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lundi, 06 février 2012

L’Inquisition d’Espagne (II)



B. Sentence: — Sur le seuil même de cette seconde question, une difficulté nous arrête et nous embarrasse. Il est inouï qu'un tribunal trois fois séculaire n'eût eu que des acquittements à prononcer.
Il est inouï qu'une magistrature sacerdotale, si miséricordieuse qu'elle fût, ait fait rentrer dans le chemin du devoir tous les coupables amenés devant elle. L'Inquisition a dû, plus d'une fois, rencontrer l'obstination de l'hérésiarque, ou la rage de l'apostat.
Et alors, la déclaration du Saint-Office n'a-t-elle pas fait descendre sur ces fronts rebelles les foudres vengeresses de la loi, loi terrible, loi de sang, et qui ne demande rien moins que la vie même du coupable?
La constatation du crime d'hérésie n'est-ce pas, d'après la loi espagnole, la mort du malheureux qui refuse de revenir à l'Église?
Y a-t-il une véritable proportion entre une faute théologique, entre un délit que le regard de la justice doit chercher jusque dans les plus intimes profondeurs de la conscience humaine, et cette terrible peine de mort que la législation de notre époque n'applique qu'à l'homicide et aux forfaits les plus affreux? Si cette proportion n'existe pas, voilà l'Inquisition condamnée par le fait même! La voilà engagée, par la force des choses, dans un système faux, et inique. Bon gré-mal gré, elle coopère à une condamnation injuste : elle tue un homme pour ses opinions. Tache ineffaçable, imprimée par le sang des victimes à la robe violette du grand Inquisiteur, à la robe blanche de l'Inquisiteur dominicain! Ils ont envoyé au supplice des citoyens espagnols, coupables de vouloir servir Dieu autrement que leurs juges ou de ne point suivre le catéchisme castillan.
Cette objection court les livres. Mais elle part d'une supposition fausse, et elle est réfutée, tout à la fois par le fait et par le droit.
Elle part d'une supposition fausse, car elle place les croyances religieuses parmi ces opinions plus ou moins probables entre lesquelles l'homme peut choisir. Elle oublie que, parmi ces croyances religieuses, une seule a des preuves, une seule porte des caractères manifestes de divinité, une seule plaît à Dieu, qui la révélée, une seule a des droits par elle-même, une seule peut obliger l'homme, qui l'a une fois reconnue, à tenir les obligations qu'il a contractées dans son baptême. Elle part d'une supposition fausse, car elle compare au châtiment physique le délit spirituel, caché dans les profondeurs de l'âme, délit dont l'Église ne s'occupe qu'au tribunal de la pénitence, pour absoudre le pécheur qui l'accuse. Elle oublie que la peine physique n'atteint pas la faute invisible, connue de Dieu seul, mais sa manifestation extérieure et physique, surtout lorsque cette manifestation extérieure revêt un caractère agressif et que, par voie de propagande, de séduction ou de scandale, elle s'attaque à la société religieuse et à la société civile.
Elle est réfutée par le fait. Ceux mêmes que cette objection invoque, comme les patriarches de la tolérance et les pères de la liberté de penser, se lèvent pour lui lancer l'anathème, « Tous les grands hommes, dit Grimm, ont été intolérants, et il faut l'être. Si l’on rencontre sur son chemin un prince débonnaire, il faut lui prêcher la tolérance, afin qu'il donne dans le piège, et que le parti écrasé ait le temps de se relever par la tolérance qu'on lui accorde, et d'écraser son adversaire à son tour. Ainsi le sermon de Voltaire, qui rabâche la tolérance, est un sermon fait aux sots ou aux gens dupes, ou à des gens qui n'ont aucun intérêt à la chose. » (Correspondance de Grimm, 1er juin 1772, lre partie, t. II, p. 242 et 243.)
On sait si les disciples de Grimm et des philosophes appliquèrent la maxime des maîtres, et quelle fut la tolérance de ce régime d’où viennent en ligne directe, suivant l'histoire officielle, les conquêtes de la liberté moderne.
Calvin, cet apôtre du libre examen, Calvin a écrit un livre, le seul que toutes les sectes aient adopté et reconnu, pour l'invoquer contre leurs adversaires, c'est le livre Depuniendis haereticis « Du châtiment des hérétiques ».

On connaît la lettre de Mélanchton à Calvin sur le supplice du malheureux Servet. Quant à Luther, son intolérance se dessine en lettres de sang sur toutes les pages de l'histoire de la Réforme. Ses pamphlets incendiaires ne respirent que la haine des catholiques et des protestants même qui n'appartiennent pas à sa communion. La tolérance d'Elisabeth ne fait pas plus de doute que sa virginité, que les conjurations des prêtres qu'elle envoyait au supplice!
Assurément, nous n'invoquons pas de telles autorités. Leur vie et leurs maximes ne nous inspirent que de l'horreur. Mais nous voulons montrer qu'en fait, ceux qui se scandalisent de l'Inquisition et des lois espagnoles, ont appliqué, en l'exagérant démesurément le procédé qu'ils condamnent, bien qu'ils ne pussent invoquer les motifs qui faisaient agir les Inquisiteurs. Il y a donc dans les choses mêmes une force secrète, qui pousse l'autorité établie à maintenir ses principes, et à faire ployer, sous des pénalités prévues par la loi, toute manifestation qui les attaque. Les théologiens catholiques ont recherché cette force mystérieuse, et rencontrant dans toute la législation du moyen âge la peine de mort contre l'hérétique relaps, ils se sont demandé sur quelles maximes s'appuyait cette jurisprudence.
Il semble, dit saint Thomas, qu'on doive tolérer les hérétiques (dans un milieu social tel que celui du moyen âge, où la société tout entière est catholique). Videtur quod haeretici sint tolerandi. L'Apôtre dit en effet, continue le saint docteur, que le serviteur de Dieu soit plein de mansuétude, qu'il corrige avec modestie ceux qui résistent à la vérité, afin que Dieu leur accorde le repentir, la grâce de connaître la vérité et d'échapper aux filets du diable. Mais si les hérétiques ne sont point tolérés, si on les livre à la mort, la faculté de faire pénitence leur est enlevée, ce qui est contre le précepte de l'Apôtre. C'est l'objection du saint docteur.
Saint Thomas ajoute encore qu'un mal nécessaire dans l'Église doit être supporté et que les hérésies ont ce caractère, suivant la parole de l'Apôtre. Une dernière objection est empruntée à cette parabole, rapportée par saint Mathieu, où le Maître ordonne à ses serviteurs de laisser croître l'ivraie avec le bon grain jusqu'au temps de la moisson. L'ivraie, dans l'explication que les saints donnent de ce passage, l'ivraie, désigne les hérétiques. Ils doivent donc être supportés jusqu'à la fin.
A ces objections, saint Thomas oppose la réponse même de l'Apôtre : «  L'homme hérétique, après une première et une seconde réprimande, évite-le, sachant qu'il est perdu, celui qui reste dans cet état. »
Puis, avec sa clarté habituelle, le saint docteur distingue deux points de vue dans la question des hérétiques, l'un, qui regarde l'hérétique lui-même; l'autre, qui concerne l'Église. Si l’on considère les hérétiques eux-mêmes (il s'agit, bien entendu, des hérétiques formels, de ceux qui rejettent la vérité connue), le saint docteur répond : Ex parte quidem ipsorum est peccatum, per quod meruerunt non solum ab Ecclesia per excommunicationem separari, sed etiam per mortem a mundo excludi. C'est un péché pour lequel ils ont mérité, non seulement d'être retranchés de l'Église par le glaive de l'excommunication, mais même d'être retranchés du monde par la mort. Car il est beaucoup plus grave d'altérer la foi, qui est la vie de l'âme, que d'altérer la monnaie, qui n'est qu'un soutien du corps. Multo enim gravius est corrumpere fidem, per quam est animae vita, quam falsare pecuniam, per quam temporali vitae subvenitur. (Les faux-monnayeurs étaient punis de mort.) Mais si l’on regarde l'Église, c'est la miséricorde, le désir de leur salut, qui apparaît davantage. Ex parte autem Ecclesiae est misericordia ad errantium conversionem. C'est pourquoi elle ne condamne pas aussitôt, mais après la première et la seconde réprimande, conformément au précepte de l'Apôtre. Que si l'hérétique s'obstine opiniâtrement dans son erreur, l'Église, qui n'espère plus le ramener, pourvoit au salut des autres, en le retranchant de son sein par la sentence d'excommunication. Puis elle laisse le juge séculier le retrancher du monde par la mort : Et ulterius relinquit eum judicio saeculari a mundo exterminandum per mortem. (IIa qu., c, xi, art. 3.)
Voilà le principe, le droit rigoureux suivant la doctrine de saint Thomas. Le saint docteur voit dans l'hérésie un crime d'un caractère particulier, qui attaque la vie des âmes. Ce crime ainsi envisagé lui paraît mériter un double châtiment, l'un spirituel, l'autre temporel. Mais l'Église, mère compatissante, essaiera d'abord de ramener le coupable. S'il s'obstine, elle le frappera, pour sauver les autres : Et aliorum saluti providet. Cette excommunication met l'hérétique en dehors de la société chrétienne; la justice laïque ne voit plus qu'un insurgé, et la justice laïque agit à son tour, mais sans l'intervention de l'Église : Relinquit eum judicio saeculari a mundo exterminandum per mortem.
Dans la pensée de saint Thomas, cette peine de mort est comme une sorte d'excommunication civile qui retranche du monde (a mundo exterminandum) le malheureux que son obstination a déjà fait retrancher de l'Église.
Suivant cette doctrine, l'Inquisition espagnole demeure donc dans la sphère du droit, et, rigoureusement parlant, sa sentence est inattaquable. D'ailleurs l'Inquisition espagnole n'a pas créé cette pénalité terrible : elle l'a trouvée toute faite et inscrite d'avance dans les lois du pays, qui ont prévu le crime et en ont déterminé le châtiment. L'Inquisition même ne condamne pas à mort. Les ecclésiastiques qui la composent seraient, s'ils en usaient ainsi, dans un état d'irrégularité perpétuelle. L'Inquisition constate le délit théologique, elle en assigne la nature, elle travaille à l'effacer, pour n'avoir pas à le punir ou pour en tempérer la peine. Si tous ses efforts sont vains, c'est l'Etat qui intervient pour son compte, et qui découvrant dans le relaps excommunié un citoyen prévaricateur, lui applique une pénalité fixée d'avance.
Voici une sentence de l'Inquisition, du genre le plus sévère, recueilli par le comte de Maistre ;
« Nous avons déclaré et déclarons l'accusé N.N. convaincu d'être hérétique apostat, fauteur et receleur d'hérétiques, faux et simulé confessant, et impénitent relaps; par lesquels crimes il a encouru les peines de l'excommunication majeure et de la confiscation de tous ses biens au profit de la chambre royale et du fisc de Sa Majesté.
Déclarons de plus, que l'accusé doit être abandonné, ainsi que nous l'abandonnons, au bras séculier, que nous prions et chargeons très affectueusement de la meilleure et de la plus forte manière que nous le pouvons, d'en agir à l'égard du coupable, avec bonté et commisération . »
Dans cette sentence, on le voit, les charges s'accumulent les unes sur les autres. Ce n'est pas un délit quelconque qui attire ces foudres terribles. Le Saint-Office abandonne le coupable à la justice humaine. Mais en le remettant au bras séculier, il fait encore appel à la miséricorde et à la bonté, tant cet esprit est inséparable d'un tribunal ecclésiastique!
Remarquons encore que si dans une magistrature mixte, comme l'Inquisition espagnole, le délit est constaté par le juge ecclésiastique, la peine de mort appliquée par le juge laïque; dans une magistrature purement sacerdotale, c'est la prison perpétuelle qui remplace ordinairement la peine de mort. Le Saint-Office de Rome n'a jamais versé une goutte de sang.
Bien plus, les Pontifes Romains ont plusieurs fois blâmé dans la procédure espagnole l’emploi trop fréquent de la peine de mort et les rigueurs qui accompagnaient ce supplice. Pour ouvrir aux condamnés un dernier asile de miséricorde, ils ont maintenu le droit d'appel au Siège apostolique. Soit par suite du mauvais vouloir de l'État, soit par suite de cette fermeté native du caractère espagnol, qui change de nom lorsqu'elle résiste aux puissances légitimes et dégénère en entêtement, ce droit d'appel n'a pas toujours été respecté.
En 1519, Léon X excommunie les Inquisiteurs de Tolède, qui l'avaient méconnu. En 1538, Visnès, prédicateur de Charles-Quint, incarcéré dans un monastère, pour accusation de luthéranisme, en fut tiré par l’ordre de Paul III, qui le déclara innocent et capable de toutes les dignités ecclésiastiques : Visnès devint évêque des Canaries .
Llorente, aussi ennemi des Papes que peut l'être un mauvais prêtre, nous apprend que ceux qui avaient la bonne fortune de faire réviser leurs procès à Rome, voyaient leurs peines commuées, et en étaient quittes assez souvent pour une légère pénitence.
Ajoutons aussi que le nombre des exécutions capitales a été singulièrement exagéré, même pour les premières années de l'Inquisition, où il fut pourtant considérable. On le prouve par Llorente lui-même, et par les contradictions où est tombé cet auteur. Ces exécutions devinrent de plus en plus rares, et disparurent avec le danger que courait la foi de l'Espagne. Il est inouï qu'on en ait rencontré au dix-huitième siècle.
Enfin (et c'est le dernier mot qui nous reste à dire sur cette question) entre l'acquittement pur et simple et l'exécution pure et simple, prenaient place des pénalités de diverses nuances, suivant la diversité même des délits dont pouvait connaître l'Inquisition.
Ces pénalités étaient parfois, fort légères.
L'honorable Joseph Townsend, dans un voyage fait en Espagne, en 1786 et 1787, fut presque témoin d'une procédure dont s'accommoderaient volontiers les prévenus de nos tribunaux. On venait de déférer au Saint-Office un mendiant, nommé Ignazio Rodriguez, coupable de quelques polissonneries, où il avait mêlé des pratiques superstitieuses.
« Rodriguez fut condamné à être conduit dans les rues de Madrid, monté sur un âne, et à être fouetté. On lui imposa de plus quelques pratiques de religion, et l'exil de la capitale pour cinq ans. La lecture de sa sentence fut souvent interrompue par de grands éclats de rire auxquels se joignait le mendiant lui-même.
« Le coupable fut, en effet, promené dans les rues, mais non fouetté; pendant la route, on lui offrait du vin et des biscuits pour se rafraîchir . »
Voilà, sans doute, une législation bien farouche.
Quoi, dira-t-on! oubliez-vous l'appareil des sentences? Le sanbenito et l'auto-da-fé. Nous ne l'oublions pas, mais nous allons montrer dans cet appareil lui-même une nouvelle calomnie historique et un épouvantail d'imagination.

C. Appareil de la sentence. —Sanbenito! C'est un mot sonore et qui va bien dans une description lugubre. Le roman ne pouvait manquer de s'en emparer, et d'en affubler ses héros, « victimes du fanatisme monacal ».
On s'apitoie sur ces malheureux, couverts, comme Hercule mourant, d'une nouvelle robe de Nessus, d'un vêtement qui leur imprime une ineffaçable flétrissure.
La vérité, par malheur, est beaucoup moins dramatique. Elle montre dans le mot sanbenito l'abréviation de sacco-bendito, en latin saccus benedictus, littéralement un sac béni, c'est-à-dire un habit de pénitence. Elle nous fait voir dans le sanbenito un vêtement dont on revêtait ceux qu'on réconciliait avec l'Eglise, vêtement aussi inoffensif par lui-même que le costume des pénitents gris.
« Bleu en certains pays, dit Mgr Héfelé, gris ou noir en d'autres, le sanbenito avait en Espagne la couleur jaune; sa forme était celle du costume monastique. Ceux qui avaient reçu l'absolution de levi, n'étaient tenus de le porter, sans aucune figure, que pendant la cérémonie de leur réconciliation. Un grand nombre d'entre eux en furent même dispensés... Le condamné était-il tenu à l'abjuration, comme gravement suspect, on lui mettait un sanbenito sur lequel était représentée une branche de la Croix. On complétait l'image de la Croix sur les sanbenitos de ceux qui figuraient dans l’ auto-da-fé comme hérétiques repentants. Ceux-là seuls qui, ne témoignant aucun repentir, devaient être livrés au bras séculier, portaient un sanbenito où étaient peintes des flammes et des figures de démon, avec une mitre ainsi bigarrée. L'Espagne, comme tous les autres peuples, a connu la robe de pénitence, et, tandis qu'au dix-neuvième siècle, en Allemagne, dans des États qui se piquent de civilisation, on a vu des condamnés traînés au supplice, couverts de peau de bête, c'était de cette robe que l'Inquisition revêtait les criminels . »
La pénitence et l'humiliation chrétienne n'ont pas accoutumé d'avilir un homme aux yeux d'un peuple aussi croyant que l’Espagnol. La honte s'attache à la faute et non pas à l'expiation. Des personnes qui avaient porté le sanbenito contractèrent mariage avec les familles les plus illustres de la monarchie et même avec des membres de la famille royale. C'est Llorente qui s'est chargé de nous l'apprendre. On voit maintenant ce qu'il faut penser de ces peintures.
Reste un mot, terrible assurément, puisque dans notre langue qui l’a reçu de l'espagnol, il désigne le supplice du feu. C'est l’auto-da-fé.
« Qu'étaient-ce, dit encore Mgr Héfelé, qu'étaient-ce que ces redoutables auto-da-fé, dont les peintures imaginaires ont effrayé tant d'esprits. D'un côté, un immense brasier, une chaudière colossale; de l'autre, la foule des Espagnols, rangés, comme des cannibales, l'œil brillant d'une joie féroce, prêts à dévorer les membres de quelques centaines de victimes. Qu'il me soit permis de le dire, un auto-da-fé ne se passait, ni à brûler, ni à mettre à mort, mais bien à prononcer la sentence d'acquittement des personnes faussement accusées, et à réconcilier avec l’Église les coupables repentants.
Combien n'en pourrait-on pas citer où l'on ne vit brûler que le cierge que portaient dans leurs mains les pénitents, en symbole de la réapparition en eux de la lumière de la foi! Llorente, par exemple, pour prouver le zèle de l'Inquisition, cite un auto-da-fé tenu à Tolède, le 12 février 1486, où 750 coupables au moins sont punis, — de la peine du feu, sans doute? Erreur. Pas une seule condamnation capitale; le seul châtiment infligé, c'est la pénitence canonique. Le 2 avril de la même année, autre grand auto-da-fé encore à Tolède; Llorente parle de 900 victimes. — Combien d'exécutions capitales? Pas une seule. — Auto-da-fé du 1er mai et du 10 septembre, toujours en 1486. Dans le premier figurent 250 personnes, et 950 dans le second. Combien montèrent sur le bûcher? Pas une seule. On compte pour toute cette époque 3300 personnes condamnées par le tribunal de Tolède à la pénitence canonique et 27 à la peine capitale; et l'on sait que Llorente ne saurait amoindrir les chiffres par tendresse pour le Saint-Office . »
Ainsi, en mettant à part les hérétiques relaps et impénitents, que l’on ne songeait pas sans doute à relever dans l'opinion, rien de flétrissant ni d'ignominieux dans l'appareil dont s'entoure la sentence de l'Inquisition. Rien qui porte le cachet de la cruauté ou d'une vigueur inhumaine. C'est l'humiliation du pécheur réconcilié, humiliation qui semble attester davantage la sincérité de son retour à la foi. C’est la pénitence publique, reste de l'ancienne discipline.
Fleury, qui parle sans cesse de cette discipline ancienne et de la majesté sévère des canons, qu'il élève au-dessus du Pape, Fleury eût dû apprécier cet appareil de pénitence, si conforme à l'esprit des canons antiques et de la primitive Église. Nous le voyons, avec étonnement, tracer de l'Inquisition un tableau, assurément riche en couleur, mais où la malveillance du peintre pour le sujet qu'il représente respire dans chaque détail de son ouvrage :
« Les sentences se prononcent publiquement, avec grande solennité, et c'est cette cérémonie que l'on appelle en Espagne auto-da-fé ou acte de foi. Pour la rendre plus célèbre, ils joignent ensemble un grand nombre de coupables condamnés à diverses peines, dont ils réservent l'exécution à un même jour. On dresse un échafaud, l'Inquisiteur ou quelque autre fait un sermon sur la foi, pour y confirmer le peuple et combattre les erreurs des condamnés, que l'on tient sur l’échafaud exposés aux yeux de tous. Ensuite on prononce les sentences et on les exécute sur-le-champ. »
« Ceux qui sont convaincus ou violemment soupçonnés, mais pénitents, font leur abjuration publique et sont absous de l'excommunication.
Pour marque de pénitence, on les revêt de sacs bénis, sanbenito, qui sont comme des scapulaires jaunes avec des croix de saint André rouges devant et derrière, qu'ils doivent porter toute leur vie; on leur enjoint de se tenir à certains jours, comme à telles fêtes, pendant la messe, à la porte d'une telle église, avec un cierge allumé, de tels poids, ou d'autres actes semblables de pénitence publique. Quelquefois on les condamne à la prison perpétuelle.
Ceux qui sont convaincus, mais impénitents ou pénitents mais relaps, sont dégradés, s'ils sont dans les ordres, puis livrés au bras séculier (c'est-à-dire au juge laïque) pour être exécutés à mort …….
Aux actes de foi de l'Inquisition, les juges séculiers sont présents dans la place, avec leurs officiers et les ministres de la justice « et après qu'ils ont reçu les coupables, les ecclésiastiques se retirent, et sur-le-champ les juges séculiers rendent leur jugement et le font exécuter. Il n'y a point en Espagne de plus grands spectacles. Pour les rendre plus terribles, ils couvrent les impénitents de sacs noirs, semés de flammes et de diables et les mettent ainsi sur le bûcher .»

Assurément cette peinture est d'un maître, et il est difficile de tracer un tableau, dans le genre terrible, d'une façon plus saisissante. Mais c'est la main du gallican qui guide le pinceau de l'artiste, c'est la rancune qui l'inspire, c'est Rome qu'il veut vous montrer sur l'arrière-plan : « En France, nous croyons que, pour la poursuite des crimes ecclésiastiques, les évêques et leurs officiaux suffirent, sans recevoir ces commissions extraordinaires, qui par la suite deviennent des tribunaux réglés Nous mettons en France un des principaux points de nos libertés, à n'avoir point reçu ces nouvelles lois et ces nouveaux tribunaux, etc. » (Ibid., loc. cit.)
C'est en exagérant ainsi les teintes, c'est en assombrissant les nuances, c'est en choisissant avec art un petit nombre de faits isolés, rapprochés les uns des autres et groupés ensemble de manière à en faire un seul corps et un tout effrayant pour les yeux ; c'est par de tels procédés, inconscients peut-être, mais inspirés par la haine, et indignes de l'histoire, que l'on arrive à rendre odieux, un homme, une institution, un peuple. C'est ainsi que l'on est arrivé à nous faire voir dans l'Inquisition la première cause de la décadence de l'Espagne. N'a-t-on pas prouvé avec le même bonheur que l'influence des Jésuites avait été la source première des infortunes et du partage de la Pologne?

Certains mensonges, à force d'être répétés, acquièrent en histoire, comme un droit de prescription. Des écrivains, mêmes catholiques, sont fermement persuadés que l'Inquisition eut une désastreuse influence sur l'Espagne, et que de ce tribunal ecclésiastique sont sortis, comme de leur source première, les maux qui ont inondé la Péninsule. Nous répondrons, moins par une réfutation que par une étude sommaire des effets de l'Inquisition. C'est la troisième question que nous avons à résoudre.

III. Effets de l’Inquisition. — Que l'Inquisition ait maintenu en Espagne l'unité religieuse, l'adhésion de la nation tout entière à la vérité catholique, c'est une assertion qui ne peut être contestée par personne. Des néophytes surveillés par Torquemada et ses premiers successeurs, beaucoup sans doute n'étaient chrétiens qu'en apparence, et comme dit l'Ecole, in foro externo. Mais leurs enfants étaient élevés dans la foi, et avec le temps, cette plante exotique finissait par prendre racine. Les petits-fils des Juifs baptisés étaient déjà d'anciens chrétiens, de véritables croyants.
D'un antre côté, les ministres de Genève ou de Vittemberg, à qui il eût pris fantaisie d'établir des consistoires dans le pays du Cid, savaient d'avance la législation espagnole assez peu d'accord avec leur évangile, et qu'il était plus facile peut-être à un hérétique d'entrer en Espagne que d'en sortir. Quant aux philosophes du dernier siècle, ils aimaient mieux rire du Saint-Office que d'avoir à traiter avec lui. Ils préféraient Postdam ou Ferney aux cellules de l'Inquisition, et personne ne peut dire qu'ils avaient tort. La propagande hérétique ou voltairienne se bornait donc à quelques livres, colportés sous le manteau, et qui ne pouvaient aller bien loin sans rencontrer la censure. Ainsi, par le moyen des Inquisiteurs, la foi des nouveaux chrétiens s'était affermie peu à peu, la foi des anciens chrétiens avait été préservée de toute atteinte. Les âmes de tout un peuple furent ainsi jetées dans le moule catholique, et elles y prirent cette fermeté et cette vigueur de croyance que les révolutions n'ont point effacées. Toute une nation qui garde sa foi, à côté d'autres nations qui la perdent ou en laissent altérer la source, ce peut être un spectacle assez insignifiant pour un incrédule. Mais il nous est bien permis de ne pas penser comme les incrédules, et d'apprécier autrement les choses. Pour nous, ce point de vue domine autant les autres, que le ciel domine la terre, car nous voyons dans la vraie foi le fondement du salut et nous croyons avec Bossuet que la piété est le tout de l'homme.
Mais, comme il s'agit d'un peuple et que la vie d'un peuple considéré comme tel se développe dans la sphère du temps, nous disons qu'au point de vue temporel et dans l'ordre politique, l'Inquisition rendit de grands services à l'Espagne. Nous l'avons déjà vu, une véritable invasion judaïque menaçait ce noble pays. L'Inquisition la prévint et détruisit un mal invétéré et que rien n'avait pu guérir.
Après les juifs, les protestants, ennemis bien plus dangereux peut être à certains égards pour un pays catholique, car c'est la torche sanglante des guerres civiles qui éclaire leur arrivée, c'est sur des ruines qu'ils élèvent leurs temples. L'Inquisition arrête aux frontières les protestants et éloigne de l'Espagne ce fléau des discordes intestines, auquel sont en proie déjà plusieurs nations que ce rempart ne protégeait pas.
« Je serais curieux, dit le comte de Maistre, de savoir ce que le plus ardent ennemi de l'Inquisition répondrait à un Espagnol qui, passant même sous silence tout ce que vous venez de lire, la justifierait en ces termes :
« Vous êtes myope; vous ne voyez qu'un point. Nos législateurs regardaient d'en haut, et voyaient l'ensemble. Au commencement du seizième siècle, ils virent, pour ainsi dire, fumer l'Europe. Pour se soustraire à l'incendie général, ils employaient l'Inquisition, qui est le moyen politique dont ils se servirent pour maintenir l'unité religieuse et prévenir les guerres de religion. Vous n'avez rien imaginé de pareil; examinons les suites, je récuse tout autre juge que l'expérience.
« Voyez la guerre de Trente ans, allumée par les arguments de Luther; les excès inouïs des anabaptistes et des paysans; les guerres civiles de France, d'Angleterre et de Flandre; le massacre de la Saint-Barthélémy, le massacre de Merindol, le massacre des Cévennes; l'assassinat de Marie Stuart, de Henri III, de Henri IV, de Charles Ier, du prince d'Orange, etc., etc. Un vaisseau flotterait sur le sang que vos novateurs ont fait répandre. L'Inquisition n'aurait versé que le leur. C'est bien à vous, ignorants présomptueux, qui n'avez rien prévu et qui avez baigné l'Europe dans le sang; c'est bien à vous qu'il appartient de blâmer nos rois qui ont tout prévu.
Ne venez donc pas nous dire que l'Inquisition a produit tel ou tel abus, dans tel ou tel moment; car ce n'est point de quoi il s'agit, mais bien de savoir si, pendant les trois derniers siècles, il y a eu, en vertu de l'Inquisition, plus, de paix et de bonheur en Espagne que dans les autres contrées de l'Europe? Sacrifier les générations actuelles au bonheur problématique des générations futures, ce peut être le calcul d'un philosophe, mais les législateurs en font d'autres .»
On accuse l'Inquisition d'avoir comprimé le génie espagnol et arrêté son essor. On ne manque pas d'ajouter que le génie a besoin de la liberté, comme de son soleil et qu'il est étouffé dans sa fleur par de telles institutions. Les faits se chargent de répondre, la plus belle époque de l'Espagne, celle où l'Espagne donna au monde des grands hommes, dans tous les genres, ce fut précisément l'époque où l'Inquisition était arrivée dans la Péninsule à son plus haut degré d'influence. Calderon et Lope de Vega, écrivaient, sous l'œil du Saint-Office, ces pièces tant admirées de Schlegel. Les Inquisiteurs étaient les premiers à rire aux comédies de Cervantès ou à la lecture de Don Quichotte. On n'a jamais lu qu'ils aient posé leurs mains sur le bras de Vélasquez ou de Murillo, pour arrêter le pinceau de ces grands maîtres. Sous ce régime inquisitorial, si tyrannique, dit-on, si ombrageux, si en défiance contre toute manifestation de l'esprit humain, l'Espagne présente au monde de grands auteurs dramatiques, un immortel romancier, des poètes, dont les odes sont inspirées par un souffle antique, d'illustres historiens dont la plume s'aventure parfois jusqu'à égratigner l'Inquisition, des théologiens et des mystiques du premier ordre, des peintres dont les tableaux nous frappent encore d'admiration, et qui, cherchant leur idéal dans les plus hautes régions catholiques, montrent à l'œil émerveillé, devant l’Assomption de Murillo, la gloire de Marie montant au Ciel. Toute une constellation de grands hommes illumine ce firmament littéraire et artistique, qu'on nous disait chargé de nuages. Il est bien vrai que l'Inquisition n'eût point laissé faire de l'art pour l'art, n'eût point pardonné à des blasphèmes élégamment exprimés ni à des scènes de débauche enveloppées d'un beau coloris. Elle eût brisé entre les mains du coupable la coupe, si gracieuse qu'elle fût, qui renfermait le poison mortel. Mais nous ne pensons pas que la liberté de s'égarer et de se perdre, d'altérer les vraies notions de l'esthétique, et défausser le goût de toute une époque, soit la situation du monde qui convienne le mieux au génie. Nous pensons que la liberté parfaite, c'est celle qui, fixée pour toujours au bien et ne pouvant s'en détacher jamais, peut le chercher et le réaliser par des moyens différents, et qui, sans quitter jamais cette route unique du bien, peut s'y orienter à son gré, et présenter sous les couleurs qu'il lui plaît, avec les proportions qu'il lui plaît, le bien qu'elle a trouvé sur ses pas. La triste puissance de faire le mal (on l'oublie trop souvent), ce n'est qu'une déviation de la liberté, un affaiblissement de ce beau privilège. Or, cette puissance funeste est la seule qu'arrêtait l'Inquisition, et elle sauvait ainsi l'esprit humain de ses propres écarts.
On accuse l'Inquisition d'avoir préparé la décadence de l'Espagne.
L'histoire nous montre, au contraire, l'Inquisition à son apogée, quand l'Espagne est arrivée au plus haut point de sa grandeur.
Ce sont des Inquisiteurs que ces rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, premiers auteurs de la grandeur espagnole. C'est un inquisiteur que ce Ximénès, le plus beau génie politique des temps modernes. « Il ne souffrait pas plus de résistance, dit M. Duruy, contre la foi que contre le prince. Il brûlait les hérétiques et domptait les seigneurs . » Le feu est de trop, Ximénès n'a jamais brûlé personne. Mais cette distraction de l'écrivain montre l'esprit qui animait Ximénès. C'est encore un Inquisiteur que Charles-Quint, dont la puissance colossale éveilla la jalousie de l'Europe.
À son lit de mort, il recommande à Philippe II, d'entourer de ses faveurs et de combler de ses bienfaits « l'office de la sainte Inquisition ».
Le plus grand des Inquisiteurs, c'est Philippe II lui-même, celui peut-être de tous les princes envers lequel l'histoire a été le plus injuste, mais en qui, dans le sens politique du mot, personne ne refusera de reconnaître un grand prince. « L'obéissance et la religion catholique dans ses Etats, la religion catholique et la soumission dans les autres pays, c'est ce qui lui tient au cœur, c'est ce qui est le but de toute son activité. Philippe lui-même a un attachement monacal pour le culte extérieur de l'Église catholique; pour montrer, à des archevêques qui lui avaient fait visite, combien à ses yeux un prêtre est vénérable, il baise la main à un prêtre après la messe... La persuasion où il est, qu'il est né pour maintenir le culte extérieur, qu'il est la colonne de l'Église, qu'il remplit une mission divine, devient pour lui une sorte de religion intérieure, qui peut être le mobile de ses actions. »
Ainsi s'exprime le protestant Léopold Ranke. On connaît la parole de Philippe II : « J'aimerais mieux être roi sans sujets, que de commander à des hérétiques. » Je ne parle pas ici de ce célèbre capitaine espagnol, le duc d'Albe.
Son nom, comme l'ombre du roi Richard, est resté la terreur des mécréants. Je le répète, le temps de l'Inquisition a été le temps de la grandeur espagnole. Les grands princes, les grands généraux, les grands politiques, ont soutenu cette institution autant par patriotisme que par attachement à l'Église. S'il fallait absolument conclure quelque chose de la décadence de l'Espagne, il faudrait conclure tout au rebours des adversaires. Au temps de l'Inquisition, l'Espagne était grande et florissante. L'Inquisition supprimée, la gloire espagnole sembla disparaître avec elle. Les colonies se détachèrent de la métropole, les idées révolutionnaires que rien n'arrêtait plus traversèrent les Pyrénées, et l'ère des révolutions commença.
Rohrbacher a indiqué cet argument et crayonné quelques lignes de ce tableau : bien des causes ont amené la décadence de cette héroïque nation. La recherche de ces causes dépasserait le cadre du présent travail. Une simple lueur de bon sens suffit pour montrer que l'Inquisition y fut étrangère. Une institution, qui, durant trois cents ans, maintient tout un peuple dans la vraie foi, qui sauve la nationalité de ce peuple, qui lui épargne cent ans de guerre civile, qui arrête, tant qu'elle reste debout, l'invasion révolutionnaire ; une telle institution ne saurait affaiblir un peuple et tarir dans ses veines le sang-généreux qui l'anima. L'épuisement vient, d'ailleurs, et ce n'est pas à l'Inquisition qu'il faut demander compte de la prostration du géant.
Résumons. L'Inquisition d'Espagne fut un tribunal politique autant que religieux. A l’encontre des autres tribunaux ecclésiastiques, ce tribunal était comme inféodé à la Couronne, et relevait du souverain, bien plus encore que du Pape, dont il tenait sa juridiction spirituelle. Les Juifs, par leurs menées et leurs intrigues incessantes, avaient rendu comme nécessaire l'établissement de ce tribunal, qui ne poursuivait néanmoins que ceux d'entre eux, qui s'étant faits chrétiens, profanaient la foi de leur baptême. Ce système, appliqué aux Juifs baptisés, fut étendu ensuite aux Maures qui retournaient à l'islamisme, après avoir embrassé la foi. Le danger d'être envahi par le protestantisme et plus tard par l'incrédulité, fit apprécier aux Espagnols une institution qui arrêtait toute innovation en matière de foi. La procédure de l'Inquisition a été calomniée comme ce tribunal lui-même. Cette procédure était bien plus douce que celle des autres tribunaux, du temps, et, en général, conforme à cet esprit de charité qui doit animer toujours des juges empruntés au sanctuaire. Cependant, des accusations portées contre le Saint-Office, plusieurs ne sont pas chimériques et reposent sur un véritable fondement. Sujet à faillir, comme tout ce qui est humain, ce tribunal s'égara plus d'une fois, au point de mécontenter le chef de l'Église. En avouant les abus, on doit reconnaître que l’Inquisition a conservé la foi en Espagne, a sauvé la nationalité espagnole, a arrêté, avec le protestantisme, les guerres civiles que cette hérésie déchaînait dans toute l'Europe, et procuré à l'Espagne une paix, une tranquillité dont ne jouissait aucun autre État. Condamnons l'abus sans le faire rejaillir sur l'Église, qui l’a condamné avant nous; mais reconnaissons les services rendus par un tribunal, dont le principal titre aux attaques de plus d'un historien, c'est le catholicisme qu'il défend, c'est le caractère sacré de ses juges.

Ch. MAILLEY, S. J.

(Revue du Monde Catholique, 15 juillet 1885)

samedi, 26 novembre 2011

Philippe Égalité

 

 

Louis-Philippe-Joseph d’Orléans (1747-1793)

 

Pourquoi existe-t-il des orléanistes ? Pourquoi ne croient-ils pas Philippe Égalité qui avoue être le fils d’un cocher ? « Vous savez bien, Mirabeau, que ces titres de prince et d’altesse ne me conviennent pas, que je les ai reniés depuis longtemps, et que, depuis longtemps ; je ne rougis plus de Montfort le cocher. » Pourquoi, eux qui ignorent le principe d’indisponibilité de la Couronne, ne reconnaissent-ils pas ses renonciations publiques ? « je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m’en tenir à ceux de citoyen français. » Ne serait-ce pas qu’à l’instar d’Égalité qui vote la mort de Louis XVI, ils sacrifient eux-aussi la monarchie traditionnelle de droit divin sur l’autel de l’idéologie ? « convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote la mort. » 

 

 Introduction de VLR

Philippe Égalité par Alfred Nettement, in La Mode, 5 novembre 1842.

AVERTISSEMENT : Tous les titres ont été ajoutés par VLR pour faciliter la lecture en ligne.

 Étapes de la vie de Louis-Philippe-Joseph d’Orléans

Nous allons faire de l’histoire. Nous mettrons nos deux mains sur notre cœur pour contenir la colère et l’indignation, si elles veulent s’en échapper. Nous laisserons de côté les malédictions et les flétrissures que la justice et le mépris public ont entassées sur la tête de celui qui échangea le nom de ses aïeux contre le sobriquet de Philippe-Égalité, et nous montrerons le personnage au lieu de le maudire ; nous raconterons sa vie, vous la jugerez.

Accordez-nous, mon Dieu ! tout ce qu’il faut de force, de courage, de patience, pour écrire sans mourir de dégoût et de honte, la vie de monseigneur Louis-Philippe-Joseph d’Orléans, né au Palais-Royal, le 13 avril 1747, mort sur l’échafaud, le 6 novembre 1793, sous le nom de Philippe-Égalité.

Dans ce récit nous ne parlerons pas seuls ; d’abord afin d’amener devant le ; lecteur des témoins qui déposent de l’exactitude de nos récits, ensuite pour nous soulager un peu du poids de l’horrible tâche que nous avons acceptée. Tacite, oui Tacite lui-même, ce terrible historien qui égalait la flétrissure aux attentats des criminels, et qui exécutait par effigie, dans ses pages vengeresses ; les monstres qu’il peignait, Tacite aurait reculé devant la pensée d’écrire une pareille vie. N’importe, nous allons le tenter.

On peut distinguer trois périodes dans la vie du duc d’Orléans :
- le temps qui précéda la révolution de 1789 ;
- le temps pendant lequel il essaya de conduire cette révolution et de la faire aboutir au but sinistre qu’il lui avait marqué ;
- le temps enfin où il ne fit que suivre le torrent révolutionnaire, en cherchant à se faire amnistier de sa naissance et de ses richesses par ses crimes. Ce sont les trois époques qu’il s’agit de dérouler devant vos yeux.

 Éléments de la personnalité du duc d’Orléans

Portrait du duc d’Orléans

Avant d’entrer dans ce récit, il ne sera pas sans intérêt de donner une idée du physique du prince. Les hommes aiment à savoir quels étaient les traits de celui dont on leur raconte l’histoire, et il leur semble qu’ils le suivent mieux travers les événements quand son visage ne leur est pas inconnu.

Sous ce rapport, comme sous tout autre rapport, la Providence avait été pleine de libéralités pour le duc d’Orléans. Outre qu’elle l’avait fait naître prince et maître d’une fortune immense, elle lui avait donné une haute stature et un visage beau et régulier.

Mais Philippe semblait destiné à abuser de tous les dons de la Providence.
- Son nom, vous savez ce qu’il en fit ;
- sa fortune, il la dilapida, et bientôt la débauche et l’ivrognerie eurent flétri sur son front le rayon de beauté que Dieu y avait mis.

Lorsque nous l’avons vu, dit un de ses biographes, l’agitation de son sang, échauffé et appauvri par sa manière de vivre, avait couvert son front de rougeurs et de boutons. Sa tête était presqu’entièrement dégarnie de cheveux, et l’on disait que ses courtisans se faisaient épiler pour lui ressembler. [1]
Ce front couvert de pustules, cette face rouge et marquée des stigmates du vice, firent dire à un contemporain : « que l’âme du duc d’Orléans transpirait à travers tous ses pores. »

L’amour du plaisir

Ses premières années furent données tout entières à la dissipation,
- à des plaisirs sans pudeur et sans retenue,
- à la licence des amours faciles et
- à de grossières orgies.

Toute femme qui permettait à M. le duc d’Orléans de la regarder en face, était déshonorée.

Le Palais-Royal, Mousseau, le Raincy, étaient déjà montrés au doigt par l’indignation publique, comme autant de Caprées.

On racontait des choses étranges, des banquets infâmes et des débauches honteuses dont ces lieux étaient le théâtre. Les orgies de la régence, qui étaient demeurées dans la mémoire des peuples, comme marquées d’un cynisme extraordinaire, se trouvaient égalées, surpassées. Le temps des roués semblait revenu.

Le duc d’Orléans, dit un historien de la révolution, avait manifesté, de bonne heure, des goûts pervers et des inclinations honteuses ; il était devenu le compagnon et l’ami de tous les seigneurs dégradés de ce temps.
Cela allait si loin, que lorsque Laclos, qui était un des familiers du prince, écrivit son cynique roman des Liaisons dangereuses, chacun crut que ce n’était pas son imagination qu’il avait consultée, mais ses souvenirs.

Les trois passions qui marquèrent ces premiers temps de la vie du duc d’Orléans, semblent avoir été
- l’amour du plaisir,
- la soif des richesses et
- un certain besoin de célébrité qui lui faisait rechercher les regards de la foule et lui prépara plusieurs fois d’humiliants échecs, car le duc d’Orléans n’avait point cette force de caractère qui permet de tenter les grandes entreprises ; il était même incapable d’arriver jusqu’à la célébrité, cette petite monnaie de la gloire.

Souvent ces trois vices, qui étaient les traits généraux de son caractère, se combinaient ensemble pour produire des fruits honteux.

La soif des richesses

Ainsi, il était de notoriété à la cour, qu’il s’était servi de ses orgies et de ses débauches pour abréger la vie de M. le prince de Lamballe dont la mort était pour lui une excellente affaire, attendu que, comme gendre du vertueux duc de Penthièvre, il devenait son unique héritier dès que le fils de ce prince avait cessé d’exister.

Le besoin de célébrité

Ses efforts pour acquérir de la célébrité, ne se signalèrent d’abord que par l’habileté qu’il mettait à conduire un attelage à travers les rues de Paris.

Cette habileté, plus digne d’un cocher que d’un prince, dit un historien, lui valut plus de railleries que d’applaudissements.
Cependant il tenta, dans une circonstance remarquable, d’attirer sur lui les regards de la foule, mais l’issue qu’eut cette tentative le couvrit de ridicule. Il avait demandé à monter dans un aérostat, lors des premiers essais qu’on fit de cette ingénieuse machine.
Au moment de s’élever, il eut peur, et sauta de la nacelle, lit-on dans les mémoires de cette époque, en bravant sans pudeur, les risées et les sarcasmes de la foule.
Ainsi, le duc d’Orléans sortait d’une témérité par une poltronnerie. C’est l’image de sa vie toute entière. Il devait commencer tous ses crimes par l’orgueil et les finir par la peur. Ce vice si peu princier, si peu français, était le fond de la nature du duc d’Orléans : sans force contre le péril, il n’avait de courage que contre le mépris.

Ce caractère qui n’appartient qu’à lui, dans notre histoire, devait bientôt se manifester dans une autre circonstance.

Pervertir

Quoique possesseur d’une immense fortune, dit un des biographes, qui le traite avec le plus de faveur, il fit des dettes en voulant la rendre plus considérable encore.

Le jardin de son palais était une promenade publique, seulement il fallait être vêtu décemment pour la fréquenter.

Il fit entourer ce jardin de constructions brillantes, afin de les louer à tous ceux qui se présenteraient, et il l’ouvrit à tout le monde, sans exception, de manière que l’on vit cette promenade bientôt couverte de la population la plus grossière et la plus perverse.

Au lieu de l’air pur et du bel ombrage que, pendant les jours d’été, les Parisiens venaient chercher dans les allées du Palais-Royal, ils ne trouvèrent plus, sous les nouveaux portiques, que l’exemple des mauvaises mœurs et les tableaux de la plus honteuse dissolution.

D’un autre côté, cette spéculation, qui avait ôté aux maisons voisines une partie de leur valeur et de leur agrément, mécontenta beaucoup de propriétaires, et elle donna lieu à quelques satires contre le duc. On le représenta dans le costume d’un chiffonnier ramassant des loques à terre (des locataires). Le duc d’Orléans ne fit que rire du mépris public. [2]

Il faut avouer que ces satires et ce mépris étaient loin d’être immérités.
Dans le jardin du Palais-Royal, dit un autre historien, le duc d’Orléans avait donné un scandale qu’aucun prince ne donna jamais ; la cupidité vint s’unir à la débauche, et d’Orléans osa lever un tribut sur la prostitution. Ce fut dans son palais que des maisons furent construites, et que le vice vint solder cette tourbe d’agents que l’infamie de leurs mœurs attachait à ce prince. [3]
Si l’on ajoute à cela que tous les amis du duc d’Orléans appartenaient à la faction des sceptiques et des athées, on reconnaîtra que la licence des mœurs, unie à celle des esprits et donnant la main à l’amour du lucre, faisait, en ce moment, de ce palais l’image de l’état social qu’on préparait à la France. Il ne s’agissait que de reculer les murailles de ces lieux honteux, jusqu’à leur faire contenir toute la société.

La pauvre princesse d’Orléans

Le prince qui agissait ainsi, et qui donnait asile à la débauche et à la prostitution, avait épousé, comme on l’a vu, la vertueuse fille du vertueux duc de Penthièvre. La duchesse d’Orléans souffrait des fautes et des torts de son mari, en attendant qu’elle eût à rougir de ses crimes. Elle était malheureuse, mais un noble sentiment de dignité lui interdit la plainte jusqu’au moment où le duc d’Orléans, introduisit le scandale de ses mœurs presque dans sa propre maison.

Nous voulons parler du jour où, aussi coupable comme père que comme époux, il n’hésita pas à donner pour gouverneur à son fils et à sa fille, madame de Genlis, qui passait dans tout Paris, pour sa maîtresse attitrée. Voilà quel était le respect qu’il avait pour la vertu de sa femme, pour l’innocence de ses fils et la pudeur de sa fille !

 L’ambition d’une vie publique

L’affaire du combat d’Ouessant

Jusqu’ici on n’a vu paraître le duc d’Orléans que dans sa vie privée qui devint publique à force de scandales ; sa vie d’ambition commença au combat d’Ouessant.

Il convoitait la survivance de la charge de grand amiral, qui appartenait au duc de Penthièvre, son beau-père ; pour se donner des titres à cette charge, il désira faire une campagne navale.

La guerre de l’indépendance de l’Amérique, qui avait amené une rupture entre la France et l’Angleterre, lui offrait une occasion naturelle de satisfaire ce désir ; il s’embarqua à bord du vaisseau le Saint-Esprit, qui faisait partie de la flotte du comte d’Orvilliers. Il devait arriver au duc d’Orléans dans cette circonstance, précisément ce qui lui était arrivé quand il avait voulu monter dans la nacelle d’un aérostat.

On raconta qu’au combat d’Ouessant, le 27 juillet 1778, où la marine française soutint sa renommée, le duc d’Orléans s’était caché à fond de cale pendant l’action.

Ce qu’il y a de certain, c’est que le vaisseau le Saint-Esprit n’obéit pas aux signaux que lui fit le vaisseau du comte d’Orvilliers, de tenir le vent pour empêcher les Anglais de passer, ce qui, selon l’opinion d’un grand nombre de contemporains, sauva la flotte anglaise d’une, entière destruction.

Ce fut à ce propos que la marquise de Fleury, dont le duc d’Orléans avait dit qu’elle était la femme la plus laide de la cour, répliqua, par ce mot qui fit fortune :

Monseigneur le duc d’Orléans ne se connaît pas plus en signalements qu’en signaux.
On comprend que la conduite du duc d’Orléans au combat d’Ouessant, n’était pas de nature à favoriser sa candidature pour la dignité de grand amiral.

Elle échoua. Mais le roi, voulant adoucir l’amertume d’un refus, le nomma colonel général des hussards.

Le duc d’Orléans vit dans cette faveur une sanglante ironie qu’il attribua à la reine, et ce fut, à partir de ce moment, qu’il lui voua cette haine implacable qui devait élever tant d’échafauds.

Du Franc-Maçon au chef de parti

Dès lors, il s’éloigna de Versailles, se plongea plus avant dans la débauche ; mais, en même temps, réunit avec une plus vive sollicitude, autour de lui, des hommes perdus de mœurs et d’honneur, mais d’un esprit hardi, conspirateurs de position, qui ne peuvent vivre que lorsque les sociétés meurent et qui, ayant besoin de tout confondre et de tout bouleverser, afin de trouver dans la perversité publique l’impunité pour leur vie privée, se montrent à la veille des révolutions comme les oiseaux de proie à la veille des batailles.

Le prince semblait se mettre en mesure pour jouer un rôle dans une situation que tout le monde commençait à prévoir. Il fit un voyage à Londres, et, en revenant de cette ville, affecta dans sa mise, dans ses goûts, dans ses manières une anglomanie qui était alors populaire. Il réussit aussi à se faire nommer grand-maître des francs-maçons de France, et cette vaste association secrète devint entre ses mains un puissant moyen d’influence.

En un mot, toutes ses actions, toutes ses paroles dénonçaient, chez lui, l’intention de se poser comme le chef des mécontents du royaume.

L’occasion s’offrit bientôt au duc d’Orléans de faire l’essai de ses qualités comme chef de parti. Après la convocation des notables, le roi s’était rendu au parlement pour faire enregistrer des édits financiers devenus nécessaires par la situation du trésor.

Dès le commencement de la séance, dit un historien de la révolution,le duc d’Orléans semblait en proie à une vive agitation ; ses traits étaient altérés.

Il prit la parole et demanda au roi si la séance présente était un lit de justice.

Le roi répondit que c’était une séance royale.

Alors le duc reprit : « Sire, je supplie votre majesté de permettre que je dépose dans le sein de la Cour la déclaration que je regarde cet enregistrement comme illégal. »

À la suite de cette protestation et de l’arrêt de la Cour qui le suivit, le duc d’Orléans fut exilé dans sa terre de Villers-Cotterets. Cette âme sans ressorts plia sous le poids de cette disgrâce peu sévère. Dans un séjour délicieux, habité par tous les plaisirs, il montra autant d’accablement que s’il eut été déporté dans une île déserte.
Le duc d’Orléans, dit M. Thiers, consigné à Villers-Cotterets, ne pouvait se résigner à son exil. Dépourvu à la fois de la dignité d’un prince et de la fermeté d’un tribun, il ne sut pas supporter une peine aussi légère, et, pour obtenir son rappel, il descendit à de misérables supplications envers la reine, son ennemie personnelle. [4]
Ainsi, cette tentative se terminait encore comme toutes celles que le duc d’Orléans avait faites. Il sortait de toutes situations difficiles comme il était sorti de la nacelle de l’aérostat : chez lui, c’était toujours la lâcheté qui avait le dernier mot.

Député de la Constituante

La convocation des États-généraux ouvrit une plus vaste carrière aux instincts pervers de M. le duc d’Orléans.

Ce ne fut pas sans peine qu’il se fit élire membre de cette Assemblée, et il fallut, pour ainsi dire, qu’il dérobât le siège qu’il obtint dans la Constituante, comme s’il devait, y avoir toujours quelque chose d’équivoque dans sa situation.

Quels que fussent tous ses moyens de popularité, lit-on dans la Biographie universelle [5], il n’était pas assuré de se faire nommer aux États-généraux ; mais le marquis de Livron, sa créature, s’étant rendu à Crespi, au moment des élections, comme pour visiter les bâtiments du prince, s’y prit avec tant d’adresse auprès des électeurs de la noblesse, que, malgré leur répugnance à se montrer en opposition avec la cour, il leur fit élire par acclamation le duc d’Orléans, qui, leur avait-il dit, n’accepterait certainement pas. Mais, peu de temps après, on vit, avec beaucoup d’étonnement, le prince venir lui-même à Crespi remercier et prêter serment.
Tel fut l’espèce d’escamotage politique à l’aide duquel le duc d’Orléans entra dans la Constituante.

 Révolutionnaire actif et conspirateur

Scènes pré-révolutionnaires

Deux jours avant la réunion de cette Assemblée, avaient éclaté les affreux désordres auxquels le pillage des magasins de Réveillon avaient donné le signal.

Parmi les figures patibulaires mêlées au peuple, dit le républicain Prudhomme, la police signala plusieurs paysans de la paroisse de Villers-Cotterets où le duc d’Orléans avait une belle propriété, et ceux-ci n’étaient pas les moins actifs.

Mais voici, une circonstance qui est encore plus remarquable.

La famille d’Orléans, allant au château de Villers-Cotterets, traversa l’émeute et fut extrêmement fêtée. On fit arrêter la voiture où se trouvait la duchesse pour l’applaudir. Cette princesse fut étonnée d’un accueil qu’elle n’avait assurément pas provoquée, car elle n’était rien moins qu’initiée aux projets ambitieux et sinistres de son mari. [6]

Ainsi, dans les scènes de désordre qui servirent de préambule à la révolution française, le nom et l’influence du duc d’Orléans paraissaient déjà. On lisait sa signature mal effacée au bas de ces premiers crimes, prélude de crimes plus affreux. La progression des crimes devait, en effet, rapidement marcher, et l’on allait trouver le nom du duc d’Orléans accolé à toutes les sinistres journées qui heurtaient déjà à l’huis de l’histoire comme pressées de commencer.

Le militant révolutionnaire

À peine entré dans l’Assemblée, il s’assoit au milieu des membres les plus révolutionnaires ; le coin duquel partent les motions les plus subversives et les plus incendiaires est publiquement appelé le Palais-Royal.

En même temps, par une coïncidence remarquable, toutes les insurrections, tous les assassinats se trament dans le jardin du Palais-Royal.

Ce furent dans les jardins du Palais-Royal que furent provoqués les premiers mouvements révolutionnaires, dit la Biographie universelle, toutes les émeutes s’y formaient ; c’est de là que partaient les rassemblements ; le plus important se forma devant le café de Foy dans la soirée du 12 juillet.

On porta le buste du duc dans les rues avec celui de Necker. Suivant divers rapports publiés sur cet événement, on le vit à Paris, dans son palais, applaudissant de ses fenêtres aux mouvements populaires, et bientôt après parcourant les rues en wisky, puis assistant aux Séances de l’Assemblée de Versailles.

Un historien de la révolution complète ainsi les détails :
Les discours les plus révolutionnaires étaient proférés dans les cafés et les jardins. Là, se rassemblaient tous les hommes perdus qui affluent dans la capitale pour cacher leurs crimes, et cette tourbe d’étrangers, misérable instrument d’une haine aveugle pour la France. Tel était le peuple du duc d’Orléans. On répandait, en son nom, l’or à pleines mains, pour solder toutes les infamies et tous les crimes.
Ce fut là que se réfugièrent les soldats révoltés qui avaient abandonné leurs drapeaux, et des témoins irrécusables ont affirmé avoir vu le duc d’Orléans jeter à ces déserteurs, qui s’enivraient avec des prostituées, des billets de caisse et de l’argent.

Le 14 juillet 1789

Toutes ces scènes de désordres précédèrent et amenèrent la journée du 14 juillet 1789, qui devait être fameuse par la prise de la Bastille.

Le duc d’Orléans, dit la Biographie universelle, était à l’Assemblée dans la journée du 14 juillet.

La veille de cette journée, des séditieux le désignèrent pour lieutenant-général du royaume, et au même instant, les couleurs vertes, arborées la veille furent foulées aux pieds et remplacées par le bleu, le rouge et le blanc, qui étaient les couleurs de la maison d’Orléans.

Voici comment Bertrand de Molleville raconte la suite de ces événements dans ses Mémoires :
En vertu des délibérations d’un comité dévoué au duc d’Orléans, et qui tenait ses séances au village de Montrouge, ce prince devait avertir le roi du danger de sa situation et lui demander la lieutenance-générale du royaume, ou en d’autres termes, la couronne.

Le duc se présenta dans la matinée à la porte de la chambre du roi et s’informa du baron de Breteuil, qui en sortait, s’il pouvait parler sa majesté.

Le ministre répondit que le roi ne voulait voir personne, mais que S. A. pouvait lui écrire si elle jugeait convenable, ou si elle le préférait, adresser sa lettre à lui, baron de Breteuil, qui la mettrait sous les yeux du monarque. Le duc préféra ce dernier parti.

Mais au lieu de réclamer la lieutenance-générale du royaume, il se contenta de prier le baron de Breteuil de solliciter pour lui la permission de passer en Angleterre, où il avait l’intention de se rendre, si les affaires prenaient une tournure fâcheuse. [7]

C’est que le génie de la peur était encore une fois apparu à Philippe-Joseph d’Orléans,
- comme le jour où il avait sauté de l’aérostat,
- comme le jour du combat d’Ouessant,
- comme le jour où il fut exilé à Villers-Cotterets,
- comme le jour où il se réunit au Tiers-État à la tête de la minorité de la noblesse et où, s’étant évanoui, il fut déshabillé, de sorte qu’on s’aperçut qu’il s’était plastronné ; précaution présomptueuse qui indiquait que le duc d’Orléans, se rendant peu de justice à lui-même, s’imaginait avoir un cœur à défendre.

Philippe semblait placé entre deux furies,
- l’ambition qui le précipitait dans tous les crimes,
- la peur qui le jetait dans toutes ses lâchetés. Il avait le désir de tous les attentats, mais c’était un désir stérile et impuissant ; il n’avait pas même le dernier des courages, celui du crime.

Les complices du duc d’Orléans, dit un historien déjà cité, l’entraînèrent au château dans la matinée du 15. Il s’agissait de saisir l’occasion des troubles de Paris pour le faire investir du titre de lieutenant-général du royaume. Mais le cœur lui faillit, il n’osa se présenter devant le roi.

Incapable d’être un chef de parti, ce lâche ambitieux, que poursuivait déjà le mépris de ses complices, n’était que le mannequin de la faction à laquelle il prêtait son nom et son or.

Le comble du déshonneur

Il est difficile, en effet, de se faire une idée du mépris où était tombé, dès cette époque, le duc d’Orléans. Les récits seraient trop pâles pour l’exprimer.

Voici comment un des écrivains les plus remarquables du Journal des Débats [8], l’a mis en action dans un ouvrage où il a essayé de rendre la physionomie de la première période de la révolution, avec ses mœurs, ses hommes et ses idées :

Au plus fort de ce silence, nous entendîmes le bruit d’une porte qui s’ouvrait à deux battants. Un homme entra en s’annonçant, dès l’antichambre, par des imprécations contre les valets.

Voilà ; dit Mirabeau, une voix qui parle ici plus haut qu’à la tribune ; on voit bien qu’il n’y a rien à dire ici.

À cette voix qui leur était connue, quelques femmes devinrent pâles et tremblantes.

Ne craignez rien, dit Mirabeau, ce n’est pas ici comme dans le souterrain du Raincy. Que vient donc chercher ici le premier prince du sang à cette heure ? je l’aurais cru en Angleterre ou couché dans un des mauvais lieux de son palais.

En relevant les yeux, le regard de Mirabeau tomba sur le nouveau venu ; c’était un homme de la taille la plus élégante, à la figure incertaine, au regard douteux et méchant. Il entendit Mirabeau et il ne rougit pas. Seulement, ses deux sourcils se contractèrent ; il chercha, de côté et d’autre, assez de soutiens et d’amis pour se mettre en colère. Mais, comme il n’en trouva pas, il se contenta de dire :

Vous savez bien, Mirabeau, que ces titres de prince et d’altesse ne me conviennent pas, que je les ai reniés depuis longtemps, et que, depuis longtemps ; je ne rougis plus de Montfort le cocher.

À ces mots, un sombre murmure parcourut et agita l’Assemblée. Mirabeau regarda le prince de la tête aux pieds, avec le sourire du plus profond mépris.

Messieurs et mesdames, ne le croyez pas, s’écria-t-il, il en a menti. Montfort arrive ici comme un quartier supplémentaire ; Montfort n’est ici qu’une prétention de plus. Il est étrange que cet homme se croie le droit de changer de nom, quand ce nom il l’a plus souillé que son père. Il est étrange qu’il vienne ici changer de père comme on change de livrée ; déshonorer un honnête cocher qui ne lui a rien fait et insulter sa mère, parmi nous, comme il a insulté sa femme, cette femme si vertueuse et si accomplie, qu’il a forcée de paraître tremblante et chrétienne dans une profane assemblée de francs-maçons.

Tel apparaissait le duc d’Orléans à un écrivain du Journal des Débats dans le commerce de la vie privée, lorsqu’il cherchait à rendre, sur la toile, cette physionomie mêlée de crimes et de vices, ce caractère pétri de sang et de boue.

L’acteur des journées d’octobre

Les crimes du duc d’Orléans devaient bientôt faire oublier ses vices, et la boue de ses mains allait disparaître sous le sang que virent couler les journées des 5 et 6 octobre. Il est impossible de nier que le signal de ces horribles journées qui faillirent tourner, quatre années plus tôt, la sinistre page du régicide, n’ait été donné par le duc d’Orléans. La Biographie Universelle, favorable, autant qu’on peut l’être, au duc, l’avoue elle-même.

Beaucoup de témoins, dit-elle, affirmèrent l’avoir reconnu dirigeant les assaillants et leur indiquant les issues. Il fut désigné plusieurs fois dans la procédure que le Châtelet commença, et les déclarations parurent tellement graves, que ce tribunal demanda que le prince fût dépouillé de son inviolabilité, pour être livré à la justice. L’Assemblée nationale nomma une commission ; mais le rapporteur Chabrou écarta tout ce qui était à la charge du duc et l’affaire en resta là.

On sait que, dans les journées des 5 et 6 octobre, il s’agissait d’assassiner la reine, et de forcer le roi par la terreur à quitter Versailles, après quoi on aurait fait nommer le duc d’Orléans roi par l’Assemblée.

La déposition qui a le mieux éclairci le but et la cause de cette journée est celle de M. de Virieu. M. de Virieu rapporta une conversation dans laquelle Mirabeau lui avait formellement déclaré qu’on avait déjà voulu une fois, à l’époque du 14 juillet, faire le duc lieutenant-général du royaume.

Sa timidité, avait continué Mirabeau, a fait tout manquer. Il n’a tenu qu’à lui, on lui avait fait son thème, on lui avait préparé ce qu’il avait à dire [9].
Voilà pour la cause et le but.

Quant à l’exécution, tous les historiens rapportent que les héroïnes de ces sanglantes Journées sortirent des repaires de la prostitution que contenait, en si grand nombre le Palais-Royal

Plusieurs des complices du Palais-Royal, dit encore un de ces historiens, ont revêtu des habits de femmes ; parmi ces hommes travestis on a reconnu Laclos et plusieurs familiers d’Orléans. Le duc d’Orléans lui-même avait passé la nuit du 5 à Paris ; il avait été vu à cheval à la Porte-Maillot, couvert d’une redingote grise et s’entretenant avec des hommes du peuple. Puis à Versailles, puis de nouveau à Paris dépêchant et attendant des courriers.

Enfin, quand le moment de l’action fut arrivé, le duc d’Orléans se décida à paraître ;

Les brigands se jettent sur les factionnaires, dit M. le vicomte de Conny ; Deshuttes, qui a respecté, jusqu’au dernier moment, l’ordre qui lui défend de faire usage de ses armes, tombe percé de mille coups. Son corps est déchiré en lambeaux, sa tête est suspendue au bout d’une pique. L’homme à la grande barbe, armé d’une hache, est à son poste.

Le duc d’Orléans paraît au milieu des bandes ; il porte à son chapeau une large cocarde ; il agite en riant la badine qu’il tient à sa main, il traverse lentement la foule qui s’ouvre en faisant retentir l’air de ces cris : Vive le duc d’Orléans ! Vive notre père d’Orléans ! Vive notre roi d’Orléans !

Cependant la grille de la cour s’ouvre bientôt à de nouvelles hordes. Le duc d’Orléans les conduit au grand escalier, leur indique de la main l’appartement de la reine et se dirige vers celui du roi [10].

Tout manqua encore une fois, selon la parole de Mirabeau, par la lâcheté du duc d’Orléans. Arrivé à là porte du roi, la peur le prit, et il n’osa entrer. Ce fut en apprenant cette nouvelle preuve d’une incurable pusillanimités, que Mirabeau proféra ce mot si connu :

Qu’on ne me parle plus de cet homme, il a l’âme d’un laquais.
Ce qui a fait dire à un écrivain républicain de nos jours, que Mirabeau insultait les laquais et flattait le duc d’Orléans.

Si le duc d’Orléans faiblit dans la partie du crime qui demandait de l’énergie, on peut dire qu’il se surpassa dans celle qui ne demandait que de la scélératesse.

Quand le cortège hideux qui ramenait à Paris, le roi et la reine, précédé d’égorgeurs qui portaient les têtes des gardes du corps coupées et dégouttantes de sang, passa devant la terrasse du château de Passy, un homme fut aperçu qui se cachait derrière des jeunes enfants et cherchait à voir sans être vu, c’était d’Orléans.

On avait osé amener ses fils et sa fille ; dit un historien, et les placer en première ligne pour les faire assister à la honte de la monarchie et au crime de leur père.

Un peu plus loin, dans les Champs-Élysées, un nouveau crime vint montrer que le duc d’Orléans n’avait pas abandonné la partie et qu’il s’essayait au régicide.

À l’endroit le plus élevé des Champs-Élysées, dit le républicain Prudhomme, une mère, à côté de sa fille, tomba morte d’un coup de feu. On remarqua que ce fut au moment où la voiture du roi passa devant cette femme. Les assistant virent bien que le coup n’était point adressé à cette infortunée ; on en voulait à un autre personnage plus important dans l’ordre politique. La majorité des spectateurs pencha à croire qu’une main orléaniste avait mal ajusté son arme. Sur la place de la Révolution, il fut tiré encore deux ou trois coups de fusil ; ils furent naturellement attribués à la même cause [11].

Pour couronner la conduite qu’il avait tenue pendant ces journées qui avaient vu la reine poursuivie dans son lit par des égorgeurs, les têtes des gardes-du-corps coupées et promenées, le roi et la reine ramenés à Paris par des bandes sanglantes, quatre tentatives de régicide, le duc d’Orléans fit illuminer le soir le Palais-Royal.

Fuite à Londres

Cependant la justice instruisait, le Châtelet demandait que le duc d’Orléans fût conduit sur les bancs des criminels ; le général Lafayette lui avait ordonné impérieusement de partir.

Le duc d’Orléans dont la vie était composée d’intermittences, de scélératesse et de lâcheté, fut atteint de ce mal ignoble de la peur, dont il était tourmenté, et s’enfuit à Londres, en demandant au roi, qui eut la générosité d’y consentir, de colorer sa fuite par une mission. Il n’échappait au mépris de la France que pour se trouver en face du mépris de l’Angleterre.

Quand le duc d’Orléans se rendit à Londres, disent les Mémoires du temps, Pitt affecta de partir pour la campagne, à l’instant où le prince arrivait ; le roi ne lui accorda que fort tard une audience de quelques minutes, durant laquelle il lui dit :

« Le roi de France ma donné connaissance des événements arrivés dans son royaume ; j’en suis sensiblement touché. Je n’ignore pas non plus l’extrême courage de la reine et son grand caractère. Je suis bien aise de témoigner ces sentiments au premier prince du sang de France ». [12]

Ajoutons que le peuple anglais, saisi aussi de mépris pour le fauteur des journées des 5 et 6 octobre, l’apostropha en plein théâtre, et le força à chanter le God save the King.

Le séjour du duc d’Orléans en Angleterre dura huit mois. Pendant ces huit mois, il ne cessa pas de correspondre avec ses complices. Il envoya son adhésion par écrit au serment civique du 4 janvier 1790.

L’instigateur de l’insurrection du Champ-de-Mars

Quand on prépara le Champ-de-Mars pour la fédération,

il se fit représenter par les prostituées et par ces misérables de toutes les classes, honte et fléau de la population parisienne. (Nous citons les expressions d’un historien.)

Bientôt après, il revint. La procédure du Châtelet, qui établissait d’une manière si terrible sa culpabilité, devint inutile, par suite du décret de l’Assemblée qui n’autorisa point sa mise en jugement

Dès qu’il est de retour, lit-on, dans la Biographie Universelle c’est-à dire, dès le 11 juillet 1790, les attaques contre les constitutionnels commencent ; les mots de traître Lafayettecirculent dans les clubs et dans les groupes, et le jardin du Palais-Royal devient le théâtre de violences de toute espèce.

Le peuple de Paris, excité, se jette dans le parti extrême de la révolution. Ce parti s’empare du duc, qui se livre sans retour à ce honteux esclavage.

Bientôt la présence du duc d’Orléans à Paris fut signalée par de nouveaux malheurs et de nouveaux crimes.

L’insurrection du Champ-de-Mars fut encore l’œuvre de ce prince.

Ce furent Laclos, son secrétaire, et Brissot, spécialement protégé par madame de Genlis, dit la Biographie universelle, qui rédigèrent la pétition ou adresse aux départements qui demandait que LouisXVI fût mis en jugement et déchu du trône.

Cette pétition devint le signal de l’insurrection du Champ-de-Mars réprimée par Bailly.

À ce témoignage on peut ajouter le témoignage de madame Rolland, témoin oculaire, et dont l’impartialité ne saurait être suspecte :

Laclos, dévoué à d’Orléans, dit madame Rolland dans ses mémoires, fit cette proposition aux Jacobins qui l’accueillirent, et près de qui elle fut appuyée par un détachement de quelques centaines de coureuses tombées du Palais Royal dans le lieu de ses séances. Je les y vis arriver.  [13]

Ainsi la sanglante journée du Champ-de-Mars qui coûta plus tard la vie à Bailly qui avait réprimé l’insurrection, avait été préparée et combinée par ce prince.

On peut dire que ce fut là le terme de la direction qu’il imprimait à la révolution.

 Révolutionnaire suiveur et apeuré

Depuis ce moment, il ne fit guère que suivre, cherchant toujours à ramasser une couronne dans le chaos sanglant de tant de crimes et de tant de fureurs, mais tremblant et éperdu devant le génie plus énergique des hommes dont il avait cru faire ses instruments, et qui ne se servirent plus de lui que comme d’un outil de corruption et de meurtre, qu’ils jetèrent quand ils n’en eurent plus besoin.

Le jouet de Danton

Après la répression de l’émeute du Champ-de-Mars, le duc d’Orléans, suivant son invariable habitude, avait été saisi d’un de ces accès de couardise, dans lesquels il retombait toujours, chaque fois qu’il avait fait quelque tentative nouvelle. Il déserta le club des Jacobins, et vint se présenter au club des Feuillans qu’on avait fondé, dans ce temps, pour défendre et maintenir tout ce qui restait de la monarchie.

Mais bientôt après, il retourna aux Jacobins qui ne gardèrent plus aucune mesure et qui commencèrent à prêcher l’insurrection de tous les peuples contre les rois, doctrine subversive qu’adopta l’Assemblée législative qui succéda, sur ces entrefaites, à la Constituante.

Le duc, pendant la durée de cette nouvelle assemblée, réunit autour de lui les hommes qui composaient la faction sanguinaire de Danton. On appelait indifféremment les dantoniens du nom d’orléanistes, les orléanistes du nom de dantoniens, et l’on est réduit à se demander si c’était le duc d’Orléans ou si c’était Danton qu’on insultait par cette confusion.

D’Orléans participa donc à tous les crimes de cette faction, tantôt par suite de cette damnable ambition qui continuait à brûler son cœur, tantôt par suite de la peur ignoble dont il était travaillé.

Danton connaissait les deux ressorts de ce honteux caractère. Dans toute parole qu’il lui adressait, il laissait percer le tranchant du fer de la guillotine et briller le cercle d’or d’une couronne volée, et il conduisait son esclave, moitié par terreur, moitié par une convoitise scélérate, à toutes les bassesses et à tous les attentats

Son renoncement pour lui et ses descendants au nom d’Orléans

Lorsque la journée du 10 août eut rendu Louis XVI prisonnier, lit-on dans la Biographie Universelle, Manuel, un des dantoniens, déclara au duc qu’il devait renoncer au nom de sa famille et accepter celui d’Égalité, qui lui serait proposé par la Commune de Paris.

Philippe accepta ce nom avec reconnaissance ; et, dans une lettre de remerciement, il déclara qu’on ne pouvait lui en donner un qui fût plus conforme à ses sentiments.

C’est à partir du 15 septembre 1792, que le duc d’Orléans prit le nom d’Égalité. Voici quelle était la teneur de l’acte de la Commune de Paris qui, sur sa demande, donnait ce nom à l’ancienne maison d’Orléans :

Sur la demande de Louis-Philippe-Joseph, prince français, le conseil-général arrête :

1) Louis-Philippe-Joseph et sa postérité porteront désormais pour nom de famille Égalité ;

2) le jardin connu jusqu’à présent sous le nom de Palais-Royal, s’appellera désormais jardin de la Révolution.

Son implication dans le massacre de la princesse de Lamballe

Quelques jours avant cette époque, c’est à dire dans les journées des 5 et 6 septembre, la princesse de Lamballe avait été égorgée.

Le duc d’Orléans, disent les Mémoires du temps, était animé contre madame de Lamballe de la double soif de la vengeance et de l’intérêt.

Depuis les journées d’octobre, madame de Lamballe lui avait exprimé tous ses mépris et avait refusé toute communication avec lui ; en la faisant tuer, il gagnait un douaire de cent mille écus qu’elle touchait sur la fortune de la duchesse d’Orléans, sa belle sœur ; la mort de madame de Lamballe fut son ouvrage .

Il importe d’ajouter qu’après avoir présenté la tête de la princesse de Lamballe au Temple, la troupe des égorgeurs vint planter la pique qui soutenait cette tête sous les fenêtres du duc d’Orléans.

C’était, dit un historien, l’heure où le prince allait se mettre à table ; il s’avança, examina froidement la tête et passa dans la salle à manger.

Le conventionnel

Bien peu de temps après, le 22 Septembre, il entrait à la Convention.

Le terme de sa carrière politique approchait. Il ne lui restait plus qu’un dernier acte à commettre, et il y marchait en chancelant sous le poids d’une double ivresse, celle de la terreur et celle de l’orgie.

Son palais était devenu un antre, dit la Biographie universelle, où tous les scélérats se donnaient tous les excès de la débauche.
Il avait pris la main de la révolution pour la conduire, et la main de fer de la révolution, broyant, dans sa redoutable étreinte, cette main sans vigueur, le traînait à sa suite.

La République avait été proclamée ; en vain Merlin, un des complices du duc d’Orléans avait voulu réserver aux assemblées primaires, le droit de rétablir la royauté. À mesure qu’on avançait sur cette fatale route, les espérances d’Égalité diminuaient, mais aussi sa peur redoublait et suppléait à l’espérance qu’il avait perdue.

C’est ainsi qu’il arriva jusqu’au procès de Louis XVI.

Sa renonciation au trône pour lui et ses enfants

Le 7 décembre, il écrivit une lettre dans le Moniteur, afin de démentir la clameur publique qui le dénonçait comme aspirant au trône.

Plusieurs journaux, disait-il dans cette lettre, affectent de publier que, dans le cas où Louis XVI ne serait plus, je suis placé derrière le rideau pour mettre mon fils ou moi a la tête du gouvernement.

Je ne crois pas, Messieurs, que vos comités entendent priver aucun parent du roi d’opter entre la qualité de citoyen français et l’expectative soit prochaine, soit éloignée du trône ; je conclus donc à ce que vous rejetiez purement et simplement l’article de vos comités, mais, dans le cas où vous l’adopteriez, je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m’en tenir à ceux de citoyen français. Mes enfants sont prêts à signer de leur sang qu’ils sont dans les mêmes sentiments que moi [14].

Le régicide jacobin

C’était ainsi que le duc d’Orléans cherchait à se faire oublier. Mais, comme l’a dit M. Thiers :

Il restait le souvenir ineffaçable de son ancienne existence, et le témoignage, toujours présent, de ses immenses richesses.

Les Jacobins n’étaient donc pas disposés à se contenter du témoignage d’humilité qu’il donnait. Il parlait, dans sa lettre, de signer sa profession de foi républicaine avec du sang ; c’est dans celui de Louis XVI qu’on lui ordonna de tremper la plume qu’on remit entre ses mains parricides.

Obligé de se rendre supportable aux Jacobins ou de périr, dit encore M. Thiers, il prononça la mort de son parent.

Les Mémoires du temps rapportent que le conseil du duc d’Orléans hésitait ; mais que Danton, instruit par Robespierre des irrésolutions d’Égalité, se rendit chez lui dans une des nuits qui précédèrent le fatal jour, et qu’il lui déclara qu’il fallait être régicide avec les Jacobins ou guillotiné avec Louis XVI.

Pour mieux épouvanter ce cœur lâche et pusillanime, on mit en avant une motion d’exil contre lui qu’on ne fit que suspendre.

Ce n’était point assez que de donner sa voix.

Lepelletier de Saint-Fargeau, dit un historien de la révolution, sur lequel les Jacobinsavaient jusque-là compté, avait entraîné vingt-cinq de ses amis à voter pour toute autre peine que la mort.

Tout paraissait perdu à la Montagne ; alors Danton court au Palais-Royal, et raconte à Égalité la défection de Saint-Fargeau. Il le subjugue, court de là chez Saint-Fargeau, l’entraîne au Palais-Royal, et là, Égalité, flattant son ambition, l’amena à cette horrible résolution, devant laquelle il reculait encore ; cet acte était l’arrêt de mort de Louis XVI.

Ainsi, la révolution, ce sinistre banquier de ce brelan de mort, se servait de la main de Philippe-Égalité, comme d’un râteau sanglant pour ramasser les votes régicides.

Le 16 janvier, un homme d’une pâleur livide, s’avançait vers la tribune et prononçait ces paroles condamnées à l’immortalité :

Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote la mort.

Un murmure d’horreur parcourut l’Assemblée lorsqu’elle entendit Égalité, quoique l’assemblée s’appelât la Convention.

Les tribunes mêmes se turent, quoiqu’elles fussent là pour applaudir le crime.

L’attente de la révolution était surpassée.
- Égalité avait tenu la parole régicide qu’il avait donnée ; il vota contre l’appel, et vota contre le sursis.
- Il obéit en tout et jusqu’au bout ; s’il n’exécuta pas Louis XVI, c’est parce qu’on ne pensa point à l’exiger.

Le misérable ne pensait plus à régner, il pensait à vivre ; pour vivre, il se serait fait bourreau.

Le pardon du roi Louis XVI

Le roi Louis XVI fut guillotiné le 21 janvier 1793 sur la place Louis XV, et, pour se venger de ses bourreaux, le roi-martyr écrivait la lettre suivante à son frère Louis XVIII quelques heures avant son supplice :

Paris, le 20 janvier 1795.

Mon cher frère,

J’obéis à la Providence et à la force en allant porter sur l’échafaud ma tête innocente. Ma mort impose à mon fils le fardeau de la royauté : soyez son père et gouvernez l’État pour le lui rendre tranquille et florissant.

Mon intention est que vous preniez le titre de régent du royaume ; mon frère Charles-Philippe prendra celui de lieutenant-général.

Mais c’est moins par la force des armes que par une liberté bien entendue et des lois sages, que vous rendrez à mon fils son héritage usurpé par les factieux.

N’oubliez jamais qu’il est teint de mon sang et que ce sang vous crie clémence et pardon.

Votre frère vous en prie, votre roi vous l’ordonne.

Louis. (Note de l’éditeur.)

 La fin du duc d’Orléans

Son arrestation

Il ne régna point cependant. Bientôt après, le 21 janvier, les Jacobins livrèrent Philippe-égalité aux Girondins ; ils avaient pressé dans leurs mains ce déplorable prince comme une éponge imbibée de boue et de sang, et lui avaient fait rendre tout ce que sa bassesse et sa lâcheté contenaient de crime ; maintenant ils le rejetaient avec dégoût.

En même temps, le prince de Galles déchirait son portrait et Dumouriez le flétrissait de son mépris.

Ce fut pourtant la défection de ce général qui devint le prétexte de l’arrestation d’Égalité. On le comprit dans le sanglant anathème lancé contre la famille des Bourbons.

Ses anciens amis firent plus, ils demandèrent et obtinrent l’arrestation des personnes attachées à son service.

Merlin de Douai, un de ses conseillers les plus intimes, se trouvant frappé par le décret, déclara qu’il avait cessé d’avoir des rapports avec lui, dès le moment où il avait reconnu qu’il était un traître.

Le duc, conduit le 7 avril 1793, à la mairie par ordre de Pache, courut à l’Assemblée pour alléguer ses crimes et revendiquer sa honte.
- On ne pouvait pas le considérer comme un Bourbon, lui qui s’appelait Égalité,
- on ne pouvait le confondre avec la famille royale que l’on proscrivait, lui régicide.

Pour qu’aucun opprobre ne manquât au duc d’Orléans, une seule voix s’éleva en sa faveur, ce fut celle de Marat ! Cette protection acheva de le flétrir, mais ne le sauva pas.

Envoyé à Marseille, dans la nuit du 9 au 10 avril, le Tribunal des Bouches-du-Rhône le trouva innocent.

Le duc, cependant, continua a être détenu par ordre du Comité de salut public.

Sa condamnation à mort

On le conduisit à Paris, où il fût condamné à mort comme Girondin, par le Tribunal révolutionnaire, qui semblait avoir eu à cœur de trouver le seul crime dont Égalité fût innocent, afin de ne pas donner à la révolution, qui vivait de forfaits odieux, le spectacle d’un homme condamné pour ses crimes.

Un pauvre serrurier avait été condamné à mourir le même jour que Philippe-Égalité. Quand on voulut le faire monter dans la fatale charrette, il refusa obstinément.

Je suis condamné à mort, disait-il, c’est vrai, mais le Tribunal ne m’a pas condamné à aller à l’échafaud dans la compagnie et dans la même charrette que cet infâme scélérat d’Orléans.

Il fallut employer la force pour jeter le malheureux serrurier dans le tombereau. Ainsi le peuple, dont Philippe-Joseph d’Orléans avait voulu se faire l’égal, refusait, par la voix de cet ouvrier, d’accepter une flétrissante égalité, et de coudoyer les crimes de celui qui avait voulu coudoyer ses haillons.

 Conclusion

Telle fut la vie, telle fut la mort du duc d’Orléans.

Nous avons promis de garder jusqu’au bout notre sang-froid, nous tiendrons notre parole. Mais si l’on nous demandait pourquoi, le jour de l’anniversaire de sa mort, nous avons tracé ce portrait, un écrivain du Journal des Débats [15] nous fournirait pour répondre ces paroles qui serviront de conclusion à notre travail :

Pour figurer le crime, il ne s’offrait à moi que trop de modèles. J’ai pris le mien dans un palais, comme un effrayant contraste. J’ai choisi, et cette préférence lui est due, ce prince qui descendit tous les degrés de l’échelle sociale pour se faire peuple ; non le peuple qui travaille, mais le peuple rouge de sang et de vin, qui égorge pour égorger et rentre ensuite à la maison tranquille comme le bourreau qui a fini sa tâche.

Si ce prince, ce peuple, ce bourreau, se sont rencontrés dans un seul homme, pouvais-je laisser de côté un personnage d’une physionomie si franchement scélérate ?

Pouvais-je trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de méchanceté ?

Ce prince, qui n’a de droits qu’à l’impartialité, et que j’ai représenté tel qu’il m’a paru :
- avare et prodigue tout à la fois,
- débauché sans être voluptueux,
- qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité, l’énergie ;
- homme qui n’osa jamais regarder un homme en face ;

ce prince, il est à moi, il m’appartient par tous les droits de l’histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses orgies, ses fanfaronnades tout cela est de mon domaine.

Vous me demandez grâce pour lui : mais
- a-t-il fait grâce, lui ?
- A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus malheureuse des reines, de la plus contristée des mères ?

J’attache son nom au poteau infamant, dites-vous ? Mais n’a-t-il pas dressé l’échafaud où Marie-Antoinette est montée, traînée d’un bras par la haine, de l’autre par la calomnie.

Non, pour cet homme, je ne mentirai pas à ma conscience et à la vérité.

Ce qu’a dit l’écrivain du Journal des Débats est fort bien dit, et voilà précisément pourquoi, ce jourd’hui, 6 novembre 1842, quarante-neuf ans écoulés après le supplice du prince régicide, nous publions cette vie de Louis-Philippe-Égalité.

Alfred NETTEMENT (1842)

 

Notes

[1] Biographie annuelle, d’orléans.

[2] Biographie Universelle.

[3] Histoire de la Révolution, par M. de Conny.

[4] Histoire de la Révolution, par M. Thiers.

[5] Biographie universelle, d’Orléans.

[6] Histoire des crimes commis pendant la révolution française, par Prudhomme.

[7] Mémoires de M. Bertrand de Molleville.

[8] M. Jules Janin dans Barnave.

[9] Déposition de M. Virieu devant le Châtelet.

[10] Histoire de la Révolution.

[11] Prudhomme, Histoire des crimes commis pendant la révolution.

[12] Mémoires de madame Roland.

[13] Mémoires du temps.

[14] Moniteur.

[15] M. Jules Janin, préface de Barnave.

 

Source: Vive Le Roy

dimanche, 06 novembre 2011

L’Inquisition d’Espagne

 

 

 

 

Il est dans l'histoire certains points semblables à ces vallées profondes que le soleil éclaire à peine. L'œil aperçoit bien les objets, mais ils sont comme baignés dans une lumière pâle, où leurs contours ne s'accusent pas. On soupçonne çà et là de beaux paysages, des sites intéressants, mais il manque à cette perspective un rayon qui en illumine les détails, les fasse comme sortir de terre, les sépare bien les uns des autres, et fasse resplendir au soleil leurs nuances, leurs rapports et leurs proportions respectives. Rien de beau comme cet immense panorama historique où apparaissent tous les âges. Mais il a ses points obscurs, même parmi ceux que ne recouvrent point les ténèbres. Beaucoup ne voient pas ou voient mal, plusieurs ne voient qu'à peu près ces points rejetés dans l'ombre ou négligemment effleurés par la lumière. De là tant d'idées fausses, tant de préjugés, sur certains hommes et sur certaines institutions, qu'on envisage invariablement sous un même aspect et sans vouloir bien s'en approcher. La vue prise passe ensuite toute faite dans l'histoire, la poésie lui ajoute encore, le roman y met le dernier trait; et il est reçu désormais que c'est la peinture véritable. Malheur à l'artiste qui vient à produire un autre dessin!

 

L'oubli est le moins qu'il puisse attendre.

 

 

 

L'Inquisition d'Espagne n'est-elle pas un de ces sujets qu'on ne veut considérer que sous une face déterminée, sous des couleurs préparées d'avance? Un chevalet, des instruments de torture, un bûcher à quelque distance, de sombres frocs de moines qui s'inclinent sur le patient comme pour chercher sous sa poitrine un reste de vie ou la place à des douleurs nouvelles, c'est la peinture classique, le tableau qu'on accepte de confiance, depuis trois cents ans. Voltaire ne l'a-t-il pas à jamais flétri !

 

 

 

Ce sanglant tribunal,

 

Ce monument affreux du pouvoir monacal,

 

Que l'Espagne a reçu, mais qu'elle-même abhorre,

 

Qui venge les autels, mais qui les déshonore,

 

Qui, tout couvert de sang, de flammes entouré,

 

Egorge les mortels avec un fer sacré.

 

 

 

Llorente semble avoir eu sous les yeux ces vers lorsqu'il a écrit son fameux ouvrage, et l'auteur de l'histoire de l'Inquisition s'exprime comme le chantre de La Henriade Ces notions sont descendues jusque dans l'histoire élémentaire. — C'était, dit M. Duruy[1], c'était l'immolation, par le fanatisme, de tout un peuple, longtemps le principal, l'unique représentant de l'industrie et de la science.

 

Ceux que n'aveugle point l'esprit de parti ou la fureur de l'impiété, sentent d'instinct que ce tableau est exagéré, que ces couleurs sont trop sombres. Mais trop souvent aussi, dans l'idée qu'ils se font du tribunal Espagnol, on retrouve bien des restes de la peinture menteuse qu'ils ont rejetée. Ils mêlent ensemble le vrai et le faux, le réel et l'exagéré, l'affirmation de l'histoire et la description du roman. Ils confondent le rôle de l'Eglise et le rôle de l'État, ce qui est d'institution politique ; ce qui est d'institution religieuse, les exagérations de certains Inquisiteurs avec l'esprit même de leurs tribunaux.

 

Leur point de vue n'est donc pas juste. C'est une perspective confuse où tout paraît pêle-mêle, et se noie dans une lumière indécise.

 

L'objet de ce travail est de présenter sous un vrai jour cette institution si décriée et si peu connue. Ce n'est pas une apologie que nous essayons, c'est moins encore une satire. Nous voulons dire la vérité, souvent favorable, sévère parfois, juste toujours. Nous ne craignons pas de nous égarer, car nous suivons des traces frayés déjà, et par des hommes qui en ce point méritent votre confiance.

 

Nous prenons pour guides de Maistre (Lettre à un gentilhomme russe[2], etc.), Lacordaire (Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des Frères Prêcheurs), mais surtout Mgr Héfelé, qui a épuisé la question dans sa belle histoire de Ximénès.

 

Pour se faire une juste idée de l'Inquisition d'Espagne, il faut la considérer d'abord dans ses origines, dans les raisons qui présidèrent à son établissement; il faut ensuite la voir à l'œuvre ou l'examiner dans son exercice; enfin, il faut en apprécier les résultats ou la juger dans ses effets : c'est la marche que nous allons suivre.

 

 

 

I. Origines. — C'est une notion élémentaire en théologie que le baptême est un engagement sacré qui oblige celui qui l’a reçu à garder la foi de l'Église. L'Église n'a jamais traîné personne aux fonts baptismaux. Elle n'a jamais dit à l'infidèle terrassé : «Crois ou meurs ». Elle nous montre dans la foi qu'elle nous propose un don surnaturel de Dieu, qui suppose dans l'adulte la libre coopération à la grâce. Libre de se sauver ou de se perdre, l'infidèle peut donc accepter ou refuser la foi, refuser le baptême ou présenter son front à l'eau régénératrice. Mais dès qu'il a reçu le caractère baptismal, cet homme a accepté l'obligation de garder toute sa vie la foi que le sacrement a répandue dans son âme. Il est entré dans la grande société chrétienne, et dès lors l'Église a droit sur lui et peut le rappeler à ses engagements, s'il vient à les méconnaître.

 

Un principe non moins certain, c'est que l'Église a le droit de développer et de préserver de toute atteinte la vie divine qu'Elle a répandue dans les âmes par le baptême. Ce droit résulte de la maternité même de l'Église : la vie a été donnée, l'Église qui l'a donnée doit la conserver et la défendre. Dès lors, elle peut arrêter, par les moyens qu'elle juge les plus efficaces, toute agression extérieure contre son enfant; c'est le droit et le devoir de la mère.

 

Ainsi le chrétien qui abandonne la foi, le séducteur qui scandalise les fidèles et travaille à altérer leurs croyances, peuvent être recherchés et punis; le premier, parce qu'il a méconnu des engagements sacrés et irrévocables ; le second, parce qu'il attente à la vie des âmes, plus précieuse que celle du corps, et qu'il lèse les droits de l'Église.

 

 

 

Sur ces deux principes repose tout entière l'Inquisition ecclésiastique, tribunal institué pour rechercher les personnes soupçonnées d'hérésie et s'assurer de leur créance. Ce tribunal a précédé juste de quatre siècles l'Inquisition espagnole, qui fait l'objet du présent travail. On en voit les premières assises posées au Concile de Vérone, en 1184, du temps du pape Lucius III et de l'empereur Frédéric Barberousse. Mais il est bon de remarquer qu'il a presque toujours existé, sous une forme ou sous une autre, dans les sociétés chrétiennes, et qu'il est entré plus tard dans l'Inquisition d'Espagne comme l'un des rouages principaux de cette grande machine.

 

 

 

Si l'Église a des droits sur le chrétien rebelle, l'État, je parle de l'État catholique, peut aussi en revendiquer dans certains cas. Les foudres spirituelles atteignent l'âme, mais n'ont point d'effets sur le corps. Ces foudres, si terribles pour l'éternité, pourront donc, dans le temps, ne pas frapper toujours ce coup décisif, qui sauve le coupable par le repentir, ou qui l'arrête par la crainte. C'est alors que dans une société totalement catholique peut se manifester le rôle de l'État, car il y a union intime entre les deux puissances, et il est dans les attributions de l’évêque du dehors d'assurer l'exécution des lois de l'Église. Une expression, trop souvent odieuse, désigne cette intervention, on l'appelle bras séculier, nom dont on aime mieux s'effrayer que d'en chercher le véritable sens.

 

 

 

Le dissident, fléau de l'Église, peut aussi créer à l'État de véritables dangers, en troublant le repos des peuples par son prosélytisme, en préparant ou en fortifiant une secte avec laquelle il faudra compter plus tard, en mettant en péril l'unité religieuse de la nation, bienfait immense quand c'est l'adhésion de la nation tout entière à la véritable doctrine. L'État ne fait que se défendre et exercer son droit strict, quand il frappe dans le sectaire, l'ennemi de l’ordre social et de la tranquillité des peuples. Mais comme le délit revêt alors un double caractère, religieux et politique, et qu'il lèse les droits des deux puissances, le tribunal destiné à en connaître revêtira aussi un double caractère, religieux et politique. L'Église y interviendra pour constater la faute théologique, pour exciter le coupable au repentir, pour le ramener, s'il se peut, par les voies de douceur et de mansuétude, et pour faire prédominer, dans toute la procédure, la miséricorde sur la justice. L'État interviendra à son tour, mais pour appliquer au sectaire obstiné les peines qu'il a décrétées dans ses lois. Ainsi, des deux puissances, l'une recherche le délit, en détermine la nature, et s'efforce de trouver le repentir pour ne point punir l'obstination ; l'autre exerce un ministère dont la rigueur fait le caractère principal. Ses appariteurs ne se montrent guère qu'à ce point extrême de la procédure où expire la miséricorde et où commence la justice.

 

 

 

Transportez ce tribunal sous le ciel de l’Ibérie, et vous avez, dans ses grandes lignes, l'Inquisition espagnole, institution d'un caractère mixte, politique et religieux tout ensemble. Mais il est temps de rechercher les causes qui présidèrent à l'établissement de ce tribunal. Pour s'en bien rendre compte, il faut connaître d'abord la situation religieuse et politique de l'Espagne.

 

 

 

Écoutons l'illustre biographe de Ximénès : « Les Juifs, dit Mgr Héfelé, les Juifs étaient, dès les premiers siècles du christianisme, si nombreux et si puissants en Espagne, qu'ils osèrent entreprendre de judaïser tout le pays. Des monuments dont l'autorité est incertaine font remonter leur arrivée dans la Péninsule au temps de Salomon. Mais des indices plus vraisemblables autorisent à croire qu'ils y arrivèrent par l'Afrique, environ un siècle avant Jésus-Christ. Insensiblement s'accrurent leur nombre et leur puissance, et leur prosélytisme s'exerça avec une grande ardeur. Dès le commencement du quatrième siècle, un concile tenu à Elvive, ancienne ville d'Espagne, bâtie, dit-on, sur l'emplacement où s'éleva plus tard Grenade, prend des mesures pour conjurer les effets de leur zèle, etc. » L'auteur cite ensuite plusieurs dispositions du IIIe et du IVe Concile de Tolède, tenus plus tard et inspirés par le même esprit. Le canon 62° du IVe Concile de Tolède mérite une attention spéciale : « Aucun Juif ne pourra; être à l'avenir contraint d'embrasser la foi chrétienne ; mais les convertis, l'eussent-ils été par la force, ayant reçu les vénérables sacrements, doivent conserver la foi, et non la déshonorer, ni la mépriser. »

 

 

 

Dès le temps de ces anciens Conciles se manifeste contre les Juifs l'intervention du pouvoir séculier. Les rois goths édictent contre eux une législation sévère, qui les dépouille d'un grand nombre de leurs droits civils. Aussi bien les Juifs appellent-ils sur eux les rigueurs de la royauté par leurs intrigues incessantes. Sous le roi Egica, on découvre un complot ourdi par eux avec les Sarrasins d'Afrique, et qui a pour but de renverser la monarchie chrétienne.

 

« L'esclavage fut le châtiment des conjurés, quant à l'invasion des Sarrasins, on la repoussa heureusement[3]. »

 

« Cependant les Juifs d'Espagne, continue Mgr Héfelé, se furent bientôt relevés des coups portés au septième siècle, et, après l'invasion musulmane, ils recouvrèrent richesses, puissances, influence et dignités, dirigèrent des écoles et des académies florissantes à Cordoue (dès 948), à Tolède et à Barcelone, produisirent des savants célèbres ; enfin arrivèrent en Espagne, à un degré d'importance et de culture qu'ils n'ont atteint dans aucune autre partie de l'Europe. »

 

 

 

La valeur des chrétiens qui regagnent, pour ainsi dire, au prix de leur sang chaque pouce du territoire espagnol, une sorte de perpétuelle croisade, relève peu à peu la fortune d'un peuple sur lequel Dieu a de grands desseins. La patrie Espagnole s'étend chaque jour, agrandie par la victoire. Les Juifs, enveloppés graduellement dans ce cercle de conquêtes, repassent sous la domination des rois chrétiens de la Péninsule. La défiance et l’animadversion les environnent.

 

Plusieurs fois les évêques interviennent en leur faveur pour les sauver de la fureur populaire, et ils sont félicités par le pape d'une démarche si conforme à l'esprit de l'Église et aux maximes de l'Évangile.

 

L'orage passé, les Juifs relèvent la tête et travaillent à ressaisir leur influence. Plusieurs monarques les emploient et leur donnent accès aux plus hautes charges. Alphonse X, épris de leurs connaissances astronomiques, en admet un grand nombre à sa cour.

 

« Il n'était pas rare alors, dit encore Mgr Héfelé, de les voir employés comme gouverneurs, administrateurs et trésoriers auprès des rois et des grands d'Espagne; beaucoup exerçaient la médecine et s'ouvraient ainsi un accès dans l'intérieur le plus secret des familles; la plupart des pharmacies étaient entre leurs mains; ils avaient leurs juges propres, des lois et des droits spéciaux, souvent au désavantage des chrétiens, dans les causes mixtes. Entre autres privilèges, ils avaient, comme les nobles, celui de ne pouvoir être arrêtés ou emprisonnés que sur un ordre exprès du roi ; enfin cette époque nous montre des Juifs à côté du trône et tenant, soit comme favoris, soit comme ministres, les rênes du gouvernement, les faveurs allèrent jusqu'à mécontenter la nation »

 

« Mais le danger venait bien moins encore des Juifs véritables que de la masse de ceux qui s'étaient dérobés par une conversion hypocrite à la persécution de la fin du quatorzième siècle. Si les premiers avaient accaparé une grande partie de la richesse et du commerce du pays, les Juifs déguisés, se glissant, d'une part, dans les rangs du clergé, et jusque sur les sièges épiscopaux, de l'autre, s'élevant aux emplois civils les plus éminents, s'alliant par des mariages à la plupart des familles nobles, et possédant dans leur richesse un instrument puissant d'influence et de corruption, allaient droit à détruire les deux choses dont les Espagnols étaient peut-être le plus jaloux, la nationalité et la foi... »

 

« Et quelle signification d'ailleurs dans ce fait bien avéré qu'en 1473 les Juifs tentèrent de se faire livrer à prix d'argent la forteresse de Gibraltar, qui est la clef de l'Espagne? Enfin, qu'ils aient utilisé leur influence pour organiser un vaste et ardent prosélytisme, c'est un fait généralement reconnu, et avoué par Llorente lui-même, dans un écrit antérieur à son histoire de l'Inquisition[4]. »

 

 

 

Cette fièvre de fanatisme judaïque se traduisait par des actes sauvages et par d'horribles sacrilèges. « Des croix mutilées, dit M. Ch. Barthélémy, des hosties consacrées profanées, des enfants chrétiens crucifiés, firent cesser toute hésitation à l'égard de la conduite à suivre vis-à-vis des Juifs. En 1485, on avait déjà découvert à Tolède une conspiration ayant pour but de s'emparer de la ville, le jour de la Fête-Dieu, et d'exterminer tous les chrétiens[5]. »

 

 

 

Ce n'est pas tout, et M. de Maistre complète ainsi cette triste peinture : « Le mahométisme augmentait prodigieusement le danger, l'arbre avait, été renversé en Espagne, mais les racines vivaient. Il s'agissait de savoir s'il y aurait encore une nation espagnole, si le judaïsme et l'islamisme se partageraient ces riches provinces... Les

 

Juifs étaient à peu près maîtres de l'Espagne[6]. »

 

On le voit, une invasion nouvelle, et plus dangereuse peut-être que les invasions antiques, menaçait la noble nation espagnole. L'ennemi était campé sur son propre territoire, on le trouvait partout, et jusque dans les sanctuaires, qu'il travaillait à renverser.

 

 

 

Une question de vie ou de mort allait se débattre et se décider bientôt; elle ne pouvait guère avoir que trois solutions : l'asservissement de l'Espagne, des massacres sanglants ou une défense légale et juridique du peuple opprimé, par l'établissement d'un immense tribunal, qui atteignît jusqu'aux consciences. Le patriotisme espagnol repoussait la première solution, l'Eglise avait en horreur la seconde; il ne restait que la troisième, et l'Inquisition la réalisa.

 

 

 

Mais elle fut au préalable remaniée par les rois d'Espagne, et elle perdit entre leurs mains cet aspect exclusivement ecclésiastique, qui la distinguait auparavant[7]. « Le tribunal de l'Inquisition, dit le comte de Maistre, est composé d'un chef suprême, nommé grand Inquisiteur, qui est toujours archevêque ou évêque; de huit conseillers ecclésiastiques, dont six sont toujours séculiers ; et de deux réguliers, dont l'un est toujours Dominicain, en vertu d'un privilège accordé par le roi Philippe III. Le second appartient, à tour de rôle, aux autres ordres réguliers, suivant une disposition de Charles III.

 

Le plus jeune des conseillers-clercs remplit les fonctions du fisc, et dans certains cas, dont je n'ai pas une connaissance exacte, on y appelle deux conseillers de Castille. »

 

Les magistrats de ce tribunal sont donc empruntés à l'Église, mais c'est le roi qui les emploie, c'est le roi qui les rétribue comme des fonctionnaires de l'État, c'est au roi qu'appartient la nomination du grand Inquisiteur, c'est du roi, par conséquent, que dérive l'impulsion qui fait mouvoir tout ce vaste corps. M. Duruy veut bien le reconnaître : « Ce tribunal célèbre, qui a laissé un nom terrible et exécré, avait à sa seconde origine une destination politique, tout autant que religieuse[8]. » Mais le roi ne pouvait donner la juridiction spirituelle, qu'il n'avait pas et sans laquelle ce tribunal mixte n'aurait pu subsister un instant. Ferdinand le Catholique, auteur, comme chacun le sait, de l'Inquisition espagnole, s'adressa donc au pape Sixte IV, pour en obtenir des bulles d'institution. Sans méconnaître l'opportunité de cette demande, Sixte IV, qui craignait des excès et qui était père avant tout, refusa d'abord d'obtempérer au désir du monarque aragonais. Les rapports entre les deux puissances en devinrent extrêmement tendus, et il y eut, pendant quelque temps, entre la cour de Rome et celle d'Espagne, comme une rupture diplomatique. Enfin le pape accorda la bulle, mais en se réservant toujours de veiller sur la procédure du nouveau tribunal, et d'admettre les appels au Saint-Siège. Remarquons en passant que l'autorité apostolique n'était pas hostile à l'Inquisition même, qu'Elle avait toujours contenue dans les autres pays, qu’ Elle allait, à plusieurs reprises, et sans succès, s'efforcer d'établir en France, qu'Elle devait bientôt organiser à Rome même, sous le nom de Saint-Office. Mais elle craignait d'abord dans le nouveau tribunal espagnol un caractère trop prononcé d'institution d'État, et que la politique ne couvrît parfois du manteau de la religion des intérêts purement humains et qui ne regardaient pas les âmes. Quoi qu'il en soit, la bulle fut accordée, et l'Inquisition commença. On voit son origine, on saisit les causes qui présidèrent à sa naissance. Les Juifs la rendirent comme nécessaire. Ce tribunal ne devait pas assurément forcer les enfants d'Israël à recevoir le baptême et condamner ceux qui refusaient l’eau sainte. La foi, nous l'avons dit, ne s'impose pas, et l'Église eût repoussé une procédure incompatible avec son esprit. Mais la masse immense des Juifs baptisés était justiciable de l'Inquisition; et c'était dans cette classe d'hommes, qui comptait sans doute quelques chrétiens sincères, mais beaucoup d'hypocrites, que se cachaient les plus dangereux ennemis de la monarchie et de la religion. Et la religion c'était, suivant le langage même de M. Duruy, de « la moitié de la patrie. »

 

 

 

Quant aux Juifs non baptisés, ils furent bannis par édit royal (31 mars 1452). Ferdinand laissait libres de rester en Espagne tous ceux qui voudraient se faire instruire et embrasser la foi catholique.

 

Les autres devaient quitter l'Espagne avant le 31 juillet, le roi s'engageait à leur fournir gratuitement tous les moyens de sortir de ses États, et il tint généreusement parole.

 

Personne n'était obligé de s'expatrier, puisque chacun pouvait se faire instruire et embrasser la foi, ce fondement du salut que Dieu ne refuse à personne. Ceux qui partaient n'avaient à se plaindre que de leur entêtement et de ces continuelles intrigues, dont les Espagnols se débarrassaient en les expulsant de leur territoire. Ceux qui restaient ne devaient pas se plaindre, si, tombant dans l'apostasie, on leur appliquait une législation sous laquelle ils s'étaient placés d'eux-mêmes.

 

Mais, après l'avoir étudié dans son origine, dans ses causes, il est temps de considérer dans son exercice le tribunal de l'Inquisition.

 

 

 

II- Exercice. — Pour envisager avec plus de clarté cette face nouvelle de notre sujet, nous distinguerons trois choses dans ces grandes assises de l'Inquisition : le cours de la procédure, la sentence à laquelle aboutit la procédure, enfin l'appareil dont s'entoure cette sentence, qui met fin à toute la procédure.

 

 

 

A. Cours de la procédure. — L'Inquisition d'Espagne, établie à la fin du quinzième siècle, et abolie au commencement du nôtre, en 1820, eut, dans sa durée de trois siècles, comme trois périodes à traverser. D'abord elle eut à s'occuper des Judaïsants et des Maures baptisés qui retournaient à l'islamisme. Puis elle eut à préserver l'Espagne de l'invasion du protestantisme ; enfin elle eut, au dernier siècle, à veiller sur cet esprit qu'on appelait philosophique et qui n'était que la frivolité du blasphème. Sa procédure, on le conçoit, a dû varier singulièrement avec ces accusés d'un genre si différent ; l'apostat juif ou maure, le protestant colporteur de bibles, et le Voltairien qui rit de la Bible et de Jésus-Christ. Cette plaie immense que nous avons signalée et qui nécessita l'Inquisition, réclamait des mesures fortes, énergiques. La force et l'énergie, une énergie parfois outrés, voilà le caractère de la première période. Au contraire, le protestant et son petit-fils le Voltairien, sont des agresseurs étrangers, non des ennemis domestiques. On ne les connaît pas en Espagne : il suffit donc de les arrêter aux frontières. Contre eux les mesures doivent affecter de préférence un caractère préventif, et c'est le caractère qui paraît surtout dans la seconde et troisième période de l'Inquisition. On ne saurait dont mêler ces époques, et il serait aussi ridicule de dégager une moyenne des condamnations pour les trois siècles des dossiers de Torquemada, que de dresser une table de notre justice criminelle, d'après les conseils de guerre de Versailles.

 

 

 

Dans la période juive et maure, l'Inquisition commence par proclamer un délai de grâce, qu'elle prolonge plus d'une fois et qui s'étend souvent de trente à soixante jours. Tous ceux qui viendront d'eux-mêmes se dénoncer dans cet espace de temps, ne seront tenus qu'à la pénitence canonique. Le délai expiré, la miséricorde attend encore l'accusé à ce tribunal «  si sanguinaire », nous en aurons bientôt la preuve. L'hérétique formel, le véritable apostat, c'est celui qui rejette la vérité connue et qui préfère son sentiment particulier à l'autorité infaillible de l'Église. Celui qui pèche par faiblesse d'esprit, que séduisent les rêves d'un cerveau malade, peut être coupable encore, mais il mérite plus d'indulgence. L'Inquisition le sait : avant d'agir contre un accusé, elle le fait examiner par un médecin qui constate son état mental.

 

 

 

Rien n'a défrayé la légende comme les prisons du Saint-office, « ces noirs cachots où viennent s'engouffrer des milliers de victimes». Ces noirs cachots étaient, au rapport de Llorente lui-même, « des cellules claires, sèches et bien voûtées » ; et, dans ce genre, assurément, ce qu'un détenu pouvait trouver de mieux en Europe.

 

 

 

On a reproché à l'Inquisition espagnole l'emploi de la torture. Ce terrible moyen de connaître la vérité était employé par tous les tribunaux de l'époque. L'Inquisition n'était pas tenue de devancer son siècle. Elle recourait à la torture bien plus rarement que les tribunaux laïques. Elle n'y recourait que pour des cas graves. Elle entourait ce rude appareil de justice de tout ce qui pouvait en tempérer la rigueur. L'Evêque diocésain ou son délégué devait y assister et veiller à ce que le patient ne souffrît pas au-delà de ses forces, ou ne fût pas outragé par les valets de la justice. D'ailleurs, l'Inquisition laissa tomber en désuétude ce redoutable usage, longtemps avant les autres tribunaux. Ces moyens extraordinaires de découvrir la vérité, qui répugnent à notre délicatesse et à la douceur actuelle de nos mœurs, étaient alors en usage dans toute l'Europe.

 

 

 

De grands magistrats les ont employés, on les a vus subsister dans la pleine lumière de la civilisation. Partout où l'Église a régné en souveraine, Elle a tempéré ces rigueurs, parce qu'elle ne laisse jamais seule l'inexorable justice, et qu'Elle lui donne toujours pour compagne la miséricorde, qui en ralentit la marche et en adoucit la sévérité.

 

 

 

On a reproché à l'Inquisition des arrestations arbitraires et opérées sur de faux soupçons. Cette accusation semble confirmée par l’histoire. Saint Ignace fut jeté en prison. Plusieurs Pères de la Compagnie de Jésus, non moins distingués par leurs vertus que par leur doctrine, furent déférés au Saint-office. Tous ceux qui ont lu l'histoire de cette époque se rappellent le fameux archevêque de Tolède, D. Barthélémy Carranza, retenu en prison malgré les réclamations du Concile de Trente, plusieurs fois demandé par les Papes, et dont les instances menaçantes de saint Pie V purent seules obtenir la liberté. L'immortel ouvrage des Bollandistes fut condamné par l'Inquisition de Tolède, qui avait cru y découvrir des propositions hérétiques. Le P. Papebrock réclama; on ne daigna pas même lui répondre. L'affaire fut portée à Rome. La plupart des cardinaux, ayant à leur tête le célèbre théologien Noris, prirent le parti du savant, à qui le Pape était favorable. La Congrégation de l'Index, par égard pour l'Espagne, dit le cardinal Noris, imposa silence aux deux partis. En d'autres occurrences et en d'autres causes, le Saint-Siège, ayant cassé la sentence de l'Inquisition, celle-ci n'eut pas la gloire de se soumettre.

 

 

 

Nulle justice humaine n'est à l'abri de surprise. L'Inquisition s'est trompée plusieurs fois, nous le reconnaissons; mais il serait injuste de généraliser cette observation, comme si la précipitation, l’entêtement ou la passion, avaient été le caractère principal du plus sage et du plus modéré des tribunaux. Quelques fautes clairsemées à travers trois siècles ne prouvent rien contre une institution.

 

 

 

Comme la malveillance pouvait facilement se glisser dans ces accusations d'hérésie, le grand Inquisiteur Valdès (un des plus sévères, suivant Llorante) prescrivit aux membres du Saint-office de ne pas moins se défier des témoins à charge que de l'inculpé lui-même.

 

Dans les premiers temps de l'Inquisition, Léon X avait rendu une ordonnance, d'après laquelle tout faux témoin devait être puni de mort.

 

Au contraire, on accueillait avec bienveillance les témoins à décharge que l'accusé avait à produire. On suspendait la sentence jusqu'à ce qu'ils eussent pu éclairer la conscience des juges. On les requérait à de grandes distances, et jusque dans les colonies espagnoles de l’Amérique.

 

 

 

L'âge de l'accusé pesait d'un grand poids dans la balance. « Lorsque des fils ou filles d'hérétiques, induits à professer l’erreur par les leçons de leurs parents, et n'ayant pas encore atteint leur vingtième année, se présenteront d'eux-mêmes pour être reçus en grâce, dussent-ils venir même après le délai fixé, les Inquisiteurs les accueilleront avec bonté, leur imposeront des pratiques de pénitence plus légères, et veilleront à ce qu'ils soient instruits dans la foi et les sacrements de la sainte Mère l'Église. » Ainsi s'exprime Torquemada!

 

 

 

Llorente se plaint qu'on ait vu des indices d'hérésie dans des faits insignifiants par eux-mêmes, et qui, chez d'anciens chrétiens, n'eussent pas attiré l'attention. Mais, suivant la remarque de Mgr Héfelé, le même acte peut éveiller un soupçon légitime dans un juif ou un musulman baptisé, et n'avoir que peu de dangers pour un chrétien de naissance. En soi, il est indifférent de laver sur le front d'un enfant qui vient d'être baptisé la place qu'a touchée l'huile sainte. Mais chez des néophytes tout frais sortis du judaïsme et environnés de relaps, cet acte, surtout s'il est fréquemment répété, pourra exciter la défiance. Ne connaît-on pas le mot de Calvin : « Je renonce le Chrême? »

 

« Un ancien chrétien pourra donner à ses enfants, sans exciter l'attention, les noms des patriarches du vieux Testament. Un juif converti deviendra aisément suspect, s'il affecte de rejeter les noms de la loi nouvelle. »

 

 

 

Ces faits et d'autres du même genre, indifférents par eux-mêmes, pouvaient emprunter aux circonstances de temps, de lieux et de personnes, une signification mauvaise, et devenir, aux yeux des Inquisiteurs, de véritables indices.

 

Qu'on n'aille pas croire les membres du Saint-office si prompts à se troubler, si empressés à chercher des crimes.

 

« Personne, dit le grand inquisiteur Deza, personne ne pourra être arrêté pour un sujet de peu d'importance, pas même pour des blasphèmes, s'ils ont été proférés dans un accès de colère. Le premier article des statuts de Torquemada ne permet l'arrestation de l'inculpé qu'à l'unanimité des suffrages. Quand les Inquisiteurs n'étaient point d'accord, ou que la personne compromise était d'une certaine importance, le conseil supérieur pouvait seul ordonner l'arrestation.

 

 

 

Nous pourrions multiplier les détails et nous étendre à l'infini sur cette procédure de l'Inquisition d'Espagne. Mais ce que nous avons dit paraît suffisant pour l'apprécier et faire connaître l'esprit qui l'animait. Il est temps de parler de la sentence où aboutissait la procédure.

 

 

 

 

 

 

 

Ch. MALLEY, S. J.

 

                                                                                            (Revue du Monde Catholique,1er juillet 1885)

 

 

 

 

 

 

 




[1] Histoire des temps modernes, c. iv.

 

[2] Réédité par les Editions Saint-Rémi

[3] Histoire des temps modernes, c. iv.

[4] Histoire des temps modernes, c. iv.

[5] Erreurs et mon. his. (1ère  série), L'Inquisition.

[6] 1ère lettre sur l'Inquisition.

[7] Ibid., loc. cit.

[8] Histoire des temps modernes, c. iv.

 

 

lundi, 27 décembre 2010

Groupes réducteurs et noyaux dirigeants (X)

 

 Paroles de pape

Après l’annexe précédente, consacrée à un texte de Marc Sangnier, il est bon de citer ici quelques extraits de la lettre encyclique que le Pape, Saint Pie X, consacra aux doctrines sociales du Sillon, et à leur condamnation par l’Église.

Nous avons souligné certains passages, et porté des sous titres en marge, en vue de mieux faire ressortir les rapports avec le plan que nous avons adopté pour notre étude.

Extraits de la lettre encyclique sur le Sillon. Saint Pie X - Pape - 25 Août 1910

….. Le Sillon s’égarait. Pouvait-il en être autrement ?

Ses fondateurs, jeunes, enthousiastes et pleins de confiance en eux-mêmes, n’étaient pas suffisamment armés de science historique, de saine philosophie et de forte théologie pour affronter sans péril les difficiles problèmes sociaux vers lesquels ils étaient entraînés par leur activité et leur cœur, et pour se prémunir, sur le terrain de la doctrine et de l’obéissance, contre les infiltrations libérales et protestantes.

Non, la civilisation n’est plus à inventer ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées

Le Sillon a le noble souci de la dignité humaine. Mais cette dignité, il la comprend à la manière de certains philosophes dont l’Église est loin d’avoir à se louer.

Le premier élément de cette dignité est la liberté, entendue en ce sens que, sauf en matière de religion, chaque homme est autonome.

De ce principe fondamental il tire les conclusions suivantes :

  • Aujourd’hui, le peuple est en tutelle sous une autorité distincte de lui, il doit s’en affranchir : émancipation politique.
  • Il est sous la dépendance de patrons qui, détenant ses instruments de travail, l’exploitent, l’oppriment et l’abaissent ; il doit secouer leur joug : émancipation économique.
  • Il est dominé enfin par une caste appelée dirigeante, à qui son développement intellectuel assure une prépondérance indue dans la direction des affaires ; il doit se soustraire à sa domination : émancipation intellectuelle.

Le nivellement des conditions à ce triple point de vue établira parmi les hommes l’égalité, et cette égalité est la vraie justice humaine.

Une organisation politique et sociale fondée sur cette double base, la liberté et l’égalité (auxquelles viendra bientôt s’ajouter la fraternité), voilà ce qu’ils appellent démocratie.

… Et voilà la grandeur et la noblesse humaine idéale réalisée par la célèbre trilogie : Liberté, Égalité, Fraternité

Telle est, en résumé, la théorie, on pourrait dire le rêve, du Sillon, et c’est à cela que tend son enseignement et ce qu’il appelle l’éducation démocratique du peuple, c’est-à-dire à porter à son maximum la conscience et la responsabilité civiques de chacun, d’où découlera la démocratie économique et politique, et le règne de la justice, de l’égalité et de la fraternité.

Ce rapide exposé, vénérables Frères, vous montre déjà clairement combien Nous avions raison de dire

  • que le Sillon oppose doctrine à doctrine,
  • qu’il bâtit sa cité sur une théorie contraire à la vérité catholique et
  • qu’il fausse les notions essentielles et fondamentales qui règlent les rapports sociaux dans toute société humaine.

Cette opposition ressortira davantage encore des considérations suivantes.

  • … Au reste, si le peuple demeure le détenteur du pouvoir, que devient l’autorité ? Une ombre, un mythe ; il n’y a plus de loi proprement dite, il n’y a plus d’obéissance …
  • … Un ordre, un précepte, serait un attentat à la liberté ;
  • la subordination à une supériorité quelconque serait une diminution de l’homme, l’obéissance une déchéance.

Est-ce ainsi, Vénérables Frères, que la doctrine traditionnelle de l’Église nous représente les relations sociales dans la cité même la plus parfaite possible ?

Est-ce que toute société de créatures dépendantes et inégales par nature n’a pas besoin d’une autorité qui dirige leur activité vers le bien commun et qui impose sa loi ?

Le Sillon qui enseigne de pareilles doctrines et les met en pratique dans sa vie intérieure, sème donc parmi votre jeunesse catholique des notions erronées et funestes sur l’autorité, la liberté et l’obéissance.

Il n’en est pas autrement de la justice et de l’égalité. Il travaille, dit-il, à réaliser une ère d’égalité, qui serait par là même une ère de meilleure justice. Ainsi, pour lui, toute inégalité de condition est une injustice ou, au moins, une moindre justice ! Principe souverainement contraire à la nature des choses, générateur de jalousie et d’injustice et subversif de tout ordre social …

Il en est de même de la notion de fraternité, dont ils mettent la base dans l’amour des intérêts communs, ou, par delà toutes les philosophies et toutes les religions, dans la simple notion d’humanité, englobant ainsi dans le même amour et une égale tolérance tous les hommes avec toutes leurs misères, aussi bien intellectuelles et morales que physiques et temporelles.

Or, la doctrine catholique nous enseigne que le premier devoir de la charité n’est pas dans la tolérance des convictions erronées, quelques sincères qu’elles soient, ni dans l’indifférence théorique ou pratique pour l’erreur ou le vice où nous voyons plongés nos frères, mais dans le zèle pour leur amélioration intellectuelle et morale non moins que pour leur bien-être matériel…

… Non, Vénérables Frères, il n’y a pas de vraie fraternité en dehors de la charité chrétienne, qui, par amour pour Dieu et son Fils Jésus-Christ notre sauveur, embrasse tous les hommes pour les soulager tous et pour les amener à la même foi et au même bonheur du ciel. En séparant la fraternité de la charité chrétienne ainsi entendue, la démocratie, loin d’être un progrès, constituerait un recul désastreux pour la civilisation…

… Eh quoi ! on inspire à votre jeunesse catholique la défiance envers l’Église, leur mère ; on leur apprend

  • que depuis dix-neuf siècles, elle n’a pas encore réussi dans le monde à constituer la société sur ses vraies bases ;
  • qu’elle n’a pas compris les notions sociales de l’autorité, de la liberté, de l’égalité, de la fraternité et de la dignité humaine ;
  • que les grands évêques et les grands monarques, qui ont créé et si glorieusement gouverné la France, n’ont pas su donner à leur peuple ni la vraie justice, ni le vrai bonheur, parce qu’ils n’avaient pas l’idéal du Sillon !

Le souffle de la Révolution a passé par là, et nous pouvons conclure que si les doctrines sociales du Sillon sont erronées, son esprit est dangereux et son éducation funeste.

Adrien Loubier

Source: Vive le Roy

lundi, 04 octobre 2010

Groupes réducteurs et noyaux dirigeants (VII)

 

 CONCLUSION

En matière de conclusion, il n’est pas inutile de remarquer encore que la forme de la structure sociologique d’un groupe humain ne tient ni à son apparence, ni à ses buts. Elle dépend bien plutôt de la mentalité moyenne des gens, ou de ce que recherchent vraiment ceux qui la conçoivent ou la suscitent.

Un syndicaliste de pointe déclarait un jour que ce qui comptait le plus à ses yeux, ce n’était pas les buts du syndicalisme, mais les moyens qu’on y utilise. « Ce sont eux, disait-il, qui déterminent le comportement psychologique par lequel les hommes se transforment progressivement. »

Au sortir de l’assemblée générale d’un groupement d’agriculteurs, l’un d’eux s’étonnait de ce que tant de discours aient produit si peu de décisions concrètes. « Mais Monsieur, lui fut-il répondu, le but n’est pas de décider quelque chose, le but est de transformer les gens. »

Propos révélateurs qui prouvent que le premier but d’un groupe réducteur n’est pas la finalité apparente qui lui est proposée, mais bien la transformation des hommes. Il s’agit avant tout de les forcer à vivre la démocratie égalitaire que certains voudraient réaliser.

Rappelons simplement ici la phrase de Karl Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, mais il s’agit de le transformer. » (II thèse sur Feuerbarch)

Mais le revirement tient à peu de choses : qu’une ou deux personnes perçoivent à temps les racines sociologiques du phénomène qui s’amorce, et tout est renversé. L’autorité d’une personne peut suffire pour que la structure du groupe soit radicalement modifiée. Tout comme l’usure, le conformisme, ou la maladie d’un responsable, peuvent suffire à soumettre un groupe réaliste au règne des nuées.

Ainsi paraît-il essentiel d’éclairer les intelligences sur les vraies causes du mal social actuel. C’est à cette tâche que cette modeste étude voudrait contribuer.

Adrien LOUBIER

Notes

[1] St. Thomas De principiis Naturae, Des principes de la réalité naturelle.

Source: Vive Le Roy

mardi, 28 septembre 2010

Groupes réducteurs et noyaux dirigeants (VI)

 

 UN AUTRE GENRE DE GROUPE

Après l’analyse précédente, il peut être utile d’envisager au moins sommairement, les bases sur lesquelles un travail de groupe constructif peut s’établir. Nous supposons naturellement que la constitution de ce groupe est légitime et souhaitable.

Dès le départ, nous avons vu que le dyptique Liberté-Égalité semblait vouloir faire éclater le groupe. Pour lui maintenir son objectif de libéralisation maximale, pour en faire un groupe réducteur, il a fallu s’entêter.

Mais on peut aussi réagir plus sainement. Le simple bon sens y suffit. Quand on a remué des idées pendant un moment, que la structure du groupe rend difficile son fonctionnement, et tend à l’écarter de la réalité, il apparaît tout simplement nécessaire de réviser sa forme. C’est ce que nous allons faire ici.

La liberté du libéral

En premier lieu, faut-il accepter inconsidérément la liberté d’opinion comme un absolu en soi ? Que recouvre en fait l’attitude du “libre penseur” ? Un examen critique s’impose ici.

La liberté selon le dictionnaire Larousse, c’est l’absence de contrainte. Mais si l’on prend à la lettre cette définition, elle peut conduire aux absurdités les plus énormes.

Supposons par exemple que Pierre se trouve dans sa chambre au premier étage. Il a pleine liberté de se déplacer, en ce sens qu’il n’est pas contraint de rester en place, ou de se mouvoir dans telle direction plutôt que dans telle autre.

  • S’il veut maintenant sortir de la chambre où il se trouve, il sera libre de le faire, mais à condition de passer par la porte. S’il prétend traverser un mur au nom de sa liberté, il se cassera le nez.
  • Et si Pierre veut descendre au rez-de-chaussée, il est libre de le faire, mais à condition de passer par l’escalier.
  • S’il se jette par la fenêtre, il risque fort de se blesser.

Autrement dit, Pierre ne sera libre qu’à condition de soumettre sa volonté aux multiples contraintes de la réalité qui l’entoure.

Mais cet homme peut refuser cette soumission, et adorer stupidement sa prétendue liberté. Celle-ci devient alors pour lui la licence de faire n’importe quoi. Se jeter par la fenêtre, par exemple. Au besoin vous chercherez à l’en empêcher. Mais alors vous le contraindrez à se soumettre à la réalité. Cessera-t-il d’être libre ? Ce faisant, porterez-vous atteinte à sa liberté ? Évidemment non ; au contraire.

  • Car, si cet homme nie la pesanteur et se jette dans le vide, en fait, c’est qu’il n’est plus libre. Il est devenu fou, ce qui est une contrainte mentale.
  • Ou bien, s’il se trompe, sa liberté cesse lorsqu’il a posé son acte. Ensuite il devient le jouet d’une force qu’il ne peut plus maîtriser. Il tombe et il subit les conséquences de sa chute.

Sur le plan moral, intellectuel, pédagogique ou professionnel, le libéral, le libre penseur, nos égaux délibérants de tout à l’heure, refusent en fait les contraintes de la réalité. Ce sont des fous qui nient la pesanteur. Et comme eux, ils cessent d’être libres, et deviennent esclaves de leurs passions, de leurs désirs, de leurs ambitions, des rêves qu’ils construisent sur les nuées, puis des conséquences des actes que leur déraison leur aura fait poser.

La vraie liberté

Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres.

St. Jean 8-32.

Pour qu’il y ait liberté, il faut en effet reconnaître d’abord l’ordre des choses, les lois qui régissent la matière, celles qui gouvernent l’ordre moral, physiologique, social, professionnel, etc.

Pour cela il faut rechercher l’accord, l’identité entre sa pensée et la réalité. C’est l’acte même d’intelligence, de intelligere, connaître, lire dans les choses. Au terme de cet accord, il y a la vérité, qui sera d’autant plus complète qu’il sera parfait. C’est alors que l’on sera libre.

Libre par exemple de construire un escalier, un ascenseur, un avion ou une fusée, pour vaincre la force de pesanteur en se soumettant à son existence et à ses lois. « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant », disait Francis Bacon.

Ainsi pour construire un pont, il faut d’abord étudier les lois de la mécanique, afin de les vaincre en s’y soumettant. Plus l’ingénieur les a comprises, mieux il pourra s’appuyer sur leur réalité, plus son pont sera réussi.

De même celui qui prétend construire une société, une pédagogie, une entreprise ou une profession, doit d’abord étudier les réalités objectives, les lois naturelles, l’ordre des choses, dans le domaine à l’amélioration duquel il prétend appliquer ses efforts. Plus il en aura l’intelligence, plus son œuvre sera réussie.

Ainsi, dans un groupe réaliste ( par opposition au groupe réducteur) ce n’est pas la liberté qui sera posée comme absolue au départ. Elle doit au contraire devenir le but à atteindre. Et pour atteindre à cette liberté, le moyen qui doit être affirmé tout d’abord, c’est la soumission au réel. Alors les intelligences pourront pénétrer cette réalité et trouver la vérité, qui seule peut rendre libre.

Égalité et Hiérarchie

Depuis plus de trente ans que je tiens la plume philosophique, j’ai toujours représenté la souveraineté du peuple comme une mystification oppressive, et l’égalité comme un ignoble mensonge.

Auguste Comte

« Si tu manges ce fruit tu seras l’égal de Dieu ». Le Serpent

Quant au problème de l’égalité, elle apparaît bien comme la première des nuées, celle qu’engendre directement le libéralisme. S’il est possible de défendre la vraie liberté en prenant le contre-pied de l’attitude libérale, ici, rien ne peut être tenté. L’égalité n’est pas récupérable. Elle n’est qu’une redoutable contradiction de la réalité.

Elle est tout d’abord une notion mathématique qui ne peut s’appliquer qu’à la quantité. L’employer en parlant des personnes est donc déjà au niveau des mots, une absurdité. Deux personnes sont en effet différentes. Elles peuvent à la rigueur peser aussi lourd l’une que l’autre, et l’on pourra dire que leurs poids sont égaux. Mais dire que « les hommes sont égaux entre eux » est aussi dépourvu de sens que de dire : « deux champs sont égaux », ou « deux villes sont égales. »

Quant au sens que l’on cherche à faire passer sous ce mot d’égalité, il n’est que le refus de la réalité. Et la réalité, c’est qu’une quelconque des qualités d’un individu n’est que très accidentellement l’égale de celle d’un autre ; c’est qu’il est impossible que toutes les qualités d’un individu soient égales à celles d’un autre ; c’est que de deux individus, l’un est toujours supérieur à l’autre, au moins dans un domaine particulier, sinon dans l’ensemble de ses dons.

La réalité c’est qu’il y a inégalité et diversité.

  • L’un est plus adroit, l’autre pèse plus lourd ;
  • l’un est plus travailleur, l’autre plus vertueux ;
  • l’un est plus intelligent, l’autre plus doué de mémoire, etc.

Et ce sont justement ces inégalités qui rendent possible la vie sociale. Car dans toute société, il faut

  • des mathématiciens pour calculer,
  • des chefs pour gouverner,
  • des hommes habiles pour travailler de leurs mains,
  • des hommes sages pour gérer,
  • des inventeurs pour inventer,
  • des entrepreneurs pour entreprendre,
  • des guerriers pour défendre la cité…

Rechercher l’égalité, c’est tuer la vie sociale. Un groupe d’égaux délibérants, tel que nous l’avons vu, n’est pas une société, c’est une dissociété. C’est pourquoi l’argument de la fraternité, de l’union nécessaire, est indispensable pour lui maintenir un semblant de cohésion, et le livrer aux mains des manipulateurs.

La mystification oppressive de la souveraineté du peuple conduira les égaux, par le chemin de la réduction, à la tyrannie des noyaux dirigeants. Devant eux ils ne seront plus un peuple, mais un troupeau de moutons, munis chacun d’un bulletin de vote.

Tant pis pour eux si leur jalousie les a rendus assez vils, pour ne pas accepter la réalité de leurs infériorités comme celles de leurs supériorités ; tant pis pour eux si leur orgueil les a rendus assez sots pour croire à l’ignoble mensonge social de l’égalité, ou confondre celle-ci avec la justice. Même au ciel, enseigne l’Église, il y a des hiérarchies.

À rebours de cette attitude, la soumission au réel doit reconnaître les inégalités, parce qu’elles sont un fait, et parce qu’elles sont un bienfait. Le groupe réaliste devra donc s’appuyer sur elles comme sur le fondement de toute vie sociale.

  • Il comportera une hiérarchie,
  • la reconnaissance des compétences de chacun,
  • la définition des rôles, des missions, des responsabilités.

Sous une direction clairement définie, chacun pourra alors apporter aux autres ce qu’il sait, donc accroître leur connaissance du réel. En bref

  • on apprendra quelque chose au lieu de désapprendre ;
  • on s’enrichira d’un peu plus de vérité, au lieu de s’appauvrir et de se réduire ;
  • enfin on pourra construire au lieu de détruire.

« La soumission est la base du perfectionnement », disait Auguste Comte.

La vraie Fraternité

Il faut distinguer entre l’Union “artificielle” fondée sur des théories et des principes, et l’Union “réelle” fondée sur des faits.

Augustin Cochin, La Révolution et la Libre Pensée.

Quant à la cohésion du groupe réaliste, il importe de bien voir que c’est autour de sa finalité qu’elle peut prendre une réelle consistance.

Le groupe n’est pas une nécessité en soi. Pour que son existence soit utile, il faut qu’il réunisse des personnes qui ont un bien commun à défendre ou à promouvoir. Un bien commun, c’est-à-dire un bien personnel commun à ceux qui se réunissent, un intérêt réel qui est propre à chacun d’eux. Alors, la finalité du groupe sera la réunion des efforts de plusieurs personnes pour défendre ou promouvoir le bien qui leur est commun.

Tandis que dans les groupes réducteurs, on ne rencontre généralement que des motifs de réunion vagues et lointains :

  • la Paix au Vietnam ;
  • l’apostolat de l’église ;
  • le bonheur de l’humanité.

Motifs de réunion qui ne sont que des finalités apparentes, impropres à créer le lien d’une vraie fraternité, mais propres à ouvrir la voie des nuées. Ces finalités apparentes cachent bien souvent la vraie finalité des groupes réducteurs, qui se trouve exprimée dans leur forme sociologique même, par la pratique de laquelle on veut réaliser la démocratie égalitaire.

Pour le groupe réaliste, au contraire, son existence n’est pas plus une fin en soi que sa forme. Celle-ci est organisée, dans ses principes essentiels, selon l’ordre des choses.

  • La soumission au réel en est la base.
  • Sa structure est hiérarchique.
  • Sa finalité est constituée autour d’un bien commun, base de la vraie fraternité entre ses membres.

Est-ce à dire que tous sont d’accord, qu’aucune divergence n’existe, qu’aucun problème ne se posera ? Certes non. Ce serait rêver que de le croire, même s’il peut être souhaitable de rechercher cette unité. Mais tous admettent au moins que la vérité n’est pas la moyenne de deux avis divergents, et que si deux personnes se contredisent, l’une au moins se trompe.

Dès lors, il ne sera pas demandé à l’un ou à l’autre de renoncer à tout ou partie de son avis pour adhérer à « l’opinion du groupe ». Mais on écoutera celui qui est le plus compétent, et le chef décidera sous sa responsabilité.

Dès lors l’action, non exempte d’erreur bien sûr, sera possible. Et cette action amènera l’épreuve du réel.

  • Si la décision a été sage, elle portera ses fruits.
  • Si l’on s’est trompé, on devra se soumettre à la réalité, réviser ses positions, acquérir un peu plus de vérité, donc de liberté.

Ainsi le perfectionnement sera le fruit de l’effort de soumission à l’ordre des choses, autant qu’à l’autorité de ceux qui sont supérieurs par les compétences ou par la charge.

La cohésion du groupe sera assurée par sa hiérarchie et par les différenciations des rôles de chacun, plutôt que par la volonté de créer une union illusoire autour d’un plus petit commun diviseur.

Notes

[1] St. Thomas De principiis Naturae, Des principes de la réalité naturelle.

Source: Vive Le Roy

Une profanation christophobe tous les deux jours en France

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Parole du Diable ...


Depuis 2005, un lieu sacré est violé tous les deux jours. «Les faits perpétrés dans les cimetières sont pour l’essentiel des dégradations de stèles, d’ornementations et des inscriptions» , note le rapport, qui précise que les profanations recensées par les gendarmes – qui couvrent 95 % du territoire – touchent «très majoritairement des tombes chrétiennes ou des églises ». Dans les campagnes et en zones périurbaines, quelque 122 cimetières communaux et 34 lieux de culte catholique et 18 monuments aux morts ont été visés en 2009. Pas moins de cinq violations de tombeaux, dont deux exhumations ont été à déplorer. «Les départements du Bas-Rhin (11 faits), la Somme (9 faits), l’Ille-et-Vilaine (7 faits) et enfin la Gironde, le Gard et les Vosges (6 faits) concentrent le plus grand nombre de profanations», précise le document, qui détaille ainsi une série de périodes à risques. Ainsi, les profanateurs passent plus volontiers à l’action le 30 avril (…) [jour de la] de la fondation de l’Église de Satan aux États-Unis. Des pics sont aussi observés le 31 octobre, fêtes d’Halloween et jour de l’An sataniste, mais aussi lors des dates des solstices et d’équinoxes. Plus globalement, 50 % des actes de vandalisme se produisent le week-end et sans témoin, ce qui rend les investigations difficiles. L’année dernière, les gendarmes ont cependant réussi à résoudre une cinquantaine d’affaires et à confondre 106 profanateurs présumés. En décryptant leur profil, la note de la DGGN révèle que 83 % d’entre eux sont des mineurs et que 79 % sont de sexe masculin. Certains n’ont reculé devant aucune limite, allant jusqu’à improviser le 18 juillet dernier un rodéo à scooter dans la nef moyenâgeuse de l’église d’Échillais, près de La Rochelle, où un Christ en croix du XVIIe siècle gisait au milieu du chœur, démantibulé.

SOURCE : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/09/22/01016-20100922ARTFIG00705-une-profanation-tous-les-deux-jours-en-france.php

Les médias se taisent toujours sur tout cela, car, après tout, les racailles satanistes ne profanent jamais que des lieux Catholiques … Pas de quoi faire la une des journaux, contrairement aux profanations contre des lieux de cultes juifs intégristes …

Ho, génial, un tout petit article dans le Figaro depuis 2005 … Merci, c’est trop gentil …

Quel monde de fous … Vivement le jour où la peur changera de camp … Kyrie Eleison …

 

Source: Les Intransigeants

mardi, 14 septembre 2010

Groupes réducteurs et noyaux dirigeants (V)

 

 LES NOYAUX DIRIGEANTS

La doctrine imaginée

Un véritable lavage sociologique des cerveaux peut donc s’opérer autour de la table ronde d’un recyclage ou d’un séminaire, comme au cours de la réunion d’une section syndicale, ou d’une commission de travail qui « cherche sa motivation ».

Mais il convient de bien remarquer que cette réduction du réel dans les esprits, s’accompagne d’une création. En effet, la libéralisation qui s’accentue “affranchit” les intelligences, élimine les contraintes du monde extérieur, met les opinions à l’abri des cruels impératifs de la réalité.

Le Travail Social passe de l’attaque à la défense : pour affranchir la pensée, il l’isole du monde et de la vie, au lieu de les lui soumettre. Il élimine le réel dans l’esprit au lieu de réduire l’inintelligible dans l’objet. (Augustin Cochin).

La pensée est enfin libre. La troupe raisonnante peut alors “créer” un monde imaginaire dont elle sera maîtresse. L’ère des « lumières », de la « raison souveraine », de la « libre pensée », est ouverte.

Que restera-t-il de ce travail après la réunion ?

  • Les motions qu’il produira fondront généralement comme du beurre au soleil des réalités.
  • Mais le mode de pensée des hommes aura été modifié. Détournée de son application à la réalité actuelle ou possible, leur intelligence n’évoluera plus que sur les nuées de l’idéalisme. Et cela peut aller fort loin ! Nous ne citerons qu’un exemple, celui de Carrier, le « bourreau de Nantes », qui s’écriait en massacrant les femmes et les enfants : «  Nous ferons périr la moitié de la France plutôt que d’abandonner notre idée  ». Entendez : Nous ferons périr la réalité d’un peuple, plutôt que d’abandonner la nuée de notre rêve. Tel était le fruit du travail social des clubs jacobins.
  • À la limite, le réel deviendra l’ennemi qu’il faut détruire, pour qu’il puisse faire place à la création du monde imaginaire que l’on a rêvé.

Nous sommes donc en présence d’un corollaire de la loi de réduction qui peut se résumer ainsi :

Corollaire 1 : LA DOCTRINE IMAGINÉE

La réduction du rapport des idées à la réalité au sein d’un groupe, entraîne la création d’une “doctrine imaginée” autour de l’opinion moyenne des personnes qui le constituent. Cette doctrine imaginée est d’autant plus haut placée sur les nuées que la réduction aura été plus intense.

Les princes des nuées

Mais si certains sont plus réfractaires que d’autres au processus de réduction, il en va de même pour le jeu de cette création. Ceux qui sont plus “légers” y sont plus doués et tendent à voler plus haut. Plus commodément entraînés par les courants d’air dominants de l’opinion moyenne, ils sont plus facilement “dans le vent”. Tandis que les personnalités les plus solides, les esprits les plus réalistes, sont incapables d’assimiler ce jeu qui contredit leur naturel, les “beaux parleurs” sont au contraire dans leur élément. Les voici enfin libres de satisfaire leur tendance à l’idéalisme, voire même de se venger de ce monde du réel, qui ne leur a accordé qu’un rôle médiocre, en rêvant un univers qui leur convient ! C’est tout de même plus commode que de se heurter à celui qui existe. C’est aussi plus exaltant pour l’orgueil de l’homme que de se soumettre humblement à l’ordre des choses. Nous retrouvons donc ici un corollaire de la loi de sélection que l’on peut résumer ainsi :

Corollaire 2 : LES PRINCES DES NUÉES

Les personnalités peu consistantes, mais parfois brillantes, que le groupe réducteur tend à sélectionner, sont tout naturellement les princes des nuées de la doctrine imaginée. Ils en sont les parlementaires.

Le gouvernement du Groupe

Mais le groupe pris en lui-même, n’est qu’une entité dépourvue de personnalité. Du point de vue de la pensée comme du point de vue de l’action, le groupe n’est rien de plus que le rassemblement d’un certain nombre d’individus. Il n’est donc pas plus capable de penser que d’agir. Parler de conscience ou de décision collective, c’est créer un mythe, c’est prendre une fiction pour une réalité. Ce à quoi porte tout naturellement ce petit “jeu de société”.

En effet sans aller bien loin, à l’issue de la réunion ou pendant celle-ci, il va bien falloir proposer une motion qui sera censée représenter la doctrine imaginée par la prétendue conscience collective. Un de nos lecteurs a-t-il déjà vu un groupe écrire une motion ? Bien sûr que non ! Pour écrire il faut un porte-plume. Pour tenir le porte-plume il faut une main. Et pour guider la main il faut une intelligence et une volonté personnelle.

La réalité la plus matérielle et la plus immédiate renvoie donc brutalement l’acte collectif dans les nuages. Il faut que quelqu’un écrive pour les autres. Et ce quelqu’un sera tout naturellement un prince des nuées sélectionné par le mécanisme ; généralement un “chic type” pas très doué, qui bravement acceptera la corvée. Mais dès les premiers mots, il va se sentir perdu. Comment présenter le papier ? Quels mots employer ? Depuis le temps qu’on parle, on a dit tant de choses diverses et contradictoires ! Comment les résumer ?

Alors un autre prince des nuées, ou plusieurs autres, vont l’aider. On lui suggérera la présentation. Telle phrase lui sera dictée, tel mot suggéré plutôt qu’un autre.

Et voici que le gouvernement du groupe s’organise, à l’insu du plus grand nombre, et parfois même, au début, de ceux qui en seront les tenants. Peu à peu, un petit noyau va se former, constitué généralement par des ratés ou des aigris, qui sont plus particulièrement portés à imaginer un monde fait pour eux, puisque celui du réel les a méconnus.

Ceux là ont souvent déjà quelques idées de la “nuée” sur laquelle ils voudraient s’installer. Non seulement leur horreur du réel les met particulièrement à l’aise dans la libéralisation maximale qui s’opère, mais voici que s’offre à eux un pouvoir très réel, bien qu’occulte.

D’un côté l’assemblée d’égaux délibérants se présente à eux comme une pâte molle, comme un troupeau sans chef.

  • Ils y discernent déjà les ennemis des nuées, les “moutons noirs”, ceux contre lesquels ils ont tant de rancœur à satisfaire, et dont ils sentent le malaise.
  • Ils y reconnaissent aussi les inconsistants faciles à manier, les “braves gens” qui n’y voient pas très clair, les vaniteux et les “beaux parleurs”. Et ils perçoivent aussi leurs semblables.

De l’autre côté, ils voient une ou deux “cloches” munies d’un porte-plume dont elles ne savent que faire, mais flattées de la confiance que leur a fait l’assemblée. Alors on se glisse. On suggère. On infléchit. Au besoin on dicte. On fait parler celui-ci, on isole celui-là…. Une difficulté s’élève ? On rappelle l’égalité. On égare la discussion. On renvoie la question au groupe …

Et celui, ou ceux, qui commencent à “tirer les ficelles” constatent que cela marche. Le mécanisme tourne. Mais il ne tourne plus seul. Maintenant, quelqu’un commande et gouverne son mouvement. Son noyau dirigeant est en place.

Alors des actes sont possibles. Naturellement, l’illusion de la décision collective sera maintenue à tout prix. Mais ce que l’on désignera ainsi, ne sera rien de plus que l’aval par oui ou par non d’une décision personnelle, adoptée par un nombre très restreint de dirigeants “de fait”, dont l’accord profond réside dans leur état de princes des nuées.

En définitive, le groupe ne sera plus qu’un troupeau manipulé, dont les individus ne pourront qu’approuver des motions écrites par une personne, et proposées par une autre. Le rêve égalitaire et libéral mènera donc à la dictature occulte d’une minorité irresponsable.

Phénomène que l’on peut retrouver à tous les niveaux de la vie sociale,

  • dans le conseil d’administration d’une société anonyme ou
  • dans un parlement,
  • dans un groupe d’action catholique ou
  • dans un synode d’évêques,
  • dans un syndicat ou dans une coopérative….

Ici encore la réalité quotidienne nous les met parfois sous les yeux : synarchie, Franc-Maçonnerie, technocratie, Assemblée permanente, Gouvernement du “parti”. Tous systèmes qui mettent en jeu des manipulations successives par des « cercles intérieurs » de plus en plus restreints.

Le fonctionnement reste toujours le même. Le plus souvent aucun pouvoir officiel n’appartient au noyau dirigeant, pas même la moindre présidence. Donc aucune responsabilité ne peut lui être infligée. Si cela tourne mal, c’est la potiche qui tient l’estrade que l’on casse ! Une autre la remplace. Mais le noyau dirigeant demeure.

Les Francs-Maçons du siècle dernier appelaient ce mode de gouvernement « l’art royal ». « Art royal », certes, mais d’un roi sans nom, sans responsabilité, et sans autre couronne que la satisfaction de sa volonté de puissance.

La technique de groupe méthodique

Nous avons mis en relief volontairement la constitution en quelque sorte spontanée du noyau dirigeant. Dans les débuts, en effet, l’amorçage du phénomène sociologique des groupes réducteurs peut en quelque sorte fonctionner tout seul.

Mais il n’en va pas ainsi longtemps.

Si le noyau dirigeant ne prend pas sa place aux commandes de l’appareil, l’existence même de celui-ci ne passera pas le cap de la première ou de la deuxième réunion. Livré à lui-même il se démantèlera tout seul.

Mais plus le consensus social est porté au vague des idées, au libéralisme et à l’égalitarisme, plus il y a de chances qu’un prince des nuées soit là pour prendre les choses en main. Aussi ne faut-il pas s’étonner si l’appareil semble parfois fonctionner tout seul.

Spontanéité qui peut faire illusion, et rendre même difficile le discernement des vraies causes du phénomène. « Comment ce groupe, animé semblait-il des meilleures intentions, a-t-il pu en arriver là ? » dira-t-on en lisant ses motions ou en constatant la réduction opérée dans ses membres. Et l’on se condamnera à ne pas voir les vraies racines du mal, si l’on se borne à chercher qui a pu organiser une telle corruption.

Car, si une organisation existe après un certain temps il pouvait fort bien ne pas y en avoir au début. Et pour comble, la partie apparente de cette organisation n’en est que la façade. Derrière le président potiche, rarement on aura discerné les vrais moteurs du noyau dirigeant, dont l’efficacité repose sur le fait qu’on les ignore.

Ainsi avons nous voulu insister sur les vraies racines de ce mécanisme sociologique, qui résident dans sa règle du jeu, ainsi que sur son fonctionnement le plus général. Mais il est évident que la courbe du milieu est encore plus accentuée, la libéralisation maximale plus rapide, la réduction plus efficace, la sélection plus intense, lorsque le jeu est méthodiquement organisé par une équipe d’animation. Plus les engrenages sont clairement définis au départ et fermement maintenus en place, plus on commande consciencieusement leur mise en rotation, plus les phénomènes que nous venons d’étudier sont rapides. Ils sont aussi plus évidents.

C’est par exemple la technique de groupe systématisée, avec ses diverses applications, telles que « pédagogie non directive », « libre expression », « recyclages », « séminaires », etc.. C’est encore la forme d’action des groupes de pression à structure des cercles intérieurs : PSU, franc-maçonnerie, Action catholique centralisée, clubs idéologiques, etc.. Ici la libéralisation maximale est préalablement recherchée. Point n’est besoin qu’un noyau prenne conscience du mode de fonctionnement de l’appareil. Sa forme est connue auparavant, au moins par certains, et sa fin méthodiquement poursuivie.

Mais toujours on retrouvera les mêmes principes de base, Liberté, Égalité, Fraternité, et le mécanisme social auquel ils aboutissent. Le fonctionnement sera lui aussi le même, et l’on y retrouvera les mêmes lois de réduction et de sélection.

Notes

[1] St. Thomas De principiis Naturae, Des principes de la réalité naturelle.

Source: Vive Le Roy

jeudi, 02 septembre 2010

Etat des lieux de la chapelle du Cimetière des Martyrs de Vezins

 

Voici dans quel état se trouve la chapelle du Cimetière des Martyrs, après le saccage de la semaine dernière (photographies du 1er septembre 2010) :

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L'intérieur de la chapelle. 

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Les dalles funéraires brisées.

 

 

L'oratoire derrière la chapelle, dévasté lui aussi. Devant la porte gisent des restes de bancs.

 

 

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L'intérieur de l'oratoire. Au sol, les débris des statues et des ex-voto.

Source : http://guerredevendee.canalblog.com/archives/actualite/in...

Article publié sur Légitimité infos

 

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La chapelle du Cimetière des Martyrs de Vezins à nouveau vandalisée

Ce n'est certes pas la première fois que la chapelle du Champ des Martyrs est attaquée. Mais cette fois le vandalisme a atteint des sommets !

C'est un lieu propice au recueillement, perdu au cœur de la forêt de Vezins. Cet isolement l'a, hélas, trop souvent exposé aux dégradations. La dernière en date, en juillet 2008, a visé l'oratoire adossé au dos de la chapelle. Mais aujourd'hui tout l'édifice est dévasté.

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La chapelle en 2008

Un employé municipal, Michel Lefort, a été le premier a découvrir les dégâts au cours de son passage hebdomadaire. La chapelle semble avoir été ravagée par un ouragan. La porte fracassée s'ouvre sur un spectacle de désolation. Derrière, le petit oratoire n'est plus que ruines : vitraux et ex-voto brisés, bancs et prie-Dieu renversés et cassés. Les statues de Cathelineau et de Stofflet, placées trop haut, ont seules été épargnées. La propriétaire du lieu, Madame de Fougeroux, se désole : « Ce vandalisme dure depuis plus de 22 ans ! »

L'enquête de la gendarmerie fait état de nombreuses bouteilles d'alcool trouvées sur place. Mais on ignore encore la date précise des faits qui ont eu lieu entre mardi soir, où une messe avait été célébrée ici, et vendredi.

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Vases à terre, statues renversées, ex-voto lacérés, livre d’or dégradé, vitraux explosés, portes dégondées : c’est le spectacle de désolation qu’a découvert Yzernay en fin de semaine, dans la chapelle et l’oratoire des Martyrs.

Vendredi dernier, en allant relever les poubelles, un employé communal a découvert « un spectacle de désolation » : vases à terre, statues renversées, ex-voto lacérés, livre de requêtes dégradé, vitraux explosés, portes dégondées. Dressé en souvenir d’un massacre de villageois pendant la Révolution par les colonnes infernales, l’oratoire a été spécialement ciblé. Il faut dire que dans la chapelle, après quatre saccages, peu d’objets demeuraient encore debout. Les premiers faits significatifs remontent à avril 1988 : les vitraux avaient été détruits, la statue du général Stofflet décapitée, la crypte profanée (des ossements avaient été éparpillés dans la forêt !!!).

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Le vitrail brisé de l'oratoire (état en 2008)

Comment préserver la chapelle du Cimetière des Martyrs dans ces conditions ? « Il est temps que les cinq communes de la Communauté de Bocage prennent conscience que cette chapelle fait partie du patrimoine local, conclut Madame de Fougeroux. Il y a des initiatives à prendre pour protéger ce lieu de mémoire. »

Sources : http://guerredevendee.canalblog.com/archives/actualite/in...

http://www.ouest-france.fr/actu/actuLocale_-Yzernay-des-l...

Article publié sur le blog Légitimité Infos

lundi, 23 août 2010

Groupes réducteurs et noyaux dirigeants (IV)

 

 Travaux pratiques [proposés par VLR]

Introduction

En guise d’exercice (ou de récréation) et à la lumière de l’étude précédente, on pourra analyser les documents suivants en s’efforçant de déterminer par exemple si :

  • les animateurs ont les compétences ou l’autorité pour traiter des sujets abordés par le groupe.
  • l’autorité est nettement perçue ou la liberté et l’égalité implicites.
  • les animateurs manifestent et usent de leur autorité pour dire ce qui est, ou au contraire, pour que le groupe élabore “sa” vérité sur une base réduite commune.
  • il y a adéquation entre d’une part le niveau, l’autorité, la compétence et la capacité d’action des participants et, d’autre part, la complexité et l’échelle des problèmes traités.
  • le public est là pour enrichir sa connaissance du réel ou pour “refaire le monde”.
  • le leitmotiv de la réunion est la défense d’un bien commun concret ou une fraternité — on dirait aujourd’hui solidarité — artificielle.
  • ce qui ressort de concret de ces réunions, mis à part l’élaboration de motions dont l’ambition est de participer à une prise de conscience universelle en faveur d’objectifs flous mais politiquement corrects.

Premier document

Affiche invitant les étudiants à une AG pour discuter de la Loi sur la Réforme de l’Université en avril 2009.
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VENEZ NOMBREUX DÉFENDRE VOS IDÉES !

Les Assemblées Générales ne sont “légitimées” que par le nombre de leurs participants quelles que soient leurs convictions, aussi les incitations pour y participer se font-elles toujours très pressantes.

Deuxième document

La Politique agricole commune en question « Développer la solidarité »
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PAC-Solidarite

Deux cents personnes ont participé à la réunion sur la Politique agricole commune, organisée à la Maison diocésaine par les Chrétiens en monde rural et le M.R.J.C. Pour moitié des agriculteurs et pour moitié des jeunes en formation.


Prêtre et économiste, Laurent L. est parti de la situation de trois exploitations d’Ille-et-Vilaine. Ses constats : le monde agricole est peu uni de par la spécialisation. Chaque exploitation est devenue individuelle. Chaque exploitant ne pense pas sa production comme un élément clans l’ensemble de l’agriculture.

Or, c’est dans cette dernière direction que L. L. invite à regarder, en préconisant le développement de la solidarité à l’intérieur de projets globaux.

  • solidarité entre aujourd’hui et demain.
  • solidarité entre Nord et Sud. On sait maintenant que le développement des pays du tiers-monde passe par l’accès de ces pays à la production. Dès lors, cela suppose qu’ici on ne produise dans la limite de ce qui peut être vendu.
  • solidarité encore entre les différents producteurs et avec les autres catégories socio-professionnelles.

On a redit que l’agriculteur peut prétendre à de nouvelles fonctions, par exemple dans le domaine de l’environnement ou des besoins sociaux. L’Évangile a été appelé pour éclairer la dimension chrétienne. Ce qui a donné lieu à un débat intéressant sur le sens de l’homme dans la Création. La démarche aura une suite le 7 février à la salle paroissiale Saint-Paul à Rennes.

Troisième document

Saint-Ouen : 4 000 chrétiens en “états généraux” Pour un nouveau concile
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Etats généraux de l’espérance

Quatre mille chrétiens ont participé ce week-end à Saint-Ouen, près de Paris, aux premiers “états généraux de l’espérance”. Ils ont demandé la convocation d’un nouveau concile.


PARIS. - La critique et la dénonciation ont revêtu ce week-end à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) les couleurs de la fête. « L’appel au dialogue » lancé en 1989 par mille huit cents déçus d’une Église «  autoritaire, méprisante et recroquevillée sur elle-même  » a bien été entendu, selon Georges Montaron, le directeur de Témoignage Chrétien initiateur de ce rassemblement : quatre mille fidèles étaient samedi et dimanche au rendez-vous des premiers “états généraux de l’espérance” .


Quatre mille fidèles, «  quatre mille paroles pour l’an 2 000  » : jeux scéniques, orchestre, quatuor classique ont annoncé le désir «  d’une citoyenneté nouvelle  » dans une Église «  toujours trop frileuse  ».

Priorité à cinq thèmes :

  • la démocratie dans l’Église ;
  • l’économie solidaire ;
  • l’éthique ;
  • la modernité ;
  • la construction de la paix.

L’espérance et la présence de quatre évêques (1), dont Mgr Daloz, représentant le président de l’épiscopat, invitaient certes à la pondération et au changement de ton ; les débats n’ont pas manqué, cependant, de raviver les passions.


Pour des ministres élus

«  Oui, il existe une morale universelle à laquelle tout être humain peut se référer  », explique France Quéré dans le carrefour sur l’éthique.

«  Les valeurs ne sont pas Immuables, lui répond quelqu’un. Elles sont remises en question, tout comme les hiérarchies qui les prônent.  »

Venus «  expérimenter la démocratie dans l’Église  », les 4000 fidèles optent pour la création d’instances destinées à gérer… les conflits. Ils répondent au manque de prêtres par «  l’élection de ministres à temps partiel, sans discrimination de sexe, ni de situation matrimoniale  ».

«  Ne soyons pas des fossoyeurs des espérances déçues  », demande Geneviève Jacques, secrétaire générale de la Cimade, en intervenant sur les moyens de «  bâtir une économie solidaire  ».


Vatican II dépassé

«  Quatre conciles en cinq siècles, c’est trop peu  », conclut, unanime, l’atelier sur «  la démocratie dans l’Église  » : il réclame un nouveau concile, «  plus représentatif et plus œcuménique que Vatican II  ».

«  Vatican II est déjà dépassé , explique Edmond Vandermersch, l’un des organisateurs du rassemblement. L’Église doit s’activer si elle veut suivre le train.  »

La marche risque d’être difficile : depuis Vatican II, ces fidèles ont pris de l’âge et le renouvellement se fait attendre. Devant l’ampleur de la tâche soulevée par l’assemblée, la musique d’un téléfilm américain choisi pour ces premiers états généraux apparaît bien ambitieuse. Peut-être trop ? Son titre : «  Mission impossible  »…

P. B.

(1) Lucien Daloz (Besançon), Guy Deroubaix (Saint-Denis), Jacques Gaillot (Évreux), André Lacrampe (Mission de France).

Quatrième document

Un seul toit pour six religions, rue de Châtillon Un lieu d’apprentissage de la fraternité et de la paix
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Maison Inter Religions

Ce n’est pas un hasard si le centre interreligions a ouvert ses portes, 7, rue de Châtillon, en pleine guerre du Golfe. Au moment où les armes risquent de dresser les uns contre les autres des hommes de confessions religieuses différentes, à Rennes, quelques pionniers font le pari «  qu’entre croyants, dans le respect des convictions de chacun, il est possible d’apprendre ce qu’est la paix et la fraternité  ». Un pari qu’ils ne veulent plus tenir seuls. Ils proposent aux membres de leurs communautés de les rejoindre.


C’est un local modeste, de petite dimension, promis d’ailleurs à la démolition. Il constitue pourtant une première en France. Six religions sous un même toit. Du jamais vu. Pour en arriver là, il a fallu du temps. Tout a commencé en octobre 1988 par une invitation lancée par les catholiques aux protestants, orthodoxes, Israélites, musulmans et bouddhistes.

En dix-huit mois, les sept représentants se sont vus huit fois. Premier résultat :

  • une déclaration commune sur le droit des plus pauvres, à l’occasion de l’année des droits de l’homme. Elle a été exposée à la mairie pendant plusieurs mois. Les bouddhistes l’ont même placée dans leur grande pagode de Paris.
  • Une nouvelle déclaration a été signée en septembre 1990 sur les droits des enfants.

C’est dans ce contexte qu’est survenue la guerre du Golfe. De quoi mettre à l’épreuve la solidité du groupe. En fait, elle est l’occasion d’un nouveau pas en avant. Outre une troisième déclaration qui dépasse le conflit du Moyen-Orient, pour évoquer tous ceux qui se prolongent dans le monde, la décision a été prise d’avoir pignon sur rue.


Ne pas se cacher les différences

Que se passera-t-il dans le local de la rue de Châtillon ? Une permanence y sera organisée selon une fréquence à définir, plutôt l’après-midi entre 14 h 30 et 19 h On pourra s’y renseigner, échanger. Les grandes fêtes propres à chaque religion y seront solennisées. On pense

  • au carême chrétien,
  • au ramadan musulman,
  • à la pâque juive,
  • à la fête des morts bouddhiste.

Le Dr Saur suggère d’organiser une rencontre sur l’alimentation et la spiritualité. Précédemment, un échange a eu lieu sur la manière d’approcher la mort.


Pour avoir cheminé ensemble depuis tant de mois, les partenaires savent qu’il ne faut pas aller trop vite. C’est ainsi que la prière en commun n’est pas envisagée :

  • «  Le moment n’est pas venu , observe Éric Granet, qui fait partie de la communauté Israélite. Les mots que nous employons ne recouvrent pas la même réalité. »
  • « On ne veut pas se cacher les différences, précise le P. Pontais. La réalité est trop complexe. Autrement, nous passerions à côté. Nous ne voulons pas faire une moyenne entre nous. Ce ne serait respecter personne ».

C’est pourquoi le terme « Dieu » a été supprimé d’une déclaration par égard pour les bouddhistes qui ne le demandaient pas.

Un représentant de la communauté musulmane attend de ce lieu « d’être connu dans ce qu’on a d’essentiel pour être reconnu à l’Intérieur de nos communautés. » C’est bien là tout l’enjeu. Est-ce que cet élan parti de quelques-uns s’étendra aux communautés elles-mêmes ?

F. R.

Notes

[1] St. Thomas De principiis Naturae, Des principes de la réalité naturelle.

mercredi, 11 août 2010

Groupes réducteurs et noyaux dirigeants (III)

 

 LES LOIS DE FONCTIONNEMENT DE CE GENRE DE GROUPE

Continuons maintenant par un examen de la vie du groupe. Mais soulignons au passage que la nature même d’une analyse comme celle-ci impose de décrire successivement des phénomènes qui sont généralement plus ou moins simultanés.

Loi de réduction

Autour de la table ronde, les délibérants vont donc se trouver “unis” par la nécessité fictive d’élaborer leur « motion commune ».

Mais si tous les avis sont libres de se former et de s’exprimer, ils sont toutefois plus ou moins vrais, c’est-à-dire que les jugements formulés par les uns et les autres seront plus ou moins en concordance avec la réalité actuelle ou possible. Autrement dit : l’intelligence, la formation ou l’expérience de certains participants est plus grande que celle des autres, quant au sujet étudié. Et ceux-là sont toujours les moins nombreux. Nous sommes ici en présence d’un phénomène statistique, couramment analysé par la distribution en cloche, dite « loi de Gauss ». Ce petit nombre de gens compétents a donc une valeur de connaissance positive à apporter au groupe. Dans un contexte de vie normale, on dira que leur « avis fait autorité ».

Mais ici, aucune autorité n’est admise. La fiction de l’égalité doit être préservée. Ceux dont l’opinion est différente, doivent avoir la liberté d’opiner. Et leur nécessaire fraternité n’a pas pour but la connaissance d’une réalité, mais l’élaboration d’une opinion.

Alors se produit un brassage d’idées, d’avis différents. Plus ils sont variés et nombreux, plus la connaissance de la réalité sera troublée. Peu à peu elle paraîtra incertaine. De cette confusion, alors, naîtront dans les esprits divers amendements, de nouvelles variantes, d’autres opinions. La confusion tend donc à croître.

Ceux qui y voyaient clair tout à l’heure, ont déjà l’esprit barbouillé. D’aucuns ont envie de s’en aller… Mais l’union commande… Il faut se mettre d’accord sur un fond qui soit susceptible de rassembler les suffrages. Pour cela, chacun doit faire un effort. Ceux qui ont plus d’expérience et d’intelligence du problème étudié sont donc sollicités d’abandonner une part de leur avis personnel, au moins dans le cadre du groupe.

On trouvera donc finalement une motion commune, mais celle-ci s’établira par une réduction de la correspondance entre les idées et la réalité. Il est évident en effet, qu’un accord entre des personnes de jugements différents, basés sur des compétences différentes, ne peut être trouvé que sur un minimum commun. D’autant qu’au nom de l’égalité, les opinions du grand nombre de ceux qui en savent le moins, tendent à l’emporter sur les avis du petit nombre de ceux qui en savent le plus. L’effet de masse jouant ainsi, le degré de connaissance moyen se trouve naturellement nivelé au plus bas.

Nous arrivons donc à la première loi que l’on peut énoncer ainsi :

Théorème 1 : LOI DE RÉDUCTION

Des égaux délibérants, groupés suivant le principe de la liberté de pensée, ne peuvent fraterniser autour d’une motion commune qu’en opérant une réduction dans leur connaissance de la réalité.

Ainsi, l’argument moteur de la fraternité conduira à abandonner plus ou moins aisément ce qu’on se sera habitué à ne plus considérer que comme son opinion.

Loi de sélection

Et le mécanisme continue à tourner. À la réunion suivante, les propositions seront encore plus confuses.

  • D’aucuns trouveront que certains points doivent être remis en cause.
  • Des difficultés d’application ont surgi, qui vont poser de nouvelles questions et compliquer le problème.
  • Ceux qui n’ont pas encore perdu de vue le réel actuel ou possible, sont excédés par tant de discours, ou deviennent moins sûrs d’eux-mêmes.
  • Ceux qui aiment bavarder, se plaisent au jeu.

Ainsi, tandis que de nouvelles réductions tendent à s’opérer, une sélection commence à se produire.

En effet, dans le jeu qui est en train de s’accélérer, tous ne brillent pas également.

En particulier les hommes d’œuvre, ceux qui sont le plus portés à l’effort, à la réalisation, au concret, sont mal à l’aise. Ils sont lourds de leur expérience, peu brillants en paroles, et plus naturellement portés à démontrer la vérité par l’efficacité, qu’à convaincre par des discours. Les « dynamiciens » diront qu’ils constituent un “poids mort”. Tôt ou tard, suivant leur degré de réduction ou leur tempérament, leur bon sens va se révolter. Ils voudront « faire entendre raison ». Mais cela n’est possible qu’en contrariant le sens de rotation des rouages d’un mécanisme qui est déjà en pleine vitesse et en pleine accélération. Dès lors, il y a choc.

  • Et dans ce choc, si la personnalité n’est pas assez solide, elle peut être broyée par les dents de l’engrenage, et “passée à la moulinette”. Telle personne reviendra alors de ces séries de tables rondes, désorientée, désabusée, l’esprit troublé, ayant perdu confiance en elle-même, et prête à toutes les réformes, révolutions ou remises en question, pourvu qu’un meneur lui fasse croire qu’elles sont l’expression de la volonté générale ; ou bien, écœurée, elle se réfugiera dans un relativisme absolu. En bref, on aura désappris quelque chose, on aura été réduit, recyclé, etc.
  • Ou bien le choc sera celui d’une personnalité solide, et alors elle rebondira sur les dents de l’engrenage, et elle sera rejetée. Rejet qui peut se manifester calmement par une absence volontaire à la prochaine réunion, ou par des altercations de plus en plus violentes assorties d’un départ fracassant, commenté avec mépris et moquerie par ceux qui restent. Rejet qui peut être encore une pure et simple expulsion de ce gêneur, de ce “poids mort”, qui ramène constamment sur le tapis son expérience, ou les contraintes du réel. Tel ingénieur peut être prié plus ou moins poliment de quitter le séminaire où son attitude le rend indésirable. Tel monsieur respectable fut conspué et expulsé entre deux “gorilles” dans une assemblée de la Sorbonne en 1968.

Et tandis que ceux qui pourraient apporter le plus de vérité au groupe sont peu à peu mis en retrait, c’est au contraire les moins solides qui vont se trouver “en vedette”. Plus “légers” de connaissances, dépourvus d’expérience, moins préoccupés de la réalité objective, ce sont les bavards, les plumitifs, les étudiants prolongés en professeurs, bref ceux que l’on qualifie couramment aujourd’hui “d’intellectuels”, qui vont briller. Peu enclins à l’effort des réalisations, et aux recoupements qu’elles imposent sans cesse, ceux-ci ont depuis longtemps trouvé plus commode les succès oratoires. Or dans le « travail social » en cours, l’essentiel est justement de savoir convaincre en parole. C’est l’ère du parlementarisme qui s’offre à eux, dans lequel ils vont se sentir particulièrement à l’aise.

En somme, il s’opère ici, un triage analogue à celui des minerais, qui met en jeu la flottaison par différence de densité des éléments moins lourds. Nous voyons donc apparaître la loi de sélection, que l’on peut résumer ainsi :

Théorème II : LOI DE SELECTION

Dans une assemblée d’égaux délibérants, groupés suivant le principe de la liberté de pensée, la réduction consentie au nom de la fraternité, s’accompagne d’une sélection parmi les individus présents. Cette sélection tend à éliminer les personnalités les plus riches, et à mettre en vedette celles qui sont “réduites” d’avance.

Ces deux lois, réduction de la pensée et éliminations des personnalités fortes, semblent condamner les groupes réducteurs à la disparition. Logiquement, ils devraient tendre à s’éliminer d’eux-mêmes, car ils fonctionnent à rebours de la réalité. Or nous assistons, depuis deux cents ans, à leur multiplication, devenue quasi exponentielle dans les dernières décades. Il faut donc en chercher la raison dans l’analyse d’autres phénomènes.

Notes

[1] St. Thomas De principiis Naturae, Des principes de la réalité naturelle.

Source: Vive Le Roy