendre et d’accéder aux affaires. Constatant qu’avec le temps, la république avait acquis une réelle légalité, à défaut d’une vraie légitimité, il estimait que c’était sous ses couleurs que les catholiques devaient se ranger.

Comme la doctrine de l’Église déclarait s’accommoder de toute forme de gouvernement, le Pape ne voyait pas pourquoi les catholiques, préoccupés avant tout de la défense des intérêts de la Cité et de la Religion, n’accepteraient pas de sacrifier leurs préférences dynastiques, voire de régime, sur l’autel du bien commun.

 Les failles du raisonnement du Pape

Ce raisonnement n’était pas sans failles.

- En premier lieu, le choix de la forme de gouvernement appartenait à chaque peuple, conformément à ses traditions et son histoire. Il appartenait seulement au « Vicaire du Christ » de veiller à ce que chaque nation, au-delà de son génie propre, respecte et protège les droits de Dieu et les libertés de l’Église. En ce domaine, malgré quelques regrettables défaillances [5], le « Royaume des Lys » s’était montré, siècle après siècle, plus respectueux que tout autre des prérogatives du Saint-Siège. La France d’Ancien Régime n’était en rien une théocratie mais était une royauté religieuse.

- Ensuite, en accord avec la pensée de saint Thomas d’Aquin, les théologiens reconnus approuvaient le choix d’une monarchie « modérée » comme image du meilleur système politique.

- Enfin, les États pontificaux, donnés en modèle jusqu’en 1870, obéissaient aux règles monarchiques. Et je ne parle pas de l’exemple si frappant du Royaume de Dieu.

- De plus, on ne peut qu’être étonné de voir, en l’espèce, un Souverain Pontife user de son pouvoir spirituel, le seul dont il disposait alors, pour régler un problème temporel qui ne relevait aucunement de sa compétence. Ce phénomène se reproduisit ultérieurement à plusieurs reprises. Par ailleurs, le cardinal Pie précisait

L’Église n’absorbera point la puissance de l’État, elle ne violera point l’indépendance dont il jouit dans l’ordre civil et temporel ; elle n’interviendra, au contraire, que pour faire triompher plus efficacement son autorité et ses droits légitimes. [6]
Point n’est besoin de souligner que la République française n’était pas le plus exact soutien de l’« autorité et des droits légitimes » de l’Église !

 La déclaration d’un cardinal obéissant

Léon XIII développa ses arguments devant Monseigneur Lavigerie. Il souhaitait aller vite, entraîner à sa suite l’ensemble du clergé français, à charge pour ce dernier de convaincre les catholiques. Le cardinal tenta de présenter quelques objections mais en vain. On ne lui demandait que son obéissance, c’est-à-dire « de prendre en France l’initiative d’un semblable mouvement.  [7] »

Ce jour-là, comme il est dit plus haut, l’Ordinaire du lieu devait accueillir l’État-major de l’escadre de la Méditerranée, ayant à sa tête le vice-amiral Duperré, accompagné par une quarantaine de hautes personnalités appartenant à l’Armée, à la Magistrature ou à l’Administration de la province. Les choses se déroulèrent comme à l’accoutumée en pareille circonstance. Cependant, à la fin du repas, Monseigneur Lavigerie, embarrassé et persuadé qu’il « allait au suicide » [8] prit la parole. Il déclara notamment :

… L’union […] est en ce moment […] notre besoin suprême, l’unionest aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l’Église et de ses pasteurs, à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute elle ne nous demande pas de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qu’honorent tous les hommes.

Mais quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée, que la volonté d’un gouvernement n’a rien en soi de contraire […] aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu’il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l’adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l’épreuve faite, et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l’honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de nous de sacrifier pour le salut de la patrie … [9]

L’amiral Duperré se contenta de répondre par quelques mots polis, avant que n’éclate la Marseillaise jouée par des élèves des Pères Blancs.

Ce dernier épisode montre d’ailleurs qu’il ne s’agissait pas seulement de se rallier à une “forme de gouvernement” ― ce qui, nonobstant le fait qu’il n’appartenait pas au pape de l’imposer, pouvait n’être pas, dans l’absolu, inimaginable ― mais bien à la Révolution que la Marseillaise symbolisait (et symbolise toujours… ).

À compté de ce jour le Cardinal Lavigerie fut l’homme le plus controversé :


- Pour les radicaux, ennemis de l’Église et de ses ministres, il était un ambitieux ;
- pour les catholiques, conservateurs, il était un transfuge. [10]

 L’impact du toast d’Alger

L’impact du « toast d’Alger » fut considérable.

- La plupart des républicains demeurèrent sceptiques et ne désarmèrent pas.
- Une minorité de catholiques, ceux qui souscrivaient aux thèses libérales [11] ou qui considéraient l’obéissance au pape comme un absolu en tout domaine, approuva le « ralliement » mais le plus grand nombre, clercs et laïcs, manifesta son opposition.

D’aucuns ont rejeté la responsabilité de l’échec de la démarche vaticane sur les excessifs de chaque camp. En fait, il serait plus exact de parler d’ignorance des réalités par la décision pontificale.

Le Saint-Père, emporté par ses illusions, n’eut pas conscience de demander aux catholiques français de se rallier à ceux qui, cent ans plus tôt, s’étaient constitués promoteurs de la révolution et instigateurs ou complices des persécutions.

Parfois, les peuples se souviennent ! Accepter la république revenait à admettre et servir des doctrines contraires aux préceptes de la Religion et renier ainsi plus de mille ans d’histoire nationale.

De plus, la suite des temps l’a bien marqué, l’initiative romaine n’a en rien désarmé les anticléricaux. Les lois sont venues inexorablement, année par année, détruire l’héritage chrétien. Parfois, les circonstances imposèrent des trêves mais ce ne furent jamais que des suspensions d’armes. Aujourd’hui, une seule chose a véritablement changé : le consentement des victimes.

Notes

[1] L’histoire lui a apporté un cinglant démenti.

[2] Cf. : Un grand Français, le cardinal Lavigerie, par le R.P. de Préville - Tolra Éditeurs (1926).

[3] Arago cité par Hary Mitchell in Pie X et la France, p.62, Ed. Du Cèdre, Paris. Cité par Jean Ousset in Pour qu’il règne - Dominique Martin-Morin Ed. Paris. pp. 244-245.

[4] NDLR - En fait, la séparation des Églises et de l’État ! La « loi de 1905 » proclame la séparation de l’État et des « Églises », celles concernées par le Concordat de 1801 et ses modifications du 8 avril 1802 et du 17 mars 1808, soient l’Église catholique, les Églises protestantes (Églises réformées et Églises de la Confession d’Augsbourg) et le Judaïsme (assimilé à une Église).

[5] NDLR - Des défaillances bien mineures, eu égard au nombre de siècles concernés et à analyser dans le contexte de chacune d’elles !

[6] Monseigneur Pie, La Royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ, Partie III, Ch.IV, pp. 247-248.

[7] Un grand Français, le cardinal Lavigerie. Cf. : supra.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] Cf. : Un grand Français, le cardinal Lavigerie, par le R.P. de Préville - Tolra Éditeurs (1926).

[11] Le successeur de Pie IX recueillit l’adhésion de la faction libérale, celle qui, déjà, dans les années 1870 avait fait échouer les tentatives de restauration monarchique. Ayant abandonné leur Roi, ils étaient prêts à sacrifier Dieu Lui-même à leur « libéralisme ». Dans ce contexte, la République leur convenait.

 

 

Source: Vive le Roy

mardi, 07 juin 2011

Groupes réducteurs et noyaux dirigeants (suite et fin)


 Paroles de pape

Après l’annexe précédente, consacrée à un texte de Marc Sangnier, il est bon de citer ici quelques extraits de la lettre encyclique que le Pape, Saint Pie X, consacra aux doctrines sociales du Sillon, et à leur condamnation par l’Église.

Nous avons souligné certains passages, et porté des sous titres en marge, en vue de mieux faire ressortir les rapports avec le plan que nous avons adopté pour notre étude.

Extraits de la lettre encyclique sur le Sillon. Saint Pie X - Pape - 25 Août 1910

….. Le Sillons’égarait. Pouvait-il en être autrement ?

Ses fondateurs, jeunes, enthousiastes et pleins de confiance en eux-mêmes, n’étaient pas suffisamment armés de science historique, de saine philosophie et de forte théologie pour affronter sans péril les difficiles problèmes sociaux vers lesquels ils étaient entraînés par leur activité et leur cœur, et pour se prémunir, sur le terrain de la doctrine et de l’obéissance, contre les infiltrations libérales et protestantes.

Non, la civilisation n’est plus à inventer ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées

Le Sillon a le noble souci de la dignité humaine. Mais cette dignité, il la comprend à la manière de certains philosophes dont l’Église est loin d’avoir à se louer.

Le premier élément de cette dignité est la liberté, entendue en ce sens que, sauf en matière de religion, chaque homme est autonome.

De ce principe fondamental il tire les conclusions suivantes :
- Aujourd’hui, le peuple est en tutelle sous une autorité distincte de lui, il doit s’en affranchir : émancipation politique.
- Il est sous la dépendance de patrons qui, détenant ses instruments de travail, l’exploitent, l’oppriment et l’abaissent ; il doit secouer leur joug : émancipation économique.
- Il est dominé enfin par une caste appelée dirigeante, à qui son développement intellectuel assure une prépondérance indue dans la direction des affaires ; il doit se soustraire à sa domination : émancipation intellectuelle.

Le nivellement des conditions à ce triple point de vue établira parmi les hommes l’égalité, et cette égalité est la vraie justice humaine.

Une organisation politique et sociale fondée sur cette double base, la liberté et l’égalité (auxquelles viendra bientôt s’ajouter la fraternité), voilà ce qu’ils appellent démocratie.

… Et voilà la grandeur et la noblesse humaine idéale réalisée par la célèbre trilogie : Liberté, Égalité, Fraternité

Telle est, en résumé, la théorie, on pourrait dire le rêve, du Sillon, et c’est à cela que tend son enseignement et ce qu’il appelle l’éducation démocratique du peuple, c’est-à-dire à porter à son maximum la conscience et la responsabilité civiques de chacun, d’où découlera la démocratie économique et politique, et le règne de la justice, de l’égalité et de la fraternité.

Ce rapide exposé, vénérables Frères, vous montre déjà clairement combien Nous avions raison de dire
- que le Sillon oppose doctrine à doctrine,
- qu’il bâtit sa cité sur une théorie contraire à la vérité catholique et
- qu’il fausse les notions essentielles et fondamentales qui règlent les rapports sociaux dans toute société humaine.

Cette opposition ressortira davantage encore des considérations suivantes.

- … Au reste, si le peuple demeure le détenteur du pouvoir, que devient l’autorité ? Une ombre, un mythe ; il n’y a plus de loi proprement dite, il n’y a plus d’obéissance …
- … Un ordre, un précepte, serait un attentat à la liberté ;
- la subordination à une supériorité quelconque serait une diminution de l’homme, l’obéissance une déchéance.

Est-ce ainsi, Vénérables Frères, que la doctrine traditionnelle de l’Église nous représente les relations sociales dans la cité même la plus parfaite possible ?

Est-ce que toute société de créatures dépendantes et inégales par nature n’a pas besoin d’une autorité qui dirige leur activité vers le bien commun et qui impose sa loi ?

Le Sillon qui enseigne de pareilles doctrines et les met en pratique dans sa vie intérieure, sème donc parmi votre jeunesse catholique des notions erronées et funestes sur l’autorité, la liberté et l’obéissance.

Il n’en est pas autrement de la justice et de l’égalité. Il travaille, dit-il, à réaliser une ère d’égalité, qui serait par là même une ère de meilleure justice. Ainsi, pour lui, toute inégalité de condition est une injustice ou, au moins, une moindre justice ! Principe souverainement contraire à la nature des choses, générateur de jalousie et d’injustice et subversif de tout ordre social …

Il en est de même de la notion de fraternité, dont ils mettent la base dans l’amour des intérêts communs, ou, par delà toutes les philosophies et toutes les religions, dans la simple notion d’humanité, englobant ainsi dans le même amour et une égale tolérance tous les hommes avec toutes leurs misères, aussi bien intellectuelles et morales que physiques et temporelles.

Or, la doctrine catholique nous enseigne que le premier devoir de la charité n’est pas dans la tolérance des convictions erronées, quelques sincères qu’elles soient, ni dans l’indifférence théorique ou pratique pour l’erreur ou le vice où nous voyons plongés nos frères, mais dans le zèle pour leur amélioration intellectuelle et morale non moins que pour leur bien-être matériel…

… Non, Vénérables Frères, il n’y a pas de vraie fraternité en dehors de la charité chrétienne, qui, par amour pour Dieu et son Fils Jésus-Christ notre sauveur, embrasse tous les hommes pour les soulager tous et pour les amener à la même foi et au même bonheur du ciel. En séparant la fraternité de la charité chrétienne ainsi entendue, la démocratie, loin d’être un progrès, constituerait un recul désastreux pour la civilisation…

… Eh quoi ! on inspire à votre jeunesse catholique la défiance envers l’Église, leur mère ; on leur apprend
- que depuis dix-neuf siècles, elle n’a pas encore réussi dans le monde à constituer la société sur ses vraies bases ;
- qu’elle n’a pas compris les notions sociales de l’autorité, de la liberté, de l’égalité, de la fraternité et de la dignité humaine ;
- que les grands évêques et les grands monarques, qui ont créé et si glorieusement gouverné la France, n’ont pas su donner à leur peuple ni la vraie justice, ni le vrai bonheur, parce qu’ils n’avaient pas l’idéal du Sillon !

Le souffle de la Révolution a passé par là, et nous pouvons conclure que si les doctrines sociales du Sillon sont erronées, son esprit est dangereux et son éducation funeste.

 Que faire, en présence d’un groupe réducteur ?

La corruption idéologique par la forme sociologique du groupe

Mon cher Christian,

Les remarques que tu me fais au sujet des Groupes Réducteurs m’ont bien intéressé. Il serait en effet trop facile de se limiter à l’analyse d’un phénomène social. Il faut encore que cet effort de réflexion nous serve dans la pratique ; qu’il puisse informer utilement nos actes.

Et comme tu le remarques très justement, il n’est que trop courant de voir tomber dans les pièges de la démocratie égalitaire, des personnes pourtant très opposées à ses principes. C’est même, souvent, à la faveur de leurs efforts de restauration sociale, que certains finissent par se faire “réduire”.

Mais je ne pense pas qu’il y ait là une simple inconséquence intellectuelle. Je crois plutôt qu’il s’agit essentiellement d’un défaut de discernement du problème sociologique, souvent négligé au profit du seul combat idéologique. Car ce dernier, pour être essentiel, n’est pas toujours le plus important ni le plus urgent dans l’ordre tactique.

Exemple de la réduction de Madame N., cathéchiste.

C’est cette méprise qui est évidemment à l’origine du « passage à la moulinette » de cette dame catéchiste, Madame N, dont tu me parles.
- Elle est, en fait, tombée dans un piège qu’elle n’a pas vu.
- Elle est allée participer à ce recyclage de catéchiste pour tenter de convaincre ses concitoyennes ainsi que le vicaire qui l’organisait, d’enseigner l’authentique catéchisme catholique, plutôt que les ambiguïtés néo-ariennes du manuel qu’on lui a fait passer.

Intention louable, certes. Mais, que s’est-il passé ?
- Elle est arrivée bardée d’arguments pour défendre la vérité. C’est-à-dire qu’elle a concentré ses énergies sur un faux problème, ou si l’on veut, sur une fin seconde.
- Et elle s’est laissé imposer sans s’en apercevoir la forme sociologique du groupe qui en constitue la fin essentielle .
- On lui a dit :

Madame, nous sommes très respectueux de votre manière de voir. C’est votre opinion. Nous ne vous demandons rien de plus que de respecter aussi celle des autres.

Et elle y a consenti, dans l’espoir de les convaincre. Dès lors elle avait un premier doigt dans l’engrenage. Elle avait accepté l’élément essentiel de la règle du jeu : le libéralisme.
- Aussi ne pouvait-elle plus qu’accepter la suite logique : l’égalité

.

Madame, cette personne ne pense pas comme vous. Elle en a le droit. Si vous voulez qu’elle vous écoute, vous devez la laisser s’exprimer. Son opinion n’a-t-elle pas autant de valeur que la vôtre ?


- Et quand on a bon caractère, c’est tellement plus facile d’accepter le rôle du “chic type”, de la brave dame “sympathique” et “compréhensive” ? Si l’on contredit trop brutalement, que l’on parait mettre en doute la liberté de pensée par l’affirmation d’une vérité objective, si l’on passe pour intransigeant, ne perdra-t-on pas cet espoir qui miroite encore : « convaincre, faire entendre raison ? »
- Et au milieu de cette ronde d’avis, d’opinions, de « remises en cause », comment ne pas se « sentir concerné » ? N’est-on pas obligatoirement “frères” ? Et si le groupe doit élaborer des directions de catéchèse, comment cette dame aurait-elle pu ne pas accepter cette participation fraternelle au travail en cours ? Ne fut-ce que pour mêler un peu de vérité dans tout ce fatras ?
- À partir de ce moment, Madame N. avait plus qu’un doigt dans l’engrenage. Elle y avait les deux bras. Et le reste y est passé. La machine à broyer, savamment manipulée par un petit abbé passé maître dans l’art des dynamiques de groupes, a porté ses fruits de lavage de cerveaux. Madame N. a suivi plusieurs séances.
- Elle y a rendu l’éminent service d’y apporter la contradiction, élément qui est nécessaire à toute dialectique comme le point d’appui est nécessaire au levier.
- Et peu à peu, elle s’est laissée ébranler. Le doute l’a pénétrée. Et elle enseigne aujourd’hui la religion de notre petit abbé, au lieu de celle que l’Église lui avait apprise naguère. En bref, elle s’est fait “réduire”.

Mais il faut bien voir que c’est pour avoir appliqué ses efforts sur un faux problème ; c’est pour avoir couru après des illusions et des ombres que cette dame est tombée dans le puits. Illusion, non pas quant à l’importance du problème des catéchismes modernistes, mais quant au fait de croire qu’il était possible de lutter efficacement contre eux en acceptant le moyen sociologique qui sert à leur propagation.

Dans ce type de réunion, la forme est plus importante que sa finalité apparente

Ce qui est essentiel, devant ce genre de réunion, c’est d’en distinguer la forme et la finalité. Ou si tu préfères, la cause formelle et la cause finale.

- Cette finalité, dans le cas présent, c’est le prétexte de la réunion c’est-à-dire une recherche en matière de catéchèse.
- Mais ce n’est en fait qu’un prétexte, grâce auquel on pourra atteindre une autre finalité plus large et plus générale, qui se traduit dans la forme sociologique de la réunion : c’est la réduction des individus et la manipulation du groupe.

Au regard du combat au service du vrai c’est généralement le problème évoqué comme objet de ce genre de réunion, ce que l’on peut appeler sa cause finale, qui parait le plus important. C’est pourquoi il fait souvent pour ceux qui ont de bonnes intentions, l’effet d’un miroir aux alouettes.

Mais au regard de la transformation révolutionnaire des personnes, de leur comportement, de leurs mœurs, c’est la forme du groupe réducteur qui importe. Quant aux idées, elles se troubleront nécessairement tant que l’on restera enfermé dans le système.

Sur l’attitude à adopter en présence d’un groupe réducteur

C’est pourquoi il faut absolument que tu fasses comprendre à ce Monsieur X, dont tu me parles, que l’attitude qu’il doit adopter à l’égard de ce forum où on l’a invité, n’a rien de fondamental à voir avec le problème vague de la participation, que l’on prétend y étudier. Celui-ci n’est rien de plus qu’un prétexte, une occasion.
- Ce que vise, plus ou moins consciemment, le délégué PSU qui l’organise, ce qu’il veut, c’est « niveler les consciences », forcer les individus à vivre la démocratie égalitaire, à modifier leur manière de voir.
- Son but, c’est de “réduire” les personnes aux dimensions des idéologies de son noyau dirigeant afin de pouvoir les manipuler.
- Et s’il ne le veut pas explicitement lui-même, ceux qui ont conçu et organisé la forme sociologique de ce genre de groupe l’ont voulu pour lui. Aussi, c’est à ce vrai but que Monsieur X doit s’attaquer.

Ce qu’il faut, c’est au contraire
- promouvoir la personne, donc les personnalités, contre la massification démocratique.
- Et pour cela, il faut concentrer ses énergies sur la règle du jeu. C’est elle, et elle seule qu’il faut refuser. Et il faut la refuser jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au martyre.
- Il faut accepter pour cela de passer pour « fou aux yeux du monde », de se faire sortir, d’être persécuté.

Et la plus évidente preuve du fait que le combat réel se situe ici, c’est la violence, la haine farouche, disproportionnée apparemment avec laquelle l’ennemi nous attaquera si nous portons nos efforts sur ce terrain. C’est qu’ici, en effet, il se sent découvert.
- Tant qu’on ne l’attaquera qu’au plan des idées, sans contester le jeu démocratique et égalitaire qu’il a organisé, il se rira de nous. Tout comme Lénine se riait des Russes blancs qui se jetaient dans les Soviets en formation dans l’espoir de les “noyauter”. « Laissez-les faire, disait-il, ils font notre jeu ». Et c’était vrai, puisqu’ils avaient accepté la règle de ce jeu.
- Mais qu’on vienne à refuser cette règle, à contester que l’esprit humain soit en droit de penser ce qu’il veut et de se bâtir son opinion sans aucune autre référence que lui-même, alors plus rien ne va.
- Que l’on vienne à affirmer les hiérarchies comme utiles et nécessaires, et les fureurs se déchaînent.
- Que l’on refuse de croire au mythe d’une fraternité sans objet, alors la violence n’a plus de borne, la persécution n’a plus de frein, la haine n’a plus de limite.

Dès cet instant, de votre position d’adversaire idéologique, peut-être, mais de collaborateur pratique, vous êtes passé à celle d’adversaire total et déclaré, capable de porter au cœur même de la Révolution les coups fatals qui lui ont été si souvent épargnés.

C’est pourquoi, si ton ami, Monsieur X, veut tenter quelque chose, il doit concentrer ses énergies sur le refus total et sans nuances de toute espèce de discussion, tant que celle-ci sera construite sur les bases du groupe réducteur.

Il faut affirmer :
- qu’il y a une vérité ;
- que tout travail sérieux dans un groupe exige que celui-ci comporte une hiérarchie ;
- que certains avis ont plus de poids que d’autres ;
- que la vraie fraternité doit reposer sur des intérêts communs réels ;
- que la gestion de ceux-ci exige un chef et des responsabilités.

Et si ton ami est seul à y voir clair, probablement se fera-t-il “vider” avec perte et fracas. Ce qui est toujours pénible. Mais il aura rendu aux personnes présentes le premier service, et sans doute le seul qu’il pourra leur rendre : il aura dévoilé l’adversaire et sa tactique, et peut-être éclairé et préservé l’un ou l’autre.

Ce résultat ne vaut-il pas ce sacrifice ? Pourquoi nous battons-nous ? Pour un troupeau de moutons sans consistance et sans âme, afin qu’il soit un peu plus à gauche ou un peu plus à droite dans son matérialisme ? Certes non, tu le sais aussi bien que moi. N’aurions-nous sauvé qu’une personne, que nous n’aurions pas perdu notre temps.

Mais on n’est pas toujours seul, avec l’aide de Dieu, si l’on en prend les moyens. Puisque ton ami a encore quelques semaines devant lui, il faut qu’il les emploie à convaincre ceux qui sont le plus facilement accessibles ; et surtout ceux dont les personnalités sont plus fortes. S’il peut n’être pas seul à la première réunion, tout est possible. Celui qui sortira le premier sera peut-être l’animateur. Alors un travail sérieux pourra s’amorcer sur les bases d’un groupe réaliste.

Que faire pour préserver un groupe naissant de la réduction ?

Quant à ton ami Y, je pense que le cas est très différent.
- Tout d’abord, il dispose de plus de temps.
- D’autre part, il semble bien que le noyau dirigeant n’existe pas préalablement, et c’est fondamental.

Si aucune préparation sérieuse n’est faite, inévitablement les généralités vagues dans lesquelles on nagera au départ entraîneront son application en même temps que le libéralisme et l’égalitarisme ambiants provoqueront une première “réduction”.

Mais pour désamorcer et empêcher ce phénomène, il suffit que Y prépare les esprits à une formule de travail réaliste et bien construite. Ce qui suppose l’éducation et l’éveil de quelques personnes capables de constituer la trame d’une hiérarchie naturelle. Surtout lorsqu’il s’agit de gérer un bien commun précis, comme celui de la formation professionnelle qui est proposée ici, le bon sens commun fait accepter facilement une structure hiérarchique et ordonnée.

Dès lors, la bonne terre de l’ordre naturel fera fleurir les personnalités riches ; tandis que la sécheresse du nivellement par le bas ne peut rien engendrer de mieux que ces “cloches bavardes” dont les podiums nous servent quotidiennement les lamentables prônes.

Comme tu le dis, mon cher Christian, le travail ne manque pas. Mais il faut d’abord y voir clair. Si l’intelligence ne guide pas la volonté, celle-ci est vaine.

Et surtout, il faut compter sur Dieu, plus que sur nos propres forces. « Spes in Deo non vana ».

Reçois ici toute mon amitié.

Adrien Loubier

 Naissance spontanée de Groupes Réducteurs sans Noyau Dirigeant préalablement constitué

Un groupe réducteur peut-il préexister au noyaux dirigeant

Mon cher Gérard,

Bien reçu tes critiques et commentaires concernant les Groupes Réducteurs. Dans l’ensemble, je les ai trouvé fort justes, et j’en ai tenu compte.

Il en est une, pourtant avec laquelle je ne suis pas d’accord. C’est celle où tu mets en cause les possibilités de fonctionnement quasi automatique du processus, et l’apparition spontanée des noyaux dirigeants.

En fait tu sembles nier que le processus du groupe réducteur puisse s’amorcer s’il n’y a pas, à l’initiative préalable, un animateur conscient de ce qu’il veut faire. Autrement dit il faut, d’après toi, que le noyau dirigeant existe avant la formation du groupe. Cette remarque est intéressante et très courante. Aussi, je pense qu’un petit développement peut être utile.

En fait, tu as raison, à condition de limiter l’analyse à la technique de groupe méthodique. Mais celle-ci ne constitue qu’un aboutissement, une systématisation d’un phénomène beaucoup plus général : celui de la démocratie égalitaire.

Or c’est à ce phénomène plus général que je me suis attaqué. Et celui-ci est caractérisé par la forme sociologique du groupe, forme qui est ordonnée à la réduction et à la sélection, comme j’ai essayé de le montrer.

La parabole du Sioux et du cheval de fer

Suppose une locomotive à vapeur sur ses rails, au milieu du Far-West, abandonnée là par un mécanicien qui a laissé la chaudière sous pression.

Voici une bande de Sioux qui découvrent le “cheval de fer”. Curieux, ils montent à bord, et touchent à tous les boutons.

En voilà un qui s’appelle Œil de taupe. Moins bon chasseur, mais meilleur bricoleur que les autres, il tire sur la manette du régulateur.
- Ça fait « tchouk-tchouk », et le train démarre tout doucement. Un peu de panique, naturellement ! Il y en a quelques uns qui sautent en marche.C’est une première sélection.
- Mais d’autres restent, trouvent que c’est amusant, la vitesse est grisante.

Celui qui a joué le premier avec le régulateur a bien envie de recommencer.
- Il lui semble bien comprendre que c’est en tirant sur ce « machin-là » qu’on fait avancer le “cheval de fer”.
- Et puis, pendant que les autres bavardent et regardent le paysage, ils n’ont même pas remarqué que c’est lui qui tire sur la ficelle.
- Si ça explose, personne ne pensera même à le lui reprocher ! C’est le sorcier qui prendra, pour n’avoir pas conjuré le mauvais sort.

Et voilà Œil de taupe chef du convoi, lui qui passait pour le plus bête de la tribu…

Nous sommes des Sioux dans un monde rempli de locomotives sous pression

Ma petite fable vaut ce qu’elle vaut. Il faut toujours se méfier des comparaisons. Mais enfin, pour les Sioux que nous sommes, le monde est plein de locomotives sous pression qui ne demandent qu’à démarrer.

Il suffit qu’une bande de braves types montent dedans sous un prétexte quelconque et tripotent les boutons. Il y aura toujours parmi eux un quelconque “Œil de taupe” qui s’apercevra qu’il est plus doué que les autres à ce petit jeu. Et il prendra les commandes du convoi à l’insu des autres, d’autant plus facilement qu’ils se préoccupent bien plus de la raison de leur réunion que de son mécanisme.

Trajectoire syndicale

C’est à ce genre d’expérience que je me suis trouvé mêlé, en témoin impuissant, dans mon entreprise en Mai 68, et je me suis efforcé de la décrire dans Trajectoire Syndicale. Tu te rappelles peut-être de cette lecture, dont nous avons parlé naguère.

Voilà 50 personnes qui ont en commun un bien très réel et immédiat : leur entreprise, leur gagne-pain, leurs dossiers qui les attendent. Elles se trouvent devant un piquet de grève, impuissantes et furieuses. On bavarde. Et finalement, quelques chefs de service, donc des membres de la hiérarchie naturelle de l’entreprise, prennent l’initiative de convoquer tout le monde dans l’arrière salle d’un café.

Mais les chefs de service sont aussi libéraux que leurs ouvriers et leurs techniciens. Ils croient à la liberté de pensée et à l’égalité. Leur “moteur” sera donc la fraternité du nombre, nécessaire pour faire “masse”.

Dès lors, ce que l’on a réuni c’est une “assemblée d’égaux délibérants”.

Il y a simplement erreur au départ. Au lieu d’enfourcher leur cheval pour chasser le bison, les Sioux sont montés dans la locomotive.

À partir de ce moment, on a bavardé, on a commencé à chercher l’opinion moyenne … La sélection a joué … Et quelques petits malins ont tiré sur les ficelles … La locomotive était en marche.

La forme du groupe réducteur conduit à la finalité pour laquelle cette forme a été conçue

Toi qui fais parfois de la philosophie, tu as bien sûr compris où je veux en venir. Ce qu’il faut distinguer ici, c’est la “fin”, et la “forme” :

Unde finis est causa causalitis efficientis, quia facit efficiens esse efficiens : et similiter facit materiam esse materiam, et formam esse formam, cum materia non suscipiat tormam nisi propter finem, et formam non perficiat materiam nisi per finem.

C’est la fin qui fait que la forme est forme, puisque c’est en vue de la fin que la matière reçoit une forme et que la forme perfectionne une matière.  [1]

C’est la finalité de la locomotive, qui est de rouler sur des rails, qui lui a fait donner la forme qu’elle a.

C’est pourquoi le Sioux qui monte sur la plate forme de la locomotive et tire sur la manette, se trouvera spontanément entraîné à subir la finalité pour laquelle a été conçue cette forme.

De même que les braves gens qui acceptent la forme d’assemblée d’égaux délibérants, et la règle du jeu des groupes réducteurs, se trouvent spontanément entraînés vers la finalité pour laquelle elle a été conçue. Même s’ils pensent ou veulent poursuivre une autre finalité.

Les Sioux croyaient chasser le bison ? Et ils roulent sur des rails au gré des chaos du cheval de fer.

Nos braves gens pensaient arrêter une grève en formant un syndicat ? Et ils glissent sur la voie de la Révolution au gré des chaos des assemblées générales.

Il n’y a là rien que de très normal. Cela prouve simplement que bien des contre-révolutionnaires ne sont pas beaucoup plus malins à l’égard des processus de l’ennemi, que nos Sioux en présence du cheval de fer.

De la généralisation des groupes réducteurs

Reste que tu as tout de même raison de réclamer “la personne”. Car en effet, elle existe toujours. Il n’y a pas de phénomène sans cause efficiente.
- Derrière la locomotive, il y a l’ingénieur qui l’a conçue et réalisée.
- Derrière la règle du jeu des groupes réducteurs, il y a ceux qui l’ont conçue et qui lui ont fait pénétrer jusqu’à la moelle de tous les domaines de la vie sociale.

Car nous ne sommes plus au temps des Jacobins, où les groupes réducteurs ne fonctionnaient que dans quelques salons. Aujourd’hui, ils ne sont plus seulement dans les convents maçonniques, ils sont dans la rue, dans le métro, dans l’ambiance du bureau paysage, dans les 0,8% de la formation permanente, sur le petit écran, au coin de la cheminée, au synode, à l’école, au catéchisme, dans l’arrière salle du café ou à la messe, au club méditerranée ou à l’amicale cycliste …

Certes, l’application méthodique et organisée des techniques de groupes par un animateur, préside à beaucoup de ses manipulations.

Mais le fait qu’il n’y ait pas de noyau dirigeant préalablement organisé, n’est pas une garantie de l’absence de danger, bien au contraire. La force des habitudes, le conformisme à l’ambiance sociale actuelle, suffisent largement pour faire adopter le modèle des groupes réducteurs. Et ceux qui négligent l’importance des formes sociales, trébucheront immanquablement sur elles. D’où mon insistance sur ce point.

En attendant une occasion propice à de nouveaux échanges sur ces sujets, je t’adresse ici toute mon amitié.

Adrien Loubier

 Les quatre clignotants

Pour vous aider dans à repérer un stage fonctionnant sur le modèle des groupes réducteurs.

Premier clignotant : LE DÉRACINEMENT

Un stage conçu selon les normes classiques regroupera des cadres de la même société, de la même branche professionnelle ou possédant un caractère commun en rapport avec la discipline professée.

D’autre part, le problème abordé sera de la compétence des stagiaires ou, au minimum, de l’animateur …

Malheureusement, ces remarques de bon sens sont parfois bafouées lorsqu’on cherche de volonté délibérée à créer chez les participants un déracinement.
- On réunira des personnes qui ne se connaissent pas et n’ont aucun point commun, si ce n’est peut-être un certain niveau culturel homogène et
- on les fera parler de sujets qu’ils ignorent totalement : des industriels seront conviés à discuter doctement de l’assolement triennal et des athées devront discourir de la foi …

Plus la situation sera artificielle, meilleur sera le déracinement !

Deuxième clignotant : LE RELATIVISME

Lorsqu’un stagiaire désire se former, il fait appel à quelqu’un de compétent dans le domaine considéré et attend de lui un enrichissement. Le formateur doit donc être directif pour amener son élève au degré de connaissance voulu.

Or, certains stages dits “non-directifs” admettent que chacun possède SA vérité, que l’opinion de M. Untel ou de M. Autretel a la même valeur, car ni l’un ni l’autre n’a le droit d’imposer son point de vue.

Il en résulte une sorte de relativisme libéral, excluant toute vérité absolue.

Troisième clignotant : LA LOI DU NOMBRE

En toute logique, la vérité d’une assertion ne dépend pas du nombre de gens qui y adhérent.

Cependant, si le clignotant précédent (relativisme) préside à l’organisation du stage, il faudra bien dégager de tous ces avis considérés comme équivalents une certaine opinion commune, qui se cristallisera ainsi par le jeu des concessions mutuelles.

De là à envisager cette opinion moyenne comme l’opinion du groupe, à doter ce groupe d’une conscience collective et à le considérer comme un être vivant autonome, il n’y a qu’un pas que les dynamiciens de groupe franchissent allègrement.

Quatrième clignotant : LE POUVOIR NON PERÇU

En situation de formation traditionnelle, le maître est sur une estrade, derrière un vaste bureau, insignes évidents d’une autorité manifeste qui ne cherche pas à se dissimuler.

Or, certains animateurs au contraire, au nom d’une certaine non-directivité, cause et conséquence du relativisme précédemment stigmatisé, se fondent dans le groupe. Participant, parmi les participants, son rôle effacé n’en sera que plus efficace, car au lieu d’imposer son autorité naturelle d’animateur, il manipulera les participants au mépris total de leur personnalité.

Cette dernière attitude est très frustrante car, contrairement aux courants d’air à la mode, l’homme a besoin d’une certaine aliénation pour conserver son équilibre : l’enfant a besoin de parents, le salarié de patron et le stagiaire d’un animateur digne de ce nom.

Vigilance

Certes, nous espérons que les stages que vous avez suivis ou que vous suivrez ne présentent pas concomitamment tous ces critères dangereux, symptomatiques de la dynamique de groupe, mais il convient de se méfier lorsque l’un ou l’autre de ces clignotants s’allumera.

Nous n’avons bien sûr ici décrit que la forme des stages, réservant à chacun d’étudier le fond et la finalité. Il est bien évident qu’un stage de formation aux techniques révolutionnaires, même s’il ne présente aucun des critères repérés ci-dessus, n’en sera pas pour autant moins dangereux, mais il convient d’être circonspect et de flairer le danger d’autant plus sournois qu’il est plus subtile et plus discret.

Les dynamiciens invoquent le caractère inéluctable de l’évolution.
- La nécessité de la mutation étant posée, on en conclut qu’il faut s’y intégrer, s’y adapter : si la réalité change, il faut changer avec elle.
- Il faut entrer dans le jeu de l’adaptation à la société.
- Il faut s’ajuster à l’évolution en cours et même s’y préajuster.

B. DUVERNE

Comment éviter cette désaliénation totale, comment ne pas être cette girouette prête à s’orienter dans le premier courant d’air venu ?

Il n’y a qu’une seule méthode : « Acquérir une formation doctrinale sûre ! ».

Claude MIRBEL

Notes

[1] St. Thomas De principiis Naturae, Des principes de la réalité naturelle.

 

Source: Vive le Roy