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lundi, 23 juin 2014

Le chambordisme

 

Un légitimisme dévoyé par le romantisme (1984)

Très éloigné des enseignements traditionnels d’un Bossuet ou d’un Bonald, le « chambordisme » apparait au XIXe siècle comme la déviance mystique et romantique d’un légitimisme qui abandonne la raison politique. À l’absolue nécessité d’une réflexion sur l’institution politique, on préfère la nostalgie des commémorations, le dolorisme et une dévotion quasi-amoureuse envers le successeur des rois de France de l’époque : Henri V, Comte de Chambord. Très empreint de providentialisme, ce courant — qui déprécie la nature et la raison — a désarmé les légitimistes de cette époque en leur ôtant l’esprit de recherche et de combat qui leur aurait été nécessaire, avec le secours de la Grâce, au rétablissement d’un régime politique naturel fondé sur la transcendance divine.

Le chambordisme, ou un légitimisme purement mystique Retour à la table des matières

Doctrines légitimistes et orléaniste au XIXe siècle

Dans l’étude du légitimisme au siècle dernier [XIXe siècle à la date de parution de cet article], il y a tout lieu d’accorder une place privilégiée, si l’on veut saisir sa cohérence en profondeur, à l’analyse de la sensibilité royaliste.

Non qu’il n’y ait eu de doctrines légitimistes. Au contraire, de 1830 à 1883, il y eut à cet égard le trop plein et non l’absence. Une masse considérable de publications — organes de presse par dizaines, livres par centaines, brochures par milliers — a soutenu un nombre impressionnant de thèses, souvent contradictoires, sur les sujets les plus variés, à commencer par la question cruciale des institutions politiques [1].
Cette relative dispersion doctrinale, que masque souvent la remarquable continuité de pensée d’Henri V, était manifeste au sommet et contribua à faire du « parti » légitimiste un lieu de crise quasi permanente, avec des phases plus aiguës (1841-1843 par ex., 1848-1850 ou 1871-1875). Mais il y a tout lieu de penser qu’elle sévissait aussi à la « base », entretenue par la diversité sociale des légitimistes et perpétuellement ranimée par les positions contradictoires d’une presse très riche mais souvent peu disciplinée, tant à l’échelon national que local. Il y a très certainement là une divergence fondamentale avec l’orléanisme que M. Rémond ne peut comparer au légitimisme que par l’artifice d’une fausse symétrie.

Le légitimisme est avant tout une fidélité dynastique. Il serait certes absurde de nier que le privilège accordé à cette dimension verticale comporte des implications doctrinales : il suppose en vérité une certaine idée générale du rôle de la transcendance en politique. Mais enfin, il demeure assez vague pour s’accommoder de figures diverses.

Or, à bien y réfléchir, la démarche orléaniste est inverse : là, la doctrine, ou plutôt la rationalisation de certains intérêts, précède le choix dynastique et même celui de la forme du régime, qui sont parfaitement contingents. La monarchie philipparde, fondée sur un « demi-principe » et revendiquant pitoyablement une « quasi-légitimité » ne couvrait ainsi que des clivages doctrinaux en trompe-l’œil. Les « constitutionnels », qui soutenaient le régime, étaient, de la droite « doctrinaire » à la « gaucho dynastique » en plein accord au fond malgré les conflits apparents du théâtre parlementaire. Après Sedan, cette mouvance orléaniste pourra sembler éclatée, un centre-gauche de plus en plus nettement républicain à partir de 1872 s’opposant à un centre-droit encore monarchiste. Mais en réalité l’unité de ce vaste courant demeurera toujours supérieure — sur le plan du fond doctrinal — à celle des légitimistes. Et cette unité comme cette division expliquent seules le vote des lois constitutionnelles de 1875.

Diverses sensibilités légitimistes

Le légitimisme, autour de l’idée de fidélité dynastique, présente par contre une relative homogénéité de sensibilité. Là encore, certes, les sommets du « parti » se divisent.

  • Et il va de soi que l’aile catholique libérale et plus parlementaire — représentée par Berryer jusqu’à sa mort en 1868, mais surtout par Falloux et ses disciples, de Meaux ou Cumont — ne partage qu’imparfaitement, voire pas du tout, la sensibilité dominante des légitimistes de leur temps. Ces hommes qui sont au contact permanent des orléanistes, à l’Académie — on ne dira jamais assez l’importance de ce « parti académique » —, dans l’Union libérale qui s’oppose à l’Empire dès 1863, dans des réunions diverses (par ex. à Augerville chez Berryer ou dans le salon « fusionniste » de Mme Duchâtel), finissent par leur ressembler. Mais ce n’est là qu’un milieu assez étroit, important surtout à Paris et dans les instances parlementaires. Ce légitimisme plus rationaliste, plus sceptique, en un mot plus froid, n’est le fait que d’une fraction de l’élite royaliste.
  • Au contraire, le légitimisme profond, celui des masses royalistes, si l’on nous passe ce terme, celles des châteaux et des chaumières de l’Ouest, celles des hôtels patriciens et des immeubles ouvriers du midi, ce légitimisme-là n’était pas une mystique dégradée en politique, mais à l’opposé, et de plus en plus, au fur et à mesure que s’affirmait l’échec, une politique sublimée en mystique.

Le « chambordisme » est l’expression synthétique de cette inflexion [2]. Il est l’attitude qui a consisté à abandonner plus ou moins nettement le terrain de la raison politique pour celui de la passion quasi-amoureuse du prince, celui de la démonstration pour celui de la dévotion.

Avant d’en brosser un tableau, il convient, afin d’en comprendre la genèse, de marquer les conditions mentales de son apparition et de son développement.

Genèse du chambordisme : le royalisme romantique Retour à la table des matières

Les racines du romantisme politique

Le caractère en apparence amphibologique du concept de « romantisme » ne doit pas nous retenir de l’utiliser ici.

  • Certes — en France notamment — la notion a pu se trouver associée à l’idée d’une pure hypertrophie du Moi.
  • Mais ailleurs, c’est l’idée organiciste de la fusion du Moi dans un Tout supérieur qui a pu l’emporter. Ce fut le cas notamment — en simplifiant — en Allemagne. Il n’y a par ailleurs pas lieu d’établir une antithèse trop radicale entre les deux tendances du romantisme, et le romantisme de la Restauration en France — bien différent à cet égard du romantisme de la monarchie de Juillet tel qu’il s’est défini et opposé dans les dernières années du règne de Charles X — en est une assez bonne illustration.

Au demeurant, s’il y a deux romantismes, ils comportent des points de convergence à commencer par le refus du positivisme froid, un certain sens de la transcendance, l’intuition de la complexité ineffable des choses humaines. Organicistes ou hyper-individualistes, les romantiques affirment les accords secrets des choses imperméables à la plate raison. Ils croient tout à la fois à l’expérience de la transcendance et à la transcendance de l’expérience — et ce n’est pas un jeu de mots — à la suite de Maistre, contre la raison individuelle constructive. Ce romantisme politique nous semble plus précisément s’épanouir en trois directions étroitement complémentaires : la sensibilité royaliste est

  • irrationaliste,
  • providentialiste et
  • nostalgique.

L’irrationalisme

Il faut bien comprendre le sens ici accordé à ce terme. Dire du légitimisme qu’il est un irrationalisme, c’est simplement observer qu’il assigne à la raison une place seconde, subordonnée, par rapport à la découverte du jeu — providentiellement cohérent — de l’expérience et de la transcendance, ou si l’on préfère, de l’histoire et de la théologie.
Répétons-le, nous ne cherchons ici qu’à découvrir le centre de gravité d’une sensibilité politique. Et nous ne méconnaissons pas deux points :

  • d’une part le mouvement n’a cessé de se « romantiser », comme il s’est d’ailleurs « catholicisé » — dans le sens de l’« inséparatisme » du politique et du religieux ;
  • d’autre part il a toujours compris des éléments réfractaires, à des degrés divers, à un tel entraînement. Ce fut le cas de la Gazette de France sous la Monarchie de juillet — dont les accents et la démarche annoncent parfois l’Action française en dépit de sensibles nuances. Le cas aussi d’une bonne part de la tendance catholique libérale du légitimisme incarnée par Falloux. Ou encore de personnalités plus portées à mettre en avant le droit et l’abstraction que le sacré et la sensibilité : ainsi Royer-Collard, le maître des doctrinaires, qui après avoir contribué à la crise de 1830 refusa toujours de se rallier à l’usurpateur.

Le refus dominant du rationalisme chez les royalistes s’enracine bien sûr dans leur foi et, après 1864, dans les condamnations du Syllabus. Il a pour corollaire leur moralisme et leur antihumanisme.

Leur moralisme se traduit par une sincérité suicidaire : c’est la démission en masse de 1830, le refus de prêter le serment électoral qui maintient notamment l’Ouest fidèle à l’écart des urnes jusqu’au début des années 1840 [3] ; c’est encore, à la fin de 1875, l’alliance avec les républicains contre les conservateurs pour la désignation des sénateurs inamovibles. Il y a là tout un système d’attitudes qui se ramène à la fameuse devise des « verdets » : « Fais ce que dois, advienne que pourra ». Ce « fondamentalisme », héroïque ou résigné, porte en lui le mépris de l’habileté, de l’éclectisme, du pragmatisme et du prétendu « raisonnable » — concepts-clefs de l’Orléanisme. Il exclut aussi ce qui deviendra le « politique d’abord » maurrassien, auquel sont préférés un « moral », un « social » et un « religieux d’abord ». C’est ce que veut traduire Barbey d’Aurevilly lorsqu’il affirme ne pas croire « à une restauration par la tige, mais à une restauration par les racines ».

L’antihumanisme, la réserve dans l’appréciation des facultés propres de l’homme, est inhérent au catholicisme traditionnel. Et nombre de royalistes apparaissent, après Joseph de Maistre, hantés par le thème de la chute initiale de l’homme. Chateaubriand exprimait ainsi une idée centrale du royalisme catholique lorsqu’il observait dans les Mémoires d’outre-tombe :

Nous sommes terre à terre, dans la triste réalité d’une nature humaine amoindrie.

Et Barbey d’Aurevilly pouvait dénoncer après son maître Blanc de Saint-Bonnet « l’hypocrisie du XIXe siècle qui nie le crime et la chute de l’homme ». Quel crédit accorder en effet à la raison humaine mutilée ? Elle ne peut que tenter, à travers la brume et avec humilité, d’identifier des vérités éternelles qui la dépassent. En respectant l’enseignement de l’église. Et en bannissant « l’orgueil (qui), prenant le nom de liberté, a inondé le monde », selon la formule de Blanc de Saint-Bonnet dans La légitimité.

Le providentialisme

Les légitimistes sont souvent des gens qui croient, selon l’expression de Barbey, au « triomphe naturel du mal sur le bien et (au) triomphe surnaturel de Dieu sur le mal ». D’où leur providentialisme. Comme le saint Paul de l’épître aux Hébreux, ces hommes de foi savent que « le monde visible ne prend pas son origine en des apparences ». Ils vivent à proprement parler dans un monde enchanté où tout est porteur d’un sens surnaturel, où « tout est concrètement surnaturel », selon la phrase de Mgr Pie.
Le providentialisme du plus grand nombre des légitimistes, surtout dans les dernières années de la vie du Prince, est absolu, volontiers catastrophiste et parfois générateur de renoncement.

Absolu, ce providentialisme l’est dans la mesure où il constitue la grille quasi-exclusive à l’aide de laquelle les royalistes décryptent l’histoire. Tout est signe. Tout est sens. La Gazette du Dauphiné, après un attentat perpétré en 1840 contre Louis-Philippe, commente ainsi doctement :

Ce 15 octobre où Louis-Philippe a failli tomber sous les coups d’un assassin est la veille de l’anniversaire du funèbre jour qui vit l’infortunée Marie-Antoinette victime des abominables menées de Philippe-Égalité, monter à quelques pas de là sur l’échafaud régicide.

La mort accidentelle du duc d’Orléans, la chute de Thiers, dans laquelle le P. Morel du Monde voyait « le doigt de Dieu », sont interprétés de la même façon. Le 12 août 1873, le même journal, reliant le vote par l’Assemblée nationale le 24 juillet d’une loi déclarant d’utilité publique la construction de la basilique du Sacré-Cœur et la visite du comte de Paris à Frohsdorf, concluait :

Le Christ a immédiatement payé les hommages rendus au Sacré-Cœur.

Un dernier exemple parmi cent autres : il ressort de la correspondance de Joseph de La Bouillerie, étudiée par M. Levillain, que ce député « chevau-léger » avait le sentiment

de ne rien devoir au suffrage universel qui l’avait porté à l’Assemblée. Le suffrage universel n’était à ses yeux que le véhicule de la Providence qui l’avait investi comme député et lui avait, donné une mission : la restauration monarchique.

Le comte de Chambord ne se distinguait pas le moins du monde de ses troupes de ce point de vue.

  • Parlant de ses droits au lendemain du décès de Louis XIX, il affirme qu’il ne veut « les exercer que lorsque, dans (sa) conviction, la Providence (l’) appellera à être véritablement utile à la France ».
  • Dans son manifeste du 25 octobre 1852, il parle du « dépôt de la monarchie héréditaire dont la Providence (lui) a confié la garde ».
  • Dans une lettre à Nemours du 5 février 1857, il définit son retour comme « le moment où la Providence (lui) en imposerait le devoir ».
  • Dans sa lettre du 8 mai 1871 à Carayon-Latour, il affirme noblement :
    La parole est à la France et l’heure est à Dieu.
  • Enfin, dans sa fameuse lettre à Dupanloup du 8 février 1873, il pose avec netteté sa règle de comportement :
    J’attends peu de l’habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu.

L’optimisme catastrophiste est inhérent à la logique de cet « idéalisme dialectique » que tend à être, selon la belle expression de M. Denis dans son étude sur les royalistes mayennais, un providentialisme exacerbé. Le sens profond des signes est renversé par rapport à leur signification immédiate. La Commune, la chute de la souveraineté temporelle du pape deviennent ainsi, curieusement, sous quelques plumes, les prodromes de la régénération inéluctable. Des plus grands maux naîtront les plus grands biens. Chesnelong écrit à Carayon-Latour le 20 septembre 1873 :

La Providence ne laisse faire en ce moment que du provisoire » et « le définitif consacrera la victoire de l’Église de Dieu et sa prépondérance pacifique sur le monde purifié par le malheur et transformé par l’éternelle vérité.

Et Blanc de Saint-Bonnet dans La légitimité :

De telles punitions portent un double avertissement : issues de la justice, elles sont distribuées par la Miséricorde. Elles disent que la France sera régénérée par la douleur. S’il devait en être autrement, Dieu eût laissé la France en proie à sa propre dissolution.

Ce providentialisme absolu porte bien sûr en lui une virtualité de renoncement. Dans sa lettre précitée à Dupanloup, Henri V parle de sa « résignation ». Le prophétisme, le thème des Gesta Dei per Francos, l’idée que « le Christ aime encore ses Francs » (comte de Chambord, lettre à Chesnelong du 27 octobre 1873), tout concourt à ce que nombre de royalistes attendent — sur fond de désespoir politique — un miracle, « une intervention miraculeuse », déclare Mgr de la Bouillerie à Lourdes en 1872, « un miracle de premier ordre », « un miracle comme la création ! » écrit Blanc de Saint-Bonnet dans La légitimité.

La nostalgie

Les légitimistes ne sont pas nécessairement des passéistes : on en trouve même — je l’ai dit dans mon ouvrage — dans des secteurs parfaitement modernes d’activité. Mais la nostalgie est présente chez presque tous. Elle explique le succès qu’ils font aux romans historiques de Walter Scott — le chantre d’une épopée jacobite qui a de telles résonances pour les partisans de la branche aînée — ou à de moindres écrivains, le Vicomte Walsh père ou le médiocre Vicomte d’Arlincourt. Ce rêve médiéval se retrouve dans les châteaux « néogothiques » de Hodé — en vérité composites — et dans le mobilier. Le goût de l’histoire — au demeurant général dans toutes les tendances de l’opinion — conduit les royalistes à être nombreux dans les sociétés savantes locales qui fleurissent alors. La commémoration tient une large place dans les activités du « parti » : on se réjouit pour la saint Louis ou la saint Henri, on s’attriste le 21 janvier, voire le 13 février, pour l’anniversaire de la mort du duc de Berry. Cette nostalgie douce et souffrante, cette mémoire de ce que Jaurès lui-même baptisera le « charme séculaire de la monarchie », contribuent, elles aussi, à modeler le sentiment que l’on porte à l’aîné de la Race.

Aspects du chambordisme : une religion royale Retour à la table des matières

La tentation d’une religion légitimiste

Le drame de l’histoire de la Maison de Bourbon, le caractère providentiel que l’on attribue à sa mission, le refus moral du compromis et antihumaniste des excès critiques de la raison, tous ces traits permettent d’expliquer le caractère passionnel des relations qui unissent ses fidèles au Prince.
D’Adhémar écrivait en 1843 que « l’opinion légitimiste est une conviction, mieux que cela, une religion ». Il faisait ainsi observer que le royalisme n’était pas seulement une démonstration politique abstraite, s’il pouvait être aussi cela, mais une émotion, une affection, une tendresse de ses fidèles pour le roi et peut-être même davantage, un culte quasi-religieux du dernier rejeton de la branche aînée, de plus en plus conçu comme une chance ultime.

Amour et dévotion

Henri V n’encourageait pas directement de telles tendances si en vérité son comportement et son charisme propre pouvaient contribuer à les entretenir. Ne répétait-il pas : « Ma personne n’est rien, mon principe est tout » ? Et n’avouait-il pas, dans sa royale modestie, que sans son principe il n’eût été qu’un gros homme boiteux ?
Quoi qu’il en soit, il ne put éviter de devenir non seulement la « personnification la plus complète du principe de la légitimité », mais aussi, peu à peu, « le pontife de la légitimité, le grand prêtre de la religion monarchique célébrant la puissance et l’éternité de son dogme » selon les significatives formules de Pesquidoux.

La tension de Barbey d’Aurevilly, dès lors qu’il s’agit de Henri V, est particulièrement révélatrice. D’un côté, il parle de « la noble poitrine de Henri-Dieudonné de Bourbon » comme du « tabernacle » du « principe de la monarchie ». De l’autre, au paroxysme d’une passion amoureuse exaspérée, il injurie littéralement le Prince. Ce royaliste sur le mode autoritaire — proche en cela de son maître Balzac — dénonce « ce vieux portier honnête mais entêté », cet « énervé de Jumièges qui n’aura pas même l’honneur d’être tondu pour être et finir moine, comme les Mérovingiens impuissants ». Il feint de se lamenter sur « ce vieux respect pour ces imbéciles de Bourbons qu’(il) tient(t) de (son) père ».

Il semble que pendant longtemps, le fait que le prince ait été un enfant ait exacerbé la sensibilité et le caractère affectif du royalisme. On ne saurait d’ailleurs négliger, au XIXe siècle, une forme de sensibilité au rôle surnaturel de l’enfance qui sera étayé, au milieu du siècle, par les apparitions de La Salette, de Lourdes ou de Lisieux. Plus tard, les « pèlerins » si nombreux qui allaient voir le comte de Chambord dans ses villégiatures d’exilé furent toujours charmés, au sens fort, par celui qu’Henri de Pènne baptisera l’« auguste ensorceleur ». Tous les témoignages sont concordants sur ce point. Mais la signification proprement religieuse de la rencontre ressort avec une particulière netteté de certains d’entre eux. C’est ainsi que lorsque le comte de Lambilly, président du comité légitimiste du Morbihan, envisage un voyage à Frohsdorf, il confie :

Il me semble que j’en reviendrai meilleur.

Pesquidoux croise sans le connaître, le Prince dans un musée :

Troublé par je ne sais quel pressentiment, je ne pus m’empêcher de me lever et de me découvrir […]. J’étais agité, comme si quelque chose de nouveau et de grand venait de passer devant moi.

Le lendemain, il est présenté et il décrit

le tremblement d’âme dont (il fut saisi lorsqu’il se trouva) face à face avec la personnification même de la France, de son histoire, de ses grandeurs.

Il reconnaît plus loin :

Le comte de Chambord était pour nous, vieux royalistes, irréprochable : il représentait et proclamait un ensemble de doctrines, d’opinions, de sentiments, qui constituait pour la masse de ses serviteurs la vérité absolue. Il était notre héros, notre idéal…

Le plus exceptionnel document, au crépuscule de la vie du Prince, est toutefois la lettre écrite par Lyautey à Antonin de Margerie, de Goritz, le 15 mars 1883, à « minuit 3/4 » — précision d’amoureux :

Je viens de Le quitter. L’émotion est telle, l’emprise si forte que je ne parviens pas à reprendre conscience de ma personnalité, abdiquée, fondue en lui, pendant ces heures de grâce — le Roi de France, — je l’ai vu, je l’ai touché, je l’ai entendu. Le fils de la Race qui, province à province, a fait mon pays, le Royaume des Fleurs de Lys, « le plus beau du monde après le Royaume de Dieu », disait le vieil adage. Je suis revenu à l’hôtel, par la ville, comme on revient de la table de communion, ramassé sur soi-même, les yeux repliés sur la vision intérieure, écartant tout ce qui peut la ternir […]. D’abord Lui ; le front et le regard : une phosphorescence, réellement une lumière sort de lui : elle vous enveloppe ; elle vous baigne […].

Cet amour du Roi était entretenu par tout un jeu d’images et de symboles.
Villiers de L’Isle Adam raconte dans L’avertissement :

En Bretagne, c’était, il y a trente ans, notre coutume d’écoliers de tracer, en haut de nos devoirs, ces trois caractères : « V.H.V. ! » Cela signifiait : « Vive Henri V ! » Il semblait à nos imaginations d’enfants que la page en était plus belle.

Des brochures entretenaient la flamme comme cette Vie populaire de Henri de France de Muret qui, pour 75 centimes, donnait au lecteur une provision de dialogues simples, édifiants et sensibles. Ou, à la veille de la mort du Prince, cette Vie d’Henri V racontée aux ouvrières et aux paysans par un enfant du peuple.
Parmi les fêtes de la famille royale, la saint Henri, le 15 juillet, revêtait une particulière importance, qui unissait dans une même dévotion le premier et le dernier Bourbon — cet « Henri IV second ». Il en allait de même, le 29 septembre, pour l’anniversaire du grand exilé.
L’épanchement était, dans la vie quotidienne, entretenu par mille petits objets : rubans verts et blancs, cocardes, bijoux ornés d’un « H » couronné ou entremêlé d’une fleur de lys, boîtes illustrées d’un profil de bronze ou de cuivre se détachant sur l’écaillé ou sur l’ivoire, ou encore décorées d’un « fixé » aux couleurs vives, gravures — par exemple du « jeune écossais », — marbres, bronzes, fontes — souvent en paires associant Henri V et son grand-oncle, le « roi martyr », monnaies d’argent écoulées par colportage, et bien sûr innombrables médailles présentant les deux Henri — le béarnais et l’exilé — ou proposant un rébus…
Organisée sur une grande échelle, comme l’a montré dans sa thèse M. de Changy, par les comités Jeune France, ralentie par la loi restrictive de septembre 1835, la diffusion de ces dévotieuses images ne cessa jamais d’entretenir la fidélité « amoureuse » — le terme est de la marquise de Pampelone — des fidèles [4].
Une telle hypertrophie du sensible et de l’affectif portait en elle, pour beaucoup, la sortie du combat politique quotidien. Bercés d’abord de l’espoir d’un destin providentiel du jeune orphelin, les royalistes s’accommodèrent peu à peu de la poésie d’un échec non moins providentiel.

Du destin providentiel à la poésie de l’échec

Toute la vie du jeune Henri fut dans une première période déchiffrée sous l’angle d’un providentialisme plutôt optimiste. Cette tendance fut favorisée par la naissance posthume du prince, annoncée en rêve par saint Louis à la duchesse de Berry. Lamartine parla de « l’enfant du miracle ». Victor Hugo observa :

Les forfaits qui chargeaient nos têtes sont rachetés par l’innocent.

Du même, on lira encore, trait d’optimisme catastrophiste propre au providentialisme, ce morceau de poème :

Ô jeune lys qui vient d’éclore, Tendre fleur qui sors d’un tombeau…

Dans le Point de vue providentiel de l’histoire de Henri de Bourbon qu’il publia en 1840, pour le vingtième anniversaire de ce dernier, Nettement s’attacha pour sa part à décrire « la suite providentielle d’une jeune vie où le doigt de Dieu est partout », et d’abord dans son début, lorsque « la France, qui s’était agenouillée auprès d’un sépulcre » se releva « en tenant dans ses bras un berceau ».
Dans le cadre d’un tel discours, le grave accident du jeune homme quelques mois plus tard, qui le laissera infirme pour la vie, ne pouvait jeter qu’un trouble profond. Comme l’écrit alors Falloux à Albert de Rességuier :

C’est le premier malheur personnel qui lui arrive. Jusqu’ici la Providence avait semblé lui témoigner de la prédilection […] Aujourd’hui, est-ce un avertissement ?

La persistance de l’échec de la restauration conduisit à partir du milieu du siècle, et surtout après 1871 à un renversement de la perspective providentielle.
Comme Villiers — né en 1838 — le note, toujours dans L’avertissement,

dès l’enfance nous avions pris ce fatal pli de pensées de ne songer au roi qu’avec cette sorte d’espoir attristé qui, s’augmentant des années, produit les inactions crédules.

À l’extrême, la restauration n’a plus, en elle-même, grand sens. Pesquidoux écrit ainsi que Henri V était un « roi idéal auquel la réalité de la royauté n’aurait peut-être rien ajouté ». Et Valori commente la restauration manquée en ces termes :

L’exilé rentrait dans sa patrie et il en sortait volontairement, triomphalement, par la plus grande victoire remportée par un roi, celle qui lui fait préférer son honneur immaculé au plus beau royaume de la terre.

Selon le même auteur, il a été « inventé par Dieu pour servir de contraste vivant aux iniquités contemporaines ».
On se fait peu à peu à l’idée qu’il n’y a pas de perspective royaliste possible après Henri V : la perfection est proche de la mort et il est le concentré, le réceptacle de l’idée monarchique, en même temps que, l’incarnant trop exclusivement, il ne peut mourir sans l’entraîner dans sa fin. Comme l’écrivait, avec une curieuse joie dans sa tristesse, Castille dès 1857 :

La vieille monarchie française expire du moins dans sa personne, pure et fière.

Une grande partie de l’attitude des royalistes après 1870 s’explique par ces sentiments. C’est ainsi que l’un d’eux, au lendemain du manifeste de Chambord de juillet 1871 confie à Dampierre — c’est de Meaux qui rapporte le propos — qu’il n’y a plus selon lui qu’à

s’envelopper la tête dans le drapeau blanc et se laisser tomber dans l’abîme.

La poésie de cet échec noblement assumé ne devait pas laisser indifférents les écrivains.
Il est manifeste que Chateaubriand, par exemple, ne pouvait être vraiment royaliste qu’en désespérant de la monarchie.

Moi, note-t-il, j’ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi de la vieille monarchie comme le chien du pauvre.

Il se trahit davantage encore dans une tirade autobiographique de son Moïse (1834), dont les vers eurent un grand retentissement :

Je hais le pharaon que l’éclat environne ; Mais s’il tombe, à l’instant, j’honore sa couronne ; Il devient à mes yeux roi par l’adversité. Des pleurs je reconnais l’auguste autorité. Courtisan du malheur, flatteur de l’infortune, Telle est de mon esprit la pente peu commune : Je m’attache au mortel que mon bras a perdu.

En vérité, pour Chateaubriand, si la fidélité monarchique demeure une ardente obligation éthique, la royauté est morte, moins d’ailleurs avec Charles X qu’avec Louis XVI :

Un échafaud, écrit-il, élevé entre un peuple et un roi les empêche de se voir.

La mission de la royauté est donc moins de revivre que de parachever sa fin en beauté. Se faisant l’écho d’un projet caressé par certains, François-René observe :

Si j’avais été gouverneur du Prince, je me serais efforcé de gagner sa confiance. Que s’il eût recouvré sa couronne je ne lui aurais conseillé de la porter que pour la déposer au temps venu. J’eusse voulu voir les Capet disparaître d’une façon digne de leur grandeur […] ; quel beau jour que celui-là où […] mon élève eût dit à la nation solennellement convoquée : « Français, votre éducation est finie avec la mienne […] ; je descends du trône » […]

Ici, Chateaubriand apparaît comme un précurseur, si on met entre parenthèse le libéralisme de ses propos. Un tel « royalisme du désespoir », selon la formule de M. Néry, ne se retrouvera, assombri encore par l’évolution des choses, que chez Barbey et Villiers.
C’est chez ce dernier surtout, comme l’a bien montré M. Néry dans sa thèse récente, que le chambordisme littéraire s’épanouit de la façon la plus complète. Plus que Barbey — trop violent et trop ami de l’autorité pour ne pas se rebeller — l’auteur des Contes cruels contribue à la transfiguration littéraire de l’agonie de la royauté. Il écrit, dans un poème à Henri V :

Tu prends le droit chemin ; Qui s’abaisse à l’intrigue est-il digne du trône ? Tu préfères l’honneur intact à la couronne Malgré le genre humain.

Et dans L’avertissement, il conte — allégorie de la restauration manquée de 1873 — la légende de ce roi pêcheur qui, ayant tiré la « suprême perle » dans ses filets et « l’ayant offerte aux riches de son pays, qui la marchanderont toujours » — entendons les orléanistes —, préféra « la rejeter mystiquement dans la mer […], plutôt que de la céder à un prix moindre que son inestimable valeur ».

En dernière analyse, l’échec de la restauration lui apparaît providentiel. Et après la mort du Comte de Chambord, plus rien ne vaut d’être tenté dans l’ordre politique. Villiers écrit ainsi dans Entre l’ancien et le nouveau :

Puisque le feu maître a poussé l’amour pour son royal étendard jusqu’à l’emporter avec lui dans la tombe et s’endormir dans ses plis, qui donc […] oserait briser les planches funèbres pour lui ravir ce linceul ? […] Et si l’on songe à la droiture, à l’honneur, à l’intégrité qu’il enveloppe en sa blancheur sainte, quel réveil pourrait-il être plus digne de son inoubliable gloire qu’un tel sommeil ?

Ainsi, selon une métaphore chère à Villiers, le drapeau blanc sera le suaire de la monarchie…

Conclusion : la stérilité du chambordisme Retour à la table des matières

On objectera peut-être le caractère littéraire — et donc limité et partiel — d’un tel « chambordisme ». Comme l’écrivait Thibaudet,

la littérature de réaction est surtout une réaction de la littérature.

Pourtant, l’évolution de nombre de royalistes convaincus après 1883 démontre qu’ils souscrivaient au fond — à défaut de la forme — des considérations du nouvelliste. Chez Villiers, le repli « décadentiste » sur la sensation, l’esthétisme, le mysticisme s’annonce, qui ne sera nullement le fait des bataillons du royalisme fidèle. Cependant, le « chambordisme » les aura conduit eux aussi au repli : après la mort d’Henri, il sera bien difficile de les retenir sur les chemins soit de l’engourdissement politique, soit du dérapage mystico-prophétique, parfois teinté de « survivantisme » naundorffiste.

Stéphane Rials : La science historique, Nouvelle série, Été-automne 1984, n° 8-9, « Contribution à l’étude de la sensibilité légitimiste : le chambordisme ».

[1Voir notre ouvrage, Le légitimisme. Presses universitaires de Franco, collection « Que sais-je », 1983, chap. 4 : « Les doctrines du légitimisme ».

[2L’expression est d’Eugène Dufeuille, Réflexions d’un monarchiste (1789-1900). Paris 1900.

[3Stendhal cite ce trait dans Lucien Leuwen : Leuwen père a été élu député de l’Aveyron ; il écrit : « J’ai eu cinq voix de légitimistes dont deux au moins, croient s’être damnés en prêtant serment ».

[4Sur ces points, on se reportera aux très utiles ouvrages de Bauquler sur l’histoire iconographique et l’histoire numismatique du comte do Chambord.

mardi, 04 septembre 2012

De la fusion orléaniste/légitimiste à la mort d’Henri V

L’œcuménisme politique tue la tradition

1883 marquait la mort d’Henri V comte de Chambord, successeur direct de Charles X. Selon les Lois Fondamentales du Royaume, la Couronne passait à la branche aînée d’Anjou, mais la branche cadette d’Orléans, s’appuyant sur un très révolutionnaire principe des nationalités, réussit à rallier la majorité des légitimistes. Cet œcuménisme politique entre un légitimisme traditionnel et un orléanisme d’essence libérale ne devait échouer qu’à former le bloc conservateur de la IIIe République. Pire, "l’effacement du légitimisme intransigeant ne laissait plus subsister en France (y compris chez les monarchistes) que des traditions révolutionnaires." Nous commençons ici la publication d’une importante étude de l’historien du droit Guy Augé intitulée Succession de France et règle de nationalité.

Avant-propos de l’ouvrage de Guy Augé : Succession de France et règle de nationalité, Ed. La Légitimité, Diffusion DUC, Paris, 1979, pp.5-8.



Un prince calomnié : le Comte de Chambord

Le 24 août 1883 mourait à Frohsdorf en exil volontaire et digne, après un long "règne moral" de près de quarante ans, le Comte de Chambord, Henri V.

Prince calomnié, encore mal connu ou méconnu, il fut victime de la propagande républicaine, hostile à toute formule monarchique, et, plus encore peut-être, des orléanistes, ces monarchistes libéraux qui avaient usurpé le trône de son grand-père Charles X en 1830.

Prendre possession de la légitimité au moyen de M. le Comte de Chambord et s’assurer ainsi sa succession, imposer au petit-fils de Charles X des conditions qu’il ne pouvait accepter, ou, s’il les subissait, qui rendraient son maintien impossible sur le trône ; l’amener ainsi à une abdication avant ou après : tel avait été, dès le principe, le plan aussi astucieusement conçu qu’habilement suivi par les principaux chefs du groupe orléaniste libéral, et dont quantité d’honnêtes royalistes furent les coopérateurs, pour ne pas dire les complices inconscients.

Arthur LOTH, L’échec de la restauration monarchique en 1873, Paris, 1910, p. 525.

On a ainsi volé au Comte de Chambord non seulement ce règne "réparateur et fort" qu’il ambitionnait, mais l’intelligence de sa vie et une partie de sa mort, — en tout cas sa succession politique.
- Une légende tenace voudrait en effet qu’il ait lui-même compromis les chances d’une restauration en 1871-73 par son attachement borné à "un lambeau de draperie blanche", ainsi qu’ironisait le duc de Broglie.
- Une autre légende, non moins répandue, affirme qu’en 1873, par le biais de la "fusion", Henri V, qui n’avait pas d’enfant, reconnut comme son héritier Louis-Philippe-Albert d’Orléans, Comte de Paris, chef de la branche cadette et française.

Légendes, certes [1]. Mais c’est assurément en vertu de ces fables qu’au lendemain de la mort du Prince la grande majorité des royalistes français rallia sans trop de scrupules ni de discernement le camp des Orléans.

La fusion de 1883 entre orléanistes et légitimistes

La fusion, qui n’avait jamais vraiment existé avant 1883, devint réalité après cette date. Au vieux dualisme des orléanistes et des légitimistes fit place un étonnant monisme fusionniste où l’on vit étrangement cohabiter d’authentiques chouans, des zouaves pontificaux, des voltairiens libéraux, les ducs orléanistes, M. de Charette et M. de Broglie.

De cette façon se constitua, avec les brillants résultats que l’on sait, le gros des forces conservatrices de la IIIe République commençante.

Ce ralliement des royalistes de tradition aux descendants du régicide et de l’usurpateur a de quoi surprendre : il existait entre les deux familles monarchistes un fossé doctrinal et un océan de haines ; de surcroît, nul n’ignorait que la Couronne de France se transmettait par primogéniture.

Or, en 1883, l’aîné de la Maison de Bourbon n’était pas le Comte de Paris ; cet aîné, c’était le chef de la branche carliste des Bourbons d’Espagne, autrement dit des Bourbons-Anjou (issus du petit-fils de Louis XIV qui fut Duc d’Anjou avant de monter sur le trône espagnol).

Comment se fait-il que les Bourbons-Anjou aient été délibérément écartés dans l’opinion publique à cette époque — et depuis lors dans une large mesure ?

La question mériterait au moins qu’on s’y arrêtât. Elle intéresse l’histoire d’abord, le droit certainement, et les doctrines politiques de surcroît. Car on doit bien voir que l’effacement du légitimisme intransigeant ne laissait plus subsister en France (y compris chez les monarchistes) que des traditions révolutionnaires.

Les arguments du fusionnisme

Les motifs évoqués contre les princes de la branche aînée sont divers et d’inégale importance.
- On a fait valoir les renonciations de Philippe V au traité d’Utrecht pour lui et sa descendance : mais elles ont l’inconvénient majeur de violer la "théorie statutaire" et le principe de l’indisponibilité de la Couronne, dégagé par nos anciens légistes dès avant le "honteux traité de Troyes" de 1420.
- On s’est réclamé de l’opinion du Comte de Chambord : mais, en dehors du fait qu’elle est plus que douteuse en faveur des Orléans, elle ne serait finalement, elle aussi, qu’un abus de pouvoir si elle venait à contredire la loi fondamentale.
- C’est alors qu’on a songé, parmi les orléanistes et les fusionnistes, à une "règle de nationalité". Merveilleux argument, qui pourrait faire taire toute discussion... si, du moins, l’on parvenait à lui donner consistance. Les Bourbons-Anjou sont bien les aînés des Bourbons, mais la Maison de Bourbon ne serait qu’une fiction, une famille éclatée politiquement, dont les aînés, devenus Espagnols, se trouveraient ipso facto écartés de toute prétention au trône de France.

On aperçoit le contour de l’argument massue imaginé par les nouveaux habiles.
- Peu importe qu’il fasse bon marché du "pacte de Famille".
- Peu importe qu’il se heurte de plein fouet à ce laborieux appareil des renonciations, si péniblement arrachées en 1713 à Louis XIV, à Philippe V et à tous les autres successibles de France.
- Peu importe qu’il soit dérivé du révolutionnaire principe des nationalités. On trouvera bien quelque moyen de masquer son anachronisme en en rajoutant : il suffira, par exemple, de le faire remonter (pourquoi pas ? ) à Suger ou à Hugues Capet, d’y trouver le fondement ultime de la "loi salique", voire l’inspiration patriotique de Jeanne d’Arc !

Cette construction, ce faux-semblant juridique ressemble trop, depuis 1883, à une captation d’héritage politique pour ne pas mériter discussion et réfutation.

Contexte et objectif de cette étude

L’étude qu’on va lire n’a pas d’autre objet. Elle fut rédigée, sous sa forme initiale, en 1964, pour paraître en une série d’articles à suivre dans un périodique aujourd’hui disparu, Tradition française. Elle en conserve l’allure un peu répétitive, et aurait eu assurément besoin d’être davantage complétée et refondue.

Je comptais être en mesure de reprendre et de prolonger cette recherche. Hélas ! d’autres urgences ne m’ont pas permis d’y revenir aussi longuement et minutieusement qu’il aurait fallu. Si ces pages, qui ne sont pas exactement ce que j’aurais souhaité qu’elles fussent, paraissent néanmoins, c’est grâce à mon ami Alain Néry. Docteur es Lettres, familier lui-même de ces sujets dont nous nous sommes si souvent entretenus l’un l’autre au long d’un itinéraire spirituel commun, il a bien voulu m’aider dans la tâche ingrate de révision du manuscrit, et y intégrer quelques-unes de mes recherches postérieures — ou des siennes propres — sur le légitimisme post-chambordien [2]. Qu’il en soit vivement remercié. Mais il a mis tous ses scrupules à respecter dans leur forme les divers écrits ainsi rassemblés, que je n’aurais sans doute pas eu les mêmes égards à profondément remanier.

Du fait de cette composition, le texte que nous présentons ne se caractérise pas toujours par l’élégance de la forme et l’équilibre du plan. Tel quel, pourtant, nous espérons que ce petit livre, enrichi de quelques illustrations originales dues à la plume talentueuse de Pascal Beauvais, pourra éclairer un aspect somme toute assez mal connu, en tout cas controversé, du droit royal historique français.

Il n’était bien sûr pas question d’approfondir les règles de succession au trône de France, moins encore d’ébaucher une histoire du légitimisme (que l’on commence à mieux connaître au travers d’ouvrages récents ou en cours).

Plus circonscrit, notre but fut de soumettre à critique la thèse dite "orléaniste" — fort répandue dans le monde journalistique des idées reçues, et cependant bien médiocrement fondée en droit — selon laquelle la succession politique du Comte de Chambord devait revenir aux princes d’Orléans.

Plan de l’étude

Dans un premier chapitre, on trouvera exposé l’argument majeur de l’orléanisme (sujet propre de notre discussion) : la prétendue "règle de nationalité" qui écarterait du trône de France les "princes étrangers", rendant du même coup superflu l’autre argument, celui des renonciations d’Utrecht.

Un second chapitre s’efforce de réfuter les “preuves” habituellement alléguées à l’appui de la théorie orléaniste, en montrant qu’il ne faut pas confondre la "loi de sanguinité capétienne" (qui existe) avec une pseudo-“règle de nationalité” (parfaitement anachronique).

Enfin, un dernier chapitre, nourri d’une documentation pourtant très fragmentaire — la friche reste immense ! — montre l’évolution sentimentale et politique des rapports entre les princes de Bourbons-Anjou et la France depuis 1713 jusqu’à nos jours.
Si le vieux droit s’est estompé, il s’est toutefois survécu, alors que l’orléanisme, de son côté, n’a pas été exempt de contradictions.

La conclusion à laquelle nous aboutissons est claire et se lit, pour finir, sur un arbre généalogique : le légitime dépositaire de la tradition monarchique française est, à l’heure actuelle, Monseigneur le Prince Alphonse, Duc d’Anjou et de Cadix, chef de la Maison de Bourbon, aîné des Capétiens dynastes, et non pas le Comte de Paris, héritier de la contre-tradition orléaniste. 


(A suivre ...)

G. A.
Avril 1979

 

Notes

[1Nous nous permettons de renvoyer pour plus ample démonstration à notre mémoire, La légitimité monarchique en France au XIXe siècle (Bibliothèque de la Faculté de droit de Paris, (B.F.D.), cote 23332,1964/1), ainsi qu’au remarquable livre d’Emmanuel BEAU de LOMENIE, La Restauration manquée, l’affaire du drapeau blanc, Paris, 1932 (que la Librairie française vient de rééditer opportunément).

[2J’avais rédigé en 1967, pour la Faculté de droit de Paris, un mémoire de science politique intitulé "Les Blancs d’Espagne", contribution à l’étude d’une composante du royalisme français contemporain (B.F.D. 23 332, 1967/16). On trouvera l’indication de la thèse d’Alain NÉRY en bibliographie.

 

Source: Vive Le Roy

samedi, 09 juin 2012

LA SOUVERAINETE DU PEUPLE EST UNE HERESIE

 

 

Doctrine des théologiens sur l'origine de la société et du pouvoir civil

 

« Suffrage universel — Mensonge universel » Pie IX

 

Quelle est l'origine de la société civile ?

 

Avant de répondre à cette question, il est nécessaire d'en bien préciser le sens, car l'origine de la société peut être considérée au point de vue de l'histoire ou au point de vue de la doctrine.

 

C'est à la philosophie chrétienne, que nous demanderons d'abord de nous répondre et de nous dire pour quelles raisons il est nécessaire à l'homme de vivre en société.

 

L'homme, dit Saint-Thomas d'Aquin[1], ne peut se suffire à lui seul[2].

 

Comment un individu isolé pourrait-il se procurer tout ce qui est nécessaire à sa nourriture ? Comment se préparerait-il des vêtements, des remèdes, un abri ? Comment fabriquerait-il, en même temps, ses instruments de travail ?

 

Restant seul, il ne pourrait faire de son temps et de ses forces une part suffisante pour accorder à l'étude, au travail manuel et aux soins de sa nourriture ce qui est nécessaire, cependant, pour qu'un homme arrive au complet développement de ses forces physiques et de ses facultés morales.

 

Il est vrai que les philosophes du XVIII° siècle ont prétendu que cet état d'ignorance et d'isolement était l'état naturel de l'homme ; mais, par une con­tradiction singulière, ils avouaient que si l'humanitén'était sortie de cetétat de nature, pour se constituer en sociétés, elle eût infailliblement péri.

 

Singulier état de nature, assurément, qui eût mené la nature humaine à sa destruction !

 

Cet aveu seul peut suffire à prouver la vérité de la thèse catholique : car l'état naturel d'une créature doit être favorable à sa conservation et au perfectionnement de ses facultés.

 

Or, cet état, qui favorise la conservation et l'amélioration de l'espèce humaine, c'est l'état social.

 

Le véritable état de nature est donc celui de l'homme vivant en société avec ses semblables.

 

Mais il y a plusieurs sortes de sociétés parmi les hommes.

 

La première, la plus naturelle, la plus néces­saire de toutes, c'est la famille, qui fournit à l'homme les premiers secours, et les plus indispensables, à la conservation et au bien-être de la vie.

 

C'est elle qui,par le mariage, assure la mul­tiplication du genre humain sur la terre; c'est elle qui procure à l'enfance les soins multiples qu'exigent la délicatesse de son corps et l'ignoran­ce de son esprit ; c'est elle qui donne les affections pures et fidèles.

 

Mais elle n'est pas la seule société nécessaire. Ce que nous avons dit de l'individu isolé peut, dans une certaine proportion, s'appliquer à la famille, si elle ne trouve dans une société plus étendue et plus forte le complément dont elle a besoin.

 

Elle aussi ne peut se suffire entièrement à elle-même.

 

Pourra-t-elle, par ses seules ressources, exercer les industries multiples que suppose un degré con­venable d'aisance et de bien-être dans le vêtement, la nourriture et l'habitation ? Ses membres pour­ront-ils, à eux seuls, acquérir les connaissances nombreuses et difficiles que suppose l'exercice convenable de ces différentes industries ? Pou­rront-ils se livrer à l'étude des sciences, dans la mesure où elles sont nécessaires au dévelop­pement normal de l'intelligence ? Enfin seront-ils en mesure de résister à leurs ennemis et de se fairejustice eux-mêmes, sans blesser les droits d'autrui ?

 

Une famille isolée, placée en dehors de toute société, et n'ayant rien, qu'elle ne doive tirer de ses propres ressources, sera nécessairement dans une grande indigence des biens dont l'homme a besoin pour le développement de ses facultés.

 

Ainsi, les familles sont amenées par la néces­sité à s'unir en une société plus parfaite, comme les individus sont poussés par une nécessité encore plus impérieuse à se grouper autour d'un foyer.

 

Cette société, appelée à suppléer à l'insuffisan­ce de la société domestique et à assurer, en même temps, sa conservation et sa prospérité, dans l'ordre public, est désignée communément par les auteurs sous le nom de société civile ou société politique ; son origine, sa raison d'être, c'est la loi naturelle elle-même, c'est-à-dire Dieu, qui en est la règle et l'auteur.

 

C'est Dieu qui a fait l'homme, tel qu'il ne puisse vivre sans l'institution de la famille ; c'est donc Dieu qui est l'auteur de la famille. C'est Dieu, auteur de la famille qui a fait cette société première insuffisante par elle-même, en sorte que les familles aient une tendance naturelle à s'unir pour former la société civile ; Dieu est donc l'auteur de la société civile.

 

Ainsi, la cause première de la société civile, c'est Dieu ; sa cause prochaine, c'est la nature de l'homme, sa cause immédiate, c'est la nature de la famille.

 

Telle est, en quelques mots, la réponse de la philosophie catholique à notre question : Quelle est l'origine de la société civile ? [3]

 

Interrogeons maintenant l'histoire. Il ne s'agit pas ici de remonter à l'origine de chaque société civile, de chaque nation, mais seulement à l'origine de la première société, de celle avant laquelle il n'existait que des familles.

 

L'histoire des origines de notre race est tout entière contenue dans les premiers chapitres de la Genèse ; les faits qu'elle rapporte sont attestés par l'autorité même de Dieu : il n'y en a donc pas qui puissent présenter un plus grand caractère de certitude.

 

Nous trouvons, dans ces faits, une confirmation éclatante de la doctrine formulée plus haut.

 

Au commencement, Dieu crée un seul homme, mais il ajoute bientôt : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul»[4]. Il lui donne une compagne, « adjutorium simile sibi »[5], et la famille est fondée.

 

L'homme pécha, avant que la famille eût pu donner naissance à une autre société ; faut-il en conclure que la société civile n'aurait pas existé si Adam eût persévéré dans l'état d'innocence ?

 

Ce serait trop se hâter de résoudre une question sur laquelle de grands théologiens ont des opinions contraires et qui, d'ailleurs, est indifférente.

 

En tout cas, il est de fait que la société civile, supposant la pluralité des familles, n'a pu se former et ne s'est formée, en réalité, qu'après une certaine propagation du genre humain sur la terre.

 

Toutefois, la formation de la société fut contemporaine des premiers hommes. La Genèse fait, pour la première fois, mention de la fondation d'une ville, après le meurtre d'Abel par son frère[6].

 

Caïn ne fut pas le seul fils d'Adam qui donnât naissance à une cité, et, avant la fin de sa longue carrière, le père de tous les hommes put voir des villes nombreuses et florissantes sortir de cette terre que Dieu lui avait donnée pour être fécondée par son travail.

 

Le fait primordial qui a déterminé la formation des anciennes sociétés politiques, c'est l'extension et la multiplication des familles issues d'une même souche, lui restant unies d'abord par des liens purement domestiques, puis, peu à peu, par des relations d'un caractère public et juridique.

 

Ensuite, la conquête, les traités ou le libre consentement de plusieurs, ont servi de point de départ à la formation d'un grand nombre d'États ; mais la communauté d'origine reste le fait naturel qui donne naissance aux cités. C'est ce que Cicéron exprimait ainsi : « Prima societas in ipso conjugio est, proxima in liberis, deinde una domus, communia omnia. Id autem est principium urbis et quasi seminarium reipublicae ». (De Officiis).

 

Ainsi, la philosophie et l'histoire s'accordent pour affirmer que la société est voulue et exigée par la nature, et que les théories du Contrat social ne sont pas moins en contradiction avec les faits qu'avec la raison.

 

Dans l'Encyclique « Immortale Dei » le Sou­verain Pontife a résumé la doctrine catholique : « L'homme, dit-il, est né pour vivre en société, car ne pouvant dans l'isolement ni se procurer ce qui est utile et nécessaire à la vie, ni acquérir la perfection de l'esprit et du coeur ;la Providence l'a fait pour s'unir à ses semblables en une société tant domestique que civile, seule capable de four­nir ce qu'il faut à la perfection de l'existence ». Déjà, dans l'Encyclique « Diuturnum illud », le Pape avait dit plus brièvement encore et avec plus de force : « Magnus est error non videre, id quod manifestum est, homines, quum non sint solivagum genus, citra liberam ipsorum voluntatem ad naturalem communitatem esse natos » ; et, parlant du Contrat social, il ajoutait : « Ac praeterea, pactum quod praedicant, est aperte commentitium et fictum. »

 

L'enseignement de l'Église est donc très net­tement formulé sur ce point, et les catholiques ne peuvent hésiter à le suivre.

 

II
Quelle est la nature et la fin de la société civile ou politique?

 

1° Nature de la société civile.

 

La société civile est une société naturelle, nécessaire, parfaite et organique. Elle est naturelle, ce qui ne veut pas seulement dire qu'elle est conforme à la nature de l'homme et que les principes de la raison naturelle suffisent, par eux-mêmes, à sa constitution et à son fonction­nement ; cela implique encore que ses lois fon­damentales, sa constitution essentielle, sont dictées et imposées par la nature et qu'il n'est pas loisible à l'homme d'en méconnaître les principes et d'en violer les prescriptions.

 

De même que, pour la société domestique, l'unité et l'indissolubilité du lien conjugal sont imposées aux hommes par une volonté supérieure, de même, pour la société civile, il est des lois qui s'imposent au législateur lui-même, qu'il n'a pas le pouvoir d'enfreindre, mais qu'il a le devoir de reconnaître et de sanctionner.

 

Tous les droits et tous les devoirs, même dans l'ordre civil, ne dérivent donc pas de la loi humaine ; l'État n'en est pas l'auteur et la source ; mais il est des droits imprescriptibles dont il a le devoir de se faire le protecteur et le gardien. C'est pourquoi, la proposition suivante a été condamnée dans le Syllabus :

 

39. L'État, comme étant l'origine et la source de tous les droits, jouit d'un droit qui n'est circonscrit par aucune limite.

 

La société civile est, en second lieu, une sociéténécessaire, c'est-à-dire qu'elle n'est pas seulement conforme et proportionnée à la nature de l'hom­me, mais que cette même nature exige qu'une telle société existe.

 

Ce qui a été dit précédemment sur l'origine de la société civile peut servir à prouver cette nécessité et à en expliquer la nature.

 

L'existence de la société civile est nécessaire au complet et parfait développement de l'espèce humaine ; elle n'est pas rigoureusement et direc­tement exigée pour la conservation de chaque individu et de chaque famille considérée séparément

 

Nous verrons combien cette remarque est importante quand nous traiterons du but de la société.

 

La société civile est encore une société parfaite. On désigne, dans l'Ecole, sous le nom de société parfaite ou complète celle qui possède, par elle-même, tous les moyens d'atteindre son but, en sorte qu'elle n'est pas destinée à trouver dans une société supérieure son complément et sa perfection.

 

C'est ce que le Souverain Pontife a plus brièvement exprimé dans l'encyclique Immortale Dei, en rappelant que l'Église est une société parfaite ; Elle possède, en soi et par elle-même, toutes les ressources qui sont nécessaires à son existence et à son action.

 

La société civile répond bien à cette définition de la société parfaite ; elle possède tous les moyens naturels de procurer à l'homme la félicité de cette vie, puisqu'elle supplée, en cela, tout ce qui manque à la société domestique ; et elle n'est pas destinée à faire partie d'une société supérieurede même ordre, puisque nous ne voyons pas, dans l'ordre naturel, de société à laquelle elle puisse être subordonnée.

 

Ainsi, la société civile est justement considérée comme une société parfaite, et le pouvoir suprêmelui appartient dans les choses purement temporelles.

 

C'est encore l'enseignement du Saint-Père, dans la même encyclique ; parlant des deux sociétés, l'Église et l'Etat, il dit : Chacune d'elles, en son genre, est souveraine.

 

Enfin, la société civile est une société organique, c'est-à-dire qu'à l'exemple des corps vivants dont les membres ne sont pas animés d'un mouvement purement mécanique, mais jouissent chacun d'une vie propre, bien que dépendante de la vie du corps tout entier, la société civile se compose d'organes dont la vie et la constitution sont distinctes de la sienne, tout en lui restant subordonnés. Ces organes vitaux de la société civile, ce sont ses membres, c'est-à-dire les familles, les communes, les provinces : car la société civile ne se compose pas d'individus, elle se compose de sociétés moindres, antérieures à elle par leur nature, plus strictement nécessaires et plus directement instituées de Dieu: Ces sociétés ont leurs droits et leur constitution propres, que la société civile n'a pas le droit d'altérer ou de méconnaître, mais qu'elle a le devoir de sauvegarder.

 

La société civile n'est donc pas une collection d'individus égaux, mais une hiérarchie de sociétés subordonnées, auxquelles les individus peuvent appartenir à différents titres et dans lesquelles ils exercent des magistratures et des fonctions en rapport avec leur condition.

 

La constitution des sociétés modernes est loin de présenter ce caractère ; c'est là son tort et son malheur. Fondée pour l'individu, ne connaissant d'autres droits que les droits individuels et les droits de l'État, cette constitution sociale est fatalement conduite à osciller entre le libéralisme et le socialisme, pour tomber enfin dans une complète dissolution.

 

Toute définition de la société civile qui ne la présente pas comme un corps moral naturel, nécessaire, complet et hiérarchiquement organisé, doit donc être rejetée.

 

Mais il n'est pas possible de connaître la véritable nature et les caractères essentiels de la société civile, si l'on n'en précise nettement le but, la fin.

 

2° Fin de la société civile.

 

Il résulte de la constitution organique de la société civile que sa fin propre et immédiate ne peut être ni le bien individuel de chaque homme, ni le bien privé de chaque famille, mais le bien commun des familles et des autres associations qui lui sont subordonnées.

 

Ce bien commun est un bien temporel : car le bien spirituel est la fin propre de l'Église, et on ne saurait l'assigner pour but immédiat à la société civile, sans amener entre les deux pouvoirs une inévitable et funeste confusion ; c'est, de plus, un bien extérieur : car le bien intérieur, même temporel, de chaque homme est d'ordre individuel et privé, nullement d'ordre social ; enfin, ce bien temporel que doit procurer l'union des familles en une société parfaite consiste dans l'ordre et la prospérité publiques.

 

Cet ordre et cette prospérité ne sauraient être limités aux seules conditions matérielles de la vie, et doivent s'étendre à l'ordre moral tout entier ; en effet, le bonheur de l'homme, même en cette vie, ne consiste pas uniquement, ni même prin­cipalement, dans la satisfaction des exigences du corps ; il dépend surtout des dispositions intellec­tuelles et morales de l'âme ; la société civile ne serait donc pas une société naturelle et parfaite dans son ordre, ni même une société vraiment hu­maine, si elle ne tendait à procurer la félicité temporelle conformément à la nature de l'homme dans ce qu'il y a en elle de plus élevé et de proprement humain. La société doit donc pourvoir, par des moyens proportionnés à sa nature, au perfectionnement intellectuel et moral de l'homme.

 

Si nous voulons embrasser dans une même définition toute l'étendue de la fin de la société civile, nous dirons donc : La société civile a pour but le bien commun temporel de l'homme tout entier, en tant que ce bien peut être obtenu par les actions extérieures.[7]

 

Ainsi, c'est donner une définition incomplète et tronquée du but de la société, que de lui assigner la protection des droits et de la liberté de chacun, ou le maintien de la paix et de la sécurité publiques ; elle doit tendre à procurer le bien temporel de l'homme dans toute sa plénitude et son extension, mais seulement dans l'ordre public et en dehors de la sphère d'action des individus, des familles ou des associations.

 

Ainsi, le rôle de la société est très étendu : il atteint tout ce qui intéresse le bonheur et le perfectionnement de l'homme en cette vie, mais les limites en sont très nettement définies, puisque sa raison d'être et sa mission cessent là où commencent celles de la famille et des autres organes du corps social.

 

Cette conception de la fin de la société civile permet seule de rester à égale distance entre les deux écueils les plus redoutables en ces matières : le libéralisme et le socialisme.

 

 

 

Charles Maignen

 

 

 

(Etude publiée sur le site des Juristes catholiques, que nous estimons utile de reproduire, en ces temps d’agitation électorale)

 



[1]De regimine Principum, lib. I, cap. I.

[2] Charles Maurras, Mes Idées politiques

[3] Taparelli : Essai théorique de Droit naturel ; cardinal Zigliara : Philosophia moralis ; Mgr Cavagnis : Notions de droit public naturel et ecclésiastique.

 

[4] Genèse : Chap. II, v.18.

[5] Ibidem.

[6] Genèse : Chap. IV, v. 17.

 

[7] Mgr Cavagnis : Notions de Droit public naturel et ecclésiastique

 

dimanche, 18 mars 2012

Le Testament politique de RICHELIEU (Extraits)

 

Consignes pour une société heureuse

 

 

 

Loin de l’image véhiculée par les romans, le Testament politique révèle un ministre soucieux du concours de chacun au bien commun selon un effort proportionnel à son rang. Ainsi il énonce au Roi ses devoirs et lui prodigue des conseils dans le gouvernement des ordres de son Royaume. Le Cardinal lui rappelle aussi que, devant le tribunal céleste, on est d’abord jugé à l’aune du zèle qu’on a manifesté à accomplir sa charge publique avec justice. Assurément, le droit divin constitue la clé de voûte de la société : «  Le règne de Dieu est le principe du gouvernement des États ; et en effet c’est une chose si absolument nécessaire, que sans ce fondement il n’y a point de Prince qui puisse bien régner, ni d’État qui puisse être heureux. »

 

 

 Introduction

Armand-Jean du Plessis de Richelieu, est né le 9 septembre 1585. Il est usuel de placer son action et sa doctrine sous le signe d’une promotion sans faille de ce qu’on appelle l’absolutisme monarchique.

De fait, l’histoire de son ministériat de presque deux décennies illustre une indomptable volonté au service dune grandeur royale qui ne semble souvent que le support précaire d’une puissance d’État, qui a sa « raison » que la raison commune ignore. Ne va-t-il pas, d’une formule terrible, jusqu’à poser dans sa maxime d’État 80 qu’ « en affaires d’État, il n’est pas comme des autres :
- aux unes, il faut commencer par l’éclaircissement du droit ;
- aux autres par exécution et possession
 » ?

Pourtant, la pensée comme l’action de Richelieu est souvent caricaturée. On le taxe un peu vite de machiavélisme ou de tacitisme même s’il est vrai qu’il affranchit la morale des gouvernants des règles ordinaires de la morale.

On admet à la légère la formule frappante de Siri dans ses Anecdotes du ministère du cardinal de Richelieu, le décrivant comme « le Tibère de notre siècle ». (On oublie d’ailleurs que Siri, ce disant, voulait louer la grandeur du cardinal.)

Le choix de textes qui suit, tiré du Testament politique [1], contribuera à affiner un jugement commun non pas tout à fait faux mais trop peu nuancé en présentant les traits plus traditionnels, ou en tous cas moins « modernistes », d’une réflexion complexe [2] [3].

Richelieu, politique réaliste et trop amant de l’État, demeure malgré tout le Premier ministre d’un roi très chrétien qui fait toute sa place au Roi des Rois et un noble français qui ne comprend sa société qu’en ordres organiquement hiérarchisés [4].

Stéphane RIALS.


 Rex christianissimus

Dieu étant le Principe de toutes choses, le souverain Maître des Rois, et celui seul qui les fait régner heureusement, si la dévotion de V.M. [Votre Majesté, note de VLR] n’était connue de tout le monde, je commencerais ce chapitre qui concerne sa personne, en lui représentant, que si elle ne suit les volontés de son Créateur, et ne se soumet à ses lois, elle ne doit point espérer de faire observer les siennes, et de voir ses sujets obéissants à ses ordres.

 Règne de dieu par le prince

Le règne de Dieu est le principe du gouvernement des États ; et en effet c’est une chose si absolument nécessaire, que sans ce fondement il n’y a point de Prince qui puisse bien régner, ni d’État qui puisse être heureux.

(…) c’est une chose si connue de chacun par sa propre raison, qu’il ne tire pas son être de lui-même, mais qu’il a un Dieu pour Créateur, et par conséquent pour Directeur, qu’il n’y a personne qui ne sente que la nature a imprimé cette vérité dans son cœur avec des caractères qui ne peuvent s’effacer.

Tant de Princes se sont perdus, eux et leurs États, pour fonder leur conduite sur un jugement contraire à leur propre connaissance ; et tant d’autres ont été comblés de bénédictions, pour avoir soumis leur autorité à celle dont elle dérivait, pour n’avoir cherché leur grandeur qu’en celle de leur Créateur ; et pour avoir un peu plus de soin de son règne que du leur propre, que je ne m’étendrai pas davantage sur une vérité trop évidente pour avoir besoin de preuve.

 La Couronne et la Tiare

L’ordre que Dieu veut être observé en toutes choses, me donne lieu de représenter à V.M. 
- qu’ainsi que les Princes sont obligés à reconnaître l’autorité de l’Église, à se soumettre à ses saints Décrets, et y rendre une entière obéissance en ce qui concerne la puissance spirituelle que Dieu lui a mise en main pour le salut des hommes, et
- qu’ainsi qu’il est de leur devoir de maintenir l’honneur des Papes comme successeurs de Saint Pierre, et Vicaires de Jésus-Christ,
- aussi ne doivent-ils pas céder à leurs entreprises, s’ils viennent à étendre leur puissance au-delà de ses limites.

Si les Rois sont obligés de respecter la Tiare des Souverains Pontifes, ils le sont aussi de conserver la puissance de leur Couronne.

Cette vérité est reconnue de tous les théologiens ; mais il n’y a pas peu de difficulté de bien distinguer l’étendue et la subordination de ces deux Puissances.

En telle matière il ne faut croire
- ni les gens du Palais, qui mesurent d’ordinaire celle du Roi par la forme de sa Couronne, qui étant ronde, n’a point de fin ;
- ni ceux qui par l’excès d’un zèle indiscret se rendent ouvertement partisans de Rome.

 Vouloir le raisonnable

La lumière naturelle fait connaître à un chacun, que l’homme ayant été fait raisonnable, il ne doit rien faire que par raison, puisqu’autrement il ferait contre sa nature, et par conséquent contre celui même qui en est l’Auteur (…)

(…) il s’ensuit clairement, que si l’homme est souverainement raisonnable, il doit souverainement faire régner la raison, ce qui ne requiert pas seulement qu’il ne fasse rien sans elle, mais l’oblige de plus à faire, que tous ceux qui sont sous son autorité la révèlent et la suivent religieusement.

 De la guerre juste

Au jugement des mieux sensés, la guerre est quelquefois un mal inévitable ; et en d’autres rencontres il est absolument nécessaire, et tel qu’on en put tirer du bien (…)

Je soutiens, et c’est chose véritable, qu’il n’y en peut avoir d’heureuse, qui ne soit juste ; parce que si elle ne l’était pas, quand l’événement en serait bon selon le monde, il en faudrait rendre compte au Tribunal de Dieu.

 Le Prince en son conseil

Ce n’est pas une petite question entre les Politiques, de savoir si un Prince qui se gouverne en son État par sa tête, est plus à désirer que celui qui ne se fiant pas tant à ses lumières, défère beaucoup à son Conseil, et ne fait rien sans son avis.

On ferait des volumes entiers des raisons qui se peuvent mettre en avant de part et d’autre : mais réservant cette question au fait particulier qui m’oblige à le rapporter en ce lieu, après avoir préféré le Prince qui agit plus par son Conseil que par le sien propre, à celui qui préfère sa tête à toutes celles des conseillers, je ne puis que je ne dise, qu’ainsi que
- le plus mauvais gouvernement est celui qui n’a autre ressort que la tête d’un Prince, qui étant incapable, est si présomptueux, qu’il ne fait état d’aucun Conseil :
- le meilleur de tous est celui dont le principal mouvement est en l’esprit du Souverain, qui bien que capable d’agir par soi-même, a tant de modestie et de jugement, qu’il ne fait rien sans bon avis, fondé sur ce principe, qu’un œil ne voit pas si clair que plusieurs (…)

Un Prince capable est un grand trésor en un État. Un Conseil habile et tel qu’il doit être n’en est pas un moindre ; mais le concert de tous les deux ensemble est inestimable, puisque c’est de là que dépend la félicité des États.

 Le conseiller du Prince

La capacité des Conseillers ne requiert pas une suffisance pédantesque ; il n’y a rien de plus dangereux pour l’État, que ceux qui veulent gouverner les Royaumes par les maximes qu’ils tirent de leurs livres : ils les ruinent souvent tout à fait, par ce moyen, parce que le passé ne se rapporte pas au présent, et que la constitution des temps, des lieux et des personnes est différente.

Elle requiert seulement
- bonté et fermeté d’esprit,
- solidité de jugement, vraie source de la prudence,
- teinture raisonnable des Lettres, connaissance générale de l’Histoire et de la constitution présente de tous les États du monde, et particulièrement de celui auquel on est.

Deux choses sont principalement à considérer à ce propos.
- La première, que les plus grands esprits sont plus dangereux qu’utiles au maniement des affaires ; s’ils n’ont beaucoup plus de plomb que de vif-argent, ils ne valent rien pour l’État (…)
- La seconde remarque (…) ( : ) La présomption est un des grands vices qu’un homme puisse avoir dans les charges publiques (…)

Le plus habile homme du monde doit souvent écouter les avis de ceux qu’il pense même être moins habiles que lui.

 La noblesse

Il faut considérer la Noblesse, comme un des principaux nerfs de l’État, capable de contribuer beaucoup à sa conservation et à son établissement.

Elle a été depuis quelque temps si rabaissée par le grand nombre des Officiers que le malheur du siècle a élevés à son préjudice, qu’elle a grand besoin d’être soutenue contre les entreprises de telles gens.

L’opulence et l’orgueil des uns accablent la nécessité des autres, qui ne sont riches qu’en courage, qui les porte à employer librement leur vie pour l’État, dont les Officiers tirent la subsistance.

Comme il les faut soutenir contre ceux qui les oppriment, il faut avoir un soin particulier d’empêcher qu’ils ne traitent ceux qui sont au-dessous d’eux, comme ils sont traités des autres.

C’est un défaut assez ordinaire à ceux qui sont nés dans cet Ordre, d’user de violence contre le peuple, à qui Dieu semble avoir plutôt donné des bras pour gagner sa vie, que pour la défendre. Il est très important d’arrêter le cours de tels désordres par une sévérité continue (…)

Ceux qui étant préjudiciables au public, ne lui sont pas utiles, il est certain que la Noblesse qui ne lui sert point à la guerre, n’est pas seulement inutile, mais à charge à l’État, qui peut en ce cas être comparé au corps qui supporte le bras paralytique comme un faix qui le charge, au lieu de le soulager.

Comme les Gentilshommes méritent d’être bien traités lorsqu’ils sont bien, il faut leur être sévère s’ils manquent à ce à quoi leur naissance les oblige ; et je ne fais aucune difficulté de dire, que ceux qui dégénérant de la vertu de leurs aïeuls, manquent de servir la Couronne de leurs épées et de leur vies avec la constance et la fermeté que les Lois de l‘État requièrent, mériteront d’être privés des avantages de leur naissance, et réduits à porter une partie du faix du peuple.

L’honneur leur devant être plus cher que la vie, il vaudrait beaucoup mieux les châtier par la privation de l’un que de l’autre.

Ôter la vie à des personnes qui l’exposent tous les jours pour une pure imagination d’honneur est beaucoup moins que leur ôter l’honneur, et leur laisser la vie, qui leur est en cet état un supplice perpétuel.

S’il ne faut rien oublier pour maintenir la Noblesse en la vraie vertu de ses pères, on ne doit aussi rien omettre pour la conserver en la possession des biens qu’ils lui ont laissés, et procurer qu’elle en puisse acquérir de nouveaux.

 La vénalité et l’hérédité des offices

Au jugement de la plus grande partie du monde, le plus souverain (« remède » aux « dérèglements de la Justice ») consiste à supprimer la vénalité, à éteindre l’hérédité des Offices, et à les donner gratuitement à des personnes d’une capacité et d’une probité si connue, que leur mérite ne puisse être contesté par l’envie même (… )

Cependant bien qu’il soit presque toujours dangereux d’être singulier dans son avis, je ne puis que je ne dise hardiment, qu’en l’état présent des affaires, et en celui qu’on peut prévoir pour l’avenir, il vaut mieux selon ma pensée, continuer la vénalité et l’hérédité des Offices, qu’en changer tout à fait l’établissement (…)

Aussi, bien que la suppression de la vénalité et de l’hérédité des Offices soit conforme à la raison, et à toutes les Constitutions du Droit ; si est-ce néanmoins que les abus inévitables, qui se commettraient en la distribution des charges dépendantes de la simple volonté des Rois, dépendraient par conséquent de la faveur et de l’artifice de ceux qui se trouveraient plus puissants auprès d’eux, rendant la façon par laquelle on y pourvoit maintenant, plus tolérable que celle dont on s’est servi par le passé, à cause des grands inconvénients qui l’ont toujours accompagnée (…)

Il faut en ce cas succomber à la faiblesse, et se contenter plutôt d’une règle modérée, que d’en établir une plus austère, et qui serait peut-être convenable, sa rigueur étant capable de causer quelque ébranlement à ce qu’on veut affermir (…)

Au lieu que la suppression de la vénalité et de l’hérédité des Offices devrait ouvrir la porte à la vertu, elle l’ouvrirait aux brigues et aux factions, et remplirait les charges d’Officiers de basse extraction, souvent plus chargés de Latin que de biens, dont il arriverait beaucoup d’inconvénients (…)

Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires au Magistrat ; et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire difficiles à manier, et beaucoup ont une austérité si épineuse, qu’elle n’est pas seulement fâcheuse, mais préjudiciable.

 Le peuple en son état

Tous les Politiques sont d’accord, que si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les règles de leur devoir.

Leur fondement est, qu’ayant moins de connaissance que les autres ordres de l’État beaucoup plus cultivés ou plus instruits, s’ils n’étaient retenus par quelque nécessité, difficilement demeureraient-ils dans les règles qui leur sont prescrites par la raison et par les Lois.

La raison ne permet pas de les exempter de toutes charges, parce qu’en perdant en tel cas la marque de leur sujétion, ils perdraient aussi la mémoire de leur condition ; et que s’ils étaient libres de tribut, ils penseraient l’être de l’obéissance.

Il les faut comparer aux mulets, qui étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail : mais ainsi que ce travail doit être modéré, et qu’il faut que la charge de ces animaux soit proportionnée à leur force ; il en est de même des subsides à l’égard des peuples, s’ils n’étaient modérés, lors même qu’ils seraient utiles au public, ils ne laisseraient pas d’être injustes (…)

Il y a un certain point qui ne peut être outrepassé sans injustice ; le sens commun apprenant à un chacun qu’il doit y avoir proportion entre le fardeau, et les forces de ceux qui le supportent.

 Abrégé des devoirs du prince

En un mot, si les Princes ne font tout ce qu’ils peuvent pour régler les divers Ordres de leur État :
- S’ils sont négligents au choix d’un bon conseil, s’ils en méprisent les avis salutaires.
- S’ils n’ont un soin particulier de se rendre tels, que leur exemple soit une voix parlante.
- S’ils sont paresseux a établir le règne de Dieu, celui de la raison, et celui de la justice tout ensemble.
- S’ils manquent à protéger les innocents, à récompenser les signalés services qui sont rendus au Public, et à châtier les désobéissances et les crimes qui troublent l’ordre de la discipline, et la sûreté des États.
- S’ils ne s’appliquent pas autant qu’ils doivent à prévoir et à prévenir les maux qui peuvent arriver, et à détourner par de soigneuses négociations les orages, que des nuées amènent aisément souvent de plus loin qu’on ne pense.
- Si la faveur les empêche de bien choisir ceux qu’ils honorent des grandes charges, et des principaux emplois du royaume.
- S’ils ne tiennent puissamment la main à établir l’État en la puissance qu’il doit être.
- Si en toutes occasions ils ne préfèrent les intérêts publics aux particuliers ; quoiqu’ils soient bien vivants d’ailleurs,

ils se trouveront beaucoup plus coupables que ceux qui transgressent actuellement les Commandements et les Lois de Dieu ; étant certain, qu’omettre ce à quoi on est obligé, et commettre ce qu’on ne doit pas faire, est une même chose.

Je dois encore représenter à V.M. que si les Princes, et ceux qui sont employés sous eux, aux premières dignités du Royaume, ont de grands avantages sur les particuliers, ils possèdent un tel bénéfice à titre bien onéreux, puisque, non seulement ils sont sujets par omission aux fautes que j’ai marquées, mais qu’il y en a même encore plusieurs autres de commission, qui leur sont particulières.

S’ils se servent de leur puissance pour commettre quelque injustice ou quelque violence, qu’ils ne peuvent faire comme personnes privées, ils font par commission un péché de Prince et de Magistrat, dont leur seule autorité est la source, et duquel le Roi des Rois leur demandera au jour du Jugement un compte très particulier (…)

Beaucoup se sauveraient comme personnes privées, qui se damnent en effet comme personnes publiques.

 

(Mémoire  n°3,Institut des Sciences Historiques)

 

Notes

[1] Reprod. de l’éd. d’Amsterdam, 1689, Bibliothèque de philosophie politique et juridique, Centre de philosophie politique et juridique de Caen, 1985.

[2] Nous avons modernisé l’orthographe mais non la ponctuation.

[3] Il est vrai que le ton du Testament est plus modéré dans l’ensemble que celui des Maximes d’État.

[4] Deux bonnes lectures sur les idées de Richelieu : la grande thèse d’Étienne Thuau, Raison d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu, Armand Colin, 1966 ; et l’article de Jean Orcibal, « Richelieu, homme d’Église, homme d’État », Revue d’histoire de l’Église de France. 1948.

 

Source: Vive Le Roy

lundi, 23 janvier 2012

De la souveraineté

 

Droit divin ou souveraineté populaire ?

 

 

En matière de souveraineté, il n’y a d’autre choix qu’entre l’hétéronomie et l’autonomie politique. L’hétéronomie est la reconnaissance d’un ordre extérieur à la volonté humaine et auquel tout homme doit se soumettre. Si en plus, on reconnaît que cet ordre vient d’un Dieu créateur alors on parle de droit divin. La modernité consiste en la négation d’un ordre divin, elle déclare l’homme affranchi de toute loi naturelle à laquelle elle ne croit plus. Désormais, c’est l’homme qui fera la loi sans aucune référence autre que lui-même : le législateur parlera au nom du peuple ou de la nation mais n’imposera en réalité que la logique de son idée, son idéologie.

 

 


 De l’origine de la souveraineté

Deux possibilités sur l’origine de la souveraineté

Deux opinions sur la première et la plus fondamentale des questions sociales, la souveraineté, partagent les politiques modernes.
- Les catholiques la placent en Dieu, c’est-à-dire dans les lois naturelles conformes à la volonté et constitutive de l’ordre social, lois dont l’hérédité du pouvoir, sa masculinité, sa légitimité et son indépendance sont les premières et les plus naturelles.
- Les protestants et ceux qui suivent leurs doctrines, la placent dans le peuple et dans les lois qui sont l’expression de ses volontés, et qui constituent un ordre ou plutôt une apparence de société tout à fait arbitraire, sans hérédité de pouvoir, sans légitimité, sans indépendance.

Qu’est-ce que le peuple ?

Le peuple n’est qu’une foule d’individus isolés, indépendants les uns des autres dans leur être moral comme dans leur être physique, donc chacun a sa volonté comme il a ses organes, et par conséquent (peuple) est une fiction par laquelle on fait abstraction des individus qui le composent pour en faire un être collectif, être idéal, être de raison qu’on ne peut voir, entendre ni toucher ; et si l’on demande où est le peuple, il est partout par ses individus et n’est nulle part comme peuple.

C’est cet être idéal et sans réalité individuelle qu’on revêt de toutes les perfections, de toutes les qualités et de tous les pouvoirs ; à qui l’on attribue une volonté, une raison, une force et qui cependant ne peut avoir que les volontés presque toujours contradictoires des individus, leurs raisons discordantes, et leurs forces aveugles et brutales.

Une armée aussi est une réunion d’individus mais elle n’est ni une abstraction, ni un être idéal et de raison, parce qu’elle est un corps et un corps organisé, qui a son chef et ses membres, c’est-à-dire un pouvoir et des ministres, ainsi une armée est une société et une société en armes, la plus parfaite image de la société monarchique. Son chef s’appelle « général »,
- mot extraordinaire particulier aux sociétés chrétiennes et dont la raison est prise dans ses croyances ;
- mot qui n’a point d’analogue dans aucune langue ancienne ni payenne,
- mot qui exprime l’unité du corps dont le « général » est le représentant universel, c’est l’armée toute entière réduite en quelque sorte à sa plus simple expression, puisque le « général » parle seul et agit au nom de l’armée.

Ainsi,
- avant toute organisation, le peuple n’est qu’une foule, c’est un corps avec son chef et ses membres ;
- il n’était pas souverain, il n’était rien, il est devenu sujet puisqu’il a reconnu un pouvoir, il redeviendrait foule s’il perdait son organisation.

 Sur la souveraineté populaire

Analogie entre société domestique et société politique

Bien mieux, la souveraineté populaire telle que l’entendent nos modernes politiques se compose d’autant de souverainetés particulières qu’il y a de familles ou de sociétés domestiques, d’autant de pouvoirs particuliers qu’il y a de pères de familles, tous souverains dans leur petit État,
- qui ont les mêmes devoirs et des fonctions semblables,
- qui ont comme lui un personnel à diriger, un matériel à soigner, des sujets, des serviteurs, des propriétés, des finances, des voisins amis ou ennemis, en paix avec les uns en guerre ou en procès avec les autres.

La société domestique ou la famille est donc en parfaite harmonie avec la société monarchique puisqu’elles ont une constitution semblable.

La famille, société naturelle, communique à la société publique sa « naturalité », si je puis ainsi parler, au lieu qu’elle est en désaccord et en perpétuelle contradiction avec la société populaire ou la république, et de là vient que les institutions populaires qui ne peuvent souffrir de pouvoir légitime [=autorité (note de (VLR)] et se révoltent contre le nom de « sujet », troublent la famille
- en y ruinant par leurs lois et leurs maximes le pouvoir paternel,
- en y dissolvant le lien conjugal, et
- en inspirant aux enfants des idées d’indiscipline et de révolte contre l’autorité de leurs parents.

Le problème de la représentation

Comme le peuple et sa souveraineté sont des fictions, tout est aussi fiction dans la manière dont il l’exerce.
- Tous les hommes de la famille, propriétaires, cultivateurs, commerçants, industriels, savants, littérateurs, artistes, artisans, on les appelle tous à la fois ou seulement un certain nombre comme représentants de tous les autres ;
- on les appelle à passer sans noviciat et sans préparation du gouvernement de leurs familles au gouvernement public auquel ils sont pour le plus grand nombre étrangers par leurs occupations et leurs habitudes, et l’on en fait des législateurs politiques, des administrateurs publics, et malgré eux des militaires et des juges les uns des autres, même au criminel ;
- et ils deviennent ainsi comme par imposition des mains, juges de toutes les personnes, taxateurs de toutes les fortunes, législateurs sans autorité, pouvoirs sans contrôle, ordonnateurs sans responsabilité, mandataires sans mandat, fiction eux-mêmes de pouvoir dans un système où tout est fiction sauf l’impôt, accablante réalité dont les gouvernements populaires sont plus prodigues que les gouvernements absolus parce qu’ils laissent aux contribuables une fiction de consentement.

Les élections censitaires

On en assemble cependant un certain nombre sous la seule garantie d’un cens modique et on leur donne à faire pour toute une nation le choix des législateurs, quoiqu’ils soyent souvent aussi peu propres à choisir ceux qui doivent faire les lois qu’à les faire eux-mêmes ; et depuis 40 ans passés nous voyons manœuvrer tous les ans ces assemblées d’électeurs, d’élus, de législateurs, d’administrateurs, nous pouvons juger par l’état où nous sommes tombés de la sagesse des lois qu’ils nous ont faites, et dans cette immense quantité de lois
- combien qui sont depuis longtemps oubliées,
- combien d’autres qu’il faut refaire tous les ans, et
- combien peu de celles qui ont survécu peuvent se justifier aux yeux de la raison, de la religion et de la politique.

 Autonomie ou hétéronomie politique ?

Conséquence politique de l’athéisme

- La négation de l’existence de Dieu est l’athéisme individuel et spéculatif,
- la souveraineté du peuple est la négation de la souveraineté de Dieu, l’athéisme politique et social,
- et peut-on croire que l’être qui est la sagesse infinie et l’ordre essentiel, auteur et conservateur de la société humaine, ait abandonné le soin de son ouvrage à la foule ignorante et passionnée, et qu’il puisse approuver que les hommes fassent de la législation, cette plus haute fonction de l’intelligence qu’il leur a donnée, une arène où l’ambition, la cupidité, la jalousie, l’esprit de révolte se livrent un combat acharné trop souvent décidé par le votant le plus incapable ?

La supériorité de la conception chrétienne de la souveraineté

Mais votre Dieu, dira l’athée, en qui vous placez la souveraineté, n’est-il pas aussi une abstraction, un être idéal, création de votre imagination, qu’on ne peut, pas plus que le peuple, voir ou entendre ?

C’est ici que triomphent les doctrines catholiques du christianisme (et c’est ce qui fait sa force, ses bienfaits, disons même sa divinité) (en marge : les payens avaient une idée confuse de cette vérité puisqu’ils réalisaient dans les absurdités de leur mythologie l’idée de leurs dieux et les personnifiaient dans les plus vils animaux et même dans des êtres insensibles).

Le christianisme est la « réalisation » de l’idée abstraite et spéculative de la divinité, la personnification, qu’on me passe ce terme, de Dieu même, qui après avoir fait l’homme à son image, s’est fait lui-même à l’image de l’homme pour être connu, aimé et adoré des hommes.

Il y a 18 siècles que le fils de Dieu, Dieu lui-même, a daigné revêtir la forme humaine, est né, a vécu, a souffert, est mort comme homme, et a conversé longtemps au milieu des hommes. En mémoire de ce grand événement et pour en conserver au monde un perpétuel témoignage, il a laissé sur les autels sa présence réelle d’une manière mystique et sous des apparences sensibles : il a laissé encore dans des livres sacrés le dépôt de ses leçons, règle éternelle de toute morale et de nos devoirs, dans l’histoire de sa vie mortelle le modèle éternel de toutes les vertus, et dans la constitution de la société qu’il a fondée et dont il est le pouvoir suprême, le type de toute constitution naturelle de société.

Ce Dieu fait homme est donc
- celui que les chrétiens reconnaissent pour le vrai souverain,
- le pouvoir de la société,
- l’homme général représentant dans sa personne l’humanité toute entière,
- il est comme il le dit lui-même, le roi des rois,
- celui par lequel les rois règnent et les législateurs rendent des lois justes et sages, per me reges regnant,
- tout pouvoir, dit-il, lui a été donné au ciel et sur la terre,
- nul autre nom que le sien n’a été donné à l’homme pour être sauvé, et à la société pour être heureuse et forte ;
- c’est la pierre fondamentale de l’édifice social contre laquelle tout ce qui se heurte sera brisé,
- et c’est ce qu’ont oublié trop souvent les chefs des nations chrétiennes qui n’ont reçu de force que pour protéger la religion, et qui, tout observateurs qu’ils peuvent être de ses préceptes dans leur conduite personnelle, ne la pratiquent jamais mieux que lorsqu’ils la défendent.

C’est ce Dieu fait homme, ce Dieu sauveur, représentant dans sa personne l’humanité toute entière, présent à la société et l’instruisant par ses leçons et ses exemples, c’est enfin le Dieu de la société, c’est sa Providence que nient nos beaux esprits qui pour se donner une apparence de religion admettent comme vérité abstraite et spéculative l’idée d’un Dieu sans application au gouvernement de l’univers et à la conduite des hommes ; déistes qui ne vivent pas assez pour devenir athées parce que leur déisme n’est, même à leur insu, qu’un athéisme déguisé !

Note sur le droit divin

Est-ce ici le droit divin du pouvoir dont les déclamateurs hypocrites ont fait un épouvantail pour les esprits faibles et les ignorants ?

Non assurément, le droit divin tel qu’ils feignent de l’entendre serait la désignation spéciale, faite par Dieu lui-même, d’une famille pour régner sur un peuple, désignation dont on ne trouve d’exemple que pour la famille des rois hébreux d’où devait naître le sauveur du monde ; au lieu que nous ne voyons le droit divin que dans la conformité des lois sociales aux lois naturelles dont Dieu est l’auteur :

dans la religion chrétienne, dit Bossuet, il n’y a aucun lieu, aucune race qu’on soit obligé de conserver à peine de laisser périr la religion et l’alliance.

De l’origine protestante de la souveraineté du peuple

Il est aisé de voir que la fiction de la souveraineté du peuple nous est venue du protestantisme, religion toute en fictions qui n’a ni autel, ni sacrifice, rien de sensible et n’a que des paroles.

Dès qu’il a eu placé le pouvoir religieux dans l’assemblée des fidèles, il a été conduit à placer le pouvoir politique dans la foule des sujets, et après avoir ainsi produit dans les variations infinies de sa doctrine l’anarchie des croyances, il n’a pu qu’enfanter dans sa politique l’anarchie des volontés.

Laissons ici parler sur la souveraineté du peuple le plus profond et le plus éloquent interprète de la religion et de la politique chrétienne catholiques, Bossuet, qui a traité spécialement ces matières dans le Cinquième avertissement aux protestants.

Mais sans encore examiner les conséquences du système, allons à la source et prenons la politique du ministre Jurieu par l’endroit le plus spécieux.

Il s’est imaginé que le peuple est naturellement souverain, ou pour parler comme lui, qu’il possède naturellement la souveraineté, puisqu’il la donne à qui lui plaît.

Or cela est errer dans le principe et ne pas entendre les termes car, à regarder les hommes comme ils sont naturellement, et avant tout gouvernement établi, on ne trouve que l’anarchie ; c’est-à-dire dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage,
- où chacun peut tout prétendre et en même temps tout contester,
- où tous sont en garde et par conséquent en guerre continuelle contre tous,
- où la raison ne peut rien, parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte,
- où le droit même de la nature demeure sans force puisque la raison n’en a point ;
- où par conséquent il n’y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni, à vrai dire aucun droit, si ce n’est celui du plus fort, encore ne sait-on jamais qui l’est, puisque chacun tour à tour le peut devenir selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens ;

savoir si le genre humain a jamais été tout entier dans cet état ou quels peuples y ont été et dans quels endroits ou comment et par quel degré ils en sont sortis, il faudrait pour le décider compter l’infini…

il ne peut y avoir de peuple en cet état, il peut bien y avoir des familles mal gouvernées et mal assurées, il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde, une multitude confuse, mais il ne peut y avoir de peuple, parce qu’un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse, quelque conduite réglée et quelque droit établi ce qui n’arrive qu’à ceux qui ont déjà commencé à sortir de cet état malheureux, c’est-à-dire de l’anarchie.

 L’avenir de la France

Une réflexion qui se présente naturellement après la question de la souveraineté, est que la France, pays de logique et d’intelligence, a dû la tranquillité, le bon ordre, la prospérité morale (dont elle a joui et qui ont bientôt reparu après les troubles qui l’ont agitée) moins à la force des armes qu’à la souveraineté des lois et que la juste sévérité de ses grands tribunaux imposait bien plus aux peuples que la présence des armes.

Les peuples guerriers, surtout les Français, ne peuvent être réglés et contenus que par de grands corps de magistratures. Je n’ignore pas les reproches qu’on a faits aux parlements : l’institution était parfaite mais l’esprit de la réformation s’y était glissé et était là comme ailleurs devenu Jansénisme et philosophisme et dans toutes ces transformations, hostile à la royauté et au catholicisme.

Le premier principe de la royauté est que les rois de France doivent être justiciers comme saint Louis plutôt que guerriers et que la gravité du magistrat qui éloigne la familiarité leur sied mieux que la camaraderie militaire.

Plus un État est dans ses limites naturelles, moins il a de guerres extérieures à entreprendre ou à soutenir, et si la France a encore des conquêtes à faire, elle les fera plutôt par les négociations que par les armes.

Les seules et vraies ennemies des sociétés sont aujourd’hui les fausses doctrines et les mauvais exemples, et ceux que la Providence a placés à la tête de toute la force défensive des sociétés, doivent être les rois, et non des savants, des artistes ou des capitaines de dragons [1].

 

Notes

[1] Allusion au saint simonisme et au bonarpartisme.

Louis de Bonald

(Extrait de l’ouvrage : Louis de Bonald. Réflexions sur la Révolution de Juillet 1830 et autres inédits. Éd. DUC/Albatros, 1988, pp. 79-83.)

 

Source: Vive Le Roy

mercredi, 30 novembre 2011

LYON, ville martyre de la Ière République

 

Le texte suivant montre que le journaliste Louis-Marie Prudhomme (1752-1830) n’est pas vraiment royaliste, mais il donne une idée des massacres commis à Lyon par la Convention pendant la Terreur en 1794. Pour asseoir sa domination, le premier soin du pouvoir révolutionnaire est d’établir ou de consolider des sociétés de pensée (ou Clubs) constitués de ratés, d’aigris et de marginaux. Ce sont ces mêmes personnages qui, plus tard dans les Tribunaux révolutionnaires, décideront qui doit mourir, imagineront les supplices et exécuteront les condamnés. L’héroïque résistance des Lyonnais se solde, selon Prudhomme, par plus de trente mille victimes de tout sexe, de tout âge et de toutes conditions.

 Préambule

L’existence de Lyon compte déjà plus de dix-huit cent trente-deux ans. Les événements que cette ville a éprouvés pendant cette longue série d’années ne sauraient se comparer à ceux qui faillirent la mettre à deux doigts de sa perte, pendant le règne de la Convention.

[…] cette ville […] est démolie par ordre de la Convention nationale de France, en 1794, sous la direction de son comité de Salut public. Elle a essuyé plus de calamités en ces derniers temps, dans le court espacé de quinze à dix-huit mois, que pendant les dix-huit siècles antérieurs de son existence. L’exposé nu des faits ne prouvera que trop cette assertion historique.

Entrons tout de suite en matière, et que le lecteur frémisse à la vue d’un tableau que nous n’avons pu tracer sans frémir nous-mêmes.

 Création d’une Commune à Lyon

En janvier 1793, une Municipalité organisée dans les cabarets, s’installe dans les murs de Lyon, et avec elle s’installent l’anarchie en écharpe et la magistrature du maratisme.

Dans cette autorité si funestement constituée pour le pillage et l’oppression de la ville, on distinguait avec effroi le Procureur de la Commune, nommé Laussel, et son substitut, appelé Bertholon, qui était alors garçon perruquier,

Laussel, Procureur de la Commune

Laussel, chassé autrefois des Joséphistes en Languedoc, n’avait à Lyon d’autre moyen d’existence que les produits d’une messe, payée 3 liv., qu’il disait tous les dimanches à l’île Perrache ; mais à des passions ardentes et à une ambition démesurée, il joignait une profonde scélératesse qui ne s’effrayait point des obstacles, et une grande facilité pour écrire et parler, moyen sûr de les surmonter tous avec succès.

Challier, candidat de la Commune à la fonction de maire

Challier, ci-devant abbé, avait fui la Savoie, son pays natal, pour venir à Lyon, où il entra chez un négociant pour faire l’éducation de ses enfants ; il se livra ensuite au commerce, et s’associa avec Bertrand, marchand de galons.

Ce Challier était une espèce de fou, dont l’ambition n’en fut aussi que plus illimitée, Il avait pris Marat pour son modèle en révolution.

Il vint à Paris, passa six mois auprès de lui, y puisa ses leçons ; et de retour à Lyon, il afficha publiquement ses desseins pour parvenir à la législature, en faisant distribuer avec profusion, à la classe ouvrière, son portrait, au bas duquel on lisait :

Challier, excellent patriote, a passé six mois à Paris pour être l’admirateur de la Montagne de la Convention nationale et du patriotisme de Marat.

Résistance lyonnaise : Nivière-Chol est élu maire

La Municipalité n’avait pas encore de chef. Les Lyonnais effrayés par la nomination de ces scélérats, voulurent réparer l’insouciance qui les avait éloignés des Assemblées sectionnaires.

La cabale désorganisatrice fut déjouée, et le citoyen Nivière-Chol fut élu maire. Ce citoyen respectable n’accepta cette place que pour sauver son pays, en balançant autant qu’il serait en son pouvoir, les intentions perfides des Membres de cette Commune, dont l’extravagance sacrifia d’abord à l’égalité les ornements qui décoraient les bassins de la place de Bellecour.

Les écarts révolutionnaires de ces Magistrats consternèrent les habitants de Lyon. Différentes adresses envoyées à la Convention, restèrent sans effet. La Montagne de la Convention, et Marat zélé partisan de Challier, atténuaient les plaintes contenues dans ces adresses, et l’on y répondait d’ordinaire par le grand ordre du jour.

 La Commune prépare la Terreur

Cette Municipalité, autorisée par le silence de la première autorité, mit en jeu tous ses ressorts révolutionnaires.

On organise la délation

Un bureau de dénonciation fut créé, et douze cents citoyens des plus riches d’entre les négociants furent bientôt plongés dans les caves de la Maison commune.

La cupidité municipale avait dicté les premières listes de proscriptions. De grands sacrifices de la part des détenus leur firent recouvrer leur liberté.

Dans le scandaleux commerce de la liberté individuelle, le prêtre Laussel se distingua par son impudeur et son avarice.

On arrête un programme de massacre et pillages

Le 6 février 1793, la scène change. Au club qui était composé de six cents furieux, Challier qui en dirigeait tous les mouvements, paraît un poignard à la main, exige d’abord que chacun prête le serment de garder le secret, et d’exécuter ce qui allait être arrêté.

Les prétendus complots des riches et des aristocrates furent d’abord mis en avant, et il fallait, sans perdre un instant, les déjouer.

Le moment des vengeances était arrivé ; il ne fallait pas différer plus longtemps de placer la guillotine sur le pont Saint-Claire ; et pour exécuter ce projet, les conjurés arrêtèrent d’abord de se saisir de l’artillerie, de la braquer sur les principales avenues, de former un tribunal semblable à celui du 2 septembre de Paris.

- Neuf cents citoyens des plus riches désignés dans les listes rédigées par Challier, devaient être immolés, et tous ceux dont ces assassins convoitaient les riches dépouilles, leur succéder.
- On arrêta également de jeter les cadavres dans le Rhône.

On décide du fonctionnement du Tribunal révolutionnaire

Sur l’observation d’un des assistants, que le bourreau ne pourrait suffire, et peut-être se refuserait à tant de meurtres, le Procureur de la Commune, Laussel, leva la difficulté en invitant les conjurés à faire l’office de juges et de bourreaux, en leur remarquant que pour guillotiner un homme, il n’y avait qu’une ficelle à tirer.

Plusieurs des clubistes se présentèrent pour remplir cet affreux ministère. Un d’eux proposa de ne pas les guillotiner, mais d’avoir pour mot d’ordre d’exécution :

Faites passer le pont à Monsieur.
Ce peu de mot devait être le signal de son immersion dans le Rhône. Plusieurs témoins ont déposé de ce fait lors du jugement de Challier.

Le pillage de Lyon était arrêté par la Municipalité. Un de ses Membres que l’erreur environnait alors, a confessé depuis que le vol était à l’ordre du jour dans toutes les séances secrètes de ces Municipaux.

 Résistance du Maire

Le Maire Nivière-Chol contrattaque et se fait réélire

Cette conspiration contre la sûreté publique parvint aux oreilles du Maire. Il fait aussitôt battre la générale, et la force publique sous les armes en impose à ces scélérats.

Irrités de voir leur projet anéanti, ils firent afficher avec profusion un placard portant que le maire, Nivière-Chol avait perdu la confiance publique.

Le Maire y répondit en publiant les crimes de la Municipalité. Satisfait d’avoir sauvé ses concitoyens, et craignant de succomber sous le poids de la haine et de la perfidie de tant d’ennemis qu’il venait de démasquer, il donna sa démission ; mais dans la nouvelle élection qui eut lieu, la presque totalité des votants lui conféra de nouveau la place de Maire.

Tentatives de représailles par les Clubs révolutionnaires

Un jeune homme enhardi par cette réélection, élève la voix contre Challier qu’il accuse des complots déjoués par le Maire. Deux émissaires de la Municipalité se saisissent aussitôt du jeune homme et l’entraînent dans les cachots. La foule indignée l’arrache de leurs mains, et se porte spontanément au club central et anéantit ce repaire du crime.

Bertrand et Hidens son fils naturel, membres de cette société, furent arrêtés et livrés au tribunal criminel. Challier qui en était le président, vint à bout d’étouffer la procédure ; et quelques temps après ces deux prévenus furent trouvés pendus dans leurs chambres.

La 1re République dépêche trois Représentants au secours des Clubs

Challier et les clubistes, furieux de ce qui venait de se passer, recoururent à la Convention, et peignirent les Lyonnais comme des contre-révolutionnaires sous le couteau desquels ils se trouvaient. Tallien se chargea de faire à ce sujet un rapport mensonger, et la Montagne devait trop à ces clubistes pour les abandonner.

Des bataillons furent destinés pour les secourir, Basire, Legendre et Rovère furent chargés d’en diriger les opérations.

Ce triumvirat commença par rétablir le club, et ranima l’audace de ce parti. Ces députés montagnards, en affichant une autorité très-étendue, montrèrent publiquement leur préférence pour les clubistes en se faisant escorter par plusieurs d’entr’eux : on en remarquait un qui prenait hautement le titre de bourreau de Madame de Lamballe.

 Les Représentants de la République

Les Clubs s’emparent de la mairie

Cependant Nivière-Chol accablé de dégoûts avait refusé la place à laquelle on venait de le nommer pour la seconde fois.

Le médecin Gilibert en fut pourvu.

Bertrand l’associé et le partisan de Challier, avait eu assez de voix pour balancer cette nomination. Gilibert fut précipité dans les cachots, d’où il ne sortit qu’en donnant sa démission.

Les clubistes triomphèrent ; Bertrand fut installé Maire, et Legendre vint à la Convention se vanter d’avoir forcé les Lyonnais d’accepter un Maire sans-culotte.

Création d’une armée révolutionnaire

Alors les plaintes des Lyonnais sur les vexations municipales et proconsulaires, furent traitées de cris séditieux.

On fascina les yeux du Peuple en lui faisant sans cesse appréhender ses anciennes chaînes, et l’on fit dépendre son salut de la création d’une force armée, destinée à maintenir le département dans un état de révolution.

Ce corps, sous le titre d’armée révolutionnaire, devait être soldé par les riches ; et Challier et ses partisans se réservaient secrètement les moyens d’exécution.

Lyon fut bientôt tapissé de placards mararistes, qui ne servirent pas peu à rehausser l’audace de ces brigands.

Parmi ce grand nombre d’écrits incendiaires, on en distingue un remarquable par le serment de trois cents prétendus républicains. Telle était à peu-près la conclusion de cet horrible écrit :

Nous jurons d’exterminer quiconque ne pense pas comme nous ; ce sont nos ennemis, et leurs cadavres sanglants jetés dans le Rhône, porteront la terreur aux mers épouvantées.

Des Lyonnais s’insurgent contre leurs tyrans

Les bons citoyens étaient dans la consternation. Le 15 avril, huit mille hommes se rassemblèrent dans l’église des Augustins, et arrêtèrent d’envoyer trois commissaires aux Représentants, afin d’obtenir la liberté de s’assembler en sections à l’instar des habitants de Paris, pour procéder à l’examen de la conduite de la Municipalité.

Legendre, à qui ces commissaires s’adressèrent, leur dit qu’il ne leur permettrait pas, dussent-ils le couper en 84 morceaux.

Prenez-vous les Représentants du Peuple pour des coyôns ? dit-il à la députation.

Buissonat, l’orateur, lui répliqua :

prenez-vous les Lyonnais pour des gens sans c……. ?

Cette répartie si digne par son originalité de figurer à côté de la demande, valut à son Auteur un serrement de main de la part du boucher Legendre, qui l’invita à venir dîner avec lui le lendemain.

Ce citoyen paya par 18 mois de détention dans les prisons de Paris, le dédain qu’il marqua en ne se rendant pas à cette invitation.

Note sur le train de vie des trois Représentants

Basire, Rovère et Legendre occupés de spectacles et des repas les plus somptueux, voyaient de sang-froid les mouvements qui s’opéraient de part et d’autre, et ne s’occupaient que du rétablissement des sociétés populaires. Legendre y présida, et ses virulentes motions furent l’appel et la cause des massacres qui se commirent par la suite.

Ces trois Proconsuls qui se pavanaient du titre de défenseurs des Sans-Culottes, insultaient ouvertement à cette classe d’hommes par leur faste et un cortège qui retraçaient les usages des cours de nos ci-devant Princes.

Le fils de d’Orléans passait par cette ville pour aller rejoindre l’armée de Biron. Il descendit à l’hôtel de Milan où logeaient ces trois Députés. Son séjour fut de trois semaines, pendant lequel temps nos trois Proconsuls firent régulièrement leur cour à ce jeune militaire. Ils le traitèrent magnifiquement. Ils l’invitèrent à leurs orgies auxquelles on admettait aussi le prêtre Laussel, contre lequel la voix publique s’élevait de toutes parts.

Le Procureur Laussel perd puis gagne

Cependant Legendre ne pouvant résister aux nombreuses accusations qui lui parvenaient contre ce Procureur de la Commune, le fit arrêter un jour au sortir d’un repas qui avait eu lieu aux Brotteaux. Rovère avait refusé de signer le mandat d’arrêt, en disant que l’on faisait la guerre aux patriotes.

Laussel, son secrétaire Leclerc et sa femme furent traduits au tribunal révolutionnaire de Paris.

Alors le parti maratiste vint à triompher, et Laussel n’eut qu’à se présenter pour être acquitté, quelques puissantes que fussent les preuves produites à leur charge.

Bilan de l’action des trois Représentants

Basire, Legendre et Rovère quittèrent Lyon, après avoir tout fait pour aigrir les esprits. Nommés pour pacifier cette ville, ils relevèrent un parti qui marchait à grands pas au meurtre et au pillage. Ils lui tracèrent sa marche, en accumulant proscriptions sur proscriptions, et en privant un grand nombre de citoyens de leur liberté.

À leur arrivée, ils laissèrent ignorer à la Convention la situation de cette ville ; Basire dit seulement aux Jacobins :

Lyon est en mauvais état ; mais la foudre y fût-elle tombée, notre dévouement à la Montagne et les sollicitations des Jacobins nous auraient fait revenir au plus vite.

 La Commune a le champ libre

Instauration d’un comité de salut public

Cependant, à Lyon, la Municipalité, le Département et les autres Corps administratifs se réunirent sous la présidence du Maire.
- La formation de l’armée révolutionnaire déjà arrêtée par Challier et ses adhérents est mise à exécution.
- Un comité, sous le titre spécieux de comité de Salut public, fut également institué ; et les Représentants Albitte aîné, Gauthier, Nioche et Dubois-Crancé, qui passaient par cette ville pour se rendre à l’armée des Alpes, sanctionnèrent ces différentes institutions.

L’authenticité donnée à ces mesures fut le signal des attaques les plus effrénées contre les fortunes et la vie des citoyens.
- On arrête une contribution de 33 millions.
- Des mandats impératifs sont décernés pour la perception de cette taxe monstrueusement exorbitante.
- Quelques-uns de ces bulletins concussionnaires se montent à une somme de 400,000 liv. ; et ceux qu’ils frappent, sont menacés de la perte de leur liberté.

Toutes ces vexations ont un point fixe, le désespoir des Lyonnais, afin de déclarer leur malheureuse patrie en état de rébellion, de l’ensevelir sous des monceaux de cadavres, et d’effacer à jamais jusqu’au nom de cette cité naguère si florissante par son industrie, et digne objet de jalousie de toutes les Nations commerçantes.

Résistance lyonnaise : la Commune en appelle à l’armée

Le 28 mai 1793, des jeunes gens se rassemblent pendant la nuit, et font de nombreuses patrouilles pour s’opposer à la tyrannie de la Municipalité : instruite de ce fait, elle en fit beaucoup arrêter.

Cette mesure causa une rumeur générale, à travers laquelle l’indignation se manifestait.

La Municipalité en craignit les suites.
- Elle dépêcha un courrier à l’armée des Alpes, campée à douze lieues de Lyon.
- Elle peignit l’extrême agitation qui régnait dans la ville, et demanda aux trois Proconsuls de faire avancer une colonne sur Lyon.

Un bataillon d’Allobroges, et un de Volontaires, à la tête desquels étaient les Représentants Nioche et Gauthier, dirigèrent aussitôt leur marche sur cette ville.

À leur arrivée, la Municipalité se transporta dans les sections qu’un décret précédent avait autorisées à s’assembler. Elles s’étaient déclarées en permanence, et reçurent l’ordre de se dissoudre.

Dans la nuit qui suivit les événements, on arrêta plusieurs Présidents et Secrétaires ; et cent pères de familles les suivirent dans la cave des morts.

Victoire inespérée des Lyonnais contre la Commune

Le 29, ceux des Présidents des sections échappés aux chaînes municipales, se réunirent à l’Arsenal avec une partie des Administrateurs du département. Ils se formèrent en comité.

La force armée du parti des sections se rassembla sur la place de Bellecour au nombre d’environ 10 à 12,000 hommes. Ceux qui avaient embrassé le parti de la Commune se rendirent sur la place des Terreaux.

Le représentant Gaultier vint sur la place de Bellecour pour haranguer les citoyens armés, et les inviter à se dissoudre. Pendant le court colloque qui eut lieu à à cet égard, ce Représentant qui promettait néanmoins la destitution de la Municipalité, parut tergiverser sur quelques faits. Ce corps armé le retint en qualité d’otage.

La Municipalité usa de représailles, et mit en arrestation deux de ses Commissaires.

La Municipalité commença les hostilités en faisant tirer le canon sur le bataillon de la Pêcherie.

Aussitôt ces 12,000 hommes s’ébranlent, et s’avancent sur trois colonnes vers la Maison Commune.

Le feu s’engage de part et d’autre ; il dure cinq heures, et il périt 1200 personnes.

Des femmes dignes de donner la main aux furies de guillotines de Paris, se distinguèrent par leur atrocité. Elles étaient du parti de la Commune ; elles s’acharnèrent contre les blessés qu’elles massacraient impitoyablement. La nommée Girondon se fit remarquer.

La troupe de ligne décida la victoire en faveur de la Municipalité. À 8 heures du soir, les vaincus se dispersèrent, et une partie des vainqueurs célébrèrent leur triomphe par des orgies où ils s’abandonnèrent à une imprudente sécurité.

Les Lyonnais défaits, mais non désespérés, se rallient de nouveau pendant la nuit sur la place des Carmes ; et au milieu du silence de la nuit, cette troupe commandée par le citoyen Madinier, s’empare de la Maison Commune, arrête tous les Municipaux ainsi que Challier qu’ils jettent dans les cachots.

 Les Lyonnais reprennent la main

Les Lyonnais constituent une nouvelle Municipalité

Le comité de l’Arsenal voyant son parti victorieux, s’érigea en Municipalité provisoire.

Les Représentants Nioche et Gaultier voyant la victoire changer de parti, changèrent également d’opinion. Ils blâmèrent hautement la Municipalité dont ils feignirent d’avoir ignoré les attentats, et reprirent le chemin de l’armée des Alpes.

Cependant la nouvelle Municipalité et le Département s’empressèrent de nommer une députation extraordinaire pour instruire la Convention de l’événement du 29 mai. Mais les nouvelles de ce qui venait d’arriver à Paris dans les journées du 31 mai et suivantes, firent abandonner le projet de cette députation.

Conformément aux lois existantes, on érigea un tribunal sous le nom de commission départementale, et une autre de cinq membres pour juger les militaires.

Après cet événement, le peuple de Lyon débarrassé de ses oppresseurs, respira pendant quelque temps, et la Convention en apprenant par la voie des papiers publics ce qui venait de se passer dans cette ville, n’ayant eu aucun renseignement sur son état précédent, par les députés. Legendre, Basire et Rovère, envoya le 3 juin 1793, Robert-Lindet, Membre du comité de Salut public.

Il vit clairement que le parti qui avait triomphé à Paris, aux journées du 31 mai, venait de succomber à Lyon ; et à son retour, le 29 juin, il dit à la Convention :

Citoyens, vous avez décrété que je me rendrais dans votre sein pour vous rendre compte de l’état de la ville de Lyon, de la situation des esprits dans cette ville, et les ordres de votre comitém’imposent l’obligation de garder le silence sur tout ce que j’ai vu, jusqu’à ce que les fonctionnaires publics que vous avez mandés aient obéi à votre décret.

Au reste, je puis assurer la Convention que si la nouvelle autorité qui s’élève à Lyon tient les rênes de l’administration avec fermeté, il n’y a rien à craindre pour la liberté, mais beaucoup à observer.

En attendant, voici le projet que je suis chargé de vous présenter au nom du comité de Salut public.

1° La Convention nationale met sous la sauvegarde de la loi et des autorités constituées, les citoyens arrêtés à Lyon dans les derniers troubles qui y ont eu lieu.

2° Il sera sursis à toute instruction et poursuites commencées contre ces citoyens. Le projet de décret est adapté.

On accueille deux Députés proscrits par la Convention

Le triomphe de la Montagne avait fait proscrire une foule de députés, ils se dispersèrent sur tous les points de la France pour y chercher un asile et un appui contre la persécution.

Chassey et Biroteau se rendirent à Lyon, instruisirent les habitants des événements qui avaient eu lieu à cette époque, firent le récit de la tyrannie de la Convention, et invitèrent les Lyonnais à se prémunir contre elle : ici ils exposèrent les vues anarchiques du parti Montagnard et des fureurs sanguinaires des Maratistes.

Les Lyonnais ébranlés par cette nouvelle, se laissèrent entraîner par l’éloquence de Biroteau, s’assemblèrent en armes, et avec leurs drapeaux, ayant à leur tête les Autorités supérieures et les deux Députés. On y arrête l’assemblée des sections ; et quelques jours après, elles proclamèrent que Lyon ne reconnaissait plus la Convention ni ses décrets.

Cette première démarche faite, les Lyonnais se trouvaient au bord d’un précipice que Biroteau avait creusé sous leurs pas. Au milieu de l’erreur qui les entourait, ils ne songèrent même pas à retenir ces deux Députés, qui contents devoir soufflé les premières étincelles d’une insurrection, s’échappèrent nuitamment, et l’un deux gagna la Suisse.

Lyon rejoint les Fédéralistes contre la Convention

C’est ainsi qu’après avoir résisté aux invitations des Bordelais et des Marseillais pour se liguer contre la Convention nationale, les Lyonnais se trouvèrent, sans s’en douter, du nombre des départements que l’on dit alors s’être fédéralisés contre la Convention, tandis que la force armée départementale n’était destinée que pour la protéger contre les maratistes qui l’opprimaient.

Lyon convoqua en conséquence toutes les gardes nationales de son arrondissement, pour célébrer la fédération du 14 juillet, sous le nom de fédération Lyonnaise, à laquelle assistèrent des députés de Marseille.

Le procès de Challier et des anciens Municipaux

La Commission départementale et les sections ordonnèrent en même temps au tribunal criminel de juger Challier. Cet Accusé usa de tous les moyens que la loi accordait pour sa défense ; et le 17 juillet 1793, il fut condamné à mort, Riard fut également condamné comme convaincu d’avoir commandé la force armée de la Municipalité.

Un Municipal du nom de Saute-Mouche, ayant été précédemment acquitté, fut attaqué à la sortie de la prison. Pour éviter ses assassins, il se réfugia dans un café au coin du pont volant, où il reçut une balle qui lui arracha la vie. Son corps fut jeté dans la rivière.

 Vers la guerre

La Convention prépare la guerre contre Lyon

Nous avons esquissé la tyrannie exercée par la Municipalité Challier ; ses vexations de tout genre, avaient porté l’indignation au plus haut point. L’assentiment donné par la Convention à ses mesures oppressives, avait achevé d’aigrir les esprits, et chaque parti se vit obligé de recourir aux armes.

La victoire s’était décidée en faveur des opprimés, et les oppresseurs dont les chefs venaient de triompher à Paris, y trouvèrent par la suite, de terribles vengeurs.

Les événements du 31 mai, l’arrivée subite des deux proscrits Biroteau et Chassey, leurs invitations aux Lyonnais de chercher à se garantir de la tyrannie des Montagnards, ne laissèrent d’autre parti aux Lyonnais, que de suivre leur primitive impulsion.

D’immenses préparatifs de guerre, se faisaient dans les armées avoisinantes ; le bruit public, un certain pressentiment faisaient soupçonner que ces apprêts allaient être dirigés contre Lyon : elle se prépara au combat.

Royalistes contre Montagnards

Le parti royaliste, malgré qu’il ne se fût pas montré à découvert, était cependant assez puissant dans cette ville, voisine des Suisses. Les troubles presque continuels qui l’avaient agitée, favorisaient leur entrée. C’était au milieu des tumultes civils qu’ils espéraient relever l’étendard royal, et ils avaient trouvé dans la conduite de la Municipalité maratiste, une protection pour l’érection de la royauté.

Le souvenir des premières conspirations que, dès l’Assemblée constituante, on avait découvertes dans cette ville, augmentait encore sur elle les inquiétudes nationales.
- On n’avait pas oublié que c’était dans cette ville que les princes à Turin, et les conspirateurs du camp de Jalès, avaient résolu de porter le siège de la royauté : d’abord, pour se venger de la conduite des Parisiens, ensuite pour raviver les manufactures que la révolution anéantissait.
- Les négociants ne cessaient de se plaindre auprès de la classe ouvrière sur le nouvel ordre de choses. La Cour de France une fois abolie, il ne fallait plus songer à la fabrication des riches étoffes, qui feraient refluer tant de richesses à Lyon.

Ces différents propos divulgués avec art, l’urgence du moment, facilitèrent à la Commission départementale une liberté d’action dont elle avait besoin pour résister à l’oppression qui menaçait la France.

La faction dominatrice qui criait sans cesse contre les agents de l’Anglais et de l’Autriche, servait indubitablement l’une et l’autre puissance, et principalement la première, en concourant à la destruction dune ville, pour l’anéantissement de laquelle, sous le règne de Louis XIV, ils avaient offert dix millions.

Les ouvriers qui avaient beaucoup à se plaindre de la morgue des négociants et de leur luxe qu’ils comparaient à la modicité de leur salaire, étaient sans cesse ballottés entre le parti de la Montagne et le parti royaliste qui, par des motifs différents visaient au même but ; à la guerre civile.

Cette classe d’hommes, peu éclairée, sans occupations, et ne désirant que la vivification des ateliers, suivait aveuglément les impressions qu’on lui donnait, sous le masque d’un avenir plus heureux.

L’exécution de Challier

Par l’effet de tant de suggestions, Challier fut condamné et exécuté, malgré le décret du 3 juillet, qui rendait les dépositaires de l’autorité publique de cette ville, responsables individuellement et sur leurs têtes, des atteintes qui pourraient être portées à la sûreté des citoyens arrêtés ; détenus ou relaxés par suite des événements du 29 mai.

Peut-être eut-il été plus prudent ou plus généreux de laisser la vie à Challier, mais la vindicte publique voulait frapper en lui l’Auteur des premières arrestations, de ces actes arbitraires qui, considérés comme l’effet d’un cerveau mal organisé, n’en avaient pas moins été le signal des atrocités municipales. Son supplice en fut donc la juste expiation, et les Lyonnais ne durent y voir que l’exercice d’un droit consacré légalement alors, le droit de la résistance à l’oppression.

La guerre pour résister à l’oppresseur

Ce sentiment fut le premier mobile de leur insurrection ; et en prenant les armes, ils devaient d’autant moins soupçonner une trahison, que tous les actes émanés de la Commission départementale, portaient l’empreinte de la République une et indivisible, et qu’elle prenait elle-même la dénomination de Commission populaire, républicaine et de Salut public du département de Rhône et Loire.

C’est sous ce titre qu’elle fit paraître une proclamation destinée à prémunir les citoyens peu éclairés contre les suggestions des Agents de la Montagne, qui venait de remporter à Paris les triomphes du 31 mai, et du 2 juin.

Après avoir rappelé dans cette proclamation les récents outrages faits au peuple français dans la personne de ses Représentants proscrits par l’insolence anarchiste d’une minorité composée de cent cinquante membres seulement : les Membres de la commission ajoutaient

qu’à leur exemple, une grande majorité des départements se sont levés contre l’oppression. Ils les citent au nombre de soixante-trois : cependant, ajoutent-ils, des hommes pervers prêchent partout la discorde, la guerre civile et les principes les plus contraires au bonheur public. Ils invitent les citoyens à se défier de leurs insinuateurs perfides, au nom de tout ce qu’ils ont de plus cher.

D’ailleurs qu’ils examinent scrupuleusement la conduite de ces hommes qui se couvrent du manteau du patriotisme. Ils reconnaîtront des hommes qui, sans aucun des liens qui attachent l’homme à la société, n’ont de ressources que dans le crime et le brigandage.

Ensuite cherchant à détruire le soupçon qu’on élève contre eux sur le projet de rétablir la royauté, ils peignent les anarchistes comme les

auteurs des maux qui désolent la France, qui les premiers ont levé l’étendard contre les amis des lois.

Ils finissent par ranimer l’espoir et le courage de ce peuple, en lui apprenant que le bataillon envoyé contre le Jura, avait fini par déposer ses armes et fraterniser avec eux : qu’ainsi il ne leur reste plus qu’à livrer au glaive des lois ceux qui cherchent à enchaîner leur ardeur pour défendre la cause qu’ils ont embrassé, et d’où dépend leur salut et celui de l’Empire français.

Lyon nomme son général et se prépare au combat

Il manquait un général aux troupes lyonnaises, Précy, ancien militaire, jouissant d’une fortune médiocre, reçut à son domicile situé à quelques lieues de Lyon, une députation qui l’invita à venir prendre le commandement de la force départementale. Il vint à Lyon pour y reconnaître ; l’esprit qui ranimait. Il hésitait de prendre le commandement ; mais la Commission l’ayant assuré que soixante-trois départements entraient dans cette fédération, fit cesser ses incertitudes.

D’un autre côté, les négociants pour augmenter le nombre des défenseurs, fermèrent leurs magasins et leurs ateliers ; ouvriers et commis furent forcés de prendre les armes ; on les y encouragea même en leur donnant une paye de 5 liv. par jour ; non en espèces, mais en papier-monnaie portant pour inscription, Billets de siège obsidionale, et signés par les principaux Membres de la Commission municipale.

L’armée lyonnaise s’organisa en peu de temps. Elle fut composée de 6000 hommes d’élite, et la masse de ses défenseurs en général, se montait à près de trente mille hommes. Cette armée commença à s’emparer de tous les magasins de vivres et de munitions appartenant à la République et réservés pour l’armée d’Italie ; ainsi que des fonderies de canons. Le citoyen Fréjean, directeur de l’une de ces fonderies, refusa son ministère et se sauva.

 Le siège de Lyon

Danton ordonne la destruction de Lyon

Les troupes destinées contre cette ville, conduites par Dubois-Crancé, se présentent sur les hauteurs environnantes et dominaient du côté de la Croix-Rouge.

Une artillerie formidable avait été commandée pour ce siège : par la suite, la levée en masse des départements voisins, eut ses quartiers autour de Lyon, qui se trouva bloqué de toutes parts : elle n’eut de communication de libre que celle des Brotteaux, par le pont St.-Clair.

L’opiniâtre résistance des Lyonnais, fit accuser Dubois-Crancé de ménager les assiégés. [1] On lui adjoignit Couthon, Châteauneuf-Randon, Maignet, Laporte et Javogues. Sous ces quatre Montagnards, le siège prit une nouvelle activité. Les bataillons de l’Auvergne, et autres appelés à ce siège, redoublent d’efforts, à la vue de cette ville riche dont on leur promet le pillage.

Les Montagnards qui n’épargnaient rien pour en venir à leur but, distribuaient avec profusion les assignats dont ils dirigeaient à volonté la fabrication. Danton écrivit à Couthon qu’il fallait détruire cette ville, que tous les sacrifices devaient être faits.

Cette invitation de Danton était inutile, puisque le comité de Salut public avait arrêté cette mesure relative à son plan de dépopulation.

Lyon abdique après 63 jours de siège

La disette se faisait sentir dans Lyon où l’on distribuait par jour à chaque individu un gobelet d’avoine, et ceux qui n’avaient pas voulu prendre les armes, étaient privés de tout secours.

Plusieurs femmes et enfants étaient déjà morts de besoin : le peu d’énergie d’une partie de ceux qui avaient pris les armes, la quantité de partisans de la Montagne qui étaient comme autant d’espions, les trahisons continuelles qu’ils occasionnaient, et contre lesquels on avait été forcé de sévir, soit en incarcérant ceux qui était soupçonnés, soit en faisant fusiller ceux qui étaient convaincus, rendirent les efforts des assiégés inutiles ; et après avoir soutenu un blocus de soixante-trois jours, un des plus meurtriers et des plus désastreux que l’histoire nous fournisse, Lyon ouvrit ses portes à l’armée de la Montagne, le 9 octobre 1793.

Les assiégés qui s’attendaient à trouver leurs assassins dans les vainqueurs, furent singulièrement étonnés et attendris, en voyant l’armée entrer avec des vivres de toute espèce, et chaque soldat distribuer une portion de sa subsistance aux citoyens.

Un pareil début séduisit la multitude, qui finit par regarder ces soldats comme ses libérateurs ; mais elle ne pouvait s’imaginer que les Représentant qui étaient à leur suite, vinssent y porter la désolation et le carnage.

La terrible agonie des troupes du général lyonnais

Le général Précy, qui n’ignorait pas le peu de confiance que méritaient les Députés de la Montagne, avait déjà pris le parti de la retraite à la tête de deux mille cinq cents hommes, qui étaient l’élite des assiégés.

Cette retraite, qui lui avait parue indispensable dès l’instant où les pourparlers annonçaient la prochaine reddition de la place, faisait déjà déserter les postes avancés par les factionnaires fatigués d’un siège aussi long, et à qui les préliminaires de paix firent briller une lueur de repos, dont ils s’empressèrent de jouir par avance.

Ces malheureux ne voyant donc d’autre salut que dans la fuite, emmènent leurs femmes et leurs enfants, qu’ils mettent au milieu de leurs bataillons, et abandonnent leurs foyers, leur patrie et leur fortune.

On ne peut dépeindre la douleur qui déchirait cette petite armée. Les mères, les enfants qu’elles serraient contre leur sein, murmuraient contre le ciel, et accusaient leurs ennemis d’injustice et de barbarie. La destinée la plus affreuse les expulsait de leur asile ; elle présida à leur départ, en leur faisant ressentir les plus terribles coups.

Une décharge d’artillerie frappa le milieu de cette colonne à sa sortie ; un obus mit le feu à un caisson, son explosion porta la mort parmi les femmes et des enfants. Plusieurs éprouvèrent des blessures mortelles, qui les firent périr au milieu des cris d’un désespoir déjà alimenté par cette retraite forcée.

Néanmoins cette petite armée continua sa route ; mais les Représentants ne la perdirent pas de vue ; ils préparèrent sa destruction par tous les moyens que la puissance et la barbarie leur fournirent.

Des Commissaires sont expédiés dans toutes les campagnes par où ils doivent passer.

Le tocsin sonne à leur approche ; les paysans s’arment de toutes parts, les harcèlent, leur coupent le passage.

Près de St. Cyr, au Mont d’Or, à St. Germain, ils les attendent dans les creux des défilés ; ils les assaillent dans les différents endroits, et parviennent à les détruire. Ils n’épargnent ni les femmes ni les enfants, ils se précipitent dessus à coups de bâtons, à coups de fourches ; les assomment, les égorgent, et parviennent à exterminer jusqu’au dernier de ces infortunés.

 La Terreur

On applique la politique de la Convention

Les Représentants, en possession de la ville de Lyon, commencèrent d’abord à rétablir le fameux club, présidé jadis par Challier. Plusieurs Représentants s’y rendirent, et y prononcèrent les discours les plus propres à exalter les têtes, et embraser toutes les passions.

Javogues, dans un de ses élans oratoires y peignit Challier et Riard, comme les martyrs de la liberté, les héros de la République et les seuls amis du peuple.

Il parla aux ouvriers de l’asservissement honteux dans lequel les riches les avaient retenus si longtemps, en s’appropriant tous les fruits de leurs travaux et de leur industrie. Les propriétaires furent signalés au peuple comme les usurpateurs de son bien ; il finit par l’inviter à rentrer dans ses droits, en dépouillant les propriétaires ; et lorsque le décret sur la distribution des maisons des riches aux pauvres fut devenu public, il leur persuada que la démolition des édifices était un moyen certain de parvenir à cette sainte égalité, qui est la base de la liberté.

C’est ainsi que ces Représentants proclamaient ce système agrairien, conçu par les comités et la Convention, pour assurer leur despotisme par la main même du peuple ; c’est ainsi qu’en offrant à l’indigent, fatigué d’une longue misère, l’illusion enchanteresse d’une égalité future d’opulence et de bonheur, ils achetaient ses bras et sa force pour la ruine et l’extermination des Français, qu’ils enchaînaient par de chimériques espérances : les remords de la multitude égarée, l’entraînaient des égarements aux crimes y et lui firent bientôt un besoin de la férocité.

Le même système s’étendait du Midi au Nord ; et Paris était comme un gouffre central où s’engloutissaient les victimes d’élite, et comme un modèle des principes de dépopulation offert au reste des départements, pour encourager et activer les exécutions et les massacres.

Les prédications agrairiennes de Javogues ne furent que trop bien entendues, et ses affreux succès sont imprimés en caractères ineffaçables sur les murs et sur les ruines de cette ville infortunée.

Le délit de tristesse mène à l’échafaud

Lyon, comme toutes les autres Communes de la République, avait sans doute des royalistes dans son sein ; mais on y comptait en revanche une foule d’excellents républicains.

Les Représentants, on le sait, ne désiraient pas en trouver ; ils trouvèrent même un moyen de créer des suspects de royalisme, en affichant que

quiconque laisserait paraître sur son visage la moindre apparence de tristesse, serait déclaré aristocrate.

Ainsi bravant le deuil public, et se jouant de la famine qui régnait dans les murs de Lyon, ils commandèrent au père de sourire à la vue de ses enfants expirants de besoin, ou assassinés ; ils voulaient étouffer jusqu’à cette douloureuse mélancolie, que la nature a voulu attacher au don sacré de la maternité.

Comme la présence et l’arrêté des Représentants ne commandaient pas la gaîté des Lyonnais, Collot-d’Herbois écrivit à la Convention que l’aristocratie était peinte sur le visage des Lyonnais ; que leur haine pour la République s’y lisait par leur air sourcilleux ; comme si une ville, menacée à chaque instant de pillage, de démolition, et dont les habitants étaient sous les poignards des sicaires du club Challier, devait s’abandonner à l’allégresse.

Challier honoré comme Martyr de la République

Il ne manquait plus à la folie révolutionnaire que de diviniser le crime, en faisant l’apothéose de Challier ; ils indiquèrent pour cette fête un jour destiné à celle de notre ancien culte. Cette circonstance ne fit qu’ajouter au ridicule et à l’horreur dont se couvrirent dans cette journée les promoteurs de la dégradation des Lyonnais, en leur présentant pour idole ce Challier, l’ennemi juré de son repos et de son bonheur. Le Sénat romain décerna des honneurs divins à ses tyrans. Le Peuple français, dit souverain, fait brûler l’encens aux pieds des siens.

Le jour fixé pour la fête de Challier, son image est pompeusement promenée dans les rues de Lyon ; des hommes et des femmes la portent avec respect : d’autres hommes sont chargés de vases sacrés ; au milieu d’eux est un âne, couvert d’une chape et coiffé d’une mitre : à sa queue sont suspendus la Bible et l’Évangile.
- On brûle le corps supposé de Challier, et ses cendres sont pieusement distribuées aux sectateurs de sa morale.
- L’Évangile et la Bible sont brûlés, et on en jette les cendres au vent.
- Cette cérémonie s’acheva par faire boire l’âne dans un calice.

On agita ensuite de consacrer cette journée en immolant tous les prisonniers aux mânes de Challier. Ce massacre, auquel ces indignes partisans applaudirent, eut peut-être été exécuté, sans un orage violent qui dissipa tout-à-coup cette odieuse fête.

Les clubs réclament vengeance

La Commune de Paris, à qui le club Lyonnais avait envoyé le cœur de Challier, s’empressa également de célébrer des fêtes en son honneur.

La réintégration de ce club, dont les sentiments s’accordaient si bien avec les siens, établissait entre les deux plus grandes cités de la France, une correspondance et une unité d’action qui devaient du Nord au Midi faire tout courber sous la tyrannie révolutionnaire.

Le sang des Lyonnais que l’on avait déjà commencé à verser sur l’échafaud, celui qu’on se proposait de verser encore, la plupart des ennemis de Challier, frappés de la hache, le reste n’attendant plus que l’instant où la rage des bourreaux devait s’appesantir sur eux, offrirent aux Représentants du Peuple un triomphe trop digne de la Montagne, pour ne pas lui en faire hommage.

En conséquence, ils adressèrent la lettre suivante à la Convention nationale.

Commune-Affranchie, 20 Brumaire, an 2 de la République française, une et indivisible. (10 novembre, 1793.)

CITOYENS COLLÈGUES,

L’ombre de Challier est satisfaite ; ceux qui dictèrent l’arrêt atroce de son supplice, sont frappés de la foudre ; et ses précieux restes, religieusement recueillis par les républicains, viennent d’être portés en triomphe dans toutes les rues de Commune-Affranchie.

C’est au milieu même de la place où ce martyr intrépide fut immolé à la rage effrénée de ses bourreaux, que ses cendres ont été exposées à la vénération publique et à la religion du patriotisme.

Aux sentiments profonds et énergiques qui remplissaient toutes les âmes, a succédé un sentiment plus doux, plus touchant ; des larmes ont coulé de tous les yeux à la vue de la Colombe qui l’avait accompagné et consolé dans son affreuse prison, et qui semblait gémir auprès de son simulacre.

Tous les cœurs se sont dilatés ; le silence de la douleur a été interrompu par les cris mille fois répétés ; Vengeance ! vengeance ! Nous le jurons, le peuple sera vengé ! Notre courage sévère répondra à sa juste impatience. Le sol qui fut rougi du sang des patriotes, sera bouleversé ; tout ce que le crime et le vice avaient élevé sera anéanti ; et sur les débris de cette ville superbe et rebelle, qui fut assez corrompue pour demander un maître, le voyageur verra, avec satisfaction, quelques monuments simples, élevés à la mémoire des martyrs de la liberté, et des chaumières éparses, que les amis de l’égalité s’empresseront de venir habiter, pour y vivre heureux des bienfaits de la nature,

Signé, FOUCHÉ, Représentant du Peuple.

 Lyon doit être détruite

Le décret du 21 vendémiaire (12 octobre 1793)

La Montagne éblouie par son triomphe sur cette cité fameuse, dont elle redoutait peut-être le réveil, la proscrivit entièrement ; et par l’organe du comité de Salut public, la Convention avait rendu, dès le 21 vendémiaire, (12 octobre 1793) le décret qui ensevelissait à jamais sa gloire, et qui devait effacer jusqu’à son nom. En voici le texte :

Du 21 Vendémiaire, seconde année Républicaine.

La Convention nationale, après avoir entendu le rapport du comité de Salut public, décrète :

Article premier. Il sera nommé par la Convention nationale sur la présentation du comité de Salut public, une commission extraordinaire, composée de cinq membres, pour faire punir militairement et sans délai les contre-révolutionnaires de Lyon.

II. Tous les habitants de Lyon seront désarmés. Leurs armes seront distribuées sur-le-champ aux défenseurs de la République. Une partie sera remise aux patriotes de Lyon qui ont été opprimés par les riches et les contre-révolutionnaires.

III.La ville, de Lyon sera détruite. Tout ce qui fut habité par le riche sera démoli. Il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie, et les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique.

IV. Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République. La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de Ville-Affranchie.

V.Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, avec cette inscription :

Lyon fit la guerre à la Liberté ; Lyon n’est plus. Le dix-huitième jour du premier mois, l’an deuxième de la République Française, Une et indivisible.

VI. Les Représentants du Peuple nommeront sur-le-champ des commissaires pour faire le tableau de toutes les propriétés qui ont appartenu aux riches et aux contre-révolutionnaires de Lyon, pour être statué incessamment par la Convention sur moyens d’exécution du décret du 12 juillet 1793 qui affecte ces biens à l’indemnité des patriotes.

Du 28, premier mois de la seconde année républicaine.

La Convention nationale
- décrète que la lettre écrite le 27 août dernier aux Représentants du Peuple Dubois-Crancé et Gaultier, par les citoyens de Lyon, et revêtue de 20 mille signatures, sera déposée dans ses archives, pour servir de monument éternel de la trahison des signataires de cette lettre.
- Ordonne en outre que cette lettre sera imprimée, et envoyée à tous les corps administratifs, et que copie officielle en sera envoyée par le comité de Salut public, aux Représentants du Peuple dans Lyon pour servir de base à leurs opérations dans cette ville rebelle.

L’exécution du décret est confiée aux anciens membres de la Municipalité Challier

Pour procéder à l’exécution d’un ordre aussi désastreux, il fallait être bien assuré de l’assentiment ou plutôt de l’aveuglement du Peuple.
- Comment ne pas s’étonner que cette foule d’ouvriers, qui devait son existence à la richesse des commerçants, aux nombreux, magasins, aux immenses ateliers que Lyon renfermait dans ses murs, n’ait pas senti que la proscription des négociants, de ces ateliers et la démolition de leurs habitations, entraînaient nécessairement l’anéantissement de toute industrie et de tout moyen d’existence pour elle-même ?
- Comment n’a-t-elle pas été avertie par un sage pressentiment de la misère et de la famine qui l’attendaient, sur l’affreuse perfidie des tyrans Conventionnels qui l’égaraient, sur l’éternelle exécration qui leur était due ?

Les vainqueurs, au lieu de se conduire en pères de famille, toujours disposés à la clémence qui aurait ramené les vaincus au centre commun, et conquis aux vainqueurs de nombreux et de zélés partisans, agirent en despotes irrités et avides de sang.

Les Membres de l’ancienne Municipalité avaient déjà été mis en liberté et réinstallés. Que de vengeances à assouvir ! que de brigandages à exercer ! Vils instruments des Représentants du Peuple ! ils alimentent leurs fureurs, en désignant pour victimes ceux qui avaient développé la plus vigoureuse résistance à leurs projets liberticides.

La vengeance du Député Collot-d’Herbois

Collot-d’Herbois, ci-devant comédien, avait aussi une vengeance particulière à exercer contre toute cette malheureuse cité. Lors de son début sur le théâtre de Lyon, il avait été sifflé. Aussi s’écria-t-il pendant le siège de cette ville, qu’elle lui paierait bien cher ses coups de sifflets. Ainsi Lyon devait être victime de son bon goût pour les arts.

Cet histrion était en mission immédiatement après ce siège, à Crépy, dans le département de l’Aisne, avec Lequinio et Isoré.

Avant de se faire connaître, ces Députés parcouraient les places publiques, se glissaient dans les groupes et cherchaient à révolutionner le pays, en soulevant le Peuple contre, les riches.

Il n’est pas étonnant, disait-on de toutes parts, que nous soyons mal gouvernés, la Convention n’est composé que d’hommes ignares, sans délicatesse ; la plupart sont inconnus, et n’ont jamais eu de moyens de subsistance. Il y a jusqu’à des Comédiens qui sont membres de cette Assemblée.
Le Procureur-Syndic était l’auteur de ces observations, dont le dernier trait ne devait pas flatter l’amour-propre de Collot.

Deux heures après les Députés annoncèrent leur arrivée au district.

Aussitôt il envoie une députation à la tête de laquelle se trouvait le Procureur-Syndic. Collot l’aperçoit, demande ce que veulent ces hommes ; on l’en instruit.

Retirez-vous, s’écrie-t-il aussitôt, vous êtes des contre-révolutionnaires, vous n’êtes pas dignes de paraître-devant la Représentation nationale.

Les membres, interdits se retirent, vont faire part à leurs collègues de la réception qui leur a été faite, tous, en ignorent les raisons. Enfin, le Procureur-Syndic se rappelle ses propos, et la figure de Collot-d’Herbois. Aussitôt, frappé de terreur, ils prennent la fuite.

 Les tribunaux révolutionnaires

Deux tribunaux révolutionnaires sont constitués

Une Commission militaire composée de cinq membres, quoique maratiste, jugeait cependant avec quelqu’apparence de justice. Elle suivait à peu-près les formes.

La Société populaire établie dans la salle des spectacles des Terreaux, se plaignit de ce quelle ne condamnait pas un assez grand nombre d’individus ; que la Nation avait besoin d’être vengée promptement, et qu’il fallait en envoyer tous les jours soixante à la mort.

Collot-d’Herbois écrivit aux Jacobins de Paris. Il invita de choisir dans leur sein de courageux Jacobins pour accélérer le jugement des Lyonnais, ajoutant qu’il n’y avait pas vingt patriotes à Lyon.

Ainsi, d’après cette lettre, on doit présumer que la Municipalité, le club et le Tribunal n’étaient pas encore assez à la hauteur.
- Les Jacobins envoyèrent aussitôt une colonne de l’armée révolutionnaire commandée par Ronsin et Parrein ; ce dernier ex-avocat et orateur du faubourg Saint-Antoine de Paris.
- Les soldats de l’armée révolutionnaire furent choisis à dessein parmi tout ce qu’il y avait de plus exécrable dans ce corps.
- Ils furent suivis d’une compagnie de canonniers.
- Les nommés Antoine et Lafage, membres de la Société, partirent également pour Lyon.

Aussitôt une Commission de sept membres fut installée. Parrein la présidait. Il avait pour collègues Lafage, Brunières, Serpet, Courchand, Marcellin, Vauquoy et Andrieu l’aîné.

Ce tribunal de sang voulut, à l’exemple des Grecs, juger en plein air ; mais juger n’était pas leur vœu : cette marche n’aurait pas frayé aux détenus la route de l’échafaud.

Cette Commission signala son installation par l’envoi de 209 individus au supplice. C’était la fusillade ; mais avant de narrer cette épouvantable anecdote, remontons, à la source des jugements des deux Commissions.

Une procédure sommaire

L’interrogatoire qu’on faisait subir, était court et précis. Trois questions en faisaient souvent la base :

— Quel est ton nom, ta profession ?

— Qu’as tu fait pendant le siège ?

— Es-tu dénoncé ?

Ces lieux communs que les tribunaux de la tyrannie s’étaient adoptés, tels que les dénonciations de fanatisme, de haine pour les Sans-Culottes, pour l’égalité ; l’interprétation des discours, et des gestes les plus innocents ; le propos le plus léger, enfin la moindre indiscrétion, suffirent pour motiver cette foule d’arrêts qui couvrirent les places de Lyon de sang et de carnage.

Au milieu de toutes ces horreurs, plusieurs des accusés conservèrent tout le calme de l’innocence, et leur réponse laconique annoncèrent leur mépris pour leurs bourreaux, et la haine même de la vie.

Des jeunes filles et femmes bien courageuses

Marie Adrian, jeune fille de seize ans, vêtue en homme, avait servi au canon pendant le siège. Traduite devant ces juges, ils lui dirent :

— Comment as-tu pu braver le feu et tirer le canon contre ta patrie ?

— C’était au contraire pour la défendre, répondit-elle.

Une autre du même âge et aussi intéressante, ne voulait pas porter la cocarde. Interrogée sur le motif de son refus :

Ce n’est point la cocarde que je hais, dit-elle ; mais, comme vous la portez, elle me paraît le signal du crime ; elle déshonorerait mon front.
Lafage fit signe au guichetier d’attacher une cocarde au bonnet de cette jeune accusée.
Vas, lui dit-il ensuite, en portant celle-ci tu es sauvée.
Aussitôt elle se lève avec sang-froid, détache cette cocarde, et ne répond aux juges que par ces mots :
Je vous la rends.

La citoyenne Marie Lolière, femme Cochet, avait tellement pris la faction de la Montagne en aversion, qu’elle avait dit hautement quelle couperait la tête d’un Représentant du Peuple, et qu’elle la porterait au bout d’une pique. Elle fut guillotinée pour ses propos, et pour avoir donné l’exemple de la rébellion en portant les armes contre sa patrie, et en se travestissant en homme pour mieux exécuter ses desseins.

Des « jugements » à l’issue aléatoire

Un Commandant de bataillon de la garde nationale réclamait auprès du tribunal la liberté de son frère. Il avait laissé son épée au corps de garde placé à l’entrée du tribunal. Les soldats la tirèrent par curiosité du fourreau. Malheureusement cette épée qui était ancienne portait l’empreinte des trois fleurs de lys. Aussitôt elle est mise sous les yeux des juges. Ce Commandant étonné, se trouble dans ses moyens de défense.

Tu venais, lui dit-on, réclamer ton frère, tu partageras sa prison et son jugement.

Un accusé du nom de Calas se présente. Étais-tu, lui demandent les juges, parent, de ces Calas que des Parlementaires ont fait rouer ? Sur l’affirmative :

Sois libre, lui dit-on, ton parent te sauve.

Un autre évita la mort par une réponse unique à tout ce qu’on lui demanda. Elle se bornât aux deux mots : Comme vous.

— Aimes-lu l’argent, lui demande-t-on ?

— Comme vous.

— As-tu porté les armes pendant le siège ?

— Comme vous,

— Es-tu patriote ?

— Comme vous.

Il fut acquitté.

Une jeune fille, au milieu des transports du désespoir, entre dans la salle, et s’écrie :

Mes frères sont fusillés ; vous venez de faire périr mon père ; je n’ai plus de famille, que faire seule au monde ? Je m’y déteste ; mettez un terme à mon malheur ; de grâce faites-moi périr.
Elle était aux genoux des juges en leur adressant cette triste prière. Gourchand et Fernex firent paraître quelques mouve-mens de sensibilité.
Relevez-vous, jeune fille, dit l’un ; en vain vous nous demandez la mort ; nous voudrions bien vous accorder votre demande, mais nous ne le pouvons pas.

On juge les prêtres et les religieuses

Tandis que la mort était à l’ordre du jour par le ministère de ce tribunal de sang, les accusés, parmi lesquels étaient des religieuses et des prêtres, y paraissaient avec cette intrépidité qui sait braver la mort et les bourreaux.

— Si votre devoir, disait un d’eux, est de nous condamner, obéissez à votre loi ; j’obéis aussi à la mienne ; elle m’ordonne de mourir et de pardonner à mes ennemis.

— Crois-tu à l’enfer, demandaient les juges au curé d’Amplepuy ?

— Comment en douter, dit-il, en vous voyant ?

Un autre prêtre croit échapper au trépas par l’athéisme.

— Crois-tu en Dieu, lui demanda-t-on ?

— Très-peu, répondit-il.

— Meurs, infâme, dit aussitôt le Président, et va le reconnaître.

— Que penses-tu de Jésus, demanda-t-on à un autre ? Il répond qu’il croit que sa morale a mis les hommes dans l’erreur.

— Court au supplice. Scélérat, lui cria-t-on : Jésus tromper les hommes ! lui qui leur prêcha l’égalité et qui fut le premier et le meilleur sans-culotte de la Judée.

De beaux exemples de piété filiale et d’amitié fraternelle

La piété filiale et l’amitié fraternelle s’immortalisèrent dans ces tristes circonstances par leur dévouement héroïque.

Le citoyen Badger, dont le frère malade des blessures qu’il avait reçues à l’affaire du 29 mai, était grièvement dénoncé, fut arrêté à sa place et conduit dans la prison. Un mot pouvait le rendre à la liberté, à la vie. Il se tut, fut condamné, et marcha gaiement au supplice.

Les deux frères Bruyset, imprimeurs-libraires, tous deux jouissant d’une probité exemplaire, furent incarcérés, comme ayant participé à la défense de Lyon. L’aîné s’était chargé du papier-monnaie, dit billet de siège obsidional. Sa signature était même apposée au bas de ces billets. Malade, il fut mis dans une infirmerie. Le frère cadet fut mis en jugement. On lui présente les billets et la signature. Il répondit que cette signature était bien celle de Bruyset. Ce peu de mots équivoques suffit au tribunal pour éclairer leur conscience. Ils l’envoyèrent à la mort. Ce trait de générosité devient encore plus sublime, si l’on considère que ce Citoyen en se sacrifiant pour son frère qu’une maladie avait fait transporter dans un hospice, s’arrachait à sa femme et ses enfants, qu’il a laissé en mourant au soin de son frère. Certainement l’ingratitude, dans une pareille circonstance, serait un grand crime.

Ce dernier trait eut lieu à l’occasion de l’évasion des prisonniers de la cave dite la mauvaise Cave ; c’était là que l’on déposait les condamnés avant que de les conduire au supplice. Ceux qui étaient sortis du tribunal la veille de la décade, attendaient jusqu’au surlendemain pour subir leur mort ; car, les décades, les tribunaux et les exécutions étaient suspendus, et les autorités existantes donnaient des fêtes au peuple, qu’ils préparaient par leurs discours féroces aux scènes sanglantes qui devaient se succéder rapidement dans le cours de la décade.

À la faveur de cet intervalle, un détenu avait projeté son évasion. Il reçoit par un soupirail tous les instruments nécessaires pour l’effectuer ; et la nuit qui devait précéder leur supplice, il fut exécuté au milieu des plus vives alarmes et des obstacles qui eussent été insurmontables pour tout homme qui n’eût pas eu la certitude de la mort. Quinze échappent.

Couchoux fils vient briser les chaînes de son père octogénaire, et dont les jambes enflées et ulcérées ne lui laissent pas la liberté de jouir de cet avantage :

Fuis, mon fils, lui dit-il, si tu en as l’occasion et le temps ; fuis à l’instant, je te l’ordonne : pour moi, je ne puis te suivre, j’ai assez vécu. Bientôt mes peines seront finies : la plus grande disparaît, si je te crois sauvé.
Son fils insiste et l’assure qu’il ne quittera pas la prison sans lui, et que par son refus il va causer la perte de l’un et de l’autre. Enfin, le père se décide, il se lève ; et appuyé sur son fils, il s’avance vers l’escalier. Il ne peut soulever ses jambes : alors le fils, âgé seulement de vingt-deux ans, et d’une faible complexion, le prend sur ses épaules, et gagne avec ce précieux fardeau la barrière. La nuit acheva de couronner leurs efforts ; ils sortent de la ville.

Autres terribles anecdotes

Cette mauvaise cave, continuellement habitée par le sombre désespoir, en portait l’empreinte sur ses murailles. Ici il y avait crayonné :

Dans cent trente minutes je n’existerai plus : j’aurai vu la mort ; quelle soit bénie ! n’est-elle pas mère du repos ?

Près de la porte on lisait ces mots :

Juges barbares, vous vous êtes trompés en croyant me punir : la fin de mes jours est la fin de mes maux ; vous êtes mes véritables amis.

Plus loin, la sombre mélancolie avait esquissé ses sinistres pensées sur l’existence et le néant. Le désespoir y laisse des traces encore plus funestes. Un citoyen veut hâter le moment de son supplice ; un verre de bouteille est l’instrument dont il se sert pour délivrer son corps : il y fait plus de trente blessures pour s’ouvrir les veines. On le trouva, le matin, baigné dans son sang, et le tribunal le fit conduire sur un matelas, sous l’échafaud de la guillotine.

Un des malheureux condamnés, nommé Grivet, fut oublié dans la cave ; il y passa quatre jours, vivant des restes qu’avaient laissé ses infortunés compagnons. Au bout de ce terme, le geôlier amène une nouvelle victime, et recule d’effroi en apercevant Grivet. Il appelle aussitôt la sentinelle, et crie à l’inconnu :

— D’où viens-tu ?

— Je ne suis pas sorti d’ici, répond Grivet ; on a sans doute conduit à la mort tous mes compagnons d’infortune : on ma oublié, c’est un malheur, car je n’existerais plus ; mais il va être réparé, puisque je te vois.

Le geôlier alla raconter ce fait au tribunal, qui fit monter Grivet, et l’interrogea. Il parla du profond sommeil où il était plongé lors du départ des autres condamnés et le tribunal, par l’effet d’une contradiction sans exemple, jugea à propos de le mettre en liberté.

Un stratagème, bien conçu a souvent sauvé son inventeur. Le sculpteur Chinard, proscrit pour avoir servi pendant le siège, de concert avec quelques amis, se fait arrêter au district, s’étant saisi de quelques papiers inutiles. On le livre à la police correctionnelle, comme filou. Ce tribunal le condamna à un an de détention : c’était son principal vœu, à l’aide d’un faux nom qu’il avait pris lors de l’instruction de cette affaire, et d’un énorme bonnet qui lui couvrait la moitié du visage. Il resta ignoré dans cet asile pendant tout le temps que durèrent les massacres.

 Comment tuer toute cette foule ?

La guillotine ne suffit pas

La guillotine n’avait pas rempli le vœu des bourreaux ; la fusillade et le canon chargé à mitraille furent choisis de préférence, pour vomir la mort à grands flots.

Les Représentants du Peuple craignaient d’ailleurs que la grande quantité de sang qui inondait la place des Terreaux, ne finît par irriter le peuple. On avait cependant creusé sur la place différents fossés pour y recueillir le sang.

On transporta donc ailleurs le théâtre du carnage ; et pour étayer cette nouvelle forme de donner la mort, les Représentants dirent au peuple que sa vengeance n’était pas assez prompte, que ses ennemis devaient périr en masse, et que la foudre seule pouvait hâter la destruction de ses ennemis.

Ronsin, général de l’armée révolutionnaire, écrivit à la société des Cordeliers de Paris les moyens prompts qu’on allait employer pour se débarrasser en masse des contre-révolutionnaires, et que le Rhône, teint de leur sang, irait annoncer aux fédéralistes du Midi leur destruction.

On exécute au canon 71 condamnés

Soixante-onze individus, choisis dans toutes les classes et dans tous les âges, attachés deux à deux ; traversent la ville, au son d’une musique guerrière, et arrivent aux Brotteaux.

Une allée bordée d’arbres, et sur les côtés de laquelle on avait creusé des fossés parallèles, pour recevoir les corps des morts et des mourants, des soldats bordaient de chaque côté la ligne, et menaçaient du sabre et du fusil ceux qui auraient tenté de s’écarter de la direction horizontale que le boulet devait parcourir pour terminer leurs jours.

Garrottés deux à deux, et à la suite les uns des autres, les condamnés voient d’un coup-d’œil la tombe qui les attend, et les farouches Exécuteurs qui s’apprêtent à les y précipiter ; ils entendent la manœuvre du canon. Quel raffinement de cruauté ! on étend leur supplice au-delà même de la mort.

Au milieu de ces terribles apprêts, les jeunes gens offrent de concert et spontanément leurs derniers hommages à leur patrie, sans murmure et sans faiblesse, tous font entendre ce généreux refrain :

Mourir pour sa patrie, Est le sort le plus beau, le plus digne d’envie.
Ils allaient le recommencer ; l’horrible décharge vint les interrompre. Les bouches d’airain ont vomi la mort…..Mais que dis- je ! plût au ciel qu’ils l’eussent vomie ! Le canon et la mitraille dispersent dans les airs des membres fracassés, et laissent sur le champ du supplice un tronc douloureux.

On entend les cris plaintifs et les gémissements prolongés de ces infortunées victimes. Elles conjurent leurs bourreaux de terminer leurs souffrances. Elles invoquent une seconde décharge plus sûre et plus meurtrière.

Mais les malheureux n’ont pas le choix du supplice. On leur envie jusqu’à la consolation d’une mort prompte et dégagée des horreurs qui l’environnent. Leurs convulsions ne sont pas à leur terme.

Ces farouches soldats, que ces juges-bourreaux façonnent à toutes les exécutions militaires, couvrent, par le feu de leur armes dirigées sur ces victimes, les plaintes et les gémissements qui s’exhalent dans les airs.

Ensuite le sabre à la main et la baïonnette en avant, ils s’avancent et plongent le fer dans le sein, dans toutes les parties du corps de leurs victimes ; le sang jaillit à grand flots, et les cadavres déchirés par la mitraille ou hachés par l’acier assassin, s’entassent pêle-mêle, et vont ensanglanter le Rhône.

C’était de la prison de Roanne qu’étaient sortis ces soixante-neuf jeunes gens.

On fusille 209 condamnés

Deux cent neuf autres malheureux, extraits du même endroit, et jugés en masse le même jour, sont conduits aux Brotteaux, au milieu de nombreux bataillons de gardes et de gendarmes.

À chaque arbre d’une allée de saules, était fixée une longue corde à laquelle on attache chaque condamné avec celle qui lui comprimait les mains derrière le dos.

À mesure qu’on lie ces victimes aux arbres, un piquet, plus ou moins nombreux, placé à quatre pas en avant, attend l’ordre de les fusiller.

Combien furent longues et douloureuses leurs angoisses, avant que le dernier de ces malheureux eût été fixé à l’arbre dont il ne devait plus être séparé que mort ou mourant.

Le signal se donne, et le plomb atteint les victimes.

Mais cette décharge opérée par des hommes peu experts dans le maniement des armes, ne fit que prolonger leur supplice. On voit la plupart de ces malheureux tomber, se relever, et le visage couvert de boue, de sang et de meurtrissures, tous font entendre cette affreuse prière :

Achevez-moi…. mes amis, ne m’épargnez pas.

Par leurs cris, ils cherchent à fixer l’attention du soldat, et soulèvent une tête languissante. Ils lui montrent le sein sur lequel il doit diriger son feu. Le supplice de ces deux cent neuf individus se prolongea à raison du nombre des victimes.

L’ex-constituant Merle, maire de Mâcon, avait eu le poignet emporté par une balle. Ce coup avait brisé ses liens. Il fend aussitôt la presse qui s’ouvre pour lui livrer le passage. Les volontaires et les dragons qui protégeaient ces tristes expéditions, l’avaient vu fuir sans se mettre en peine de le poursuivre. Mais quelques cavaliers révolutionnaires se détachent, l’atteignent et l’achèvent à coups de sabre. Cette exécution finie, on dépouilla les corps et on les jeta dans de profondes fosses où on les couvrit de chaux.

On voulut les compter ; il s’en trouva deux cent dix au lieu de deux cent neuf. Une des victimes était parvenue à s’évader, et l’on ne savait à quoi attribuer cette augmentation de cadavres, lorsqu’on se rappela que, tandis qu’on garrotait les détenus dans la cour des prisons de Roanne, deux commissionnaires avaient été saisis ; en vain ils avaient élevé la voix, et offraient de prouver qu’ils ne se trouvaient dans l’intérieur de cette prison qu’à cause des occupations mercenaires qu’ils remplissaient journellement à l’égard des prisonniers. On fut sourd à leurs réclamations. Ils furent liés et poussés jusqu’au lieu de l’exécution à coups de bourrades ; ils y avaient trouvé la mort.

Le choix des victimes fait avec tant de négligence, causa la mort de plus d’un individu que l’on enleva souvent sans prendre aucune information sur l’existence d’un jugement. Le citoyen la Révolière fut arraché de son cachot, pour être conduit à la fusillade. Il a beau dire qu’on se méprend, qu’il n’a pas été interrogé, qu’il n’a même encore paru devant aucuns juges ; on l’entraîne au supplice.

 Tortures psychologiques

Les décisions du tribunal sont mal exécutées

Il y avait deux caves distinguées par le nom de bonne et mauvaise caves, où l’on déposait les détenus. Un signe démonstratif du Président du tribunal indiquait au geôlier dans laquelle des deux il devait conduire un accusé.

Il est cependant arrivé qu’une méprise de la part de ces guichetiers, ou leur défaut d’intelligence précipitèrent plus d’une fois, indifféremment, dans la mauvaise cave, ceux que le tribunal avait désignés pour la bonne.

On joue avec l’espoir et le désespoir

Cependant, ceux qui avaient le bonheur de s’y voir conduits n’étaient pas encore à couverts de la rage de leurs juges. Toutes les décades un guichetier venait retirer un ou deux d’entre eux, pour les fusillades. Ainsi le tribunal mêlait à l’espérance de la liberté les funestes appréhensions du trépas.

Les « patriotes » eux-mêmes ne sont pas épargnés

Un citoyen détenu dans la bonne cave, entend un jour retentir son nom sous ces sinistres voutes. Il avance ; ses malheureux compagnons lui donnent le dernier témoignage de leur sensibilité, en lui serrant la main.

Ce citoyen, nommé Laurenson, Officier municipal de Mornand, espérait sa prochaine liberté. Sa Commune lui avait fait passer une réclamation énergique ; mais voyant ses dénonciateurs eux-mêmes se rétracter des accusations portées contre lui, et comptant déjà sur la liberté qu’on lui promettait, il avait mis dans sa poche la déclamation, comme pièce inutile.

Cependant on l’entraîne ; on l’attache aux détenus dévoués à la guillotine. Son esprit se trouble ; il prend pour un rêve affreux ce passage subit de la vie au supplice. Sa réclamation tombe à ses pieds ; je n’ai pu, dit-il à un gendarme qui la ramasse présenter ce mémoire aux juges ; je ne périrais pas s’ils l’avaient lu.

L’officieux Gendarme fend la presse, et se transporte sans perdre de temps, au tribunal. Sur le vu de cette pièce, les Juges ordonnent la réintégration du Condamné dans les prisons, s’il en est encore temps.

Le Gendarme court à la place des exécutions. Une minute plus tard c’en était fait. Laurenson, que le hasard avait placé le dernier des quarante victimes, était déjà attaché à la planche fatale. Le Gendarme, tout essoufflé, crie d’arrêter, montre son ordre, et le malheureux est détaché. Sans connaissance et sans mouvement, on le porte dans la salle de l’hôtel commun. Pour le rappeler à la vie, on lui ouvre trois fois la veine.

Enfin il donne des signes d’existence ; mais sa raison est entièrement aliénée

Ma tête n’est-elle pas à terre ? demande-t-il dans l’excès de son égarement ; ah ! qu’on me la rende, qu’on me la rende…

Ne voyez-vous pas ce sang qui fume ? Il coule près de moi et sur mes souliers….

Voyez ce gouffre où sont entassés tous ces corps… Retenez-moi, je vais y tomber.

Ce spectacle remplit d’horreur et de pitié tous les assistants. Laurenson fut conduit dans un hospice de santé.

L’agonie d’une vieille femme

Une femme, âgée de quatre-vingts ans, nommée Martinon, malade au point de ne pouvoir marcher pour aller subir son jugement, fut jetée sur une charrette ; mais dans la crainte qu’elle ne vînt à rouler à terre, on l’étendit tout de son long, et au moyen de cordes, on la billonna avec force comme un ballot. En vain elle fait entendre des cris plaintifs ; plus sa douleur éclate, plus les barbares resserrent ses liens. Enfin, après quelques instants de marche, la charrette éprouve une secousse. Le ventre de l’octogénaire éclate, ses intestins sortent, elle expire.

Subversion

Au milieu du sang innocent qui fumait de toutes parts, la Commission militaire voulut paraître n’écouter que la justice.

Par ses ordres, on arrêtait une infinité d’individus, de tout âge et de tout sexe, absolument étrangers aux événements de Lyon ; et, les jours destinés aux fêtes, ils étaient somptueusement conduits au milieu des cérémonies, et on proclamait solennellement leur liberté aux acclamations du peuple, et au bruit de l’artillerie.

On force les femmes par le chantage

Tandis que par cette artificieuse politique elle cherchait à éblouir le peuple, beaucoup de femmes honnêtes se voyaient forcée de faire le sacrifice de leur honneur entre les bras de ce qu’il y avait de plus hideux parmi les buveurs de sang, pour soustraire à leurs poignards ce qu’elles ont de plus cher.

Quelques-uns d’entr’eux, affichant une sévérité de mœurs républicaines faisaient un crime à ceux de leurs collègues qui se liaient avec des femmes nobles ; mais ils se disculpaient de ces liaisons anticiviques, en disant qu’ils voulaient par là ramener ces femmes nobles dans le giron de la République.

Les Représentants, de leur côté, cherchèrent à se débarrasser des importunités réitérées que tous les sentiments humains attachaient à leurs pas.

Trois femmes, dont deux réclamaient leurs maris, dont l’autre aussi jeune qu’aimable implorait en faveur de son frère, furent arrêtées dans l’appartement même des Représentants, qui les condamnèrent à être exposées pendant deux heures sur l’échafaud, comme importunes, et cherchant à les apitoyer sur le sort des détenus. La jeune fille toucha vivement un officier qui était de garde chez les Représentants. Cet outrage fait à la vertu et à l’innocence, la lui fit accueillir à sa descente de l’échafaud. Il étudia à verser la consolation dans son âme, en l’assurant des Représentants ; et pour lui en donner une preuve incontestable, il lui demanda sa main, et l’obtint.

Cependant Laporte, l’un des députés, accorda la liberté d’un citoyen, à la sollicitation de son épouse, femme d’une grande beauté. Soit reconnaissance, soit que ce fut un prix exigé d’elle, en échange de la faveur qu’elle venait d’obtenir, elle divorça et partagea sa couche avec ce Représentant, après l’avoir épousé.

 Le vrai visage des Représentants

Sans doute on ne pensera pas que les vertus républicaines, portées mêmes au plus haut degré d’austérité, aient jamais présidé à la conduite de ces odieux Ministres de la Convention et de la mort.

Les preuves d’immoralité qu’ils ont fait éclater pendant le cours de leur mission ; leur faste asiatique dans une ville dont ils dirigeaient la démolition, contrastaient autant avec les principes de sans-culotisme qu’ils prêchaient au peuple, que leurs mitraillades, sans cesse renouvelées, avec ceux d’humanité, de justice, dont ils osaient aussi proférer quelquefois, ou plutôt blasphémer les noms.

Café, sucre, vins, liqueurs, mets exquis, tout était mis en réquisition pour leur gourmandise ; ce que les magasins conservaient encore de plus recherché en bas de soie, en étoffes de toutes les espèces, les ameublements les plus riches, les hôtels les plus fastueux leur appartenaient du droit de préhension ; et il n’en coûtait à leur mollesse et à leur cupidité toujours insatiables que de désirer. Un ordre à la Commission suffisait, et par sa complaisance sans bornes, elle s’empressait d’acheter l’impunité de ses brigandages personnels et de son luxe effréné.

La Commission temporaire s’était aussi emparé pour se loger, des plus belles maisons de la rue Sainte-Catherine ; et, comme si elle eût voulu immortaliser son affreuse résidence dans cette ville, elle changea le nom de la rue qu’ils habitaient, en celui de commission temporaire : par la position de cette rue, des bâtiments très-élevés masquaient à ces bourreaux la place des Terreaux où l’échafaud était dressé. Ils ordonnèrent la démolition de ces maisons, toutes à cinq étages et bâties en pierre de taille, et menacèrent de la peine de mort, si sous huit jours, elles n’étaient pas abattues.

Plus de deux cents locataires n’eurent que quelques heures pour déménager. Il fallait voir ce tableau. Des femmes, des enfants avec des paquets sur le dos. D’autres traînant des fardeaux ; les petits enfants attachés aux jupons de leurs mères.

L’empire qu’ils exerçaient sur les habitants était tel, que nul citoyen ne pouvait extraire aucun objet de son domicile. C’était avec des peines infinies qu’on parvenait à livrer son linge à une blanchisseuse. Il fallait un laissez-passer de la Commission qui vérifiait d’abord les paquets ; et si les effets étaient de quelque valeur, ou le linge un peu fin, il se les appropriaient, en disant que les aristocrates seuls pouvaient s’en permettre l’usage ; que c’était au-dessus des besoins du régime de l’égalité, et qu’ils seraient plus utilement employés en les destinant pour les défenseurs de la République.

 Démolition de Lyon

La Convention accepte la démolition de Lyon par jacobinisme

Cette Commission présidait et ordonnait les démolitions.

Un arrêté qu’elle fit afficher indiqua les quartiers qui devaient disparaître sous le marteau destructeur. Cette opération devait être conduite avec la plus grande promptitude. Douze cents maisons devaient être renversées à chaque mois. Leur silence sur le temps que devait durer ce travail, inquiétait tous les citoyens qui craignaient qu’à la longue aucunes maisons ne fussent épargnées.

Lorsque cet arrêté eut été public à Paris, des citoyens ; qui se trouvaient au parquet du Procureur de la Commune (Chaumette) pour quelques intérêts particuliers, parlèrent sur cet arrêté, qu’ils dépeignirent comme très-impolitique. Ruiner cette ville, la plus forte et la plus riche de la France par ses fabriques, c’était certainement porter une secousse très violente au commerce en général. Les ennemis extérieurs, et surtout l’Angleterre, obtenaient par cette mesure un triomphe assuré sur l’industrie française.

Hébert, présent à cette discussion, fut d’un avis différent. Il prétendît d’abord que les arts et le commerce étaient les ennemis nés de la liberté. Que d’ailleurs, Paris devant être le point central de toute l’autorité publique, il ne devait pas exister une Commune assez puissante pour la rivaliser. Cette opinion, émanée de l’Auteur d’une Feuille ordurière portait le caractère de son ignorance et de cette provocation au meurtre et à la destruction, dont il avait toujours été le fidèle partisan. Le citoyen Réal, son substitut, était bien loin de partager son opinion.

Les Représentants ne crurent pas devoir s’opposer à cet arrêté. Ils laissèrent à la Commission toute la latitude pour qu’elle le fit exécuter. Ils indiquèrent seulement les quartiers dont les bâtiments devaient être rasés.

On détruit sans se soucier des habitants

Alors les maisons qui formaient la ligne depuis le pont de Change jusqu’à Pierre-Encise, disparurent. Les Représentants ordonnèrent ensuite la démolition des deux superbes façades de la place de Belle-Cour, afin, disaient-ils, d’humilier l’orgueil des Lyonnais.

On ne donna que deux heures aux habitants pour déménager. Qu’on se figure plus de mille locataires obligés de déménager en deux heures ! Des femmes infirmes, des femmes en couche, des enfants, des vieillards portant un paquet ou le traînant.

Les ouvriers arrêtés pour cette expédition se mirent sur-le-champ à l’ouvrage. Couthon, qui s’était fait porter sur la place, accompagné de Châteauneuf-Randon, donna le premier coup de marteau, en disant :

Je te condamne à être démolie au nom de la loi.

Sous la monarchie en France, les Rois, pendant 1400 ans, posaient les première pierres pour la construction des édifices publics ; et la première année du règne des Républicains de la Montagne de la Convention, des Législateurs donnent le premier coup de marteau pour les démolir : ce rapprochement est nécessaire.

Aussitôt chacun se presse pour sortir ses meubles. Cependant les ouvriers, en possession du faîte de ces maisons, en renversent les débris, au milieu des effets que leurs habitants en ont déjà extraits ; cette confusion ne pouvait s’éviter dans l’instant où l’on donnait si peu de temps aux uns, et où les ordres étaient si précis pour les autres.

On emploie quarante mille malheureux à démolir leur ville et leur gagne-pain

Le peuple, dont les anciens travaux étaient anéantis, embrassait avec plaisir ce genre d’occupation ; il y applaudissait avec d’autant plus de zèle, qu’il en retirait un grand avantage. Quarante mille âmes des deux sexes furent sans cesse occupées à ces démolitions. Leur grand nombre effraya les Proconsuls, au point qu’ignorant les moyens de pourvoir à leur nourriture, on leur promit les dépouilles des riches.

Ce nouveau gouvernement, avare de dépenses pour les établissements publics les plus essentiels, ne rougit pas de dépenser cinquante millions pour la démolition de cette ville.

En promettant au peuple de Lyon la dépouille des riches, on se modelait sur tout ce qui s’était passé dans les grandes cités. La Montagne d’ailleurs comptait si peu de partisans, qu’elle n’avait d’autre ressource que de démoraliser le peuple, et de le porter à toutes sortes d’excès en lui prodiguant ses assignats.

Tous les comités révolutionnaires de Lyon étaient composés de brigands et d’hommes ineptes. Leur conduite a été l’effet de l’impulsion qu’ils ont reçue de la Convention, des Proconsuls et de la Commission temporaire. Si ces institutions avaient existé deux ans de plus, elles auraient bouleversé l’Europe.

Le doute s’installe chez certains Sans-Culottes

Les sans-culottes en place quittèrent de leur côté leurs asiles modestes, pour venir habiter de superbes hôtels ; ils étaient tout étonnés de se trouver dans des appartements somptueux, décorés de glaces et enrichis par la peinture et la sculpture.

Quelques sans-culottes de bonne-foi convenaient entre eux qu’ils ne pouvaient pas toujours être si bien logés. Inquiets sur leur existence future, en voyant que la mort avait moissonné ceux qui les nourrissaient par leur travail, ils gémissaient en secret sur leur aisance actuelle et passagère ; d’autres arrêtaient de soumettre aux Proconsuls l’inquiétude qui les agitait ; ils en recevaient quelques paroles consolantes.

Soyez tranquilles, leur disait-on, le gouvernement fera travailler à son compte ; il établira une caisse ; vous aurez des fonds d’avance pour vous fournir de soie : vous fabriquerez et vous livrerez vos étoffes à un prix modéré. Continuez toujours d’habiter les appartements que vous occupez.

Quelques-uns de ces patriotes désignés sous le nom de sans-culottes, et dont les sentiments probes différaient entièrement de la conduite des révolutionnaires, osèrent témoigner aux Représentants leur douleur à la vue des excès qu’on se permettait sous leurs auspices et en leur nom, et toute l’indignation qu’ils vouaient à la Commission temporaire, ainsi qu’aux comités révolutionnaires : ils furent traités de modérés et incarcérés.

 Lyon crie pitié

Lyon, presqu’entièrement anéanti par les ravages de la bombe, et comme englouti sous ses propres décombres ; Lyon, veuf de la plus forte partie de son ancienne population, et réduit, par l’anéantissement de ses ateliers et de son industrie, à la misère et à tous les besoins, Lyon semblait pouvoir prétendre enfin à l’indulgence de ses bourreaux ; et quelques-uns de ses plus infortunés habitants vinrent, au nom de dix mille concitoyens, implorer de la Convention un regard de commisération.

Qui le croirait ?
-  trente mille Français moissonnés par le siège.
- Plus de 400 femmes en couches périrent de frayeur, ou par l’effet de la bombe : l’une de ces femmes étouffa son enfant avant que de se suicider ; une autre jeta trois de ses enfants dans le Rhône,et s’y jeta après ; un vieillard, à la nouvelle de la mitraillade de son fils, se pendit à une poutre ; une jeune fille de 16 ans se jeta par la fenêtre, d’un sixième étage.
- Soixante-deux individus périrent en travaillant aux démolitions, et
- 35oo emportés par la guillotine, la mitraille et la fusillade, n’étaient pas assez encore pour ces avides dévorateurs de l’espèce humaine.

Reverchon, Collot et leurs Coopérateurs de destruction accoururent à Paris combattre ce système de clémence que commandaient enfin tant de forfaits ; ils exposèrent toute leur conduite avec l’audace d’un tigre qui compte ses exploits par le nombre des cadavres qu’il a déchirés, et cette horrible conduite obtint de la Convention la sanction d’un Décret approbateur.

Les Députés de cette cité plaintive furent proscrits, et n’échappèrent que par la fuite à un décret d’arrestation, et par suite à l’échafaud.

 Le régime s’écroule

Consternation des révolutionnaires

Le 9 thermidor an 2 ( 27 juillet 1794 ), le supplice de Robespierre produisit l’effet de la foudre sur la totalité des citoyens.
- Dans le sein de la Convention fut proscrit le mot de terreur, mot si cher pour elle pendant dix-huit mois.
- Tous les partisans du régime révolutionnaire, tous ceux qui lui devaient leur existence, furent consternés, et tous les comités révolutionnaires les Tribunaux et Commissions militaires, employèrent leurs derniers moments à lutter comme un assassin de grand chemin, lorsqu’il voit la force armée sur le point de l’atteindre.

Les anciens tortionnaires se défaussent

Lyon, plus que toute autre ville, avait des plaies à fermer ; la presque totalité était comprimée depuis longtemps car les instruments révolutionnaires avaient frappé sans pitié la classe du peuple comme celle des riches.

Le Député Dupuis, fils, envoyé peu avant thermidor à Lyon, y fut à cette époque remplacé par Reverchon, qui n’était plus le Reverchon de la terreur. Après avoir été naguère l’ardent prosélyte de cet affreux régime, on le vit alors faire désarmer les terroristes ; cinq furent arrêtés comme complices de Robespierre, et partirent pour Paris en poste dans deux berlines à six chevaux. Ce voyage a coûté près de dix mille livres écus à la République.

Laporte avait également changé, et pour faire oublier les atrocités commises sous les auspices de la Convention et de ses comités, il rejeta tout sur les terroristes.

Boisset, qui lui succéda, doit se reprocher les égorgements commis dans les prisons de Lyon ; il était présent au massacre des prisonniers de Roanne. Les Assassins [les auteurs de représailles sans jugement (note de VLR)] disaient :

Nous vengeons nos pères, nos femmes, nos enfants
 ; il répondait,
cette vengeance est légitime, mais quelle se borne là.

Le régime de la terreur qui a couvert toute la France de cadavres, semble avoir eu une nuance de férocité de plus dans tout le Midi, et surtout à Lyon ; c’est dans ville que les scènes sanglantes commencèrent.

 La vengeance des jeunes gens

Chasse aux agents de la Terreur

Tous les jeunes gens qui avaient survécu à leurs pères, leurs frères, leurs épouses, leurs amis, attendaient le moment de se venger de tous ceux qui au nom des lois assassines, les avaient privés de ce qu’ils avaient de plus cher ; et ils enveloppèrent dans le vaste filet d’une proscription aveugle, tous ceux qui avaient occupés des places dans les comités révolutionnaires, les Commissions populaires, et les Municipalités sanguinaires, etc.

Publication des listes des dénonciateurs

L’on fit imprimer une liste de tous ceux qui avaient faits quelques dénonciations pendant les horreurs de Lyon ; et en face du nom des dénonciateurs, on lisait, sur une colonne parallèle, le noms des personnes dénoncées, et presque toutes par suite guillotinées ou fusillées.

La publicité de cette liste eut un effet incalculable ; elle rappela beaucoup de noms que l’on commençait à oublier ; et à l’aide de ce funeste mémorial, plusieurs jeunes gens allèrent chez ceux qu’ils croyaient devoir accuser de leurs malheurs, les faisaient sortir devant eux, comme pour aller à la Maison commune, et les égorgeaient ou les assommaient par derrière ; le cadavre attaché aussitôt à la première voiture qui passait était ainsi traîné aux bords du Rhône, où ils le précipitaient.

Ceux qui se portèrent d’abord à ces excès, se rappelèrent de la lettre de Ronsin aux Cordeliers de Paris qui leur annonçait que le Rhône irait porter dans la Méditerranée l’épouvante aux fédéralistes, avec les débris des conspirateurs de Lyon.

Les Citoyens de cette ville regardaient froidement traîner les cadavres ; ils ne voyaient que la disparition d’un de leurs assassins ; plusieurs d’entre eux encourageaient cette jeunesse impétueuse.

L’horreur appelle l’horreur

Mais, hélas ! faut-il le dire ? l’homme se dégrade aux yeux de l’Auteur de la nature, en voulant imiter les scélérats qui trempent leurs mains dans le sang.

Ajoutons que plusieurs voleurs se mêlèrent parmi ces prétendus vengeurs, et beaucoup de malheureux ne furent massacrés que pour être plus aisément dépouillés.

- Les tueurs se portèrent chez le nommé Richard, marchand de tableaux rue St.Dominique ; ne le trouvant pas, ils s’emparèrent, de sa fille âgée de dix-sept ans, la conduisirent en prison où elle fut massacrée.
- La femme Tabau, en l’absence de son mari, fut égorgée.
- La femme Jouve, Jacobine, l’une des furies de la terreur et la femme Jacob, éprouvèrent le même sort.
- Ils se transportèrent chez la citoyenne Roua, marchande de modes, la firent sortir dans la rue, et lui brûlèrent la cervelle à la porte même de sa boutique.
- Roux, officier municipal, Lafage, Fomex, Borgeret et Robas, furent aussi massacrés dans différentes circonstances.

On réussit à raisonner les jeunes gens

Beaucoup de bons citoyens représentèrent à plusieurs de ces jeunes gens l’horreur d’une pareille conduite,

— Vous ne vous rappelez donc pas, reprenaient-ils, la manière atroce avec laquelle ils ont assassiné et mitraillé nos frères, ils les conduisaient même à la mort au son de la musique.

— Vous dites vrai, leur répondait-on ; mais ceux sur lesquels vous vous vengez, ne sont pas les plus coupables. C’est la Convention nationale, qui la première a ordonné l’horrible boucherie de nos concitoyens.

— Mes avis ne doivent pas être suspects, ajoutait un citoyen avec l’accent de la plus vive sensibilité puisque j’ai perdu mon père et deux frères,puisque moi-même, je ne dois mon salut qu’à la fuite. Je ne voudrais cependant pas souiller mes mains du sang de mes assassins : je me repose sur la justice divine, qui tôt ou tard fait tomber sa verge de fer sur les coupables.

À ces mots, un jeune homme, comme agité par ses remords, s’écrie :

Ah ! Si j’avais eu le bonheur de vous entendre plutôt, je n’aurais pas à rougir aujourd’hui de bien des crimes ; oui : rougir. À chaque expédition où je me suis trouvé, j’ai éprouvé un frissonnement que je ne puis exprimer, je n’étais point né pour être un assassin, pour m’allier à certains hommes qui sans doute, n’agissent pas comme moi par désespoir, qui de sang-froid passent d’un massacre à une orgie ; et qui, dit-on, reçoivent cinq livres par jours.

Les autres gardèrent un profond silence.

 La question des responsabilités

Sur la responsabilité des tortionnaires

Désignons les vrais coupables. Si Boisset et Reverchon avaient parlé en particulier à ces jeunes gens, dont plusieurs, il faut l’avouer, croyaient exercer une vengeance légitime, nécessaire ; s’ils avaient tenté de fermer leurs cicatrices avec le calmant de la morale ; si, surtout, avec une généreuse franchise, ils leur avaient crié :

Arrêtez, Malheureux, les hommes que vous frappez ne sont pas les plus criminels ; ce sont nos lois qui armèrent leurs mains ; ce sont nos fureurs qui leur désignaient les victimes ; c’est la Convention qui a organisé l’affreux système d’extermination ; ces hommes n’ont-été que ses instruments aussi vils qu’elle était elle-même exécrable.

À ce noble aveu, garant d’un repentir sincère, et d’une prompte réparation de tous les forfaits révolutionnaires, quel Homme, assez aveugle dans ses ressentiments, n’eût senti le besoin du pardon, n’eût embrassé avec délices la douce espérance ?

Les anciens tortionnaires incriminent leurs agents

Mais tant de générosité ne convenait guère à ces Tyrans, si involontairement détrônés par le 9 thermidor ; entraînés malgré eux par l’opinion, désormais leur reine et leur juge, ils voulurent tromper sa justice, en lui livrant eux-mêmes leurs propres agents, et par ce sacrifice insuffisant, ils crurent échapper à son impassible vengeance qui déjà commence pour eux, et leur garantit l’éternelle exécration de la postérité.

Ce fut un spectacle bien étrange pour l’observateur, que l’effronterie avec laquelle les principaux Auteurs du terrorisme firent, après le 9 thermidor, un appel homicide contre leurs propres agents.
- Fréron arma lui-même contre eux la jeunesse parisienne ;
- Tallien se distingua aussi dans cette réaction, si inconséquente avec leurs anciens torts ;
- et leurs 73 collègues, qui avaient de longs ressentiments à satisfaire, ne secondèrent que trop activement ce nouveau système de terreur ; on attendait d’eux, du moins, un peu plus de générosité, mais ils n’aspirèrent à la puissance que pour se venger.
- Mercier, l’un d’eux, disait : Je ne mourrai pas content que je n’aie plongé un poignard dans le cœur d’un Montagnard.
- Cadroy, dans une proclamation qu’il fit le 28 floréal an 3 ( 15 mai 1795 ), eut soin de désigner comme seuls coupables de la tyrannie, les terroristes et Robespierre, mais n’eut garde de jeter le moindre soupçon sur la Convention.

Lâcheté des Tyrans qui laissent massacrer leurs anciens agents pour se dédouaner

L’un de ceux qui faisait le métier de tueur, montait seul dans la maison de celui à qui il voulait ôter la vie. Il le sommait de le suivre, et aussitôt qu’il était dans la rue, il l’assommait.

Pour l’ordinaire, ils se jetaient sept à huit sur les victimes, et le peuple traînait de sang-froid ces cadavres dans le Rhône ; ils en étaient quittes pour dire c’est un Mathevon : c’était le nom d’un ouvrier en soie, dont la famille a longtemps existé au milieu de je ne sais quel ridicule dont on la couvrait, au point que ce nom à jamais fameux, avait fourni autrefois le sujet d’une comédie. Pourquoi faut-il qu’il soit devenu le signal tragique des massacres les plus iniques, et toujours les plus odieux, puisqu’ils étaient sans l’aveu des lois ?

Le 16 floréal, an 3 (5 mai 1795) quelqu’un fit la motion au spectacle d’aller tuer aux prisons les terroristes. Une vingtaine d’individus, accompagnés d’un détachement armé se portèrent aux maisons des Recluses de St. Joseph et de Roanne.
- Quatre-vingt-quatorze détenus, parmi lesquels étaient trois femmes, furent massacrés.
- Dans une de ces prisons il y eut une défense opiniâtre, le combat fut sanglant, les prisonniers tuèrent douze des assiégeants, qui ne pouvant plus soutenir le combat, mirent le feu à la prison. Et l’on vit alors une malheureuse femme tenant son enfant dans ses bras se précipiter du haut d’une tour dans les flammes.
- Le Cousin du général Bonaparte fut égorgé 15 mois après, pour avoir tenu, un propos relativement aux assassinats qui se commentaient à Lyon.

Le Bureau central de cette ville fit arrêter douze à quinze individus prévenus d’assassinats : traduits au tribunal de Roanne, ils furent acquittés ; ils revinrent à Lyon, et des femmes sortirent au-devant deux avec des fleurs, ils allèrent au spectacle où ils furent couronnés.

Oh !…. humanité, pourquoi n’exerce-tu pas ta puissance consolatrice sur les âmes faibles ou méchantes !
- Pourquoi faut-il que les hommes se dévorent avec plus de de barbarie que les animaux, quand donc seront-ils bien convaincus de cette vérité écrite dans la nature, que la destruction de son semblable est un crime qui ne peut s’expier ?
- mais le plus grand de tous les crimes, celui que rien ne peut ni expier ni excuser, c’est la lâcheté d’un gouvernement qui protège ou tolère les assassinats.

Hélas ! voilà encore cent vingt-cinq victimes de cette Convention dévoratrice, de ces Sénateurs presqu’aussi funestes par leur faiblesse, qu’ils l’ont été dans leurs longues fureurs !

Louis-Marie PRUDHOMME (1797)

(Louis-Marie PRUDHOMME ; Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la Révolution française à dater du 24 aout 1787 ; Tome VI, Paris, 1797, Convention nationale ; Tome II, pp. 1-76.)

Titre original du chapitre : Crimes commis à Lyon, sous le proconsulat de Legendre, Basire, Rovère, Robert-Lindet, Nioche, Gaultier, Vitet, Couthon, Laporte, Maignet, Collot-d’Herbois, Regnaud, Châteauneuf-Randon, Reverchon, Dubois-Crancé, Albitte, le prêtre Fouché (de Nantes), le prêtre Bassal, Alquier, Javogues, Boissy-d’Anglas, Méaulle, Dupuis fils, Cadroy, Despinassy, Poulain-Grandpré, Pocholle, Expert, Charlier, Boisset.

Notes

[1] Pendant qu’il dirigeait ce siège, un nommé Servan, aide-de-camp de Précy, pris dans une sortie, les armes à la main, fut jugé par une cour martiale, et condamné à être fusillé.

Source: Vive Le Roy

samedi, 26 novembre 2011

Philippe Égalité

 

 

Louis-Philippe-Joseph d’Orléans (1747-1793)

 

Pourquoi existe-t-il des orléanistes ? Pourquoi ne croient-ils pas Philippe Égalité qui avoue être le fils d’un cocher ? « Vous savez bien, Mirabeau, que ces titres de prince et d’altesse ne me conviennent pas, que je les ai reniés depuis longtemps, et que, depuis longtemps ; je ne rougis plus de Montfort le cocher. » Pourquoi, eux qui ignorent le principe d’indisponibilité de la Couronne, ne reconnaissent-ils pas ses renonciations publiques ? « je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m’en tenir à ceux de citoyen français. » Ne serait-ce pas qu’à l’instar d’Égalité qui vote la mort de Louis XVI, ils sacrifient eux-aussi la monarchie traditionnelle de droit divin sur l’autel de l’idéologie ? « convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote la mort. » 

 

 Introduction de VLR

Philippe Égalité par Alfred Nettement, in La Mode, 5 novembre 1842.

AVERTISSEMENT : Tous les titres ont été ajoutés par VLR pour faciliter la lecture en ligne.

 Étapes de la vie de Louis-Philippe-Joseph d’Orléans

Nous allons faire de l’histoire. Nous mettrons nos deux mains sur notre cœur pour contenir la colère et l’indignation, si elles veulent s’en échapper. Nous laisserons de côté les malédictions et les flétrissures que la justice et le mépris public ont entassées sur la tête de celui qui échangea le nom de ses aïeux contre le sobriquet de Philippe-Égalité, et nous montrerons le personnage au lieu de le maudire ; nous raconterons sa vie, vous la jugerez.

Accordez-nous, mon Dieu ! tout ce qu’il faut de force, de courage, de patience, pour écrire sans mourir de dégoût et de honte, la vie de monseigneur Louis-Philippe-Joseph d’Orléans, né au Palais-Royal, le 13 avril 1747, mort sur l’échafaud, le 6 novembre 1793, sous le nom de Philippe-Égalité.

Dans ce récit nous ne parlerons pas seuls ; d’abord afin d’amener devant le ; lecteur des témoins qui déposent de l’exactitude de nos récits, ensuite pour nous soulager un peu du poids de l’horrible tâche que nous avons acceptée. Tacite, oui Tacite lui-même, ce terrible historien qui égalait la flétrissure aux attentats des criminels, et qui exécutait par effigie, dans ses pages vengeresses ; les monstres qu’il peignait, Tacite aurait reculé devant la pensée d’écrire une pareille vie. N’importe, nous allons le tenter.

On peut distinguer trois périodes dans la vie du duc d’Orléans :
- le temps qui précéda la révolution de 1789 ;
- le temps pendant lequel il essaya de conduire cette révolution et de la faire aboutir au but sinistre qu’il lui avait marqué ;
- le temps enfin où il ne fit que suivre le torrent révolutionnaire, en cherchant à se faire amnistier de sa naissance et de ses richesses par ses crimes. Ce sont les trois époques qu’il s’agit de dérouler devant vos yeux.

 Éléments de la personnalité du duc d’Orléans

Portrait du duc d’Orléans

Avant d’entrer dans ce récit, il ne sera pas sans intérêt de donner une idée du physique du prince. Les hommes aiment à savoir quels étaient les traits de celui dont on leur raconte l’histoire, et il leur semble qu’ils le suivent mieux travers les événements quand son visage ne leur est pas inconnu.

Sous ce rapport, comme sous tout autre rapport, la Providence avait été pleine de libéralités pour le duc d’Orléans. Outre qu’elle l’avait fait naître prince et maître d’une fortune immense, elle lui avait donné une haute stature et un visage beau et régulier.

Mais Philippe semblait destiné à abuser de tous les dons de la Providence.
- Son nom, vous savez ce qu’il en fit ;
- sa fortune, il la dilapida, et bientôt la débauche et l’ivrognerie eurent flétri sur son front le rayon de beauté que Dieu y avait mis.

Lorsque nous l’avons vu, dit un de ses biographes, l’agitation de son sang, échauffé et appauvri par sa manière de vivre, avait couvert son front de rougeurs et de boutons. Sa tête était presqu’entièrement dégarnie de cheveux, et l’on disait que ses courtisans se faisaient épiler pour lui ressembler. [1]
Ce front couvert de pustules, cette face rouge et marquée des stigmates du vice, firent dire à un contemporain : « que l’âme du duc d’Orléans transpirait à travers tous ses pores. »

L’amour du plaisir

Ses premières années furent données tout entières à la dissipation,
- à des plaisirs sans pudeur et sans retenue,
- à la licence des amours faciles et
- à de grossières orgies.

Toute femme qui permettait à M. le duc d’Orléans de la regarder en face, était déshonorée.

Le Palais-Royal, Mousseau, le Raincy, étaient déjà montrés au doigt par l’indignation publique, comme autant de Caprées.

On racontait des choses étranges, des banquets infâmes et des débauches honteuses dont ces lieux étaient le théâtre. Les orgies de la régence, qui étaient demeurées dans la mémoire des peuples, comme marquées d’un cynisme extraordinaire, se trouvaient égalées, surpassées. Le temps des roués semblait revenu.

Le duc d’Orléans, dit un historien de la révolution, avait manifesté, de bonne heure, des goûts pervers et des inclinations honteuses ; il était devenu le compagnon et l’ami de tous les seigneurs dégradés de ce temps.
Cela allait si loin, que lorsque Laclos, qui était un des familiers du prince, écrivit son cynique roman des Liaisons dangereuses, chacun crut que ce n’était pas son imagination qu’il avait consultée, mais ses souvenirs.

Les trois passions qui marquèrent ces premiers temps de la vie du duc d’Orléans, semblent avoir été
- l’amour du plaisir,
- la soif des richesses et
- un certain besoin de célébrité qui lui faisait rechercher les regards de la foule et lui prépara plusieurs fois d’humiliants échecs, car le duc d’Orléans n’avait point cette force de caractère qui permet de tenter les grandes entreprises ; il était même incapable d’arriver jusqu’à la célébrité, cette petite monnaie de la gloire.

Souvent ces trois vices, qui étaient les traits généraux de son caractère, se combinaient ensemble pour produire des fruits honteux.

La soif des richesses

Ainsi, il était de notoriété à la cour, qu’il s’était servi de ses orgies et de ses débauches pour abréger la vie de M. le prince de Lamballe dont la mort était pour lui une excellente affaire, attendu que, comme gendre du vertueux duc de Penthièvre, il devenait son unique héritier dès que le fils de ce prince avait cessé d’exister.

Le besoin de célébrité

Ses efforts pour acquérir de la célébrité, ne se signalèrent d’abord que par l’habileté qu’il mettait à conduire un attelage à travers les rues de Paris.

Cette habileté, plus digne d’un cocher que d’un prince, dit un historien, lui valut plus de railleries que d’applaudissements.
Cependant il tenta, dans une circonstance remarquable, d’attirer sur lui les regards de la foule, mais l’issue qu’eut cette tentative le couvrit de ridicule. Il avait demandé à monter dans un aérostat, lors des premiers essais qu’on fit de cette ingénieuse machine.
Au moment de s’élever, il eut peur, et sauta de la nacelle, lit-on dans les mémoires de cette époque, en bravant sans pudeur, les risées et les sarcasmes de la foule.
Ainsi, le duc d’Orléans sortait d’une témérité par une poltronnerie. C’est l’image de sa vie toute entière. Il devait commencer tous ses crimes par l’orgueil et les finir par la peur. Ce vice si peu princier, si peu français, était le fond de la nature du duc d’Orléans : sans force contre le péril, il n’avait de courage que contre le mépris.

Ce caractère qui n’appartient qu’à lui, dans notre histoire, devait bientôt se manifester dans une autre circonstance.

Pervertir

Quoique possesseur d’une immense fortune, dit un des biographes, qui le traite avec le plus de faveur, il fit des dettes en voulant la rendre plus considérable encore.

Le jardin de son palais était une promenade publique, seulement il fallait être vêtu décemment pour la fréquenter.

Il fit entourer ce jardin de constructions brillantes, afin de les louer à tous ceux qui se présenteraient, et il l’ouvrit à tout le monde, sans exception, de manière que l’on vit cette promenade bientôt couverte de la population la plus grossière et la plus perverse.

Au lieu de l’air pur et du bel ombrage que, pendant les jours d’été, les Parisiens venaient chercher dans les allées du Palais-Royal, ils ne trouvèrent plus, sous les nouveaux portiques, que l’exemple des mauvaises mœurs et les tableaux de la plus honteuse dissolution.

D’un autre côté, cette spéculation, qui avait ôté aux maisons voisines une partie de leur valeur et de leur agrément, mécontenta beaucoup de propriétaires, et elle donna lieu à quelques satires contre le duc. On le représenta dans le costume d’un chiffonnier ramassant des loques à terre (des locataires). Le duc d’Orléans ne fit que rire du mépris public. [2]

Il faut avouer que ces satires et ce mépris étaient loin d’être immérités.
Dans le jardin du Palais-Royal, dit un autre historien, le duc d’Orléans avait donné un scandale qu’aucun prince ne donna jamais ; la cupidité vint s’unir à la débauche, et d’Orléans osa lever un tribut sur la prostitution. Ce fut dans son palais que des maisons furent construites, et que le vice vint solder cette tourbe d’agents que l’infamie de leurs mœurs attachait à ce prince. [3]
Si l’on ajoute à cela que tous les amis du duc d’Orléans appartenaient à la faction des sceptiques et des athées, on reconnaîtra que la licence des mœurs, unie à celle des esprits et donnant la main à l’amour du lucre, faisait, en ce moment, de ce palais l’image de l’état social qu’on préparait à la France. Il ne s’agissait que de reculer les murailles de ces lieux honteux, jusqu’à leur faire contenir toute la société.

La pauvre princesse d’Orléans

Le prince qui agissait ainsi, et qui donnait asile à la débauche et à la prostitution, avait épousé, comme on l’a vu, la vertueuse fille du vertueux duc de Penthièvre. La duchesse d’Orléans souffrait des fautes et des torts de son mari, en attendant qu’elle eût à rougir de ses crimes. Elle était malheureuse, mais un noble sentiment de dignité lui interdit la plainte jusqu’au moment où le duc d’Orléans, introduisit le scandale de ses mœurs presque dans sa propre maison.

Nous voulons parler du jour où, aussi coupable comme père que comme époux, il n’hésita pas à donner pour gouverneur à son fils et à sa fille, madame de Genlis, qui passait dans tout Paris, pour sa maîtresse attitrée. Voilà quel était le respect qu’il avait pour la vertu de sa femme, pour l’innocence de ses fils et la pudeur de sa fille !

 L’ambition d’une vie publique

L’affaire du combat d’Ouessant

Jusqu’ici on n’a vu paraître le duc d’Orléans que dans sa vie privée qui devint publique à force de scandales ; sa vie d’ambition commença au combat d’Ouessant.

Il convoitait la survivance de la charge de grand amiral, qui appartenait au duc de Penthièvre, son beau-père ; pour se donner des titres à cette charge, il désira faire une campagne navale.

La guerre de l’indépendance de l’Amérique, qui avait amené une rupture entre la France et l’Angleterre, lui offrait une occasion naturelle de satisfaire ce désir ; il s’embarqua à bord du vaisseau le Saint-Esprit, qui faisait partie de la flotte du comte d’Orvilliers. Il devait arriver au duc d’Orléans dans cette circonstance, précisément ce qui lui était arrivé quand il avait voulu monter dans la nacelle d’un aérostat.

On raconta qu’au combat d’Ouessant, le 27 juillet 1778, où la marine française soutint sa renommée, le duc d’Orléans s’était caché à fond de cale pendant l’action.

Ce qu’il y a de certain, c’est que le vaisseau le Saint-Esprit n’obéit pas aux signaux que lui fit le vaisseau du comte d’Orvilliers, de tenir le vent pour empêcher les Anglais de passer, ce qui, selon l’opinion d’un grand nombre de contemporains, sauva la flotte anglaise d’une, entière destruction.

Ce fut à ce propos que la marquise de Fleury, dont le duc d’Orléans avait dit qu’elle était la femme la plus laide de la cour, répliqua, par ce mot qui fit fortune :

Monseigneur le duc d’Orléans ne se connaît pas plus en signalements qu’en signaux.
On comprend que la conduite du duc d’Orléans au combat d’Ouessant, n’était pas de nature à favoriser sa candidature pour la dignité de grand amiral.

Elle échoua. Mais le roi, voulant adoucir l’amertume d’un refus, le nomma colonel général des hussards.

Le duc d’Orléans vit dans cette faveur une sanglante ironie qu’il attribua à la reine, et ce fut, à partir de ce moment, qu’il lui voua cette haine implacable qui devait élever tant d’échafauds.

Du Franc-Maçon au chef de parti

Dès lors, il s’éloigna de Versailles, se plongea plus avant dans la débauche ; mais, en même temps, réunit avec une plus vive sollicitude, autour de lui, des hommes perdus de mœurs et d’honneur, mais d’un esprit hardi, conspirateurs de position, qui ne peuvent vivre que lorsque les sociétés meurent et qui, ayant besoin de tout confondre et de tout bouleverser, afin de trouver dans la perversité publique l’impunité pour leur vie privée, se montrent à la veille des révolutions comme les oiseaux de proie à la veille des batailles.

Le prince semblait se mettre en mesure pour jouer un rôle dans une situation que tout le monde commençait à prévoir. Il fit un voyage à Londres, et, en revenant de cette ville, affecta dans sa mise, dans ses goûts, dans ses manières une anglomanie qui était alors populaire. Il réussit aussi à se faire nommer grand-maître des francs-maçons de France, et cette vaste association secrète devint entre ses mains un puissant moyen d’influence.

En un mot, toutes ses actions, toutes ses paroles dénonçaient, chez lui, l’intention de se poser comme le chef des mécontents du royaume.

L’occasion s’offrit bientôt au duc d’Orléans de faire l’essai de ses qualités comme chef de parti. Après la convocation des notables, le roi s’était rendu au parlement pour faire enregistrer des édits financiers devenus nécessaires par la situation du trésor.

Dès le commencement de la séance, dit un historien de la révolution,le duc d’Orléans semblait en proie à une vive agitation ; ses traits étaient altérés.

Il prit la parole et demanda au roi si la séance présente était un lit de justice.

Le roi répondit que c’était une séance royale.

Alors le duc reprit : « Sire, je supplie votre majesté de permettre que je dépose dans le sein de la Cour la déclaration que je regarde cet enregistrement comme illégal. »

À la suite de cette protestation et de l’arrêt de la Cour qui le suivit, le duc d’Orléans fut exilé dans sa terre de Villers-Cotterets. Cette âme sans ressorts plia sous le poids de cette disgrâce peu sévère. Dans un séjour délicieux, habité par tous les plaisirs, il montra autant d’accablement que s’il eut été déporté dans une île déserte.
Le duc d’Orléans, dit M. Thiers, consigné à Villers-Cotterets, ne pouvait se résigner à son exil. Dépourvu à la fois de la dignité d’un prince et de la fermeté d’un tribun, il ne sut pas supporter une peine aussi légère, et, pour obtenir son rappel, il descendit à de misérables supplications envers la reine, son ennemie personnelle. [4]
Ainsi, cette tentative se terminait encore comme toutes celles que le duc d’Orléans avait faites. Il sortait de toutes situations difficiles comme il était sorti de la nacelle de l’aérostat : chez lui, c’était toujours la lâcheté qui avait le dernier mot.

Député de la Constituante

La convocation des États-généraux ouvrit une plus vaste carrière aux instincts pervers de M. le duc d’Orléans.

Ce ne fut pas sans peine qu’il se fit élire membre de cette Assemblée, et il fallut, pour ainsi dire, qu’il dérobât le siège qu’il obtint dans la Constituante, comme s’il devait, y avoir toujours quelque chose d’équivoque dans sa situation.

Quels que fussent tous ses moyens de popularité, lit-on dans la Biographie universelle [5], il n’était pas assuré de se faire nommer aux États-généraux ; mais le marquis de Livron, sa créature, s’étant rendu à Crespi, au moment des élections, comme pour visiter les bâtiments du prince, s’y prit avec tant d’adresse auprès des électeurs de la noblesse, que, malgré leur répugnance à se montrer en opposition avec la cour, il leur fit élire par acclamation le duc d’Orléans, qui, leur avait-il dit, n’accepterait certainement pas. Mais, peu de temps après, on vit, avec beaucoup d’étonnement, le prince venir lui-même à Crespi remercier et prêter serment.
Tel fut l’espèce d’escamotage politique à l’aide duquel le duc d’Orléans entra dans la Constituante.

 Révolutionnaire actif et conspirateur

Scènes pré-révolutionnaires

Deux jours avant la réunion de cette Assemblée, avaient éclaté les affreux désordres auxquels le pillage des magasins de Réveillon avaient donné le signal.

Parmi les figures patibulaires mêlées au peuple, dit le républicain Prudhomme, la police signala plusieurs paysans de la paroisse de Villers-Cotterets où le duc d’Orléans avait une belle propriété, et ceux-ci n’étaient pas les moins actifs.

Mais voici, une circonstance qui est encore plus remarquable.

La famille d’Orléans, allant au château de Villers-Cotterets, traversa l’émeute et fut extrêmement fêtée. On fit arrêter la voiture où se trouvait la duchesse pour l’applaudir. Cette princesse fut étonnée d’un accueil qu’elle n’avait assurément pas provoquée, car elle n’était rien moins qu’initiée aux projets ambitieux et sinistres de son mari. [6]

Ainsi, dans les scènes de désordre qui servirent de préambule à la révolution française, le nom et l’influence du duc d’Orléans paraissaient déjà. On lisait sa signature mal effacée au bas de ces premiers crimes, prélude de crimes plus affreux. La progression des crimes devait, en effet, rapidement marcher, et l’on allait trouver le nom du duc d’Orléans accolé à toutes les sinistres journées qui heurtaient déjà à l’huis de l’histoire comme pressées de commencer.

Le militant révolutionnaire

À peine entré dans l’Assemblée, il s’assoit au milieu des membres les plus révolutionnaires ; le coin duquel partent les motions les plus subversives et les plus incendiaires est publiquement appelé le Palais-Royal.

En même temps, par une coïncidence remarquable, toutes les insurrections, tous les assassinats se trament dans le jardin du Palais-Royal.

Ce furent dans les jardins du Palais-Royal que furent provoqués les premiers mouvements révolutionnaires, dit la Biographie universelle, toutes les émeutes s’y formaient ; c’est de là que partaient les rassemblements ; le plus important se forma devant le café de Foy dans la soirée du 12 juillet.

On porta le buste du duc dans les rues avec celui de Necker. Suivant divers rapports publiés sur cet événement, on le vit à Paris, dans son palais, applaudissant de ses fenêtres aux mouvements populaires, et bientôt après parcourant les rues en wisky, puis assistant aux Séances de l’Assemblée de Versailles.

Un historien de la révolution complète ainsi les détails :
Les discours les plus révolutionnaires étaient proférés dans les cafés et les jardins. Là, se rassemblaient tous les hommes perdus qui affluent dans la capitale pour cacher leurs crimes, et cette tourbe d’étrangers, misérable instrument d’une haine aveugle pour la France. Tel était le peuple du duc d’Orléans. On répandait, en son nom, l’or à pleines mains, pour solder toutes les infamies et tous les crimes.
Ce fut là que se réfugièrent les soldats révoltés qui avaient abandonné leurs drapeaux, et des témoins irrécusables ont affirmé avoir vu le duc d’Orléans jeter à ces déserteurs, qui s’enivraient avec des prostituées, des billets de caisse et de l’argent.

Le 14 juillet 1789

Toutes ces scènes de désordres précédèrent et amenèrent la journée du 14 juillet 1789, qui devait être fameuse par la prise de la Bastille.

Le duc d’Orléans, dit la Biographie universelle, était à l’Assemblée dans la journée du 14 juillet.

La veille de cette journée, des séditieux le désignèrent pour lieutenant-général du royaume, et au même instant, les couleurs vertes, arborées la veille furent foulées aux pieds et remplacées par le bleu, le rouge et le blanc, qui étaient les couleurs de la maison d’Orléans.

Voici comment Bertrand de Molleville raconte la suite de ces événements dans ses Mémoires :
En vertu des délibérations d’un comité dévoué au duc d’Orléans, et qui tenait ses séances au village de Montrouge, ce prince devait avertir le roi du danger de sa situation et lui demander la lieutenance-générale du royaume, ou en d’autres termes, la couronne.

Le duc se présenta dans la matinée à la porte de la chambre du roi et s’informa du baron de Breteuil, qui en sortait, s’il pouvait parler sa majesté.

Le ministre répondit que le roi ne voulait voir personne, mais que S. A. pouvait lui écrire si elle jugeait convenable, ou si elle le préférait, adresser sa lettre à lui, baron de Breteuil, qui la mettrait sous les yeux du monarque. Le duc préféra ce dernier parti.

Mais au lieu de réclamer la lieutenance-générale du royaume, il se contenta de prier le baron de Breteuil de solliciter pour lui la permission de passer en Angleterre, où il avait l’intention de se rendre, si les affaires prenaient une tournure fâcheuse. [7]

C’est que le génie de la peur était encore une fois apparu à Philippe-Joseph d’Orléans,
- comme le jour où il avait sauté de l’aérostat,
- comme le jour du combat d’Ouessant,
- comme le jour où il fut exilé à Villers-Cotterets,
- comme le jour où il se réunit au Tiers-État à la tête de la minorité de la noblesse et où, s’étant évanoui, il fut déshabillé, de sorte qu’on s’aperçut qu’il s’était plastronné ; précaution présomptueuse qui indiquait que le duc d’Orléans, se rendant peu de justice à lui-même, s’imaginait avoir un cœur à défendre.

Philippe semblait placé entre deux furies,
- l’ambition qui le précipitait dans tous les crimes,
- la peur qui le jetait dans toutes ses lâchetés. Il avait le désir de tous les attentats, mais c’était un désir stérile et impuissant ; il n’avait pas même le dernier des courages, celui du crime.

Les complices du duc d’Orléans, dit un historien déjà cité, l’entraînèrent au château dans la matinée du 15. Il s’agissait de saisir l’occasion des troubles de Paris pour le faire investir du titre de lieutenant-général du royaume. Mais le cœur lui faillit, il n’osa se présenter devant le roi.

Incapable d’être un chef de parti, ce lâche ambitieux, que poursuivait déjà le mépris de ses complices, n’était que le mannequin de la faction à laquelle il prêtait son nom et son or.

Le comble du déshonneur

Il est difficile, en effet, de se faire une idée du mépris où était tombé, dès cette époque, le duc d’Orléans. Les récits seraient trop pâles pour l’exprimer.

Voici comment un des écrivains les plus remarquables du Journal des Débats [8], l’a mis en action dans un ouvrage où il a essayé de rendre la physionomie de la première période de la révolution, avec ses mœurs, ses hommes et ses idées :

Au plus fort de ce silence, nous entendîmes le bruit d’une porte qui s’ouvrait à deux battants. Un homme entra en s’annonçant, dès l’antichambre, par des imprécations contre les valets.

Voilà ; dit Mirabeau, une voix qui parle ici plus haut qu’à la tribune ; on voit bien qu’il n’y a rien à dire ici.

À cette voix qui leur était connue, quelques femmes devinrent pâles et tremblantes.

Ne craignez rien, dit Mirabeau, ce n’est pas ici comme dans le souterrain du Raincy. Que vient donc chercher ici le premier prince du sang à cette heure ? je l’aurais cru en Angleterre ou couché dans un des mauvais lieux de son palais.

En relevant les yeux, le regard de Mirabeau tomba sur le nouveau venu ; c’était un homme de la taille la plus élégante, à la figure incertaine, au regard douteux et méchant. Il entendit Mirabeau et il ne rougit pas. Seulement, ses deux sourcils se contractèrent ; il chercha, de côté et d’autre, assez de soutiens et d’amis pour se mettre en colère. Mais, comme il n’en trouva pas, il se contenta de dire :

Vous savez bien, Mirabeau, que ces titres de prince et d’altesse ne me conviennent pas, que je les ai reniés depuis longtemps, et que, depuis longtemps ; je ne rougis plus de Montfort le cocher.

À ces mots, un sombre murmure parcourut et agita l’Assemblée. Mirabeau regarda le prince de la tête aux pieds, avec le sourire du plus profond mépris.

Messieurs et mesdames, ne le croyez pas, s’écria-t-il, il en a menti. Montfort arrive ici comme un quartier supplémentaire ; Montfort n’est ici qu’une prétention de plus. Il est étrange que cet homme se croie le droit de changer de nom, quand ce nom il l’a plus souillé que son père. Il est étrange qu’il vienne ici changer de père comme on change de livrée ; déshonorer un honnête cocher qui ne lui a rien fait et insulter sa mère, parmi nous, comme il a insulté sa femme, cette femme si vertueuse et si accomplie, qu’il a forcée de paraître tremblante et chrétienne dans une profane assemblée de francs-maçons.

Tel apparaissait le duc d’Orléans à un écrivain du Journal des Débats dans le commerce de la vie privée, lorsqu’il cherchait à rendre, sur la toile, cette physionomie mêlée de crimes et de vices, ce caractère pétri de sang et de boue.

L’acteur des journées d’octobre

Les crimes du duc d’Orléans devaient bientôt faire oublier ses vices, et la boue de ses mains allait disparaître sous le sang que virent couler les journées des 5 et 6 octobre. Il est impossible de nier que le signal de ces horribles journées qui faillirent tourner, quatre années plus tôt, la sinistre page du régicide, n’ait été donné par le duc d’Orléans. La Biographie Universelle, favorable, autant qu’on peut l’être, au duc, l’avoue elle-même.

Beaucoup de témoins, dit-elle, affirmèrent l’avoir reconnu dirigeant les assaillants et leur indiquant les issues. Il fut désigné plusieurs fois dans la procédure que le Châtelet commença, et les déclarations parurent tellement graves, que ce tribunal demanda que le prince fût dépouillé de son inviolabilité, pour être livré à la justice. L’Assemblée nationale nomma une commission ; mais le rapporteur Chabrou écarta tout ce qui était à la charge du duc et l’affaire en resta là.

On sait que, dans les journées des 5 et 6 octobre, il s’agissait d’assassiner la reine, et de forcer le roi par la terreur à quitter Versailles, après quoi on aurait fait nommer le duc d’Orléans roi par l’Assemblée.

La déposition qui a le mieux éclairci le but et la cause de cette journée est celle de M. de Virieu. M. de Virieu rapporta une conversation dans laquelle Mirabeau lui avait formellement déclaré qu’on avait déjà voulu une fois, à l’époque du 14 juillet, faire le duc lieutenant-général du royaume.

Sa timidité, avait continué Mirabeau, a fait tout manquer. Il n’a tenu qu’à lui, on lui avait fait son thème, on lui avait préparé ce qu’il avait à dire [9].
Voilà pour la cause et le but.

Quant à l’exécution, tous les historiens rapportent que les héroïnes de ces sanglantes Journées sortirent des repaires de la prostitution que contenait, en si grand nombre le Palais-Royal

Plusieurs des complices du Palais-Royal, dit encore un de ces historiens, ont revêtu des habits de femmes ; parmi ces hommes travestis on a reconnu Laclos et plusieurs familiers d’Orléans. Le duc d’Orléans lui-même avait passé la nuit du 5 à Paris ; il avait été vu à cheval à la Porte-Maillot, couvert d’une redingote grise et s’entretenant avec des hommes du peuple. Puis à Versailles, puis de nouveau à Paris dépêchant et attendant des courriers.

Enfin, quand le moment de l’action fut arrivé, le duc d’Orléans se décida à paraître ;

Les brigands se jettent sur les factionnaires, dit M. le vicomte de Conny ; Deshuttes, qui a respecté, jusqu’au dernier moment, l’ordre qui lui défend de faire usage de ses armes, tombe percé de mille coups. Son corps est déchiré en lambeaux, sa tête est suspendue au bout d’une pique. L’homme à la grande barbe, armé d’une hache, est à son poste.

Le duc d’Orléans paraît au milieu des bandes ; il porte à son chapeau une large cocarde ; il agite en riant la badine qu’il tient à sa main, il traverse lentement la foule qui s’ouvre en faisant retentir l’air de ces cris : Vive le duc d’Orléans ! Vive notre père d’Orléans ! Vive notre roi d’Orléans !

Cependant la grille de la cour s’ouvre bientôt à de nouvelles hordes. Le duc d’Orléans les conduit au grand escalier, leur indique de la main l’appartement de la reine et se dirige vers celui du roi [10].

Tout manqua encore une fois, selon la parole de Mirabeau, par la lâcheté du duc d’Orléans. Arrivé à là porte du roi, la peur le prit, et il n’osa entrer. Ce fut en apprenant cette nouvelle preuve d’une incurable pusillanimités, que Mirabeau proféra ce mot si connu :

Qu’on ne me parle plus de cet homme, il a l’âme d’un laquais.
Ce qui a fait dire à un écrivain républicain de nos jours, que Mirabeau insultait les laquais et flattait le duc d’Orléans.

Si le duc d’Orléans faiblit dans la partie du crime qui demandait de l’énergie, on peut dire qu’il se surpassa dans celle qui ne demandait que de la scélératesse.

Quand le cortège hideux qui ramenait à Paris, le roi et la reine, précédé d’égorgeurs qui portaient les têtes des gardes du corps coupées et dégouttantes de sang, passa devant la terrasse du château de Passy, un homme fut aperçu qui se cachait derrière des jeunes enfants et cherchait à voir sans être vu, c’était d’Orléans.

On avait osé amener ses fils et sa fille ; dit un historien, et les placer en première ligne pour les faire assister à la honte de la monarchie et au crime de leur père.

Un peu plus loin, dans les Champs-Élysées, un nouveau crime vint montrer que le duc d’Orléans n’avait pas abandonné la partie et qu’il s’essayait au régicide.

À l’endroit le plus élevé des Champs-Élysées, dit le républicain Prudhomme, une mère, à côté de sa fille, tomba morte d’un coup de feu. On remarqua que ce fut au moment où la voiture du roi passa devant cette femme. Les assistant virent bien que le coup n’était point adressé à cette infortunée ; on en voulait à un autre personnage plus important dans l’ordre politique. La majorité des spectateurs pencha à croire qu’une main orléaniste avait mal ajusté son arme. Sur la place de la Révolution, il fut tiré encore deux ou trois coups de fusil ; ils furent naturellement attribués à la même cause [11].

Pour couronner la conduite qu’il avait tenue pendant ces journées qui avaient vu la reine poursuivie dans son lit par des égorgeurs, les têtes des gardes-du-corps coupées et promenées, le roi et la reine ramenés à Paris par des bandes sanglantes, quatre tentatives de régicide, le duc d’Orléans fit illuminer le soir le Palais-Royal.

Fuite à Londres

Cependant la justice instruisait, le Châtelet demandait que le duc d’Orléans fût conduit sur les bancs des criminels ; le général Lafayette lui avait ordonné impérieusement de partir.

Le duc d’Orléans dont la vie était composée d’intermittences, de scélératesse et de lâcheté, fut atteint de ce mal ignoble de la peur, dont il était tourmenté, et s’enfuit à Londres, en demandant au roi, qui eut la générosité d’y consentir, de colorer sa fuite par une mission. Il n’échappait au mépris de la France que pour se trouver en face du mépris de l’Angleterre.

Quand le duc d’Orléans se rendit à Londres, disent les Mémoires du temps, Pitt affecta de partir pour la campagne, à l’instant où le prince arrivait ; le roi ne lui accorda que fort tard une audience de quelques minutes, durant laquelle il lui dit :

« Le roi de France ma donné connaissance des événements arrivés dans son royaume ; j’en suis sensiblement touché. Je n’ignore pas non plus l’extrême courage de la reine et son grand caractère. Je suis bien aise de témoigner ces sentiments au premier prince du sang de France ». [12]

Ajoutons que le peuple anglais, saisi aussi de mépris pour le fauteur des journées des 5 et 6 octobre, l’apostropha en plein théâtre, et le força à chanter le God save the King.

Le séjour du duc d’Orléans en Angleterre dura huit mois. Pendant ces huit mois, il ne cessa pas de correspondre avec ses complices. Il envoya son adhésion par écrit au serment civique du 4 janvier 1790.

L’instigateur de l’insurrection du Champ-de-Mars

Quand on prépara le Champ-de-Mars pour la fédération,

il se fit représenter par les prostituées et par ces misérables de toutes les classes, honte et fléau de la population parisienne. (Nous citons les expressions d’un historien.)

Bientôt après, il revint. La procédure du Châtelet, qui établissait d’une manière si terrible sa culpabilité, devint inutile, par suite du décret de l’Assemblée qui n’autorisa point sa mise en jugement

Dès qu’il est de retour, lit-on, dans la Biographie Universelle c’est-à dire, dès le 11 juillet 1790, les attaques contre les constitutionnels commencent ; les mots de traître Lafayettecirculent dans les clubs et dans les groupes, et le jardin du Palais-Royal devient le théâtre de violences de toute espèce.

Le peuple de Paris, excité, se jette dans le parti extrême de la révolution. Ce parti s’empare du duc, qui se livre sans retour à ce honteux esclavage.

Bientôt la présence du duc d’Orléans à Paris fut signalée par de nouveaux malheurs et de nouveaux crimes.

L’insurrection du Champ-de-Mars fut encore l’œuvre de ce prince.

Ce furent Laclos, son secrétaire, et Brissot, spécialement protégé par madame de Genlis, dit la Biographie universelle, qui rédigèrent la pétition ou adresse aux départements qui demandait que LouisXVI fût mis en jugement et déchu du trône.

Cette pétition devint le signal de l’insurrection du Champ-de-Mars réprimée par Bailly.

À ce témoignage on peut ajouter le témoignage de madame Rolland, témoin oculaire, et dont l’impartialité ne saurait être suspecte :

Laclos, dévoué à d’Orléans, dit madame Rolland dans ses mémoires, fit cette proposition aux Jacobins qui l’accueillirent, et près de qui elle fut appuyée par un détachement de quelques centaines de coureuses tombées du Palais Royal dans le lieu de ses séances. Je les y vis arriver.  [13]

Ainsi la sanglante journée du Champ-de-Mars qui coûta plus tard la vie à Bailly qui avait réprimé l’insurrection, avait été préparée et combinée par ce prince.

On peut dire que ce fut là le terme de la direction qu’il imprimait à la révolution.

 Révolutionnaire suiveur et apeuré

Depuis ce moment, il ne fit guère que suivre, cherchant toujours à ramasser une couronne dans le chaos sanglant de tant de crimes et de tant de fureurs, mais tremblant et éperdu devant le génie plus énergique des hommes dont il avait cru faire ses instruments, et qui ne se servirent plus de lui que comme d’un outil de corruption et de meurtre, qu’ils jetèrent quand ils n’en eurent plus besoin.

Le jouet de Danton

Après la répression de l’émeute du Champ-de-Mars, le duc d’Orléans, suivant son invariable habitude, avait été saisi d’un de ces accès de couardise, dans lesquels il retombait toujours, chaque fois qu’il avait fait quelque tentative nouvelle. Il déserta le club des Jacobins, et vint se présenter au club des Feuillans qu’on avait fondé, dans ce temps, pour défendre et maintenir tout ce qui restait de la monarchie.

Mais bientôt après, il retourna aux Jacobins qui ne gardèrent plus aucune mesure et qui commencèrent à prêcher l’insurrection de tous les peuples contre les rois, doctrine subversive qu’adopta l’Assemblée législative qui succéda, sur ces entrefaites, à la Constituante.

Le duc, pendant la durée de cette nouvelle assemblée, réunit autour de lui les hommes qui composaient la faction sanguinaire de Danton. On appelait indifféremment les dantoniens du nom d’orléanistes, les orléanistes du nom de dantoniens, et l’on est réduit à se demander si c’était le duc d’Orléans ou si c’était Danton qu’on insultait par cette confusion.

D’Orléans participa donc à tous les crimes de cette faction, tantôt par suite de cette damnable ambition qui continuait à brûler son cœur, tantôt par suite de la peur ignoble dont il était travaillé.

Danton connaissait les deux ressorts de ce honteux caractère. Dans toute parole qu’il lui adressait, il laissait percer le tranchant du fer de la guillotine et briller le cercle d’or d’une couronne volée, et il conduisait son esclave, moitié par terreur, moitié par une convoitise scélérate, à toutes les bassesses et à tous les attentats

Son renoncement pour lui et ses descendants au nom d’Orléans

Lorsque la journée du 10 août eut rendu Louis XVI prisonnier, lit-on dans la Biographie Universelle, Manuel, un des dantoniens, déclara au duc qu’il devait renoncer au nom de sa famille et accepter celui d’Égalité, qui lui serait proposé par la Commune de Paris.

Philippe accepta ce nom avec reconnaissance ; et, dans une lettre de remerciement, il déclara qu’on ne pouvait lui en donner un qui fût plus conforme à ses sentiments.

C’est à partir du 15 septembre 1792, que le duc d’Orléans prit le nom d’Égalité. Voici quelle était la teneur de l’acte de la Commune de Paris qui, sur sa demande, donnait ce nom à l’ancienne maison d’Orléans :

Sur la demande de Louis-Philippe-Joseph, prince français, le conseil-général arrête :

1) Louis-Philippe-Joseph et sa postérité porteront désormais pour nom de famille Égalité ;

2) le jardin connu jusqu’à présent sous le nom de Palais-Royal, s’appellera désormais jardin de la Révolution.

Son implication dans le massacre de la princesse de Lamballe

Quelques jours avant cette époque, c’est à dire dans les journées des 5 et 6 septembre, la princesse de Lamballe avait été égorgée.

Le duc d’Orléans, disent les Mémoires du temps, était animé contre madame de Lamballe de la double soif de la vengeance et de l’intérêt.

Depuis les journées d’octobre, madame de Lamballe lui avait exprimé tous ses mépris et avait refusé toute communication avec lui ; en la faisant tuer, il gagnait un douaire de cent mille écus qu’elle touchait sur la fortune de la duchesse d’Orléans, sa belle sœur ; la mort de madame de Lamballe fut son ouvrage .

Il importe d’ajouter qu’après avoir présenté la tête de la princesse de Lamballe au Temple, la troupe des égorgeurs vint planter la pique qui soutenait cette tête sous les fenêtres du duc d’Orléans.

C’était, dit un historien, l’heure où le prince allait se mettre à table ; il s’avança, examina froidement la tête et passa dans la salle à manger.

Le conventionnel

Bien peu de temps après, le 22 Septembre, il entrait à la Convention.

Le terme de sa carrière politique approchait. Il ne lui restait plus qu’un dernier acte à commettre, et il y marchait en chancelant sous le poids d’une double ivresse, celle de la terreur et celle de l’orgie.

Son palais était devenu un antre, dit la Biographie universelle, où tous les scélérats se donnaient tous les excès de la débauche.
Il avait pris la main de la révolution pour la conduire, et la main de fer de la révolution, broyant, dans sa redoutable étreinte, cette main sans vigueur, le traînait à sa suite.

La République avait été proclamée ; en vain Merlin, un des complices du duc d’Orléans avait voulu réserver aux assemblées primaires, le droit de rétablir la royauté. À mesure qu’on avançait sur cette fatale route, les espérances d’Égalité diminuaient, mais aussi sa peur redoublait et suppléait à l’espérance qu’il avait perdue.

C’est ainsi qu’il arriva jusqu’au procès de Louis XVI.

Sa renonciation au trône pour lui et ses enfants

Le 7 décembre, il écrivit une lettre dans le Moniteur, afin de démentir la clameur publique qui le dénonçait comme aspirant au trône.

Plusieurs journaux, disait-il dans cette lettre, affectent de publier que, dans le cas où Louis XVI ne serait plus, je suis placé derrière le rideau pour mettre mon fils ou moi a la tête du gouvernement.

Je ne crois pas, Messieurs, que vos comités entendent priver aucun parent du roi d’opter entre la qualité de citoyen français et l’expectative soit prochaine, soit éloignée du trône ; je conclus donc à ce que vous rejetiez purement et simplement l’article de vos comités, mais, dans le cas où vous l’adopteriez, je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m’en tenir à ceux de citoyen français. Mes enfants sont prêts à signer de leur sang qu’ils sont dans les mêmes sentiments que moi [14].

Le régicide jacobin

C’était ainsi que le duc d’Orléans cherchait à se faire oublier. Mais, comme l’a dit M. Thiers :

Il restait le souvenir ineffaçable de son ancienne existence, et le témoignage, toujours présent, de ses immenses richesses.

Les Jacobins n’étaient donc pas disposés à se contenter du témoignage d’humilité qu’il donnait. Il parlait, dans sa lettre, de signer sa profession de foi républicaine avec du sang ; c’est dans celui de Louis XVI qu’on lui ordonna de tremper la plume qu’on remit entre ses mains parricides.

Obligé de se rendre supportable aux Jacobins ou de périr, dit encore M. Thiers, il prononça la mort de son parent.

Les Mémoires du temps rapportent que le conseil du duc d’Orléans hésitait ; mais que Danton, instruit par Robespierre des irrésolutions d’Égalité, se rendit chez lui dans une des nuits qui précédèrent le fatal jour, et qu’il lui déclara qu’il fallait être régicide avec les Jacobins ou guillotiné avec Louis XVI.

Pour mieux épouvanter ce cœur lâche et pusillanime, on mit en avant une motion d’exil contre lui qu’on ne fit que suspendre.

Ce n’était point assez que de donner sa voix.

Lepelletier de Saint-Fargeau, dit un historien de la révolution, sur lequel les Jacobinsavaient jusque-là compté, avait entraîné vingt-cinq de ses amis à voter pour toute autre peine que la mort.

Tout paraissait perdu à la Montagne ; alors Danton court au Palais-Royal, et raconte à Égalité la défection de Saint-Fargeau. Il le subjugue, court de là chez Saint-Fargeau, l’entraîne au Palais-Royal, et là, Égalité, flattant son ambition, l’amena à cette horrible résolution, devant laquelle il reculait encore ; cet acte était l’arrêt de mort de Louis XVI.

Ainsi, la révolution, ce sinistre banquier de ce brelan de mort, se servait de la main de Philippe-Égalité, comme d’un râteau sanglant pour ramasser les votes régicides.

Le 16 janvier, un homme d’une pâleur livide, s’avançait vers la tribune et prononçait ces paroles condamnées à l’immortalité :

Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote la mort.

Un murmure d’horreur parcourut l’Assemblée lorsqu’elle entendit Égalité, quoique l’assemblée s’appelât la Convention.

Les tribunes mêmes se turent, quoiqu’elles fussent là pour applaudir le crime.

L’attente de la révolution était surpassée.
- Égalité avait tenu la parole régicide qu’il avait donnée ; il vota contre l’appel, et vota contre le sursis.
- Il obéit en tout et jusqu’au bout ; s’il n’exécuta pas Louis XVI, c’est parce qu’on ne pensa point à l’exiger.

Le misérable ne pensait plus à régner, il pensait à vivre ; pour vivre, il se serait fait bourreau.

Le pardon du roi Louis XVI

Le roi Louis XVI fut guillotiné le 21 janvier 1793 sur la place Louis XV, et, pour se venger de ses bourreaux, le roi-martyr écrivait la lettre suivante à son frère Louis XVIII quelques heures avant son supplice :

Paris, le 20 janvier 1795.

Mon cher frère,

J’obéis à la Providence et à la force en allant porter sur l’échafaud ma tête innocente. Ma mort impose à mon fils le fardeau de la royauté : soyez son père et gouvernez l’État pour le lui rendre tranquille et florissant.

Mon intention est que vous preniez le titre de régent du royaume ; mon frère Charles-Philippe prendra celui de lieutenant-général.

Mais c’est moins par la force des armes que par une liberté bien entendue et des lois sages, que vous rendrez à mon fils son héritage usurpé par les factieux.

N’oubliez jamais qu’il est teint de mon sang et que ce sang vous crie clémence et pardon.

Votre frère vous en prie, votre roi vous l’ordonne.

Louis. (Note de l’éditeur.)

 La fin du duc d’Orléans

Son arrestation

Il ne régna point cependant. Bientôt après, le 21 janvier, les Jacobins livrèrent Philippe-égalité aux Girondins ; ils avaient pressé dans leurs mains ce déplorable prince comme une éponge imbibée de boue et de sang, et lui avaient fait rendre tout ce que sa bassesse et sa lâcheté contenaient de crime ; maintenant ils le rejetaient avec dégoût.

En même temps, le prince de Galles déchirait son portrait et Dumouriez le flétrissait de son mépris.

Ce fut pourtant la défection de ce général qui devint le prétexte de l’arrestation d’Égalité. On le comprit dans le sanglant anathème lancé contre la famille des Bourbons.

Ses anciens amis firent plus, ils demandèrent et obtinrent l’arrestation des personnes attachées à son service.

Merlin de Douai, un de ses conseillers les plus intimes, se trouvant frappé par le décret, déclara qu’il avait cessé d’avoir des rapports avec lui, dès le moment où il avait reconnu qu’il était un traître.

Le duc, conduit le 7 avril 1793, à la mairie par ordre de Pache, courut à l’Assemblée pour alléguer ses crimes et revendiquer sa honte.
- On ne pouvait pas le considérer comme un Bourbon, lui qui s’appelait Égalité,
- on ne pouvait le confondre avec la famille royale que l’on proscrivait, lui régicide.

Pour qu’aucun opprobre ne manquât au duc d’Orléans, une seule voix s’éleva en sa faveur, ce fut celle de Marat ! Cette protection acheva de le flétrir, mais ne le sauva pas.

Envoyé à Marseille, dans la nuit du 9 au 10 avril, le Tribunal des Bouches-du-Rhône le trouva innocent.

Le duc, cependant, continua a être détenu par ordre du Comité de salut public.

Sa condamnation à mort

On le conduisit à Paris, où il fût condamné à mort comme Girondin, par le Tribunal révolutionnaire, qui semblait avoir eu à cœur de trouver le seul crime dont Égalité fût innocent, afin de ne pas donner à la révolution, qui vivait de forfaits odieux, le spectacle d’un homme condamné pour ses crimes.

Un pauvre serrurier avait été condamné à mourir le même jour que Philippe-Égalité. Quand on voulut le faire monter dans la fatale charrette, il refusa obstinément.

Je suis condamné à mort, disait-il, c’est vrai, mais le Tribunal ne m’a pas condamné à aller à l’échafaud dans la compagnie et dans la même charrette que cet infâme scélérat d’Orléans.

Il fallut employer la force pour jeter le malheureux serrurier dans le tombereau. Ainsi le peuple, dont Philippe-Joseph d’Orléans avait voulu se faire l’égal, refusait, par la voix de cet ouvrier, d’accepter une flétrissante égalité, et de coudoyer les crimes de celui qui avait voulu coudoyer ses haillons.

 Conclusion

Telle fut la vie, telle fut la mort du duc d’Orléans.

Nous avons promis de garder jusqu’au bout notre sang-froid, nous tiendrons notre parole. Mais si l’on nous demandait pourquoi, le jour de l’anniversaire de sa mort, nous avons tracé ce portrait, un écrivain du Journal des Débats [15] nous fournirait pour répondre ces paroles qui serviront de conclusion à notre travail :

Pour figurer le crime, il ne s’offrait à moi que trop de modèles. J’ai pris le mien dans un palais, comme un effrayant contraste. J’ai choisi, et cette préférence lui est due, ce prince qui descendit tous les degrés de l’échelle sociale pour se faire peuple ; non le peuple qui travaille, mais le peuple rouge de sang et de vin, qui égorge pour égorger et rentre ensuite à la maison tranquille comme le bourreau qui a fini sa tâche.

Si ce prince, ce peuple, ce bourreau, se sont rencontrés dans un seul homme, pouvais-je laisser de côté un personnage d’une physionomie si franchement scélérate ?

Pouvais-je trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de méchanceté ?

Ce prince, qui n’a de droits qu’à l’impartialité, et que j’ai représenté tel qu’il m’a paru :
- avare et prodigue tout à la fois,
- débauché sans être voluptueux,
- qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité, l’énergie ;
- homme qui n’osa jamais regarder un homme en face ;

ce prince, il est à moi, il m’appartient par tous les droits de l’histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses orgies, ses fanfaronnades tout cela est de mon domaine.

Vous me demandez grâce pour lui : mais
- a-t-il fait grâce, lui ?
- A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus malheureuse des reines, de la plus contristée des mères ?

J’attache son nom au poteau infamant, dites-vous ? Mais n’a-t-il pas dressé l’échafaud où Marie-Antoinette est montée, traînée d’un bras par la haine, de l’autre par la calomnie.

Non, pour cet homme, je ne mentirai pas à ma conscience et à la vérité.

Ce qu’a dit l’écrivain du Journal des Débats est fort bien dit, et voilà précisément pourquoi, ce jourd’hui, 6 novembre 1842, quarante-neuf ans écoulés après le supplice du prince régicide, nous publions cette vie de Louis-Philippe-Égalité.

Alfred NETTEMENT (1842)

 

Notes

[1] Biographie annuelle, d’orléans.

[2] Biographie Universelle.

[3] Histoire de la Révolution, par M. de Conny.

[4] Histoire de la Révolution, par M. Thiers.

[5] Biographie universelle, d’Orléans.

[6] Histoire des crimes commis pendant la révolution française, par Prudhomme.

[7] Mémoires de M. Bertrand de Molleville.

[8] M. Jules Janin dans Barnave.

[9] Déposition de M. Virieu devant le Châtelet.

[10] Histoire de la Révolution.

[11] Prudhomme, Histoire des crimes commis pendant la révolution.

[12] Mémoires de madame Roland.

[13] Mémoires du temps.

[14] Moniteur.

[15] M. Jules Janin, préface de Barnave.

 

Source: Vive Le Roy

jeudi, 10 novembre 2011

Le Roi dans la Constitution de 1791 ou l’apostasie de la démocratie royale

 

 

 


 

En 1789, les États Généraux se déclarent « représentants de la nation » et s’érigent en Assemblée constituante. En 1791 l’Assemblée promulgue une constitution écrite réalisant le rêve d’autonomie de la modernité : abolir la monarchie de droit divin pour établir une monarchie constitutionnelle fondée sur l’idéologie de la souveraineté nationale. Louis XVI se trouve alors dans une position intenable : par le serment du sacre il reconnaît que son autorité vient de Dieu, par le serment à la Constitution il admet qu’elle vient de la Nation. Si cette monarchie constitutionnelle ne survit que quelques mois, son principe d’autonomie inspirera largement la doctrine orléaniste d’une royauté révolutionnaire.

 

 Genèse de la Constitution de 1791

1789 : les États généraux s’érigent en Assemblée nationale constituante

La France d’Ancien Régime n’avait pas vécu une semaine de siècles dans l’arbitraire et le dérèglement : elle était déjà un « État de droit ».

Mais les constituants de 1789 se trouvaient en présence d’institutions essentiellement coutumières. Tel était, du reste, le régime ordinaire des pays européens à la même époque [1]. Seuls, hors de l’Europe et hors du cadre monarchique, les États-Unis d’Amérique du Nord venaient de se donner une Constitution fédérale écrite.

Cette notion de “constitution”, matériellement ancienne, était en passe d’évoluer dans sa forme, et c’est par voie écrite que les députés des États généraux entendaient procéder.

L’on hésita, pourtant, d’emblée, sur la nature des textes à voter et sur la manière de s’y prendre. Dans la mouvance de l’esprit du siècle, la plupart voulaient transformer le régime existant. Mais en quel sens ? Et dans quelle concertation avec le Roi ?

- Un homme tel que l’abbé Sieyès, « ingénieur en Constitutions » et « portier de la Révolution », dont l’influence fut si grande sur la genèse du nouveau droit public [2], proposait la théorie de la souveraineté nationale comme moyen terme entre l’absolutisme royal et l’absolutisme démocratique ; il entendait faire entreprendre la refonte des institutions par les seuls représentants de la Nation.
- D’autres tenaient que le Roi fût associé aux réformes : dans leur esprit il ne s’agissait que de rétablir l’harmonie entre le Roi et ses sujets par une sorte de pacte.

La question était donc de savoir s’il fallait créer une Constitution entièrement nouvelle ou simplement rétablir, dans son authenticité, celle léguée par les siècles, dont les principes auraient été méconnus et oubliés.

Il ne fallut pas moins de trois comités de Constitution pour débattre et élaborer le texte au cours des années 1789, 1790 et 1791. Du jour où les États généraux se proclamèrent Assemblée nationale, puis se déclarèrent constituants, la Révolution était faite dans les principes.

L’Assemblée, écrit Talleyrand dans ses Mémoires, se déclare constituante, c’est-à-dire investie du droit de détruire tout ce qui existe, et d’y substituer tout ce qui lui plaira. [3]

Le maintien de la forme monarchique de l’État, même pour ceux qui réclamaient une Constitution entièrement nouvelle [4], était indiscuté ; car, disait le rapporteur du second comité, Clermont-Tonnerre,

c’est une forme qu’il est dans les cœurs de tous les Français de chérir et de respecter [5].

Elle fut donc confirmée par acclamations.

Restait à trancher la question du concours du Roi et de l’Assemblée, ainsi que celle de leurs rapports respectifs.

Un comité de Constitution à majorité “monarchienne”

Le second comité, élu le 14 juillet, comprenait 8 membres à majorité modérée, avec Mounier, le célèbre avocat dauphinois, mais aussi l’idéologue Sieyès, qui introduisit la distinction entre le “pouvoir constituant” (du souverain) et les “pouvoirs constitués”, parmi lesquels le Roi.

En conséquence, Sieyès affirmait que le Roi ne pourrait ni discuter le texte constitutionnel que les représentants de la Nation lui imposeraient, ni disposer d’un véto législatif susceptible de paralyser la loi, expression de la volonté générale, puisqu’« un pouvoir d’empêcher est analogue à un pouvoir de faire ».

Sieyès s’insurgeait contre l’idée d’un statut politique fondé sur une tradition, sur « un droit historique » ; il dénonçait les « prétendues vérités historiques » et voulait se fier aux seules lumières de la raison.

Mounier, pour sa part, proposait un véto royal sur les lois ordinaires, pas sur les lois constitutionnelles, ce qui était une première capitulation des monarchistes. Il défendait deux chambres, à l’anglaise, et des prérogatives royales encore substantielles, dont un droit de dissolution de la chambre basse.

En outre, le comité Mounier souhaitait, en préambule à la Constitution, une déclaration des droits et des devoirs.

Les événements de l’été 89 infirmèrent ces vues : la Constituante abolit, dans la fameuse nuit du 4 août non seulement les privilèges des personnes et des ordres, mais ceux des provinces, des villes, des corporations.

Ce vote ne se bornait pas à détruire des exemptions d’impôts injustifiées et quelques droits honorifiques plus ou moins anachroniques ; il introduisait l’individualisme absolu et suscitait une immense hécatombe des cadres naturels de la vie sociale des Français.

La déclaration des droits de l’homme, acquise quelques semaines plus tard, après de confuses discussions qui écartèrent la reconnaissance des devoirs, accentua cet individualisme.

L’agitation de la Grande Peur, la révolution municipale, les troubles dans la capitale, l’irruption des foules, achevèrent de mettre en porte-à-faux le projet de Mounier et de ses amis modérés (on disait : “monarchiens”).

Si la volonté générale est celle d’une majorité de citoyens égaux en droits,
- au nom de quelle autorité le Roi pourrait-il refuser sa sanction aux lois votées par l’Assemblée des représentants ?
- Comment pourrait-il dissoudre cette assemblée ?
- Comment pourrait-on envisager une chambre aristocratique ?

Un comité de Constitution présidé par l’idéologue Sieyès

Mounier démissionna logiquement, et c’est un troisième comité, dirigé cette fois par Sieyès en personne, qui eut la charge d’élaborer les textes définitifs.

Fin septembre, une Constitution provisoire de 19 articles était votée et soumise à l’approbation du Roi. Elle prévoyait
- une Assemblée législative unique, élue pour deux ans, avec un véto royal simplement suspensif,
- un pouvoir judiciaire indépendant, et
- un roi réduit aux fonctions de chef de l’exécutif.

Louis XVI accepta les 19 articles avec réserve,

aux conditions, disait-il, dont je ne me départirai pas, que, par le résultat général de vos délibérations, le pouvoir exécutif ait son entier effet entre les mains du monarque.

Cette réponse semblait impliquer qu’il pût refuser son concours à la Constitution définitive. Un vif débat s’ensuivit à l’Assemblée.

Robespierre s’indigna :

Est-ce au pouvoir exécutif de critiquer le pouvoir constituant dont il émane ?, arguait-il ; Je considère la réponse du Roi comme contraire aux principes, aux droits de la Nation, et opposée à la Constitution.

Plusieurs orateurs firent chorus. L’un d’eux n’avait-il pas réclamé, sans d’ailleurs être suivi (mais l’expression est à noter), “une démocratie royale” ? En tout cas, concluaient les députés, le Roi devait donner une acceptation pure et simple.

De fait, il s’y résigna, le 5 octobre, mais sous la pression de l’émeute.

Le contexte lors de la promulgation de la Constitution

De 1789 à 1791, le nouvel ordre des choses se mit en place, morceau après morceau, par des actes divers, les uns constitutionnels, les autres législatifs.

La grave question des rapports de la Révolution et de l’Église, le vote de la Constitution civile du clergé, en juillet 1790, la coupure des catholiques qu’elle provoqua, aboutirent à un divorce avoué entre Louis XVI et les constituants, puis à son équipée de Varennes les 20 et 21 juin 1791.

Du 25 juin au 14 septembre, le Roi fut suspendu ; l’Assemblée décida que ses décrets seraient exécutoires sans qu’il fût besoin d’une sanction royale ; elle plaça les ministres sous ses ordres, le Roi étant consigné aux Tuileries, sous la garde de La Fayette.

Sur ces entrefaites, la fusillade du Champ-de-Mars, le 17 juillet 1791, la première agitation républicaine des Cordeliers, effrayèrent l’Assemblée qui tenta, in extremis, de réagir face au discrédit de la monarchie qu’elle avait tant contribué à susciter ; l’on effectua une sorte de toilettage de la Constitution dans un sens conservateur, avec renforcement du cens électoral et de quelques prérogatives royales.

Malouet indigna ses collègues en osant demander, le 30 août, une ratification du texte par le peuple : la souveraineté nationale n’était pas discutée, mais les députés seuls étaient réputés vouloir pour la Nation.

Le 13 septembre, le Roi, à qui le texte définitif avait été présenté dix jours plus tôt, l’accepta :

Je déclare, écrivait-il à l’Assemblée, qu’instruit de l’adhésion que la grande majorité du peuple donne à la Constitution, je renonce au concours que j’avais demandé dans ce travail…

Le 14, il prêtait serment constitutionnel, recouvrant du coup ses prérogatives.

Quel était donc le statut du Roi dans la nouvelle Constitution ? Et comment ce Roi s’est-il comporté, en fait, dans les institutions qu’on lui fabriquait ? Tels seront les deux points que nous examinerons. En d’autres termes, une analyse théorique des pouvoirs constitutionnels du Roi, puis une appréciation de l’attitude pratique de Louis XVI.

 Le statut théorique du Roi en 1791

En Angleterre, l’introduction de la Royauté parlementaire s’est effectuée d’abord au prix d’un changement de roi, en 1688, puis à la faveur d’un changement de dynastie un quart de siècle plus tard.

En France, l’expérience fut tentée, d’ailleurs tragiquement, avec le même roi : Louis XVI.

Le Roi de 1791 avait aussi été celui de l’ancienne France, et il en conservait certains traits, hérités de la tradition ; mais ce roi était aussi devenu tout à fait indifférent, il avait “dépouillé le vieil homme” et subi une complète novation.

La tradition

Au Titre III, chapitre II, section première, la Constitution traite « De la Royauté et du Roi ». [6]

L’article premier, tout entier, est une fidèle rédaction des coutumes de dévolution de la couronne :

La Royauté est indivisible (c’était l’acquis des Capétiens) et déléguée héréditairement à la race régnante, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.
Suivait une parenthèse :
Rien n’est préjugé sur l’effet des renonciations dans la race actuellement régnante.

Cette incise, qui intéresse particulièrement les légitimistes, fut insérée en septembre 1789, lors de l’élaboration des 19 articles initiaux, à la suite de débats houleux portant sur la signification et la valeur des renonciations de Philippe V à Utrecht [7].

Les orléanistes présents essayèrent de faire prévaloir la validité de ces renonciations et l’exclusion des descendants de Philippe V : ils n’eurent pas gain de cause devant les constituants, conformément à l’opinion quasi unanime des légistes du XVIIIe siècle. Sur ce point au moins, la tradition fut sauve.

Il n’y avait pas non plus de changement révolutionnaire dans le libellé de l’article 9 :

Les biens particuliers que le Roi possède à son avènement au trône sont réunis irrévocablement au domaine de la Nation ; il a la disposition de ceux qu’il acquiert à titre singulier ; s’il n’en a pas disposé ; ils sont pareillement réunis à la fin du règne.
On trouve là une reprise de la loi fondamentale sur le domaine de la Couronne.

Première novation : une constitution écrite est par nature muable

Les novations, en revanche, sont nombreuses. Elles résident, d’abord, dans la rédaction même de ces anciennes lois fondamentales.

Certes, l’inaliénabilité du domaine avait déjà fait l’objet d’un écrit, l’édit de Moulins de 1566 ; mais c’était une exception ; d’ordinaire, les règles de dévolution de la Couronne restaient inscrites « ès cœurs des Français », et immuables ; en les rédigeant, en les “constitutionnalisant” de la sorte, on les rendait révisables, donc muables comme la Constitution elle-même.

Deuxième novation : la constitution affirme la souveraineté nationale au lieu du droit divin

Cette Constitution, par ailleurs, affirmait d’emblée la souveraineté nationale et celle de la loi :

le Roi ne règne que par elle (art. 3). [8]

Dans la vision traditionnelle de la monarchie, la souveraineté du Roi n’était que l’expression d’un pouvoir suprême, lui-même moyen au service d’une fonction consistant à défendre et à incarner l’intérêt général, le bien commun de la multitude. En sorte que, dans la souveraineté monarchique, la Nation se trouvait absorbée plutôt qu’exclue.

Roi et Nation n’étaient pas antinomiques mais en symbiose. Et cela peut, du reste, expliquer que les constituants, posant la souveraineté nationale, n’aient pas éprouvé la nécessité logique de supprimer la monarchie.

Cependant, à rigoureusement parler, il ne s’agissait plus tant de monarchie que de royauté : “démocratie royale ”, disait, à bon droit, cet obscur député…

En principe, tous les pouvoirs émanaient de la Nation, qui ne pouvait les exercer que par délégation. Le Roi, comme les députés, avait qualité de « représentant de la Nation », et devenait, à ce titre, délégataire de la puissance exécutive.

Pourtant, marquons encore une réserve : vis-à-vis du Roi, cette délégation revêtait un caractère assez particulier puisque la monarchie était maintenue, et ce, dans ses formes anciennes de dévolution. La Nation entérinait mais ne créait pas.

Aussi bien ce Roi, dont on voulait faire, désormais, « le premier fonctionnaire du royaume » (Robespierre), « l’individu auquel la Royauté est dévolue » (Thouret), recevrait-il, seul parmi les fonctionnaires, et sans aucune raison autre qu’historique, le caractère « inviolable et sacré ».

Pour le reste, que de changements significatifs et profonds !

Troisième novation : Abandon du titre traditionnel de “Roi de France”

Les titres traditionnels de « Roi de France » et de « Dauphin » étaient abolis au profit de ceux de « Roi des Français » et de « Prince Royal ».

On avait justifié ce curieux et inconscient retour aux expressions du latin médiéval dans une discussion oiseuse, en insinuant que « roi de France » sous-entendrait une possession patrimoniale du Royaume, tandis que « roi des Français » soumettrait mieux le monarque à son peuple.

C’était superbement ignorer le combat des légistes, précisément contre les conceptions patrimoniales qui, elles, remontaient aux Mérovingiens ! Le passage du Rex Francorum au Rex Franciae, du temps de Philippe Auguste, au début du XIIIe siècle, exprimait bien autre chose.

Quatrième novation : l’abdication est possible

Incompréhension encore de la tradition dans les cas d’abdications prévus en 1791 (articles 5 à 8). En effet, des abdications « expresses ou légales » étaient admises, en violation du vieux principe de l’indisponibilité de la Couronne, pourtant implicitement consacré lors du débat sur la potée des renonciations d’Utrecht.

On verra là une marque manifeste de défiance envers la personne de Louis XVI, censé avoir abdiqué
- s’il ne prête pas serment à la Constitution,
- s’il se met à la tête d’une armée contre la Nation,
- s’il sort du Royaume sans y avoir été autorisé. (Le monarque était pratiquement assigné à résidence par le Corps législatif et n’avait pas le droit de s’éloigner « de plus de vingt lieues » du siège de ses séances ! )

Au passage, on observera que si le Roi est qualifié de “sacré”, il n’est plus question de son sacre à Reims, mais d’un simple « serment » à la Constitution.

Le Roi était doté d’une liste civile et pouvait lever une garde, en nombre limitée, défrayée sur cette liste civile.

Cinquième novation : les conditions de la régence

La section II du même chapitre organisait méticuleusement la Régence, ce que n’avait jamais réussi l’Ancien Régime.
- Par hostilité à Marie-Antoinette, les femmes en étaient désormais exclues, de même que les princes étrangers et non régnicoles.
- Le Régent devait aussi prêter serment à la Constitution.
- Si aucun prince français n’était en mesure d’assumer la fonction (8), l’on prévoyait un processus complexe d’élection à deux degrés, par le peuple, du Régent.

À propos de la Régence, l’art. 2 de la section II du chapitre II du titre III énonce :

La Régence appartient au parent du roi le plus proche en degré, suivant l’ordre de hérédité au trône, et âgé de vingt cinq ans accomplis, pourvu
- qu’il soit Français et régnicole,
- qu’il ne soit pas héritier présomptif d’une autre Couronne, et
- qu’il ait précédemment prêté le serment civique…

Il suit de là, si preuve en était nécessaire, que les Bourbons d’Espagne étaient écartés de la Régence parce qu’expatriés, mais qu’ils ne l’étaient pas de la succession au trône en cas d’extinction de la branche aînée issue de Louis XV.

On pouvait parfaitement, d’après ce texte, être « héritier d’une autre Couronne » ou « non régnicole » et néanmoins successible de France. Là décidément, les constituants confirmaient la tradition. Même quand ils en perdaient ailleurs l’esprit.

Sixième novation : le Roy, un citoyen pas comme les autres

Dans une section III, « De la famille du Roi », d’autres mesures vexatoires étaient inscrites.
- Il n’appartenait pas au Roi mais à une loi spéciale de régler l’éducation du prince royal.
- Les divers successibles étaient appelés « princes français », sans que cette qualification emportât aucun privilège dérogatoire au droit commun.
- Bien plus, ces princes, quoi qu’assimilés aux citoyens actifs, étaient frappés d’inéligibilité et interdits des plus hautes fonctions comme celles d’ambassadeurs ou de chefs des armées.

Septième novation : la nomination des ministres du Roy

En vertu de la fameuse théorie, abusivement tirée de Montesquieu, de la « séparation des pouvoirs », le Roi nommait et révoquait librement ses ministres. En apparence, c’était un reliquat de puissance.

À y regarder de plus près, l’impression se nuance fortement et la séparation des pouvoirs restait surtout une arme contre le Roi. Qu’on en juge :
- les ministres étaient imposés au Roi constitutionnellement ; aucun de ses ordres ne serait exécuté sans le contre-seing ministériel ;
- ces ministres pouvaient être décrétés d’accusation par l’Assemblée qui les traduisait elle-même en Haute-Cour, et pouvait toujours les en menacer efficacement ;
- les ministres ne pouvaient être choisis parmi les députés, ce qui revenait à priver le Roi de la collaboration des hommes populaires et rompus aux affaires ; en revanche, oubliant la séparation des pouvoirs, l’Assemblée n’hésitait pas à faire pression sur le Roi pour qu’il chasse tel ministre lui déplaisant ou qu’il en choisisse tel autre à sa convenance.

Il y eut de vives discussions sur le statut des ministres, en particulier sous l’impulsion de Mirabeau, que la cour avait acheté et dont on connaissait les ambitions. Percées à jour, ces ambitions échouèrent [9] ; mais, du coup, l’évolution vers un régime parlementaire de collaboration des pouvoirs s’en trouva bloquée.

Mirabeau l’aurait souhaitée, et c’est pourquoi il avait vainement plaidé le droit de dissolution de la Chambre par le Roi, de même que la compatibilité des fonctions de ministre et de député.

Mirabeau fut un personnage-clé de la Constituante, décédé prématurément à la suite d’une vie de débauche [10]. C’était un royaliste de raison autant que de sentiment, que la froideur de la Cour à son égard avait rejeté démagogiquement vers la gauche, position inconfortable pour défendre la monarchie.
- Il pensait qu’une sorte de royauté populaire, rationalisée, lutterait mieux qu’un absolutisme de façade contre le pluralisme issu de la féodalité.
- Il ne croyait pas à la logique de la séparation des pouvoirs. La loi et son exécution, disait-il, ne se peuvent sérieusement isoler l’une de l’autre ; on ne devrait pas cloisonner l’exécutif et le législatif ; le lien entre eux pourrait être un ministère à l’anglaise, politiquement responsable devant l’Assemblée.

Sans doute Mirabeau a-t-il eu l’intuition, dès 1789, du régime parlementaire : repoussée à cette date, l’idée devait en resurgir en 1814, sous une autre monarchie… pour donner des résultats que son inventeur en France aurait probablement constatés sans excès d’enthousiasme.

Huitième novation : le droit de véto

L’autre grande prérogative, la seule vraiment importante, consentie au Roi, était le droit de véto dans la sanction des lois. La Constitution n’avait rendu au Roi ni l’initiative des lois, ni même le pouvoir réglementaire. Le Roi pouvait seulement inviter le Corps législatif à prendre un objet en considération. Il appartenait à l’Assemblée d’interpréter ses propres textes et de prendre les décrets d’application. Elle discuta le droit de véto.

Le débat sur ce sujet fut si vif (douze jours de discussion passionnée, du 31 août au 11 septembre 1789) qu’il laissa une trace profonde dans l’histoire des assemblées politiques : c’est à propos du véto que se cristallisèrent, pour la première fois, les notions de droite et de gauche, appelées à la postérité mondiale que l’on sait.

Or, tant la droite que la gauche concevaient le législatif et l’exécutif comme des forces irréductiblement hostiles.
- La droite ne sut que proposer une intervention du Roi a posteriori, sous la forme d’un véto absolu au texte voté par le Corps législatif.
- Sieyès trouvait l’idée attentatoire à la souveraineté nationale et la refusait entièrement.

En définitive prévalut une solution intermédiaire, le « véto suspensif » qui pouvait, au maximum, différer de six ans l’application d’une loi voulue avec persévérance par les députés. Encore les lois de finance et les lois constitutionnelles se trouvaient-elles dispensées du véto royal.

À première vue, l’arme n’était pas négligeable, notamment en présence de lois urgentes et de circonstance ; mais le Roi, si diminué par ailleurs, pourrait-il en user sans risques ? L’exercice du droit de véto le mettait en brutal conflit avec une Assemblée omnipotente…

Au demeurant, c’est sur le prétexte du véto que se firent les journées révolutionnaires du 20 juin, puis du 10 août 1792, où le Roi fut emporté.

Neuvième novation : un Roi soumis au “pouvoir législatif

Ce Roi, infériorisé face au législatif, était-il véritablement le maître de l’administration et du maintien de l’ordre,comme l’assuraient les textes ?

Là encore, ses pouvoirs paraissaient dérisoires.
- La plupart des administrateurs locaux étaient élus et ne tiraient donc pas leur légitimité du Roi ; celui-ci ne disposait d’aucun agent susceptible de les surveiller ou de les conseiller.
- La subordination au Roi des administrateurs locaux était théorique : ils étaient censés exercer « sous la surveillance et l’autorité du Roi  », qui pouvait annuler leurs actes et les suspendre ; mais il revenait au seul corps législatif, nécessairement informé, de confirmer ou d’infirmer ces mesures ! En cas de désordre, il fallait que l’agitation débordât le cadre du département pour que le Roi puisse intervenir…et toujours sous le contrôle ultime de l’Assemblée.
- Les agents nommés par le Roi, d’autre part, apparaissaient dévalués là où ils subsistaient parce que dépourvus du sceau électif.
- Le Roi était chef des armées ; cependant, il ne pouvait pas nommer à tous les grades, on ne lui en réservait qu’un pourcentage (attitude illogique au demeurant, car s’il était capable de nommer certains officiers, pourquoi ne les nommait-il pas tous ? ). C’est au Corps législatif qu’il revenait de statuer annuellement sur le nombre des hommes et des vaisseaux, les soldes, les règles d’avancement, la discipline, etc.
- Simplement, en ces matières, par exception, le Roi avait l’initiative des lois.

Au résumé, en ce qui concerne les administrateurs et les agents de l’État,
- un droit de nomination très atteint,
- un droit de contrôle très affaibli.

Le Roi, entravé, ne jouissait d’un pouvoir de décision autonome que pour la diplomatie et la sûreté extérieure du royaume. Cela, d’ailleurs, autorisait à en faire, concurremment avec l’Assemblée, un « représentant » (héréditaire) de la Nation ; mais, en fin de compte, il revenait aux seuls députés de déclarer la guerre et de conclure la paix : Louis XVI n’avait que l’initiative de les proposer à leur agrément.

Dixième novation : un Roi exclu du “pouvoir judiciaire

Ajoutons, pour en terminer, que le Roi était très largement exclu du pouvoir judiciaire, lui naguère réputé « source de toute justice », bien que cette justice fût encore fictivement rendue en son nom.

On ne lui concédait même plus le droit de grâce. Il nommait seulement dans les tribunaux un « commissaire du Roi », et cette nomination était viagère.

Conclusion : un Roi au pouvoir très faible

En définitive, la position du Roi était faible et inconfortable. Sans doute lui conservait-on une fonction de majesté :
- il symbolisait la Nation, son effigie apparaissait sur les monnaies,
- il était reçu, avec une relative déférence, par l’Assemblée.

Mais, déjà, on lui ménageait chichement les marques d’honneur : sa liste civile était fixée ne varietur pour la durée du règne ; les députés prenaient l’habitude, à son vif déplaisir, de se couvrir et de s’asseoir lorsqu’il leur parlait, et il n’avait qu’un simple fauteuil à la gauche du président de séance.

En revanche, les députés protestaient lorsque leurs délégations n’étaient reçues à la cour qu’« à un seul battant » !

En pratique, comment les choses se sont-elles passées, et Louis XVI fut-il le Roi de la Constitution révolutionnaire ?

 La pratique constitutionnelle du Roi

Bornons-nous ici, faute de temps, à une simple esquisse. D’évidence, la Constitution a très mal fonctionné d’octobre 1791 jusqu’au 10 août 1792, soit un laps de temps d’à peine dix mois alors que la législature était prévue pour deux ans.

Louis XVI fut-il le roi de la Révolution, ou bien bouda-t-il le nouveau régime ? Les deux thèses s’affrontent.

Louis XVI, roi de la Révolution ?

La personnalité de Louis XVI reste encore, à beaucoup d’égards, énigmatique. Quels furent ses sentiments profonds à l’égard de la Révolution commençante ? Il n’est pas si simple de répondre.

La thèse ancienne et classique, forgée par les partisans de la Révolution, consiste à parler d’une duplicité, d’un double jeu du Roi. Formé par l’ancienne France, « né sous le despotisme » comme disait Mme Roland, il ne pouvait qu’être viscéralement allergique au nouveau constitutionnalisme.

Georges Lefebvre chez les historiens, Maurice Deslandres dans son Histoire constitutionnelle, chez les juristes, tout près de nous, aujourd’hui, Evelyne Lever, très hostile au Roi, reprennent l’antienne [11].

Et pourtant, Louis XVI n’a-t-il pas été, pour un temps du moins, le roi de la Révolution ? On eut beaucoup de mal, lors de son procès, à trouver contre lui des accusations qui tiennent.

Dans de nombreux textes, Louis XVI exprime son adhésion : par exemple,
- dès le 7 octobre 1791, il souhaite, entre le Corps législatif et lui, « une constante harmonie et une confiance mutuelle » ;
- le 14 décembre, il ne paraît pas hésiter à se désolidariser des émigrés : « Représentant du peuple, écrit-il, j’ai senti son injure » ;
- il réitère sa promesse de « conserver fidèlement le dépôt de la Constitution ».

Double jeu, tranche l’historiographie révolutionnaire. Aveuglement d’un roi faible, peu intelligent et prisonnier, répliquent les contre-révolutionnaires, qui déplorent le manque de roi dans ces heures décisives.

La question a été, renouvelée, ces dernières années, dans un sens discutable mais suggestif, par Paul et Pierrette Girault de Coursac, qui ont voué, à leur façon, de considérables efforts à la défense posthume du Roi. Ces auteurs ont d’abord montré, de façon convaincante, que l’éducation du Roi, contrairement à une légende tenace, avait été très soignée. Louis XVI ne fut pas du tout un demeuré ou un ignorant.

Aurait-il été un parfait roi constitutionnel,
- victime de son entourage, de la Reine entre autres, et de faussaires (par exemple, dans la fameuse « armoire de fer  », une forgerie déloyale du ministre girondin Roland) ?…
- Et victime, bien sûr, de l’historiographie, les républicains le disputant aux royalistes dans l’incompréhension de cette attachante personnalité ?

Louis XVI, contre-révolutionnaire

La thèse des Girault de Coursac [12], riche de documentation, de trouvailles intéressantes, d’hypothèses suggestives, n’emporte pourtant pas la conviction. En tous cas, elle incite à approfondir un peu les rapports de Louis XVI et de la Révolution.

L’éducation du Roi, si elle ne fut pas négligée, baigna néanmoins dans une ambiance très fénelonienne, amplifiée des lectures de Domat, de Daguesseau, de l’amitié de M. de Malesherbes… Bainville avait-il tellement caricaturé en évoquant « Télémaque XVI » ?

Ce Bourbon fut-il acquis aux Lumières ? Sans doute n’est-ce pas aussi limpide. Mais il a respiré l’air de son temps.

Bien des textes avérés de lui parlent de la Nation comme entité distincte du monarque, sous-entendant peut-être une adhésion à la souveraineté nationale.
- Dès le 28 mai 1789, Louis XVI a lancé l’expression d’« Assemblée nationale » pour désigner les États, ce qui est au moins curieux.
- Il est sensible à l’opinion ; il sacrifie ses propres idées à « la tranquillité publique » qui lui est chère, ou à « la félicité de la Nation ». C’est une pente où Louis XV, son prédécesseur, ne se serait pas reconnu.

Le jeune Roi ne semble pas avoir été foncièrement hostile à la révolution commençante, non plus, du reste, que celle-ci n’était consciemment hostile au monarque.

Au moins avant Varennes, le Roi a paru collaborer. Il est allé jusqu’à désavouer ceux qui faisaient allusion à sa « contrainte ». Le 14 décembre 1791, il écrivait à l’Empereur :

V.M. ne peut pas douter que c’est de ma propre volonté et librement que j’ai accepté la Constitution.

Quand il exprime ses scrupules, sa résistance est faible : même la Constitution civile du clergé, que le Pape lui demandait de ne pas ratifier, est sanctionnée par lui au bout de six semaines.

On trouve chez le Roi, une tendance, assez troublante, à l’appel au peuple, qu’il manifestera jusque sur l’échafaud : il se méfie des députés, pas de son peuple. [13]

Naturellement, Varennes fut la conséquence de la mauvaise tournure prise par l’application de la Constitution civile du clergé ; le Roi très-chrétien ressent la violence faite à sa conscience.

Sa Déclaration aux Français, du 20 juin, rédigée dans ce contexte, n’est pas très favorable aux constituants, c’est le moins qu’on en puisse dire [14] : on y lit une critique serrée des faiblesses de la Constitution, la dénonciation des « factieux » ; mais il s’agit surtout de dénoncer la mauvaise application du texte et l’affaiblissement de l’exécutif, nullement d’un refus fondamental des nouveaux principes.

Le Roi n’a usé que rarement du véto : quatre fois en dix mois, alors qu’il a sanctionné des centaines de décrets. Il a scrupuleusement respecté les formes :
- le 8 novembre, à propos d’un texte visant “les émigrés ”, c’est-à-dire ses frères et ses fidèles ;
- le 24 novembre, à propos des prêtres réfractaires ;
- le 27 mai 1792, à nouveau sur les prêtres réfractaires (l’Assemblée, ce faisant, tournait l’esprit de la Constituante en statuant une seconde fois dans la même législature sur ce sujet) ;
- enfin, le 6 juin, à propos du camp de fédérés qui le menaçait personnellement.

L’utilisation était parfaitement légale, modérée même ; néanmoins l’Assemblée la supporta si mal qu’elle suscita l’insurrection. Le véto restait une arme trop forte entre les mains d’un monarque trop affaibli.

On remarquera que le Roi s’en était servi à deux reprises sur la question religieuse. Là est sans doute le nœud de l’affaire et le secret du cœur du Roi. Louis XVI, qui n’a jamais songé à abdiquer, a sacrifier son règne sur cette question qu’il estimait cruciale. Il n’a pas oublié qu’il était le Roi très-chrétien, et Jean-Pierre Brancourt a fortement écrit, un jour [15], que

la défense ultime du catholicisme par Louis XVI l’avait condamné à la guillotine en sauvant son éternité.

Une équation impossible

Pour tout dire d’un mot, la conscience de Louis XVI a été confrontée à un double serment :
- celui prêté au sacre de Reims, le 11 juin 1775 [16], et
- celui prêté à la Constitution le 14 septembre 1791 [17].

Imaginer qu’il ait pu préférer le second au premier est difficile à admettre, surtout si l’on se souvient qu’il ne quitta jamais l’anneau du sacre et l’emporta jusque dans sa tombe.

Mais probablement se faisait-il, en bon fénelonien, une idée erronée de la Constitution coutumière  ; en tout cas fort différente de celle de son aïeul Louis XV puisqu’il n’eut rien de plus pressé, à son avènement, que d’anéantir la réforme Maupeou et de rappeler les Parlements.

Crût-il un instant renouer, par-delà l’absolutisme, avec les vieux plaids de la monarchie franque en avalisant la souveraineté nationale ?

Il eut toujours horreur de verser le sang, et souffrit aussi, peut-être, dans les premiers jours de la Révolution, du drame personnel que fut la mort prématurée du premier Dauphin à la mi-juin 1789.

En tout cas, la conversion qui fut la sienne aux derniers mois de son règne atteste de ses sentiments profonds.

Quelques textes pour finir donnent aussi des pistes : dès le 12 juin 1789, il écrivait au Roi d’Espagne Charles IV : « comme chef de la seconde branche » pour protester solennellement contre tous les actes « qui lui ont été arrachés par la force » et dit :

ne pouvoir laisser avilir entre ses mains la dignité royale qu’une longue suite de siècles a confirmée dans sa dynastie.

Dans son manifeste du 20 juin 1791, il déplore

l’impossibilité où le Roi se trouve d’opérer le bien et d’empêcher le mal qui se commet.
(leçon que le Comte de Chambord entendra plus tard).

Et à son ministre Bertrand de Molleville, qui l’a rapporté dans ses mémoires, il confiait :

L’exécution la plus exacte de la Constitution est le moyen le plus sûr pour faire apercevoir à la Nation les changements qu’il convient d’y faire.

Le 7 juillet 1792 encore, Louis XVI déclare à l’Assemblée :

Je viens vous exprimer moi-même que la Nation et le Roi ne font qu’un… L’attachement à la Constitution réunit tous les Français, le Roi leur en donne toujours l’exemple.

On aperçoit peut-être entre ces phrases, à la fois les tentations contradictoires et les lignes de force d’une conduite qui avait sa cohérence, sinon son efficacité.

 Conclusion

Essayons de conclure sur la Constitution de 1791.

Talleyrand, dans le chapitre de ses Mémoires qu’il y consacre, écrit :

la Royauté, telle qu’elle était sortie de l’Assemblée constituante, n’était plus qu’une ombre, et une ombre qui allait chaque jour s’effaçant… [18]

Talleyrand disait juste. La Royauté de 1791 était bien mal bâtie. La première Constitution écrite de la France fut un échec patent. Œuvres d’idéologues novices, trop amoureux de la raison, trop méprisants de l’histoire, trop inexpérimentés, elle ne pouvait prétendre à la durée.

On a souligné par ailleurs l’incompatibilité essentielle entre Constitution et Révolution :
- si on ne sait trop quand commence l’Ancien Régime, on sait bien quand il finit ;
- à l’inverse, on voit quand commence la Révolution, mais on serait en peine de lui assigner une fin : il est illusoire de prétendre figer ce mouvement. À coup sûr, en tout cas, la Révolution ne s’est pas achevée le 14 septembre 1791.

Devons-nous penser pour autant que cette Constitution masquait une république ? Je ne le crois pas personnellement, si ce n’est au sens kantien. Talleyrand parlait à juste titre de « royauté », non de « monarchie ».

La Constitution n’était pas vraiment monarchique, mais elle restait royale. Elle se rangeait dans la nouvelle classification des régimes politiques introduite par le Contrat social de Rousseau, elle était une « démocratie royale ».

Car s’il y a contradiction dans les termes à imaginer une « monarchie démocratique », rien ne s’oppose à des royautés démocratiques dont notre Europe contemporaine est encore remplie.

À cet égard, la Constitution de 1791 inaugurait le modèle, appelé à postérité, qui, entre autres, fut illustré par la doctrine orléaniste de royauté révolutionnaire…

Il est vrai que la France d’Ancien Régime, à son couchant, ne souffrait pas d’un excès d’autoritarisme, mais d’un manque d’efficacité et de moyens ; l’apport politique majeur de la Révolution fut de changer le principe de légitimité, et de substituer au droit divin traditionnel, la souveraineté nationale, puis populaire.

Cette métamorphose a ouvert la porte, beaucoup moins à la liberté, qui est ancienne comme disait Mme de Staël, qu’au despotisme, nous dirions au totalitarisme, qui est bien moderne, hélas !…

Une volonté généraletoujours droite” a remplacé ce Roi, qui devait encore “raison garder” pour exprimer la loi. On est en droit de douter que ce fût un progrès.

 

Voir en ligne : Institut des Sciences Historiques

 

Guy Augé

 

Notes

[1] N’oublions pas le cas, toujours singulier, de la Pologne qui eut, elle aussi, sa première constitution écrite en 1791 ; mais elle ne servit pas de précédent à la France.

[2] Cf. Paul BASTID, Sieyès et sa pensée, nouv. éd., Hachette, 1970. Et plus récemment, Jean-Denis BREDIN, Sieyès, la clef de la Révolution française, de Fallois, 1988.

[3] Mémoires du prince de Talleyrand, publiés par le duc de Broglie, t.1, Paris, 1891, p. 130.

[4] Tout au plus fit-on quelques propositions farfelues, comme de déposer Louis XVI pour le réintroniser aussitôt. Quelqu’un suggéra de l’appeler « Louis ler, empereur des français ».

[5] Les citations de constituants sont empruntées aux Archives parlementaires.

[6] La complexité des références pour pouvoir citer correctement un passage de la Constitution de 1791 est déjà un signe d’inexpérience des constituants !

[7] On trouve le détail de ce débat aux Archives parlementaires, t. IX ; également un résumé emprunté à Galart de Montjoie dans Pierre-Joel de VALMIGERE, Enquête sur la Révolution, Nouvelles éditions latines, 1956, p. 131. « La chaleur que les royalistes mirent dans cette affaire, estime Galart, est au-dessus de toute expression. »

[8] Notons qu’il a peut-être pas là une rupture aussi totale avec le passé qu’on pourrait le penser. Déjà les scolastiques du Moyen Âge, sans parler du courant hétérodoxe des monarchomaques, envisageaient une sorte de souveraineté du populus, et la souveraineté monarchique elle-même, en France, n’a jamais prétendu trouver en soi sa fin, à l’inverse, précisément, des souverainetés nationale ou populaire.

[9] Les députés Blin et Lanjuinais avaient demandé, contre Mirabeau bien sûr, de décréter « qu’aucun membre de l’Assemblée nationale ne pourra obtenir aucune place de ministre pendant la session de l’Assemblée actuelle  ». Mirabeau, ironique, proposa un amendement bornant l’exclusion « à M. de Mirabeau, député des Communes de la sénéchaussée d’Aix  ».

[10] On lira avec fruit la biographie très agréable de Jean-Jacques CHEVALLIER, Mirabeau, un grand destin manqué, 1947.

[11] Georges LEFEBVRE, La Révolution Française, p.204. Maurice DESLANDRES, Histoire constitutionnelle de la France de 1789 à 1870,t. I. Evelyne LEVER, Louis XVI, Fayard, 1985.

[12] Pierrette GIRAULT de COURSAC, L’éducation d’un roi : Louis XVI, Julliard, 1976. Paul et Pierrette GIRAULT DE COURSAC, Enquête sur le procès du roi Louis XVI, La table Ronde, 7982. Pour une discussion, Frédéric BLUCHE, « Un vrai roi constitutionnel ?  », dans Mémoire, 1985, III.

[13] Cf. Jean de VIGUERIE, « Les idées politiques de Louis XVI sont-elles démocratiques », dans Mémoire, 1985, II, p.23.

[14] Marcel REINHARD, dans La Chute de la Royauté : 10 Aout 1792, Gallimard, 1969, a publié de larges extraits de cette Déclaration aux Français (dont on n’est pas certain qu’elle soit entièrement de la main du Roi) : p. 437-451, document II, « Rupture de Louis XVI avec la révolution ».

[15] Cf. Jean-Pierre BRANCOURT, « Entre l’Être suprême et le Dieu des Chrétiens », Mémoire, l986, V, p. 13.

[16] Il est bon de rappeler que le sacre de 1775 fut voulu par Louis XVI contre l’avis de son principal ministre de l’époque, Turgot.

[17] Ce serment était une condition suspensive ou résolutoire du règne pour le Roi constitutionnel.

[18] TALLEYRAND, op. cit., p. 219.

 

Source: Vive Le Roy

mercredi, 17 août 2011

Le toast d’Alger du cardinal Lavigerie en 1890

 

Sur le Ralliement de l’Eglise à la République

Afin de préparer les esprits à sa politique de Ralliement de l’Église à la République, le pape Léon XIII charge le cardinal Lavigerie d’une déclaration fracassante. En effet, outrepassant le domaine imparti à son autorité spirituelle, le Pape s’apprête à promulguer l’Encyclique Au milieu des sollicitudes (1892) qui contraint les catholiques à accepter la République athée et persécutrice. Or le Seigneur nous a donné un critère infaillible pour évaluer une politique : « vous jugerez l’arbre à ses fruits ». Plus d’un siècle s’est écoulé et le bilan est désastreux : non seulement la République n’est pas baptisée, mais l’apostasie est générale et les catholiques ultra-minoritaires. En cela, le Ralliement de 1892 préfigure cet autre ralliement de l’Église à l’esprit du monde, le tout aussi calamiteux Concile Vatican II.

 

 Un cardinal populaire et … légitimiste !

Le ralliement improbable du Cardinal à la République

On a beaucoup parlé du cardinal Lavigerie (1825-1892), le fondateur des Pères Blancs qui, à l’automne de 1890, recevant à Alger l’état-major de l’escadre de la Méditerranée, délivra à ses hôtes un surprenant discours de « ralliement » à la République.

Son initiative dérouta quelque peu son auditoire et, dès le lendemain, la nouvelle suscita dans toute la France une vigoureuse polémique. Mais que diable était allé faire dans cette galère l’archevêque d’Alger et de Carthage que l’opinion donnait pour légitimiste ?

Le Cardinal missionné par le pape Léon XIII

La vérité est que le prélat avait eu le malheur de passer par Rome peu de temps auparavant alors que le pape Léon XIII songeait à jeter quelques gouttes d’eau bénite sur le gouvernement français afin de combattre son anticléricalisme et de le rendre fréquentable. Le Pape préparait alors l’Encyclique Au milieu des sollicitudes ― qui devait paraître en 1892 ― dans laquelle il prônait officiellement le ralliement à la République tout en reconnaissant les sentiments anti-chrétiens des dirigeants. Il pensait que l’union des catholiques suffirait à redresser la situation [1].

Pour l’heure et afin de mettre en œuvre son projet, il cherchait l’homme dont il ferait son porte-parole. C’est alors que se présenta devant lui « l’apôtre de l’Afrique », celui qui « après avoir été le plus populaire des Princes de l’Église […] allait devenir l’être le plus honni et le plus discuté. » [2].

C’est en octobre 1890 que notre éminence sollicita une audience auprès du Souverain Pontife afin de l’entretenir des progrès de l’évangélisation africaine et de la croisade anti-esclavagiste qu’il menait alors.

Léon XIII l’écouta attentivement car le développement du catholicisme dans cette partie du monde lui tenait à cœur. Cependant, une idée traversa son esprit. Il prit conscience d’avoir devant lui le messager qu’il cherchait, celui qui ferait des fidèles français des sujets loyaux de la République.

Sur l’apostasie de la France républicaine

Et pourtant, dans ces dernières années du XIXe siècle, les rapports entre gouvernés et gouvernants, sur cette vieille terre monarchique, s’avéraient à la fois complexes et conflictuels. La Révolution et ses suites déplorables avaient laissé leur marque indélébile.

Dans son ouvrage Pour qu’il règne, Jean Ousset met bien en relief la nature anti-chrétienne de l’idéologie animant alors les dirigeants de la France. En 1876 déjà, le sénateur et franc-maçon Étienne Arago (1802-1892) déclarait :

L’Église et la Religion doivent être détruites. […]

Va-t-en, crucifix, qui, depuis dix-huit cents ans, tiens le monde sous ton joug. Plus de Dieu ! Plus d’Église ! Nous devons écraser l’Infâme ; or, l’Infâme, ce n’est pas le cléricalisme, c’est Dieu.

Nous devons éliminer de la France toute influence religieuse, sous quelque forme qu’elle se manifeste. [3]

Cette volonté d’anéantir « toute influence religieuse, sous quelque forme qu’elle se manifeste » était partagée par nombre de républicains et la mise en place de cette politique allait bon train. Les autorités « légales », jour après jour, chassaient Dieu de la sphère publique et renvoyaient les « curés à leurs presbytères ».

Quelques dates sont significatives :
- 1879. Exclusion du clergé des commissions administratives des hôpitaux et des bureaux de bienfaisance ;
- 1880. Suppression des aumôniers militaires. Interdiction aux magistrats d’assister en corps aux processions de la Fête-Dieu. Suppression de l’enseignement religieux dans les examens ;
- 1881. Suppression de l’enseignement religieux dans les écoles maternelles. Sécularisation des cimetières ;
- 1882. Crucifix enlevé des écoles. Suppression des aumôniers de lycées. Enseignement religieux interdit dans les écoles primaires.
- 1883. Interdiction aux troupes de paraître en corps aux cérémonies religieuses ;
- 1884. Suppression des prières à la rentrée du Parlement. Suppression des aumôniers dans les hôpitaux et de l’immunité des clercs quant au service militaire ;
- 1886. Exclusion des congréganistes de l’enseignement public. Organisation de l’école laïque…

Cette escalade préparait l’interdiction des ordres religieux et devait aboutir, en 1905, à la séparation de l’Église et de l’État [4]. Et depuis, l’apostasie continue.

En tout cas, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’attitude de la République ne plaidait pas pour un véritable dialogue et une réelle collaboration.

 Le raisonnement de Léon XIII

Cependant, Rome croyait à l’impossible miracle, sans craindre de jeter les catholiques français dans le plus grand trouble, voire dans la révolte. On privilégiait de la sorte les républicains, convaincus en majorité d’anticléricalisme militant au détriment des monarchistes demeurés fidèles à l’antique devise : Dieu et le Roi.

Le Pape recueillit l’adhésion de la faction libérale, celle qui, déjà, dans les années 1870 avait fait échouer les tentatives de restauration monarchique. Ayant abandonné leur Roi, ils étaient prêts à sacrifier Dieu Lui-même à leur « libéralisme ». Dans ce contexte, la République leur convenait.

En agissant ainsi, le « successeur de Pierre » affaiblissait sa propre autorité dans notre pays.

Léon XIII pensait qu’après la chute du Second Empire puis, quelques années plus tard, la mort du Comte de Chambord, la France usait inutilement ses forces en de vains combats politiques mettant aux prises, selon les circonstances, légitimistes, orléanistes, bonapartistes et républicains.

Ces affrontements, selon le pontife, bénéficiait aux plus radicaux de chaque faction en interdisant aux modérés de se faire entendre et d’accéder aux affaires. Constatant qu’avec le temps, la république avait acquis une réelle légalité, à défaut d’une vraie légitimité, il estimait que c’était sous ses couleurs que les catholiques devaient se ranger.

Comme la doctrine de l’Église déclarait s’accommoder de toute forme de gouvernement, le Pape ne voyait pas pourquoi les catholiques, préoccupés avant tout de la défense des intérêts de la Cité et de la Religion, n’accepteraient pas de sacrifier leurs préférences dynastiques, voire de régime, sur l’autel du bien commun.

 Les failles du raisonnement du Pape

Ce raisonnement n’était pas sans failles.

- En premier lieu, le choix de la forme de gouvernement appartenait à chaque peuple, conformément à ses traditions et son histoire. Il appartenait seulement au « Vicaire du Christ » de veiller à ce que chaque nation, au-delà de son génie propre, respecte et protège les droits de Dieu et les libertés de l’Église. En ce domaine, malgré quelques regrettables défaillances [5], le « Royaume des Lys » s’était montré, siècle après siècle, plus respectueux que tout autre des prérogatives du Saint-Siège. La France d’Ancien Régime n’était en rien une théocratie mais était une royauté religieuse.

- Ensuite, en accord avec la pensée de saint Thomas d’Aquin, les théologiens reconnus approuvaient le choix d’une monarchie « modérée » comme image du meilleur système politique.

- Enfin, les États pontificaux, donnés en modèle jusqu’en 1870, obéissaient aux règles monarchiques. Et je ne parle pas de l’exemple si frappant du Royaume de Dieu.

- De plus, on ne peut qu’être étonné de voir, en l’espèce, un Souverain Pontife user de son pouvoir spirituel, le seul dont il disposait alors, pour régler un problème temporel qui ne relevait aucunement de sa compétence. Ce phénomène se reproduisit ultérieurement à plusieurs reprises. Par ailleurs, le cardinal Pie précisait

L’Église n’absorbera point la puissance de l’État, elle ne violera point l’indépendance dont il jouit dans l’ordre civil et temporel ; elle n’interviendra, au contraire, que pour faire triompher plus efficacement son autorité et ses droits légitimes. [6]
Point n’est besoin de souligner que la République française n’était pas le plus exact soutien de l’« autorité et des droits légitimes » de l’Église !

 La déclaration d’un cardinal obéissant

Léon XIII développa ses arguments devant Monseigneur Lavigerie. Il souhaitait aller vite, entraîner à sa suite l’ensemble du clergé français, à charge pour ce dernier de convaincre les catholiques. Le cardinal tenta de présenter quelques objections mais en vain. On ne lui demandait que son obéissance, c’est-à-dire « de prendre en France l’initiative d’un semblable mouvement.  [7] »

Ce jour-là, comme il est dit plus haut, l’Ordinaire du lieu devait accueillir l’État-major de l’escadre de la Méditerranée, ayant à sa tête le vice-amiral Duperré, accompagné par une quarantaine de hautes personnalités appartenant à l’Armée, à la Magistrature ou à l’Administration de la province. Les choses se déroulèrent comme à l’accoutumée en pareille circonstance. Cependant, à la fin du repas, Monseigneur Lavigerie, embarrassé et persuadé qu’il « allait au suicide » [8] prit la parole. Il déclara notamment :

… L’union […] est en ce moment […] notre besoin suprême, l’unionest aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l’Église et de ses pasteurs, à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute elle ne nous demande pas de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qu’honorent tous les hommes.

Mais quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée, que la volonté d’un gouvernement n’a rien en soi de contraire […] aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu’il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l’adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l’épreuve faite, et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l’honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de nous de sacrifier pour le salut de la patrie … [9]

L’amiral Duperré se contenta de répondre par quelques mots polis, avant que n’éclate la Marseillaise jouée par des élèves des Pères Blancs.

Ce dernier épisode montre d’ailleurs qu’il ne s’agissait pas seulement de se rallier à une “forme de gouvernement” ― ce qui, nonobstant le fait qu’il n’appartenait pas au pape de l’imposer, pouvait n’être pas, dans l’absolu, inimaginable ― mais bien à la Révolution que la Marseillaise symbolisait (et symbolise toujours… ).

À compté de ce jour le Cardinal Lavigerie fut l’homme le plus controversé :


- Pour les radicaux, ennemis de l’Église et de ses ministres, il était un ambitieux ;
- pour les catholiques, conservateurs, il était un transfuge. [10]

 L’impact du toast d’Alger

L’impact du « toast d’Alger » fut considérable.

- La plupart des républicains demeurèrent sceptiques et ne désarmèrent pas.
- Une minorité de catholiques, ceux qui souscrivaient aux thèses libérales [11] ou qui considéraient l’obéissance au pape comme un absolu en tout domaine, approuva le « ralliement » mais le plus grand nombre, clercs et laïcs, manifesta son opposition.

D’aucuns ont rejeté la responsabilité de l’échec de la démarche vaticane sur les excessifs de chaque camp. En fait, il serait plus exact de parler d’ignorance des réalités par la décision pontificale.

Le Saint-Père, emporté par ses illusions, n’eut pas conscience de demander aux catholiques français de se rallier à ceux qui, cent ans plus tôt, s’étaient constitués promoteurs de la révolution et instigateurs ou complices des persécutions.

Parfois, les peuples se souviennent ! Accepter la république revenait à admettre et servir des doctrines contraires aux préceptes de la Religion et renier ainsi plus de mille ans d’histoire nationale.

De plus, la suite des temps l’a bien marqué, l’initiative romaine n’a en rien désarmé les anticléricaux. Les lois sont venues inexorablement, année par année, détruire l’héritage chrétien. Parfois, les circonstances imposèrent des trêves mais ce ne furent jamais que des suspensions d’armes. Aujourd’hui, une seule chose a véritablement changé : le consentement des victimes.

Notes

[1] L’histoire lui a apporté un cinglant démenti.

[2] Cf. : Un grand Français, le cardinal Lavigerie, par le R.P. de Préville - Tolra Éditeurs (1926).

[3] Arago cité par Hary Mitchell in Pie X et la France, p.62, Ed. Du Cèdre, Paris. Cité par Jean Ousset in Pour qu’il règne - Dominique Martin-Morin Ed. Paris. pp. 244-245.

[4] NDLR - En fait, la séparation des Églises et de l’État ! La « loi de 1905 » proclame la séparation de l’État et des « Églises », celles concernées par le Concordat de 1801 et ses modifications du 8 avril 1802 et du 17 mars 1808, soient l’Église catholique, les Églises protestantes (Églises réformées et Églises de la Confession d’Augsbourg) et le Judaïsme (assimilé à une Église).

[5] NDLR - Des défaillances bien mineures, eu égard au nombre de siècles concernés et à analyser dans le contexte de chacune d’elles !

[6] Monseigneur Pie, La Royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ, Partie III, Ch.IV, pp. 247-248.

[7] Un grand Français, le cardinal Lavigerie. Cf. : supra.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] Cf. : Un grand Français, le cardinal Lavigerie, par le R.P. de Préville - Tolra Éditeurs (1926).

[11] Le successeur de Pie IX recueillit l’adhésion de la faction libérale, celle qui, déjà, dans les années 1870 avait fait échouer les tentatives de restauration monarchique. Ayant abandonné leur Roi, ils étaient prêts à sacrifier Dieu Lui-même à leur « libéralisme ». Dans ce contexte, la République leur convenait.

 

 

Source: Vive le Roy

jeudi, 02 septembre 2010

Naissance de Légitimité infos

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Nous avons l'honneur de vous faire part de la naissance d'un nouveau site Légitimiste d'informations :

"Légitimité Française Infos".

Nous souhaitons longue vie à ce nouveau venu et, invitons par la même occasion nos fidèles lecteurs à s'abonner par e-mail à la "Newsletter" de ce site Légitimiste et Traditionaliste. 

 

 Pour vous rendre sur Légitimité Française infos, merci de cliquer sur le lien ci-dessous :

http://richemont.hautetfort.com/ 

(Nous publions ici le communiqué paru sur le blog du Cercle Légitimiste Robert de Baudricourt)

dimanche, 25 juillet 2010

Philippe le Bel et Boniface VIII (II)

Du côté maçonnique et ésotérique que reproche-t-on à Philippe le Bel ?

Une seule chose : la destruction de l’Ordre du Temple. Pourquoi ? Qui étaient les Templiers ? Que représentent-ils pour un franc-maçon d’aujourd’hui, pour ses compagnons de route ?

Bref rappel sur l’histoire de l’Ordre du Temple

Là encore, reportons-nous quelques siècles en arrière…

En 1118, à l’époque triomphante du royaume de Jérusalem, le Champenois Hugues de Payens, Geoffroy de Saint-Omer et sept autres chevaliers proposent au roi Baudouin II de mettre à sa disposition, sous la forme d’un ordre militaire et religieux, une troupe permanente. Cette troupe se donne pour mission d’assurer aux pèlerins la liberté des routes et tient quartier dans une partie du palais royal, qu’on appelle, alors, le Temple de Salomon.

En 1128, Hugues de Payens se rend au concile de Troyes, où il fait solennellement approuver son Ordre. Quelques années après, saint Bernard confie, à son secrétaire Michealensis, le soin d’adapter à cette vie guerrière la règle bénédictine…

Le 13 octobre 1307, au matin, le Grand Maître du Temple, Jacques de Molay est arrêté à Paris.

Le 22 mars 1312, par la bulle Vox in excelso [10], le pape Clément V supprime l’Ordre du Temple.

Le 11 mars 1314, le cardinal d’Albano, deux autres cardinaux et l’archevêque de Sens, mandatés par le pape, condamnent à la prison perpétuelle le Grand Maître des Templiers, le Visiteur de France et les Commandeurs d’Aquitaine et de Normandie. Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay, Commandeur de Normandie, au lieu de confesser publiquement leurs fautes, rétractent leurs aveux. Relaps, selon le droit de l’époque, ils sont, alors, remis, par les cardinaux, au prévôt de Paris qui les fait brûler par ordre du roi.

Le Temple, un ordre turbulent

On croit généralement que la persécution qui fond sur eux, le 13 octobre 1307, est subite, inattendue, foudroyante, et doit, sans conteste, être regardée comme le résultat d’un concert intéressé entre le pape et le roi de France. Il n’en est point ainsi ! Il y a longtemps que nombre de princes chrétiens se plaignent de l’attitude des Templiers et que les yeux de la cour de Rome sont ouverts sur les désordres des chevaliers ! Quelques faits…

  • En 1172, le roi Amaury de Jérusalem est contraint de prendre d’assaut la résidence du Grand Maître, pour incarcérer l’assassin d’un ambassadeur ismaïlien qu’il venait de recevoir et que les Templiers avait massacré, lui et son escorte. Décidé à demander au pape la suppression de l’Ordre, la mort l’empêchera de mener à bien son projet…
  • En 1200, le pape Innocent III reçoit la plainte de Léon Ier, roi d’Arménie, contre les Templiers qui ont envahi et ravagé sa terre.
  • Les Templiers trahissent l’empereur Frédéric III qui vient de reconquérir la Terre Sainte et cherchent à le faire assassiner par les infidèles [11].
  • En Syrie, saint Louis fait mettre à genoux devant lui, en présence de tous les barons, le Grand Maître Renaud de Vichière, pour avoir engagé, à son insu, des négociations politiques et financières avec le sultan de Damas…
  • Les Templiers ont refusé de participer à la croisade contre les Albigeois…

En 1272, le concile de Salzbourg propose de réunir le Temple à l’Hôpital. Grégoire X, dès l’année suivante, et Nicolas IV, en 1289, travaillent à ce projet dans le but avoué de réformer à la fois les deux Ordres…

Quels sont les griefs relevés dans le procès contre l’Ordre ?

En premier lieu, la pratique d’une initiation secrète, accompagnée du reniement du Christ et de l’adoration d’une idole à tête d’homme, le Baphomet, transcription pour certains de Mahomet, pour d’autres du “baptême du feu” alchimique.

Les procédures commencées en France sont, d’abord, déclarées nulles par le pape, le roi de France n’ayant pas le droit de juger les chevaliers qui ne relèvent que de Rome. La commission pontificale, alors mandatée, conclut à la véracité des accusations après des interrogatoires qui, eux, contrairement aux tribunaux civils de l’époque, ne pratiquent pas la torture. En Angleterre, en Sicile, à Naples, à Florence, dans les États de l’Église, l’enquête poursuivie pendant deux ans établit la culpabilité, sinon de la plupart des chevaliers, au moins d’un très grand nombre.

Les biens du Temple, fort importants, sont remis à l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem [12], conformément à la bulle pontificale adressée au roi de France et datée du 16 mai 1312 [13].

Les historiens sérieux et impartiaux admettent, aujourd’hui, que, si la totalité de l’Ordre ne fut certainement pas gangrenée, une partie, qu’il est difficile de dénombrer, contaminée par les Cathares [14] et l’Orient, était bel et bien hérétique, manichéenne et, probablement, satanique.

Que vient donc faire la mouvance maçonnique et ésotérique dans cette histoire ?

L’universalité du Temple fit sa faiblesse ; sa richesse provoqua sa ruine ; sa doctrine, son ésotérisme, son “secret” servirent à sa destruction. Mais son esprit demeura, repris par les fraternités médiévales, par les groupes rosicruciens, par les sociétés de pensée, par les sociétés secrètes de nos jours ; l’idéal du Temple, l’ésotérisme de son but demeurent vivants. Peu importe que la succession matérielle ne soit pas assurée par des investitures rituéliques ; l’esprit demeure et l’idée templière appartient incontestablement aux grands courants de pensée qui secouent encore parfois le monde moderne…

J. Marquès-Rivière : Histoire des Doctrines Ésotériques, Payot édit. , p. 278.

De fait, la mouvance maçonnique et ésotérique revendique, à tort ou à raison, la filiation templière et Philippe le Bel a attisé pour les siècles la haine des initiés contre sa dynastie et sa religion.

Quelques exemples…

  • L’une des épreuves de la Franc-Maçonnerie, avant la Révolution, consistait à faire opérer au dignitaire maçonnique l’exécution en effigie d’un roi de France sur un mannequin représentant Philippe le Bel [15] …
  • Chacun sait que Louis XVI fut enfermé au Temple. Mais, ce que l’on ne sait généralement pas c’est que, après avoir repoussé le choix de l’Hôtel de la Chancellerie, l’Assemblée avait décidé d’enfermer les “otages” dans le Palais du Luxembourg. Manuel, procureur de la Commune, refusa, arguant les facilités d’évasion que procurerait la présence de souterrains, et proposa le Temple. Mais, pour les députés comme pour le roi, le Temple, c’était le Palais du Grand Prieur, construit par Mansard et résidence princière. Pour la Commune, c’était le fameux donjon carré qui avait servi aux Templiers de trésor et de dépôt d’archives ! On connaît le cri qui s’éleva du milieu de la foule le 21 janvier 1793 : « Jacques de Molay, tu es vengé » . Mais, peut-être n’est-il pas historique…
  • Au XIXe siècle, les carbonari faisaient le serment de travailler au renversement des Bourbons et du Pape…
  • De nos jours [16], les fils de maçons américains sont enrégimentés sous la bannière de DeMolay, en souvenir du dernier Grand Maître de l’Ordre du Temple. Cette importante organisation, l’Ordre International de DeMolay, a été fondée en Amérique en 1919. Y adhèrent les “Lowtons” [17] âgés de 13 à 21 ans. Des personnalités connues ont, tout jeunes, sucé le lait de la louve maçonnique et appartenu à l’Ordre DeMolay : des acteurs célèbres comme John Wayne, des dessinateurs comme Walt Disney, des astronautes comme Franck Borman et Vance Brand, des politiciens comme le président Bill Clinton…

Que la filiation soit réelle ou inventée, la Franc-Maçonnerie se veut héritière du Temple !

Notes

[10] « Clément, évêque, serviteur des servireurs de Dieu,… Une voix a été entendue dans les hauteurs, voix de lamentation, de deuil et de pleurs… Nous supprimons par une sanction irréfragable et valable à perpétuité, non sans amertume et sans douleur dans le cœur, l’ordre des Templiers, son état, son costume et son nom… Donné à Vienne, le XI des calendes d’avril, de notre pontificat la septième année. »

[11] Mathieu PARIS, à l’année 1229, t. III, p. 417 de la trad. Huillard-Bréholles.

[12] Appelé, aujourd’hui, “Ordre de Malte”.

[13] Une bulle identique, portant la même date, est adressée au roi d’Angleterre.

[14] De nombreux Cathares avaient été placés en manière d’expiation dans l’Ordre du Temple.

[15] Cf. J.C. Lozac’hmeur et B de Karer : De la Révolution, Édit. Ste Jeanne d’Arc, 1992.

[16] Cf. Henry Coston. Monde et Vie - 7 avril 1994 - N° 563.

[17] Le terme “lowton” ou “louveton” ou “louveteau” désigne un fils de franc-maçon qui a reçu le “baptême” maçonnique au cours d’une cérémonie en loge.

Source: Vive Le Roy

samedi, 24 juillet 2010

Philippe le Bel et Boniface VIII

Pour en finir avec un mythe

Philippe IV dit “le Bel” est probablement le roi le plus vilipendé de notre Histoire. Ses détracteurs ― et ils sont nombreux ― se recrutent, curieusement, aussi bien dans la mouvance catholique que dans la mouvance maçonnique et ésotérique. Comment expliquer ce phénomène ?

 
Ce fut à peu près dans le même temps que Boniface VIII, qui s’était brouillé mal à propos avec la France, par une prétention jusqu’alors inouïe sur le temporel des Rois, qui n’appartient qu’à Dieu seul, souhaitant enfin de se raccommoder avec Philippe le Bel, offrit de rétracter ce qu’il avait avancé de contraire aux droits de la Couronne, si le Roi voulait faire juges de leurs différends, non pas des gens qui lui fussent si dévoués qu’ils fermassent les yeux à la justice pour lui plaire, mais des Princes pleins de droiture & de bonne foi, tels qu’étaient les Ducs de Bourgogne & de Bretagne. Le Roi n’eut pas de peine à se soumettre à leurs décisions ; mais Boniface mourut avant que de s’être réconcilié avec le Roi ; & son successeur, cassa tout ce qu’il avait fait, sans en être même prié de la part de Philippe.

Dom Lobineau in Histoire de Bretagne - Édition de 1707 - Livre IX - Page 290

 Du côté catholique que reproche-t-on à Philippe le Bel ?

Essentiellement : ses relations conflictuelles avec Rome qui atteignent leur paroxysme lors de l’attentat d’Anagni.

Le contexte

Reportons-nous quelques sept siècles en arrière…

Philippe, né en 1268, devient Roi de France en 1285 et meurt en 1314. Pendant son règne, six Papes se succèdent sur le trône de Pierre : Honorius IV, Nicolas IV, Célestin V, Boniface VIII, Benoît XI et Clément V. Les relations entre Rome et Paris n’appellent aucune remarque particulière pendant le pontificat des trois premiers.

Célestin V [1] abdique le 13 décembre 1294 et le cardinal Benedetto Gaetani est élu le 24 décembre 1294 sous le nom de Boniface VIII.

Cette abdication éclate comme un coup de tonnerre dans la Chrétienté [2].

À l’instar des deux cardinaux Jacopo et Pietro Colonna [3], la Sorbonne conteste la validité de cette abdication et, logiquement, la régularité de l’élection de Boniface VIII. Philippe le Bel semble beaucoup hésiter et, le temps passant, finalement, se ranger à cet avis. C’est un point capital pour la compréhension des évènements qui vont suivre.

L’affaire Bernard de Saisset

Le conflit entre Boniface VIII et Philippe le Bel est, en quelque sorte, allumé par un prélat languedocien, Bernard de Saisset.

Une première querelle, caractéristique du contexte féodal, éclate alors que Bernard de Saisset, abbé du monastère de Saint-Antonin, à Pamiers dans le comté de Foix, conteste au comte de Foix la possession du château de Pamiers. Philippe le Bel, confirmant une donation antérieure de son père, fait remettre le château au comte… Boniface VIII érige bientôt Pamiers en évêché et le confie à Bernard…

En 1300, dans le cadre d’une dispute entre le vicomte de Narbonne et son archevêque, le pape nomme l’évêque de Pamiers pour le représenter auprès du roi qui le reçoit mais lui adresse à peine la parole… Furieux, Bernard de Saisset se vante alors de vouloir arracher le comté de Toulouse au roi de France. Pour ce faire, il tente d’entraîner son vieil ennemi, le comte de Foix, qui l’éconduit. Ses démarches le font soupçonner de complot et de trahison. Il est, alors, cité devant le roi. Il comparait à Senlis. Le roi écrit au pape pour lui exposer la situation et lui demander de priver l’évêque de Pamiers de tout privilège clérical et de permettre à la justice régulière de le poursuivre comme criminel de lèse-majesté. Le pape refuse et enjoint à Philippe de le remettre immédiatement en liberté. Le roi l’expulse du royaume avec le légat, porteur de la réponse de Boniface VIII… Plus tard, Bernard de Saisset se réconciliera avec Philippe le Bel… L’histoire médiévale est emplie de telles péripéties !

L’affaire de Flandre

L’affaire de Flandre vient, également, détériorer les relations entre Rome et Paris.

Par le traité de Melun, conclu après Bouvines, le comte de Flandre s’était engagé à rester fidèle au roi de France. Mais le comte, Guy de Dampierre [4], complote avec Édouard d’Angleterre… Nombreuses péripéties… Guy est, un moment, retenu prisonnier en France… Le 27 janvier 1297, le comte de Flandre abjure publiquement son hommage au roi de France et signe un traité d’alliance offensive et défensive avec le roi d’Angleterre. Philippe le Bel réagit vivement… Le conflit dure… L’empereur germanique, Adolphe de Nassau, en profite pour revendiquer, au nom de l’Empire, Valenciennes et une suzeraineté sur la Flandre … Philippe le Bel refuse par ces mots célèbres : « Trop allemand »…

Boniface VIII, qui avait, d’abord, soutenu la position française, finit par prendre le parti de l’empereur germanique… Cette affaire, strictement politique, dépasse largement son époque puisqu’elle trouvera sa conclusion, sous Louis XIV, avec le rattachement de Lille à la France et, au XIXe siècle avec la création de la Belgique. Encore que les actuelles rivalités entre Flamands et Wallons peuvent légitimement laisser penser que rien n’est terminé !

L’escalade

Empoisonnées par les deux affaires précitées, les relations entre Boniface VIII et Philippe le Bel s’enveniment rapidement. Les différentes bulles pontificales ponctuent, en quelque sorte, les phases successives du conflit.

En 1294, le roi, désireux de faire participer tous les habitants du pays à l’effort de guerre [5] , obtient des prélats français, réunis en conciles, la levée d’un décime sur le clergé.

En 1296, il obtient un nouveau décime. Boniface VIII publie, alors, la bulle Clericis laicos [6] qui rappelle à tous les princes laïques l’interdiction de ne lever aucun subside sur le clergé… Philippe le Bel réagit. Prétextant l’état de guerre, il interdit toute sortie d’argent du royaume… Boniface VIII adresse alors à Philippe la bulle Ineffabilis amor qui le réprimande sévèrement mais, en final, accorde les subsides. Philippe s’empresse alors de laisser passer les revenus du Saint-Siège… Le climat s’améliore. On célèbre la canonisation de saint Louis, le jubilé de 1300…

Pourtant, le roi semble de plus en plus se laisser convaincre par les arguments de son entourage qui, reprenant à son compte ceux des cardinaux Colonna, voit en Boniface VIII un usurpateur.

En 1301, le pape promulgue la bulle Ausculta fili, qui affirme la suprématie du Saint-Siège, en raison du péché, sur tous les autres pouvoirs, et critique le gouvernement intérieur de Philippe le Bel. Il convoque à Rome tous les prélats et abbés de France. Un résumé déformant la bulle pontificale et connu sous le nom de petite bulle circule en France et parvient jusqu’au pape. Boniface VIII réagit à la falsification de sa bulle : « On Nous fait dire à tort que le roi ait à reconnaître qu’il tient son royaume de Nous. Voilà quarante ans que Nous sommes docteur en droit et que Nous savons que les deux puissances sont ordonnées à Dieu. Qui donc peut croire qu’une telle folie Nous soit tombée dans l’esprit ? Mais on ne peut nier que le roi ou tout autre fidèle ne Nous soit soumis sous le rapport du péché. »

Philippe le Bel convoque les États Généraux. L’assemblée se tient en 1302, dans l’église Notre-Dame. Le clergé, tout en se déclarant fidèle sujet du roi, rédige une lettre au pape qui est une tentative de conciliation. Il supplie Sa Sainteté de rapporter sa convocation à l’assemblée de Rome et d’entrer en composition avec le roi. Les barons écrivent au collège des cardinaux. Ils déclarent n’accepter aucune intervention pontificale dans les affaires intérieures du pays… Les députés des communes supplient le roi de conserver « la souveraine franchise du royaume » …

Les événements se précipitent malgré les efforts du clergé français pour les arrêter. Le pape renouvelle aux prélats l’ordre de se rendre à Rome… Le roi leur maintient la défense de sortir du royaume… L’assemblée romaine a tout de même lieu en l’absence de nombreux prélats français… Puis c’est la fameuse bulle Unam sanctam [7].

Pour répondre au consistoire de Rome, le roi convoque, au Louvre, le 12 mars 1303, une assemblée de prélats et de barons. L’on y évoque la tenue d’un concile auquel on en appellerait du pape… Par l’intermédiaire du cardinal français Le Moine, Boniface VIII somme les prélats qui n’étaient pas encore venus à Rome de s’y rendre, à pied ou à cheval, sous peine d’être déposés. Il prévient le roi qu’il se trouve compris dans les sentences générales d’excommunication frappant ceux qui empêchent les prélats de se rendre à l’appel du pape… Le roi convoque une nouvelle assemblée au Louvre au cours de laquelle il se place, avec tous ses sujets, sous la protection du futur concile… Cinq archevêques, vingt-deux évêques et plusieurs abbés donnent leur assentiment à ce concile…

L’attentat d’Anagni puis l’apaisement

D’Anagni où il s’est retiré, Boniface VIII invite l’empereur à étendre sa suzeraineté sur les provinces françaises en deçà du Rhin et du Rhône et, surtout, se prépare à fulminer l’interdit contre le royaume de France par une bulle qui, en même temps, doit excommunier quiconque resterait fidèle à Philippe…

Le roi, qui de moins en moins croit avoir affaire au véritable chef de l’Église, mais plutôt à un pontife sur le point d’être déposé, donne son consentement au projet audacieux, par lequel on veut prévenir le coup dont lui-même se sent menacé. Il s’agit de pénétrer, par surprise, jusqu’au pape et de l’enlever pour l’emmener de force à Lyon devant le concile… Assis sur son trône, le front ceint de la tiare, Boniface VIII attend. Toute sa cour, tous les cardinaux l’ont abandonné, sauf deux : Pierre d’Espagne et Nicolas Boccasini… Sciarra Colonna, neveu des deux cardinaux précités, le somme de choisir entre l’abdication et la mort. « Voilà ma tête, voilà mon cou, répond courageusement Boniface VIII, au moins je mourrai en pape ! »

Exaspéré, Sciarra Colonna veut frapper mais, Guillaume de Nogaret l’arrête et se place devant le pontife pour le protéger. La fameuse “giffle” d’Anagni est née dans l’imagination d’Edgard Boutaric, Archiviste aux Archives de l’Empire et auteur de La France sous Philippe le Bel paru en 1861 chez Henri Plon. Il sera rapidement suivi par Ernest Renan [8] pour lequel tous les moyens étaient bons qui permettaient d’éloigner les catholiques de la monarchie légitime.

Le pape est retenu prisonnier… Bientôt délivré par le marquis Gaetani, il tombe malade et meurt, un mois après, le 11 octobre 1303.

Nicolas Boccasini [9] succède à Boniface VIII, le 22 octobre 1303, sous le nom de Benoît XI. Il annule toutes les sanctions portées par son prédécesseur contre la France et son roi. Il sera béatifié par Clément XII en 1736.

 

Notes

[1] Canonisé en 1313 sous le nom de saint Pierre Célestin.

[2] Souvenons-nous de l’émotion suscitée, il y a quelques trente ans, par l’intention prêtée à Paul VI d’abdiquer lui aussi !

[3] Ils iront jusqu’à déclarer au pape lui-même qu’ils ne le reconnaissent pas pour tel.

[4] Il avait accompagné saint Louis à Tunis et était le parrain de Philippe le Bel !

[5] Il s’agit des guerres de Flandre et de Guyenne.

[6] Elle visait, également, Édouard Ier d’Angleterre qui avait obtenu les mêmes subsides.

[7] L’authenticité de cette bulle a été mise en doute par des auteurs sérieux, tel le duc de Lévis-Mirepoix de l’Académie française. Le fait est qu’elle a été omise dans le code officiel des Clémentines publiées par Jean XXII. Léon X en fera mention dans un code pontifical sans, toutefois, en donner le texte officiel. Une thèse prétend qu’elle n’aurait été qu’un projet, rédigé par le général des Augustins Ægidius, qui, par excès de zèle, aurait fait dire au pape Boniface VIII, et sans la vigueur de pensée qui était la sienne, plus qu’il n’aurait dit lui-même.

[8] Cf. Jean Favier in Philippe le Bel - Éditions Fayard - 1998.

[9] L’un des deux seuls cardinaux à être restés auprès de Boniface VIII à Anagni.

Source: Vive Le Roy

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