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jeudi, 01 juillet 2010

Du gouvernement représentatif (VI)

Conclusion sur la monarchie de Louis-Philippe

On peut voir à présent pourquoi l’opposition est inévitable dans le gouvernement représentatif tel qu’il est établi parmi nous.

La charte met en présence dans les élections les partisans de deux systèmes, d’unité et de pluralité, dont nous avons parlé, c’est-à-dire de monarchie et de démocratie, et le gouvernement lui-même est composé de ces deux systèmes et n’est qu’une monarchie démocratique ou une démocratie royale.

La guerre est donc inévitable entre deux systèmes ennemis aussi rapprochés. Celui qui a dit qu’il fallait en France une monarchie entourée d’institutions républicaines a dit une sottise s’il a entendu autre chose que ce qui existait en France avant la révolution de 89.

Or en France la constitution était très monarchique et l’administration dans les pays d’États même avec leurs comtes et leurs barons était démocratique [13]. Elle avait tous les avantages de la démocratie pour l’assiette et la répartition des impôts et le règlement des affaires intérieures, elle en avait quelquefois aussi les vices et la turbulence mais cette turbulence était contenue par la force de la constitution monarchique, le fond de la société restait calme, et il n’y avait d’agitation qu’à la surface. Après quelques explications ou quelques concessions de part et d’autre, tout rentrait dans l’ordre accoutumé.

Constitution monarchique, administration démocratique, c’est ainsi seulement que ces deux systèmes peuvent sympathiser et de cette manière, la démocratie sert à la monarchie sans en être esclave, et lui prête son secours sans l’affaiblir.

Notes

[13] Cette idée est développée par A. de Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution qui contient in fine une apologie des États de Languedoc, exemple de décentralisation et de l’effet de « cette liberté qui emplit le Moyen-âge de ses œuvres. »

Source: Vive Le Roy

lundi, 28 juin 2010

Du gouvernement représentatif (V)

Conséquences de la démocratisation de la France

Conséquences religieuses de la démocratisation

Le système religieux ne pouvait que participer à sa manière à cette combinaison politique. La religion catholique comme trop monarchique a cessé d’être la religion de l’État. La tolérance des cultes tant promise n’a été pour elle que la persécution, quelquefois violente et le plus souvent une perfide et dérisoire protection ; si l’on n’a pas osé encore lui refuser des aliments après l’avoir dépouillée de ses propriétés, on les lui a donnés comme l’aumône qu’on jette au mendiant et qu’on laisse à la porte.

La religion rivale n’a éprouvé au contraire que faveur et préférence et n’a souffert ni dans ses ministres, ni dans leurs traitements (sic) ni dans les objets matériels de son culte [10].

Ainsi voilà une nation avec deux ou plutôt une infinité de religions, car le protestantisme avec ses variations innombrables partout où il est introduit se divise comme en Angleterre, en Hollande et aux États-Unis, en une infinité de sectes ; mais avoir deux politiques ou une infinité de religions, c’est proprement n’avoir ni constitution politique, ni constitution religieuse ; reste la morale qui est le plus fort lien entre les hommes en société quand elle est appuyée sur une sanction religieuse et j’entends ici par morale, ce que nous nous devons d’estime, d’affection, de secours mutuels, de bienveillance, de support, d’amour du prochain en un mot, pour parler comme la religion.

Mais comment tous ces sentiments qui font le lien et le charme de la société, pourraient-ils résister à l’influence de ce vaste système d’élections qui met périodiquement en présence toutes les ambitions et les fait lutter entre elles d’intrigues, de calomnies, de détractions, de vengeances, et brise ainsi tous les liens de parenté, d’amitié, de bon voisinage ?

Conséquences culturelles et matérielles de la démocratisation

Je ne parle pas de la littérature, expression la plus générale de la société et autrefois une des plus précieuses propriétés de notre belle France. Il ne serait pas difficile de faire voir qu’elle est divisée comme la société et qu’il y a deux littératures comme il y a deux constitutions :

  • une littérature classique qui respecte la langue et les préceptes du goût consacrés par l’autorité des écrivains et des poètes les plus célèbres de l’Antiquité ou des temps modernes,
  • une littérature décente qui peint les passions sans alarmer la pudeur et raconte le crime sans provoquer à le commettre, et une littérature appelée romantique [11] qui s’affranchit de toutes les règles même les plus autorisées, brave la langue et les mœurs, ne vit que d’émotions voluptueuses ou violentes, et se croit libre quand elle n’est que sauvage.

On ne trouverait pas une autre nation civilisée dans un état moral politique et littéraire semblable au nôtre, et si l’on y ajoute son état matériel, la ruine du commerce, de l’industrie, du travail, la misère enfin et l’excès des impôts, on reconnaîtra que tous les fléaux de la colère céleste conjurés contre nous, la peste, la guerre et la famine n’auraient pas pu faire à la France le mal que lui ont fait de faux systèmes religieux, politiques, littéraires, mis en pratique par des Français, nos compatriotes, nos frères, enfants de notre commune patrie.

La division des pouvoirs entraîne la division et la ruine du pays

Ce qui a séduit nos politiques et Montesquieu lui-même dans la constitution anglaise qu’ils ont imitée ou plutôt contrefaite, est cette combinaison artificielle de trois pouvoirs, un royal, un populaire, un troisième tenant au trône par sa dignité et au peuple par sa forme collective, placé entre les deux pour défendre l’un contre les empiètements de l’autre, sans faire attention qu’un de ces pouvoirs pouvait empiéter sur les deux autres ou deux sur le troisième.

Cependant, l’expérience des désordres qu’entraîne ce gouvernement indécis n’est pas tout à fait perdue et les organes du libéralisme lui-même s’éclairent en avançant. La Tribune se moque

du système si vanté de l’équilibre des pouvoirs, des contrepoids dans le pouvoir et la volonté (générale ?) sont une chose absurde. Tout pouvoir par cela seul qu’il est pouvoir doit être unitaire. La pondération des pouvoirs n’est qu’un jeu d’esprit et une belle conception théorique mais sans réalisation positive et sans application possible.

L’auteur de cet écrit n’a jamais dit autre chose ; mais l’unité du pouvoir ou l’unité morale ne peut exister avec la pluralité des opinions et des volontés.

On a voulu la division du pouvoir et le pouvoir divisé divise les esprits, les intérêts, les opinions, les familles, divise tout et détruit toute union en détruisant toute unité. À peine trouverait-on aujourd’hui une famille où il y ait unanimité de sentiments sur les mêmes idées et les mêmes objets. C’est un état de mort pour la société et de malheur pour les particuliers.

Cette situation est telle que l’on peut dire avec M. de Pradt [12] que

quand on évoquerait de leurs tombeaux les hommes d’État les plus habiles qui ayent paru en Europe, ils seraient impuissants à gouverner la société telle qu’on nous l’a faite.

Notes

[10] Plusieurs textes inédits ou brochures publiés par Bonald sous la Restauration traitent de problèmes religieux ; figurent dans ses papiers Sur les affaires ecclésiastiques (1816), De la guerre déclarée à la religion catholique (30 p. cahier, 1833), De la papauté (8 p. cahier, postérieur à 1830). Voir J. Bastier, Les manuscrits inédits L. de Bonald, Ann. hist. de la Révol. fr. 1979, p.323.

[11] L’étude de la littérature est développée par Bonald dans le grand manuscrit inédit Du pouvoir et des devoirs dans la société, 340 p. in 4° que nous publierons prochainement. Bonald critique le romantisme mais il aimait W. Scott, Les fiancés de Manzoni et Lamartine était son ami.

[12] Organe républicain, La Tribune des départements (8 juin 1829-11 mai 1835) comptait A. Marrast parmi ses dirigeants. En 1835, La Tribune se vantait de ses 154 procès et de ses 347 555 F d’amende. Mgr de Pradt (1759-1837) député de 1827 à 1828, de l’opposition libérale, dont les écrits connurent un vif succès sous la Restauration. Les quatre concordats (1818-1820), L’Europe après le congrès d’Aix-La-Chapelle (1819), La France, l’émigration et les colonies (1826), Du jésuitisme ancien et moderne (1825), De la Presse et du Journalisme (1832) etc. Voir Dictionnaire des parlementaires… t.5, p.40-41.

Source: Vive Le Roy

dimanche, 27 juin 2010

Du gouvernement représentatif (IV)

À la recherche d’un nouveau modèle politique

Mais nos beaux esprits ne veulent pas de la monarchie parce qu’il y a trop d’ordre, que tout y est trop bien réglé et qu’avec ses institutions héréditaires, elle laisse moins de chances aux prétentions, à l’ambition, à l’impatience des passions.

La démocratie serait plus de leur goût, mais les plus habiles ne croyent pas possible de l’affermir comme gouvernement dans un grand État continental. Et il faut convenir que l’essai que nous en avons fait sous la Convention n’était pas propre à les faire changer de sentiment !

Le modèle des États-Unis d’Amérique

L’exemple des États-Unis d’Amérique ne pouvait être applicable à la France. Ces États divisés en un grand nombre de républiques indépendantes unies par un lien fédératif assez faible, et qui ont presque toutes des constitutions ou plutôt des institutions, moins politiques que municipales, différentes et isolées du reste du monde ; livrées entièrement au commerce et encore dans la crise de leur agrandissement, n’ont à combattre que des sauvages, en attendant que, parvenues au terme de leur accroissement, elles se combattent entre elles. Et déjà la guerre a commencé.

Le modèle des républiques anciennes avec leur esclavage

L’exemple des républiques anciennes ne pouvait pas non plus servir aux partisans de la démocratie, pas même celui de Rome, seule république dont on puisse comparer la puissance et l’étendue à celle de la France, car outre que nous ne voulons plus de cette aristocratie héréditaire qui a si longtemps défendu la république romaine contre la turbulence de la démocratie, comme elle en a défendu Venise et comme elle en défend encore la république d’Angleterre.

Une raison qui n’a pas été assez aperçue oppose un obstacle invincible à l’existence de la république dans un État tel que la France : c’est que le pouvoir public a trop d’hommes à gouverner et plus que n’en ont jamais eu les républiques anciennes et Rome elle-même qui n’était réellement république que dans sa capitale car, comme dit Montesquieu « la liberté était au centre et la tyrannie aux extrémités » et il en sera toujours ainsi dans un grand État républicain, et c’est cet État que nous appelons en France la centralisation.

Dans les républiques, il n’y avait à gouverner par la puissance publique que des citoyens, des bourgeois, le Tiers État si l’on veut, parce que les serviteurs, les artisans, les ouvriers, partie si nombreuse de nos populations et si turbulente, qui en est non le peuple mais la populace ; « non populus sed plebs » dit Cicéron, était toute esclave, toute entière gouvernée par le pouvoir despotique des maîtres et hors de l’action du pouvoir public qui ne s’occupait d’elle que pour la tuer quand elle se révoltait.

La république n’était possible chez les paysans qu’avec l’esclavage, et elle est incompatible chez les chrétiens avec la liberté. C’est pourquoi il a fallu dans les temps modernes la déguiser sous une apparence de monarchie, avec un doge, un président, même avec un roi, comme en Pologne et en Angleterre.

Bossuet avec sa haute raison, après avoir parlé des institutions démocratiques d’Athènes, ajoute « enfin la Grèce en était charmée » elles amusaient un peuple enfant [9].

L’essai de synthèse monarchie/république de la Monarchie de Juillet

Il a donc fallu chercher une autre combinaison de constitution politique, une constitution qui ne fût, au moins de nom, ni monarchie, ni république, et comme c’est une maladie épidémique particulière à ce siècle que la fureur de régner, ne pouvant guérir le mal, on a trompé le malade et on a décrété en principe la souveraineté du peuple ou de tout le monde.

C’est sur ce fondement que nos modernes publicistes ont élevé leur gouvernement représentatif, car lorsque la politique a perdu de vue les principes, elle fait des expériences et tente des découvertes.

Ils ont donc essayé leur gouvernement qui n’a, comme nous l’avons dit, aucune analogie avec l’Angleterre trop aristocratique, ni avec les États-Unis, trop démocratiques, et parce qu’ils avaient deux peuples à gouverner, le peuple de l’unité et celui de la pluralité, le peuple catholique et le peuple protestant, de naissance ou de système, de religion ou de politique ; ils ont donné à l’un incomparablement plus nombreux une fiction de monarchie, et à l’autre petite fraction du peuple mais la plus chérie, la réalité de la démocratie et depuis que la France est ainsi constituée, elle a pu apprécier les avantages de cette forme de gouvernement, démocratie royale, véritable république et même comme l’a appelée le plus entêté de ses partisans, la meilleure des républiques : et qui n’est au fond ni monarchie, ni république.

Notes

[9] Bonald emploie souvent le terme de « peuple enfant » parlant des Égyptiens ou des Grecs et se réfère à la notion de perfection d’une langue issue de la Grammaire générale et raisonnée rédigée à Port-Royal par Arnault et Lancelot (1660), reprise par le Traité des langues de Frain du Tremblay ( 1703) et l’article LANGUE de l’Encyclopédie.

Source: Vive Le Roy

jeudi, 24 juin 2010

Du gouvernement représentatif (III)

De l’origine protestante du gouvernement représentatif

Par quelle combinaison de l’esprit, par quel enchaînement de circonstances, nos modernes politiques ont-ils été conduits à préférer le gouvernement représentatif et à se passionner pour cette forme de gouvernement avec un entêtement qui ressemble au plus ardent fanatisme ?

Il faut ici remonter à une cause générale qui a jeté dans la société de profondes racines.

Ce qui fait des peuples différents, ce sont les dogmes religieux

Un honorable député, M. Duvergier de Hauranne [7], disait naguère à la chambre élective qu’il y avait dix peuples différents en Italie, vingt en Allemagne et trois en Angleterre.

C’est, ce me semble, une erreur. Ce qui fait des peuples différents ne sont ni les mœurs, ni les coutumes, ni les climats, ni même les idiomes, ce sont les dogmes religieux, et comme la morale fait les individus ce qu’ils sont, et différents les uns des autres, ce sont les dogmes qui font les peuples différents ; vérité politique de la plus haute importance et trop méconnue.

Les deux peuples d’Europe : les catholiques ou peuple monarchique, et les réformés ou peuple démocratique

Sous ce rapport, il n’y a réellement en Europe que deux peuples, les catholiques et les réformés ou protestants et dans ces derniers je comprends les nombreuses sectes sorties de la Réforme et même les mahométans dont les dogmes se rapprochent de ceux des protestants, suivant la remarque de Leibniz [8], de M. de Maistre et de bien d’autres, et qui sont des déistes grossiers et matériels comme les réformés sont des déistes subtils et raisonneurs.

Il y donc deux peuples en Europe,

  • les peuples de l’unité religieuse et de l’autorité, et
  • les peuples de la pluralité et du sens privé ;

et comme les dogmes religieux se formulent, pour me servir de l’expression à la mode, dans des dogmes politiques, il y a un peuple monarchique et un peuple démocratique, et il n’y en pas d’autres, et c’est la différence de ces deux peuples, cause unique de leurs divisions, qui depuis trois siècles ensanglante l’Europe.

Il s’ensuit donc qu’il n’y a de possible en constitutions politiques, que la monarchie et la démocratie, le pouvoir d’un ou celui de plusieurs. Si toutefois on peut appeler la démocratie une constitution et faire ainsi d’une maladie le tempérament du corps social, c’est-à-dire un état de force et de santé.

Notes

[7] Il s’agit de Jean-Marie Duvergier de Hauranne (1771-1831) député de 1815 à 1824 et de 1830 à 1831. Il fit partie de la minorité de la chambre introuvable dont une fraction était ministérielle et siégea avec cette fraction au côte du centre qui se rapprochait de la droite, « sans se montrer, dit un biographe, plus favorable aux vœux des ultra-royalistes qu’à ceux des libéraux ». Voir Dictionnaire des parlementaires français, sous la dir. de A. Robert, E. Bourloton, G. Gougny, Paris, 1891, t.2, p.543-544.

[8] Sur l’influence de Leibniz sur Bonald, voir J. Bastier, Linguistique… art. cité, p.543 et 557

Source: Vive Le Roy

mercredi, 23 juin 2010

Du gouvernement représentatif (II)

Différences entre monarchie royale et monarchie populaire

Cherchons donc ailleurs que dans les distinctions qui ne sont que des étiquettes, les différences, ou comme on dit aujourd’hui les spécialités qui caractérisent les deux systèmes de gouvernement, la monarchie royale et la monarchie populaire.

  • Dans le premier système, la monarchie royale, le pouvoir est conseillé, dans le second, il est combattu ;
  • dans l’un, il est regardé comme un père, ou du moins comme un protecteur, dans l’autre comme un ennemi.
  • Pour l’un, on dit : le roi en son conseil [3], a ordonné, etc. pour l’autre, on devrait dire : le roi, malgré l’opposition, ordonne, etc. etc.

Dans la monarchie royale, le pouvoir est conseillé

Ainsi dans l’ancienne France, le roi gouvernait en son conseil, ou en ses conseils, Conseil d’État, Conseil privé, Conseil des finances, de commerce, Grand conseil, etc. et même les remontrances des cours souveraines et les doléances des états généraux n’étaient au fond que des conseils, mais des conseils d’autant plus imposants qu’ils étaient donnés par des corps puissants et indépendants.

Ces conseils, il est vrai, pouvaient n’être toujours ni bons ni sages, et le roi aussi pouvait même ne pas suivre les meilleurs. Mais l’expérience, ce grand maître des affaires humaines, ne tardait pas à redresser le roi et ses conseils, s’ils s’étaient trompés : des lois fausses, imprudentes, prématurées, tombaient bientôt en désuétude, la raison publique, qui est autre chose que ce que nous appelons l’opinion publique, la raison publique alors si puissante en France et si éclairée en faisant tôt ou tard justice et l’histoire de notre législation en offre de nombreux exemples ; mais comme la loi était née sans combat, elle disparaissait sans bruit et les seules lois sages survivaient aux rois et à leurs conseils.

Si la France, dit Montesquieu, a prospéré de règne en règne, elle le doit à la bonté de ses lois et non à la fortune qui n’a pas ces sortes de constances.

Dans la monarchie populaire, le pouvoir est combattu par l’opposition

Dans la monarchie populaire ou constitutionnelle telle qu’on l’essaye en France et qu’on voudrait l’établir partout, le pouvoir a toujours à lutter contre une opposition, et tandis que dans la monarchie royale, les conseils étaient donnés par des corps constitués et même par des corps de magistrature, dans la monarchie populaire et mixte de démocratie, l’opposition est faite par tout individu qui parle ou qui écrit, et l’opposition des journaux est bien plus violente que celle même des chambres.

En effet toutes les oppositions trouvent place à la faveur de l’opposition constitutionnelle et sous son drapeau : et si quelques députés consciencieux font une opposition de bonne foi aux mesures du gouvernement qu’ils croyent dangereuses, d’autres font au gouvernement lui-même une opposition d’humeur, de jalousie, d’ambition, de vengeance, de mécontentement. Opposition sans conscience et sans bonne foi parce qu’elle est sans motifs légitimes et qui contrarie tous les efforts d’un gouvernement pour faire le bien.

« Le gouvernement représentatif, a dit le Journal des débats, est un gouvernement d’ambition. »

Deux chambres, l’une héréditaire ou viagère, au choix du roi, l’autre élective nommée par une petite fraction du peuple, toutes deux armées d’un pouvoir législatif égal de droit, trop souvent supérieur de fait à celui du roi, discutant chacune à part les lois proposées, les adoptant, les rejetant, les modifiant et les proposant si elles les approuvent à la sanction du roi : sanction qu’elles peuvent déterminer par leur accord, par leur résistance, quelquefois par l’intervention du peuple qu’elles font parler et qu’elles peuvent faire agir. [ … [4] ]

L’opposition est donc un étai mis à un édifice bâti hors de son aplomb et l’erreur est de regarder un besoin comme une perfection et de prendre un remède pour un aliment.

Par nature, le système d’opposition exaspère les passions au dépens du bien commun

Cette opposition met aux prises sur un grand théâtre, et pour de grands intérêts, les esprits les plus différents, les caractères les plus opposés, les intérêts les plus contraires ; elle provoque, elle enflamme les passions les plus violentes, l’ambition, la cupidité, la jalousie, la haine, c’est un combat à mort entre des partis partagés en deux camps, ou l’orgueil du triomphe ou la honte de la défaite poussent trop souvent les hommes les plus sages hors de toutes les mesures.

Cette opposition dans une chambre populaire ne manque pas d’en appeler au peuple dont elle se prétend l’organe exclusif, et comme l’antée de la fable, elle puise de nouvelles forces en touchant le sein d’où elle est sortie, enfin elle reçoit un puissant renfort de la part des écrits périodiques toujours et partout au service de toutes les oppositions.

Le chancelier de l’Hôpital, Sully, d’Aguesseau, ont été de sages conseillers des rois, mais je ne crains pas de soutenir que quatre ou cinq cents personnages tels que l’Hôpital, Sully, ou d’Aguesseau réunis en assemblée délibérante seraient bientôt divisés en majorité et minorité et finiraient par faire une opposition où l’on pourrait ne plus reconnaître leur raison, ni peut-être leur vertu.

Un gouvernement sans cesse combattu peut-il exister avec sécurité, gouverner avec autorité, faire des lois avec indépendance ? Je ne le crois pas. Des contradictions personnelles et des différences d’opinions telles qu’il en existe partout entre les hommes et dans tout état de société ne sont pas des oppositions légales de pouvoirs : tout ministère nommé par un parti ou sous son influence, obligé de lutter sans fin et sans cesse contre le parti opposé, quelquefois contre ses propres amis devenus ses envieux et ses rivaux, en sera poursuivi jusqu’à ce qu’il soit renversé pour faire place à un autre qui ne sera pas plus heureux.

Les présomptueux qui se flattent d’être plus habiles à manier les ressorts si compliqués du gouvernement représentatif, sont bientôt détrompés et il suffit quelquefois d’une séance des chambres pour déconcerter les mesures les mieux combinées et ruiner l’influence la plus justement acquise.

Nous en faisons depuis quarante ans la triste expérience. Combien de ministres et de ministères ne se sont-ils pas succédés les uns aux autres seulement depuis 15 ans ? Ils n’ont pas manqué de capacité et on ne peut leur supposer l’intention d’avoir voulu faire le malheur de la France et cependant le système d’opposition a porté ses fruits. Elle s’est montrée à droite, à gauche, au centre, de tous les côtés, et après 40 ans d’oppositions, d’agitation et de législation, nous sommes moins avancés que le premier jour.

Le passé est plein de regrets, le présent d’inquiétude, l’avenir d’alarmes, et dans le sein même du corps législatif d’où il ne devrait sortir que des annonces de bonheur et de paix, des garanties de tranquillité, la France a été menacée de se voir arracher pour les nouveaux besoins qu’a créés la révolution, son dernier enfant et son dernier cru.

Les circonstances présentes ont révélé naguère le plus grand désordre qui puisse naître du système d’opposition et qui jusqu’à présent n’avait pas même paru possible. La chambre élective en deux partis égaux en nombre n’a plus présenté de point d’appui au ministère [5] ; cet état pourra se reproduire à mesure que les opinions se prononceront davantage et que le corps flottant dans la chambre se réunira à l’un ou l’autre extrême. Si ce partage égal se prolongeait, la société serait frappée de mort et tout gouvernement deviendrait impossible.

Dans le système d’opposition le sort de l’État est à la merci des particuliers

On n’a peut-être pas fait attention que dans cette forme de gouvernement, le sort de l’État est tout à fait dans les mains des particuliers.

Car, sans parler de l’accident qu’on vient de signaler, je veux dire le partage d’une chambre en deux parties égales qui rendent toute conclusion impossible, si l’on suppose que les électeurs refusent ou négligent de voter en nombre suffisant, que les éligibles refusent d’être nommés, choses dont on a vu tous les ans de fréquents exemples, la constitution ne donne et ne peut donner aucun moyen de les contraindre, la société échappe au mouvement et le sort de l’État est laissé à la merci des particuliers ; et je le demande, dans tout ce qui suppose plan, combinaison, conduite, ensemble de vues et d’action pour parvenir à un but raisonnable, est-ce par opposition ou par conseil

  • qu’une famille s’enrichit,
  • qu’un édifice se construit,
  • qu’une spéculation de commerce se combine,
  • qu’une armée se gouverne,
  • que de grands travaux s’exécutent et de grandes affaires se conduisent ?

Et ce sera uniquement pour gouverner la société la plus importante et la première de toutes les affaires humaines que l’on renoncera à la voye de conseil pour celle d’opposition ?

En résumé

Encore un mot, et ce mot résout la question.

  • Le gouvernement qui agit par voye de conseil est le gouvernement qui aime la paix et le conseil.
  • Le gouvernement qui appelle l’opposition est le gouvernement des passions qui veulent toujours s’opposer et toujours combattre.

« Tout royaume divisé contre lui-même, dit la suprême sagesse, sera désolé » et qu’est-ce qu’un royaume divisé en lui-même sinon celui où le pouvoir est divisé et divise par conséquent la société en plusieurs partis qui font comme autant de sociétés ?

Laissons donc ces mots vagues et mal définis de pouvoir absolu et de droit divin, et mettons à la place pouvoir indépendant, indépendant dans sa volonté et son action, en un mot dans son exercice, des hommes sur lesquels il doit agir ; car dit Kant [6], s’il dépendait de quelqu’un ou de quelques-uns, celui ou ceux de qui il dépendrait seraient le véritable pouvoir et non pas lui ; il doit être indépendant, je le répète, car un pouvoir dépendant n’est pas un pouvoir.

Notes

[3] Dans tous ses écrits inédits, Bonald a fort bien perçu l’esprit de l’Ancien Régime. Voir J. Bastier, Écrits inédits de L. de Bonald sur le Légitimisme, Ann. univ. Jean-Moulin-Lyon III, 1977.

[4] Ainsi l’opposition entre… (texte inachevé… en marge : une croix et trois points) et aussi pour contenir les ministres que leur responsabilité rend (sauf l’accusation si rare et le châtiment qui l’est encore plus) à peu près indépendans (sic) du roi et même des chambres.

[5] Rappelons que jusqu’à la dissolution de juillet 1831, le gouvernement, la chambre des députés et la vie politique furent déséquilibrés par la division entre les partis de la Résistance et du Mouvement.

[6] Dans la revue d’émigrés, Le spectateur du Nord, Bonald a lu les Notices littéraires sur E. Kant de Ch. de Villers. J. Bastier, Linguistique et politique dans la pensée de L. de Bonald, Revue des sciences philosophiques et théologiques, 1974, p.557.

Source: Vive Le Roy

mardi, 22 juin 2010

Du gouvernement représentatif (I)

Pour légitimer son usurpation de 1830, Louis-Philippe revendique une monarchie populaire par opposition à la traditionnelle monarchie royale. Bonald revient ici sur cette tentative de synthèse entre monarchie et démocratie, et montre combien l’abandon du régime de conseil pour le régime d’opposition est préjudiciable au bien commun. En effet, l’existence d’une opposition constitutionnelle, inhérente au gouvernement représentatif, rend celui-ci impotent tant elle excite l’ambition, exaspère les passions et pervertit jusqu’aux plus vertueux.

Sur les termes « gouvernement absolu de droit divin »

Les expressions de gouvernement absolu et de droit divin, de gouvernement représentatif ou constitutionnel, sont bien loin de donner une idée précise et complète des deux systèmes de monarchie qui partagent aujourd’hui les esprits.

Tous les gouvernements sont absolus

Tous les gouvernements sont absolus puisque tous veulent être obéis même quand ils ordonnent à tort et à travers, des visites domiciliaires, des arrestations illégales, des états de siège, des combats dans les rues, des détentions prolongées sans nécessité.

Les décrets des corps législatifs sont aussi obligatoires que les ordonnances des rois, et même pour les prescriptions qui pèsent le plus sur les peuples, comme les impôts, la conscription et le jury, plus rigoureusement exécutés ; et les gouvernements populaires sont non seulement absolus, mais arbitraires, arbitraire mal déguisé par des délibérations dont les résultats ne sont que l’opinion d’un très petit nombre de voix, quelquefois d’une seule.

Un gouvernement est de droit divin s’il est conforme aux lois naturelles voulues par Dieu

S’il est permis encore de parler de droit divin, après qu’il a été traité de mensonge historique par un orateur qui n’a pas été réfuté, M. Royer-Collard [1], tous les gouvernements sont dans un sens de droit divin, omnis potestas a Deo.

  • Soit que la providence les accorde aux peuples comme un bienfait, ou les leur impose comme un châtiment,
  • ils sont encore, ils sont surtout de droit divin lorsqu’ils sont conformes aux lois naturelles de l’ordre social dont le suprême législateur est l’auteur et le conservateur, et le pouvoir public ainsi considéré n’est pas plus ni autrement de droit divin que le pouvoir domestique.

Et les imposteurs qui disent, et les sots qui répètent que nous croyons telle ou telle famille, tel ou tel homme visiblement désigné par la providence pour régner sur un peuple [2] nous prêtent gratuitement une absurdité pour avoir le facile mérite de la combattre, et sous ce rapport, la famille des bourbons n’était pas plus de droit divin que celle des ottomans.

Dans la religion chrétienne, dit Bossuet, Histoire des variations, il n’y a aucun lien ni aucune race qu’on soit obligé de conserver à peine de laisser périr la religion et l’alliance.

Tous les gouvernements sont constitutionnels

Tous les gouvernements sont constitutionnels puisque dans tout État, grand ou petit, fort ou faible, le pouvoir est exercé sous certaines formes et suivant certaines lois écrites ou traditionnelles qui forment ce qu’on appelle sa constitution ; les sauvages eux-mêmes ont leurs coutumes qui leur tiennent lieu de lois, et l’on ne peut pas plus supposer un État sans constitution qu’un homme sans organisation et sans tempérament.

Tous les États sont représentatifs

Enfin tous les États sont représentatifs, puisqu’il y a dans tous des autorités tirées primitivement ou même encore tous les jours du sein du peuple, des magistrats, des guerriers, des administrateurs, des Ministres, des officiers publics qui représentent l’État au dehors à l’égard des gouvernements étrangers, et qui le représentent au dedans pour connaître, juger, servir, défendre les besoins et les intérêts des peuples.

Notes

[1] Bonald n’aimait pas son ancien collègue de la chambre des députés… sur son ennui, ses sarcasmes à l’égard des séances parlementaires, H. Moulinié, Lettres inédites du Vte de Bonald à Mme Victor de Sèze, Paris, 1915, p.80-81. Sur les conceptions de Royer-Collard, voir J. Barthélémy, L’introduction du régime parlementaire en France sous Louis XVIII et Charles X, Paris, 1904, p.22 et suiv.

[2] La pensée bonaldienne se sépare ici du providentialisme cher à J. de Maistre qui écrit : « Dieu fait les rois au pied de la lettre. Il prépare les races royales, il les mûrit au milieu d’un nuage qui cache leur origine. Elles paraissent ensuite couronnées de gloire et d’honneur ; elles se placent et voici le plus grand signe de leur légitimité ». (Principe générateur… Préface) voir F. Bayle, Les idées politiques de Joseph de Maistre, thèse droit, Lyon, 1944, p.36.

Source: Vive Le Roy

mardi, 15 juin 2010

Henri Comte de Paris (1908-1999) ou la tradition orléaniste (VII)

L’avenir appartient au prince légitime : le Duc d’Anjou

Double paradoxe :

  • la politique des princes d’Orléans a toujours constitué la meilleure propagande des légitimistes ;
  • la passivité ou la timidité de la branche aînée a permis la durée de l’usurpation orléaniste.

Il est pourtant possible de sortir de l’ornière. Grâce au Comte de Paris qui aura poussé jusqu’à ses ultimes conséquences la logique de son système, l’orléanisme se meurt.

L’avenir du royalisme français appartient au Duc d’Anjou, désormais débarrassé de l’hypothèque espagnole. C’est à lui qu’il incombera, et à ses fils après lui, s’il plait à Dieu, de relever l’espérance. Les royalistes français peuvent et doivent aider ce jeune prince qui a eu, à ce jour, le mérite de se garder avec une sage prudence, de toute initiative intempestive. Il avait devant lui un néant politique. Le nom qu’il porte, dont il sait tout le poids, lui interdisait les aventures ridicules ou folkloriques. Cette réserve, qui n’est ni scepticisme, ni renoncement, le laisse intact pour l’heure du destin.

L’orléanisme a souhaité rompre avec la tradition pour se faire accepter de la démocratie ; la monarchie légitime garde pour tâche et mission de rompre avec le conformisme de la démocratie moderne afin de renouer avec la tradition et les sources vives d’une doctrine créatrice.

Guy Augé

(Source: Vive Le Roy)

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lundi, 14 juin 2010

Henri Comte de Paris (1908-1999) ou la tradition orléaniste (VI)

L’avis de ceux qu’il a courtisés

De surcroît, la navrante intrigue gaulliste du Comte de Paris a entraîné des appréciations à peine courtoises de la part de personnalités proches du Général : « Ces mémoires, écrit Pierre Lefranc dans Le Figaro du 20 avril 1979,constituent la description d’une grande illusion et d’une non moins grande désillusion ». Le Prince « connaissait bien mal, et pour tout dire n’avait pas compris son interlocuteur ».

Michel Debré, dans Le Point, pense que De Gaulle « ne voyait sûrement pas l’avenir prévisible comme le Comte de Paris paraît l’avoir envisagé ».

Maurice Couve de Murville, dans France-soir des 8-9 avril :

Il doit y avoir dans cette affaire une large part de malentendu, comme on dit en style diplomatique.

Et Jacques Soustelle, encore moins diplomatiquement, au même journal :

J’ai toujours eu la conviction que De Gaulle menait en bateau le Comte de Paris pour neutraliser les éléments d’une certaine droite traditionaliste et royaliste — et il y en avait beaucoup dans l’armée.

Dominique Jamet, dans L’Aurore du 16 avril :

L’affirmation tardive du Comte de Paris semble plus que sujette à caution pour ne pas dire totalement invraisemblable, bref mensongère… À soixante-dix ans, ce prince qui ne nous gouverne pas brûle toujours de faire don à la France de sa royale personne. Il peut se la garder, en réserve de la République, comme on dit.

En son style propre, Libération qu’affectionnent tant les jeunes orléanistes de la N.A.R., titre sur « un comte à dormir debout » et parle aimablement d’une « vieille ganache gâteuse, curieusement dotée d’un physique de rastaquouère » :

Monseigneur est prêt à brader toute sa légitimité pour un strapontin. Monseigneur est à vendre, il n’a même pas la grandeur des principes inutiles.

Insolente et blessante vérité !…

De l’échec de l’orléanisme

Avec le secours des média de la République (Marianne doit bien cela aux Orléans), les Mémoires du Comte de Paris connaitront certainement un honorable succès de librairie. Mais en dépit de toutes ses « braderies », le Comte de Paris vieillissant pourra-t-il jamais faire le « poids » démocratique qu’il ambitionne ? On en doute, et on déplore qu’il ait voulu soumettre l’héritage historique dont il se réclame au tribunal de l’opinion.

Le Comte de Paris et les princes d’Orléans sont français sans interruption, cela est entendu ; il n’empêche que ce prétendant, qui, d’ailleurs, ne prétend pas vraiment ou très confusément, connaît fort mal la vraie nature de la monarchie nationale. Il enregistre sans esprit critique la légende révolutionnaire, exalte « 89 et 93 », et déserte ostensiblement (comme l’y inclinaient les habitudes de sa famille) le combat contre-révolutionnaire. Pour finir, il avoue, avec une émotion mal contenue, son échec familial, l’indifférence politique et l’oisiveté de ses enfants. Mais cet échec personnel n’est pas celui de la tradition monarchique française. Il n’est, et ne peut être, que celui de l’orléanisme, au sens spécifique du terme.

La branche d’Orléans peut bien abandonner l’héritage de Louis-Philippe sans mettre à mal le royalisme. Elle est toujours partie intégrante de la Maison de France (ou de Bourbon) ; elle n’en est pas la tête, ni l’expression politique. Il faudra bien demain, s’en souvenir pour reconstruire et continuer. Les fidèles du Comte de Paris ne sont pas tous, loin s’en faut, des orléanistes, la plupart sont des « fusionnistes », persuadés d’accomplir un devoir de légitimistes en reconnaissant, avec répugnance celui qu’on leur a présenté comme « le chef de la Maison de France ».

Pareillement, déjà, en 1883, Joseph Du Bourg, l’homme lige d’Henri V, s’inclinait la mort dans l’âme devant Jean III de Bourbon-Anjou, libéral et franc-maçon dit-on, néanmoins « héritier nécessaire » des rois très-chrétiens. En 1940 — les Mémoires du Comte de Paris le confirment — Charles Maurras refusa de rencontrer le prince qui l’avait défié en faisant savoir qu’il « défendait l’héritage contre l’héritier ».

Guy Augé

(Source: Vive Le Roy)

 

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dimanche, 13 juin 2010

Henri Comte de Paris (1908-1999) ou la tradition orléaniste (V)

Bilan politique du Comte de Paris

Le bilan des multiples compromissions

Quel est donc, en définitive, le bilan politique du Comte de Paris ? Qu’apporte-t-il à l’idée monarchique, quelles perspectives laisse-t-il entrevoir ? Quel accueil a-t-il rencontré ?

Le bilan, tel qu’il se dégage de ses propos, de ses dernières déclarations à la presse, est bien mélancolique, parfois pathétique. C’est un évident constat d’échec à tous les plans. Le Prince porte « la blessure d’une vie déçue », exprime lassitude et désabusement.

Lui qui s’est voulu en position d’arbitre, de recours, de porteur d’un message historique à la disposition du pays, a dû, en réalité, se salir sans aucun bénéfice ; il a constamment choisi son camp, celui qui paraissait triompher, et s’est retrouvé non moins constamment berné, déconsidéré.

Ainsi a-t-il tour à tour répudié, après y avoir cru,

  • l’Action française,
  • le Maréchal,
  • Laval,
  • la troisième force,
  • le Général enfin.

Tout cela pour aboutir, presque symboliquement, en septuagénaire blasé, à la gestion d’un institut de gériatrie.

Un digne représentant de la tradition orléaniste

Sa tactique n’a jamais été brillante parce que sa stratégie était fausse, et qu’elle était foncièrement celle de l’orléanisme historique : depuis Égalité, depuis Louis-Philippe, les Orléans, « princes modernes », « intelligents » et cultivés, volontiers mémorialistes, impénitents arrivistes, tenaces ambitieux, se sont offerts comme incarnation de « la meilleure des républiques ».

Ils oubliaient seulement que, sur ce terrain, ils seraient toujours battus. Qu’a-t-on besoin, en France [13], d’un roi pour perfectionner la démocratie ? La République est, chez nous, la forme historique de la démocratie, et suffit amplement à la tâche.

Autre serait la vocation d’un monarque légitime : non point conforter les idoles de la tribu, flatter la classe politique, prendre le vent et l’air du temps, mais dénoncer courageusement les faux dogmes, les illusions du modernisme (qui sont, au demeurant, aussi incrustées à droite qu’à gauche). Il y aurait là, pour un jeune prince intelligent, ambitieux de servir, réactionnaire au sens salubre du terme - tel que le redécouvre en ce moment un Jean-Marie Paupert [14] -, une tâche exaltante. Mais à quoi sert de proposer au peuple le reflet de ses fantasmes et de ses routines ?

Ceux qui ambitionnent de guider les nations ne devraient pas se mettre à la remorque des modes passagères, que l’on prend toujours avec retard et inutilement. L’explication des échecs successifs du Comte de Paris tient pour une bonne part à cette démarche, typique de ses maîtres en démocratie chrétienne qui s’essoufflent toujours à prendre le train en marche et sont en retard d’une rame.

Pour prétendre arbitrer, il faudrait être indiscutable. Or, le Comte de Paris, l’histoire de ses tergiversations, de ses sincérités changeantes l’atteste, n’est jamais resté au-dessus de la mêlée.

Il a choisi, et, faute de réussir, on peut constater qu’il a tout perdu. Même en ses engagements gaullistes (un peu tardifs il est vrai), puisque l’héritage s’est partagé sans lui.

Ma personne est tout, mon principe n’est rien

Ce faisant, il a voulu chasser un souvenir qui taraude les princes d’Orléans : celui du Comte de Chambord, ce « roi du grand refus » comme l’appelle dans un méchant livre le “duc” de Castries, héritier des grands notables du XIXe siècle qui combattirent impitoyablement Henri V [15]. Du moins le descendant de Charles X avait-il, à défaut d’être restauré, préservé son principe, gagné l’estime de ses adversaires, légué l’image d’une monarchie purifiée.

Que peut transmettre le Comte de Paris ?

Bien sûr, le Prince a désarmé beaucoup d’animosités ou de préventions contre sa personne. Mais en voulant mouler sa “légitimité historique” (d’ailleurs inexistante en droit strict, nous le savons de reste) dans une légitimité démocratique et populaire,

  • il a perdu la notion même de royauté héréditaire.
  • Il est devenu un candidat personnel au pouvoir,
  • il a banalisé ses prétentions en s’alignant bon gré mal gré, sur d’ordinaires politiciens démocrates.
  • Il a cherché à revenir dans les fourgons du gaullisme (après avoir tâté ceux de Vichy, et peut-être de l’Allemagne,
  • et après avoir intrigué à Alger, avec toutes les communautés, franc-maçonne comprise [16], contre Darlan, sans autre résultat que de ternir une fois de plus le blason taché des Orléans) ; il s’est humilié sans convaincre.

Faute d’avoir osé représenter quelque chose par sa naissance, il s’est dépensé en pure perte. Ce n’était pas, d’ailleurs, humilité de roi mais orgueil d’ambitieux, même si l’ambition peut ici passer pour noble.

Le Comte de Paris s’est réinséré dans la classe politique de la démocratie française ; il s’est fait respecter d’elle (est-ce un réel succès ?), mais paradoxalement, le général De Gaulle qu’il encense l’a empêché de remplir le rôle de recours qu’il espérait. Le recours, ce fut De Gaulle. Et la République musclée qu’il a installée coupait l’herbe sous les pieds du Prétendant. Le gaullisme n’a pas aidé le Comte de Paris ; il a, au contraire, retiré tout intérêt à l’accommodement qu’il proposait. Et il a finalement stérilisé l’action monarchiste puisque les contre-révolutionnaires sont désavoués par lui, et que les jeunes néo-orléanistes deviennent un simple appendice du gaullisme de gauche ou du réformisme.

La vaine attente de la grande catastrophe

René Johannet, dans l’article précité des Écrits de Paris, faisait encore très justement observer que les espoirs du Comte de Paris reposaient sur l’explosion d’une grande catastrophe nationale. Ce que confirment ses déclarations à Pierre Desgraupes dans Le Point (n° 342 des 9-15 avril 1979) :

Les Français ne peuvent aller à la monarchie ou appeler la monarchie que s’ils en ont besoin comme d’un recours. Il faudrait donc imaginer une situation d’angoisse, de difficultés. Parce que, tant qu’on est sur la route tranquille du bien-être et de la satisfaction générale, il n’y a évidemment pas de raison de changer de régime.

Acceptons l’espèce : mais alors, objectait Johannet avec bon sens, si catastrophe il y a, ira-t-on chercher à sauver les idéaux du régime de faillite ?

En sortant d’une épidémie de choléra, quel médecin essaiera de se faire une clientèle en se vantant d’avoir perfectionné le choléra ?

Les errements juridiques de l’orléanisme

Le Comte de Paris désigne son « successeur »

Plus grave, probablement, pour la confusion des idées royalistes : le Comte de Paris vient de placer les errements juridiques de l’orléanisme à leur comble par suite d’échecs familiaux qu’il porte sur la place publique. Depuis quelques années, déjà, il avait émis la prétention, contraire à toutes les traditions matrimoniales de notre Monarchie, d’autoriser (ou de refuser) les mariages de ses enfants. Ainsi a-t-il décidé d’écarter tels de ses fils et petits-fils de sa succession.

On se demande de quel droit. Le morganatisme, la doctrine des mariages inégaux, n’a jamais eu lieu en France (Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, confronté violemment à ce roi, en savait quelque chose !) [17]. Par ce biais, il serait trop facile au souverain, une fois encore, de violer le principe majeur de l’indisponibilité de la Couronne. Visiblement, les orléanistes ont mal assimilé cette loi fondamentale.

Le Comte de Paris contre l’hérédité

Le Comte de Paris va maintenant ouvertement plus loin. Toute la France sait que son fils aîné a quitté son épouse la princesse Marie-Thérèse, en abandonnant ses cinq enfants dont deux sont anormaux. Le Comte de Paris a quelques bonnes raisons de s’en offusquer [18]. Mais il n’est pas fondé à remettre en question l’hérédité par primogéniture. Or, voilà précisément ce qui ressort de ses propos au Point, au Figaro magazine ou à Paris match au moment du lancement de ses mémoires.

Devant Pierre Desgraupes, il déclare nettement qu’il ne faudrait pas revenir à l’hérédité :

J’estime que le pouvoir use énormément et que personne, aucune famille ne pourra jamais garantir à la nation que, de génération en génération, la volonté et la capacité du successeur seront identiques à celles du prédécesseur, en admettant qu’elles aient été bonnes.

Et il conclut qu’on devrait choisir dans la famille « le successeur le plus désigné par ses qualités », précisant, avec « une angoisse réelle », que son fils aîné n’a pas « la même vocation », « les mêmes aspirations » que lui.

À Louis Pauwels, du Figaro magazine, il expose des idées du même genre :

La monarchie héréditaire pose un problème : les générations futures auront-elles la même ambition les mêmes capacités ? Or, nous devons garantir à la nation une continuité de valeur et de qualité. C’est pourquoi, si j’étais appelé, l’une de mes premières préoccupations serait… de trouver, pour continuer l’œuvre que j’aurais entreprise, le plus méritant parmi mes successeurs… Il faudrait donc trouver un nouveau mécanisme de désignation. Peut-être un Conseil d’État. Il est certain que le peuple a son mot à dire dans une monarchie élective, et c’est bien ainsi : la succession ne doit pas être une affaire de famille qui se règle entre père et fils, mais une grande affaire nationale.

Des élucubrations qui décrédibilisent la monarchie

« On ne choisit pas son Roi ! » : les orléanistes ont bonne mine quand ils se targuent de cette incontestable vérité, mais seulement après avoir choisi, en négation du vieux droit, la famille d’Orléans, et alors que le Comte de Paris, pour ce qui le concerne, invite les Français à « choisir le plus méritant » !… Décidément, on voit de moins en moins pourquoi déroger à la règle traditionnelle de primogéniture pour faire le jeu d’un prince si peu orthodoxe.

Tout cela est assez effarant pour des royalistes tant soit peu au courant des coutumes successorales. Que l’on rencontre des élucubrations dans une presse particulièrement mal informée des questions dynastiques pourrait s’admettre ; mais que le chef de la branche d’Orléans, prétendant au trône de France, vienne cautionner autant de fantaisies qui sont la négation même de la monarchie française traditionnelle, est d’autant plus grave que ce prince passe aux yeux du public pour l’interprète autorisé de la tradition.

Notes

[13] Le Comte de Paris ne manque pas d’illustrer sa conception du recours à la monarchie démocratique par le bel exemple espagnol. On est fondé à trouver cet exemple peu probant et médiocrement honorable pour les Bourbons. Mais, de surcroît, la situation de la France est incomparable : elle ne sort pas du franquisme : tout au plus lui faudrait-il sortir de la République, ce qui n’est pas exactement la même démarche que celle d’outre-Pyrénées…

[14] Cf. Jean-Marie PAUPERT, Péril en la demeure, récits et rétractations, Paris, éditions France-Empire, 1979, notamment pp. 231-234, 272-280. Beaucoup de remarques tonifiantes d’un progressiste repenti, et qui ose le dire. Son propos est d’Église, mais il est aisément extensible au conformisme politique (qu’il nomme « connivence »). Que l’on nous permette de citer rapidement. Page 232 : « Puisque nous avons le malheur de vivre en un temps de stérile hostilité interdisant toute création doctrinale, morale, artistique, conservons du moins ce que nous a légué le passé fructueux. Puis, vomissant le monde, peut-être pourrons-nous recréer ».Page 234 : « Croyez-vous qu’on ait besoin de vous, qu’on attende après cette mauvaise doublure que vous rêvez d’être de l’humanitarisme progressiste, libertaire et vaguement socialiste ? Vous ne faites que bêler avec les moutons que l’on mène à l’abattoir… » Page 274 : « Ce recours nécessaire et vivifiant aux racines, ce retour salutaire et rafraîchissant aux sources par quoi je caractériserais volontiers la réaction (c’est-à-dire le vrai progrès, puisque nous sommes aujourd’hui dans l’impasse)… »

[15] Cf René de la Croix, comte (dit, à tort, duc) de CASTRIES, Le grand refus du Comte de Chambord, Paris, 1970.

[16] Cf. les Mémoires, p. 195 : … « Non seulement je réclamais le concours des conseillers généraux légalement mandatés représentant (sic) élus des trois départements, mais je désirais m’assurer l’agrément des personnalités les plus représentatives des communautés arabes, juives, chrétiennes et franc-maçonnes. » En ce qui concerne sa participation à l’assassinat de l’amiral Darlan, le Comte de Paris vient de démentir catégoriquement tout en concluant de façon prudente son récit : « Ma conviction profonde est qu’il est impossible… de faire porter sur l’un ou l’autre des acteurs, et ils étaient nombreux à Alger, l’entière responsabilité. Tous y ont leur part, plus ou moins directe » ( Mémoires, p. 220). Or, Henri d’Orléans était un des acteurs de l’imbroglio d’Alger. Et il a dialogué à la télévision française, sans indignation apparente, avec M. Ragueneau qui avoue hautement son rôle dans l’assassinat. Chacun sait, d’autre part, que le Comte de Paris, en 1942, reçut à Alger Henri d’Astier et l’abbé Cordier qui poussèrent le jeune Bonnier de la Chapelle à supprimer Darlan. Robert POULET suggère, dans Rivarol (n° 1472 du 26 avril 1979) cette interprétation de bon sens : « La version la plus probable est que les propos du Prince, dictés par son impatience de conspirateur, se heurtant à l’obstacle d’une personne, eurent le caractère d’un souhait fervent qui, à tort, fut compris comme une consigne formelle par ses interlocuteurs. »

[17] Sur le « morganatisme », voir l’article de Paul WATRIN dans La Science historique, t. XXX, 2e semestre 1935, pp. 65-71.

[18] Dans Paris match (n° 1560 du 20 avril 1979) il confie à Vick Vance : « Mon fils aîné mène une vie que je regrette et qui est parfaitement oisive. Il a une femme charmante et il a cinq enfants dont deux handicapés. Je ne critique pas mon fils de vivre avec quelqu’un d’autre. On peut faire ce qu’on veut, mais on ne laisse pas tomber sa famille et surtout les enfants malades. On n’a pas le droit. Je ne pardonne pas ça. »

(Source: Vive Le Roy)

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samedi, 12 juin 2010

Henri Comte de Paris (1908-1999) ou la tradition orléaniste (IV)

Le Comte de Paris de l’après-guerre

Comment réécrire l’histoire

On ne peut donc se départir d’un malaise lorsque le Prince, récrivant l’histoire, se montre si perspicace prophète du lendemain, si enthousiaste thuriféraire du gaullisme, et si méprisant censeur du vichysme. Si discret, aussi, sur les heures sombres de l’épuration où tant de ses amis furent frappés.

Voici son jugement dans Ici France du 15 novembre 1947 :

L’État français du maréchal Pétain, autocratie de droit où l’autorité était en fait détenue par une oligarchie capitaliste, joignait la confusion à l’arbitraire …

Dans ses Mémoires, il parle du Maréchal avec commisération, et de son entourage maurrassien avec une rancune mal contenue :

Vichy non plus ne m’attirait guère. Sous les arbres du parc, près des sources thermales, c’étaient, pêle-mêle, les anciens d’ Action française et les hommes de droite, que la défaite avait encore davantage raidis, qui s’entassaient dans des palaces vieillots transformés en ministères, et qui exhortaient la France à la dignité, à l’acceptation du destin malheureux et au deuil de la démocratie exécrée. (p. 169)

Aller à Vichy à cette époque, c’était un peu me compromettre avec eux et rentrer dans les fourgons de l’étranger. ( ibid.)

Je donnai comme directive d’éviter de s’engager avec Vichy, et, le moment venu, de rallier les mouvements de résistance ou de les susciter" (p. 162).

Une grande fermeté dans l’affaire algérienne

L’épisode le plus récent reste l’affaire algérienne. Là, les mémoires du Comte de Paris sont prolixes. Le Prince assure ses lecteurs qu’il a compris très tôt la nécessité de décoloniser, et que, dès juillet 1954, lors de sa première entrevue avec le Général (p. 247), il partageait avec lui cette conviction, de même qu’il avait admiré la « grande qualité intellectuelle et morale » de Pierre Mendès-France sur le même sujet (p. 238) !

Pourtant, dans une déclaration à L’Express (n° 32 du 26 décembre 1953), il affirmait péremptoirement que

la condition de la grandeur et de la prospérité française est la conservation de nos territoires d’outremer.

Aujourd’hui, il fait l’éloge de la politique gaullienne de décolonisation qu’il certifie avoir été « dans la droite ligne de celle que les Capétiens avaient poursuivie pour la construction et la grandeur de la France » (p. 282). Et, plus loin, il tire ce jugement :

Avec sa ténacité, son sens de la grandeur française, son souci des réalités nationales et internationales, de Gaulle avait su trouver le sentier étroit qui dégageait la France d’une impasse où s’épuisait, jour après jour, son prestige. Il la libérait pour des tâches nouvelles (p. 288).

Les textes parlent d’eux-mêmes et dispensent du commentaire. Les machiavéliens diront que le Prétendant sacrifiait la cause de l’Algérie française à l’espoir d’une restauration. Mais, supposé qu’il en soit ainsi — ce qui serait cher payer la restauration pour un prince se présentant comme désintéressé et tellement soucieux de ne pas verser le sang français ! —, force serait de reconnaître que cette mauvaise action fut un marché de dupes.

Car si, à tort ou à raison, le Comte de Paris crut aux assurances, verbales ou écrites du Général (« Le Prince peut désormais compter que moi en tout et pour tout » !), les résultats sont là, et De Gaulle n’a pas joué les Monk. Le Comte de Paris s’est compromis, il a prostitué ses principes en admettant qu’il en ait [12], il a gravement entaché la crédibilité de la monarchie sans obtenir l’ombre d’un commencement de réussite.

Le républicain

Sa compromission est allée loin : n’a-t-il pas songé à une candidature à la présidence de la République « sans former le moindre espoir de restauration monarchique » (p. 306) ? Se présenter, c’était, dit-il, « renoncer de fait et d’esprit à toute autre forme d’accession au pouvoir. C’était affaire d’honneur » !

Suit un exposé d’allégeance à la souveraineté populaire et au suffrage universel oracle des temps nouveaux :

Un chef suprême, en cette fin du XXe siècle, en France, ne peut et ne doit être que l’élu du suffrage universel. — Ensuite, il convient que le lien ainsi établi entre citoyen et pouvoir soit, de façon permanente, confirmé à intervalles réguliers, raffermi … Du suffrage de millions de citoyens doit venir, plus que la légalité, la légitimité du mandataire (pp. 308-309).

Nul doute que Maurras ne se soit étranglé d’indignation dans sa tombe. Mais le Comte de Paris a autant d’allergie pour Maurras que pour Joseph de Maistre et le Comte de Chambord. Il avoue au contraire son inclination pour la démocratie chrétienne (p. 231), et pour un centre « étayé par les socialistes et les radicaux ». Et il étale son mépris des contre-révolutionnaires, qui, assurément, le lui rendent avec intérêts.

Notes

[12] BARBEY d’AUREVILLY disait : « Les Orléans, que sacrifieraient-ils de leurs principes, ils n’en ont pas ! » (“La fusion”, La Mode du 10 août 1850).

(Source: Vive Le Roy )

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vendredi, 11 juin 2010

Henri Comte de Paris (1908-1999) ou la tradition orléaniste (III)

Le Comte Paris et le régime de Vichy

Bien qu’il soit discret sur son attitude durant l’Occupation — alors qu’une bonne moitié de son livre est une apologie du gaullisme —, il aurait pu ajouter qu’il ne fut pas non plus un très farouche opposant à Vichy. L’ancien (et futur) « dauphin de la République » aurait consenti à devenir celui du Maréchal.

Le 1er juillet 1941, il écrit à ses amis une circulaire aujourd’hui introuvable, mais dont Jean Bourdier a restitué quelques passages [9] :

Il y a un an, la France déposait les armes, vaincue et désemparée au point qu’on pouvait se demander si elle sauverait son indépendance et son unité séculaire. Un grand soldat, le maréchal Pétain, se voua à cette tâche sacrée.

Aux Français trompés, meurtris, il donna les premières paroles d’apaisement et d’espoir. La France s’est prise peu à peu à renaître… Incontestablement, la France vit, se reprend, se reconstruit sous la pensée et sous l’action du Maréchal.

Malgré les ruines, malgré les difficultés matérielles, malgré les embûches et les inerties, cet homme de la Providence a pu accomplir ce triple miracle d’éviter la disparition totale de notre patrie, de permettre au pays, par sa seule présence, de continuer à vivre, enfin d’engager la France sur les voies de ses grandes destinées traditionnelles en rompant avec les principes du régime déchu.

Il s’offrait à perpétuer par la monarchie l’œuvre du Maréchal :

Les pensées du Maréchal procèdent des mêmes inspirations que les nôtres. Il convient d’aider à leur diffusion et à leur défense… La propagande monarchiste doit soutenir et prolonger les enseignements du Maréchal.

Il y a peut-être mieux encore : Henri d’Orléans avoue être allé rencontrer Pierre Laval, le lendemain de son entrevue avec le Maréchal à Vichy, et à la demande de celui-ci. Mais cela se passait le 7 août 1942 : or, le 13 décembre 1942, dans une conférence de presse tenue à l’hôtel du Parc, Pierre Laval, malicieusement, tirait de sa poche une lettre du Prétendant datée du 16 novembre et en donnait lecture aux journalistes éberlués, ceux d’Action française y compris. Laval moquait la “loyauté” du Prince qui lui écrivait :

Je compte sur vous, Monsieur le Président, pour nous donner des certitudes que nous n’attendons plus de personne ici. [10].

Le Comte de Paris et Hitler

S’il faut en croire la caution de Martin Bormann, le Comte de Paris aurait également pris ses précautions du côté de Hitler qui l’atteste en ces termes :

Se rappelant sans doute que les princes électeurs allemands se faisaient couronner par les Français, le prétendant français au trône s’est adressé à moi après l’armistice, me faisant savoir qu’il se conformerait en tout temps aux lois allemandes. Quel manque de caractère ! [11]

À notre connaissance, le témoignage n’avait jamais été démenti lors de sa publication en Allemagne, puis en Angleterre et en France.

Rendant compte récemment de l’accueil trouvé dans la presse par les Mémoires d’exil et de combat, l’organe de la N.A.R., Royaliste, dans son n° 292 (p. 7) mentionne une allusion de M. Philippe Bouvard (qui nous avait échappé) de façon aussi dédaigneuse que vague :

Côté poubelle, enfin, signalons l’article faussement objectif de Philippe Bouvard qui a ramassé dans on ne sait quel caniveau la légende des contacts entre le Comte de Paris et Hitler. Bien sûr, le prince dément avec fermeté.

Notre intention n’est pas de colporter des ragots. Mais la référence que Bertrand Renouvin ignore, ou feint d’ignorer, existe : nous la lui donnons car elle nous trouble. Pourquoi un Martin Bormann irait-il forger un faux contre le Comte de Paris dont il n’avait cure ?

On aimerait connaître au moins le commencement de vérité de cette curieuse affaire. Si le Comte de Paris a effectivement (et tardivement) démenti, dont acte, Martin Bormann n’est de toute façon plus en mesure de s’expliquer. Le Comte de Paris le peut. Mais il y a tant de palinodies chez ce prince pour se gagner les puissants du jour que celle-ci serait à peine plus invraisemblable que d’autres, solidement attestées, dont lui-même se fait moins pudiquement l’écho …

Notes

[9] Cf. Jean BOURDIER, Le Comte de Paris, un cas politique, pp. 87-88.

[10] Cité dans Renée Pierre GOSSET, Expédients provisoires, Paris, 1945, p. 243, en note.

[11] HITLER, Libres propos sur la guerre et la paix, recueillis sur l’ordre de Martin Bormann, traduction française, Paris, 2, 1954, p. 317.

(Source: Vive Le Roy: http://www.viveleroy.fr/Henri-Comte-de-Paris-1908-1999-ou... )

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mercredi, 09 juin 2010

Henri Comte de Paris (1908-1999) ou la tradition orléaniste (II)

Un Prétendant moderne libéré du royalisme

Se libérer du royalisme orléaniste maurrassien

Le prince Henri, auquel on ne saurait sans injustice contester le goût du métier politique, la ténacité, le désir de servir son pays, et l’ambition de parvenir aux affaires à n’importe quel prix, violence mise à part, est parti de ce postulat que le mouvement monarchiste, réduit à ses propres forces, était incapable d’obtenir la restauration.

Il a donc cherché à se “libérer du royalisme” [2] en rompant spectaculairement avec l’Action française. Il l’explique au début de son ouvrage, racontant sa prise de conscience, son manque d’enthousiasme pour les idées et la personnalité de Maurras, dont il reconnaît « l’intelligence lumineuse », mais réprouve le caractère raisonneur et l’« intransigeante certitude ». Il en trace un portrait peu flatteur :

Tout en lui respirait l’autorité : le torse bombé, la moustache et la barbe volontiers hérissées, et ce nez, bourgeonnant, énorme, vineux, qui donnait à l’ensemble de la physionomie quelque chose de démodé, de pathétique et d’effrayant [3].

Ses sympathies allaient plutôt aux dissidents de l’A.F., Georges Valois, Bernanos surtout qui lui « apportait un souffle merveilleux, une pensée neuve et forte, irradiante de lumière » [4].

Enterrer le vieille légitimité

De façon révélatrice, il manifeste son hostilité foncière, très orléaniste, au Comte de Chambord, — « celui du drapeau blanc », ainsi qu’il le nomme avec mépris, oubliant l’écrasante responsabilité de ses ancêtres dans l’affaire de la restauration manquée ! Il ne s’agit pas seulement ici, prenons-y garde, d’une antipathie ad hominem, mais de la répudiation consciente du principe de légitimité traditionnelle sans lequel, précisément, le Comte de Chambord disait n’être rien.

À l’extrême opposé de cette attitude, le Comte de Paris voudrait être quelqu’un en se « faisant pardonner d’être prince », suivant le conseil de Louis-Philippe à ses fils.

Le Prétendant se flatte d’avoir écrit (p. 362) que « la vieille légitimité, détruite dans le sang et la colère, n’a jamais été vraiment restaurée », et il assume ce propos de Berdiaeff :

… Le vieux légitimisme est mort, il appartenait à l’autre histoire, et c’est courir après un fantôme que de poursuivre sa restauration.

Il ajoute, enfonçant le clou afin que nul n’en ignore :

Dans un temps où l’effet de la loi religieuse est de plus en plus réduit en étendue et en profondeur, où la famille, là où elle subsiste encore, se contracte en une cellule solitaire, où l’héritage est disloqué par les mœurs et les lois, où l’exercice de la gestion des biens acquis par voie de succession est de plus en plus contesté et de moins en moins pratiqué dès lors que ces biens sont de quelque importance, serait-il raisonnable de songer à faire renaître une légitimité que fondaient les croyances religieuses, la durée d’une famille et le droit héréditaire ? [5]

Le sauveur des idéaux de la République

Alors, pensera-t-on, le Comte de Paris n’est plus monarchiste ? — La réalité est moins tranchée. Le Prince, très Orléans en cela, a voulu récupérer la contre-tradition de sa lignée, l’image du « prétendant moderne ». Écoutons-le s’en expliquer (p. 118) :

Mon milieu sociologique était contre moi : il me tenait pour un prince révolutionnaire et ne manquait pas de Maurras, j’étais, décidément, le prince rouge. — Le qualitatif ne me déplaisait pas. Venant de milieu d’extrême droite, il marquait la distance qui me séparait du conservatisme, et ma volonté de dégager de nouvelles solutions politiques et sociales.

On aura retenu, en passant, l’assimilation de l’extrême droite au conservatisme, qui, en effet, prouve le peu de familiarité du Prétendant avec cette famille d’esprit, et la complaisance démagogique du propos.

Le Comte de Paris reste monarchiste, mais d’une façon très personnelle, et son rêve a toujours été de refaire une monarchie par les républicains puisque les monarchistes sont impuissants et que la réalité est devenue républicaine.

Il rejoint le thème de la « monarchie élective », exhumé par quelques « nouveaux philosophes » ces derniers temps pour faire leur cour à l’hôte de l’Élysée à la grande indignation des royalistes purs. « Le principe que j’incarne peut être précieux même en République », confiait-il, en 1956, à son biographe officieux [6].

Dans une édifiante interview à l’hebdomadaire italien Espresso, en septembre 1957 [7], il ajoutait : « Je sais bien que si je devais ma position seulement au hasard d’une longue histoire, cette position ne serait presque rien ». Mais, disait-il encore,

je crois être l’homme le plus apte à sauver les idéaux de la République.

Le Comte de Paris s’est efforcé de se rendre sympathique à la classe politique dirigeante, afin d’être accepté comme l’ultime recours de la démocratie en cas de catastrophe nationale. Pour y parvenir, il a fait à peu près toutes les concessions possibles et imaginables : sa monarchie ne serait qu’un perfectionnement de la République.

Cette monarchie ne brille pas par l’originalité : en 1948, proposant l’« esquisse d’une Constitution démocratique et monarchique », il expliquait que celle de 1946 « serait maintenue en vigueur », sauf quelques modifications de détail, timidement référendaires [8] : dans un « rapport sur l’avenir de la France au général De Gaulle » d’août 1966, à côté de plates flagorneries au chef de l’État en place (« Aucun homme n’a jamais atteint et n’atteindra jamais, par le seul élan de son patriotisme et la force de sa volonté, à la hauteur souveraine où se situe le général de Gaulle qui, pour tous les Français et pour le monde, est la pure image de la patrie. »), il précisait :

La Constitution de 1958, réformée en 1962, doit être conservée intégralement. […] On se gardera d’oublier que cette Constitution a été voulue par une très forte majorité de Françaises et de Français, il nous faut donc ne rien changer ni à la lettre, ni à l’esprit de nos institutions, c’est-à-dire à la pratique qui en est faite par le général de Gaulle.

Dans ses Mémoires, il avoue candidement (p. 314) : « Sous aucune des trois républiques je n’avais pris le parti de l’opposition. »

Recours de la République, le Comte de Paris se veut même, désormais, le recours de la démocratie :

Je souhaite, déclare-t-il à Royaliste (n° 293, pp. 8-9), que la formule la plus démocratique possible soit instaurée en même temps que la monarchie. Le principe que j’incarne est un élément de sécurité, il garantit que la France évoluera vers un régime démocratique. En outre il est évident qu’il ne faut pas briser les institutions politiques mais y ajouter des structures de dialogue.

Très exactement, pour qui sait entendre, le Comte de Paris n’a plus de principe propre à représenter et il frappe de stérilité toute action royaliste.

Michel HERSON, ancien secrétaire général adjoint de l’U.D.R., l’un des (rares) gaullistes à authentifier la thèse du Prince, abondait dans le même sens en donnant son témoignage dans le Monde du 11 mai 1979 :

Ce dont il est question, en fin de compte, c’est de sauver la démocratie telle qu’elle apparaît — n’est-ce pas évident ? — mieux préservée par les monarchies, toujours plus nombreuses en Europe occidentale, que dans les républiques déjà livrées au totalitarisme à l’Est comme en Amérique latine, ou menacées de violence et d’arbitraire là où, encore parlementaires, elles laissent les divisions nationales s’étaler dans l’impuissance.

Tout cela constitue ce qu’on peut à bon droit, appeler un néo-orléanisme, mais n’a plus grand chose à voir avec la légitimité monarchique et la tradition royale historique de la France.

Notes

[2] Philippe DU PUY de CLINCHAMPS, Le royalisme, Paris (Que sais-je n° 1259), 1967, p. 101. « On est frappé, en lisant les Mémoires du Comte de Paris, de constater combien sa critique de Maurras (qu’on aurait pu, après tout, mener en profondeur), reste superficielle pour en pas dire jalousement mesquine. Le vrai reproche du Prince à celui qui lui a pourtant permis de garder un certain relief dans la France contemporaine est d’avoir porté ombrage à la Maison de France ! »

[3] Mémoires, p.75

[4] ibid., p. 86

[5] La constatation du Comte de Paris, provocation mise à part, ne manque pas d’une certaine pertinence. C’est « un prince du XXe siècle » dira aimablement Gilbert COMTE dans sa recension du Monde (16 avril 1979). Mais ne passe-t-on pas, une fois de plus, à côté de la question véritable qui est de savoir s’il convient à celui qui se pose en « chef de la Maison de France » d’opter pour le système ou pour la Contre-Révolution ? Pierre DEBRAY, concluant une série d’articles remarqués dans le mensuel Je suis Français (n° 18, mars 1979), écrit : « Il serait utopique de prétendre rétablir l’hérédité biologique de façon durable à la tête de l’État alors qu’elle disparaît progressivement au profit de l’hérédité sociocratique dans le domaine économique, et que, sous le couvert de la démocratie, une oligarchie s’est emparée tout à la fois des partis politiques, des banques et des grandes entreprises. C’est tout un système qu’il faut commencer par casser, une révolution qui s’impose pour chasser la féodalité qui opprime la nation… Rétablir la monarchie sans un prince résolu à détruire le système et un mouvement populaire décidé à le soutenir, relève d’une mystification dont le seul effet serait d’abolir, pour toujours, l’idée monarchique. (C’est nous qui le soulignons). »

[6] Merry BROMBERGER, Le Comte de Paris et la Maison de France, Paris, 1956, p. 104.

[7] Largement traduit dans Rivarol, n° 349 du 19 septembre 1957, d’après lequel nous citons.

[8] Cf. Raison garder, publication du secrétariat politique du Comte de Paris, Paris, 1950, p. 247.

(Source: Vive Le Roy: http://www.viveleroy.fr/Henri-Comte-de-Paris-1908-1999-ou...)

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