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vendredi, 05 janvier 2018

Les fondements philosophiques de la démocratie moderne (Maxence Hecquard) - La nature totalitaire de la démocratie moderne

 
Maxence Hecquard - Les fondements philosophiques de la démocratie moderne, 3e et dernière édition

Maxence Hecquard - Les fondements philosophiques de la démocratie moderne, 3e et dernière édition

Il semble que sur tous les sujets qui concernent aujourd'hui la vie concrète des Français, l'objectif n° 1 de nos politiques est d'ignorer systématiquement l'opinion majoritaire de leurs concitoyens. Les exemples sont nombreux. Citons-en trois : Nicolas Sarkozy passant par-dessus le vote négatif du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, renvoyé devant le parlement et ratifié par lui; l'immigration et le contrôle des frontières; la vote de la soit-disant "loi" sur le "mariage" dit "pour tous"; la loi travail adoptée au 49.3 par Manuel Valls en mai 2016.

La véritable nature de la démocratie moderne est d'être totalitaire.

"La qualité propre de chaque chose... ne lui vient pas du hasard, écrit Platon dans le Gorgias, elle résulte d'un certain ordre, d'une certaine justesse et d'un certain art, adaptés à la nature de cette chose" (Gorgias, 506 d).

Au XIXe siècle, le libéralisme sera le "renoncement à penser la vie humaine selon son bien ou selon sa fin" (Pierre Manent).

L'ordre naturel et divin nié, il ne restait plus qu'un horizontalisme désenchanté, où l'individualisme permettra à chacun de définir le bien selon l'idée qu'il s'en fait et non plus en fonction d'un ordre naturel extérieur qu'il s'agissait de respecter pour réaliser sa fin. Une religion en a chassé une autre.

La démocratie est devenue aujourd'hui une valeur sacrée, une véritable religion. Un moyen et une fin horizontale.

 

Dans un ouvrage passionné, passionnant [...] où toute l'histoire de la pensée politique moderne et contemporaine est citée à comparaître " (P. Magnard), Maxence Hecquard revisite les fondements et la genèse de cette religion séculière. L'antique ordre du monde s'est écroulé. La mort de Dieu, définitive depuis Darwin, fait place à un Etat de droit fondé sur une.. vérité scientifique : le progrès. Qui contesterait un tel régime ? La cohérence remarquable du système apparaît ainsi à l'énoncé de la métaphysique sous-jacente : celle d'un univers en évolution peint par Condorcet et Teilhard de Chardin, mais véritablement pensé par Kant, Hegel et Darwin. La démocratie est le moment politique de ce "progrès". Hasard et liberté, droit et morale, intérêt et bien commun forment désormais autant de couples indissolubles. Le lien social devient essentiellement économique...

 

Source: Présentation du livre sur Amazon

Maxence Hecquard, Les fondements philosophiques de la démocratie moderne (préfaces de Pierre Magnard et Edouard Husson), 2007, 2e éd. François-Xavier de Guibert

Maxence Hecquard, Les fondements philosophiques de la démocratie moderne (préfaces de Pierre Magnard et Edouard Husson), 2007, 2e éd. François-Xavier de Guibert

Dans une video du "Cercle de l'Aéropage", l'auteur de l'ouvrage, Maxence Hecquard, DEA de philosophie (Sorbonne), aborde le sujet du livre avec son préfacier le philosophe Pierre Magnard, professeur émérite à la Sorbonne, et lauréat du Grand Prix de Philosophie de l'Académie française.

 

L'auteur postule que toute politique repose sur une métaphysique dont les hommes politiques, hommes d'action plus que de pensée, sont largement inconscients. Son objet est de faire la lumière sur cette métaphysique obscure, de montrer sa cohérence, et son opposition à celle à laquelle il adhère, étant personnellement aristotélicien et thomiste.

Ses positions ne sont nullement plus “archaïques” que celles de ses adversaires fidèles du “Hasard”, de la “Nécessité” et de l'“Évolution” dont les prédécesseurs sont Epicure, Lucrèce et les présocratiques.

Les orientations métaphysiques possibles ne sont pas en nombre infini et ce sont toujours les mêmes qu'au cours des siècles, les penseurs repensent et reformulent à la mode de leur époque, non sans en tirer des conséquences nouvelles.

 

L'ouvrage, qui comporte 73 points, sortes de monographies réparties en 6 chapitres, augmentés d‘une vaste bibliographie classée et d'un index des noms, pourrait facilement, servir de base à un cours de philosophie en 73 conférences.

 

Dans l'introduction, l'auteur montre que la démocratie “moderne” n'a à peu près rien à voir avec les démocraties antiques (qui respectaient un ordre de la nature extérieur à l'homme qu'il s'agissait de découvrir et auquel chacun devait se conformer. NdCR.)

La première partie intitulée “observer” sera une enquête sociologique, examinant le phénomène “démocratique” dans tous ses détails. Depuis 1945, la démocratie, idéologie des vainqueurs de la seconde guerre mondiale, n'est plus aujourd'hui un régime politique parmi d'autres possibles et acceptables, mais un régime obligatoire à prétentions universelles.

La seconde partie, intitulée “comprendre”, enquête philosophique, consistera à remonter la machine pour en montrer la cohérence et les fondements. Donc, tout commence au XIVe s. avec la grande révolution nominaliste et continue avec Hobbes, Rousseau, Kant et quelques autres. Nous voilà débarrassés de l'idée d'un ordre de la nature voulu par un Premier Moteur intelligent où chaque être a sa finalité propre, et nous pouvons constituer une science purement empirique, libérée de toute perspective théologique, assurant à l'homme une grande maîtrise de la nature. Tout cela ne va pas sans effets pervers qui se développent au cours des siècles : individualisme, liberté laissée à la subjectivité de chacun (la liberté" de définir le bien et le mal chacun selon l'idée qu'il s'en fait du pape François NdCR.), liberté limitée uniquement par l'intérêt de ses semblables et égaux, et par la loi votée par des “représentants”. La loi devient le seul critère de moralité qui ne soit pas subjectif..., et la Démocratie, obligatoire et universalisable, prend le caractère d'une nouvelle religion. Que deviennent, dès lors, les religions traditionnelles et révélées ? Selon Kant, elles sont une sorte de parabole, étape de l'évolution de l'humanité lui permettant de s'élever, par une sorte de décantation, à une religion naturelle universellement intelligible, valable pour le monde entier. Maxence Hecquard n'a pas de peine à montrer le caractère kantien des textes du concile Vatican II sur la liberté religieuse, et du ralliement de l'Église à la religion démocratique. (p.354-369)


Frontispice du livre « Leviathan » de Thomas Hobbes (1651) décrivant l'état moderne. Leviathan - Rex Mundi (Roi de la Terre), le Démiurge, Satan - porte une couronne, il brandit une épée (le symbole du pouvoir temporel), et une crosse (le symbole de l'autorité religieuse). C'est l'essence de la règle de Satan, religieuse, militaire et tyrannique. Au-dessus de Leviathan est une inscription latine du livre de Job (41, 24-25): Non est potestas super-terram quae comparetur ei: "Il n'est sur terre aucune puissance qui lui soit comparable" Dans la pratique, sur le plan social, pour les individus concrets, on aboutit à une société marchande où le conflit entre liberté et égalité ne peut se résoudre, toujours provisoirement, que par la croissance économique permettant de distribuer toujours plus de richesses. L'auteur compare ce système au Léviathan du livre de Job, ce monstre “auquel aucune puissance sur terre ne peut être comparée”, qui a déjà fourni son titre à Hobbes et a toujours été assimilé au Diable. (Source: Librairie catholique)

 

"Saint Albert le Grand, dans son Commentaire de Job III, 8, déclare que le Leviathan symbolise Satan. Saint Thomas l'affirme pareillement dans sa Somme théologique (3a, 8, 7, c.)" (Maxence HECQUARD, Les fondements philosophiques de la démocratie moderne, 3e édition, Pierre-Guillaume de Roux, Préface de Pierre MAGNARD, Paris 2016, p. 422.)

 

De l'érudition, du courage et de l'intelligence il en faut pour écrire un tel livre. Libérée de Dieu, la société (occidentale) s'est jetée dans une nouvelle religion sans spiritualité fondée sur la vérité "scientifique", le "progrès" etc. Revisiter l'histoire de la pensée politique à l'aune de ce constat nous amène aussi bien à Darwin, Lucrèce, Empédocle d'Agrigente qu'à Marx ou Aristote. Mais ce n'est ni lassant ni pédant, Maxence Hecquard utilisant un langage précis et clair, loin du style philosophico-pompeux.

 

Le livre aborde aussi les méfaits de la démocratie, comme le droit d'ingérence militaire ou la religion des droits de l'homme qui se mue en entité d'obédience totalitaire. On dit parfois que la démocratie est le meilleur des régimes...faute de mieux.

 

Source: Commentaires du livre sur Amazon

La video de Maxence Hecquard qui présente son livre :

Extrait :

 

Pierre Magnard : "Ce livre de M. Maxence Hecquard, j'oserai me l'approprier en disant que mes meilleurs livres, ce sont mes élèves qui les ont écrit !

Nous avons en effet dans l'oeuvre de M. Maxence Hecquard un livre désormais incontournable. La démocratie, c'est le leitmotiv de tous nos politiques, moralistes, voire théologiens aujourd'hui, on a droit à cela tous les jours. Mais sait-on seulement ce que le mot veut dire ? Sait-on seulement si la monnaie que l'on fait circuler est en quoique ce soit fiable ?

Je ne trouve dans notre littérature contemporaine qu'un livre qui ait fait la généalogie de l'idée moderne de démocratie à partir de l'Antiquité et qui essaie d'en comprendre aujourd'hui l'usage, le succès, l'imposture. C'est le livre de Maxenxe Hecquard. A l'origine, il y avait une thèse en Sorbonne, que j'avais l'honneur de diriger. Au terme, il y eut bien plus : un livre qui en est à sa troisième édition, car il est devenu l'ouvrage incontournable, l'ouvrage de référence, le seul ouvrage qui nous permette d'y voir clair. Il ne s'agit pas d'un pamphlet, il ne s'agit pas d'un procès de la démocratie; il s'agit de prendre celle-ci dans toute son ancienneté, de la reprendre dans son origine grecque, de retrouver la démocratie athénienne, celle de Périclès, de voir comment elle fut  contournée, dérobée, détournée, subvertie, et de montrer à quelles falsifications elle a pu donner lieu à travers les siècles pour en venir jusqu'à notre actualité.

C'est tous les jours qu'on nous rabat les oreilles de la démocratie par-ci la démocratie par-là. Il faudrait savoir de quoi il en retourne, savoir ce que c'est, et c'est là justement que le travail énorme accompli par Maxence Hecquard, qui de plus a une formation juridique, est très éclairant à ce propos. Je ne vois rien d'autre à comparer.

Par le passé, certes, on peut renvoyer à la Démocratie en Amérique de Tocqueville, qui représenta un moment de la conscience européenne. Mais, hors de cette référence qui reste une référence obligée, il n'y a rien eu qui tira au clair ce prestige qu'exerce encore sur tous les esprits le mot démocratie : quand on a dit démocratie, il semble qu'on ait invoqué la Loi et les prophètes. Au nom de la démocratie on peut tout justifier [NdCR. Ex: la "croisade de la démocratie" de Bush en Irak sur la base du mensonge des fioles de Colin Powell prouvant l'existence d'armes de destructions massives dans ce pays. Depuis, l'emploi du mot démocratie est discrédité aux Etats-Unis]. Ce qui est contre la démocratie est nécessairement diabolique, pour ne pas dire démoniaque, et dès lors la démocratie fait la loi. Mais qu'est-ce que cette démocratie? A entendre les politiciens, c'est sur le mode incantatoire qu'ils invoquent la démocratie. C'est une sorte d'invocation purement verbale. Il faudrait en finir avec cette logorrhée et essayer de penser une bonne fois ce que cela peut être, si nous voulons, nous en 2017, échapper une fois de plus à la subversion qu'on nous impose, au nom d'une sacro-sainte démocratie, dont on ne sait pas ce qu'elle est.

J'ai tenu à préfacer ce livre, cette préface m'honorant, beaucoup plus qu'elle n'honore l'auteur de l'ouvrage." (Pierre Magnard.) 

Maxence Hecquard :

 

C'est une référence désormais universelle. Personne n'ose se dire contre la démocratie. Même nos papes en font l'apologie. Hors, la démocratie, qu'est-ce que c'est ? Lorsqu'on fait une étude de vocabulaire, on s'aperçoit que ce n'est pas qu'une question de politique. Lorsqu'on dit que tel club de tennis n'a pas un accès très démocratique, mais qu'est-ce que cela veut dire? Lorsqu'on dit que tel vêtement, un blue jean, est plus démocratique qu'une cravate, qu'est-ce que cela veut dire? Donc on voit bien que le concept dépasse amplement la sphère politique.

 

La démocratie, aujourd'hui, présente tous les traits de ce que les philosophes ont appelé des idéologies.

 

Une idéologie, selon la définition de Raymond Aron, c'est "un ensemble de propositions de fait et de jugements de valeur". Et effectivement, la démocratie se dit fondée sur un certain nombre de faits. Par exemple: la souveraineté du peuple, le fait que la Révolution française ait été un véritable mouvement populaire, d'un peuple qui souhaitait se libérer des 'tyrans' que constituaient les rois de France. C'est considéré comme un fait historique. Aujourd'hui encore que le peuple dirige, que le peuple peut diriger. Et puis à côté de cela, on constate qu'il y a énormément de valeurs, qui sont des éléments de nature morale, comme le disait Nietzsche, mais qui sont sans rapport direct avec les propositions de fait. Alors qu'est-ce que les valeurs de la démocratie ? Vous les connaissez, c'est 'liberté, égalité, fraternité'. Mais cela va bien au-delà. On va dire aujourd'hui que la rigueur scientifique est une valeur démocratique, que la nature est une valeur démocratique, et on va mettre énormément de choses là-dedans.

 

En réalité, la démocratie est un système de valeurs.

 

Maritain nous dit que (la démocratie) c'est une "philosophie générale de la vie humaine".

Et l'on constate que la démocratie est devenue hégémonique à un moment précis de l'histoire, tout simplement après la Seconde guerre mondiale, en 1945. La démocratie, de fait, devient une référence obligée. Alors, vous connaissez peut-être cette anecdote de la correspondance entre le général de Gaulle et René Cassin et le général de Gaulle ne voulait pas utiliser le mot démocratie, parce qu'il disait "nos militants se méfient de la démocratie." Parce que pour eux, la démocratie, c'était la IIIe république, un régime de corruption, un régime où les gouvernements changeaient tout le temps, et ils se disaient "ce n'est pas une bonne chose de se référer à la démocratie dans le combat que l'on mène contre le nazisme." Et, pourtant, de Gaulle va engager Jacques Maritain (1882-1973) pour rendre ce concept de démocratie populaire. Et Maritain va écrire un livre sur la démocratie, qui va être publié par les services américains, et parachuté en France en 1942 de manière à faire basculer l'opinion, qui à l'époque était majoritairement pétainiste, et pour accoutumer, les Français, notamment un peu catholiques avec ce concept de démocratie. Maritain, vous le savez, sera nommé par de Gaulle, ambassadeur à Rome, et il deviendra très proche du pape Paul VI (1963-1978), et il aura une influence très importante sur le Concile Vatican II. Et donc vous voyez, la démocratie, elle devient hégémonique après la IIe Guerre mondiale.

 

A partir de ce moment-là, sans que personne ne s'y réfère plus, s'y j'ose dire. Alors si on veut aller plus, qu'est-ce qu'il y a derrière cette idéologie ? Parce que l'idéologie, il y a forcément quelque chose derrière, il y a forcément une espèce de conception de la nature, ce que les philosophes appellent une métaphysique, c'est-à-dire une vision du monde. Il est essentiel pour nous de cerner quelle est la métaphysique sous-jacente à la démocratie.

 

Tout d'abord, il faut bien prendre conscience que la démocratie (et je crois que cela fait partie de son essence) est une négation. La Révolution française qui marque en quelque sorte la naissance de la république dans notre pays en Europe et dans le monde, la Révolution française qui donc marque la naissance de la démocratie comme régime hégémonique est une négation. Et la négation de quoi ? Tout d'abord la négation de l'Ancien Régime, une négation de l'Ancien ordre. Une négation de ce que Aristote a appelé les "communautés naturelles". Qu'est-ce que c'était que les communauté naturelles ? Le livre De La Politique d'Aristote, nous explique que le monde s'organise autour des familles, que les familles constituent des villages, que les villages constituent eux-mêmes des Etats, et il y a ainsi un système de poupées russes, si j'ose dire. Et Aristote nous explique que ce sont des créations de la nature. Et tout l'Ancien Régime était organisée autour du respect de ces communautés naturelles qui existaient en tant que telles.

 

La Révolution française va balayer tout cela. Vous le savez tous, ces premières lois consisteront à abolir toutes les associations, à autoriser le divorce, à évidemment nier les nations, et aujourd'hui, force est de reconnaître que la démocratie dans laquelle nous vivons ne reconnaît plus ces communautés naturelles comme des entités juridiques ayant un poids en tant que telles. Vous savez que le mot famille, qui certes, est utilisé légèrement dans le code civil mais n'apparaît pas dans nos constitutions, il apparaît dans certaines déclarations de l'O.N.U., mais de façon extrêmement ténue. Et force est de constater que toute la législation dans les démocraties aujourd'hui est entièrement dirigée, je ne vais pas m'appesantir là-dessus, vous le savez parfaitement, contre les structures familiales, contre les structures de nations. Aujourd'hui, on n'ose même plus parler de nations, c'est suspect. Parce que, qui dit nation, dit nationalisme, qui dit nationalisme, dit extrême-droite, qui dit extrême-droite dit ennemi de la démocratie. Donc vous voyez bien, que toutes ces communautés naturelles ont été combattues par la démocratie. Alors, pour être remplacées par quoi ? Et bien, pour être remplacées parce que les philosophes ont appelé l'individualisme. Qu'est-ce que c'est que l'individualisme ? L'individualisme, c'est précisément n'appartenir à aucune communauté, être un individu. Rousseau nous dit que l'homme est un tout parfait et solitaire, c'est-à-dire qu'il se suffit à lui-même, qu'il n'a pas besoin pour vivre d'appartenir à une famille. Sous l'Ancien Régime, on se définissait essentiellement par l'appartenance à sa famille. C'est pour cela qu'on disait "je suis le fils de Jean", "je suis le fils de Pierre". Et on retrouve cela dans les noms (Peterson, fils de Pierre; Simon Bar-Jona, fils de Jonas). La définition de l'être humain se fixait par l'appartenance à une lignée. Il n'y a plus rien de tout cela aujourd'hui. On choisit son nom, et l'individu né dans une famille, qui très souvent est recomposée, et donc dénuée de toute stabilité. Et l'individu va lui-même fonder plusieurs familles au cours de sa vie, avoir des enfants avec plusieurs conjoints, et ensuite il laissera derrière lui une postérité qui portera ou ne portera pas son nom. Donc la démocratie, en fait, s'adresse (et le régime politique) à des individus et non plus à des communautés.

 

http://www.univ-montp3.fr/pictura/Images/A/1/A1828.jpg Alors, me direz-vous, comment est-ce possible ? Hé bien, Rousseau, et le mouvement des Lumières, nous explique que les communautés naturelles n'existent pas, puisque la nature ne créée par des communautés, mais les hommes sont (c'est tout la peinture de Jean-Jacques Rousseau) nés dans la forêt et vivent dans la forêt.

 

Et un jour ils ont simplement décidé, pour des raisons essentiellement économiques, pour protéger une sorte de propriété qui les arrangeait, ils ont décidé de constituer un contrat. Qu'est-ce que c'est que ce contrat? Ce contrat, c'est un accord, donc c'est de nature contractuelle (qui dit contractuel, cela veut dire un accord commutatif), un accord bilatéral, multilatéral ou où se met d'accord pour respecter un certain nombre de lois, et pour éviter quelque part les conflits.

 

Alors, voilà le système du "Contrat social". Et ce contrat social est souverain.

Qu'est-ce que cela veut dire qu'il est souverain? Cela veut dire que la souveraineté, c'est le fait de ne pas avoir de chef au-dessus de soi. On nous dit que la souveraineté populaire, c'est le peuple qui décide de sa propre loi. Mais il y a là une contradiction profonde qu'on ne relève pas. Si l'on est souverain, on n'a pas besoin de loi. Quand on est souverain, on fait la loi. Donc, si la Souveraineté populaire c'est d'être soumis à la loi que l'on se donne, c'est contradictoire. Pourquoi le peuple, s'il est Souverain, se donne-t-il des lois ? Nous allons voir pourquoi.

Les philosophes nous expliquent que le peuple est souverain, mais tous les philosophes reconnaissent que le peuple ne sait pas gouverner. Montesquieu, le premier nous dit "le peuple est incapable de gouverner les affaires". Soit il va trop vite, soit il va trop lentement. Et, nous dit Montesquieu, il ne sait faire qu'une chose, c'est désigner de bons gouvernants, mais il ne sait pas gouverner lui-même. Et le professeur Magnard a parlé de Tocqueville.

http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRJ08Rnvmi3Xd46HmfW8mlKbxy3-0odjJFf-tDqvN8eDlGTebtQ&t=1 Mais Tocqueville, qui n'a pas étudié la démocratie dans des livres, qui l'a étudiée aux Etats-Unis où elle existait à son époque, nous dit "le peuple est incapable de choisir de bons gouvernants".

 

Ha bon ? Alors, ce "peuple souverain" est incapable de gouverner, il est incapable de choisir de bons gouvernants, comment est-ce que cela fonctionne ?

 

On nous explique : "cela fonctionne en fonction de la représentation populaire", "le peuple choisit". Mais cette représentation populaire, Rousseau la rejette. Rousseau nous dit : "la souveraineté ne peut pas être déléguée".

Ceux qui parmi vous qui ont des enfants savent que la paternité ou la maternité, cela ne peut pas se déléguer. Vous avez des enfants, "vous pouvez leur dire, fais ceci, fais cela, je te donne quelque part la possibilité tout seul sur tel et tel point". Mais vous ne pouvez pas abandonner votre paternité. Si il y a un problème, ils reviendront vers vous pour avoir la solution. La souveraineté c'est exactement la même chose. Vous ne pouvez pas déléguer votre souveraineté, le fait de ne pas avoir de chef au-dessus de vous, vous ne pouvez pas le déléguer à quelqu'un d'autre (c'est ce que nous dit Rousseau).

Il (Rousseau) nous dit de même, "la souveraineté ne peut pas se diviser".

Or, on nous dit que la souveraineté est divisée en pouvoir législatif, en pouvoir exécutif, et en pouvoir judiciaire.

Qu'est-ce que cela veut dire d'être souverain si on n'est souverain que sur un point particulier et pas sur le reste ?

Donc, vous voyez que la démocratie est en réalité pleine de ces contradictions.

 

Tout ce que je vous dis n'est pas très original. Je n'ai pas inventé tout cela. Beaucoup d'autres penseur l'on dit [1], et sans doute beaucoup mieux que moi. Mais je pense qu'il est nécessaire de faire ces quelques rappels pour comprendre ces contradictions.

 

Alors, en réalité, nous savons bien que le peuple ne gouverne pas. Nous savons bien que nous ne gouvernons pas. Nous savons bien que notre pays est gouverné par une élite [2], que cette élite se reproduit. On peut estimer que l'élite est plus ou moins bonne à son poste, mais néanmoins, cela n'est pas un hasard, si tous les hauts-fonctionnaires sortent des mêmes grandes écoles, si tous les capitaines sortent des mêmes écoles, si leurs enfants héritent bien souvent des fonctions de leurs parents, l'élite s'auto-reproduit. C'est un fait, cela a été observé dans tous les pays, et plus particulièrement dans les démocraties. Or, cette élite, elle est intimement convaincue, persuadée de sa supériorité. Elle sait qu'elle gouverne, mais sauf qu'elle doit respecter le jeu démocratique. Elle doit dire "je suis soumise à la démocratie populaire". Et bien souvent, cette élite méprise le peuple. Néanmoins, elle se plie à la souveraineté. Il y a là une sorte de mensonge. Et je crois qu'il ne faut pas hésite à la dire : il y a dans la souveraineté populaire un mensonge. On dit que le peuple gouverne, alors qu'il ne gouverne pas. Alors voilà lorsqu'on observe de façon très superficielle et très rapide ce qu'est la démocratie, voilà à quoi nous arrivons. Nous arrivons à des contradictions, des contradictions logiques, nous arrivons à la négation de tout ordre naturel. Et nous arrivons à une espèce de mensonge. Alors comment expliquer cela ?

 

Il y a une raison à tout cela, il y a une logique à tout cela. La démocratie, nous allons le voir, est extrêmement cohérente au-delà de ses contradictions.

Pour essayer de comprendre ce système, je pense qu'il faut tenter de se mettre dans l'esprit de nos contemporains. Quels sont les choses, les vérités auxquelles nos contemporains croient le plus ? Et bien, je pense que nos contemporains, nous tous, ce qui nous paraît le plus solide, c'est ce que l'on a appelé les sciences, les sciences dures, le CNRS, les laboratoires, la chimie, la physique, toutes ces sciences dites dures qui de fait, ont été absolument indispensables dans le progrès technologique, que nous constatons et qui  sont jugés comme des éléments absolument incontestables du monde moderne.

Or, cette hégémonie de la science n'est pas tout à fait nouvelle. Descartes lui-même dans son "Discours de la méthode" nous dit que les hommes vont se rendre maîtres et possesseurs de la nature. Et au XIXe siècle, on a vu fleurir un espèce de scientisme, c'est-à-dire une sorte d'idéologie, qui mettait les sciences expérimentales au-dessus de toutes les autres, alors que sous l'Ancien Régime, les sciences les plus nobles c'était la philosophie, la théologie, le droit, ce genre de choses.

 

L'épicurisme et le darwinisme, la croyance dans un monde en progrès

 

Alors que nous disent les sciences sur le monde dans lequel nous vivons ?

Charles Darwin 1880.jpg Hé bien les sciences, nous disent, depuis Darwin que le monde est en évolution. Et c'est jugé comme étant une vérité scientifique. Les hommes, dit Darwin, sont arrivés par hasard sur la surface de la terre, ils ont évolué, ils se sont organisés et ils ont connu un certain progrès technologique. Alors, évidemment cette théorie de Darwin correspond à la théorie de Rousseau (le "tout parfait et solitaire d'un homme sylvestre").

En réalité, cette théorie darwinienne qui est jugée scientifique, n'est pas nouvelle. Elle correspond à une philosophie très ancienne, c'est la philosophie d'Epicure (connu par son disciple Lucrèce) qui consiste à dire que le monde est arrivé par le hasard de la concrétion des atomes.

Or, aujourd'hui tout le monde se dit épicurien. Si vous entendez les philosophes qu'on lit dans le journal : Michel Onfray, Luc Ferry, André Comte-Sponville, tous se réfèrent à Epicure. On peut sourire, mais ce sont des philosophes que l'on doit estimer, il me semble, mais ils se réfèrent tout simplement à l'épicurisme, et pas uniquement pour des raisons hédonistes, plutôt pour des raisons cosmologiques. Nous allons y revenir.

 

Epicure a été redécouvert dans un monastère alsacien au début du XVe siècle. Et donc on a lu au travers du manuscrit de Lucrèce Sur la nature des choses, c'est-à-dire sur l'origine du monde; et de fait l'épicurisme est revenu en Occident par la conception du monde. On a commencé par s'interroger sur la question de l'infini du monde, est-ce que le monde, est-ce que le cosmos est infini ? Est-ce qu'avec nos téléscopes nous voyons toutes les planètes, est-ce que derrière la plus lointaine des planètes il y en a encore une derrière ? Est-ce que si nous montions dans un vaisseau spatial qui serait capable d'aller jusqu'à cette lointaine planète, est-ce que l'on peut dire qu'il y en aurait une autre derrière ? Et alors les philosophes ont butté sur cette difficulté qui est une difficulté en fait très ancienne, puisque déjà un ami de Platon, s'y était confronté, Archytas de Tarente, et il disait "le monde ne peut pas être fini parce que je pourrai toujours lancer mon javelot au-delà de la fin du monde". Donc le monde est infini. Et alors, si le monde est infini, nous dit-on, il y a de nombreuses planètes habitées, et de fait, Epicure, Lucrèce, nous disent qu'il y a plusieurs planètes habitées, et cette pluralité des mondes habités, va être très populaire dans la philosophie du XVII ou du XVIIIe siècle. Voyez le grand Emmanuel Kant, qui est l'un des principaux penseurs modernes. Son premier grand ouvrage, Le Traité du Ciel, développe toute une théorie de la pluralité des mondes habités. Et à la fin de sa vie, Kant, je crois en 1797, a écrit un petit traité Sur les lunes, où il reprend sa théorie sur les mondes habités. Et il considérait que toutes les planètes du système solaire étaient habitées. Et plus les planètes étaient proches du soleil, plus les gens étaient frustes, et plus elles étaient éloignées du soleil, plus les gens étaient développés, intelligents. Et, disait-il, les habitants de Vénus sont des singes, et les habitants de Saturne sont des Newton. Vous voyez que toutes ces questions cosmogoniques, sont devenues populaires à partir du XVIe siècle et ont progressé dans l'esprit des philosophes au XVIIe et XVIIIe siècle. Cela va également avec la théorie atomiste, qui va être popularisée par Gassendi au XVIIe siècle, Gassendi qui était professeur au Collège de France. Et avant Gassendi, je crois qu'il faut évoquer également la figure de Giordano Bruno, qui croyait à l'infini du monde, qui croyait à la pluralité des mondes habités, à l'atomisme, également. Donc, vous voyez que la vision, la perception du monde dans lequel du monde a complètement changé à partir de la redécouverte de Lucrèce et d'Epicure. Alors l'univers est désormais infini, il y a des mondes habités en grand nombre. Les êtres sont composés d'atomes qui sont réunis au hasard. Alors évidemment la Genèse est fausse. La première conclusion de tout cela, c'est que la Genèse est fausse. Et de fait, on va effleurer les prémisses du transformisme dès le XVIIe siècle. Cela n'est pas Darwin qui a inventé le transformisme, on y trouve les premières traces chez Vanini, qui écrit au tout début du XVIe siècle dans les années 1610 et il nous explique que les hommes sont issus du perfectionnement de la semence des guenons et des singes. Donc, vous voyez au début du XVIIe siècle, il y avait une théorie transformiste. On en trouve les traces dans Vanini, c'est quelqu'un qui écrit au tout début du XVIIe siècle, dans les années1610, et il nous explique que les hommes du perfectionnement de la semence des guenons et des singes. Et donc, vous, voyez, déjà au début du XVIIe siècle, il y avait une théorie transformiste. Cela se reprit au XVIIe siècle, par (et) les Lumières. Vous avez des gens comme Benoît de Maillet, qui publie de façon anonyme un ouvrage qui s'appelle le Telliamede (1755) (théorie sur l'histoire de la Terre qui influença les naturalistes des Lumières tels Lamarck et Darwin et rompit avec le mythe du déluge biblique. NdCR.), dans lequel il croyait aux sirènes, qu'il y avait des 'hommes marins', et, ambassadeur en Afrique, il colportait toutes les légendes d'Afrique, et il croyait qu'il y avait des 'hommes sylvains' : les hollandais ayant emporté d'Indonésie des Orangs-Outans, il considérait que les Orangs-Outans étaient des hommes sylvains. Et il pensait que les hommes étaient issus d'une certaine évolution. Ce sera repris par Diderot, qui dans Le Rêve de d'Alembert (1769) a des propos transformistes : il propose d'ailleurs, que les hommes s'accouplent aux animaux pour créer des races utilitaires. Il dit par exemple, que si les hommes s'accouplaient aux chèvres, on pourrait faire des domestiques très résistants et très utiles. [Maxence Hecquard précise dans son livre : "Le XVIIIe siècle est ainsi convaincu d'une chose : la Genèse est une fable. Les hommes et les singes ne sont pas si différents". (3e édition, p. 269). NdCR.]

 

Kant, va reprendre ces théories, et expliquer que la nature, en quelque sorte, se déploie, qu'elle progresse. Et comment cela ? Et bien, au hasard. Alors qu'est-ce que c'est que le hasard ? Vous avez dans Aristote, dans La physique, toute une théorie du hasard, qui est très profonde. Aristote dit que le hasard est simplement une causalité que l'on ne peut pas expliquer parce qu'elle est trop fine, elle est trop petite.Par exemple, quand vous jetez un dé, vous ne pouvez pas savoir quelle est la face qui va sortir parce qu'il y a trop de paramètres. Donc, vous ne savez pas si c'est un deux ou un six qui va sortir, parce que cela dépend du mouvement de la main, de la résistance de la table. Donc, c'est en dehors, nous dit Aristote, du domaine de la raison. Et donc, cela peut tout juste faire l'objet de probabilités, d'un raisonnement mathématiques de probabilités. Et le hasard moderne, tel qu'il va être repris par les scientifiques au XIXe siècle, et surtout au XXe siècle, c'est tout simplement cette notion mathématique.

 

Et lorsque Darwin vient nous expliquer, à partir de collections naturalistes de coquillages, l'évolution des espèces par une certaine sélection, il va en quelque sorte valider scientifiquement, la théorie d'Epicure.

 

Auparavant, à l'époque d'Epicure, à l'époque de Gassendi, à l'époque de Diderot, de Kant, c'était des considérations philosophiques, c'était une cosmogonie parmi d'autres cosmogonies. Darwin va marquer cela d'un sceau scientifique, en disant "moi je vous le prouve parce que mes expériences aux îles Galapagos montrent qu'il y a une évolution des espèces". Cela n'est plus une vérité philosophique (je vous rappelle que la philosophie est désormais une science molle), c'est une vérité scientifique, biologique. C'est donc une science dure, c'est donc certain. On ne peut pas mettre cela en doute. Le monde est donc en progrès. Et il provient du hasard.

 

Et donc, au moment de la Révolution française, quelqu'un comme Condorcet, va écrire un livre qui s'appelle L'Esquisse des progrès de l'esprit humain, où il dépeint les étapes de l'évolution humaine. Et la grande différence avec la philosophie d'Epicure, c'est qu'il introduit la notion de progrès. Il dit "demain sera meilleur qu'hier". Et le progrès est accumulation. Et donc cette évolution n'est pas erratique, elle ne va pas vers le désordre ou le chaos. Non, on a des êtres de plus en plus complexes, et on a de plus en plus de rationalités. Or, désormais, l'évolution de l'homme ne se fait plus par son corps, même par son intelligence, elle se fait au niveau de la société, en tout cas dans l'histoire que nous sommes et que les individus peuvent mesurer. Car il est évident que si nous avons des évolutions physiques dans notre corps (on dit que nous sommes un peu plus grands que nos aïeux, c'est possible), mais cette évolution est tout à fait à la marge, et on ne voit pas de grandes différences avec nos aïeux.

 

Donc, l'évolution, désormais, elle est sociale, elle est dans la société. Et si donc, cette évolution est mue par le hasard, comment faire que les hommes s'entendent, pour qu'ils ne s'entretuent pas, pour qu'ils vivent en harmonie ?

 

S'il n'y a plus d'ordre dans la nature, s'il n'y a plus de communautés naturelles, il n'y a plus qu'un seul moyen, et ce moyen c'est la loi. C'est-à-dire l'Etat de droit. Donc, la société est désormais le lieu de progrès de l'espèce humaine. Et le coeur de cette société, c'est la loi qui permet aux hommes de vivre en harmonie, les uns avec les autres. L'Etat de droit est donc en quelque sorte la condition de l'évolution de l'espèce humaine, la condition de son progrès. Et c'est pourquoi, il est si important, comme nous allons le voir.

 

Car, enfin, nous savons bien, que la perfection n'est pas de ce monde. Et nous savons bien que l'Etat de droit n'est jamais parfait. Nous savons que la démocratie est imparfaite et pourtant elle est une obligation morale.

 

Le début de mon exposé s'est ouvert par là. Je vous ai dit qu'aujourd'hui, personne ne pouvait s'opposer à la démocratie, ce serait un crime, ce serait une déviance, ce serait une hérésie. Pourquoi, parce que la démocratie n'est qu'un but à atteindre.

 

La démocratie : un but à atteindre

 

La démocratie n'est qu'un idéal. Et cet idéal n'est jamais atteint. Mais toutefois, cette loi que l'homme se doit de respecter (Kant écrit "agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en lois universelles de la nature"), chacun par sa liberté, va se donner des maximes morales qui peuvent devenir des lois pour l'ensemble des individus. Et la loi va être sacralisée. Ainsi, la démocratie est, finalement, la condition de la liberté, la condition de l'espèce humaine, et finalement, c'est la seule chose qu'il faille respecter. Et c'est pourquoi, la principale valeur de la république, c'est la république elle-même !

 

Mais une fois que l'on a dit cela, ce n'est pas très enthousiasmant pour les peuples. Ce sont des considérations un peu théoriques, un peu philosophiques, notre homme de la rue ne sait pas ce que c'est que l'Etat de droit. Il ne va pas réfléchir de façon très approfondie sur ce que sont les droits de l'homme, sur l'importance de la loi. Alors on appelle à la rescousse la religion. Et c'est Kant lui-même qui le fait

 

La religion appelée à l'aide de la démocratie

 

Kant nous dit que face à l'épreuve du mal, notamment, et pour aider les hommes à respecter la loi, et la morale qu'ils se donnent, la religion (ce qu'il appelle le poème des prêtres), est très utile, essentielle. Il nous dit qu'il y a deux types de religion. Il y a des religions historiques (c'est le christianisme, le bouddhisme, le judaïsme ou l'islam), et toutes ces religions historiques sont très valables, parce qu'elles sont le produit d'une culture, d'une histoire, dans un endroit donné à un moment donné. Mais, nous dit, Kant, il y a une religion supérieure à toutes ces religions, et ce qu'il appelle la foi pure de la raison. Au-delà de toutes ces religions historiques, il y aurait pour Kant une religion de la foi pure de la raison, qui permettrait à toutes ces religions de se réunir, et aux hommes de devenir meilleurs, et de supporter les épreuves de la vie. Et donc, Kant va nous dire - et nous sommes à la fin du XVIIIe siècle -, que la religion est légitime quand elle défend la raison. Et il dit que le royaume de Dieu de la foi rationnelle, ce sera bien difficile de l'atteindre.

 

Et bien aujourd'hui, nous y sommes. Un philosophe comme Jules Ferry nous dit que nous sommes dans une époque formidable où le divin s'humanise et où l'humain se divinise. "Que le divin s'humanise": c'est-à-dire que l'on ramène toutes ces religions historiques à leur substrat rationnel, et "que l'humain se divinise" : c'est-à-dire que les hommes, en utilisant la moralité qui lui donnent, ce qu'il appellent "ces valeurs hors du monde", parce qu'elles ne sont pas produites par la nature, elles sont produites par le coeur de l"homme, Luc Ferry nous dit que l'homme devient comme un Dieu. Et il reprend le mot de Bergson, "l'univers est une machine à faire des dieux".

 

Et voilà le projet de la démocratie, la démocratie va nous permettre d'épanouir notre liberté. Et en permettant à la liberté de faire ce qu'elle doit faire dans les limites de la loi, elle permet à notre espèce de progresser et approche de l'omega du divin. C'est Teilhard de Chardin.

 

Combien de doigts François lève-t-il maintenant ? Amoris Laetitia et la Soumission Ces théories qui sont une acclimatation de la philosophie des Lumières aux religions historiques, au christianisme, par exemple, elles vont rentrer dans ces religions historiques. Et pour la religion catholique, qui est la mienne, que je connais mieux, mon analyse, est que cette philosophie est rentrée notamment au moment du Concile Vatican II, dans la religion catholique. Sous quelle forme ? Précisément, sous la forme de la déclaration Dignitatis humanae, où la religion catholique reconnaît qu'elle n'a pas plus de droit que les autres, et c'est quelque part, faire une sorte de démocratie entre les religions, de manière à faciliter l'identification de la foi rationnelle. Et donc, de fait, l'Eglise bien, souvent aujourd'hui, va devenir le vecteur principal des valeurs de la démocratie. Et c'est pour cela que les papes en parlent et qu'ils parlent tant des droits de l'homme. Et les religions vont prôner une sorte de charité universelle qui sera beaucoup plus puissante pour maintenir la paix entre les hommes, que ne l'est la loi elle-même. Car la loi est sèche, et stricte, alors que la charité est humaine.

 

De la démocratie au mondialisme

 

Parallèlement à la conversion des coeurs, il faut la conversion des nations, car les nations sont antagonistes Pourquoi sont-elles antagonistes ? Parce qu'elles ne sont pas unies par des lois. Parce qu'elles sont indépendantes. Et donc, la démocratie qui existe au niveau des nations doit exister entre les nations.

Et ce projet de paix perpétuelle, est en réalité un projet ancien. Les premiers projets de société des nations datent des légistes de Philippe le Bel, cela a été repris par Sully, par l'Abbé de Saint-Pierre au XVIIIe siècle, et puis Kant lui-même en fera plusieurs livres sur ce thème (il a écrit le livre "Le Projet de paix perpétuelle", et le livre "L'idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique") et il explique que la paix entre les nations est essentielle, car la paix est toujours essentielle à la liberté.

 

Aujourd'hui, on parle beaucoup du "mondialisme", qui n'est rien d'autre qu'un système démocratique entre les nations. Et le projet de paix perpétuelle de Kant, en fait, c'est l'ancêtre de la Société des Nations et de l'O.N.U.. Et de fait, le mondialisme, peut-on dire, en tout cas il le proclame, aurait permis une certaine paix dans le monde depuis la Seconde guerre mondiale. Ce point peut être discuté, néanmoins c'est l'objectif qu'il s'est donné.

 

Du mondialisme au cosmopolitisme

 

Au-delà de cela, et de ce projet de paix entre les nations, en filigrane du mondialisme, il y a une autre idéologie, qui est le cosmopolitisme. Le cosmopolitisme, c'est l'indifférence à la nation. C'est le fait de dire peu m'importe que ma voiture soit japonaise ou espagnole, ou française, ce qui compte c'est qu'elle me plaise, qu'elle est les formes et la couleur que je recherche. Et donc, le cosmopolitisme, c'est une visée peu une vision consumériste du monde. C'est l'idée que tous les individus que nous sommes, peuvent jouir des richesses du monde entier, de chaque nation. Et d'ailleurs, pendant des siècles, le cosmopolitisme a été une coquetterie de riches, en fait. Les cosmopolites, c'était les grands aristocrates, qui pouvait se permettre de voyager, évidemment dans des conditions favorables, et de profiter en fait de toutes les richesses du monde.

 

Et donc aujourd'hui - et c'est ce qu'il y a derrière le tourisme de masse -, que tous et chacun nous pouvons profiter des richesses du monde entier.

 

Le mondialisme s'accomoderait-il de Trump et du Brexit ? Alors je vous laisse juges de savoir si cette démocratie universelle, a produit ce qu'elle avait promis ? A savoir, le bonheur ? Les Lumières nous promettaient le bonheur. L'Ancien Régime, le Moyen Âge n'a jamais promis le bonheur : on ne promettait que la Croix, que le sacrifice. Le bonheur n'était promis que dans l'au-delà.

 

Le projet de paix de la démocratie est un projet du monde. Il s'agit de trouver la prospérité en ce monde, et de rendre les gens heureux en ce monde. Est-ce vraiment le cas ? Chacun d'entre nous peut répondre à cette question.

 

Ce que l'on peut constater c'est que la démocratie, aujourd'hui, en quelque sorte, est en difficulté. Pourquoi est-elle en difficulté ? Précisément en raison de son succès. Parce que les frontières sont tombées, parce que les communautés naturelles ont disparu, les mouvements du monde, entre les gens, entre les pays, sont de plus en plus nombreux et de plus en plus forts.

Et la démocratie se voit contrainte de réunir des éléments de plus en plus hétérogènes. Et c'est la raison pour laquelle elle doit être de plus en plus forte. Il est évidemment beaucoup plus difficile de maintenir la paix sociale lorsqu'il y a des ethnies différentes, des gens de religions différentes dans un pays, des gens qui viennent de tous les horizons, lorsqu'il y a des mouvements migratoires massifs. C'est extrêmement difficile. Donc, on voit bien que la démocratie est condamnée à être chaque jour plus forte, plus policière, plus armée, mais n'est-ce pas dire qu'elle deviendra chaque jour plus totalitaire. Et je terminerai là-dessus, c'était la crainte qu'avait Tocqueville, justement. Et il nous met en garde. Je cite son texte : 

 

http://www.viveleroy.fr/IMG/arton71.jpg "Contre ce despotisme que les nations démocratiques ont à craindre. Ce despotisme serait plus étendu et plus doux, il dégraderait les hommes sans les tourmenter. je vois une foule innombrable, d'hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes, pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leurs âmes, chacun d'eux retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres. Ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine. Au-dessus de ceux-là s'élèvent un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leurs jouissances, et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses, elle les a disposé à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. J'ai toujours cru qu'il ne serait pas impossible à cette sorte de servitude réglée, douce et paisible, de s'établir à l'ombre même de la souveraineté du peuple."

 

Fin de la conférence.

En fin de conférence, Maxence Hecquard ajoute que

 

"la démocratie est quelque part mensongère, et aujourd'hui, si elle est en difficulté, c'est parce qu'elle est un système contraire à la nature, et la nature se réveille. ... On nous a dit que la mondialisation serait la clé, la recette magique de la prospérité et du bonheur des peuples. Aujourd'hui on fait face à un chômage massif, les gens n'arrivent plus à boucler leurs fins de mois: il est normal qu'ils remettent en cause le système qui leur a menti."

Les questions :

 

Question : "Vous avez parlé de l'instrumentalisation de la religion au service de la démocratie empêtrée dans ses contradictions ?"

 

Saint Thomas d'Aquin, Dominicain, docteur de l'Eglise (1225-1274) - Mémoire Maxence Hecquard: Il me semble que l'Evangile prône la liberté, la liberté des enfants de Dieu. Il ne s'agit pas de laisser la liberté à la démocratie. Personne n'a attendu Epicure et Rousseau pour prôner une véritable liberté. Toute la question est de savoir qu'est-ce que c'est que la véritable liberté ?

 

Et donc, la liberté orthodoxe de S. Thomas est de dire que la liberté, c'est le choix des moyens, mais jamais contre la loi de Dieu. Et personne ne nie il n'y aurait pas d'amour s'il n'y avait pas de liberté. Et donc la liberté est un élément essentiel de la nature humaine. Mais il ne s'agit pas d'abandonner la liberté à la démocratie.

 

Question : Churchill a écrit : "La démocratie, c'est le pouvoir des poux de devenir des lions." Quant à Voltaire, il a écrit : "En matière d'argent, tout le monde est de la même religion".

 

M. H. : "La démocratie est en quelque sorte un mensonge, puisqu'elle nous dit : Vous serez dieu, et vous dirigerez". Alors quand Churchill dit vous êtes un poux, mais je vais faire de vous un lion, c'est flatteur, et évidemment, pour les petits que nous sommes, il est flatteur d'être qualifié de souverain. Et c'est d'ailleurs certainement une des raisons de la stabilité de la démocratie. Qui s'opposerait à un régime qui vous dit que vous êtes le chef ?

 

Réponse dans le public : "Ceux qui n'en ont ni le talent, ni l'envie".

 

M. H. : "Certes, mais bon, cela ne les dérange pas. Vous voyez, même si vous ne participez pas au vote et à la démocratie, on vous dit que vous avez les mêmes droits que le président de Renault, ou le chef d'Etat major des Armées. C'est flatteur. Vous n'allez pas vous plaindre. Et certes, c'est un mensonge, vous n'y croyez pas vraiment".

 

Pierre Magnard: "La démocratie, c'est ce que nous voyons tous les jours. C'est ce qui fait que le premier imbécile venu est candidat aux primaires".

 

M. H. : "Et donc je pense que Churchill était démagogue. Ensuite, le second point "en matière d'argent, tout le monde est de la même religion", c'est un des aspects et c'est le dernier chapitre de mon livre, où je dis s'il n'y a plus de communautés naturelles, si l'esprit et la matière sont la même chose, s'il n'y a pas d'ordre dans le monde, qu'est-ce qui reste de commun ? Et bien la matière. La matière, c'est la prospérité, c'est l'économisme, c'est l'argent. Et donc, la démocratie sombre en économisme. Et aujourd'hui, beaucoup de pays se sont convertis à la démocratie, je pense aux pays d'Europe de l'Est parce qu'ils ont espéré qu'adhérer à ce régime, leur procurerait la prospérité". Et de fait, aujourd'hui, la démocratie utilise les richesses pour avancer. Et les mécanismes de redistribution ont des visées essentiellement politiques. Il s'agit de rétablir l'égalité des conditions, l'égalité des moyens de chacun. Donc Voltaire n'a pas complètement tort, mais la seule question est: mais est-ce qu'il n'y a que l'argent dans la vie? Est-ce que nous pouvons réduire notre existence à une dimension monétaire ? Est-ce que l'homme se réduit à la richesse qu'il consomme ?

 

Question : Comment concilier l'homme animal social avec l'individualisme ?

 

L'homme, animal social, c'est la conception d'Aristote. Et cette conception consiste à dire que l'homme ne peut pas être homme véritable s'il n'est pas dans une société. Cela veut dire que si vous êtes seul dans une forêt, vous aurez beaucoup de mal à subvenir à tous vos besoins. Et donc, les hommes ont toujours vécu en communauté. Donc, cette conception aristotélicienne, d'homme comme animal politique, comme animal social, est en soi incompatible avec la conception de Rousseau que j'ai évoquée, qui considère que l'homme, précisément, peut vivre tout seul dans une forêt, qu'il est un "tout parfait et solitaire". Parfait, cela signifie qu'il peut se suffire à lui-même, et s'il est solitaire c'est qu'il ne vit pas en société. Ces deux concepts sont incompatibles. En réalité, il est clair que la conception de Rousseau était une pierre dans le jardin d'Aristote. Alors comment résout-il la difficulté ? Et bien, tout simplement, par le "contrat social".

 

Question : On ne parle pas beaucoup de Dieu, mais le problème de la démocratie, c'est quand même de dire que c'est la loi qui décide de ce qui est bien et mal. On a oublié qu'il y avait une transcendance objective, c'est pour cela qu'on prône la liberté et que c'est totalitaire. Avant, on avait une loi supérieure qu'on respectait. C'est là où l'on a changé. Là, il n'y en a plus. C'est la loi qui décide ce qui est bien et mal. Il n'y aucune limite.

 

M. H. : Vous avez tout à fait raison. Il y a un point que je n'ai pas beaucoup souligné. Je vous ai beaucoup parlé d'Epicure. Et je vous ai dit que la philosophie épicurienne était de mon point de vue sous-jacente aux Lumières, sous une forme ou sous une autre, plus ou moins chez un tel ou un tel. Mais quel est le coeur de la philosophie épicurienne? C'est précisément de dire que le monde s'explique sans l'intervention des dieux, que le monde s'explique par lui-même : il est un tout autosuffisant. Je vous ai parlé de panthéisme, je vous ai dit que la métaphysique sous-jacente à la démocratie était le panthéisme. C'est la même chose que de dire, qu'il n'y a pas un dieu en dehors du monde et qui lui donnerait sa loi.

 

Quand vous dites qu'il y a un dieu supérieur qui nous donne des lois que nous devons respecter, en fait, vous adoptez la perspective traditionnelle qui a été développée par Platon, Aristote, par beaucoup d'autres, qui consiste à dire que le monde ne s'explique pas par lui-même, et qu'on est obligé d'admettre l'existence d'un être premier. Ce que Aristote appelle le "premier moteur", pour rendre compte de l'existence du monde. Et ce premier moteur a donné des règles objectives à ce monde qu'il faut respecter. Et donc, dans l'Ancien Régime, le Roi de France était le lieutenant du Christ. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'il était essentiellement un juge. Il était destiné à trancher où se trouvait l'ordre de la nature, à dire le bon ordre de la nature, c'est de faire ceci : il n'était pas souverain. C'est l'histoire de la triple donation de Jeanne d'Arc, qui consiste à dire que le royaume appartient d'abord à Dieu. Et donc la démocratie, vous avez tout à fait raison de dire que l'essence même du concept de souveraineté populaire, c'est en fait, de ne pas recevoir de loi de Dieu : il n'y a pas de loi supérieure aux hommes.[3]

 

Et d'ailleurs les papes se sont prononcés contre cela. La loi sur le Sillon de Saint-Pie X, qui condamne cela, condamne Marc Sangnier qui en 1907 au Congrès de Rouen avait fait un grand discours où il disait "le pouvoir vient du peuple". Et le pape dit : "cela, ce n'est pas catholique, parce que c'est contraire à l'épître aux Romains de Saint Paul : tout pouvoir vient de Dieu."

 

Je n'ai pas eu le temps ce soir de vous parler de Léon XIII, ce que l'on appelé le ralliement : est-ce qu'il est possible d'imaginer une démocratie chrétienne. Léon XIII, évidemment, a bouleversé le point de vue de beaucoup de chrétiens de son époque. J'ai un petit peu étudier cette question-là, j'en ai fait un paragraphe dans cette nouvelle édition. Je suis convaincu pour ma part que Léon XIII était parfaitement orthodoxe. Ce qu'il a voulu éviter, c'est un fait une guerre civile, notamment en France. Si on prend la lettre de ses encycliques (de Léon XIII), la lettre de Au milieu des sollicitudes, ce que propose Léon XIII, ce n'est pas du tout la démocratie moderne que je vous ai décrite ce soir. Léon XIII commence son exposé en faisant une théorie de la Cité, qui est parfaitement aristotélicienne. Et il dit une chose que plus personne ne dit aujourd'hui : il dit que le premier lien de la société, c'est la religion. Donc, sous-entendu, pour Léon XIII, il ne peut pas y avoir de société unie s'il y a plusieurs religions. C'est fort ! Aujourd'hui, qui peut dire cela?"

Les fondements philosophiques de la démocratie moderne (Maxence Hecquard) - La nature totalitaire de la démocratie moderne

Notes

 

[1] « En décrétant législativement que les hommes naissaient libres par nature et par droit, les révolutionnaires ont fantasmé la nature et attribué au droit ce qu'il ne peut pas faire. On n'est libre que par don et l'on se trompe si l'on croit garantir la pérennité d'un don en décrétant qu'il est naturel ou en en proclamant le droit. Un don est beaucoup plus pérenne que la nature (Si les hommes naissaient libres, c'est que cela se ferait naturellement et il est donc contradictoire de le décréter par écrit. Ce qui est écrit est justement ce qui n'est pas naturel et a besoin de cet écrit pour exister ». (J.M. POTIN, Liberté, Egalité Fraternité, in Le Livre noir de la Révolution française, Cerf, Condé-sur-Noireau 2008, p. 421.)

[2] L'historien Patrice Gueniffey dans son livre Histoire de la Révolution et de l'Empire, explique que les élections de juin 1791 se traduisirent par une forte abstention.

« La participation avait atteint son étiage; elle ne devait plus remonter de façon significative, les consultations organisées les années suivantes,... n'ayant jamais mobilisé plus du cinquième des électeurs. ... En l'absence de votants, le système électif se transforme très vite en un système de cooptation, les uns accédant aux charges que les autres viennent de quitter, et réciproquement. La promotion aux responsabilités se fait en circuit fermé : les fonctionnaires peuplent les assemblées chargées d'élire les fonctionnaires. ...La réalité du système répondait à un besoin, celui de la formation d'une classe politique ... qui soit assurée de la continuité en étant délivrée de l'incertitude inséparable du suffrage universel. Mais l'oligarchie née de ces pratiques n'était pas moins un démenti des attentes. On imaginait en effet avec une certaine ingénuité que la vertu première d'un système électif consistait à assurer le renouvellement permanent du personnel dirigeant et l'élargissement constant de son recrutement. On n'imaginait pas que l'élection puisse conduire à la formation d'une "classe" politique distincte du reste de la société ». (Patrice Gueniffey, Histoire de la Révolution et de l'Empire, Perrin, Collection Tempus, Paris 2011, p. 86-88).

[3] Ce que Jacques Chirac avait résumé dans la formule : "pas de loi morale au-dessus de la loi civile" (Jacques Chirac, Journal du Dimanche, avril 1995.

 

Source: http://christroi.over-blog.com/tag/livres/

mercredi, 04 août 2010

La querelle du droit naturel (V)

 

 Conclusions

Il est temps de conclure. Nous le ferons par quelques séries de remarques.

Tout d’abord, nous voudrions souligner que le droit naturel ne fut pas une simple construction de l’esprit. Aristote décrivait ce qu’il observait dans les Cités grecques de son temps ; ses idées inspirèrent durablement les juristes romains et continuèrent à guider la pratique médiévale. La méthode des juristes en fut marquée : pour les adeptes du droit naturel classique, le droit est une casuistique, une confrontation d’opinions et d’espèces, une recherche patiente. Ce système connut de longs siècles d’utilisation, alors que les déductions légalistes des modernes ne couvrent dans l’histoire qu’une période relativement brève.

Soulignons ensuite que les accusations portées contre le jusnaturalisme moderne ne concernent pas le droit aristotélicien-thomiste :

  • loin d’être un dogmatisme autoritaire immuable, c’est une méthode souple, réaliste, véritablement empirique ;
  • loin d’être une construction idéaliste rivalisant avec le droit positif, c’est une manière sérieuse de fonder l’autorité des lois positives humaines, sans pourtant les ériger en despotes ;
  • loin d’être un subjectivisme étroit, c’est un droit objectivement tiré de la nature ;
  • loin de confondre le droit avec la morale, c’est la doctrine qui précise le mieux l’objet spécifique du droit et le situe à l’intérieur de la morale.

En bref, le droit naturel classique, correctement compris, représente un double dépassement du positivisme et de l’idéalisme, ces deux grandes erreurs dont les philosophies du droit modernes ne sont jamais parvenues à s’affranchir complètement. Et, par là, il demeure d’une singulière actualité.

Guy Augé

Source: Vive Le Roy

lundi, 02 août 2010

La querelle du droit naturel (IV)

 

 Le droit naturel classique

Ces prémisses un peu longues, bien que très résumées, étaient indispensables pour tenter de présenter la doctrine de l’authentique droit naturel des classiques.

Un système juridique peut être caractérisé par l’objet, les sources et le contenu du droit qu’il propose. Voyons ce qu’il en est à cet égard du système aristotélicien-thomiste [10].

Le droit, c’est le juste

Pour Aristote (que saint Thomas reprendra très fidèlement), le droit, c’est le juste (Dikaion, Id quod justum est). Mais qu’est-ce que le juste ?

Dans un premier sens, très extensif, le « juste général » est synonyme de la loi naturelle et participe de la loi éternelle. Saint Thomas nous explique que c’est le plan de Dieu sur le choses, mais nous ne le connaissons point.

Il existe, dans un second sens, une signification spécifique, beaucoup plus intéressante pour le juriste : c’est le « juste particulier », dont l’objet est le bon partage, suum cuique tribuere («  rendre à chacun le sien  »). C’est là une définition très réaliste de l’office du juge et qui permet de bien délimiter le droit par rapport aux disciplines voisines.

Aristote ajoutait que l’essence de la justice était la recherche d’une égalité ou d’une proportionnalité dans le partage : il distinguait la justice distributive (avec une proportion géométrique), de la justice communative (où prévaut la proportion arithmétique), la seconde servant à rétablir les ruptures d’équilibre (notamment dues aux échanges) que la première s’efforçait de réaliser dans sa répartition.

Le juste naturel

Le juste naturel (dikaion phusikon), tire sa source, comme son nom l’indique, en premier lieu et principalement de la nature, de l’observation du monde extérieur. Nous avons déjà expliqué en quel sens cela était concevable : la raison humaine lit le droit dans l’observation de la nature, dans les modèles justes qu’elle offre.

Cependant, si la nature est une source objective et riche, elle n’est pas toujours suffisamment explicite, et elle reste très mouvante. Or, le juge a besoin de solutions fermes, précises, relativement durables. Autrement dit, il a besoin de lois (dikaion nomikon). Car ce serait une grossière erreur de supposer le droit positif (nous ne disons pas le positivisme juridique !) en opposition avec la doctrine du droit naturel : bien au contraire, cette doctrine est probablement la seule a pouvoir donner un fondement satisfaisant à l’autorité des lois humaines.

Les sociétés étant naturelles ont besoin de chefs ; et le rôle des chefs légitimes est précisément de faire des lois, de prescrire des solutions ou de les adapter.

La loi positive est donc dans un rapport de complémentarité plutôt que d’antagonisme avec le juste naturel. Elle s’inspire autant que possible et parfois directement de la nature ; mais très souvent la nature est vague ou indéterminée ; les déterminations du législateur seront donc forcément arbitraires.

C’est pourquoi la doctrine jus-naturaliste ne confère pas aux lois une autorité inconditionnelle : œuvre de la raison humaine, en grande partie, les lois ne sont pas infaillibles ; on ne leur obéit, on ne les applique que si elles sont et demeurent justes.

La loi est un instrument au service du droit qui reste au-dessus d’elle ; aussi est-il toujours possible d’atténuer ou de corriger la loi par l’équité.

On voit bien, par conséquent, que la caractéristique de ce système est son extrême souplesse plutôt que le dogmatisme autoritaire et l’immutabilité dont on lui fait généralement reproche. On pourrait assez exactement parler à son propos d’empirisme organisateur. Et il n’est pas surprenant qu’il ait heurté, par une certaine imprécision qui lui est propre, le besoin de certitude, le systématisme et le mathématisme des modernes.

L’essence et le contenu du droit

Les divergences se retrouvent aussi quant à l’essence du droit, quant à son contenu.

Le mot « droit », dans notre langue moderne, s’est substantivé ; pourtant, à l’origine, dikaion est un adjectif ; les Romains, de même, parlaient du justum, de l’id quod justum est, « cela qui est juste ». La grammaire ici est expressive, car pour les classiques le droit est une valeur à chercher plutôt qu’un ensemble de règles données par avance. Le juste, c’est la recherche de la bonne solution, appliquée à chaque cas concret, hic et nunc , accordée à l’espèce comme l’adjectif à son substantif [11].

Il n’existe donc pas, à proprement parler, de règles expresses de droit naturel, et le droit naturel ne se confond pas avec les lois, ni même, en son sens rigoureux, avec la loi naturelle : saint Thomas, dans la Somme théologique, consacre tout un traité aux lois ; mais ce n’est pas là qu’il nous parle du droit : il y consacre un autre traité, nettement distinct [12].

Le droit naturel classique ne prétendait nullement revêtir une forme déductive, une rigueur scientifique ; il restait l’art des prudents, il s’exerçait dans le contingent.

Notes

[10] Les deux sources essentielles de la doctrine classique sont L’Éthique nichomaquéenne d’Aristote, livre V, et le De Jure et justifia de saint Thomas, S. th. II a II ae, qu. 57 sq. On trouvera des références détaillées dans les ouvrages visés par la note (1).

[11] Cf. Michel VILLEY, « Une définition du droit », dans les Archives de philosophie du droit, 1959, p. 47-65.

[12] Le traité des lois prend place dans la Ia II ae (qu. 90 et suiv.), alors que le traité du droit et de la justice se situe dans la IIa II ae (qu. 57 sq.). C’est l’erreur de trop nombreux interprètes que de vouloir chercher la pensée de saint Thomas sur le droit en consultant ce qu’il écrit de la loi.

Source: Vive Le Roy

vendredi, 30 juillet 2010

La querelle du droit naturel (III)

 Les fondements du droit naturel classique.

Une philosophie classique soumise au réel mais avide de connaître son extraordinaire diversité

Si l’idée de droit naturel paraît tellement impensable à Kelsen et à la plupart de nos contemporains, c’est dans la mesure où ils raisonnent sur des postulats qui se sont dégagés précisément contre l’ontologie d’Aristote et de saint Thomas.

Ayant, arbitrairement, réduit la nature à la matière et au déterminisme des lois « physiques », les modernes se sont ensuite évidemment trouvés incapables d’en tirer du devoir-être, des normes et du juste.

La philosophie classique avait de la nature une perception très différente : au lieu de plier le réel aux exigences de la logique, aux catégories quantitatives d’une pensée mathématique, elle jetait sur le monde extérieur un regard plus naïf et plus réceptif.

La nature des classiques affecte des dimensions cosmiques, autrement plus amples que l’étroite nature humaine que certains modernes consentent encore plus ou moins à prendre en considération. Elle englobe tout ce qui existe, non pas simplement les aspects matériels, mais l’intégralité du complexe humain, corps et esprit, les institutions sociales, les familles, les groupements d’affaire, les Cités…

Pour Aristote, toutes ces choses sont “naturelles”, éclosent en quelque sorte comme des plantes, naturellement, alors qu’elles passent pour être artificielles et conventionnelles aux yeux des modernes adeptes du contrat politique ou social.

En outre, cette nature aristotélicienne-thomiste recèle de la beauté, de l’harmonie, de l’ordre, des valeurs, bref des causes finales.

La nature de l’homme : c’est sa fin

À côté des êtres singuliers qui sont la réalité première, apparaissent des formes, des essences générales, substances secondes dégagée par abstraction et qui constituent les universaux de la fameuse querelle ; viennent enfin les causes finales, car les mouvements des êtres ont une signification qui les valorisent.

Il existe donc bien, dans le cadre de cette nature cosmique globale, une « nature de l’homme », mais c’est sa fin, c’est son épanouissement ultime. De telle sorte que cette nature qui est un terme, un devenir, nous ne pouvons que l’ignorer dans sa perfection, dans son achèvement.

Une approche inductive et objective et non déductive et subjective

Pour chercher l’ordre naturel, c’est du monde visible que partent les classiques et ce qu’ils rencontrent, c’est l’homme social, concret, divers, changeant parce qu’il est libre. Saint Thomas nous dit explicitement [7] que la nature humaine est muable (natura hominis est mutabilis).

Cependant, la diversité du réel nous offre un terrain de recherche et d’expérimentation, elle permet de reconnaître des modèles justes, c’est-à-dire réussis, des exemples à poursuivre, des échecs à proscrire.

Et alors il devient possible de puiser un droit réellement objectif à travers l’observation de cette riche nature. Sans doute est-ce l’esprit de l’observateur qui aura à reconnaître les modèles justes ; mais l’esprit ne les tirera pas de lui-même, de quelque connaissance innée ; c’est tout de même à la nature extérieure qu’il empruntera, qu’il se référera.

Il reste que tout cela implique des postulats initiaux assez nets :, ce qui ne va pas sans l’idée de Dieu [8] et

  • la négation de l’absurdité du monde
  • une suffisante confiance dans la connaissance humaine pour qu’elle reste apte à connaître de ces valeurs naturelles [9].

Notes

[7] Somme théologique, II a II ae, qu. 57, art. 2.

[8] Le Dieu des philosophes, d’ailleurs, davantage que le Dieu de la Révélation : Aristote n’était pas chrétien, mais il était religieux.

[9] En dépit de la tache originelle. Selon l’augustinisme, la déchéance adamique était trop grande pour permettre autre chose qu’un positivisme divin.

Source: Vive le Roy

mardi, 27 juillet 2010

La querelle du droit naturel (II)

 

  La vision corrompue du droit naturel et sa critique.

Nous comprenons, aujourd’hui encore, le droit naturel, non pas à la manière d’Aristote et de saint Thomas, mais en héritiers du nominalisme et des doctrines modernes, ce qui implique une double déviation sur le sens de « droit » et sur celui de « nature ».

La conception nominaliste du droit naturel

Pour le nominalisme, en effet, seuls les individus sont réels et les concepts n’ont pas d’existence propre.

Le droit n’a donc plus de fin spécifique ; il n’est qu’un ensemble de règles ou de lois et se définit par cette forme légaliste plutôt que par son objet.

Quant à l’idée de nature, elle a subi une réduction un aplatissement, un appauvrissement redevables surtout, semble-t-il, à la conception dualiste de Descartes opposant la res cogitans à la res extensa, l’esprit à la matière, le corps à l’âme. De là cette vision d’une nature matérialiste, quantitative, mécaniste, d’où l’on serait bien en peine de tirer quelque droit.

Que va donc désigner, dans ces conditions, l’expression “droit naturel” ?

Un ensemble de règles idéales, immuables, tirées de la raison de l’homme exclusivement ou d’une définition a priori de l’essence de la nature humaine individuelle. Ces règles idéales s’opposeraient, plus ou moins selon les circonstances, au droit positif, autre corps de règles posées par le législateur, et pourvues, quant à elles, de la sanction étatique.

La conception moderne du droit naturel

Parfois aussi, on qualifie de naturel un droit sacral tiré des Écritures et de la Révélation : c’était là une vieille tentation de l’augustinisme du haut Moyen âge, contre laquelle est venue réagir, précisément, saint Thomas d’Aquin, mais qui n’a jamais totalement disparu ; contre le thomisme, elle devait alimenter, à partir des XIVe-XVe siècles, le courant nominaliste franciscain, la réaction luthérienne et même, dans une certaine mesure, la scolastique espagnole tardive de Suarez, Vitoria, Molina au XVIe siècle, et le néo-thomisme contemporain.

Le droit naturel sacral, définitivement laïcisé par Grotius, Pufendorf et Wolf, allait, en effet, rejaillir sur la renaissance thomiste de la fin du XIXe siècle : l’influence est très sensible, par exemple, chez un Taparelli d’Azeglio, auteur d’un code de droit naturel, finalement beaucoup plus wolfien et suarezien que véritablement thomiste.

Les faiblesses de la conception moderne du droit naturel

Or, à définir de la sorte le droit naturel, on l’expose à une série de critiques graves qui expliquent la désaffection dans laquelle il est tombé aux XIXe-XXe siècles, notamment sous l’effet du criticisme kantien et du sociologisme.

De deux choses l’une, en effet.

  • Ou bien, première hypothèse, le droit soi-disant naturel des modernes prend effectivement l’aspect d’un code idéal, immuable, axiomatique, et il installe un dualisme dans le droit, il rivalise dangereusement avec le droit positif. En ce cas, l’on a beau jeu de stigmatiser les faiblesses d’un jus-naturalisme artificiellement déduit de prémisses trop étroites (la nature individuelle), fragiles et subjectives (les apriorismes de la raison). Idéologiquement, le droit naturel ne fait que recouvrir d’un faux-semblant juridique des attitudes passionnelles ou des intérêts de classes ; techniquement, il est vain et dangereux, vain dans la mesure où il a besoin de se transformer en droit positif pour devenir effectif, dangereux en ce sens qu’il peut affaiblir l’efficacité de ce droit positif chaque fois qu’il n’est pas reçu et juridicisé par lui. Pratiquement, son individualisme le condamne à n’être qu’un catalogue de droits subjectifs de la personne, tirés d’un prétendu « état de nature » présocial ou sombre dans un dogmatisme autoritaire et rigide.
  • Ou bien, seconde hypothèse, on renonce à l’édification d’un système axiomatique pour s’en tenir à l’identification du droit naturel avec la loi naturelle immuable mais vague, ce qui a pour effet de réduire le droit naturel à quelques préceptes moraux, imprécis dans leur extrême originalité : que peut déduire le juge d’une maxime telle que celle suivant laquelle «  il faut faire le bien et éviter le mal » ? De ce point de vue, le droit naturel devient « une belle étiquette sur une bouteille vide », comme l’a dit, en particulier, des théories du néokantien Stammler, inventeur d’un “droit naturel” à contenu variable.

Par conséquent, qu’on lui accorde trop, ou trop peu, le droit naturel des modernes n’est pas satisfaisant pour le juriste : ses relations avec le droit positif et avec la morale sont mal délimitées. D’ailleurs, s’agit-il vraiment de droit naturel ?

  • Un droit tiré de la raison est un droit rationnel ;
  • un droit tiré de la Révélation est un droit surnaturel ;
  • les innombrables traités sur la loi naturelle sont des traités de Morale.

Les objections contemporaines contre le droit naturel

Le droit naturel authentique est un droit lu dans la nature extérieure. Mais est-ce possible ?

La pensée moderne et contemporaine ne le croit pas et ne peut pas même le concevoir, formée qu’elle a été dans le mépris d’Aristote, l’ignorance de saint Thomas, les présupposés du nominalisme, puis du dualisme cartésien, du criticisme kantien et du positivisme comtiste.

Le juriste-philosophe contemporain autrichien, Hans Kelsen, est très net sur ce point :

La nature constituant un système de faits, n’a pas de volonté et ne peut, par conséquent, prescrire un certain comportement humain… De ce qui est (Sein), on ne saurait tirer une conclusion sur ce qui doit être (Sollen). En cherchant à tirer de la nature des normes pour le comportement humain, la théorie rationnelle du droit naturel repose sur un paralogisme. Il en va de même de la tentative pour déduire de telles normes de la raison humaine. Des normes qui prescrivent un comportement humain ne peuvent provenir que de la volonté. Et cette volonté ne peut être qu’une volonté humaine si nous excluons des spéculations métaphysiques… La raison humaine peut comprendre et décrire ; elle ne peut pas prescrire. [5]

Ainsi donc, pour le positiviste néokantien Kelsen, il n’y a pas l’ombre d’une hésitation : on ne saurait extraire à partir de l’être (du Sein), un devoir-être (un Sollen).

Déjà Henri Poincaré, dans une formule analogue, non moins connue, excluait la possibilité logique d’arriver à un impératif en partant d’un indicatif [6]. Ces objections sont-elles aussi décisives que le croient les adversaires contemporains du droit naturel ?

À l’égard du droit naturel moderne, elles portent certainement, et nous les ferions nôtres, en en rajoutant au besoin. Il est bien vrai que la prétention de tirer un droit et, de surcroît, un droit immuable, intemporel, à partir de la seule nature humaine n’est pas sérieuse. Il n’en peut résulter qu’un positivisme masqué et toute la mauvaise métaphysique des droits subjectifs de la personne humaine.

Ces constructions ont débouché sur les théories de l’autonomie de la volonté et du consensualisme, dont notre droit privé traîne encore d’anachroniques conséquences justement dénoncées ; mais n’oublions pas qu’elles ont également engendré

  • le contrat social,
  • les droits de l’homme inaliénables et imprescriptibles,
  • la démocratie moderne,
  • bref, toute la charpente idéologique de l’individualisme libéral.

Mais condamner une mauvaise métaphysique ne devrait pas entraîner le rejet de toute métaphysique, comme dans la réaction sociologiste contemporaine qui se borne à substituer une erreur nouvelle (le « factualisme », la soumission aveugle aux « faits ») à une erreur ancienne (le légalisme juridique).

Un examen plus attentif de l’authentique droit naturel des fondateurs permet de constater que la plupart des critiques portées au droit naturel en soi, et qui valent en effet pour son acception moderne déformée, n’ont pas de prise sur la doctrine classique.

Guy Augé

Notes

[5] Hans KELSEN, Was ist Gerechtigkeit ?, Wien, 1953, p. 38.

[6] Henri POINCARE. Dernières pensées, Paris, 1913, p. 225.

Source: Vive Le Roy

lundi, 26 juillet 2010

La querelle du droit naturel (I)

Les détracteurs du droit naturel ignorent souvent qu’ils s’en prennent aux conceptions modernes de Grotius, Kant ou Taparelli d’Azeglio, très éloignées du droit naturel classique énoncé par Aristote et Thomas d’Aquin. Non déductif mais inductif, le droit naturel s’obtient par la soumission de l’intelligence au réel, par l’observation patiente de la nature dans les modèles justes qu’elle offre. Parce que le juste concret est sa finalité, il confère leur autorité aux lois, mais leur ôte tout caractère absolu : il permet, si nécessaire, de les corriger ou de les atténuer. À ce titre, le droit naturel constitue plus que jamais le remède au légalisme, cette plaie de nos sociétés modernes.

  Équivoque sur le droit naturel [1]

La question du droit naturel a fait couler beaucoup d’encre, et elle reste l’une des clés de la philosophie du droit. Tour à tour ou concurremment, les juristes, les moralistes, les philosophes, les théologiens s’y sont penchés avec intérêt. Le sujet est très encombré, et pourtant il n’est pas certain qu’il soit parfaitement éclairé, même si l’on s’en tient, comme nous voudrions le faire ici, au strict point de vue juridique. Sur ce plan précis, des travaux récents ont été effectués qui apportent des lumières nouvelles à une vieille querelle, et mériteraient de notre part beaucoup d’attention [2].

En France, à l’heure actuelle, le droit naturel n’est guère pris en considération parmi les juristes : la majorité d’entre eux est gagnée au positivisme et au sociologisme ambiants. Or, ce discrédit provient surtout, semble-t-il, d’une grave équivoque qu’il conviendrait de dissiper avant toute chose.

Le jusnaturalisme remonte, dans sa formulation, au IVe siècle avant notre ère, puisqu’Aristote n’a pas usurpé sa réputation d’en être le père spirituel.

Ses idées furent reprises et magistralement intégrées à la vision chrétienne du monde par saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle.

Malheureusement, entre ce droit naturel classique des fondateurs et nous, un écran déformant a été placé par l’école du droit naturel moderne [3], issue du fameux juriste néerlandais Hugo Grotius (1583-1645), et continuée par une postérité que l’on peut faire culminer avec Emmanuel Kant (1724-1804) [4]. Mais le droit naturel moderne n’a rien de commun avec le droit naturel classique, n’était son appellation de droit naturel, au demeurant assez abusive. Il en serait plutôt la déformation systématique, la caricature ou la négation.

Hélas ! la version frelatée devait prévaloir dans les esprits, et c’est elle que continue d’évoquer, généralement, aux yeux des contemporains, l’expression de « droit naturel ».

Si l’on croit souhaitable de réhabiliter pleinement cette notion, et nous sommes fermement de cet avis quant à nous, le premier pas est de laver le droit naturel de sa contamination moderniste. Entendons par là qu’il faut soigneusement se garder de confondre ce que la philosophie “moderne” (des XVIe-XVIIIe siècles) baptisait “droit naturel”, avec ce que la philosophie aristotélicienne-thomiste entendait sous cette même expression. Car le conflit est d’ordre philosophique : c’est au niveau de l’ontologie et de la théorie de la connaissance que se situent les racines de la controverse sur le droit naturel, qu’apparaissent ou que s’obscurcissent l’intelligibilité et la possibilité d’un authentique droit naturel, c’est-à-dire d’un droit lu dans la nature extérieure objective.

Voilà ce qu’il s’agit de préciser à gros traits : le problème est trop vaste et trop complexe pour se trancher en quelques lignes. Il exigerait de longs développements, notamment dans sa genèse historique. Nous nous bornerons à essayer de l’introduire.

Pour ce faire, nous exposerons :

  • d’abord la vision corrompue du droit naturel « moderne » et les critiques (souvent légitimes) qu’on ne manque pas de lui adresser, mais que l’on aurait tort d’appliquer au droit naturel indistinctement ;
  • puis nous examinerons, par comparaison, les présupposés tout différents du réalisme classique et ce qu’il en résulte quant au but, quant aux sources et quant à l’essence du droit.

Au terme de ces développements, nous serons mieux en mesure d’apprécier la valeur du système et l’exacte portée des objections qu’on lui adresse.

Guy Augé 

Notes

[1] Article de Guy AUGÉ, La querelle du droit naturel, in Tradition Française, N°28-29, Mai-Juin 1967, pp.5-6.

[2] Nous nous inspirerons dans cet exposé des travaux de notre maître. M, Michel VILLEY, professeur à la Faculté de Droit de Paris, dont on peut consulter les Leçons d’histoire de la philosophie du droit, 2e éd., Dalloz, 1962 et le Cours d’histoire de la philosophie du droit (4 fascicules parus à ce jour, polygraphiés par les « Cours de droit » à Paris), ainsi que les articles qu’il a donnés aux Archives de philosophie du droit. — À l’étranger, signalons les recherches de MM. René MARCIC, FECHNER, KAUFMANN qui vont plus ou moins dans le même sens.

[3] Nous simplifions, car il est évident qu’il y eut, dès l’Antiquité, des oppositions à Aristote. Les épicuriens, les sceptiques, les stoïciens — ou même les platoniciens — représentent des visions différentes ou des refus du droit naturel. Au Moyen âge, nous le signalons par ailleurs au texte, un courant important, apparenté au néoplatonisme, s’est réclamé de saint Augustin et d’un droit sacral. Mais les modernes récupéreront en définitive ces diverses tendances, avec la via moderna des nominalistes tout d’abord, puis avec la Renaissance humaniste.

[4] L’influence de Kant sur le droit naturel a été complexe. Un courant néokantien a pu se dire jusnaturaliste en identifiant droit naturel et droit rationnel (Vernunftrecht). C’est précisément lui qui, en dehors des néothomistes, alimente la renaissance contemporaine d’une idée (erronée) de droit naturel. Mais un second courant, pareillement nourri de la pensée kantienne, a pu également alimenter le positivisme juridique, en se réclamant de la métaphysique traditionnelle. Un KELSEN appartient à ce second courant, alors que STAMMLER ou DEL VECCHIO ressortissent au premier.

Source: Vive Le Roy