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dimanche, 18 mars 2012

Le Testament politique de RICHELIEU (Extraits)

 

Consignes pour une société heureuse

 

 

 

Loin de l’image véhiculée par les romans, le Testament politique révèle un ministre soucieux du concours de chacun au bien commun selon un effort proportionnel à son rang. Ainsi il énonce au Roi ses devoirs et lui prodigue des conseils dans le gouvernement des ordres de son Royaume. Le Cardinal lui rappelle aussi que, devant le tribunal céleste, on est d’abord jugé à l’aune du zèle qu’on a manifesté à accomplir sa charge publique avec justice. Assurément, le droit divin constitue la clé de voûte de la société : «  Le règne de Dieu est le principe du gouvernement des États ; et en effet c’est une chose si absolument nécessaire, que sans ce fondement il n’y a point de Prince qui puisse bien régner, ni d’État qui puisse être heureux. »

 

 

 Introduction

Armand-Jean du Plessis de Richelieu, est né le 9 septembre 1585. Il est usuel de placer son action et sa doctrine sous le signe d’une promotion sans faille de ce qu’on appelle l’absolutisme monarchique.

De fait, l’histoire de son ministériat de presque deux décennies illustre une indomptable volonté au service dune grandeur royale qui ne semble souvent que le support précaire d’une puissance d’État, qui a sa « raison » que la raison commune ignore. Ne va-t-il pas, d’une formule terrible, jusqu’à poser dans sa maxime d’État 80 qu’ « en affaires d’État, il n’est pas comme des autres :
- aux unes, il faut commencer par l’éclaircissement du droit ;
- aux autres par exécution et possession
 » ?

Pourtant, la pensée comme l’action de Richelieu est souvent caricaturée. On le taxe un peu vite de machiavélisme ou de tacitisme même s’il est vrai qu’il affranchit la morale des gouvernants des règles ordinaires de la morale.

On admet à la légère la formule frappante de Siri dans ses Anecdotes du ministère du cardinal de Richelieu, le décrivant comme « le Tibère de notre siècle ». (On oublie d’ailleurs que Siri, ce disant, voulait louer la grandeur du cardinal.)

Le choix de textes qui suit, tiré du Testament politique [1], contribuera à affiner un jugement commun non pas tout à fait faux mais trop peu nuancé en présentant les traits plus traditionnels, ou en tous cas moins « modernistes », d’une réflexion complexe [2] [3].

Richelieu, politique réaliste et trop amant de l’État, demeure malgré tout le Premier ministre d’un roi très chrétien qui fait toute sa place au Roi des Rois et un noble français qui ne comprend sa société qu’en ordres organiquement hiérarchisés [4].

Stéphane RIALS.


 Rex christianissimus

Dieu étant le Principe de toutes choses, le souverain Maître des Rois, et celui seul qui les fait régner heureusement, si la dévotion de V.M. [Votre Majesté, note de VLR] n’était connue de tout le monde, je commencerais ce chapitre qui concerne sa personne, en lui représentant, que si elle ne suit les volontés de son Créateur, et ne se soumet à ses lois, elle ne doit point espérer de faire observer les siennes, et de voir ses sujets obéissants à ses ordres.

 Règne de dieu par le prince

Le règne de Dieu est le principe du gouvernement des États ; et en effet c’est une chose si absolument nécessaire, que sans ce fondement il n’y a point de Prince qui puisse bien régner, ni d’État qui puisse être heureux.

(…) c’est une chose si connue de chacun par sa propre raison, qu’il ne tire pas son être de lui-même, mais qu’il a un Dieu pour Créateur, et par conséquent pour Directeur, qu’il n’y a personne qui ne sente que la nature a imprimé cette vérité dans son cœur avec des caractères qui ne peuvent s’effacer.

Tant de Princes se sont perdus, eux et leurs États, pour fonder leur conduite sur un jugement contraire à leur propre connaissance ; et tant d’autres ont été comblés de bénédictions, pour avoir soumis leur autorité à celle dont elle dérivait, pour n’avoir cherché leur grandeur qu’en celle de leur Créateur ; et pour avoir un peu plus de soin de son règne que du leur propre, que je ne m’étendrai pas davantage sur une vérité trop évidente pour avoir besoin de preuve.

 La Couronne et la Tiare

L’ordre que Dieu veut être observé en toutes choses, me donne lieu de représenter à V.M. 
- qu’ainsi que les Princes sont obligés à reconnaître l’autorité de l’Église, à se soumettre à ses saints Décrets, et y rendre une entière obéissance en ce qui concerne la puissance spirituelle que Dieu lui a mise en main pour le salut des hommes, et
- qu’ainsi qu’il est de leur devoir de maintenir l’honneur des Papes comme successeurs de Saint Pierre, et Vicaires de Jésus-Christ,
- aussi ne doivent-ils pas céder à leurs entreprises, s’ils viennent à étendre leur puissance au-delà de ses limites.

Si les Rois sont obligés de respecter la Tiare des Souverains Pontifes, ils le sont aussi de conserver la puissance de leur Couronne.

Cette vérité est reconnue de tous les théologiens ; mais il n’y a pas peu de difficulté de bien distinguer l’étendue et la subordination de ces deux Puissances.

En telle matière il ne faut croire
- ni les gens du Palais, qui mesurent d’ordinaire celle du Roi par la forme de sa Couronne, qui étant ronde, n’a point de fin ;
- ni ceux qui par l’excès d’un zèle indiscret se rendent ouvertement partisans de Rome.

 Vouloir le raisonnable

La lumière naturelle fait connaître à un chacun, que l’homme ayant été fait raisonnable, il ne doit rien faire que par raison, puisqu’autrement il ferait contre sa nature, et par conséquent contre celui même qui en est l’Auteur (…)

(…) il s’ensuit clairement, que si l’homme est souverainement raisonnable, il doit souverainement faire régner la raison, ce qui ne requiert pas seulement qu’il ne fasse rien sans elle, mais l’oblige de plus à faire, que tous ceux qui sont sous son autorité la révèlent et la suivent religieusement.

 De la guerre juste

Au jugement des mieux sensés, la guerre est quelquefois un mal inévitable ; et en d’autres rencontres il est absolument nécessaire, et tel qu’on en put tirer du bien (…)

Je soutiens, et c’est chose véritable, qu’il n’y en peut avoir d’heureuse, qui ne soit juste ; parce que si elle ne l’était pas, quand l’événement en serait bon selon le monde, il en faudrait rendre compte au Tribunal de Dieu.

 Le Prince en son conseil

Ce n’est pas une petite question entre les Politiques, de savoir si un Prince qui se gouverne en son État par sa tête, est plus à désirer que celui qui ne se fiant pas tant à ses lumières, défère beaucoup à son Conseil, et ne fait rien sans son avis.

On ferait des volumes entiers des raisons qui se peuvent mettre en avant de part et d’autre : mais réservant cette question au fait particulier qui m’oblige à le rapporter en ce lieu, après avoir préféré le Prince qui agit plus par son Conseil que par le sien propre, à celui qui préfère sa tête à toutes celles des conseillers, je ne puis que je ne dise, qu’ainsi que
- le plus mauvais gouvernement est celui qui n’a autre ressort que la tête d’un Prince, qui étant incapable, est si présomptueux, qu’il ne fait état d’aucun Conseil :
- le meilleur de tous est celui dont le principal mouvement est en l’esprit du Souverain, qui bien que capable d’agir par soi-même, a tant de modestie et de jugement, qu’il ne fait rien sans bon avis, fondé sur ce principe, qu’un œil ne voit pas si clair que plusieurs (…)

Un Prince capable est un grand trésor en un État. Un Conseil habile et tel qu’il doit être n’en est pas un moindre ; mais le concert de tous les deux ensemble est inestimable, puisque c’est de là que dépend la félicité des États.

 Le conseiller du Prince

La capacité des Conseillers ne requiert pas une suffisance pédantesque ; il n’y a rien de plus dangereux pour l’État, que ceux qui veulent gouverner les Royaumes par les maximes qu’ils tirent de leurs livres : ils les ruinent souvent tout à fait, par ce moyen, parce que le passé ne se rapporte pas au présent, et que la constitution des temps, des lieux et des personnes est différente.

Elle requiert seulement
- bonté et fermeté d’esprit,
- solidité de jugement, vraie source de la prudence,
- teinture raisonnable des Lettres, connaissance générale de l’Histoire et de la constitution présente de tous les États du monde, et particulièrement de celui auquel on est.

Deux choses sont principalement à considérer à ce propos.
- La première, que les plus grands esprits sont plus dangereux qu’utiles au maniement des affaires ; s’ils n’ont beaucoup plus de plomb que de vif-argent, ils ne valent rien pour l’État (…)
- La seconde remarque (…) ( : ) La présomption est un des grands vices qu’un homme puisse avoir dans les charges publiques (…)

Le plus habile homme du monde doit souvent écouter les avis de ceux qu’il pense même être moins habiles que lui.

 La noblesse

Il faut considérer la Noblesse, comme un des principaux nerfs de l’État, capable de contribuer beaucoup à sa conservation et à son établissement.

Elle a été depuis quelque temps si rabaissée par le grand nombre des Officiers que le malheur du siècle a élevés à son préjudice, qu’elle a grand besoin d’être soutenue contre les entreprises de telles gens.

L’opulence et l’orgueil des uns accablent la nécessité des autres, qui ne sont riches qu’en courage, qui les porte à employer librement leur vie pour l’État, dont les Officiers tirent la subsistance.

Comme il les faut soutenir contre ceux qui les oppriment, il faut avoir un soin particulier d’empêcher qu’ils ne traitent ceux qui sont au-dessous d’eux, comme ils sont traités des autres.

C’est un défaut assez ordinaire à ceux qui sont nés dans cet Ordre, d’user de violence contre le peuple, à qui Dieu semble avoir plutôt donné des bras pour gagner sa vie, que pour la défendre. Il est très important d’arrêter le cours de tels désordres par une sévérité continue (…)

Ceux qui étant préjudiciables au public, ne lui sont pas utiles, il est certain que la Noblesse qui ne lui sert point à la guerre, n’est pas seulement inutile, mais à charge à l’État, qui peut en ce cas être comparé au corps qui supporte le bras paralytique comme un faix qui le charge, au lieu de le soulager.

Comme les Gentilshommes méritent d’être bien traités lorsqu’ils sont bien, il faut leur être sévère s’ils manquent à ce à quoi leur naissance les oblige ; et je ne fais aucune difficulté de dire, que ceux qui dégénérant de la vertu de leurs aïeuls, manquent de servir la Couronne de leurs épées et de leur vies avec la constance et la fermeté que les Lois de l‘État requièrent, mériteront d’être privés des avantages de leur naissance, et réduits à porter une partie du faix du peuple.

L’honneur leur devant être plus cher que la vie, il vaudrait beaucoup mieux les châtier par la privation de l’un que de l’autre.

Ôter la vie à des personnes qui l’exposent tous les jours pour une pure imagination d’honneur est beaucoup moins que leur ôter l’honneur, et leur laisser la vie, qui leur est en cet état un supplice perpétuel.

S’il ne faut rien oublier pour maintenir la Noblesse en la vraie vertu de ses pères, on ne doit aussi rien omettre pour la conserver en la possession des biens qu’ils lui ont laissés, et procurer qu’elle en puisse acquérir de nouveaux.

 La vénalité et l’hérédité des offices

Au jugement de la plus grande partie du monde, le plus souverain (« remède » aux « dérèglements de la Justice ») consiste à supprimer la vénalité, à éteindre l’hérédité des Offices, et à les donner gratuitement à des personnes d’une capacité et d’une probité si connue, que leur mérite ne puisse être contesté par l’envie même (… )

Cependant bien qu’il soit presque toujours dangereux d’être singulier dans son avis, je ne puis que je ne dise hardiment, qu’en l’état présent des affaires, et en celui qu’on peut prévoir pour l’avenir, il vaut mieux selon ma pensée, continuer la vénalité et l’hérédité des Offices, qu’en changer tout à fait l’établissement (…)

Aussi, bien que la suppression de la vénalité et de l’hérédité des Offices soit conforme à la raison, et à toutes les Constitutions du Droit ; si est-ce néanmoins que les abus inévitables, qui se commettraient en la distribution des charges dépendantes de la simple volonté des Rois, dépendraient par conséquent de la faveur et de l’artifice de ceux qui se trouveraient plus puissants auprès d’eux, rendant la façon par laquelle on y pourvoit maintenant, plus tolérable que celle dont on s’est servi par le passé, à cause des grands inconvénients qui l’ont toujours accompagnée (…)

Il faut en ce cas succomber à la faiblesse, et se contenter plutôt d’une règle modérée, que d’en établir une plus austère, et qui serait peut-être convenable, sa rigueur étant capable de causer quelque ébranlement à ce qu’on veut affermir (…)

Au lieu que la suppression de la vénalité et de l’hérédité des Offices devrait ouvrir la porte à la vertu, elle l’ouvrirait aux brigues et aux factions, et remplirait les charges d’Officiers de basse extraction, souvent plus chargés de Latin que de biens, dont il arriverait beaucoup d’inconvénients (…)

Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires au Magistrat ; et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire difficiles à manier, et beaucoup ont une austérité si épineuse, qu’elle n’est pas seulement fâcheuse, mais préjudiciable.

 Le peuple en son état

Tous les Politiques sont d’accord, que si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les règles de leur devoir.

Leur fondement est, qu’ayant moins de connaissance que les autres ordres de l’État beaucoup plus cultivés ou plus instruits, s’ils n’étaient retenus par quelque nécessité, difficilement demeureraient-ils dans les règles qui leur sont prescrites par la raison et par les Lois.

La raison ne permet pas de les exempter de toutes charges, parce qu’en perdant en tel cas la marque de leur sujétion, ils perdraient aussi la mémoire de leur condition ; et que s’ils étaient libres de tribut, ils penseraient l’être de l’obéissance.

Il les faut comparer aux mulets, qui étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail : mais ainsi que ce travail doit être modéré, et qu’il faut que la charge de ces animaux soit proportionnée à leur force ; il en est de même des subsides à l’égard des peuples, s’ils n’étaient modérés, lors même qu’ils seraient utiles au public, ils ne laisseraient pas d’être injustes (…)

Il y a un certain point qui ne peut être outrepassé sans injustice ; le sens commun apprenant à un chacun qu’il doit y avoir proportion entre le fardeau, et les forces de ceux qui le supportent.

 Abrégé des devoirs du prince

En un mot, si les Princes ne font tout ce qu’ils peuvent pour régler les divers Ordres de leur État :
- S’ils sont négligents au choix d’un bon conseil, s’ils en méprisent les avis salutaires.
- S’ils n’ont un soin particulier de se rendre tels, que leur exemple soit une voix parlante.
- S’ils sont paresseux a établir le règne de Dieu, celui de la raison, et celui de la justice tout ensemble.
- S’ils manquent à protéger les innocents, à récompenser les signalés services qui sont rendus au Public, et à châtier les désobéissances et les crimes qui troublent l’ordre de la discipline, et la sûreté des États.
- S’ils ne s’appliquent pas autant qu’ils doivent à prévoir et à prévenir les maux qui peuvent arriver, et à détourner par de soigneuses négociations les orages, que des nuées amènent aisément souvent de plus loin qu’on ne pense.
- Si la faveur les empêche de bien choisir ceux qu’ils honorent des grandes charges, et des principaux emplois du royaume.
- S’ils ne tiennent puissamment la main à établir l’État en la puissance qu’il doit être.
- Si en toutes occasions ils ne préfèrent les intérêts publics aux particuliers ; quoiqu’ils soient bien vivants d’ailleurs,

ils se trouveront beaucoup plus coupables que ceux qui transgressent actuellement les Commandements et les Lois de Dieu ; étant certain, qu’omettre ce à quoi on est obligé, et commettre ce qu’on ne doit pas faire, est une même chose.

Je dois encore représenter à V.M. que si les Princes, et ceux qui sont employés sous eux, aux premières dignités du Royaume, ont de grands avantages sur les particuliers, ils possèdent un tel bénéfice à titre bien onéreux, puisque, non seulement ils sont sujets par omission aux fautes que j’ai marquées, mais qu’il y en a même encore plusieurs autres de commission, qui leur sont particulières.

S’ils se servent de leur puissance pour commettre quelque injustice ou quelque violence, qu’ils ne peuvent faire comme personnes privées, ils font par commission un péché de Prince et de Magistrat, dont leur seule autorité est la source, et duquel le Roi des Rois leur demandera au jour du Jugement un compte très particulier (…)

Beaucoup se sauveraient comme personnes privées, qui se damnent en effet comme personnes publiques.

 

(Mémoire  n°3,Institut des Sciences Historiques)

 

Notes

[1] Reprod. de l’éd. d’Amsterdam, 1689, Bibliothèque de philosophie politique et juridique, Centre de philosophie politique et juridique de Caen, 1985.

[2] Nous avons modernisé l’orthographe mais non la ponctuation.

[3] Il est vrai que le ton du Testament est plus modéré dans l’ensemble que celui des Maximes d’État.

[4] Deux bonnes lectures sur les idées de Richelieu : la grande thèse d’Étienne Thuau, Raison d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu, Armand Colin, 1966 ; et l’article de Jean Orcibal, « Richelieu, homme d’Église, homme d’État », Revue d’histoire de l’Église de France. 1948.

 

Source: Vive Le Roy

dimanche, 06 novembre 2011

L’Inquisition d’Espagne

 

 

 

 

Il est dans l'histoire certains points semblables à ces vallées profondes que le soleil éclaire à peine. L'œil aperçoit bien les objets, mais ils sont comme baignés dans une lumière pâle, où leurs contours ne s'accusent pas. On soupçonne çà et là de beaux paysages, des sites intéressants, mais il manque à cette perspective un rayon qui en illumine les détails, les fasse comme sortir de terre, les sépare bien les uns des autres, et fasse resplendir au soleil leurs nuances, leurs rapports et leurs proportions respectives. Rien de beau comme cet immense panorama historique où apparaissent tous les âges. Mais il a ses points obscurs, même parmi ceux que ne recouvrent point les ténèbres. Beaucoup ne voient pas ou voient mal, plusieurs ne voient qu'à peu près ces points rejetés dans l'ombre ou négligemment effleurés par la lumière. De là tant d'idées fausses, tant de préjugés, sur certains hommes et sur certaines institutions, qu'on envisage invariablement sous un même aspect et sans vouloir bien s'en approcher. La vue prise passe ensuite toute faite dans l'histoire, la poésie lui ajoute encore, le roman y met le dernier trait; et il est reçu désormais que c'est la peinture véritable. Malheur à l'artiste qui vient à produire un autre dessin!

 

L'oubli est le moins qu'il puisse attendre.

 

 

 

L'Inquisition d'Espagne n'est-elle pas un de ces sujets qu'on ne veut considérer que sous une face déterminée, sous des couleurs préparées d'avance? Un chevalet, des instruments de torture, un bûcher à quelque distance, de sombres frocs de moines qui s'inclinent sur le patient comme pour chercher sous sa poitrine un reste de vie ou la place à des douleurs nouvelles, c'est la peinture classique, le tableau qu'on accepte de confiance, depuis trois cents ans. Voltaire ne l'a-t-il pas à jamais flétri !

 

 

 

Ce sanglant tribunal,

 

Ce monument affreux du pouvoir monacal,

 

Que l'Espagne a reçu, mais qu'elle-même abhorre,

 

Qui venge les autels, mais qui les déshonore,

 

Qui, tout couvert de sang, de flammes entouré,

 

Egorge les mortels avec un fer sacré.

 

 

 

Llorente semble avoir eu sous les yeux ces vers lorsqu'il a écrit son fameux ouvrage, et l'auteur de l'histoire de l'Inquisition s'exprime comme le chantre de La Henriade Ces notions sont descendues jusque dans l'histoire élémentaire. — C'était, dit M. Duruy[1], c'était l'immolation, par le fanatisme, de tout un peuple, longtemps le principal, l'unique représentant de l'industrie et de la science.

 

Ceux que n'aveugle point l'esprit de parti ou la fureur de l'impiété, sentent d'instinct que ce tableau est exagéré, que ces couleurs sont trop sombres. Mais trop souvent aussi, dans l'idée qu'ils se font du tribunal Espagnol, on retrouve bien des restes de la peinture menteuse qu'ils ont rejetée. Ils mêlent ensemble le vrai et le faux, le réel et l'exagéré, l'affirmation de l'histoire et la description du roman. Ils confondent le rôle de l'Eglise et le rôle de l'État, ce qui est d'institution politique ; ce qui est d'institution religieuse, les exagérations de certains Inquisiteurs avec l'esprit même de leurs tribunaux.

 

Leur point de vue n'est donc pas juste. C'est une perspective confuse où tout paraît pêle-mêle, et se noie dans une lumière indécise.

 

L'objet de ce travail est de présenter sous un vrai jour cette institution si décriée et si peu connue. Ce n'est pas une apologie que nous essayons, c'est moins encore une satire. Nous voulons dire la vérité, souvent favorable, sévère parfois, juste toujours. Nous ne craignons pas de nous égarer, car nous suivons des traces frayés déjà, et par des hommes qui en ce point méritent votre confiance.

 

Nous prenons pour guides de Maistre (Lettre à un gentilhomme russe[2], etc.), Lacordaire (Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des Frères Prêcheurs), mais surtout Mgr Héfelé, qui a épuisé la question dans sa belle histoire de Ximénès.

 

Pour se faire une juste idée de l'Inquisition d'Espagne, il faut la considérer d'abord dans ses origines, dans les raisons qui présidèrent à son établissement; il faut ensuite la voir à l'œuvre ou l'examiner dans son exercice; enfin, il faut en apprécier les résultats ou la juger dans ses effets : c'est la marche que nous allons suivre.

 

 

 

I. Origines. — C'est une notion élémentaire en théologie que le baptême est un engagement sacré qui oblige celui qui l’a reçu à garder la foi de l'Église. L'Église n'a jamais traîné personne aux fonts baptismaux. Elle n'a jamais dit à l'infidèle terrassé : «Crois ou meurs ». Elle nous montre dans la foi qu'elle nous propose un don surnaturel de Dieu, qui suppose dans l'adulte la libre coopération à la grâce. Libre de se sauver ou de se perdre, l'infidèle peut donc accepter ou refuser la foi, refuser le baptême ou présenter son front à l'eau régénératrice. Mais dès qu'il a reçu le caractère baptismal, cet homme a accepté l'obligation de garder toute sa vie la foi que le sacrement a répandue dans son âme. Il est entré dans la grande société chrétienne, et dès lors l'Église a droit sur lui et peut le rappeler à ses engagements, s'il vient à les méconnaître.

 

Un principe non moins certain, c'est que l'Église a le droit de développer et de préserver de toute atteinte la vie divine qu'Elle a répandue dans les âmes par le baptême. Ce droit résulte de la maternité même de l'Église : la vie a été donnée, l'Église qui l'a donnée doit la conserver et la défendre. Dès lors, elle peut arrêter, par les moyens qu'elle juge les plus efficaces, toute agression extérieure contre son enfant; c'est le droit et le devoir de la mère.

 

Ainsi le chrétien qui abandonne la foi, le séducteur qui scandalise les fidèles et travaille à altérer leurs croyances, peuvent être recherchés et punis; le premier, parce qu'il a méconnu des engagements sacrés et irrévocables ; le second, parce qu'il attente à la vie des âmes, plus précieuse que celle du corps, et qu'il lèse les droits de l'Église.

 

 

 

Sur ces deux principes repose tout entière l'Inquisition ecclésiastique, tribunal institué pour rechercher les personnes soupçonnées d'hérésie et s'assurer de leur créance. Ce tribunal a précédé juste de quatre siècles l'Inquisition espagnole, qui fait l'objet du présent travail. On en voit les premières assises posées au Concile de Vérone, en 1184, du temps du pape Lucius III et de l'empereur Frédéric Barberousse. Mais il est bon de remarquer qu'il a presque toujours existé, sous une forme ou sous une autre, dans les sociétés chrétiennes, et qu'il est entré plus tard dans l'Inquisition d'Espagne comme l'un des rouages principaux de cette grande machine.

 

 

 

Si l'Église a des droits sur le chrétien rebelle, l'État, je parle de l'État catholique, peut aussi en revendiquer dans certains cas. Les foudres spirituelles atteignent l'âme, mais n'ont point d'effets sur le corps. Ces foudres, si terribles pour l'éternité, pourront donc, dans le temps, ne pas frapper toujours ce coup décisif, qui sauve le coupable par le repentir, ou qui l'arrête par la crainte. C'est alors que dans une société totalement catholique peut se manifester le rôle de l'État, car il y a union intime entre les deux puissances, et il est dans les attributions de l’évêque du dehors d'assurer l'exécution des lois de l'Église. Une expression, trop souvent odieuse, désigne cette intervention, on l'appelle bras séculier, nom dont on aime mieux s'effrayer que d'en chercher le véritable sens.

 

 

 

Le dissident, fléau de l'Église, peut aussi créer à l'État de véritables dangers, en troublant le repos des peuples par son prosélytisme, en préparant ou en fortifiant une secte avec laquelle il faudra compter plus tard, en mettant en péril l'unité religieuse de la nation, bienfait immense quand c'est l'adhésion de la nation tout entière à la véritable doctrine. L'État ne fait que se défendre et exercer son droit strict, quand il frappe dans le sectaire, l'ennemi de l’ordre social et de la tranquillité des peuples. Mais comme le délit revêt alors un double caractère, religieux et politique, et qu'il lèse les droits des deux puissances, le tribunal destiné à en connaître revêtira aussi un double caractère, religieux et politique. L'Église y interviendra pour constater la faute théologique, pour exciter le coupable au repentir, pour le ramener, s'il se peut, par les voies de douceur et de mansuétude, et pour faire prédominer, dans toute la procédure, la miséricorde sur la justice. L'État interviendra à son tour, mais pour appliquer au sectaire obstiné les peines qu'il a décrétées dans ses lois. Ainsi, des deux puissances, l'une recherche le délit, en détermine la nature, et s'efforce de trouver le repentir pour ne point punir l'obstination ; l'autre exerce un ministère dont la rigueur fait le caractère principal. Ses appariteurs ne se montrent guère qu'à ce point extrême de la procédure où expire la miséricorde et où commence la justice.

 

 

 

Transportez ce tribunal sous le ciel de l’Ibérie, et vous avez, dans ses grandes lignes, l'Inquisition espagnole, institution d'un caractère mixte, politique et religieux tout ensemble. Mais il est temps de rechercher les causes qui présidèrent à l'établissement de ce tribunal. Pour s'en bien rendre compte, il faut connaître d'abord la situation religieuse et politique de l'Espagne.

 

 

 

Écoutons l'illustre biographe de Ximénès : « Les Juifs, dit Mgr Héfelé, les Juifs étaient, dès les premiers siècles du christianisme, si nombreux et si puissants en Espagne, qu'ils osèrent entreprendre de judaïser tout le pays. Des monuments dont l'autorité est incertaine font remonter leur arrivée dans la Péninsule au temps de Salomon. Mais des indices plus vraisemblables autorisent à croire qu'ils y arrivèrent par l'Afrique, environ un siècle avant Jésus-Christ. Insensiblement s'accrurent leur nombre et leur puissance, et leur prosélytisme s'exerça avec une grande ardeur. Dès le commencement du quatrième siècle, un concile tenu à Elvive, ancienne ville d'Espagne, bâtie, dit-on, sur l'emplacement où s'éleva plus tard Grenade, prend des mesures pour conjurer les effets de leur zèle, etc. » L'auteur cite ensuite plusieurs dispositions du IIIe et du IVe Concile de Tolède, tenus plus tard et inspirés par le même esprit. Le canon 62° du IVe Concile de Tolède mérite une attention spéciale : « Aucun Juif ne pourra; être à l'avenir contraint d'embrasser la foi chrétienne ; mais les convertis, l'eussent-ils été par la force, ayant reçu les vénérables sacrements, doivent conserver la foi, et non la déshonorer, ni la mépriser. »

 

 

 

Dès le temps de ces anciens Conciles se manifeste contre les Juifs l'intervention du pouvoir séculier. Les rois goths édictent contre eux une législation sévère, qui les dépouille d'un grand nombre de leurs droits civils. Aussi bien les Juifs appellent-ils sur eux les rigueurs de la royauté par leurs intrigues incessantes. Sous le roi Egica, on découvre un complot ourdi par eux avec les Sarrasins d'Afrique, et qui a pour but de renverser la monarchie chrétienne.

 

« L'esclavage fut le châtiment des conjurés, quant à l'invasion des Sarrasins, on la repoussa heureusement[3]. »

 

« Cependant les Juifs d'Espagne, continue Mgr Héfelé, se furent bientôt relevés des coups portés au septième siècle, et, après l'invasion musulmane, ils recouvrèrent richesses, puissances, influence et dignités, dirigèrent des écoles et des académies florissantes à Cordoue (dès 948), à Tolède et à Barcelone, produisirent des savants célèbres ; enfin arrivèrent en Espagne, à un degré d'importance et de culture qu'ils n'ont atteint dans aucune autre partie de l'Europe. »

 

 

 

La valeur des chrétiens qui regagnent, pour ainsi dire, au prix de leur sang chaque pouce du territoire espagnol, une sorte de perpétuelle croisade, relève peu à peu la fortune d'un peuple sur lequel Dieu a de grands desseins. La patrie Espagnole s'étend chaque jour, agrandie par la victoire. Les Juifs, enveloppés graduellement dans ce cercle de conquêtes, repassent sous la domination des rois chrétiens de la Péninsule. La défiance et l’animadversion les environnent.

 

Plusieurs fois les évêques interviennent en leur faveur pour les sauver de la fureur populaire, et ils sont félicités par le pape d'une démarche si conforme à l'esprit de l'Église et aux maximes de l'Évangile.

 

L'orage passé, les Juifs relèvent la tête et travaillent à ressaisir leur influence. Plusieurs monarques les emploient et leur donnent accès aux plus hautes charges. Alphonse X, épris de leurs connaissances astronomiques, en admet un grand nombre à sa cour.

 

« Il n'était pas rare alors, dit encore Mgr Héfelé, de les voir employés comme gouverneurs, administrateurs et trésoriers auprès des rois et des grands d'Espagne; beaucoup exerçaient la médecine et s'ouvraient ainsi un accès dans l'intérieur le plus secret des familles; la plupart des pharmacies étaient entre leurs mains; ils avaient leurs juges propres, des lois et des droits spéciaux, souvent au désavantage des chrétiens, dans les causes mixtes. Entre autres privilèges, ils avaient, comme les nobles, celui de ne pouvoir être arrêtés ou emprisonnés que sur un ordre exprès du roi ; enfin cette époque nous montre des Juifs à côté du trône et tenant, soit comme favoris, soit comme ministres, les rênes du gouvernement, les faveurs allèrent jusqu'à mécontenter la nation »

 

« Mais le danger venait bien moins encore des Juifs véritables que de la masse de ceux qui s'étaient dérobés par une conversion hypocrite à la persécution de la fin du quatorzième siècle. Si les premiers avaient accaparé une grande partie de la richesse et du commerce du pays, les Juifs déguisés, se glissant, d'une part, dans les rangs du clergé, et jusque sur les sièges épiscopaux, de l'autre, s'élevant aux emplois civils les plus éminents, s'alliant par des mariages à la plupart des familles nobles, et possédant dans leur richesse un instrument puissant d'influence et de corruption, allaient droit à détruire les deux choses dont les Espagnols étaient peut-être le plus jaloux, la nationalité et la foi... »

 

« Et quelle signification d'ailleurs dans ce fait bien avéré qu'en 1473 les Juifs tentèrent de se faire livrer à prix d'argent la forteresse de Gibraltar, qui est la clef de l'Espagne? Enfin, qu'ils aient utilisé leur influence pour organiser un vaste et ardent prosélytisme, c'est un fait généralement reconnu, et avoué par Llorente lui-même, dans un écrit antérieur à son histoire de l'Inquisition[4]. »

 

 

 

Cette fièvre de fanatisme judaïque se traduisait par des actes sauvages et par d'horribles sacrilèges. « Des croix mutilées, dit M. Ch. Barthélémy, des hosties consacrées profanées, des enfants chrétiens crucifiés, firent cesser toute hésitation à l'égard de la conduite à suivre vis-à-vis des Juifs. En 1485, on avait déjà découvert à Tolède une conspiration ayant pour but de s'emparer de la ville, le jour de la Fête-Dieu, et d'exterminer tous les chrétiens[5]. »

 

 

 

Ce n'est pas tout, et M. de Maistre complète ainsi cette triste peinture : « Le mahométisme augmentait prodigieusement le danger, l'arbre avait, été renversé en Espagne, mais les racines vivaient. Il s'agissait de savoir s'il y aurait encore une nation espagnole, si le judaïsme et l'islamisme se partageraient ces riches provinces... Les

 

Juifs étaient à peu près maîtres de l'Espagne[6]. »

 

On le voit, une invasion nouvelle, et plus dangereuse peut-être que les invasions antiques, menaçait la noble nation espagnole. L'ennemi était campé sur son propre territoire, on le trouvait partout, et jusque dans les sanctuaires, qu'il travaillait à renverser.

 

 

 

Une question de vie ou de mort allait se débattre et se décider bientôt; elle ne pouvait guère avoir que trois solutions : l'asservissement de l'Espagne, des massacres sanglants ou une défense légale et juridique du peuple opprimé, par l'établissement d'un immense tribunal, qui atteignît jusqu'aux consciences. Le patriotisme espagnol repoussait la première solution, l'Eglise avait en horreur la seconde; il ne restait que la troisième, et l'Inquisition la réalisa.

 

 

 

Mais elle fut au préalable remaniée par les rois d'Espagne, et elle perdit entre leurs mains cet aspect exclusivement ecclésiastique, qui la distinguait auparavant[7]. « Le tribunal de l'Inquisition, dit le comte de Maistre, est composé d'un chef suprême, nommé grand Inquisiteur, qui est toujours archevêque ou évêque; de huit conseillers ecclésiastiques, dont six sont toujours séculiers ; et de deux réguliers, dont l'un est toujours Dominicain, en vertu d'un privilège accordé par le roi Philippe III. Le second appartient, à tour de rôle, aux autres ordres réguliers, suivant une disposition de Charles III.

 

Le plus jeune des conseillers-clercs remplit les fonctions du fisc, et dans certains cas, dont je n'ai pas une connaissance exacte, on y appelle deux conseillers de Castille. »

 

Les magistrats de ce tribunal sont donc empruntés à l'Église, mais c'est le roi qui les emploie, c'est le roi qui les rétribue comme des fonctionnaires de l'État, c'est au roi qu'appartient la nomination du grand Inquisiteur, c'est du roi, par conséquent, que dérive l'impulsion qui fait mouvoir tout ce vaste corps. M. Duruy veut bien le reconnaître : « Ce tribunal célèbre, qui a laissé un nom terrible et exécré, avait à sa seconde origine une destination politique, tout autant que religieuse[8]. » Mais le roi ne pouvait donner la juridiction spirituelle, qu'il n'avait pas et sans laquelle ce tribunal mixte n'aurait pu subsister un instant. Ferdinand le Catholique, auteur, comme chacun le sait, de l'Inquisition espagnole, s'adressa donc au pape Sixte IV, pour en obtenir des bulles d'institution. Sans méconnaître l'opportunité de cette demande, Sixte IV, qui craignait des excès et qui était père avant tout, refusa d'abord d'obtempérer au désir du monarque aragonais. Les rapports entre les deux puissances en devinrent extrêmement tendus, et il y eut, pendant quelque temps, entre la cour de Rome et celle d'Espagne, comme une rupture diplomatique. Enfin le pape accorda la bulle, mais en se réservant toujours de veiller sur la procédure du nouveau tribunal, et d'admettre les appels au Saint-Siège. Remarquons en passant que l'autorité apostolique n'était pas hostile à l'Inquisition même, qu'Elle avait toujours contenue dans les autres pays, qu’ Elle allait, à plusieurs reprises, et sans succès, s'efforcer d'établir en France, qu'Elle devait bientôt organiser à Rome même, sous le nom de Saint-Office. Mais elle craignait d'abord dans le nouveau tribunal espagnol un caractère trop prononcé d'institution d'État, et que la politique ne couvrît parfois du manteau de la religion des intérêts purement humains et qui ne regardaient pas les âmes. Quoi qu'il en soit, la bulle fut accordée, et l'Inquisition commença. On voit son origine, on saisit les causes qui présidèrent à sa naissance. Les Juifs la rendirent comme nécessaire. Ce tribunal ne devait pas assurément forcer les enfants d'Israël à recevoir le baptême et condamner ceux qui refusaient l’eau sainte. La foi, nous l'avons dit, ne s'impose pas, et l'Église eût repoussé une procédure incompatible avec son esprit. Mais la masse immense des Juifs baptisés était justiciable de l'Inquisition; et c'était dans cette classe d'hommes, qui comptait sans doute quelques chrétiens sincères, mais beaucoup d'hypocrites, que se cachaient les plus dangereux ennemis de la monarchie et de la religion. Et la religion c'était, suivant le langage même de M. Duruy, de « la moitié de la patrie. »

 

 

 

Quant aux Juifs non baptisés, ils furent bannis par édit royal (31 mars 1452). Ferdinand laissait libres de rester en Espagne tous ceux qui voudraient se faire instruire et embrasser la foi catholique.

 

Les autres devaient quitter l'Espagne avant le 31 juillet, le roi s'engageait à leur fournir gratuitement tous les moyens de sortir de ses États, et il tint généreusement parole.

 

Personne n'était obligé de s'expatrier, puisque chacun pouvait se faire instruire et embrasser la foi, ce fondement du salut que Dieu ne refuse à personne. Ceux qui partaient n'avaient à se plaindre que de leur entêtement et de ces continuelles intrigues, dont les Espagnols se débarrassaient en les expulsant de leur territoire. Ceux qui restaient ne devaient pas se plaindre, si, tombant dans l'apostasie, on leur appliquait une législation sous laquelle ils s'étaient placés d'eux-mêmes.

 

Mais, après l'avoir étudié dans son origine, dans ses causes, il est temps de considérer dans son exercice le tribunal de l'Inquisition.

 

 

 

II- Exercice. — Pour envisager avec plus de clarté cette face nouvelle de notre sujet, nous distinguerons trois choses dans ces grandes assises de l'Inquisition : le cours de la procédure, la sentence à laquelle aboutit la procédure, enfin l'appareil dont s'entoure cette sentence, qui met fin à toute la procédure.

 

 

 

A. Cours de la procédure. — L'Inquisition d'Espagne, établie à la fin du quinzième siècle, et abolie au commencement du nôtre, en 1820, eut, dans sa durée de trois siècles, comme trois périodes à traverser. D'abord elle eut à s'occuper des Judaïsants et des Maures baptisés qui retournaient à l'islamisme. Puis elle eut à préserver l'Espagne de l'invasion du protestantisme ; enfin elle eut, au dernier siècle, à veiller sur cet esprit qu'on appelait philosophique et qui n'était que la frivolité du blasphème. Sa procédure, on le conçoit, a dû varier singulièrement avec ces accusés d'un genre si différent ; l'apostat juif ou maure, le protestant colporteur de bibles, et le Voltairien qui rit de la Bible et de Jésus-Christ. Cette plaie immense que nous avons signalée et qui nécessita l'Inquisition, réclamait des mesures fortes, énergiques. La force et l'énergie, une énergie parfois outrés, voilà le caractère de la première période. Au contraire, le protestant et son petit-fils le Voltairien, sont des agresseurs étrangers, non des ennemis domestiques. On ne les connaît pas en Espagne : il suffit donc de les arrêter aux frontières. Contre eux les mesures doivent affecter de préférence un caractère préventif, et c'est le caractère qui paraît surtout dans la seconde et troisième période de l'Inquisition. On ne saurait dont mêler ces époques, et il serait aussi ridicule de dégager une moyenne des condamnations pour les trois siècles des dossiers de Torquemada, que de dresser une table de notre justice criminelle, d'après les conseils de guerre de Versailles.

 

 

 

Dans la période juive et maure, l'Inquisition commence par proclamer un délai de grâce, qu'elle prolonge plus d'une fois et qui s'étend souvent de trente à soixante jours. Tous ceux qui viendront d'eux-mêmes se dénoncer dans cet espace de temps, ne seront tenus qu'à la pénitence canonique. Le délai expiré, la miséricorde attend encore l'accusé à ce tribunal «  si sanguinaire », nous en aurons bientôt la preuve. L'hérétique formel, le véritable apostat, c'est celui qui rejette la vérité connue et qui préfère son sentiment particulier à l'autorité infaillible de l'Église. Celui qui pèche par faiblesse d'esprit, que séduisent les rêves d'un cerveau malade, peut être coupable encore, mais il mérite plus d'indulgence. L'Inquisition le sait : avant d'agir contre un accusé, elle le fait examiner par un médecin qui constate son état mental.

 

 

 

Rien n'a défrayé la légende comme les prisons du Saint-office, « ces noirs cachots où viennent s'engouffrer des milliers de victimes». Ces noirs cachots étaient, au rapport de Llorente lui-même, « des cellules claires, sèches et bien voûtées » ; et, dans ce genre, assurément, ce qu'un détenu pouvait trouver de mieux en Europe.

 

 

 

On a reproché à l'Inquisition espagnole l'emploi de la torture. Ce terrible moyen de connaître la vérité était employé par tous les tribunaux de l'époque. L'Inquisition n'était pas tenue de devancer son siècle. Elle recourait à la torture bien plus rarement que les tribunaux laïques. Elle n'y recourait que pour des cas graves. Elle entourait ce rude appareil de justice de tout ce qui pouvait en tempérer la rigueur. L'Evêque diocésain ou son délégué devait y assister et veiller à ce que le patient ne souffrît pas au-delà de ses forces, ou ne fût pas outragé par les valets de la justice. D'ailleurs, l'Inquisition laissa tomber en désuétude ce redoutable usage, longtemps avant les autres tribunaux. Ces moyens extraordinaires de découvrir la vérité, qui répugnent à notre délicatesse et à la douceur actuelle de nos mœurs, étaient alors en usage dans toute l'Europe.

 

 

 

De grands magistrats les ont employés, on les a vus subsister dans la pleine lumière de la civilisation. Partout où l'Église a régné en souveraine, Elle a tempéré ces rigueurs, parce qu'elle ne laisse jamais seule l'inexorable justice, et qu'Elle lui donne toujours pour compagne la miséricorde, qui en ralentit la marche et en adoucit la sévérité.

 

 

 

On a reproché à l'Inquisition des arrestations arbitraires et opérées sur de faux soupçons. Cette accusation semble confirmée par l’histoire. Saint Ignace fut jeté en prison. Plusieurs Pères de la Compagnie de Jésus, non moins distingués par leurs vertus que par leur doctrine, furent déférés au Saint-office. Tous ceux qui ont lu l'histoire de cette époque se rappellent le fameux archevêque de Tolède, D. Barthélémy Carranza, retenu en prison malgré les réclamations du Concile de Trente, plusieurs fois demandé par les Papes, et dont les instances menaçantes de saint Pie V purent seules obtenir la liberté. L'immortel ouvrage des Bollandistes fut condamné par l'Inquisition de Tolède, qui avait cru y découvrir des propositions hérétiques. Le P. Papebrock réclama; on ne daigna pas même lui répondre. L'affaire fut portée à Rome. La plupart des cardinaux, ayant à leur tête le célèbre théologien Noris, prirent le parti du savant, à qui le Pape était favorable. La Congrégation de l'Index, par égard pour l'Espagne, dit le cardinal Noris, imposa silence aux deux partis. En d'autres occurrences et en d'autres causes, le Saint-Siège, ayant cassé la sentence de l'Inquisition, celle-ci n'eut pas la gloire de se soumettre.

 

 

 

Nulle justice humaine n'est à l'abri de surprise. L'Inquisition s'est trompée plusieurs fois, nous le reconnaissons; mais il serait injuste de généraliser cette observation, comme si la précipitation, l’entêtement ou la passion, avaient été le caractère principal du plus sage et du plus modéré des tribunaux. Quelques fautes clairsemées à travers trois siècles ne prouvent rien contre une institution.

 

 

 

Comme la malveillance pouvait facilement se glisser dans ces accusations d'hérésie, le grand Inquisiteur Valdès (un des plus sévères, suivant Llorante) prescrivit aux membres du Saint-office de ne pas moins se défier des témoins à charge que de l'inculpé lui-même.

 

Dans les premiers temps de l'Inquisition, Léon X avait rendu une ordonnance, d'après laquelle tout faux témoin devait être puni de mort.

 

Au contraire, on accueillait avec bienveillance les témoins à décharge que l'accusé avait à produire. On suspendait la sentence jusqu'à ce qu'ils eussent pu éclairer la conscience des juges. On les requérait à de grandes distances, et jusque dans les colonies espagnoles de l’Amérique.

 

 

 

L'âge de l'accusé pesait d'un grand poids dans la balance. « Lorsque des fils ou filles d'hérétiques, induits à professer l’erreur par les leçons de leurs parents, et n'ayant pas encore atteint leur vingtième année, se présenteront d'eux-mêmes pour être reçus en grâce, dussent-ils venir même après le délai fixé, les Inquisiteurs les accueilleront avec bonté, leur imposeront des pratiques de pénitence plus légères, et veilleront à ce qu'ils soient instruits dans la foi et les sacrements de la sainte Mère l'Église. » Ainsi s'exprime Torquemada!

 

 

 

Llorente se plaint qu'on ait vu des indices d'hérésie dans des faits insignifiants par eux-mêmes, et qui, chez d'anciens chrétiens, n'eussent pas attiré l'attention. Mais, suivant la remarque de Mgr Héfelé, le même acte peut éveiller un soupçon légitime dans un juif ou un musulman baptisé, et n'avoir que peu de dangers pour un chrétien de naissance. En soi, il est indifférent de laver sur le front d'un enfant qui vient d'être baptisé la place qu'a touchée l'huile sainte. Mais chez des néophytes tout frais sortis du judaïsme et environnés de relaps, cet acte, surtout s'il est fréquemment répété, pourra exciter la défiance. Ne connaît-on pas le mot de Calvin : « Je renonce le Chrême? »

 

« Un ancien chrétien pourra donner à ses enfants, sans exciter l'attention, les noms des patriarches du vieux Testament. Un juif converti deviendra aisément suspect, s'il affecte de rejeter les noms de la loi nouvelle. »

 

 

 

Ces faits et d'autres du même genre, indifférents par eux-mêmes, pouvaient emprunter aux circonstances de temps, de lieux et de personnes, une signification mauvaise, et devenir, aux yeux des Inquisiteurs, de véritables indices.

 

Qu'on n'aille pas croire les membres du Saint-office si prompts à se troubler, si empressés à chercher des crimes.

 

« Personne, dit le grand inquisiteur Deza, personne ne pourra être arrêté pour un sujet de peu d'importance, pas même pour des blasphèmes, s'ils ont été proférés dans un accès de colère. Le premier article des statuts de Torquemada ne permet l'arrestation de l'inculpé qu'à l'unanimité des suffrages. Quand les Inquisiteurs n'étaient point d'accord, ou que la personne compromise était d'une certaine importance, le conseil supérieur pouvait seul ordonner l'arrestation.

 

 

 

Nous pourrions multiplier les détails et nous étendre à l'infini sur cette procédure de l'Inquisition d'Espagne. Mais ce que nous avons dit paraît suffisant pour l'apprécier et faire connaître l'esprit qui l'animait. Il est temps de parler de la sentence où aboutissait la procédure.

 

 

 

 

 

 

 

Ch. MALLEY, S. J.

 

                                                                                            (Revue du Monde Catholique,1er juillet 1885)

 

 

 

 

 

 

 




[1] Histoire des temps modernes, c. iv.

 

[2] Réédité par les Editions Saint-Rémi

[3] Histoire des temps modernes, c. iv.

[4] Histoire des temps modernes, c. iv.

[5] Erreurs et mon. his. (1ère  série), L'Inquisition.

[6] 1ère lettre sur l'Inquisition.

[7] Ibid., loc. cit.

[8] Histoire des temps modernes, c. iv.

 

 

mercredi, 31 août 2011

Les effets de la loi

 


On rencontre souvent de ces gens qui s’estiment dispensés d’obéir aux lois sous prétexte qu’elles proviennent d’un gouvernement mauvais. Or, dans la mesure où elles ne s’opposent pas aux commandements de Dieu (voir Question 96), les lois humaines obligent chacun car elles ont pour effet de rendre les hommes bons. Même une loi injuste est bonne relativement, en ce qu’elle développe en nous cette vertu d’obéissance, ciment de toute société humaine. Saint Thomas insiste : « puisque tout homme est une partie de la cité, il est impossible qu’un homme soit bon s’il n’est pas proportionné au bien commun ».

 

 

(Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, La Loi, Question 92.)

Traduction française par M.-J. Laversin, O.P.

Éditions de la revue des jeunes, Société Saint Jean l’Évangéliste, Desclée & Cie. Paris Tournai Rome, 1935.



 Plan d’étude

1. La loi a-t-elle pour effet de rendre les hommes bons ?

2. Les effets de la loi sont-ils de « commander, interdire, permettre et punir », comme dit Justinien ?

 La loi a-t-elle pour effet de rendre les hommes bons ? (Article 1)

Objections

1. Il semble que non. En effet, les hommes sont bons quand ils sont vertueux ; car «  la vertu rend bon celui qui la possède », selon les Éthiques [1]. Mais la vertu est en l’homme l’œuvre de Dieu seul : lui-même « la met en nous, sans nous », comme on l’a établi dans la définition de la vertu [2]. Donc ce n’est pas la loi qui rend les hommes bons.

2. La loi n’est utile à l’homme que s’il lui obéit. Mais le fait même d’obéir à la loi vient de la bonté ; celle-ci doit donc précéder la loi chez l’homme. Ce n’est donc pas la loi qui rend les hommes bons.

3. La loi est faite en vue du bien commun, on l’a dit plus haut [3]. Mais il y a des gens qui se comportent bien en ce qui regarde le bien commun, et non dans leur vie privée. Ce n’est donc pas à la loi qu’il appartient de rendre les hommes bons.

4. Certaines lois sont tyranniques, dit le Philosophe [4]. Or le tyran ne vise pas la bonté de ses sujets, mais seulement son utilité personnelle. Ce n’est donc pas la loi qui rend les hommes bons.

En sens contraire, le Philosophe écrit [5] que « la volonté de tout législateur est de rendre bons les citoyens » [6].

Réponse

Nous avons dit précédemment [7] que la loi n’est pas autre chose qu’une prescription de raison en celui qui commande, par laquelle les sujets sont gouvernés.

Or, c’est la vertu propre d’un subordonné que d’être bien soumis à celui qui le gouverne ; de même constatons-nous que la vertu propre de l’irascible et du concupiscible [8] consiste en ce qu’ils obéissent bien à la raison.

Et de cette manière « la vertu, pour n’importe quel sujet, consiste à être bien soumis à celui qui commande », dit le Philosophe [9].

Or toute loi est ordonnée à être obéie de ses sujets. Aussi est-il évident que le propre de la loi est d’amener ses sujets à ce qui constitue leur vertu propre.

Donc, puisque la vertu est définie : « ce qui rend bon celui qui la possède », il s’ensuit que l’effet propre de la loi sera de rendre bons ceux auxquels elle est donnée, cette bonté pouvant être absolue ou relative.
- Si, en effet, l’intention du législateur tend au vrai bien, qui est le bien commun réglé conformément à la justice divine, il s’ensuit que par la loi les hommes sont rendus bons de façon absolue.
- Si, au contraire, l’intention du législateur se porte vers quelque chose qui n’est pas le bien absolu, mais qui est utile ou agréable, ou contraire à la justice divine, alors la loi ne rend pas les hommes bons absolument mais relativement, c’est-à-dire par rapport à un régime politique donné.

C’est ainsi que l’on trouve du bien même dans les choses intrinsèquement mauvaises ; comme on parle d’un bon voleur, parce qu’il opère d’une manière appropriée à son but.

Solutions

1. La vertu se présente sous deux formes : acquise et infuse, comme on l’a vu précédemment [10].

Pour chacune d’elles, la répétition des actes joue son rôle, mais de façon diverse.

Elle est cause de la vertu acquise ; mais elle dispose à la vertu infuse ; puis, une fois celle-ci possédée, elle la conserve et la développe.

Puisque la loi est donnée pour diriger les actes humains, dans la mesure même où ceux-ci coopèrent à la vertu, dans cette même mesure elle rend les hommes bons.

Aussi le Philosophe dit-il [11] que « les législateurs rendent bons par les habitudes qu’ils donnent ».

2. On n’obéit pas toujours à la loi selon la perfection de bonté qui convient à la vertu, mais parfois par crainte du châtiment ; parfois aussi par le seul motif de la raison, ce qui est un principe de vertu, nous l’avons dit [12].

3. La bonté d’une partie s’apprécie d’après son rapport avec le tout ; c’est pourquoi S. Augustin écrit [13] que « toute partie est difforme quand elle n’est pas accordée à son tout ».

Donc, puisque tout homme est une partie de la cité, il est impossible qu’un homme soit bon s’il n’est pas proportionné au bien commun [14].

Et le tout lui-même ne peut être bien constitué, sinon par des parties qui lui sont proportionnées.

C’est pourquoi il est impossible que le bien commun d’une cité se réalise bien si les citoyens ne sont pas vertueux, tout au moins ceux à qui revient le commandement.

Il suffit toutefois au bien de la communauté que les autres soient vertueux dans la mesure où ils obéissent aux ordres des chefs.

C’est pourquoi Aristote dit [15] que « la vertu du chef est identique à celle de l’homme bon ; mais ce n’est pas vrai d’un citoyen quelconque ».

4. La loi tyrannique n’étant pas conforme à la raison n’est pas une loi à proprement parler. Elle est plutôt une perversion de la loi [16].

Toutefois, dans la mesure où elle possède quelque chose de la raison de loi, elle est ordonnée à rendre les citoyens bons.

Car elle n’a pas raison de loi sinon en tant qu’elle est une prescription du chef à l’égard de ses sujets, et elle tend à ce que les sujets soient bien obéissants.

Ce qui revient à dire qu’ils sont bons non pas d’une façon absolue, mais relativement à un tel régime politique.

 Les effets de la loi sont-ils de « commander, interdire, permettre et punir », comme dit Justinien ? (Article 2)

Objections

1. Cette énumération ne semble pas convenir car, d’après Justinien [17], « la loi est toute ordonnance générale  ». Or commander est synonyme d’ordonner. Les trois autres actes sont donc superflus.

2. L’effet de la loi est de conduire les sujets au bien, nous venons de le dire. Mais le conseil porte sur un bien supérieur à celui du précepte. Il appartient donc davantage à la loi de conseiller que de commander.

3. De même qu’un homme est incité par les châtiments à bien agir, il l’est également par les récompenses. Donc, si l’on met parmi les effets de la loi celui de punir, il faut également y mettre l’acte de récompenser.

4. Le but du législateur est de rendre les hommes bons, comme on vient de le dire.

Mais celui qui n’obéit aux lois que par crainte des châtiments, n’est pas bon.

En effet : « Si l’on agit par crainte servile, c’est-à-dire par crainte du châtiment, alors même que l’on ferait le bien, on n’accomplirait pas bien cette œuvre », dit S. Augustin [18].

Il ne semble donc pas que punir soit le propre de la loi.

En sens contraire, Isidore de Séville écrit [19] :


- Toute loi ou bien permet, par exemple : « que l’homme courageux sollicite une récompense ».
- Ou bien elle défend, par exemple : « il n’est permis à personne de demander en mariage une vierge consacrée ».
- Ou bien elle punit, par exemple : « celui qui aura commis un meurtre sera puni de mort ».

Réponse

De même que la phrase est une sentence de la raison sous forme dénonciation, de même la loi est une sentence de la raison émise sous forme de précepte.

Or le propre de la raison est de partir d’une donnée pour amener à un autre point.

C’est pourquoi, de même que dans les sciences de démonstration, la raison procède de manière à faire admettre une conclusion au moyen de certains principes, ainsi procède-t-elle pour faire adhérer au précepte de la loi par un moyen terme.

Or, les préceptes de la loi portent sur les actes humains, puisque c’est eux que la loi dirige, comme nous l’avons dit [20].

Or il y a trois catégories différentes d’actes humains [21].
- Quelques-uns sont bons selon leur genre, et ce sont les actes des vertus ; à leur égard, on dit que la loi prescrit ou commande, car elle prescrit tous les actes des vertus, selon Aristote [22].
- D’autres actes sont mauvais, selon leur genre, comme les actes vicieux que la loi a pour rôle d’interdire.
- D’autres actes enfin sont indifférents selon leur genre ; la loi a pour rôle de les permettre. On pourrait classer parmi ces actes indifférents ceux qui sont légèrement bons ou légèrement mauvais.

Enfin, c’est par la crainte du châtiment que la loi amène ses sujets à obéir ; et sous ce rapport l’effet de la loi est de punir [23].

Solutions

1. De même que cesser de faire le mal a raison de bien, de même l’interdiction a raison de précepte. Ainsi, en prenant le mot précepte au sens large, on dit d’une manière générale que la loi est un précepte.

2. Conseiller n’est pas l’acte propre de la loi, mais peut être aussi le fait d’une personne privée qui n’a pas à porter une loi. Aussi S. Paul, en donnant un conseil (1 Co 7,12), déclare-t-il : « C’est moi qui le dis, non le Seigneur. » C’est pourquoi le conseil n’est pas nommé parmi les effets de la loi.

3. N’importe qui peut récompenser ; mais punir n’appartient qu’au ministre de la loi, par l’autorité duquel la peine est infligée. C’est pourquoi récompenser n’est pas mis parmi les actes de la loi, mais seulement punir.

4. Du fait que quelqu’un commence à s’accoutumer, par crainte du châtiment, à éviter le mal et à faire le bien, il se trouve parfois amené à agir ainsi avec plaisir et de son plein gré. De cette façon la loi, même par ses châtiments, conduit les hommes à devenir bons.

Il faut maintenant étudier chaque loi en particulier :
- la loi éternelle (Q. 93),
- la loi naturelle (Q. 94),
- la loi humaine (Q. 95-97),
- la loi ancienne (Q. 98-105),
- et la loi nouvelle qui est la loi de l’Évangile (Q. 106-108).
- Quant à la sixième loi qui est la loi du foyer de convoitise, il suffit de se rapporter à ce qui a été dit au traité du péché originel (Q. 81-83).

Notes

[1] II, VI 2 (1106 a 15).

[2] Q. 55, a. 4.

[3] Q. 90, a. 2.

[4] II Pol. VI 13 (1282 b 12).

[5] II Eth. I 5 (1103 b 3).

[6] Dans ce premier article de la question 92, c’est un trait essentiel de la morale thomiste qui est mis en lumière à propos de ta loi : celui d’une morale dont tout le but est de rendre l’homme bon, c’est-à-dire de lui faire réaliser sa vraie destinée, ce pour quoi il est fait. Du fait que l’homme est, comme tout vivant, un être appelé à croître et à grandir dans sa ligne propre, et que celle-ci est caractérisée par la présence de la raison, l’agir moral est la mise en œuvre de cette progression, de cette auto-réalisation de l’homme. De même que tout être est dit bon quand il réalise ce pour quoi il est fait, l’homme est dit bon quand il instaure en lui l’ordre de la raison. Et comme le sens de toute loi est de réaliser cette rationalité, son effet est donc de rendre l’homme bon. Et même, si on applique cela à ta loi nouvelle du Christ, cette finalité se réalise au maximum ; par la grâce l’homme participe à la bonté même de Dieu et par l’amour divin animant celui du prochain, il est fondamentalement bon pour les autres, appelé à les aimer comme lui-même. Par là, la morale thomiste réalise la synthèse de l’idéal chrétien et de la tradition socratique, qui voyait dans la morale et la loi l’art de rendre les hommes meilleurs par la pratique de la vertu.

[7] Q. 90, a. I, sol. 2 ; a. 3 et 4.

[8] Le concupiscible et l’irascible sont dans la synthèse thomiste les deux tendances ou appétits de l’ordre de la sensibilité (ce qu’est la volonté dans l’ordre rationnel), le premier portant sur des réalités perçues par les sens ou représentées par l’imagination comme convenant simplement au sujet désirant, le second étant éveillé par la difficulté à atteindre ces mêmes réalités et exigeant de ce fait une lutte contre les obstacles à la satisfaction du désir.

[9] I Pol. V 9 (1260 a 20).

[10] Q. 63, a. 2.

[11] II Eth I 5 (1103 b 3).

[12] Q. 63, a. 1.

[13] III Conf. 8. PL 32, 689. BA 13, 391.

[14] Voir plus haut le rapport entre la loi et le bien commun (Q. 90, note 3).

[15] III Pol. II 6 (1277 a 20).

[16] Est évoqué ici un problème qui suscitera bien des controverses dans la suite, celui de l’illégitimité d’un pouvoir politique qui ne poursuit plus le bien commun (appelé alors tyrannie) et celui des lois injustes. Ce problème sera précisé à propos de la Q. 96, a. 4.

[17] GRATIEN, Décret I, III, 4. Voir ISIDORE, Etymol V, 19. PL 82, 202.

[18] Contra duas Epist, Pelag. II, 9. PL 44, 586. BA23, 455.

[19] GRATIEN, Décret I, III, 4. Voir ISIDORE, Etymol V, 19. PL 82, 202.

[20] Q. 90, a. 1 et 2 ; Q. 91, a. 4.

[21] Q. 18, a. 8.

[22] V Eth. I 14 (1129 b 19).

[23] Les catégories du “commandé”, “interdit”, ou simplement “permis” sont souvent contestées à notre époque au nom d’une morale personnaliste subjectiviste, où le sujet serait seul maître de ses choix. En axant sa morale sur la rationalité de l’agir, S. Thomas maintient la nécessité de repères objectifs permettant de dire que tel acte doit être accompli, interdit ou permis, Car, comme pour le fonctionnement de la raison théorique, celui de la raison pratique se structure à partir de la possibilité d’une connaissance de l’être des choses, de la réalité qu’est l’homme inséré dans un environnement de relations liées à son être et s’imposant à lui.

 

Source: Vive Le Roy

lundi, 16 novembre 2009

La doctrine de l’Eglise sur l’argent

 

 

 

Avertissement :

 

Cette étude est extraite d’un article d’Arnaud de Lassus paru dans l’AFS n°96, en 1991.

 

Introduction

 

En cette année du centenaire de Rerum novarum et du soixantième anniversaire de Quadragesimo anno,les prises de position des papes Léon XIII et Pie XI sur les formes modernes de l’usure et sur la domination de l’économie et de la politique par les maîtres de l’argent méritent d’être mises en relief.

 

Rappelons les textes :

« Une usure vorace est encore venue s’ajouter au mal (de la destruction des anciennes corporations). Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l’Eglise, elle n’a cessé d’être pratiquée, sous une autre forme, par des hommes avides de gain, d’une insatiable cupidité ».[1][2]

« Ce pouvoir (économique discrétionnaire) est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l’argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer ».[2][3]

 

Dans la suite du texte, Pie XI souligne deux conséquences du pouvoir discrétionnaire des maîtres de l’argent sur l’économie :

- la « déchéance du pouvoir politique (…) tombé au rang d’esclave et devenu le docile instrument (…) de toutes les ambitions de l’intérêt ».

- l’ « internationalisme ou impérialisme international de l’argent, funeste et exécrable, pour lequel là où est la fortune, là est la patrie ».

Cette double caractéristique des temps modernes : le développement de l’usure sous de nouvelles formes, la domination de l’économie et de la politique par les puissances d’argent a été reconnue aussi bien par des hommes de finance et des hommes politiques (trop peu nombreux hélas !) que par des doctrinaires de ces deux disciplines. Nous en citerons quelques-uns :

 

René de la Tour du Pin (1889) : « Le siècle actuel porte la marque de l’usure et mérite d’en conserver le nom ».[3][4]

Charles Maurras (1925) : « L’Etat moderne a vendu ou loué son être aux banquiers ».[4][5]

V. C. Vickers (1939) : « La démocratie est en danger parce que le gouvernement démocratique lui-même est asservi aux intérêts des groupes qui dominent la finance et qui ont le pouvoir d’infliger à la nation une crise financière s’ils prévoient que va être mise en place une législation défavorable à leurs intérêts particuliers ».[5][6]

Maurice Allais (1978) : « Alors que pendant des siècles l’Ancien Régime avait préservé jalousement le droit de l’Etat de battre monnaie et le privilège exclusif d’en garder le bénéfice, la République démocratique a abandonné pour une grande part ce droit et ce privilège à des intérêts privés. Ce n’est pas là le moindre paradoxe de notre époque ».[6][7]

 

Les considérations qui précèdent apportent une réponse partielle à l’une des questions-clefs de la politique : qui détient en définitive les pouvoirs de décision ?

On sait - ou l’on devrait savoir - que nos pouvoirs politiques ne sont en général que des paravents derrière lesquels se tiennent des tireurs de ficelles, eux-mêmes manipulés par d’autres personnages occupant des échelons supérieurs. « Il y a dans tout pouvoir démocratique (…) - explique l’historien François Furet - une oligarchie cachée, à la fois contraire à ses principes et indispensable à son fonctionnement ».[7][8]

Une oligarchie… nous dirions plutôt plusieurs oligarchies cachées. Parmi celles-ci, la plus importante ne serait-elle pas celle des dynasties financières dont les chefs, selon l’expression très heureuse de Jacques Attali, peuvent constituer un « pouvoir sur le pouvoir » ?[8][9]

 

 

1 – Division de la doctrine de l’Eglise sur l’argent

 

On peut la décomposer en trois parties :

- Principes généraux.

- Doctrine sur l’usage personnel de l’argent.

- Doctrine sur la place et la réglementation de l’argent dans la vie sociale et politique, sur les attributions de l’Etat à son égard.

 

 

2 – Principes généraux

 

Une mesure stable de la valeur des choses

L’argent, moyen d’échange de biens matériels et de services entre les hommes, mesure permettant d’estimer la valeur des choses, doit être stable, c’est-à-dire que son pouvoir d’achat doit être constant ou ne fluctuer que très lentement.

 

Par lui-même, l’argent n’est pas producteur

L’argent n’est que la cause instrumentale d’un gain éventuel dû à l’activité de celui qui le fait fructifier. « Celui qui a de l’argent n’a pas encore un gain en acte mais seulement en puissance ».[9][10]

C’est une « fausse conception (de penser) que l’argent doit rapporter quel que soit son placement, qu’il est de soi lucratif ; c’est ce qu’on appelle sa rentabilité, sa vertu propre de productivité. A quoi il faut opposer le principe aristotélicien toujours vrai : l’argent ne fait pas de petits, de soi il est improductif ».[10][11]

 

 

3 – L’usage personnel de l’argent

 

Il est contenu dans la doctrine plus générale sur l’usage des richesses qui, dans la Somme théologique de saint Thomas, figure dans le traité sur la vertu cardinale de justice (IIa IIae, questions 57 à 122).

Nous nous limiterons ici à la question de l’usure.[11][12]

L’usure est une faute commise à l’occasion d’un simple prêt ou prêt de consommation.

 

 

Le simple prêt

 

« Le simple prêt, ou prêt de consommation, est un contrat par lequel l’une des parties livre à l’autre une certaine quantité de choses qui se consomment par l’usage, à la charge pour celle-ci de lui en rendre l’équivalent en espèce et qualité, après un certain temps dont on convient ordinairement. Par l’effet de ce prêt, l’emprunteur devient le propriétaire de la chose prêtée ».[12][13]

Dans la pratique, la chose consommable prêtée est presque toujours de l’argent.

 

 

Le prêt à intérêt

 

« Le prêt à intérêt n’est autre chose que le simple prêt duquel on tire des intérêts. Si on perçoit l’intérêt à l’occasion du prêt, mais en vertu d’un titre légitime et extrinsèque au prêt, cet intérêt n est point illicite. Mais si on na pas d’autre titre que le simple prêt, si on exige l’intérêt précisément en vertu du prêt, sans aucun titre extrinsèque au prêt, c’est-à-dire, sans un titre qui soit distinct et séparable du prêt, cet intérêt devient illicite, injuste, usuraire ».[13][14]

 

 

Définition et condamnation de l’usure

 

« On définit l’usure proprement dite : tout intérêt, tout profit en sus du capital (…) exigé de l’emprunteur, précisément en vertu ou à raison du simple prêt, du « mutuum ». Les Pères, les conciles, les Souverains pontifes et les théologiens, s’appuyant sur les livres saints, s’accordent à nous donner la même notion de l’usure, en la condamnant expressément comme contraire au droit naturel et divin ».

 

Citons, comme expression de la doctrine de l’Église sur l’usure, deux textes l’un du pape Léon X, l’autre du pape saint Pie X :

« Voici le véritable sens du mot “usure” : quand on recherche un gain et un profit, sans travail, sans dépense ou sans risque, à partir d’un bien qui par lui-même ne produit pas de fruit ».[14][15]

« En quoi consiste l’usure ? L’usure consiste à exiger, sans titre légitime, un intérêt illicite pour une somme prêtée, en abusant du besoin et de l’ignorance d’autrui ».[15][16]

 

 

Les titres pouvant justifier l’intérêt tiré d’un prêt

 

Quels sont ces titres ? Il ne semble pas qu’il y ait accord entre moralistes à ce sujet. Voici les principaux titres invoqués :

a) Le préjudice causé (« damnum emergens »). Exemple : un prêteur accorde un prêt indexé sans intérêt ; la somme correspondant à l’indexation est considérée comme revenu par le fisc et taxée à ce titre ; le préjudice ainsi causé peut donner lieu à indemnité.

b) Le gain perdu (« lucrum cessans ») du fait du prêt.

c) Le risque de perte de la somme prêtée.

d) La « peine conventionnelle » :indemnité en cas de non-remboursement dans les délais prévus.

e) Les frais de gestion du prêt.

f) Le taux de prêt considéré comme non usuraire par la loi civile.

 

Les titres b) et f) soulèvent des difficultés. Sur le titre b) en particulier, voici une remarque de saint Thomas d’Aquin : « Mais on n’a pas le droit de stipuler dans le contrat une indemnité fondée sur cette considération : que l’on ne gagne plus rien avec l’argent prêté ; car on n’a pas le droit de vendre ce que l’on ne possède pas encore et dont l’acquisition pourrait être compromise de bien des manières ».[16][17]

Il semble bien qu’admettre ce titre (perte de profit éventuel, pendant la durée du prêt, du fait de la privation de la somme prêtée) reviendrait à affirmer la productivité de l’argent en lui-même.

 

 

L’usure et les confesseurs

 

Voici un résumé partiel de l’« instruction sur l’usure »de la Sacrée congrégation pour la propagation de la foi de 1873, figurant dans le livre du R.P. Denis Fahey The Mystical Body of Christ and the Reorganisation of Society édité en 1943.

I - Aucun profit, quel qu’il soit, ne peut être prélevé d’un prêt (mutuum) au seul titre du prêt.

II - S’il y a un autre titre qui n’est pas inhérent à la nature même de chaque prêt, un profit peut être prélevé.

III - Quand le seul titre visible sur lequel se fonde le prélèvement de profit ou d’intérêt sur un prêt est l’autorisation donnée par la loi du pays, ce titre peut être considéré comme suffisant en pratique ; et les confesseurs ne doivent pas inquiéter les pénitents là-dessus tant que cette question demeure « sub judice »(non tranchée) et que le Saint-Siège ne l’a pas définie de façon explicite.

IV - Une telle tolérance ne doit pas être invoquée pour couvrir la moindre usure exercée à l’égard des pauvres ; ni des taux excessifs d’intérêt au-delà des limites de la justice naturelle.

 

 

Justification de la doctrine traditionnelle telle qu’elle est exposée par saint Thomas

 

« Nous n’hésitons pas à affirmer que cette doctrine (la doctrine exposée dans la Somme Théologique, IIa IIae, qu. 78 sous le titre “Du péché de l’usure dans les prêts“) ainsi comprise est inattaquable »,écrit le père Spicq[17][18] ; puis il développe les arguments suivants :

 

- L’argent n’est que la cause instrumentale d’un gain éventuel de celui qui le fait fructifier ; il n’est pas par lui-même productif ; c’est le travail qui est le titre lucratif essentiel. Dans le contrat de prêt, pas de travail pour le prêteur, puisqu’il a cédé la propriété de la somme d’argent à l’emprunteur. Réclamer un intérêt de l’argent prêté, au titre du prêt lui-même, c’est réclamer une part du fruit d’une chose qu’on ne possède pas, c’est donc un vol.

 

- Saint Thomas se refuse à voir dans la perte du temps la source d’un droit à intérêt, car le temps n’appartient par au prêteur et ne peut se vendre (alors que les théories les plus modernes de l’intérêt définissent l’intérêt comme le prix du temps).

 

- « La monnaie est une valeur conventionnelle destinée à faciliter les échanges, c’est là sa fin.(…) Or l’usure va contre la nature de 1 argent, c’est un acte opposé à sa fin naturelle (…). Se proposer dans l’échange un accroissement des choses, c’est s’écarter de la nature de l’échange (…) ; c’est le fait de l’avare dont les désirs sont infinis. ».[18][19]

Le temps ne change en rien l’égalité requise dans le contrat ; il faut autre chose pour qu’il soit productif ; il faut que, pendant la durée du contrat, se présente un titre quelconque, juste fondement à une exigence nouvelle ou à une survalue.

 

 

4 - L’argent dans la vie sociale et politique

 

- Une doctrine méconnue

Elle est rarement abordée dans les textes récents du Magistère.

Elle n’est guère enseignée dans les traites de doctrine sociale. Le texte important de Pie XI sur l’impérialisme international de l’argent et la déchéance du pouvoir politique, devenu esclave des puissances d’argent, est rarement cité.

 

- Points essentiels de la doctrine

 

En économie et en politique, l’argent doit être serviteur et non maître.

« L’art de la gestion et des manipulations monétaires n’est qu’un art auxiliaire qui doit être au service de la famille et de l’Etat (…). »[19][20]

 

Tout régime ploutocratique (remettant l’ordre politique et économique à la discrétion des puissances d’argent) constitue un renversement de l’ordre des choses.

« Il y a une perversion anti-chrétienne aussi bien qu anti-naturelle dans le renversement de l’ordre que l’on constate aujourd’hui où la personne humaine est subordonnée à la production et où la production et la distribution sont subordonnées à la finance ».[20][21]

 

Le triple rôle de l’État

- Garder la maîtrise du système monétaire, fonction qui lui incombe ;

- Assurer la stabilité de la monnaie (la monnaie étant la « mesure des choses vendables », la stabilité est pour elle une qualité essentielle) ;

- Réprimer l’usure.

 

- Extraits de l’encyclique Quadragesimo anno

 

« Ce qui, à notre époque, frappe tout d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes qui, d’ordinaire, ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu’ils administrent à leur gré ».

 

- La domination de l’économie par les maîtres absolus de l’argent :

« Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l’argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer (…) ».

 

- C’est une conséquence du libéralisme économique

« Cette concentration du pouvoir et des ressources, qui est comme le trait distinctif de l’économie contemporaine, est le fruit naturel d’une concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites ; ceux-là seuls restent debout, qui sont les plus forts, ce qui souvent revient à dire, qui luttent avec le plus de violence, qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience (…) ».

- Les résultats : dictature économique, déchéance du pouvoir politique, impérialisme international de l’argent

« L’appât du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle. A tout cela viennent s’ajouter les graves dommages qui résultent d’une fâcheuse confusion entre les fonctions et devoirs d’ordre politique et ceux d’ordre économique ; telle, pour n’en citer qu’un d’une extrême importance, la déchéance du pouvoir : lui qui devrait gouverner de haut, comme souverain et suprême arbitre, en toute impartialité et dans le seul intérêt du bien commun et de la justice, il est tombé au rang d’esclave et devenu le docile instrument de toutes les passions et de toutes les ambitions de l’intérêt. Dans l’ordre des relations internationales, de la même source sortent deux courants divers : c’est, d’une part, le nationalisme ou même l’impérialisme économique, de l’autre, non moins funeste et détestable, l’internationalisme ou impérialisme international de l’argent, pour lequel là où est l’avantage, là est la patrie ».

 

 

5 – Conclusion

 

Le libéralisme économique (système séparant l’économie de la morale) conduit à la généralisation de l’usure, à la souveraineté de l’argent, à l’impérialisme international de l’argent. C’est là que réside l’un des deux grands désordres économiques actuels (l’autre étant constitué par l’économie socialiste).

Il faut bien voir l’enchaînement des causes : c’est l’usure qui permet aux puissances d’argent de devenir souveraines à l’échelle nationale puis internationale. Le retour à l’ordre ne pourra s’opérer que par une restauration de l’Etat dans son rôle de défenseur du bien commun… Ce qui suppose un Etat indépendant des puissances d’argent, ayant repris la maîtrise du système monétaire de la nation et assez fort pour réprimer l’usure.

En attendant ce retour à l’ordre, en y travaillant dans toute la mesure de leurs moyens, les catholiques devraient appliquer plus strictement, dans leur conduite personnelle, la doctrine de l’Eglise sur l’argent… en particulier en développant l’usage de prêts indexés sans intérêt au profit de personnes et d’initiatives qui méritent d’être soutenues.

« Il demeure cependant que le prêt sous sa première forme, ou le prêt-assistance, qui n’est, comme tel, qu un des modes de subvenir à la nécessité d’autrui, devrait garder, dans la vie ordinaire des hommes, une plus grande place (…). Ceux qui, ayant plus que le nécessaire, ne savent point subvenir à la nécessité des petits, en leur prêtant gratuitement et sans autre charge que de rendre l’argent prêté quand ils pourront vraiment le rendre, mais se montrent en toute circonstance d’une absolue rigueur dans l’exigence de l’intérêt, s’agirait-il même du simple intérêt ordinaire ou légal, n’échapperont point, devant Dieu, à la responsabilité du péché de l’usure. Et l’on peut bien dire qu’une des grandes causes du malaise social aujourd’hui est dans la méconnaissance ou l’oubli de ce devoir sacré ».[21][22]



 



[1][2] Léon XIII, enyclique Rerum Novarum

[2][3] Pie XI, encyclique Quadragesimo Anno

[3][4] Vers un ordre social chrétien, p. 71

[4][5] Action Française, 12 octobe 1925.

[5][6] Economic Tribularion, p. 51. V.C. Vickers fut gouverneur de la banque d’Angleterre de 1910 à 1919.

[6][7] L’impôt sur le capital et la réforme monétaire,p. 187. Maurice Allais reçut le prix Nobel d’Économie en 1988.

 

[7][8] François Furet, Penser la Révolution Française,p.241. Dans les quarante dernières pages de ce livre, dont est tiré la citation ci-dessus, F. Furet a résumé la pensée sur la Revolution française de l’historien Augustin Cochin.

[8][9] Jacques Attali, Siegmund G. Warburg, un homme d’influence,p.13.

[9][10] Saint Thomas, Somme théologique, IIa,IIae, qu. 62 art. 4. Cause instrumentale : celle qui agit non par sa propre force mais par l’impulsion d’une autre.

[10][11] P. Spicq, Renseignements techniques, accompagnant la traduction de la Somme Théologique, la Justice,tome troisième, p. 437, édit. de la Revue des jeunes.

[11][12] Principales sources utilisées : Somme théologique ; encyclique Vix Pervenit de Benoît XIV ; commentaires du R.P. Spicq. Cardinal Grousset, Théologie morale,t. 1, p. 391, édit. Lecoffre.

[12][13] Cardinal Grousset, Théologie morale,t. 1, p. 391, édit. Lecoffre.

[13][14] Ibid. p. 393.

[14][15] Définition de I’usure par le pape Léon X et par le cinquième concile du Latran (1512-1517).

[15][16] Catéchisme de St Pie X.

[16][17] Saint Thomas, Somme théologique, IIa,IIae, qu. 78 art. 2.

[17][18] P. Spicq, Renseignements techniques, accompagnant la traduction de la Somme Théologique, la Justice,tome troisième, p. 462, édit. de la Revue des jeunes.

[18][19] R.P. Spicq, ibid, p. 466.

[19][20] R.P. Denis Fahey, the Mystical Body of Christ and the Reorganisation of Society, p. 64. Sur ce sujet, voir aussi René de La Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien, chap. II, paragraphe « Du capitalisme ».

[20][21] R.P. Denis Fahey, ibid, p. 102.

[21][22] R.P. Thomas Pègues, Commentaire de la Somme théoologique, T. XI, p.600. C’est par ces remarques que le père Pègues conclut ses commentaires sur la question 78, « Du péché de l’usure dans les prêts » de la IIa IIae de la Somme théologique.

dimanche, 15 novembre 2009

« L’impiété et l’injustice ne sont pas une forme de gouvernement »

« L’impiété et l’injustice ne sont pas une forme de gouvernement »[1]

                                                                                                                                 Mgr Gay

 

« Le suffrage universel est un mensonge universel »[2]

                                                                                                                      Pie IX

 

 

Introduction

 

A la veille de la désignation d’un nouveau président, notre pays vie au rythme des sondages, des discours, et des meetings, il gaspille son potentiel dans une nouvelle manche de la guerre des partis. Chacun escompte de bons résultats pour son parti, on pronostique déjà le vainqueur et les vaincus. Le rythme des élections remplace le rythme des saisons.

Dans ces quelques lignes nous souhaiterions analyser un peu en profondeur la bataille électorale en cours, en nous basant sur une phrase de Mgr Gay résumant la pensée politique du Cardinal Pie.

 

Mgr Gay rapporte que « …par ses préférences personnelles, appuyées sur de longues études, une science profonde et de très graves raisons notre cher Cardinal [le Cardinal Pie] était légitimiste… »[3]. Cependant, l’illustre successeur des apôtres savait, bien entendu, qu’un évêque, à la suite de l’Eglise, ne doit pas préférer, publiquement, une forme de gouvernement plutôt qu’une autre. Aussi, résumant et, justifiant l’attitude du Cardinal vis-à-vis des différentes institutions qui se sont succédées en France à cette époque, Mgr Gay a ces mots lapidaires : « L’impiété et l’injustice ne sont pas une forme de gouvernement ». Prononcés à la fin du XIX ème siècle, en observant la marche des institutions, ces quelques mots vont nous aider à comprendre la vraie nature du suffrage universel.

 

Les mauvaises tendances que visaient le cardinal et son secrétaire, se sont accentuées, confirmées. Aujourd’hui, ils pourraient être plus précis encore. Ils nous diraient que les hommes au pouvoir ne gouvernent pas mais qu’ils manipulent. Ils nous diraient que nous ne sommes pas soumis à un gouvernement mais à une manipulation, et que cette manipulation se trouve constituée « d’impiété et d’injustice ».

 

 

A- Election et manipulation

 

Il y a toujours eu un lien étroit entre élection[4] et manipulation :

 

-                          L’historiographie officielle place la cause de la plupart des évènements politiques survenus depuis 1789 dans une espèce de spontanéité populaire. Ceci est bien évidemment une imposture. Ces événements ne peuvent s’expliquer sans la pré-existence de structures officieuses qui les organisent, ou les exploitent.[5] Depuis la Révolution, ces structures : loges, salons, et autres sociétés de pensée, sont le véritable laboratoire au sein duquel s’élabore l’essentiel de la vie publique du pays.

 

-                          Il est d’une évidence solaire que les médias ont un impact majeure sur les élections, la majorité de la population vit sous perfusion de la télévision et des grands quotidiens. Il est non moins patent que les dits médias relayent et vulgarisent servilement les orientations prises par les sociétés de pensée. Monseigneur de Ségur dit bien que « La presse est le grand levier de la Révolution »[6]. « Peu de cerveaux échappent… à ce gavage visant clairement à fixer d’étroite limites au choix des électeurs »[7]

 

-                          En plus des médias, toutes les structures de la société comme les écoles, les collectivités locales, les associations, les syndicats, et aujourd’hui les églises sont autant de relais du même pouvoir, chargés d’éduquer et de soumettre le peuple au joug des idées et comportements « corrects ». La population d’individus ainsi ‘formée’ -déformée- constitue la base énervée, inintelligente et disciplinée du système électoral : l’électorat.

 

-                          Le meilleur révélateur de l’asservissement total des esprits se trouve à notre avis dans les clivages et les oppositions qui en résultent sur le plan social.

Entre les victimes de la pensée unique et les défenseurs de la vérité, les discussions sur des sujets comme la Révolution, Pétain, la colonisation, Vatican II… font naître instantanément des inimitiés plus profondes que celles qui existaient entre français et allemands en 1914, même si ces inimitiés ne s’incarnent plus dans des territoires et ne se matérialisent plus par des luttes à mains armées.

 

-                          Même en temps normal ‘le peuple’ est facile à tromper, à manipuler, il s’agit la d’un fait historique dont ont déjà profité les pharisiens pour que les juifs préfèrent Barabbas à Jésus. C’est pour cela que sous l’ancien régime les menteurs et les financiers qui nous manipulent étaient envoyés à Montfaucon. Aujourd’hui l’élection est taillée sur mesure par ceux qui exploitent le vice et le mensonge. La grande majorité de la population, victime de la législation, étant complètement déchristianisée se trouve d’autant plus facile à manipuler.

 

 

B- La manipulation ne constitue pas seulement ‘un pouvoir’, mais ‘le pouvoir’.

 

Du fait de la conception élevée qu’ils ont des choses, les bons ont du mal à discerner un gouvernement et une autorité là où ils trouvent : finance, loges, médias… Mais c’est précisément par le bas que ces éléments agissent et constitue un pouvoir. La force de ce pouvoir là est proportionnée à l’obscurité dont il s’entoure. Obscurité dont l’élection fait partie. Pouvoir qui constitue de nos jours une tyrannie. Tyrannie de la pensée unique, de l’histoire faussée, de l’enseignement dévoyé, de la haine persistante contre Notre Seigneur Jésus Christ lumière du monde.

Que l’on ne s’imagine pas que le ‘travail’ de manipulation a lieu juste avant l’élection afin d’en obtenir le résultat souhaité. Non, car alors il s’agirait d’une simple magouille, d’un bidouillage électoral, or ce qui existe avant l’élection, est beaucoup plus qu’une magouille, c’est un pouvoir politique bien établi. Les structures qui manipulent, se maintiennent, orientent, décident, gouvernent, et constituent donc le pouvoir, bien avant, et bien au dessus de l’élection dont ils contrôlent tous les éléments. L’élection n’influe pas sur ce pouvoir, c’est ce pouvoir qui produit l’élection comme une partie ou une étape de sa manipulation, étape dont nous verrons l’intérêt plus loin.

Si l’on observe l’histoire, on peut même affirmer avec certitude que l’élection n’est aucunement la partie la plus importante de la manipulation. La plus bruyante, sans doute. La plus importante, non.

Pour les ennemis de l’Eglise, du bien commun, le plus important c’est le bon déroulement de ‘l’impiété et de l’injustice’, car c’est cela qui constitue leur pouvoir, le reste suit naturellement. L’élection, sa prétendue bataille, ses prétendus résultats, sont entre les mains de ceux qui pratiquent, qui répandent, qui exploitent et qui se soutiennent au moyen de l’impiété, du vice, du mensonge…

Autrefois un bon chef d’état faisait son devoir et fortifiait son gouvernement en rendant hommage à Dieu et en soutenant l’Eglise catholique, aujourd’hui les mauvais soutiennent leur manipulation en rendant un culte à l’impiété, à l’injustice et au vice. L’élection n’est qu’une partie de ce culte, rien de plus.

Ne peuvent gagner une élection que ceux qui gouvernent déjà, et qui gouvernent par l’impiété et l’injustice.

 

C- Remarques historiques attestant cet état de fait.

 

1- Ce qui a fait de la Révolution un pouvoir politique, c’est le coup d’état, et non l’élection ni le choix populaire. Pas un historien sérieux ne peut affirmer que les révolutionnaires se sont établis au pouvoir par élection, que ce soit les révolutionnaires de 1789, de 1799, de 1830, de 1848, de France, de Naples, de Parme ou d’ailleurs. Affirmer cela relève des nombreux livres de contes et légendes – plus connus sous le nom de ‘livres d’histoire’ - qui circulent dans les établissements scolaires.

 

2- Il est parfaitement admis, même dans les milieux universitaires les plus officiels, que les français de 1830 jusqu’à une époque récente étaient en grande majorité catholiques. Majorité même écrasante pour ce qui est de la période allant de 1871 à 1914, période qui a vu s’établir l’essentiel de la législation anti-catholique. « En 1871…La France compte alors 35 millions de catholiques, 600 000 protestants, 50 000 israélites et 80 000 libres penseurs. » [8]. Comment expliquer alors que les centaines d’élections ‘démocratiques’ qui ont eu lieu sur cette période aient produit de manière constante un gouvernement anti-catholique ? Comment expliquer qu’au suffrage universel, une démocratie comportant 95% de catholiques produise un gouvernement et une législation à 100% anti-catholiques ? Il y a la un problème politique que l’arithmétique électorale ne peut pas résoudre, et qui démontre que l’élection est une illusion sur le plan politique.

 

3- A une date récente, dans son livre l’indispensable Sénat le Sénateur Jean Cluzel reconnaît naïvement que le rôle fixé au Sénat, à une époque où les sénateurs étaient désigné par le gouvernement, était de se protéger contre les excès de la représentation populaire qui avait été établie. « …instituer une représentation tout en s’en protégeant »[9]. Dans le même ordre d’idée, on notera que sous la troisième république les maires étaient désignés par le président. Nous retrouvons différentes garanties posées par ce pouvoir qui n’a jamais entendu laisser un quelconque rôle politique réel aux élections

 

4- A bien des occasions ce sont les Francs-maçons et révolutionnaires eux-mêmes qui se sont opposés à ce qu’aient lieu des élections, à ce que soit instauré le suffrage universelle et même censitaire.

-                          En 1799 ce sont les révolutionnaires qui ont fait appel à Napoléon et qui ont abandonné la république pour l’empire.[10]

-                          En 1830 ce sont les Francs-maçons qui ont ‘doublé’ quelques braves républicains essayant d’instaurer la république à l’Hôtel de Ville de Paris. Ils ont préféré la monarchie d’un Louis Philippe.[11]

-                          En 1851 ce sont toujours les mêmes qui choisissent le carbonaro Louis Napoléon au détriment de la deuxième république.

-                          Contrairement à ce que l’on a tendance à croire, dans les décennies qui ont suivi 1830, ce sont les légitimistes qui militaient pour le suffrage universel et les révolutionnaires pour le suffrage censitaire.[12]

-                          - En 1871 on trouve les mots suivants sur les lèvres de Gambetta « Je persiste plus que jamais à considérer les élections générales comme étant néfastes à la République. Je me refuse à les accepter, à y faire procéder »[13]

 

Pourquoi ? Pourquoi les révolutionnaires eux-mêmes ont-ils à ces périodes choisi la monarchie plutôt que la république ? Le suffrage censitaire plutôt que le suffrage universel ?

Parce que la manipulation doit être établie, en temps que pouvoir, avant l’élection. Hors, à ces périodes, les conditions n’étant pas réunies pour que la manipulation puisse fonctionner, établir une institution reposant sur l’élection revenait pour ces révolutionnaires à établir un système qu’ils n’étaient pas encore en mesure de contrôler, et qui risquait même de leur faire perdre le gouvernement.[14]

Ils ne disposaient pas alors de la presse. Les structures administratives n’étaient pas encore bien établies. Ils n’avaient pas encore dans leurs rangs suffisamment de compétences pour administrer un pays. Le peuple était encore fermé au combat d’opinion. Les élites encore sur la lancée de l’opposition frontale à la république à l’exemple de leur pères morts pour Dieu et le Roi au milieu des bocages vendéens, bretons et autres. Les autorités religieuses étaient peut soucieuses de ralliement !

 

En 1871 ils ont du subir ce suffrage qu’ils craignaient car c’est Bismarck qui l’exigeait. Ce suffrage qui produisit une chambre comprenant 400 députés royalistes ! Ces députés se laissèrent manipuler par les belles promesses des éléments révolutionnaires de l’assemblée. Ces éléments trompant, corrompant tant et plus, réussirent dans les décennies qui suivirent 1871, à établir cette manipulation qui leur permit dans une France comptant 95 % de catholiques de prendre le gouvernement, de s’y maintenir, et d’y promulguer une législation à 100% anti-catholique !

Dans une France comptant 95 % de catholiques !

Dans un pays ou le gouvernement était censé être désigné au suffrage universelle, quelques milliers de Francs-Maçons ont imposé progressivement leur tyrannie à 35 000 000 de catholiques ! l’élection est bien une illusion politique !

 

En vérité, les révolutionnaires connaissent mieux que nous le rôle second de l’élection. Mis à part lors des fièvres débutantes et idéalistes de la première période révolutionnaires, ils n’ont jamais espéré ‘gagner’ une élection. Ils savent mieux que les catholiques ce que Mgr Delassus disait en 1904 « Toujours et partout la raison humaine a pensé et dit que l’autorité appartient à la cause….»[15], et le peuple ne peut pas être une cause politique. Ce n’est pas seulement mauvais, c’est impossible. Le peuple pris dans un sens électoral, dans le sens d’un corps supposé choisir un gouvernant, n’existe pas, ce n’est qu’un mot vide de réalité, une vue de l’esprit.

Les protestants, les philosophes, les démocrates, ont toujours le mot de peuple plein la bouche, mais il s’agit, sous des dehors séduisants, d’un mensonge. Ce souci du peuple est « encore un masque qu’il faut arracher à la Révolution »[16]. Le peuple est fait pour être gouverné et ils le manipulent avec mépris. La tyrannie de l’impiété et de l’injustice n’a jamais fait le bonheur du peuple dans ce monde, et encore moins dans l’autre.

 

La question qui se pose alors est la suivante : Si l’élection n’a pas le rôle politique que les gens de bien lui prête, celui de désigner une autorité politique, pourquoi les révolutionnaires l’ont-ils établis ?

 

 

D- Raisons de l’élection.

 

La vertu essentielle au suffrage universel qui l’a fait tant chérir par les franc maçons de tous les temps et de tous les lieux, est d’entretenir l’obscurité autour de leur manipulation, de tromper profondément les gens sur leur véritable action :

 

- Tromper les révolutionnaires ‘honnêtes’ de base, se trouvant dans ce camp pour des raisons parfois louables. « Si la Révolution se montrait telle qu’elle est, elle épouvanterait toutes les honnêtes gens. Elle se cache sous des noms respectés ». Mgr de Ségur.[17]

 

- Tromper ceux qui réagissent, pour une raison ou pour une autre, les catholiques surtout, mais aussi les simples mécontents… En leur faisant adopter un mode d’action qui est en fait une voie de garage.

Un des aspects fondamentaux de la subversion de nos adversaires consiste à prévoir et à noyauter les réactions qui se forment toujours contre les étapes de leur action subversive. On peut même constater que, bien souvent, cette prévision et ce noyautage interviennent avant que la dite étape ne soit entamée.

A ce niveau, l’élection est un chef d’œuvre. Avec ce système en place, le noyautage, la canalisation, ou contrôle des réactions, est automatique, instantané, en un mot institutionnalisé.

Et il faut reconnaître que le système a bien marché, et continue de le faire.

Quelle misère de voir tant de catholiques antimodernistes, antilibéraux, antirévolutionnaires, antirépublicains même, s’approvisionner aux arsenaux de la révolution pour tout ce qui est de l’action pratique !

Ces catholiques condamnent avec vigueur, courage et persévérance bien des erreurs modernes, mais, s’agit-il de poursuivre l’effort dans la pratique, alors ils adoptent et utilisent avec non moins d’énergie et de courage l’arme que leur suggèrent les Francs-maçons : ce suffrage universel, produit le plus certain des erreurs qu’ils ont farouchement combattues en théorie. Ils épuisent leurs forces et progressivement leurs idées en prenant comme réalité politique incontournable ce qui n’est qu’illusion masquant le vrai pouvoir : l’impiété et l’injustice.

 

Conclusion

 

Monstrueux, diront certains ? Et bien oui c’est monstrueux, autant que celui qui en a la paternité et que nous désigne Don Félix Sarda Y Salvany « Mais de toutes les raisons qui doivent tenir le catholique de notre temps en garde contre les gouvernements de forme populaire, la plus forte doit être l’empressement que la franc-maçonnerie a mis toujours et partout à les établir. Avec une intuition merveilleuse, l’enfer a reconnu que ces systèmes de gouvernement étaient les meilleurs conducteurs de son électricité, et qu’aucune autre ne pouvait mieux le servir à souhait ».[18]

 

Est-il possible que des choses quotidiennes, paraissant aussi réelles, soient en réalité aussi fausses ? Oui, aussi fausses que le père du mensonge. Pie IX ne disait-il pas que « le suffrage universel est un mensonge universel ». Monseigneur de Ségur ne disait-il pas que « Le principal caractère des attaques de la Révolution contre l’Eglise, c’est l’audace dans le mensonge » ![19]

 

Ce qu’il faut, c’est empêcher nos ennemis de manipuler en mettant en lumière leur fourberie, en dénonçant le mensonge que constitue l’élection. « La lumière lui enlève (à la Révolution) je ne dis pas tout ce qu’il y a de religieux, mais d’honnête parmi les hommes. »[20]

 

Ce qu’il faut c’est poursuivre en politique pratique l’effort contre-révolutionnaire fait dans le domaine théorique ou religieux, et il faut le faire, pour le moment, en retrouvant les vrais principes concernant l’action politique, l’autorité…

 

Cela participe à la bataille inférieure de Jean Vaquié. Cela nous permettra d’être formés et de pouvoir batailler de manière structurée le jour où Dieu nous en donnera l’occasion.[21]



[1] Mgr Gay in La Royauté Sociale de Notre Seigneur Jésus Christ d’après le Cardinal Pie, Théotime de Saint Just, éditions Sainte Jeanne d’Arc et de Chiré, Villegenon, 1988, page 146.

[2] Pie IX, ?????????????????????????

[3] Mgr Gay op. cit. page 146.

[4] Dans cet article nous désignons par élection celle qui se pratique dans le cadre du suffrage universelle.

[5] Se reporter sur ce sujet à des auteurs comme Barruel, Mgr Delassus, Crétineau Joly, Augustin Cochin, les encycliques des Papes sur la Franc Maçonnerie etc…

[6] Mgr de Ségur, La Révolution expliquée au jeunes gens, éditions du Trident, 2003, Paris, page 51.

[7] Pierre Romain, revue Lectures Française, N° 597, janvier 2007, page 1.

[8] Brigitte Basdevent-Gaudemet, Le jeu concordataire dans la France du XIXI siècle, P.U.F., 1988, in Légitimisme et Papauté, Adrien Loubier, éditions Sainte Jeanne d’Arc, Villegenon, 2006.

[9] Jean Cluzel, l’indispensable Sénat, Economica, Paris, 1998, page 241.

[10] A ce sujet lire Mgr Delassus, Beau de Loménie, Jacques Bainville, Jean Tulard…

[11] Michel Bernard Cartron, La deuxième révolution française, Artena, Clamecy, 2005.

[12] Stéphane Rials, agrégé des facultés de droit, Révolution et Contre-Révolution au XIX siècle, éditions D.U.C./Albatros, Paris 1987.

[13] Mgr Delassus, La conjuration antichrétienne, éditions pamphiliennes, Strasbourg, page 136.

[14] A ce niveau le traumatisme qui incitèrent les révolutionnaires à établir l’empire entre 1799 et 1804 est particulièrement révélateur.

[15] Mgr Delassus, Le problème de l’heure présente, Desclée, de Brouwer et Cie, Lille, 1904, page 151.

[16] Mgr de Ségur, op. cit. page 91.

[17] Mgr de Ségur, op. cit. page 49

[18] Don Felix Sarda y Salvany, Le libéralisme est un péché, éditions nouvelle aurore, Paris, 1975, page 56.

[19] Mgr de Ségur, op. cit. page 29. On remarquera la précision, la profondeur, l’actualité de ces paroles pontificales, épiscopales ou autres. En posant ou clarifiant les principes, elles dissipent le doute que suscitent bien des idées et des comportements, surtout actuels.

[20] Mgr de Ségur, op. cit. page 47

[21] A ce sujet il faut remarquer que nombreux sont les traumatismes qui ont secoué notre pays depuis 220 ans, plusieurs fois les Francs maçons ont perdu les ‘pédales’, plusieurs fois ils se sont même débarrassés du pouvoir comme en 1940 avec Weygand et Pétain. Les catholiques, largement majoritaires, auraient pu bousculer les choses bien des fois. Ils l’ont fait en 1814 car ils avaient la seule doctrine d’action capable de faire leur unité : la reconnaissance de l’aîné des Bourbons, car l’autorité s’incarne toujours dans une personne. Ils ne l’ont pas refait depuis 1814 car ils ont abandonné ces principes qui avaient fait leur histoire. Dieu les a privés des lumières nécessaires pour cela car ces catholiques n’ont pas accepté le moyen de les obtenir : la consécration de la France au Sacré Cœur : La pierre angulaire n’a pas été posée !

vendredi, 13 novembre 2009

Les devoirs des sujets envers le Prince, établis par la doctrine précédente

 

 

 

ARTICLE I : Du service qu’on doit au prince.

 

 

PREMIERE PROPOSITION. On doit au prince les mêmes services qu’à sa patrie.

 

Personne n’en peut douter, après que nous avons vu que tout l’Etat est en la personne du prince. En lui est la puissance, en lui est la volonté de tout le peuple ; à lui seul appartient de faire tout conspirer au bien public. Il faut faire concourir ensemble le service qu’on doit au prince et celui qu’on doit à l’Etat, comme choses inséparables.

 

 

DEUXIEME PROPOSITION. Il faut servir l’Etat comme le prince l’entend.

 

Car nous avons vu qu’en lui réside la raison qui conduit l’Etat.

Ceux qui pensent servir l’Etat autrement qu’en servant le prince, et en lui obéissant, s’attribuent une partie de l’autorité royale ; ils troublent la paix publique, et le concours de tous les membres avec le chef.

Tels étaient les enfants de Sarvia, qui, par un faux zèle, voulaient ceux à qui David avait pardonné. « Qu’y a-t-il entre vous et moi, enfants de Sarvia ? vous m’êtes aujourd’hui un satan102. »

Le prince voit de plus loin et de plus haut : on doit croire qu’il voit mieux ; et il faut obéir sans murmure, puisque le murmure est une disposition à la sédition.

Le prince sait tout le secret et toute la suite des affaires : manquer d’un moment à ses ordres, c’est mettre tout au hasard. « David dit à Amasa : Assemblez l’armée dans trois jours, et rendez-vous près de moi en même temps. Amasa alla donc assembler l’armée, et demeura plus que le roi n’avait ordonné. Et David dit à Abisaï : Séba nous fera plus de mal qu’Absalon ; allez vite, avec des gens qui sont près de ma personne, et poursuivez-le sans relâche103. »

Amasa n’avait pas compris que l’obéissance consiste dans la ponctualité. […]

 

 

ARTICLE II : De l’obéissance due au prince.

 

 

PREMIERE PROPOSITION. Les sujets doivent au prince une entière obéissance.

 

Si le prince n’est ponctuellement obéi, l’ordre public est renversé, et il n’y a plus d’unité, par conséquent plus de concours ni de paix dans un Etat.

C’est pourquoi nous avons vu que quiconque désobéit à la puissance publique est jugé digne de mort. « Qui sera orgueilleux et refusera d’obéir à la puissance du pontife, et à l’ordonnance du juge, il mourra, et vous ôterez le mal du milieu d’Israël104. »

C’est pour empêcher ce désordre que Dieu a ordonné les puissances ; et nous avons ouï saint Paul dire en son nom105 « que toute âme soit soumise aux puissances supérieures, car toute puissance est de Dieu : il n’y en a point que Dieu n’ait ordonnée. Ainsi, qui résiste à la puissance résiste à l’ordre de Dieu. »

« Avertissez-les d’être soumis aux princes et aux puissances, de leur obéir ponctuellement, d’être prêts à toute bonne oeuvre106. »

Dieu a fait les rois et les princes ses lieutenants sur la terre, afin de rendre leur autorité sacrée et inviolable. C’est ce qui fait dire au même saint Paul qu’ils sont « ministres de Dieu107 : » conformément à ce qui est dit dans le livre de la sagesse108, que « les princes sont ministres de son royaume. »

De là saint Paul conclut109 « qu’on leur doit obéir par nécessité, non seulement par la crainte de la colère, mais encore par l’obligation de la conscience. »

Saint Pierre a dit aussi110 : « Soyez soumis pour l’amour de Dieu à l’ordre qui est établi parmi les hommes. Soyez soumis au roi, comme à celui qui a la puissance suprême ; et aux gouverneurs, comme étant envoyés de lui, parce que c’est la volonté de Dieu. »

A cela se rapporte, comme nous avons déjà vu, ce que disent ces deux apôtres, « que les serviteurs doivent obéir à leurs maîtres, quand même ils seraient durs et fâcheux111. Non à l’œil et pour plaire aux hommes, mais comme si c’était à Dieu112. »

Tout ce que nous avons vu pour montrer que la puissance des rois est sacrée, confirme la vérité de ce nous disons ici ; et il n’y a rien de mieux fondé sur la parole de Dieu que l’obéissance qui est due, par principe de religion et de conscience, aux puissances légitimes.

Au reste, quand Jésus-Christ dit au Juifs : « Rendez à César ce qui est dû à César113, » il n’examina pas comment était établie la puissance des Césars : c’était assez qu’il les trouvât établis et régnants : il voulait qu’on respectât dans leur autorité l’ordre de Dieu et le fondement du repos public.

 

 

DEUXIEME PROPOSITION. Il n’y a qu’une exception à l’obéissance qu’on doit au prince, c’est quand il commande contre Dieu.

 

La subordination le demande ainsi : « Obéissez au roi, comme à celui à qui appartient l’autorité suprême : et au gouverneur comme à celui qu’il vous envoie114. » Et encore : « Il y a divers degrés : l’un au dessus de l’autre : le puissant a un plus puissant qui lui commande, et le roi commande à tous les sujets115. »

L’obéissance est due à chacun selon son degré, et il ne faut point obéir au gouverneur, au préjudice des ordres du prince.

Au-dessus de tous les empires est l’empire de Dieu. C’est à vrai dire le seul empire absolument souverain, dont tous les autres relèvent ; et c’est de lui que viennent toutes les puissances.

Comme on doit obéir au gouverneur, si, dans les ordres qu’il donne, il ne paraît rien de contraire aux ordres du roi, ainsi doit-on obéir aux ordres du roi, s’il n’y paraît rien de contraire aux ordres de Dieu.

Mais, par la même raison, comme on ne doit pas obéir aux ordres du gouverneur, contre les ordres du roi, on doit encore moins obéir au roi contre les ordres de Dieu.

C’est alors qu’a lieu seulement cette réponse que les apôtres font aux magistrats116 : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » […]

 

 

CINQUIEME PROPOSITION. L’impiété déclarée, et même la persécution, n’exemptent pas les sujets de l’obéissance qu’ils doivent aux princes.

 

Le caractère royal est saint et sacré, même dans les princes infidèles ; et nous avons vu que Cyrus est appelé par Isaïe « l’oint du Seigneur117. »

Nabuchodonosor était impie et orgueilleux jusqu’à vouloir s’égaler à Dieu, et jusqu’à faire mourir ceux qui refusaient un culte sacrilège ; et néanmoins Daniel lui dit ces mots : « Vous êtes le roi des rois : et le Dieu du ciel vous a donné le royaume, et la puissance, et l’empire, et la gloire118. »

C’est pourquoi le peuple de Dieu priait pour la vie de Nabuchodonosor, de Balthazar119, et d’Assuérus120.

Achab et Jésabel avaient fait mourir tous les prophètes du Seigneur. Elie s’en plaint à Dieu121 ; mais il demeure toujours dans l’obéissance.

Les prophètes, durant ce temps, font des prodiges étonnants pour défendre le roi et le royaume122.

Elisée en fit autant sous Joram, fils d’Achab123, aussi impie que son père.

Rien n’a jamais égalé l’impiété de Manassès qui pécha et fit pécher Juda contre Dieu, dont il tâcha d’abolir le culte, persécutant les fidèles serviteurs de Dieu, et faisant regorger Jérusalem de leur sang124.

Et cependant Isaïe, et les saints prophètes qui le reprenaient de ses crimes, jamais n’ont excité contre lui le moindre tumulte.

Cette doctrine s’est continuée dans la religion chrétienne.

C’était sous Tibère, non seulement infidèle, mais encore méchant, que Notre-Seigneur dit aux Juifs : « Rendez à César ce qui est à César125. »

Saint Paul appelle à César126, et reconnaît sa puissance.

Il fait prier pour les empereurs127, quoique l’empereur qui régnait du temps de cette ordonnance fut Néron, le plus impie et le plus méchant de tous les hommes.

Il donne pour but à cette prière la tranquillité publique, parce qu’elle demande qu’on vive en paix, même sous les princes méchants et persécuteurs.

Saint Pierre et lui commandent aux fidèles d’être soumis aux puissances128. Nous avons vu leurs paroles, et nous avons vu alors quelles étaient les puissances dans lesquelles ces deux saints apôtres faisaient respecter aux fidèles l’ordre de Dieu.

En conséquence de cette doctrine apostolique, les premiers chrétiens, quoique persécutés durant trois cents ans, n’ont jamais causé le moindre mouvement dans l’empire. Nous avons appris leurs sentiments par Tertullien, et nous les voyons dans toute la suite de l’histoire ecclésiastique.

Ils continuaient à prier pour les empereurs, même au milieu des supplices auxquels ils les condamnaient injustement. « Courage, dit Tertullien129, arrachez, ô bons juges ! arrachez aux chrétiens une âme qui répand des vœux pour l’empereur. »

Constance, fils de Constantin le Grand, quoique protecteur des ariens, et persécuteur de la foi de Nicée, trouva dans l’Eglise une fidélité inviolable.

Julien l’Apostat, son successeur, qui rétablit le paganisme condamné par ses prédécesseurs, n’en trouva pas les chrétiens moins fidèles ni moins zélés pour son service : tant ils savaient distinguer l’impiété du prince d’avec le sacré caractère de la majesté souveraine.

Tant d’empereurs hérétiques qui vinrent depuis, un Valens, une Justine, un Zénon, un Basilisque, un Anastase, un Héraclius, un Constant ; quoiqu’ils chassassent de leur siège les évêques orthodoxes, et même les papes, et qu’ils remplissent l’Eglise de carnage et de sang, ne virent jamais leur autorité attaquée ou affaiblie par les catholiques. […]

 

Bossuet

 

 

 

REFERENCES

 

1Deut., VI, 4 , 5. - 2Marc., XII, 29, 30, 31. - 3Matth, XXII, 40. - 4I.Cor., VIII, 4, 5, 6. - 5Gen., I, 26, 27. - 6Gen, IX, 5, 6. - 7Deut., XVII, 15, 20. - 8Genes., VI. - 9Genes., IX, 5. - 10Luc., X, 31, 32, etc. - 11Luc, 36, 37. - 12Rom., XI, 4, 5, 6. - 13Cor., XIII, 14 et seq. - 14Eccli., XLII, 24, 25. - 15Gen., IV, 8. - 16Gen., VI, 2. - 17Gen., 4. - 18Gen., 5, 6, 8. - 19Is., V, 8. - 20Gen., IV, 9. - 21Eccli., XII, 16. - 22Eccli., V, 9. - 23Is., V, 8. - 24Gen., IV, 4, 5. - 25Genes., IV, 8. - 26Genes., XXXVII, 16, 17, etc. - 27Genes., 4. - 28Genes., 20, 26, 27, 28. - 29Mich., 5, 6. - 30Mich., 2. - 31Osée, IV, 2. - 32Aug., de Civit. Dei, lib.XII cap.XXVII, tom.VII, col.325. - 33Gen., X. - 34Gen., 5. - 35Gen., XI, 9. - 36Gen., 8. - 37I.Cor., XIV.11. – 38Aug., de Civit. Dei, lib.XIX cap.VII, tom.VI, col.551.- 39Gen., X, 5. – 40Gen., XII, 2, 7. – 41Exod, III, 8, et alibi. – 42Num., XIV, 36, 37. – 43Num., 30, 31, 32. – 44Gen., XIII, 6, 7, 9. – 45Eccles., V, 7, 8. - 46Jud., XVII, 6. – 47Deut., XII, 8, 9. – 48I.Reg., XI, 7, et alibi. – 49I.Esdr., II, 64. – 50Num., XXVII, 16, 17. – 51Gen., I, 28 ; IX, 7. – 52Gen., I, 29. – 53Gen., XXIII, 4. – 54Deut., XXXI, 3, 7. – 55Jos., XII, XIV, etc. – 56Deut., X, 18 ; Ps., LXXXI, 3 et alibi. – 57I. Tim. II, 1, 2. - 58Num., XXVIII, 16, 17. – 59Num., 22, 23. – 60Jos., I, 17. – 61Jos., 9, 10, 11, 13, 15, 16. – 62II. Reg., II, 7. - 63Rom. XI, 14, 15. – 64Matth., XII, 25. – 65Eccles., IV, 15. – 66III. Reg., I, 47. – 67I. Par., XXIX, 1, 2. - 68Par., XVII, 17, 18. – 69Matth., XX, 30, 31, etc., XXI, 9. – 70Deut., XVII, 15. – 71Rom., XIII, 1, 2. - 72Rom., XIII, 1, 2. – 73Rom., 4. – 74II, Paral., XIII, 8. – 75I. Par., XXVIII, 5. – 76Par., XXIX, 23. – 77Eccli., XVII, 14, 15. – 78I. Reg., IX, 16 ; XVI, 3, etc. – 79Is., XLV, 1. - 80Eccle., VIII, 2, 3, 4, 6. – 81Rom., XIII, 3. – 82Par., XIX, 6. – 83Eccli., VIII, 17. - 84Ps., LXXXI, 6. – 85Ps., LXXXI, 1. – 86Greg., Tur., lib. VI. Hist. – 87Deut., XVII, 12. – 88Jos., I, 18. – 89II. Par., XIX, 6,7. – 90Rom., XIII, 4. – 91Ps., I, 8. – 92Hier. In Psal., L. – 93Ps., II, 10. - 94Ps., LXXVII, 70, 71, 72. – 95Prov., 3, 4, 5, 6. – 96Prov., VI. I. 15. – 97Prov., XVII, 2. – 98Eccli., X, 28. – 99Jos., I, 7, 8. – 100Aug., in Psal., CXLVIII, num. 2, tom. IV. – 101Eciles., III, 2. - 102II. Reg., XIX, 22. – 103Reg., XX, 4, 5, 6. – 104Deut., XVII, 12. – 105Rom., XIII, 1, 2. - 106Tit., III, 1. – 107Rom., XIII, 4. – 108Sap., VI, 6. – 109Rom., XIII, 5. – 110I. Petr., II, 12, 14, 15. – 111I. Petr., II, 18. – 112Ephes., VI, 5 ; Colos., III, 22, 23. – 113Matt., XXII, 21. – 114I. Petr., 13, 14. – 115Eccle., V, 7, 8. – 116Act., V, 29. – 117Is., XLV, 1. – 118Dan., II, 37. – 119Baruch., 11. – 120I. Esdr., VI, 10. – 121III. Reg., XIX, 10, 14. – 122Reg., XX. – 123IV, Reg., III, VI, VII. - 124IV, Reg., XXI, 2, 3, 16. – 125Matth., XXII, 24. – 126Act., XXV, 10, 11, etc. – 127I, Tim., II, 1, 2. – 128Rom., XIII, 5 ; I, Pet., II, 13, 14, 17, 18. – 129Tert., Apolog., n.30.

 

jeudi, 12 novembre 2009

IVe et dernier caractère de l'autorité royale

ARTICLE I : Que l’autorité royale est soumise à la raison.

PREMIERE PROPOSITION. Le gouvernement est un ouvrage de raison et d’intelligence.

« Maintenant, ô rois ! entendez ; soyez instruits, juges de la terre93. »

Tous les hommes sont faits pour entendre ; mais vous principalement sur qui tout un grand peuple se repose, qui devait être l’âme et l’intelligence d’un Etat, en qui se doit trouver la raison première de tous ses mouvements ; moins vous avez à rendre de raison aux autres, plus vous devez avoir de raison et d’intelligence en vous-même.

Le contraire d’agir par raison, c’est d’agir par passion ou par humeur. Agir par humeur, ainsi qu’agissait Saül contre David, ou poussé par sa jalousie, ou possédé par sa mélancolie noire, entraîne toutes sortes d’irrégularité, d’inconstance, d’inégalité, de bizarrerie, d’injustice, d’étourdissement dans la conduite.

N’eût-on qu’un cheval à gouverner, et des troupeaux à conduire, on ne le peut faire sans raison : combien plus en a-t-on besoin pour mener les hommes, et un troupeau raisonnable !

« Le Seigneur a pris David comme il menait les brebis, pour lui donner à conduire Jacob son serviteur, et Israël son héritage, et il les a conduits dans l’innocence de son cœur, d’une main habile et intelligente94. »

Tout se fait parmi les hommes par l’intelligence, et par le conseil. « Les maisons se bâtissent par la sagesse, et s’affermissent par la prudence. L’habileté remplit les greniers, et amasse les richesses. L’homme sage et courageux : l’homme habile est robuste et fort, parce que la guerre se fait par conduite et par industrie : et le salut se trouve où il y a beaucoup de conseils95. »

La sagesse dit elle-même : « C’est par moi que les rois règnent : par moi les législateurs prescrivent ce qui est juste96. »

Elle est tellement née pour commander, qu’elle donne l’empire à qui est né dans la servitude. « Le sage serviteur commandera aux enfants de la maison qui ne sont pas sages, et il fera leurs partages97. » Et encore : « Les personnes libres s’assujettiront à un serviteur sensé98. »

Dieu, en installant Josué, lui ordonne d’étudier la loi de Moïse, qui était la loi du royaume,  « afin, dit-il99, que vous entendiez tout ce que vous faites. » Et encore : « Alors vous conduirez vos desseins, et vous entendrez ce que vous faites. » […]

ARTICLE IV : Conséquences de la doctrine précédente : de la majesté, et de ses accompagnements.

PREMIERE PROPOSITION. Ce que c’est que la majesté.

Je n’appelle pas majesté cette pompe qui environne les rois, ou cet éclat extérieur qui éblouit le vulgaire. C’est le rejaillissement de la majesté, et non pas la majesté elle-même.

La majesté est l’image de la grandeur de Dieu dans le prince.

Dieu est infini, Dieu est tout. Le prince, en tant que prince, n’est pas regardé comme un homme particulier : c’est un personnage public, tout l’Etat est en lui ; la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne. Comme en Dieu est réunie toute perfection et toute vertu, ainsi la puissance des particuliers est réunie en la personne du prince.

La puissance de Dieu se fait sentir en un instant de l’extrémité du monde à l’autre : la puissance royale agit en même temps dans tout le royaume. Elle tient tout le royaume en état, comme Dieu y tient tout le monde.

Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant : que l’autorité cesse dans le royaume, tout sera en confusion.

Considérez le prince dans son cabinet. De là partent les ordres qui font aller de concert les magistrats et les capitaines, les citoyens et les soldats, les provinces et les armées par mer et par terre. C’est l’image de Dieu qui, assis dans son trône au milieu des cieux, fait aller toute la nature.

« Quel mouvement se fait, dit saint Augustin100, au seul commandement de l’empereur ! il ne fait que remuer les lèvres, il n’y a point de plus léger mouvement, et tout l’empire se remue. C’est, dit-il, l’image de Dieu, qui fait tout par sa parole. Il a dit, et les choses ont été faites ; il a commandé, et elles ont été créées. »

On admire ses œuvres ; la nature est une matière de discourir aux curieux. « Dieu leur donne le monde à méditer ; mais ils ne découvriront jamais le secret de son ouvrage depuis le commencement jusqu’à la fin101. » On en voit quelque parcelle ; mais le fond est impénétrable. Ainsi est le secret du prince.

Les desseins du prince ne sont bien connus que par l’exécution. ainsi se manifestent les conseils de Dieu : jusque là, personne n’y entre que ceux que Dieu y admet.

Si la puissance de Dieu s’étend partout, la magnificence l’accompagne. il n’y a endroit de l’univers où il ne paraisse des marques éclatantes de sa bonté. Voyez l’ordre, voyez la justice, voyez la tranquillité dans tout le royaume : c’est l’effet naturel de l’autorité du prince.

Il n’y a rien de plus majestueux que la bonté répandue, et il n’y a point de plus grand avilissement de la majesté, que la misère du peuple causée par le prince. […]

 

Bossuet

mercredi, 11 novembre 2009

Suite des caractères de la Royauté

ARTICLE PREMIER : L’autorité royale est absolue.

Pour rendre ce terme odieux et insupportable, plusieurs affectent de confondre le gouvernement absolu et le gouvernement arbitraire. Mais il n’y a rien de plus distingué, ainsi que nous le ferons voir lorsque nous parlerons de la justice.

PREMIERE PROPOSITION. Le prince ne doit rendre compte à personne de ce qu’il ordonne.

« Observez les commandements qui sortent de la bouche du roi, et gardez le serment que vous lui avez prêté. Ne songez pas à échapper de devant sa face, et ne demeurez pas dans de mauvaises œuvres, parce qu’il fera tout ce qu’il voudra. La parole du roi est puissante ; et personne ne lui peut dire : Pourquoi faites-vous ainsi ? Qui obéit n’aura point de mal80. »

Sans cette autorité absolue, il ne peut ni faire le bien ni réprimer le mal : il faut que sa puissance soit telle, que personne ne puisse espérer de lui échapper : et enfin la seule défense des particuliers, contre la puissance publique, doit être leur innocence.

Cette doctrine est conforme à ce que dit saint Paul : « Voulez-vous ne craindre point la puissance ? Faites le bien81. »

DEUXIEME PROPOSITION. Quand le prince a jugé, il n’y a point d’autre jugement.

Les jugements souverains sont attribués à Dieu même. Quand Josaphat établit des juges pour juger le peuple : « Ce n’est pas, disait-il, au nom des hommes que vous jugez, mais au nom de Dieu82. »

C’est ce qui fait dire à l’Ecclésiastique : « Ne jugez point contre le juge83. » A plus forte raison contre le souverain juge, qui est le roi. Et la raison qu’il en apporte, « c’est qu’il juge selon la justice. »

Ce n’est pas qu’il y juge toujours, mais c’est qu’il est réputé y juger, et que personne n’a droit de juger, ni de revoir après lui.

Il faut donc obéir aux princes comme à la justice même, sans quoi il n’y a point d’ordre ni de fin dans les affaires.

Ils sont des dieux, et participent en quelque façon à l’indépendance divine. « J’ai dit : Vous êtes des dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut84. »

Il n’y a que Dieu qui puisse juger de leurs jugements et de leurs personnes. « Dieu a pris sa séance dans l’assemblée des dieux ; et, assis au milieu, il juge les dieux85. »

C’est pour cela que saint Grégoire, évêque de Tours, disait au roi Chilpéric, dans un concile : « Nous vous parlons, mais vous nous écoutez si vous voulez. Si vous ne voulez pas, qui vous condamnera, sinon celui qui a dit qu’il était la justice même86 ? »

De là vient que celui qui ne veut pas obéir au prince n’est pas renvoyé à un autre tribunal : mais il est condamné irrémissiblement à mort comme les ennemis du repos public et de la société humaine. « Qui sera orgueilleux et ne voudra pas obéir au commandement du pontife, et à l’ordonnance du juge, il mourra et vous ôterez le mal du milieu de vous87. » Et encore : « Qui refusera d’obéir à tous vos ordres, qu’il meure88 : » C’est le peuple qui parle ainsi à Josué.

Le prince se peut redresser lui-même, quand il connaît qu’il a mal fait, mais contre son autorité, il ne peut y avoir de remède que dans son autorité.

C’est pourquoi il doit bien prendre garde à ce qu’il ordonne. « Prenez garde à ce que vous faites ; tout ce que vous jugerez retombera sur vous : ayez la crainte de Dieu ; faites tout avec grand soin89. »

C’est ainsi que Josaphat instruisait les juges à qui il confiait son autorité : combien y pensait-il quand il avait à juger lui-même !

TROISIEME PROPOSITION. Il n’y a point de force coactive contre le prince.

On appelle force coactive, une puissance pour craindre et exécuter ce qui est ordonné légitimement. Au prince seul appartient le commandement légitime ; à lui seul appartient aussi la force coactive.

C’est aussi pour cela que saint Paul ne donne le glaive qu’à lui seul. « Si vous ne faites pas bien, craignez : car ce n’est pas en vain qu’il a le glaive90. »

Il n’y a dans un Etat que le prince qui soit armé : autrement tout est en confusion, et l’Etat retombe en anarchie. […]

« Voici le droit du roi qui régnera sur vous, dit le Seigneur : Il prendra vos enfants, et les mettra à son service ; il se saisira de vos terres, et de ce que vous aurez de meilleur, pour le donner à ses serviteurs, » et le reste.

Est-ce qu’ils auront droit de faire tout cela licitement ? à Dieu ne plaise ! Car Dieu ne donne point de tels pouvoirs : mais ils auront droit de le faire impunément à l’égard de la justice humaine. C’est pourquoi David disait91 : J’ai péché contre vous seul ; ô Seigneur, ayez pitié de moi ! » « Parce qu’il est roi, dit saint Jérôme sur ce passage92, et n’avait que Dieu seul à craindre. » […]

Bossuet

vendredi, 06 novembre 2009

Où l'on commence à expliquer la nature et les propriétés de l'autorité royale

ARTICLE I : On en remarque les caractères essentiels.

UNIQUE PROPOSITION. Il y a quatre caractères ou qualités essentielles à l’autorité royale.

Premièrement, l’autorité royale est sacrée ;

Secondement, elle est paternelle ;

Troisièmement, elle est absolue ;

Quatrièmement, elle est soumise à la raison.

C’est ce qu’il fait établir par ordre, dans les articles suivants.

ARTICLE II : L’autorité royale est sacrée.

PREMIERE PROPOSITION. Dieu établit les rois comme ses ministres, et règne par eux sur les peuples.

Nous avons déjà vu que toute puissance vient de Dieu72.

« Le prince, ajoute saint Paul73, est ministre de Dieu pour le bien. Si vous faites mal, tremblez ; car ce n’est pas en vain qu’il a le glaive, et il est ministre de Dieu, vengeur des mauvaises actions. »

Les princes agissent donc comme ministres de Dieu, et ses lieutenants sur la terre. C’est par eux qu’il exerce son empire. « Pensez-vous pouvoir résister au royaume du Seigneur, qu’il possède par les enfants de David74 ? »

C’est pour cela que nous avons vu que le trône royal n’est pas le trône d’un homme, mais le trône de Dieu même. « Dieu a choisi mon fils Salomon pour le placer dans le trône où règne le Seigneur sur Israël75. » Et encore : « Salomon s’assit sur le trône du Seigneur76. »

Et afin qu’on ne croie pas que cela soit particulier aux Israélites, d’avoir des rois établis de Dieu, voici ce que dit l’Ecclésiastique : « Dieu donne à chaque peuple son gouverneur ; et Israël lui est manifestement réservé77. »

Il gouverne donc tous les peuples, et leur donne à tous leurs rois, quoiqu’il gouverne Israël d’une manière plus particulière et plus déclarée.

DEUXIEME PROPOSITION. La personne des rois est sacrée.

Il paraît de tout cela que la personne des rois est sacrée, et qu’attenter sur eux c’est un sacrilège.

Dieu les fait oindre par ses prophètes d’une onction sacrée78, comme il fait oindre les pontifes et ses autels.

Mais même sans l’application extérieure de cette onction, ils sont sacrés par leur charge, comme étant les représentants de la majesté divine, députés par sa providence à l’exécution de ses desseins. C’est ainsi que Dieu même appelle Cyrus mon oint. « Voici ce que dit le Seigneur à Cyrus mon oint, que j’ai pris par la main pour lui assujettir tous les peuples.79 » […]

TROISIEME PROPOSITION. On doit obéir au prince par principe de religion et de conscience.

[…] Quand même ils ne s’acquitteraient pas de ce devoir, il faut respecter en eux leur charge et leur ministère. « Obéissez à vos maîtres, non-seulement à ceux qui sont bons et modérés mais encore à ceux qui sont fâcheux et injustes. »

Il y a donc quelque chose de religieux dans le respect qu’on rend au prince. Le service de Dieu et le respect pour les rois sont choses unies ; et saint Pierre met ensemble ces deux devoirs : « Craignez Dieu, honorez le roi. »

Aussi Dieu a-t-il mi dans les princes quelque chose de divin. « J’ai dit : Vous êtes des dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut. » C’est Dieu même que David fait parler ainsi.

De là vient que les serviteurs de Dieu jurent par le salut et la vie du roi, comme par une chose divine et sacrée. Urie parlant à David : « par votre salut et par la conservation de votre vie, je ne ferai point cette chose. »

Encore même que le roi soit infidèle, par la vue qu’on doit avoir de l’ordre de Dieu : « Par le salut de Pharaon, je ne vous ferai point sortir d’ici. »

Il faut écouter ici les premiers chrétiens, et Tertullien qui parle ainsi au nom de tous : « Nous jurons, non par les génies des césars, mais par leur vie et par leur salut, qui est plus auguste que tous les génies. Ne savez-vous pas que les génies sont des démons ? Mais nous, qui regardons dans les empereurs le choix et le jugement de Dieu, qui leur a donné le commandement de tous les peuples, nous respectons en eux ce que Dieu y a mis, et nous tenons cela à grand serment. »

Il ajoute : « Que dirai-je davantage de notre religion et de notre piété pour l’empereur, que nous devons respecter comme celui que notre Dieu a choisi : en sorte que je puis dire que César est plus à nous qu’à vous, parce que c’est notre Dieu qui l’a établi ? »

C’est donc l’esprit du christianisme de faire respecter les rois avec une espèce de religion, que le même Tertullien appelle très-bien, « la religion de la seconde majesté. »

Cette seconde majesté n’est qu’un écoulement de la première, c'est-à-dire de la divine, qui, pour le bien des choses humaines, a voulu faire rejaillir quelque partie de son éclat sur les rois. […]

ARTICLE III : L’autorité royale est paternelle, et son propre caractère c’est la bonté.

Après les choses qui ont été dites, cette vérité n’a plus besoin de preuves.

Nous avons vu que les rois tiennent la place de Dieu, qui est le vrai père du genre humain. Nous avons vu aussi que la première idée de puissance qui ait été parmi les hommes est celle de la puissance paternelle, et que l’on a fait les rois sur le modèle des pères.

Aussi tout le monde est-il d’accord, que l’obéissance qui est due à la puissance publique, ne se trouve, dans le Décalogue, que dans le précepte qui oblige à honorer ses parents.

Il paraît, par tout cela, que le nom de roi est un nom de père, et que la bonté est le caractère le plus naturel des rois.

Faisons néanmoins ici une réflexion particulière sur une vérité si importante. […]

 

Bossuet

mercredi, 04 novembre 2009

De l'autorité: que la royale et l'héréditaire est la plus propre au gouvernement

ARTICLE I : Par qui l’autorité a été exercée dès l’origine du monde.

[…] VII PROPOSITION. La monarchie est la forme de gouvernement la plus commune, la plus ancienne, et aussi la plus naturelle.

[…] A présent il n’y a point de république qui n’ait été autrefois soumise à des monarques. Les Suisses étaient sujets des princes de la maison d’Autriche. Les Provinces-Unies ne font que sortir de la domination d’Espagne, et de celle de la maison de Bourgogne. Les villes libres d’Allemagne avaient leurs seigneurs particuliers, outre l’Empereur, qui était le chef commun de tout le corps germanique. Les villes d’Italie qui se sont mises en république du temps de l’empereur Rodolphe ont acheté de lui leur liberté. Venise même, qui se vente d’être république dès son origine, était encore sujette aux empereurs sous le règne de Charlemagne, et longtemps après elle se forma depuis en Etat populaire, d’où est venue assez tard à l’état où nous la voyons.

Tout le monde donc commence par des monarchies ; et presque tout le monde s’y est conservé comme dans l’état le plus naturel.

Aussi avons-nous vu qu’il a son fondement et son modèle dans l’empire naturel, c'est-à-dire dans la nature même.

Les hommes naissent tous sujets : et l’empire paternel qui les accoutume à obéir, les accoutume en même temps à n’avoir qu’un chef.

HUITIEME PROPOSITION. Le gouvernement monarchique est le meilleur.

S’il est le plus naturel, il est par conséquent le plus durable, et de là aussi le plus fort.

C’est aussi le plus opposé à la division, qui est le mal le plus essentiel des Etats, et la cause la plus certaine de leur ruine, conformément à cette parole déjà rapportée : « Tout royaume divisé en lui-même sera désolé : toute ville ou toute famille divisée en elle-même ne subsistera pas63. »

Nous avons vu que Notre-Seigneur a suivi en cette sentence le progrès naturel du gouvernement, et semble avoir voulu marquer aux royaumes et aux villes le même moyen de s’unir que la nature a établi dans les familles.

En effet, il est naturel que quand les familles avaient à s’unir pour former un corps d’Etat, elles se rangent comme d’elles-mêmes au gouvernement qui leur est propre.

Quand on forme les Etats, on cherche à s’unir, et jamais on n’est plus uni que sous un seul chef. Jamais aussi on n’est plus fort, parce que tout va en concours. […]

DIXIEME PROPOSITION. La monarchie héréditaire a trois principaux avantages.

Trois raisons font voir que ce gouvernement est le meilleur.

La première, c’est qu’il est le plus naturel, et qu’il se perpétue de lui-même. Rien n’est plus durable qu’un état qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui font durer l’univers, et qui perpétuent le genre humain.

David touche cette raison quand il parle ainsi 64: « Ç’a été peu pour vous, ô Seigneur ! de m’élever à la royauté : vous avez encore établi ma maison à l’avenir : et c’est là la loi d’Adam, ô Seigneur Dieu ! » c’est-à-dire, que c’est l’ordre naturel que le fils succède au père.

Les peuples s’y accoutument d’eux-mêmes. « J’ai vu tous les vivants suivre le second, tout jeune qu’il est (c'est-à-dire le fils du roi), qui doit occuper sa place6. »

Point de brigues, point de cabales dans un Etat pour se faire un roi : la nature en a fait un ; la mort disons-nous, saisit le vif, et le roi ne meurt jamais.

Le gouvernement est le meilleur, qui est le plus éloigné à l’anarchie. A une chose aussi nécessaire que le gouvernement parmi les hommes, il faut donner les principes les plus aisés, et l’ordre qui roule le mieux tout seul.

La seconde raison qui favorise ce gouvernement, c’est que c’est celui qui intéresse le plus à la conservation de l’Etat les puissances qui le conduisent. Le prince qui travaille pour son Etat, travaille pour ses enfants ; et l’amour qu’il a pour son royaume, confondu avec celui qu’il a pour sa famille, lui devient naturel.

Il est naturel et doux de ne montrer au prince d’autre successeur que son fils ; c'est-à-dire un autre lui-même, ou ce qu’il a de plus proche. Alors il voit sans envie passer son royaume en d’autres mains : et David entend avec joie cette acclamation de son peuple : « Que le nom de Salomon soit au-dessus de votre nom, et son trône au-dessus de votre trône66. »

Il ne faut point craindre ici les désordres causés dans un Etat par le chagrin d’un prince ou d’un magistrat, qui se fâche de travailler pour son successeur. David, empêché de bâtir le temple, ouvrage si glorieux et si nécessaire autant à la monarchie qu’à la religion, se réjouit de voir ce grand ouvrage réservé à son fils Salomon ; et il en fait les préparatifs avec autant de soin, que si lui-même devait en avoir l’honneur. « Le Seigneur a choisi mon fils Salomon pour faire ce grand ouvrage, de bâtir une maison, non aux hommes, mais à Dieu lui-même : et moi j’ai préparé de toutes mes forces tout ce qui est nécessaire à bâtir le temple de mon Dieu67. »

Il reçoit ici double joie : l’une, de préparer du moins au Seigneur son Dieu, l’édifice qu’il ne lui est pas permis de bâtir ; l’autre, de donner à son fils les moyens de le construire bientôt.

La troisième raison est tirée de la dignité des maisons où les royaumes sont héréditaires.

« Ç’a été peu pour vous, ô Seigneur ! de me faire roi : vous avez établi ma maison à l’avenir, et vous m’avez rendu illustre au-dessus de tous les hommes. Que peut ajouter David à tant de choses, lui que vous avez glorifié si hautement, et envers qui vous vous êtes montré si magnifique68 ? »

Cette dignité de la maison de David s’augmente à mesure qu’on en voyait naître les rois ; le trône de David et les princes de la maison de David devinrent l’objet le plus naturel de la vénération publique. Les peuples s’attachaient à cette maison ; et un des moyens dont Dieu se servit pour faire respecter le Messie, fut de l’en faire naître. On le réclamait avec amour sous le nom de fils de David69.

C’est ainsi que les peuples s’attachent aux maisons royales. La jalousie qu’on a naturellement contre ceux qu’on voit au-dessus de soi, se tourne ici en amour et en respect ; les grands mêmes obéissent sans répugnance à une maison qu’on a toujours vu maîtresse, et à laquelle on sait que nul autre maison ne peut jamais être égalée.

Il n’y a rien de plus fort pour éteindre les partialités, et tenir dans le devoir les égaux, que l’ambition et la jalousie rendent incompatibles entre eux.

ONZIEME PROPOSITION. C’est un nouvel avantage d’exclure les femmes de la succession.

Par les trois raisons alléguées, il est visible que les royaumes héréditaires sont les plus fermes. Au reste, le peuple de Dieu n’admettait pas à la succession le sexe qui est né pour obéir ; et la dignité des maisons régnantes ne paraissait pas assez soutenue par la personne d’une femme, qui après tout était obligée de se faire un maître en se mariant.

Où les filles succèdent, les royaumes ne sortent pas seulement des maisons régnantes, mais de toute la nation : or, il est bien plus convenable que le chef d’un Etat ne lui soit pas étranger : et c’est pourquoi Moïse avait établi cette loi : « vous ne pourrez pas établir sur vous un roi d’une autre nation, mais il faut qu’il soit votre frère70. »

Ainsi la France, où la succession est réglée selon ces maximes, peut se glorifier d’avoir la meilleure constitution d’Etat qui soit possible, et la plus conforme à celle que Dieu même à établie. Ce qui montre tout ensemble, et la sagesse de nos ancêtres, et la protection particulière de Dieu sur ce royaume.

DOUZIEME PROPOSITION. On doit s’attacher à la forme du gouvernement qu’on trouve établie dans son pays.

« Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures ; car il n’y a point de puissance qui ne soit de Dieu ; et toutes celles qui sont, c’est Dieu qui les a établies ; ainsi, qui résiste à la puissance, résiste à l’ordre de Dieu71. »

Il n’y a aucune forme de gouvernement, ni aucun établissement humain qui n’ait ses inconvénients : de sorte qu’il faut demeurer dans l’état auquel un long temps a accoutumé le peuple. C’est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes, en quelque forme qu’ils soient établis : qui entreprend de les renverser n’est pas seulement ennemi public, mais encore ennemi de Dieu. […]

 

Bossuet

jeudi, 29 octobre 2009

Pour former les nations et unir les peuples, il a fallu établir un gouvernement

 

 

PREMIERE PROPOSITION. Tout se divise et se partialise parmi les hommes.

 

Il ne suffit pas que les hommes habitent la même contrée ou parlent une même langue parce qu’étant devenus intraitables par la violence de leurs passions, et incompatibles par leurs humeurs différentes, ils ne pouvaient être unis à moins que de se soumettre tous ensemble à un même gouvernement qui les réglât tous.

Faute de cela, Abraham et Lot ne peuvent compatir ensemble, et sont contraints de se séparer. « La terre où ils étaient ne les pouvait contenir, parce qu’ils étaient tous deux fort riches, et ils ne pouvaient demeurer ensemble : en sorte qu’il arrivait des querelles entre leurs bergers. Enfin, il fallut, pour s’accorder, que l’un allât à droite et l’autre à gauche44. »

Si Abraham et Lot, deux hommes justes, et d’ailleurs si proches parents, ne peuvent s’accorder entre eux à cause de leurs domestiques, quel désordre n’arriverait pas parmi les méchants ?

 

 

DEUXIEME PROPOSITION. La seule autorité du gouvernement peut mettre un frein aux passions, et à la violence devenue naturelle aux hommes.

 

« Si vous voyez les pauvres calomniés, et des jugements violents, par lesquels la justice est renversée dans la province, le mal n’est pas sans remèdes : car au-dessus du puissant il y a de plus puissants ; et ceux-là mêmes ont sur leur tête des puissances plus absolues ; et enfin le roi de tout le pays leur commande à tous45. » La justice n’a de soutien que l’autorité et la subordination des puissances.

Cet ordre est le frein de la licence. Quand chacun fait ce qu’il veut, il n’a pour règle que ses désirs, tout va en confusion. Un lévite viole ce qu’il y a de plus saint dans la loi de Dieu. La cause qu’en donne l’Ecriture : « C’est qu’en ce temps-là il n’y avait point de roi en Israël, et que chacun faisait ce qu’il trouvait à propos46. »

C’est pourquoi, quand les enfants d’Israël sont prêts d’entrer dans la terre où ils devaient former un corps d’état et un peuple réglé, Moïse leur dit : « Gardez-vous bien de faire là comme nous faisons ici, où chacun fait ce qu’il trouve à propos, parce que vous n’êtes pas encore arrivés au lieu de repos, et à la possession que le Seigneur vous a destinée47. »

 

 

TROISIEME PROPOSITION. C’est par la seule autorité du gouvernement que l’union est établie parmi les hommes.

 

Cet effet du commandement légitime nous est marqué par ces paroles, souvent réitérées dans l’Ecriture : Au commandement de Saül et de la puissance légitime, « tout Israël sortit comme un seul homme48. Ils étaient quarante mille hommes, et toute cette multitude était comme un seul49. » Voilà quelle est l’unité d’un peuple, lorsque chacun renonçant à sa volonté, la transporte et la réunit à celle du prince et du magistrat. Autrement nulle union ; les peuples errent vagabonds comme un troupeau dispersé. « Que le Seigneur Dieu des esprits, dont toute chair est animée, donne à cette multitude un homme pour la gouverner, qui marche devant elle, qui la conduise, de peur que le peuple de Dieu ne soit comme des brebis qui n’ont point de pasteur50. »

 

 

QUATRIEME PROPOSITION. Dans un gouvernement réglé, chaque particulier renonce au droit d’occuper par force ce qui lui convient.

 

Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que l’air et la lumière. Dieu dit à tous les hommes : « Croissez et multipliez, et remplissez la terre51. » Il leur donne à tous indistinctement « toute herbe qui porte son germe sur la terre, et tous les bois qui naissent52. » Selon ce droit primitif de la nature, nul n’a le droit particulier sur quoi que ce soit, et tout est en proie à tous.

Dans un gouvernement réglé, nul particulier n’a droit de rien occuper. Abraham étant dans la Palestine, demande aux seigneurs du pays jusqu’à la terre où il enterra sa femme Sara. « Donnez-moi droit de sépulture parmi vous53. »

Moïse ordonne qu’après la conquête de la terre de Chanaan, elle soit distribuée au peuple par l’autorité du souverain magistrat. « Josué, dit-il, vous conduira. Et après il dit à Josué lui-même : Vous introduirez le peuple dans la terre que Dieu lui a promis, et vous la distribuerez par sort54. »

La chose fut ainsi exécutée. Josué, avec le conseil, fit le partage entre les tribus et entre les particuliers, selon le projet et les ordres de Moïse55.

De là est né le droit de propriété ; et en général tout droit doit venir de l’autorité publique, sans qu’il soit permis de rien envahir, ni de rien attenter par la force.

 

 

CINQUIEME PROPOSITION. Par le gouvernement, chaque particulier devient plus fort.

 

[…] Dans un gouvernement réglé, les veuves, les orphelins, les pupilles, les enfants, même dans le berceau, sont forts. Leur bien leur est conservé ; le public prend soin de leur éducation ; leurs droits sont défendus, et leur cause est la cause propre du magistrat. Toute l’Ecriture le charge de faire justice aux pauvres, au faible, à la veuve, à l’orphelin et au pupille56.

C’est donc avec raison que saint Paul nous recommande de « prier persévéramment, et avec instance pour les rois, et pour tous ceux qui sont constitués en dignité, afin que nous passions tranquillement notre vie, en toute piété et chasteté57. »

De tout cela il résulte qu’il n’y a point de pire état que l’anarchie, c'est-à-dire l’état où il n’y a point de gouvernement ni d’autorité ; où tout le monde peut faire ce qu’il veut, nul ne fait ce qu’il veut ; où il n’y a point de maître, tout le monde est maître ; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave.

 

 

SIXIEME PROPOSITION. Le gouvernement se perpétue, et rend les Etats immortels.

 

Quand Dieu déclare à Moïse qu’il va mourir, Moïse lui dit aussitôt : « Donnez, Seigneur, à ce peuple quelqu’un qui le gouverne58. » En suite, par l’ordre de Dieu, Moïse établit Josué pour lui succéder ; « en présence du grand-prêtre Eléazar et de tout le peuple, il lui impose les mains59, » en signe que la puissance se continuait de l’un à l’autre.

Après la mort de Moïse, tout le monde reconnaît Josué. « Nous vous obéirons en toutes choses comme nous avons fait à Moïse60. » Le prince meurt ; mais l’autorité est immortelle, et l’Etat subsiste toujours. C’est pourquoi les mêmes desseins se continuent ; la guerre commencée se poursuit, et Moïse revit en Josué. Souvenez-vous, dit-il à ceux de Ruben, de ce que vous a commandé Moïse. » Et un peu après : « Vous posséderez la terre que le serviteur de Dieu, Moïse, vous a donnée61. »

Il faut bien que les princes changent, puisque les hommes sont mortels ; mais le gouvernement ne doit pas changer ; l’autorité demeure ferme, les conseils sont suivis et éternels.

Après la mort de Saül, David dit à ceux de Jabès-Galaad, qui avaient bien servi ce prince : « Prenez courage, et soyez toujours gens de cœur, parce qu’encore que votre maître Saül soit mort, la maison de Juda m’a sacré roi62. »

Il veut faire entendre que, comme l’autorité ne meurt jamais, ils doivent continuer leurs services, dont le mérite est immortel dans un Etat bien réglé. […]

 

 

[…] Conclusion.

 

Pour conclure tout ce livre, et le réduire en abrégé. La société humaine peut être considérée en deux manières :

Ou en tant qu’elle embrasse tout le genre humain, comme une grande famille ;

Ou en tant qu’elle se réduit en nations, ou en peuple composés de plusieurs familles particulières, qui ont chacune leurs droits.

La société, considérée de ce dernier sens, s’appelle société civile.

On la peut définir, selon les choses qui ont été dites, société d’hommes unis ensemble sous le même gouvernement et sous les mêmes lois.

Par ce gouvernement et ces lois, le repos et la vie de tous les hommes est mise, autant qu’il se peut, en sûreté.

Quiconque donc n’aime pas la société civile dont il fait partie, c'est-à-dire l’Etat où il est né, est ennemi de lui-même et de tout le genre humain.

Bossuet

mercredi, 28 octobre 2009

De la société générale du genre humain naît la société civile, c'est-à-dire celle des états, des peuples et des nations.

 

 

PREMIERE PROPOSITION. La société humaine a été détruite et violée par les passions.

 

Dieu était le lien de la société humaine. Le premier homme s’étant séparé de Dieu, par une juste punition la division se mit dans la famille, et Caïn tua son frère Abel15.

Tout le genre humain fut divisé. Les enfants de Seth s’appelèrent les enfants de Dieu, et les enfants de Caïn s’appelèrent les enfants des hommes16.

Ces deux races ne s’allièrent que pour augmenter la corruption. Les géants naquirent de cette union, hommes connus dans l’Ecriture17, et dans toute la tradition du genre humain, par leur injustice et leur violence.

« Toutes les pensées de l’homme se tournent au mal en tout temps, et Dieu se repent de l’avoir fait. Noé seul trouve grâce devant lui18 ; » tant la corruption était générale.

Il est aisé de comprendre que cette perversité rend les hommes insociables. L’homme dominé par ses passions ne songe qu’à les contenter sans songer aux autres. « Je suis, dit l’orgueilleux dans Isaïe19, et il n’y a que moi sur la terre. »

Le langage de Caïn se répand partout. « Est-ce à moi de garder mon frère20 ? » c'est-à-dire : Je n’en ai que faire, ni ne m’en soucie.

Toutes les passions sont insatiables. « Le cruel ne se rassasie point du sang21. L’avare ne se remplit point d’argent22. »

Ainsi chacun veut tout pour soi. « Vous joignez, dit Isaïe23, maison à maison, et champ à champ. Voulez-vous habiter seul sur la terre ? »

La jalousie, si universelle parmi les hommes, fait voir combien est profonde la malignité de leur cœur. Notre frère ne nous nuit en rien, ne nous ôte rien ; et il nous devient cependant un objet de haine, parce que seulement nous le voyons plus heureux, ou plus industrieux, et plus vertueux que nous. Abel plaît à Dieu par des moyens innocents, et Caïn ne le peut souffrir. « Dieu regarda Abel et ses présents, et ne regarda pas Caïn ni ses présents : et Caïn entra en fureur, et son visage changea24. » De là les trahisons et les meurtres. « Sortons dehors, dit Caïn ; allons promener ensemble : et étant au milieu des champs, Caïn s’éleva contre son frère et le tua.25»

 Une pareille passion exposa Joseph à la fureur de ses frères, lorsque, loin de leur nuire, il allait pour rapporter de leurs nouvelles à leur père qui en était en inquiétude26. « Ses frères, voyant que leur père l’aimait plus que tous les autres, le haïssaient, et ne pouvaient lui dire une parole de douceur27. » Cette rage les porta jusqu’à le vouloir tuer ; et il n’y eut autre moyen de les détourner de ce tragique dessein, qu’en leur proposant de le vendre28.

Tant de passions insensées, et tant d’intérêts divers qui en naissent, font qu’il n’y a point de foi ni de sûreté parmi les hommes. « Ne croyez point à votre ami, et ne vous fiez point à votre guide, donnez-vous de garde de celle qui dort dans votre sein, le fils fait injure à son père, la fille s’élève contre sa mère, et les ennemis de l’homme sont ses parents et ses domestiques29. » de là vient que les cruautés sont si fréquentes dans le genre humain. Il n’y a rien de plus brutal ni de plus sanguinaire que l’homme. « Tous dressent des embûches à la vie de leur frère ; un homme va à la chasse après un autre homme, comme il ferait après une bête pour en répandre le sang30. »

« La médisance, et le mensonge, et le meurtre, et le vol, et l’adultère ont inondé toute terre, et le sang a touché le sang31 : » c'est-à-dire qu’un meurtre en attire un autre.

Ainsi la société humaine, établie par tant de sacrés liens, est violée par les passions ; et comme dit saint Augustin : « Il n’y a rien de plus sociable que l’homme par sa nature, ni rien de plus intraitable ou de plus insociable par la corruption32. »

 

 

DEUXIEME PROPOSITION. La société humaine, dès le commencement des choses, s’est divisée en plusieurs branches par les diverses nations qui se sont formées.

 

Outre cette division qui s’est faite entre les hommes par les passions, il y en a une autre qui devait naître nécessairement de la multiplication du genre humain.

Moïse nous l’a marquée, lorsqu’après avoir nommé les premiers descendants de Noé33, il montre par là l’origine des nations et des peuples. « De ceux-là, dit-il34, sont sorties les nations, chacune selon sa contrée et selon sa langue. »

Où il paraît que ces deux choses ont séparé en plusieurs branches la société humaine : l’une, la diversité et l’éloignement des pays où les enfants de Noé se sont répandus en se multipliant ; l’autre, la diversité des langues.

Cette confusion du langage est arrivée avant la séparation, et fut envoyée aux hommes en punition de leur orgueil. Cela disposa les hommes à se séparer les uns des autres, et à s’étendre dans toute la terre que Dieu leur avait donnée à habiter. « Allons, dit Dieu35, confondons leurs langues, afin qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ; et ainsi le Seigneur les sépara de ce lieu dans toutes les terres36. »

La parole est le lien de la société entre les hommes, par la communication qu’ils se donnent de leurs pensées. Dès qu’on ne s’entend plus l’un l’autre, on est étranger l’un à l’autre. « Si je n’entends point, dit saint Paul37, la force d’une parole, je suis étranger et barbare à celui à qui je parle, et il me l’est aussi. » Et saint Augustin remarque que cette diversité de langage fait qu’un homme se plaît plus avec son chien qu’avec un homme son semblable38.

 

Voici donc le genre humain divisé par langues et par contrées : et de là il est arrivé qu’habiter un même pays, et avoir une même langue, a été un motif aux hommes de s’unir plus étroitement ensemble.

Il y a même quelque apparence que, dans la confusion des langues à Babel, ceux qui se trouvèrent avoir plus de conformité dans le langage furent disposés par là à choisir la même demeure ; à quoi la parenté contribua aussi beaucoup ; et l’Ecriture semble marquer ces deux causes qui commencèrent à former autour de Babel les divers corps de nations, lorsqu’elle dit que les hommes les composèrent « en se divisant chacun selon leur langue et leur famille39.

 

 

TROISIEME PROPOSITION. La terre qu’on habite ensemble sert de lien entre les hommes, et forme l’unité des nations.

 

Lorsque Dieu promet à Abraham qu’il fera de ses enfants un grand peuple, il leur promet en même temps une terre qu’ils habiteront en commun. « Je ferai sortir de toi une grande nation40. »  Et un peu après : « Je donnerai cette terre à ta postérité. »

Quand il introduit les Israélites dans cette terre promise à leurs pères, il la leur loue afin qu’ils l’aiment. Il l’appelle toujours « une bonne terre, une terre grasse et abondante, qui ruisselle de tous côtés de lait et de miel41. »

Ceux qui dégoûtent le peuple de cette terre qui le devait nourrir si abondamment sont punis de mort comme séditieux et ennemis de leur patrie. « Les hommes que Moïse avait envoyés pour reconnaître la terre, et qui en avaient dit du mal, furent mis à mort devant Dieu42. »

Ceux du peuple qui avaient méprisé cette terre en sont exclus et meurent dans le désert. « Vous n’entrerez point dans la terre que j’ai juré à vos pères de leur donner. Vos enfants (innocents et qui n’ont point de part à votre injuste dégoût) entreront dans la terre qui vous a déplu ; et pour vous, vos corps morts seront gisants dans ce désert43. »

Ainsi la société humaine demande qu’on aime la terre où l’on habite ensemble ; on la regarde comme une mère et une nourrice commune ; on s’y attache, et cela unit. C’est ce que les Latins appellent caritas patrii soli, l’amour de la patrie, et ils la regardent comme un lien entre les hommes. […]

 

Bossuet