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mercredi, 30 novembre 2011

LYON, ville martyre de la Ière République

 

Le texte suivant montre que le journaliste Louis-Marie Prudhomme (1752-1830) n’est pas vraiment royaliste, mais il donne une idée des massacres commis à Lyon par la Convention pendant la Terreur en 1794. Pour asseoir sa domination, le premier soin du pouvoir révolutionnaire est d’établir ou de consolider des sociétés de pensée (ou Clubs) constitués de ratés, d’aigris et de marginaux. Ce sont ces mêmes personnages qui, plus tard dans les Tribunaux révolutionnaires, décideront qui doit mourir, imagineront les supplices et exécuteront les condamnés. L’héroïque résistance des Lyonnais se solde, selon Prudhomme, par plus de trente mille victimes de tout sexe, de tout âge et de toutes conditions.

 Préambule

L’existence de Lyon compte déjà plus de dix-huit cent trente-deux ans. Les événements que cette ville a éprouvés pendant cette longue série d’années ne sauraient se comparer à ceux qui faillirent la mettre à deux doigts de sa perte, pendant le règne de la Convention.

[…] cette ville […] est démolie par ordre de la Convention nationale de France, en 1794, sous la direction de son comité de Salut public. Elle a essuyé plus de calamités en ces derniers temps, dans le court espacé de quinze à dix-huit mois, que pendant les dix-huit siècles antérieurs de son existence. L’exposé nu des faits ne prouvera que trop cette assertion historique.

Entrons tout de suite en matière, et que le lecteur frémisse à la vue d’un tableau que nous n’avons pu tracer sans frémir nous-mêmes.

 Création d’une Commune à Lyon

En janvier 1793, une Municipalité organisée dans les cabarets, s’installe dans les murs de Lyon, et avec elle s’installent l’anarchie en écharpe et la magistrature du maratisme.

Dans cette autorité si funestement constituée pour le pillage et l’oppression de la ville, on distinguait avec effroi le Procureur de la Commune, nommé Laussel, et son substitut, appelé Bertholon, qui était alors garçon perruquier,

Laussel, Procureur de la Commune

Laussel, chassé autrefois des Joséphistes en Languedoc, n’avait à Lyon d’autre moyen d’existence que les produits d’une messe, payée 3 liv., qu’il disait tous les dimanches à l’île Perrache ; mais à des passions ardentes et à une ambition démesurée, il joignait une profonde scélératesse qui ne s’effrayait point des obstacles, et une grande facilité pour écrire et parler, moyen sûr de les surmonter tous avec succès.

Challier, candidat de la Commune à la fonction de maire

Challier, ci-devant abbé, avait fui la Savoie, son pays natal, pour venir à Lyon, où il entra chez un négociant pour faire l’éducation de ses enfants ; il se livra ensuite au commerce, et s’associa avec Bertrand, marchand de galons.

Ce Challier était une espèce de fou, dont l’ambition n’en fut aussi que plus illimitée, Il avait pris Marat pour son modèle en révolution.

Il vint à Paris, passa six mois auprès de lui, y puisa ses leçons ; et de retour à Lyon, il afficha publiquement ses desseins pour parvenir à la législature, en faisant distribuer avec profusion, à la classe ouvrière, son portrait, au bas duquel on lisait :

Challier, excellent patriote, a passé six mois à Paris pour être l’admirateur de la Montagne de la Convention nationale et du patriotisme de Marat.

Résistance lyonnaise : Nivière-Chol est élu maire

La Municipalité n’avait pas encore de chef. Les Lyonnais effrayés par la nomination de ces scélérats, voulurent réparer l’insouciance qui les avait éloignés des Assemblées sectionnaires.

La cabale désorganisatrice fut déjouée, et le citoyen Nivière-Chol fut élu maire. Ce citoyen respectable n’accepta cette place que pour sauver son pays, en balançant autant qu’il serait en son pouvoir, les intentions perfides des Membres de cette Commune, dont l’extravagance sacrifia d’abord à l’égalité les ornements qui décoraient les bassins de la place de Bellecour.

Les écarts révolutionnaires de ces Magistrats consternèrent les habitants de Lyon. Différentes adresses envoyées à la Convention, restèrent sans effet. La Montagne de la Convention, et Marat zélé partisan de Challier, atténuaient les plaintes contenues dans ces adresses, et l’on y répondait d’ordinaire par le grand ordre du jour.

 La Commune prépare la Terreur

Cette Municipalité, autorisée par le silence de la première autorité, mit en jeu tous ses ressorts révolutionnaires.

On organise la délation

Un bureau de dénonciation fut créé, et douze cents citoyens des plus riches d’entre les négociants furent bientôt plongés dans les caves de la Maison commune.

La cupidité municipale avait dicté les premières listes de proscriptions. De grands sacrifices de la part des détenus leur firent recouvrer leur liberté.

Dans le scandaleux commerce de la liberté individuelle, le prêtre Laussel se distingua par son impudeur et son avarice.

On arrête un programme de massacre et pillages

Le 6 février 1793, la scène change. Au club qui était composé de six cents furieux, Challier qui en dirigeait tous les mouvements, paraît un poignard à la main, exige d’abord que chacun prête le serment de garder le secret, et d’exécuter ce qui allait être arrêté.

Les prétendus complots des riches et des aristocrates furent d’abord mis en avant, et il fallait, sans perdre un instant, les déjouer.

Le moment des vengeances était arrivé ; il ne fallait pas différer plus longtemps de placer la guillotine sur le pont Saint-Claire ; et pour exécuter ce projet, les conjurés arrêtèrent d’abord de se saisir de l’artillerie, de la braquer sur les principales avenues, de former un tribunal semblable à celui du 2 septembre de Paris.

- Neuf cents citoyens des plus riches désignés dans les listes rédigées par Challier, devaient être immolés, et tous ceux dont ces assassins convoitaient les riches dépouilles, leur succéder.
- On arrêta également de jeter les cadavres dans le Rhône.

On décide du fonctionnement du Tribunal révolutionnaire

Sur l’observation d’un des assistants, que le bourreau ne pourrait suffire, et peut-être se refuserait à tant de meurtres, le Procureur de la Commune, Laussel, leva la difficulté en invitant les conjurés à faire l’office de juges et de bourreaux, en leur remarquant que pour guillotiner un homme, il n’y avait qu’une ficelle à tirer.

Plusieurs des clubistes se présentèrent pour remplir cet affreux ministère. Un d’eux proposa de ne pas les guillotiner, mais d’avoir pour mot d’ordre d’exécution :

Faites passer le pont à Monsieur.
Ce peu de mot devait être le signal de son immersion dans le Rhône. Plusieurs témoins ont déposé de ce fait lors du jugement de Challier.

Le pillage de Lyon était arrêté par la Municipalité. Un de ses Membres que l’erreur environnait alors, a confessé depuis que le vol était à l’ordre du jour dans toutes les séances secrètes de ces Municipaux.

 Résistance du Maire

Le Maire Nivière-Chol contrattaque et se fait réélire

Cette conspiration contre la sûreté publique parvint aux oreilles du Maire. Il fait aussitôt battre la générale, et la force publique sous les armes en impose à ces scélérats.

Irrités de voir leur projet anéanti, ils firent afficher avec profusion un placard portant que le maire, Nivière-Chol avait perdu la confiance publique.

Le Maire y répondit en publiant les crimes de la Municipalité. Satisfait d’avoir sauvé ses concitoyens, et craignant de succomber sous le poids de la haine et de la perfidie de tant d’ennemis qu’il venait de démasquer, il donna sa démission ; mais dans la nouvelle élection qui eut lieu, la presque totalité des votants lui conféra de nouveau la place de Maire.

Tentatives de représailles par les Clubs révolutionnaires

Un jeune homme enhardi par cette réélection, élève la voix contre Challier qu’il accuse des complots déjoués par le Maire. Deux émissaires de la Municipalité se saisissent aussitôt du jeune homme et l’entraînent dans les cachots. La foule indignée l’arrache de leurs mains, et se porte spontanément au club central et anéantit ce repaire du crime.

Bertrand et Hidens son fils naturel, membres de cette société, furent arrêtés et livrés au tribunal criminel. Challier qui en était le président, vint à bout d’étouffer la procédure ; et quelques temps après ces deux prévenus furent trouvés pendus dans leurs chambres.

La 1re République dépêche trois Représentants au secours des Clubs

Challier et les clubistes, furieux de ce qui venait de se passer, recoururent à la Convention, et peignirent les Lyonnais comme des contre-révolutionnaires sous le couteau desquels ils se trouvaient. Tallien se chargea de faire à ce sujet un rapport mensonger, et la Montagne devait trop à ces clubistes pour les abandonner.

Des bataillons furent destinés pour les secourir, Basire, Legendre et Rovère furent chargés d’en diriger les opérations.

Ce triumvirat commença par rétablir le club, et ranima l’audace de ce parti. Ces députés montagnards, en affichant une autorité très-étendue, montrèrent publiquement leur préférence pour les clubistes en se faisant escorter par plusieurs d’entr’eux : on en remarquait un qui prenait hautement le titre de bourreau de Madame de Lamballe.

 Les Représentants de la République

Les Clubs s’emparent de la mairie

Cependant Nivière-Chol accablé de dégoûts avait refusé la place à laquelle on venait de le nommer pour la seconde fois.

Le médecin Gilibert en fut pourvu.

Bertrand l’associé et le partisan de Challier, avait eu assez de voix pour balancer cette nomination. Gilibert fut précipité dans les cachots, d’où il ne sortit qu’en donnant sa démission.

Les clubistes triomphèrent ; Bertrand fut installé Maire, et Legendre vint à la Convention se vanter d’avoir forcé les Lyonnais d’accepter un Maire sans-culotte.

Création d’une armée révolutionnaire

Alors les plaintes des Lyonnais sur les vexations municipales et proconsulaires, furent traitées de cris séditieux.

On fascina les yeux du Peuple en lui faisant sans cesse appréhender ses anciennes chaînes, et l’on fit dépendre son salut de la création d’une force armée, destinée à maintenir le département dans un état de révolution.

Ce corps, sous le titre d’armée révolutionnaire, devait être soldé par les riches ; et Challier et ses partisans se réservaient secrètement les moyens d’exécution.

Lyon fut bientôt tapissé de placards mararistes, qui ne servirent pas peu à rehausser l’audace de ces brigands.

Parmi ce grand nombre d’écrits incendiaires, on en distingue un remarquable par le serment de trois cents prétendus républicains. Telle était à peu-près la conclusion de cet horrible écrit :

Nous jurons d’exterminer quiconque ne pense pas comme nous ; ce sont nos ennemis, et leurs cadavres sanglants jetés dans le Rhône, porteront la terreur aux mers épouvantées.

Des Lyonnais s’insurgent contre leurs tyrans

Les bons citoyens étaient dans la consternation. Le 15 avril, huit mille hommes se rassemblèrent dans l’église des Augustins, et arrêtèrent d’envoyer trois commissaires aux Représentants, afin d’obtenir la liberté de s’assembler en sections à l’instar des habitants de Paris, pour procéder à l’examen de la conduite de la Municipalité.

Legendre, à qui ces commissaires s’adressèrent, leur dit qu’il ne leur permettrait pas, dussent-ils le couper en 84 morceaux.

Prenez-vous les Représentants du Peuple pour des coyôns ? dit-il à la députation.

Buissonat, l’orateur, lui répliqua :

prenez-vous les Lyonnais pour des gens sans c……. ?

Cette répartie si digne par son originalité de figurer à côté de la demande, valut à son Auteur un serrement de main de la part du boucher Legendre, qui l’invita à venir dîner avec lui le lendemain.

Ce citoyen paya par 18 mois de détention dans les prisons de Paris, le dédain qu’il marqua en ne se rendant pas à cette invitation.

Note sur le train de vie des trois Représentants

Basire, Rovère et Legendre occupés de spectacles et des repas les plus somptueux, voyaient de sang-froid les mouvements qui s’opéraient de part et d’autre, et ne s’occupaient que du rétablissement des sociétés populaires. Legendre y présida, et ses virulentes motions furent l’appel et la cause des massacres qui se commirent par la suite.

Ces trois Proconsuls qui se pavanaient du titre de défenseurs des Sans-Culottes, insultaient ouvertement à cette classe d’hommes par leur faste et un cortège qui retraçaient les usages des cours de nos ci-devant Princes.

Le fils de d’Orléans passait par cette ville pour aller rejoindre l’armée de Biron. Il descendit à l’hôtel de Milan où logeaient ces trois Députés. Son séjour fut de trois semaines, pendant lequel temps nos trois Proconsuls firent régulièrement leur cour à ce jeune militaire. Ils le traitèrent magnifiquement. Ils l’invitèrent à leurs orgies auxquelles on admettait aussi le prêtre Laussel, contre lequel la voix publique s’élevait de toutes parts.

Le Procureur Laussel perd puis gagne

Cependant Legendre ne pouvant résister aux nombreuses accusations qui lui parvenaient contre ce Procureur de la Commune, le fit arrêter un jour au sortir d’un repas qui avait eu lieu aux Brotteaux. Rovère avait refusé de signer le mandat d’arrêt, en disant que l’on faisait la guerre aux patriotes.

Laussel, son secrétaire Leclerc et sa femme furent traduits au tribunal révolutionnaire de Paris.

Alors le parti maratiste vint à triompher, et Laussel n’eut qu’à se présenter pour être acquitté, quelques puissantes que fussent les preuves produites à leur charge.

Bilan de l’action des trois Représentants

Basire, Legendre et Rovère quittèrent Lyon, après avoir tout fait pour aigrir les esprits. Nommés pour pacifier cette ville, ils relevèrent un parti qui marchait à grands pas au meurtre et au pillage. Ils lui tracèrent sa marche, en accumulant proscriptions sur proscriptions, et en privant un grand nombre de citoyens de leur liberté.

À leur arrivée, ils laissèrent ignorer à la Convention la situation de cette ville ; Basire dit seulement aux Jacobins :

Lyon est en mauvais état ; mais la foudre y fût-elle tombée, notre dévouement à la Montagne et les sollicitations des Jacobins nous auraient fait revenir au plus vite.

 La Commune a le champ libre

Instauration d’un comité de salut public

Cependant, à Lyon, la Municipalité, le Département et les autres Corps administratifs se réunirent sous la présidence du Maire.
- La formation de l’armée révolutionnaire déjà arrêtée par Challier et ses adhérents est mise à exécution.
- Un comité, sous le titre spécieux de comité de Salut public, fut également institué ; et les Représentants Albitte aîné, Gauthier, Nioche et Dubois-Crancé, qui passaient par cette ville pour se rendre à l’armée des Alpes, sanctionnèrent ces différentes institutions.

L’authenticité donnée à ces mesures fut le signal des attaques les plus effrénées contre les fortunes et la vie des citoyens.
- On arrête une contribution de 33 millions.
- Des mandats impératifs sont décernés pour la perception de cette taxe monstrueusement exorbitante.
- Quelques-uns de ces bulletins concussionnaires se montent à une somme de 400,000 liv. ; et ceux qu’ils frappent, sont menacés de la perte de leur liberté.

Toutes ces vexations ont un point fixe, le désespoir des Lyonnais, afin de déclarer leur malheureuse patrie en état de rébellion, de l’ensevelir sous des monceaux de cadavres, et d’effacer à jamais jusqu’au nom de cette cité naguère si florissante par son industrie, et digne objet de jalousie de toutes les Nations commerçantes.

Résistance lyonnaise : la Commune en appelle à l’armée

Le 28 mai 1793, des jeunes gens se rassemblent pendant la nuit, et font de nombreuses patrouilles pour s’opposer à la tyrannie de la Municipalité : instruite de ce fait, elle en fit beaucoup arrêter.

Cette mesure causa une rumeur générale, à travers laquelle l’indignation se manifestait.

La Municipalité en craignit les suites.
- Elle dépêcha un courrier à l’armée des Alpes, campée à douze lieues de Lyon.
- Elle peignit l’extrême agitation qui régnait dans la ville, et demanda aux trois Proconsuls de faire avancer une colonne sur Lyon.

Un bataillon d’Allobroges, et un de Volontaires, à la tête desquels étaient les Représentants Nioche et Gauthier, dirigèrent aussitôt leur marche sur cette ville.

À leur arrivée, la Municipalité se transporta dans les sections qu’un décret précédent avait autorisées à s’assembler. Elles s’étaient déclarées en permanence, et reçurent l’ordre de se dissoudre.

Dans la nuit qui suivit les événements, on arrêta plusieurs Présidents et Secrétaires ; et cent pères de familles les suivirent dans la cave des morts.

Victoire inespérée des Lyonnais contre la Commune

Le 29, ceux des Présidents des sections échappés aux chaînes municipales, se réunirent à l’Arsenal avec une partie des Administrateurs du département. Ils se formèrent en comité.

La force armée du parti des sections se rassembla sur la place de Bellecour au nombre d’environ 10 à 12,000 hommes. Ceux qui avaient embrassé le parti de la Commune se rendirent sur la place des Terreaux.

Le représentant Gaultier vint sur la place de Bellecour pour haranguer les citoyens armés, et les inviter à se dissoudre. Pendant le court colloque qui eut lieu à à cet égard, ce Représentant qui promettait néanmoins la destitution de la Municipalité, parut tergiverser sur quelques faits. Ce corps armé le retint en qualité d’otage.

La Municipalité usa de représailles, et mit en arrestation deux de ses Commissaires.

La Municipalité commença les hostilités en faisant tirer le canon sur le bataillon de la Pêcherie.

Aussitôt ces 12,000 hommes s’ébranlent, et s’avancent sur trois colonnes vers la Maison Commune.

Le feu s’engage de part et d’autre ; il dure cinq heures, et il périt 1200 personnes.

Des femmes dignes de donner la main aux furies de guillotines de Paris, se distinguèrent par leur atrocité. Elles étaient du parti de la Commune ; elles s’acharnèrent contre les blessés qu’elles massacraient impitoyablement. La nommée Girondon se fit remarquer.

La troupe de ligne décida la victoire en faveur de la Municipalité. À 8 heures du soir, les vaincus se dispersèrent, et une partie des vainqueurs célébrèrent leur triomphe par des orgies où ils s’abandonnèrent à une imprudente sécurité.

Les Lyonnais défaits, mais non désespérés, se rallient de nouveau pendant la nuit sur la place des Carmes ; et au milieu du silence de la nuit, cette troupe commandée par le citoyen Madinier, s’empare de la Maison Commune, arrête tous les Municipaux ainsi que Challier qu’ils jettent dans les cachots.

 Les Lyonnais reprennent la main

Les Lyonnais constituent une nouvelle Municipalité

Le comité de l’Arsenal voyant son parti victorieux, s’érigea en Municipalité provisoire.

Les Représentants Nioche et Gaultier voyant la victoire changer de parti, changèrent également d’opinion. Ils blâmèrent hautement la Municipalité dont ils feignirent d’avoir ignoré les attentats, et reprirent le chemin de l’armée des Alpes.

Cependant la nouvelle Municipalité et le Département s’empressèrent de nommer une députation extraordinaire pour instruire la Convention de l’événement du 29 mai. Mais les nouvelles de ce qui venait d’arriver à Paris dans les journées du 31 mai et suivantes, firent abandonner le projet de cette députation.

Conformément aux lois existantes, on érigea un tribunal sous le nom de commission départementale, et une autre de cinq membres pour juger les militaires.

Après cet événement, le peuple de Lyon débarrassé de ses oppresseurs, respira pendant quelque temps, et la Convention en apprenant par la voie des papiers publics ce qui venait de se passer dans cette ville, n’ayant eu aucun renseignement sur son état précédent, par les députés. Legendre, Basire et Rovère, envoya le 3 juin 1793, Robert-Lindet, Membre du comité de Salut public.

Il vit clairement que le parti qui avait triomphé à Paris, aux journées du 31 mai, venait de succomber à Lyon ; et à son retour, le 29 juin, il dit à la Convention :

Citoyens, vous avez décrété que je me rendrais dans votre sein pour vous rendre compte de l’état de la ville de Lyon, de la situation des esprits dans cette ville, et les ordres de votre comitém’imposent l’obligation de garder le silence sur tout ce que j’ai vu, jusqu’à ce que les fonctionnaires publics que vous avez mandés aient obéi à votre décret.

Au reste, je puis assurer la Convention que si la nouvelle autorité qui s’élève à Lyon tient les rênes de l’administration avec fermeté, il n’y a rien à craindre pour la liberté, mais beaucoup à observer.

En attendant, voici le projet que je suis chargé de vous présenter au nom du comité de Salut public.

1° La Convention nationale met sous la sauvegarde de la loi et des autorités constituées, les citoyens arrêtés à Lyon dans les derniers troubles qui y ont eu lieu.

2° Il sera sursis à toute instruction et poursuites commencées contre ces citoyens. Le projet de décret est adapté.

On accueille deux Députés proscrits par la Convention

Le triomphe de la Montagne avait fait proscrire une foule de députés, ils se dispersèrent sur tous les points de la France pour y chercher un asile et un appui contre la persécution.

Chassey et Biroteau se rendirent à Lyon, instruisirent les habitants des événements qui avaient eu lieu à cette époque, firent le récit de la tyrannie de la Convention, et invitèrent les Lyonnais à se prémunir contre elle : ici ils exposèrent les vues anarchiques du parti Montagnard et des fureurs sanguinaires des Maratistes.

Les Lyonnais ébranlés par cette nouvelle, se laissèrent entraîner par l’éloquence de Biroteau, s’assemblèrent en armes, et avec leurs drapeaux, ayant à leur tête les Autorités supérieures et les deux Députés. On y arrête l’assemblée des sections ; et quelques jours après, elles proclamèrent que Lyon ne reconnaissait plus la Convention ni ses décrets.

Cette première démarche faite, les Lyonnais se trouvaient au bord d’un précipice que Biroteau avait creusé sous leurs pas. Au milieu de l’erreur qui les entourait, ils ne songèrent même pas à retenir ces deux Députés, qui contents devoir soufflé les premières étincelles d’une insurrection, s’échappèrent nuitamment, et l’un deux gagna la Suisse.

Lyon rejoint les Fédéralistes contre la Convention

C’est ainsi qu’après avoir résisté aux invitations des Bordelais et des Marseillais pour se liguer contre la Convention nationale, les Lyonnais se trouvèrent, sans s’en douter, du nombre des départements que l’on dit alors s’être fédéralisés contre la Convention, tandis que la force armée départementale n’était destinée que pour la protéger contre les maratistes qui l’opprimaient.

Lyon convoqua en conséquence toutes les gardes nationales de son arrondissement, pour célébrer la fédération du 14 juillet, sous le nom de fédération Lyonnaise, à laquelle assistèrent des députés de Marseille.

Le procès de Challier et des anciens Municipaux

La Commission départementale et les sections ordonnèrent en même temps au tribunal criminel de juger Challier. Cet Accusé usa de tous les moyens que la loi accordait pour sa défense ; et le 17 juillet 1793, il fut condamné à mort, Riard fut également condamné comme convaincu d’avoir commandé la force armée de la Municipalité.

Un Municipal du nom de Saute-Mouche, ayant été précédemment acquitté, fut attaqué à la sortie de la prison. Pour éviter ses assassins, il se réfugia dans un café au coin du pont volant, où il reçut une balle qui lui arracha la vie. Son corps fut jeté dans la rivière.

 Vers la guerre

La Convention prépare la guerre contre Lyon

Nous avons esquissé la tyrannie exercée par la Municipalité Challier ; ses vexations de tout genre, avaient porté l’indignation au plus haut point. L’assentiment donné par la Convention à ses mesures oppressives, avait achevé d’aigrir les esprits, et chaque parti se vit obligé de recourir aux armes.

La victoire s’était décidée en faveur des opprimés, et les oppresseurs dont les chefs venaient de triompher à Paris, y trouvèrent par la suite, de terribles vengeurs.

Les événements du 31 mai, l’arrivée subite des deux proscrits Biroteau et Chassey, leurs invitations aux Lyonnais de chercher à se garantir de la tyrannie des Montagnards, ne laissèrent d’autre parti aux Lyonnais, que de suivre leur primitive impulsion.

D’immenses préparatifs de guerre, se faisaient dans les armées avoisinantes ; le bruit public, un certain pressentiment faisaient soupçonner que ces apprêts allaient être dirigés contre Lyon : elle se prépara au combat.

Royalistes contre Montagnards

Le parti royaliste, malgré qu’il ne se fût pas montré à découvert, était cependant assez puissant dans cette ville, voisine des Suisses. Les troubles presque continuels qui l’avaient agitée, favorisaient leur entrée. C’était au milieu des tumultes civils qu’ils espéraient relever l’étendard royal, et ils avaient trouvé dans la conduite de la Municipalité maratiste, une protection pour l’érection de la royauté.

Le souvenir des premières conspirations que, dès l’Assemblée constituante, on avait découvertes dans cette ville, augmentait encore sur elle les inquiétudes nationales.
- On n’avait pas oublié que c’était dans cette ville que les princes à Turin, et les conspirateurs du camp de Jalès, avaient résolu de porter le siège de la royauté : d’abord, pour se venger de la conduite des Parisiens, ensuite pour raviver les manufactures que la révolution anéantissait.
- Les négociants ne cessaient de se plaindre auprès de la classe ouvrière sur le nouvel ordre de choses. La Cour de France une fois abolie, il ne fallait plus songer à la fabrication des riches étoffes, qui feraient refluer tant de richesses à Lyon.

Ces différents propos divulgués avec art, l’urgence du moment, facilitèrent à la Commission départementale une liberté d’action dont elle avait besoin pour résister à l’oppression qui menaçait la France.

La faction dominatrice qui criait sans cesse contre les agents de l’Anglais et de l’Autriche, servait indubitablement l’une et l’autre puissance, et principalement la première, en concourant à la destruction dune ville, pour l’anéantissement de laquelle, sous le règne de Louis XIV, ils avaient offert dix millions.

Les ouvriers qui avaient beaucoup à se plaindre de la morgue des négociants et de leur luxe qu’ils comparaient à la modicité de leur salaire, étaient sans cesse ballottés entre le parti de la Montagne et le parti royaliste qui, par des motifs différents visaient au même but ; à la guerre civile.

Cette classe d’hommes, peu éclairée, sans occupations, et ne désirant que la vivification des ateliers, suivait aveuglément les impressions qu’on lui donnait, sous le masque d’un avenir plus heureux.

L’exécution de Challier

Par l’effet de tant de suggestions, Challier fut condamné et exécuté, malgré le décret du 3 juillet, qui rendait les dépositaires de l’autorité publique de cette ville, responsables individuellement et sur leurs têtes, des atteintes qui pourraient être portées à la sûreté des citoyens arrêtés ; détenus ou relaxés par suite des événements du 29 mai.

Peut-être eut-il été plus prudent ou plus généreux de laisser la vie à Challier, mais la vindicte publique voulait frapper en lui l’Auteur des premières arrestations, de ces actes arbitraires qui, considérés comme l’effet d’un cerveau mal organisé, n’en avaient pas moins été le signal des atrocités municipales. Son supplice en fut donc la juste expiation, et les Lyonnais ne durent y voir que l’exercice d’un droit consacré légalement alors, le droit de la résistance à l’oppression.

La guerre pour résister à l’oppresseur

Ce sentiment fut le premier mobile de leur insurrection ; et en prenant les armes, ils devaient d’autant moins soupçonner une trahison, que tous les actes émanés de la Commission départementale, portaient l’empreinte de la République une et indivisible, et qu’elle prenait elle-même la dénomination de Commission populaire, républicaine et de Salut public du département de Rhône et Loire.

C’est sous ce titre qu’elle fit paraître une proclamation destinée à prémunir les citoyens peu éclairés contre les suggestions des Agents de la Montagne, qui venait de remporter à Paris les triomphes du 31 mai, et du 2 juin.

Après avoir rappelé dans cette proclamation les récents outrages faits au peuple français dans la personne de ses Représentants proscrits par l’insolence anarchiste d’une minorité composée de cent cinquante membres seulement : les Membres de la commission ajoutaient

qu’à leur exemple, une grande majorité des départements se sont levés contre l’oppression. Ils les citent au nombre de soixante-trois : cependant, ajoutent-ils, des hommes pervers prêchent partout la discorde, la guerre civile et les principes les plus contraires au bonheur public. Ils invitent les citoyens à se défier de leurs insinuateurs perfides, au nom de tout ce qu’ils ont de plus cher.

D’ailleurs qu’ils examinent scrupuleusement la conduite de ces hommes qui se couvrent du manteau du patriotisme. Ils reconnaîtront des hommes qui, sans aucun des liens qui attachent l’homme à la société, n’ont de ressources que dans le crime et le brigandage.

Ensuite cherchant à détruire le soupçon qu’on élève contre eux sur le projet de rétablir la royauté, ils peignent les anarchistes comme les

auteurs des maux qui désolent la France, qui les premiers ont levé l’étendard contre les amis des lois.

Ils finissent par ranimer l’espoir et le courage de ce peuple, en lui apprenant que le bataillon envoyé contre le Jura, avait fini par déposer ses armes et fraterniser avec eux : qu’ainsi il ne leur reste plus qu’à livrer au glaive des lois ceux qui cherchent à enchaîner leur ardeur pour défendre la cause qu’ils ont embrassé, et d’où dépend leur salut et celui de l’Empire français.

Lyon nomme son général et se prépare au combat

Il manquait un général aux troupes lyonnaises, Précy, ancien militaire, jouissant d’une fortune médiocre, reçut à son domicile situé à quelques lieues de Lyon, une députation qui l’invita à venir prendre le commandement de la force départementale. Il vint à Lyon pour y reconnaître ; l’esprit qui ranimait. Il hésitait de prendre le commandement ; mais la Commission l’ayant assuré que soixante-trois départements entraient dans cette fédération, fit cesser ses incertitudes.

D’un autre côté, les négociants pour augmenter le nombre des défenseurs, fermèrent leurs magasins et leurs ateliers ; ouvriers et commis furent forcés de prendre les armes ; on les y encouragea même en leur donnant une paye de 5 liv. par jour ; non en espèces, mais en papier-monnaie portant pour inscription, Billets de siège obsidionale, et signés par les principaux Membres de la Commission municipale.

L’armée lyonnaise s’organisa en peu de temps. Elle fut composée de 6000 hommes d’élite, et la masse de ses défenseurs en général, se montait à près de trente mille hommes. Cette armée commença à s’emparer de tous les magasins de vivres et de munitions appartenant à la République et réservés pour l’armée d’Italie ; ainsi que des fonderies de canons. Le citoyen Fréjean, directeur de l’une de ces fonderies, refusa son ministère et se sauva.

 Le siège de Lyon

Danton ordonne la destruction de Lyon

Les troupes destinées contre cette ville, conduites par Dubois-Crancé, se présentent sur les hauteurs environnantes et dominaient du côté de la Croix-Rouge.

Une artillerie formidable avait été commandée pour ce siège : par la suite, la levée en masse des départements voisins, eut ses quartiers autour de Lyon, qui se trouva bloqué de toutes parts : elle n’eut de communication de libre que celle des Brotteaux, par le pont St.-Clair.

L’opiniâtre résistance des Lyonnais, fit accuser Dubois-Crancé de ménager les assiégés. [1] On lui adjoignit Couthon, Châteauneuf-Randon, Maignet, Laporte et Javogues. Sous ces quatre Montagnards, le siège prit une nouvelle activité. Les bataillons de l’Auvergne, et autres appelés à ce siège, redoublent d’efforts, à la vue de cette ville riche dont on leur promet le pillage.

Les Montagnards qui n’épargnaient rien pour en venir à leur but, distribuaient avec profusion les assignats dont ils dirigeaient à volonté la fabrication. Danton écrivit à Couthon qu’il fallait détruire cette ville, que tous les sacrifices devaient être faits.

Cette invitation de Danton était inutile, puisque le comité de Salut public avait arrêté cette mesure relative à son plan de dépopulation.

Lyon abdique après 63 jours de siège

La disette se faisait sentir dans Lyon où l’on distribuait par jour à chaque individu un gobelet d’avoine, et ceux qui n’avaient pas voulu prendre les armes, étaient privés de tout secours.

Plusieurs femmes et enfants étaient déjà morts de besoin : le peu d’énergie d’une partie de ceux qui avaient pris les armes, la quantité de partisans de la Montagne qui étaient comme autant d’espions, les trahisons continuelles qu’ils occasionnaient, et contre lesquels on avait été forcé de sévir, soit en incarcérant ceux qui était soupçonnés, soit en faisant fusiller ceux qui étaient convaincus, rendirent les efforts des assiégés inutiles ; et après avoir soutenu un blocus de soixante-trois jours, un des plus meurtriers et des plus désastreux que l’histoire nous fournisse, Lyon ouvrit ses portes à l’armée de la Montagne, le 9 octobre 1793.

Les assiégés qui s’attendaient à trouver leurs assassins dans les vainqueurs, furent singulièrement étonnés et attendris, en voyant l’armée entrer avec des vivres de toute espèce, et chaque soldat distribuer une portion de sa subsistance aux citoyens.

Un pareil début séduisit la multitude, qui finit par regarder ces soldats comme ses libérateurs ; mais elle ne pouvait s’imaginer que les Représentant qui étaient à leur suite, vinssent y porter la désolation et le carnage.

La terrible agonie des troupes du général lyonnais

Le général Précy, qui n’ignorait pas le peu de confiance que méritaient les Députés de la Montagne, avait déjà pris le parti de la retraite à la tête de deux mille cinq cents hommes, qui étaient l’élite des assiégés.

Cette retraite, qui lui avait parue indispensable dès l’instant où les pourparlers annonçaient la prochaine reddition de la place, faisait déjà déserter les postes avancés par les factionnaires fatigués d’un siège aussi long, et à qui les préliminaires de paix firent briller une lueur de repos, dont ils s’empressèrent de jouir par avance.

Ces malheureux ne voyant donc d’autre salut que dans la fuite, emmènent leurs femmes et leurs enfants, qu’ils mettent au milieu de leurs bataillons, et abandonnent leurs foyers, leur patrie et leur fortune.

On ne peut dépeindre la douleur qui déchirait cette petite armée. Les mères, les enfants qu’elles serraient contre leur sein, murmuraient contre le ciel, et accusaient leurs ennemis d’injustice et de barbarie. La destinée la plus affreuse les expulsait de leur asile ; elle présida à leur départ, en leur faisant ressentir les plus terribles coups.

Une décharge d’artillerie frappa le milieu de cette colonne à sa sortie ; un obus mit le feu à un caisson, son explosion porta la mort parmi les femmes et des enfants. Plusieurs éprouvèrent des blessures mortelles, qui les firent périr au milieu des cris d’un désespoir déjà alimenté par cette retraite forcée.

Néanmoins cette petite armée continua sa route ; mais les Représentants ne la perdirent pas de vue ; ils préparèrent sa destruction par tous les moyens que la puissance et la barbarie leur fournirent.

Des Commissaires sont expédiés dans toutes les campagnes par où ils doivent passer.

Le tocsin sonne à leur approche ; les paysans s’arment de toutes parts, les harcèlent, leur coupent le passage.

Près de St. Cyr, au Mont d’Or, à St. Germain, ils les attendent dans les creux des défilés ; ils les assaillent dans les différents endroits, et parviennent à les détruire. Ils n’épargnent ni les femmes ni les enfants, ils se précipitent dessus à coups de bâtons, à coups de fourches ; les assomment, les égorgent, et parviennent à exterminer jusqu’au dernier de ces infortunés.

 La Terreur

On applique la politique de la Convention

Les Représentants, en possession de la ville de Lyon, commencèrent d’abord à rétablir le fameux club, présidé jadis par Challier. Plusieurs Représentants s’y rendirent, et y prononcèrent les discours les plus propres à exalter les têtes, et embraser toutes les passions.

Javogues, dans un de ses élans oratoires y peignit Challier et Riard, comme les martyrs de la liberté, les héros de la République et les seuls amis du peuple.

Il parla aux ouvriers de l’asservissement honteux dans lequel les riches les avaient retenus si longtemps, en s’appropriant tous les fruits de leurs travaux et de leur industrie. Les propriétaires furent signalés au peuple comme les usurpateurs de son bien ; il finit par l’inviter à rentrer dans ses droits, en dépouillant les propriétaires ; et lorsque le décret sur la distribution des maisons des riches aux pauvres fut devenu public, il leur persuada que la démolition des édifices était un moyen certain de parvenir à cette sainte égalité, qui est la base de la liberté.

C’est ainsi que ces Représentants proclamaient ce système agrairien, conçu par les comités et la Convention, pour assurer leur despotisme par la main même du peuple ; c’est ainsi qu’en offrant à l’indigent, fatigué d’une longue misère, l’illusion enchanteresse d’une égalité future d’opulence et de bonheur, ils achetaient ses bras et sa force pour la ruine et l’extermination des Français, qu’ils enchaînaient par de chimériques espérances : les remords de la multitude égarée, l’entraînaient des égarements aux crimes y et lui firent bientôt un besoin de la férocité.

Le même système s’étendait du Midi au Nord ; et Paris était comme un gouffre central où s’engloutissaient les victimes d’élite, et comme un modèle des principes de dépopulation offert au reste des départements, pour encourager et activer les exécutions et les massacres.

Les prédications agrairiennes de Javogues ne furent que trop bien entendues, et ses affreux succès sont imprimés en caractères ineffaçables sur les murs et sur les ruines de cette ville infortunée.

Le délit de tristesse mène à l’échafaud

Lyon, comme toutes les autres Communes de la République, avait sans doute des royalistes dans son sein ; mais on y comptait en revanche une foule d’excellents républicains.

Les Représentants, on le sait, ne désiraient pas en trouver ; ils trouvèrent même un moyen de créer des suspects de royalisme, en affichant que

quiconque laisserait paraître sur son visage la moindre apparence de tristesse, serait déclaré aristocrate.

Ainsi bravant le deuil public, et se jouant de la famine qui régnait dans les murs de Lyon, ils commandèrent au père de sourire à la vue de ses enfants expirants de besoin, ou assassinés ; ils voulaient étouffer jusqu’à cette douloureuse mélancolie, que la nature a voulu attacher au don sacré de la maternité.

Comme la présence et l’arrêté des Représentants ne commandaient pas la gaîté des Lyonnais, Collot-d’Herbois écrivit à la Convention que l’aristocratie était peinte sur le visage des Lyonnais ; que leur haine pour la République s’y lisait par leur air sourcilleux ; comme si une ville, menacée à chaque instant de pillage, de démolition, et dont les habitants étaient sous les poignards des sicaires du club Challier, devait s’abandonner à l’allégresse.

Challier honoré comme Martyr de la République

Il ne manquait plus à la folie révolutionnaire que de diviniser le crime, en faisant l’apothéose de Challier ; ils indiquèrent pour cette fête un jour destiné à celle de notre ancien culte. Cette circonstance ne fit qu’ajouter au ridicule et à l’horreur dont se couvrirent dans cette journée les promoteurs de la dégradation des Lyonnais, en leur présentant pour idole ce Challier, l’ennemi juré de son repos et de son bonheur. Le Sénat romain décerna des honneurs divins à ses tyrans. Le Peuple français, dit souverain, fait brûler l’encens aux pieds des siens.

Le jour fixé pour la fête de Challier, son image est pompeusement promenée dans les rues de Lyon ; des hommes et des femmes la portent avec respect : d’autres hommes sont chargés de vases sacrés ; au milieu d’eux est un âne, couvert d’une chape et coiffé d’une mitre : à sa queue sont suspendus la Bible et l’Évangile.
- On brûle le corps supposé de Challier, et ses cendres sont pieusement distribuées aux sectateurs de sa morale.
- L’Évangile et la Bible sont brûlés, et on en jette les cendres au vent.
- Cette cérémonie s’acheva par faire boire l’âne dans un calice.

On agita ensuite de consacrer cette journée en immolant tous les prisonniers aux mânes de Challier. Ce massacre, auquel ces indignes partisans applaudirent, eut peut-être été exécuté, sans un orage violent qui dissipa tout-à-coup cette odieuse fête.

Les clubs réclament vengeance

La Commune de Paris, à qui le club Lyonnais avait envoyé le cœur de Challier, s’empressa également de célébrer des fêtes en son honneur.

La réintégration de ce club, dont les sentiments s’accordaient si bien avec les siens, établissait entre les deux plus grandes cités de la France, une correspondance et une unité d’action qui devaient du Nord au Midi faire tout courber sous la tyrannie révolutionnaire.

Le sang des Lyonnais que l’on avait déjà commencé à verser sur l’échafaud, celui qu’on se proposait de verser encore, la plupart des ennemis de Challier, frappés de la hache, le reste n’attendant plus que l’instant où la rage des bourreaux devait s’appesantir sur eux, offrirent aux Représentants du Peuple un triomphe trop digne de la Montagne, pour ne pas lui en faire hommage.

En conséquence, ils adressèrent la lettre suivante à la Convention nationale.

Commune-Affranchie, 20 Brumaire, an 2 de la République française, une et indivisible. (10 novembre, 1793.)

CITOYENS COLLÈGUES,

L’ombre de Challier est satisfaite ; ceux qui dictèrent l’arrêt atroce de son supplice, sont frappés de la foudre ; et ses précieux restes, religieusement recueillis par les républicains, viennent d’être portés en triomphe dans toutes les rues de Commune-Affranchie.

C’est au milieu même de la place où ce martyr intrépide fut immolé à la rage effrénée de ses bourreaux, que ses cendres ont été exposées à la vénération publique et à la religion du patriotisme.

Aux sentiments profonds et énergiques qui remplissaient toutes les âmes, a succédé un sentiment plus doux, plus touchant ; des larmes ont coulé de tous les yeux à la vue de la Colombe qui l’avait accompagné et consolé dans son affreuse prison, et qui semblait gémir auprès de son simulacre.

Tous les cœurs se sont dilatés ; le silence de la douleur a été interrompu par les cris mille fois répétés ; Vengeance ! vengeance ! Nous le jurons, le peuple sera vengé ! Notre courage sévère répondra à sa juste impatience. Le sol qui fut rougi du sang des patriotes, sera bouleversé ; tout ce que le crime et le vice avaient élevé sera anéanti ; et sur les débris de cette ville superbe et rebelle, qui fut assez corrompue pour demander un maître, le voyageur verra, avec satisfaction, quelques monuments simples, élevés à la mémoire des martyrs de la liberté, et des chaumières éparses, que les amis de l’égalité s’empresseront de venir habiter, pour y vivre heureux des bienfaits de la nature,

Signé, FOUCHÉ, Représentant du Peuple.

 Lyon doit être détruite

Le décret du 21 vendémiaire (12 octobre 1793)

La Montagne éblouie par son triomphe sur cette cité fameuse, dont elle redoutait peut-être le réveil, la proscrivit entièrement ; et par l’organe du comité de Salut public, la Convention avait rendu, dès le 21 vendémiaire, (12 octobre 1793) le décret qui ensevelissait à jamais sa gloire, et qui devait effacer jusqu’à son nom. En voici le texte :

Du 21 Vendémiaire, seconde année Républicaine.

La Convention nationale, après avoir entendu le rapport du comité de Salut public, décrète :

Article premier. Il sera nommé par la Convention nationale sur la présentation du comité de Salut public, une commission extraordinaire, composée de cinq membres, pour faire punir militairement et sans délai les contre-révolutionnaires de Lyon.

II. Tous les habitants de Lyon seront désarmés. Leurs armes seront distribuées sur-le-champ aux défenseurs de la République. Une partie sera remise aux patriotes de Lyon qui ont été opprimés par les riches et les contre-révolutionnaires.

III.La ville, de Lyon sera détruite. Tout ce qui fut habité par le riche sera démoli. Il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie, et les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique.

IV. Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République. La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de Ville-Affranchie.

V.Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, avec cette inscription :

Lyon fit la guerre à la Liberté ; Lyon n’est plus. Le dix-huitième jour du premier mois, l’an deuxième de la République Française, Une et indivisible.

VI. Les Représentants du Peuple nommeront sur-le-champ des commissaires pour faire le tableau de toutes les propriétés qui ont appartenu aux riches et aux contre-révolutionnaires de Lyon, pour être statué incessamment par la Convention sur moyens d’exécution du décret du 12 juillet 1793 qui affecte ces biens à l’indemnité des patriotes.

Du 28, premier mois de la seconde année républicaine.

La Convention nationale
- décrète que la lettre écrite le 27 août dernier aux Représentants du Peuple Dubois-Crancé et Gaultier, par les citoyens de Lyon, et revêtue de 20 mille signatures, sera déposée dans ses archives, pour servir de monument éternel de la trahison des signataires de cette lettre.
- Ordonne en outre que cette lettre sera imprimée, et envoyée à tous les corps administratifs, et que copie officielle en sera envoyée par le comité de Salut public, aux Représentants du Peuple dans Lyon pour servir de base à leurs opérations dans cette ville rebelle.

L’exécution du décret est confiée aux anciens membres de la Municipalité Challier

Pour procéder à l’exécution d’un ordre aussi désastreux, il fallait être bien assuré de l’assentiment ou plutôt de l’aveuglement du Peuple.
- Comment ne pas s’étonner que cette foule d’ouvriers, qui devait son existence à la richesse des commerçants, aux nombreux, magasins, aux immenses ateliers que Lyon renfermait dans ses murs, n’ait pas senti que la proscription des négociants, de ces ateliers et la démolition de leurs habitations, entraînaient nécessairement l’anéantissement de toute industrie et de tout moyen d’existence pour elle-même ?
- Comment n’a-t-elle pas été avertie par un sage pressentiment de la misère et de la famine qui l’attendaient, sur l’affreuse perfidie des tyrans Conventionnels qui l’égaraient, sur l’éternelle exécration qui leur était due ?

Les vainqueurs, au lieu de se conduire en pères de famille, toujours disposés à la clémence qui aurait ramené les vaincus au centre commun, et conquis aux vainqueurs de nombreux et de zélés partisans, agirent en despotes irrités et avides de sang.

Les Membres de l’ancienne Municipalité avaient déjà été mis en liberté et réinstallés. Que de vengeances à assouvir ! que de brigandages à exercer ! Vils instruments des Représentants du Peuple ! ils alimentent leurs fureurs, en désignant pour victimes ceux qui avaient développé la plus vigoureuse résistance à leurs projets liberticides.

La vengeance du Député Collot-d’Herbois

Collot-d’Herbois, ci-devant comédien, avait aussi une vengeance particulière à exercer contre toute cette malheureuse cité. Lors de son début sur le théâtre de Lyon, il avait été sifflé. Aussi s’écria-t-il pendant le siège de cette ville, qu’elle lui paierait bien cher ses coups de sifflets. Ainsi Lyon devait être victime de son bon goût pour les arts.

Cet histrion était en mission immédiatement après ce siège, à Crépy, dans le département de l’Aisne, avec Lequinio et Isoré.

Avant de se faire connaître, ces Députés parcouraient les places publiques, se glissaient dans les groupes et cherchaient à révolutionner le pays, en soulevant le Peuple contre, les riches.

Il n’est pas étonnant, disait-on de toutes parts, que nous soyons mal gouvernés, la Convention n’est composé que d’hommes ignares, sans délicatesse ; la plupart sont inconnus, et n’ont jamais eu de moyens de subsistance. Il y a jusqu’à des Comédiens qui sont membres de cette Assemblée.
Le Procureur-Syndic était l’auteur de ces observations, dont le dernier trait ne devait pas flatter l’amour-propre de Collot.

Deux heures après les Députés annoncèrent leur arrivée au district.

Aussitôt il envoie une députation à la tête de laquelle se trouvait le Procureur-Syndic. Collot l’aperçoit, demande ce que veulent ces hommes ; on l’en instruit.

Retirez-vous, s’écrie-t-il aussitôt, vous êtes des contre-révolutionnaires, vous n’êtes pas dignes de paraître-devant la Représentation nationale.

Les membres, interdits se retirent, vont faire part à leurs collègues de la réception qui leur a été faite, tous, en ignorent les raisons. Enfin, le Procureur-Syndic se rappelle ses propos, et la figure de Collot-d’Herbois. Aussitôt, frappé de terreur, ils prennent la fuite.

 Les tribunaux révolutionnaires

Deux tribunaux révolutionnaires sont constitués

Une Commission militaire composée de cinq membres, quoique maratiste, jugeait cependant avec quelqu’apparence de justice. Elle suivait à peu-près les formes.

La Société populaire établie dans la salle des spectacles des Terreaux, se plaignit de ce quelle ne condamnait pas un assez grand nombre d’individus ; que la Nation avait besoin d’être vengée promptement, et qu’il fallait en envoyer tous les jours soixante à la mort.

Collot-d’Herbois écrivit aux Jacobins de Paris. Il invita de choisir dans leur sein de courageux Jacobins pour accélérer le jugement des Lyonnais, ajoutant qu’il n’y avait pas vingt patriotes à Lyon.

Ainsi, d’après cette lettre, on doit présumer que la Municipalité, le club et le Tribunal n’étaient pas encore assez à la hauteur.
- Les Jacobins envoyèrent aussitôt une colonne de l’armée révolutionnaire commandée par Ronsin et Parrein ; ce dernier ex-avocat et orateur du faubourg Saint-Antoine de Paris.
- Les soldats de l’armée révolutionnaire furent choisis à dessein parmi tout ce qu’il y avait de plus exécrable dans ce corps.
- Ils furent suivis d’une compagnie de canonniers.
- Les nommés Antoine et Lafage, membres de la Société, partirent également pour Lyon.

Aussitôt une Commission de sept membres fut installée. Parrein la présidait. Il avait pour collègues Lafage, Brunières, Serpet, Courchand, Marcellin, Vauquoy et Andrieu l’aîné.

Ce tribunal de sang voulut, à l’exemple des Grecs, juger en plein air ; mais juger n’était pas leur vœu : cette marche n’aurait pas frayé aux détenus la route de l’échafaud.

Cette Commission signala son installation par l’envoi de 209 individus au supplice. C’était la fusillade ; mais avant de narrer cette épouvantable anecdote, remontons, à la source des jugements des deux Commissions.

Une procédure sommaire

L’interrogatoire qu’on faisait subir, était court et précis. Trois questions en faisaient souvent la base :

— Quel est ton nom, ta profession ?

— Qu’as tu fait pendant le siège ?

— Es-tu dénoncé ?

Ces lieux communs que les tribunaux de la tyrannie s’étaient adoptés, tels que les dénonciations de fanatisme, de haine pour les Sans-Culottes, pour l’égalité ; l’interprétation des discours, et des gestes les plus innocents ; le propos le plus léger, enfin la moindre indiscrétion, suffirent pour motiver cette foule d’arrêts qui couvrirent les places de Lyon de sang et de carnage.

Au milieu de toutes ces horreurs, plusieurs des accusés conservèrent tout le calme de l’innocence, et leur réponse laconique annoncèrent leur mépris pour leurs bourreaux, et la haine même de la vie.

Des jeunes filles et femmes bien courageuses

Marie Adrian, jeune fille de seize ans, vêtue en homme, avait servi au canon pendant le siège. Traduite devant ces juges, ils lui dirent :

— Comment as-tu pu braver le feu et tirer le canon contre ta patrie ?

— C’était au contraire pour la défendre, répondit-elle.

Une autre du même âge et aussi intéressante, ne voulait pas porter la cocarde. Interrogée sur le motif de son refus :

Ce n’est point la cocarde que je hais, dit-elle ; mais, comme vous la portez, elle me paraît le signal du crime ; elle déshonorerait mon front.
Lafage fit signe au guichetier d’attacher une cocarde au bonnet de cette jeune accusée.
Vas, lui dit-il ensuite, en portant celle-ci tu es sauvée.
Aussitôt elle se lève avec sang-froid, détache cette cocarde, et ne répond aux juges que par ces mots :
Je vous la rends.

La citoyenne Marie Lolière, femme Cochet, avait tellement pris la faction de la Montagne en aversion, qu’elle avait dit hautement quelle couperait la tête d’un Représentant du Peuple, et qu’elle la porterait au bout d’une pique. Elle fut guillotinée pour ses propos, et pour avoir donné l’exemple de la rébellion en portant les armes contre sa patrie, et en se travestissant en homme pour mieux exécuter ses desseins.

Des « jugements » à l’issue aléatoire

Un Commandant de bataillon de la garde nationale réclamait auprès du tribunal la liberté de son frère. Il avait laissé son épée au corps de garde placé à l’entrée du tribunal. Les soldats la tirèrent par curiosité du fourreau. Malheureusement cette épée qui était ancienne portait l’empreinte des trois fleurs de lys. Aussitôt elle est mise sous les yeux des juges. Ce Commandant étonné, se trouble dans ses moyens de défense.

Tu venais, lui dit-on, réclamer ton frère, tu partageras sa prison et son jugement.

Un accusé du nom de Calas se présente. Étais-tu, lui demandent les juges, parent, de ces Calas que des Parlementaires ont fait rouer ? Sur l’affirmative :

Sois libre, lui dit-on, ton parent te sauve.

Un autre évita la mort par une réponse unique à tout ce qu’on lui demanda. Elle se bornât aux deux mots : Comme vous.

— Aimes-lu l’argent, lui demande-t-on ?

— Comme vous.

— As-tu porté les armes pendant le siège ?

— Comme vous,

— Es-tu patriote ?

— Comme vous.

Il fut acquitté.

Une jeune fille, au milieu des transports du désespoir, entre dans la salle, et s’écrie :

Mes frères sont fusillés ; vous venez de faire périr mon père ; je n’ai plus de famille, que faire seule au monde ? Je m’y déteste ; mettez un terme à mon malheur ; de grâce faites-moi périr.
Elle était aux genoux des juges en leur adressant cette triste prière. Gourchand et Fernex firent paraître quelques mouve-mens de sensibilité.
Relevez-vous, jeune fille, dit l’un ; en vain vous nous demandez la mort ; nous voudrions bien vous accorder votre demande, mais nous ne le pouvons pas.

On juge les prêtres et les religieuses

Tandis que la mort était à l’ordre du jour par le ministère de ce tribunal de sang, les accusés, parmi lesquels étaient des religieuses et des prêtres, y paraissaient avec cette intrépidité qui sait braver la mort et les bourreaux.

— Si votre devoir, disait un d’eux, est de nous condamner, obéissez à votre loi ; j’obéis aussi à la mienne ; elle m’ordonne de mourir et de pardonner à mes ennemis.

— Crois-tu à l’enfer, demandaient les juges au curé d’Amplepuy ?

— Comment en douter, dit-il, en vous voyant ?

Un autre prêtre croit échapper au trépas par l’athéisme.

— Crois-tu en Dieu, lui demanda-t-on ?

— Très-peu, répondit-il.

— Meurs, infâme, dit aussitôt le Président, et va le reconnaître.

— Que penses-tu de Jésus, demanda-t-on à un autre ? Il répond qu’il croit que sa morale a mis les hommes dans l’erreur.

— Court au supplice. Scélérat, lui cria-t-on : Jésus tromper les hommes ! lui qui leur prêcha l’égalité et qui fut le premier et le meilleur sans-culotte de la Judée.

De beaux exemples de piété filiale et d’amitié fraternelle

La piété filiale et l’amitié fraternelle s’immortalisèrent dans ces tristes circonstances par leur dévouement héroïque.

Le citoyen Badger, dont le frère malade des blessures qu’il avait reçues à l’affaire du 29 mai, était grièvement dénoncé, fut arrêté à sa place et conduit dans la prison. Un mot pouvait le rendre à la liberté, à la vie. Il se tut, fut condamné, et marcha gaiement au supplice.

Les deux frères Bruyset, imprimeurs-libraires, tous deux jouissant d’une probité exemplaire, furent incarcérés, comme ayant participé à la défense de Lyon. L’aîné s’était chargé du papier-monnaie, dit billet de siège obsidional. Sa signature était même apposée au bas de ces billets. Malade, il fut mis dans une infirmerie. Le frère cadet fut mis en jugement. On lui présente les billets et la signature. Il répondit que cette signature était bien celle de Bruyset. Ce peu de mots équivoques suffit au tribunal pour éclairer leur conscience. Ils l’envoyèrent à la mort. Ce trait de générosité devient encore plus sublime, si l’on considère que ce Citoyen en se sacrifiant pour son frère qu’une maladie avait fait transporter dans un hospice, s’arrachait à sa femme et ses enfants, qu’il a laissé en mourant au soin de son frère. Certainement l’ingratitude, dans une pareille circonstance, serait un grand crime.

Ce dernier trait eut lieu à l’occasion de l’évasion des prisonniers de la cave dite la mauvaise Cave ; c’était là que l’on déposait les condamnés avant que de les conduire au supplice. Ceux qui étaient sortis du tribunal la veille de la décade, attendaient jusqu’au surlendemain pour subir leur mort ; car, les décades, les tribunaux et les exécutions étaient suspendus, et les autorités existantes donnaient des fêtes au peuple, qu’ils préparaient par leurs discours féroces aux scènes sanglantes qui devaient se succéder rapidement dans le cours de la décade.

À la faveur de cet intervalle, un détenu avait projeté son évasion. Il reçoit par un soupirail tous les instruments nécessaires pour l’effectuer ; et la nuit qui devait précéder leur supplice, il fut exécuté au milieu des plus vives alarmes et des obstacles qui eussent été insurmontables pour tout homme qui n’eût pas eu la certitude de la mort. Quinze échappent.

Couchoux fils vient briser les chaînes de son père octogénaire, et dont les jambes enflées et ulcérées ne lui laissent pas la liberté de jouir de cet avantage :

Fuis, mon fils, lui dit-il, si tu en as l’occasion et le temps ; fuis à l’instant, je te l’ordonne : pour moi, je ne puis te suivre, j’ai assez vécu. Bientôt mes peines seront finies : la plus grande disparaît, si je te crois sauvé.
Son fils insiste et l’assure qu’il ne quittera pas la prison sans lui, et que par son refus il va causer la perte de l’un et de l’autre. Enfin, le père se décide, il se lève ; et appuyé sur son fils, il s’avance vers l’escalier. Il ne peut soulever ses jambes : alors le fils, âgé seulement de vingt-deux ans, et d’une faible complexion, le prend sur ses épaules, et gagne avec ce précieux fardeau la barrière. La nuit acheva de couronner leurs efforts ; ils sortent de la ville.

Autres terribles anecdotes

Cette mauvaise cave, continuellement habitée par le sombre désespoir, en portait l’empreinte sur ses murailles. Ici il y avait crayonné :

Dans cent trente minutes je n’existerai plus : j’aurai vu la mort ; quelle soit bénie ! n’est-elle pas mère du repos ?

Près de la porte on lisait ces mots :

Juges barbares, vous vous êtes trompés en croyant me punir : la fin de mes jours est la fin de mes maux ; vous êtes mes véritables amis.

Plus loin, la sombre mélancolie avait esquissé ses sinistres pensées sur l’existence et le néant. Le désespoir y laisse des traces encore plus funestes. Un citoyen veut hâter le moment de son supplice ; un verre de bouteille est l’instrument dont il se sert pour délivrer son corps : il y fait plus de trente blessures pour s’ouvrir les veines. On le trouva, le matin, baigné dans son sang, et le tribunal le fit conduire sur un matelas, sous l’échafaud de la guillotine.

Un des malheureux condamnés, nommé Grivet, fut oublié dans la cave ; il y passa quatre jours, vivant des restes qu’avaient laissé ses infortunés compagnons. Au bout de ce terme, le geôlier amène une nouvelle victime, et recule d’effroi en apercevant Grivet. Il appelle aussitôt la sentinelle, et crie à l’inconnu :

— D’où viens-tu ?

— Je ne suis pas sorti d’ici, répond Grivet ; on a sans doute conduit à la mort tous mes compagnons d’infortune : on ma oublié, c’est un malheur, car je n’existerais plus ; mais il va être réparé, puisque je te vois.

Le geôlier alla raconter ce fait au tribunal, qui fit monter Grivet, et l’interrogea. Il parla du profond sommeil où il était plongé lors du départ des autres condamnés et le tribunal, par l’effet d’une contradiction sans exemple, jugea à propos de le mettre en liberté.

Un stratagème, bien conçu a souvent sauvé son inventeur. Le sculpteur Chinard, proscrit pour avoir servi pendant le siège, de concert avec quelques amis, se fait arrêter au district, s’étant saisi de quelques papiers inutiles. On le livre à la police correctionnelle, comme filou. Ce tribunal le condamna à un an de détention : c’était son principal vœu, à l’aide d’un faux nom qu’il avait pris lors de l’instruction de cette affaire, et d’un énorme bonnet qui lui couvrait la moitié du visage. Il resta ignoré dans cet asile pendant tout le temps que durèrent les massacres.

 Comment tuer toute cette foule ?

La guillotine ne suffit pas

La guillotine n’avait pas rempli le vœu des bourreaux ; la fusillade et le canon chargé à mitraille furent choisis de préférence, pour vomir la mort à grands flots.

Les Représentants du Peuple craignaient d’ailleurs que la grande quantité de sang qui inondait la place des Terreaux, ne finît par irriter le peuple. On avait cependant creusé sur la place différents fossés pour y recueillir le sang.

On transporta donc ailleurs le théâtre du carnage ; et pour étayer cette nouvelle forme de donner la mort, les Représentants dirent au peuple que sa vengeance n’était pas assez prompte, que ses ennemis devaient périr en masse, et que la foudre seule pouvait hâter la destruction de ses ennemis.

Ronsin, général de l’armée révolutionnaire, écrivit à la société des Cordeliers de Paris les moyens prompts qu’on allait employer pour se débarrasser en masse des contre-révolutionnaires, et que le Rhône, teint de leur sang, irait annoncer aux fédéralistes du Midi leur destruction.

On exécute au canon 71 condamnés

Soixante-onze individus, choisis dans toutes les classes et dans tous les âges, attachés deux à deux ; traversent la ville, au son d’une musique guerrière, et arrivent aux Brotteaux.

Une allée bordée d’arbres, et sur les côtés de laquelle on avait creusé des fossés parallèles, pour recevoir les corps des morts et des mourants, des soldats bordaient de chaque côté la ligne, et menaçaient du sabre et du fusil ceux qui auraient tenté de s’écarter de la direction horizontale que le boulet devait parcourir pour terminer leurs jours.

Garrottés deux à deux, et à la suite les uns des autres, les condamnés voient d’un coup-d’œil la tombe qui les attend, et les farouches Exécuteurs qui s’apprêtent à les y précipiter ; ils entendent la manœuvre du canon. Quel raffinement de cruauté ! on étend leur supplice au-delà même de la mort.

Au milieu de ces terribles apprêts, les jeunes gens offrent de concert et spontanément leurs derniers hommages à leur patrie, sans murmure et sans faiblesse, tous font entendre ce généreux refrain :

Mourir pour sa patrie, Est le sort le plus beau, le plus digne d’envie.
Ils allaient le recommencer ; l’horrible décharge vint les interrompre. Les bouches d’airain ont vomi la mort…..Mais que dis- je ! plût au ciel qu’ils l’eussent vomie ! Le canon et la mitraille dispersent dans les airs des membres fracassés, et laissent sur le champ du supplice un tronc douloureux.

On entend les cris plaintifs et les gémissements prolongés de ces infortunées victimes. Elles conjurent leurs bourreaux de terminer leurs souffrances. Elles invoquent une seconde décharge plus sûre et plus meurtrière.

Mais les malheureux n’ont pas le choix du supplice. On leur envie jusqu’à la consolation d’une mort prompte et dégagée des horreurs qui l’environnent. Leurs convulsions ne sont pas à leur terme.

Ces farouches soldats, que ces juges-bourreaux façonnent à toutes les exécutions militaires, couvrent, par le feu de leur armes dirigées sur ces victimes, les plaintes et les gémissements qui s’exhalent dans les airs.

Ensuite le sabre à la main et la baïonnette en avant, ils s’avancent et plongent le fer dans le sein, dans toutes les parties du corps de leurs victimes ; le sang jaillit à grand flots, et les cadavres déchirés par la mitraille ou hachés par l’acier assassin, s’entassent pêle-mêle, et vont ensanglanter le Rhône.

C’était de la prison de Roanne qu’étaient sortis ces soixante-neuf jeunes gens.

On fusille 209 condamnés

Deux cent neuf autres malheureux, extraits du même endroit, et jugés en masse le même jour, sont conduits aux Brotteaux, au milieu de nombreux bataillons de gardes et de gendarmes.

À chaque arbre d’une allée de saules, était fixée une longue corde à laquelle on attache chaque condamné avec celle qui lui comprimait les mains derrière le dos.

À mesure qu’on lie ces victimes aux arbres, un piquet, plus ou moins nombreux, placé à quatre pas en avant, attend l’ordre de les fusiller.

Combien furent longues et douloureuses leurs angoisses, avant que le dernier de ces malheureux eût été fixé à l’arbre dont il ne devait plus être séparé que mort ou mourant.

Le signal se donne, et le plomb atteint les victimes.

Mais cette décharge opérée par des hommes peu experts dans le maniement des armes, ne fit que prolonger leur supplice. On voit la plupart de ces malheureux tomber, se relever, et le visage couvert de boue, de sang et de meurtrissures, tous font entendre cette affreuse prière :

Achevez-moi…. mes amis, ne m’épargnez pas.

Par leurs cris, ils cherchent à fixer l’attention du soldat, et soulèvent une tête languissante. Ils lui montrent le sein sur lequel il doit diriger son feu. Le supplice de ces deux cent neuf individus se prolongea à raison du nombre des victimes.

L’ex-constituant Merle, maire de Mâcon, avait eu le poignet emporté par une balle. Ce coup avait brisé ses liens. Il fend aussitôt la presse qui s’ouvre pour lui livrer le passage. Les volontaires et les dragons qui protégeaient ces tristes expéditions, l’avaient vu fuir sans se mettre en peine de le poursuivre. Mais quelques cavaliers révolutionnaires se détachent, l’atteignent et l’achèvent à coups de sabre. Cette exécution finie, on dépouilla les corps et on les jeta dans de profondes fosses où on les couvrit de chaux.

On voulut les compter ; il s’en trouva deux cent dix au lieu de deux cent neuf. Une des victimes était parvenue à s’évader, et l’on ne savait à quoi attribuer cette augmentation de cadavres, lorsqu’on se rappela que, tandis qu’on garrotait les détenus dans la cour des prisons de Roanne, deux commissionnaires avaient été saisis ; en vain ils avaient élevé la voix, et offraient de prouver qu’ils ne se trouvaient dans l’intérieur de cette prison qu’à cause des occupations mercenaires qu’ils remplissaient journellement à l’égard des prisonniers. On fut sourd à leurs réclamations. Ils furent liés et poussés jusqu’au lieu de l’exécution à coups de bourrades ; ils y avaient trouvé la mort.

Le choix des victimes fait avec tant de négligence, causa la mort de plus d’un individu que l’on enleva souvent sans prendre aucune information sur l’existence d’un jugement. Le citoyen la Révolière fut arraché de son cachot, pour être conduit à la fusillade. Il a beau dire qu’on se méprend, qu’il n’a pas été interrogé, qu’il n’a même encore paru devant aucuns juges ; on l’entraîne au supplice.

 Tortures psychologiques

Les décisions du tribunal sont mal exécutées

Il y avait deux caves distinguées par le nom de bonne et mauvaise caves, où l’on déposait les détenus. Un signe démonstratif du Président du tribunal indiquait au geôlier dans laquelle des deux il devait conduire un accusé.

Il est cependant arrivé qu’une méprise de la part de ces guichetiers, ou leur défaut d’intelligence précipitèrent plus d’une fois, indifféremment, dans la mauvaise cave, ceux que le tribunal avait désignés pour la bonne.

On joue avec l’espoir et le désespoir

Cependant, ceux qui avaient le bonheur de s’y voir conduits n’étaient pas encore à couverts de la rage de leurs juges. Toutes les décades un guichetier venait retirer un ou deux d’entre eux, pour les fusillades. Ainsi le tribunal mêlait à l’espérance de la liberté les funestes appréhensions du trépas.

Les « patriotes » eux-mêmes ne sont pas épargnés

Un citoyen détenu dans la bonne cave, entend un jour retentir son nom sous ces sinistres voutes. Il avance ; ses malheureux compagnons lui donnent le dernier témoignage de leur sensibilité, en lui serrant la main.

Ce citoyen, nommé Laurenson, Officier municipal de Mornand, espérait sa prochaine liberté. Sa Commune lui avait fait passer une réclamation énergique ; mais voyant ses dénonciateurs eux-mêmes se rétracter des accusations portées contre lui, et comptant déjà sur la liberté qu’on lui promettait, il avait mis dans sa poche la déclamation, comme pièce inutile.

Cependant on l’entraîne ; on l’attache aux détenus dévoués à la guillotine. Son esprit se trouble ; il prend pour un rêve affreux ce passage subit de la vie au supplice. Sa réclamation tombe à ses pieds ; je n’ai pu, dit-il à un gendarme qui la ramasse présenter ce mémoire aux juges ; je ne périrais pas s’ils l’avaient lu.

L’officieux Gendarme fend la presse, et se transporte sans perdre de temps, au tribunal. Sur le vu de cette pièce, les Juges ordonnent la réintégration du Condamné dans les prisons, s’il en est encore temps.

Le Gendarme court à la place des exécutions. Une minute plus tard c’en était fait. Laurenson, que le hasard avait placé le dernier des quarante victimes, était déjà attaché à la planche fatale. Le Gendarme, tout essoufflé, crie d’arrêter, montre son ordre, et le malheureux est détaché. Sans connaissance et sans mouvement, on le porte dans la salle de l’hôtel commun. Pour le rappeler à la vie, on lui ouvre trois fois la veine.

Enfin il donne des signes d’existence ; mais sa raison est entièrement aliénée

Ma tête n’est-elle pas à terre ? demande-t-il dans l’excès de son égarement ; ah ! qu’on me la rende, qu’on me la rende…

Ne voyez-vous pas ce sang qui fume ? Il coule près de moi et sur mes souliers….

Voyez ce gouffre où sont entassés tous ces corps… Retenez-moi, je vais y tomber.

Ce spectacle remplit d’horreur et de pitié tous les assistants. Laurenson fut conduit dans un hospice de santé.

L’agonie d’une vieille femme

Une femme, âgée de quatre-vingts ans, nommée Martinon, malade au point de ne pouvoir marcher pour aller subir son jugement, fut jetée sur une charrette ; mais dans la crainte qu’elle ne vînt à rouler à terre, on l’étendit tout de son long, et au moyen de cordes, on la billonna avec force comme un ballot. En vain elle fait entendre des cris plaintifs ; plus sa douleur éclate, plus les barbares resserrent ses liens. Enfin, après quelques instants de marche, la charrette éprouve une secousse. Le ventre de l’octogénaire éclate, ses intestins sortent, elle expire.

Subversion

Au milieu du sang innocent qui fumait de toutes parts, la Commission militaire voulut paraître n’écouter que la justice.

Par ses ordres, on arrêtait une infinité d’individus, de tout âge et de tout sexe, absolument étrangers aux événements de Lyon ; et, les jours destinés aux fêtes, ils étaient somptueusement conduits au milieu des cérémonies, et on proclamait solennellement leur liberté aux acclamations du peuple, et au bruit de l’artillerie.

On force les femmes par le chantage

Tandis que par cette artificieuse politique elle cherchait à éblouir le peuple, beaucoup de femmes honnêtes se voyaient forcée de faire le sacrifice de leur honneur entre les bras de ce qu’il y avait de plus hideux parmi les buveurs de sang, pour soustraire à leurs poignards ce qu’elles ont de plus cher.

Quelques-uns d’entr’eux, affichant une sévérité de mœurs républicaines faisaient un crime à ceux de leurs collègues qui se liaient avec des femmes nobles ; mais ils se disculpaient de ces liaisons anticiviques, en disant qu’ils voulaient par là ramener ces femmes nobles dans le giron de la République.

Les Représentants, de leur côté, cherchèrent à se débarrasser des importunités réitérées que tous les sentiments humains attachaient à leurs pas.

Trois femmes, dont deux réclamaient leurs maris, dont l’autre aussi jeune qu’aimable implorait en faveur de son frère, furent arrêtées dans l’appartement même des Représentants, qui les condamnèrent à être exposées pendant deux heures sur l’échafaud, comme importunes, et cherchant à les apitoyer sur le sort des détenus. La jeune fille toucha vivement un officier qui était de garde chez les Représentants. Cet outrage fait à la vertu et à l’innocence, la lui fit accueillir à sa descente de l’échafaud. Il étudia à verser la consolation dans son âme, en l’assurant des Représentants ; et pour lui en donner une preuve incontestable, il lui demanda sa main, et l’obtint.

Cependant Laporte, l’un des députés, accorda la liberté d’un citoyen, à la sollicitation de son épouse, femme d’une grande beauté. Soit reconnaissance, soit que ce fut un prix exigé d’elle, en échange de la faveur qu’elle venait d’obtenir, elle divorça et partagea sa couche avec ce Représentant, après l’avoir épousé.

 Le vrai visage des Représentants

Sans doute on ne pensera pas que les vertus républicaines, portées mêmes au plus haut degré d’austérité, aient jamais présidé à la conduite de ces odieux Ministres de la Convention et de la mort.

Les preuves d’immoralité qu’ils ont fait éclater pendant le cours de leur mission ; leur faste asiatique dans une ville dont ils dirigeaient la démolition, contrastaient autant avec les principes de sans-culotisme qu’ils prêchaient au peuple, que leurs mitraillades, sans cesse renouvelées, avec ceux d’humanité, de justice, dont ils osaient aussi proférer quelquefois, ou plutôt blasphémer les noms.

Café, sucre, vins, liqueurs, mets exquis, tout était mis en réquisition pour leur gourmandise ; ce que les magasins conservaient encore de plus recherché en bas de soie, en étoffes de toutes les espèces, les ameublements les plus riches, les hôtels les plus fastueux leur appartenaient du droit de préhension ; et il n’en coûtait à leur mollesse et à leur cupidité toujours insatiables que de désirer. Un ordre à la Commission suffisait, et par sa complaisance sans bornes, elle s’empressait d’acheter l’impunité de ses brigandages personnels et de son luxe effréné.

La Commission temporaire s’était aussi emparé pour se loger, des plus belles maisons de la rue Sainte-Catherine ; et, comme si elle eût voulu immortaliser son affreuse résidence dans cette ville, elle changea le nom de la rue qu’ils habitaient, en celui de commission temporaire : par la position de cette rue, des bâtiments très-élevés masquaient à ces bourreaux la place des Terreaux où l’échafaud était dressé. Ils ordonnèrent la démolition de ces maisons, toutes à cinq étages et bâties en pierre de taille, et menacèrent de la peine de mort, si sous huit jours, elles n’étaient pas abattues.

Plus de deux cents locataires n’eurent que quelques heures pour déménager. Il fallait voir ce tableau. Des femmes, des enfants avec des paquets sur le dos. D’autres traînant des fardeaux ; les petits enfants attachés aux jupons de leurs mères.

L’empire qu’ils exerçaient sur les habitants était tel, que nul citoyen ne pouvait extraire aucun objet de son domicile. C’était avec des peines infinies qu’on parvenait à livrer son linge à une blanchisseuse. Il fallait un laissez-passer de la Commission qui vérifiait d’abord les paquets ; et si les effets étaient de quelque valeur, ou le linge un peu fin, il se les appropriaient, en disant que les aristocrates seuls pouvaient s’en permettre l’usage ; que c’était au-dessus des besoins du régime de l’égalité, et qu’ils seraient plus utilement employés en les destinant pour les défenseurs de la République.

 Démolition de Lyon

La Convention accepte la démolition de Lyon par jacobinisme

Cette Commission présidait et ordonnait les démolitions.

Un arrêté qu’elle fit afficher indiqua les quartiers qui devaient disparaître sous le marteau destructeur. Cette opération devait être conduite avec la plus grande promptitude. Douze cents maisons devaient être renversées à chaque mois. Leur silence sur le temps que devait durer ce travail, inquiétait tous les citoyens qui craignaient qu’à la longue aucunes maisons ne fussent épargnées.

Lorsque cet arrêté eut été public à Paris, des citoyens ; qui se trouvaient au parquet du Procureur de la Commune (Chaumette) pour quelques intérêts particuliers, parlèrent sur cet arrêté, qu’ils dépeignirent comme très-impolitique. Ruiner cette ville, la plus forte et la plus riche de la France par ses fabriques, c’était certainement porter une secousse très violente au commerce en général. Les ennemis extérieurs, et surtout l’Angleterre, obtenaient par cette mesure un triomphe assuré sur l’industrie française.

Hébert, présent à cette discussion, fut d’un avis différent. Il prétendît d’abord que les arts et le commerce étaient les ennemis nés de la liberté. Que d’ailleurs, Paris devant être le point central de toute l’autorité publique, il ne devait pas exister une Commune assez puissante pour la rivaliser. Cette opinion, émanée de l’Auteur d’une Feuille ordurière portait le caractère de son ignorance et de cette provocation au meurtre et à la destruction, dont il avait toujours été le fidèle partisan. Le citoyen Réal, son substitut, était bien loin de partager son opinion.

Les Représentants ne crurent pas devoir s’opposer à cet arrêté. Ils laissèrent à la Commission toute la latitude pour qu’elle le fit exécuter. Ils indiquèrent seulement les quartiers dont les bâtiments devaient être rasés.

On détruit sans se soucier des habitants

Alors les maisons qui formaient la ligne depuis le pont de Change jusqu’à Pierre-Encise, disparurent. Les Représentants ordonnèrent ensuite la démolition des deux superbes façades de la place de Belle-Cour, afin, disaient-ils, d’humilier l’orgueil des Lyonnais.

On ne donna que deux heures aux habitants pour déménager. Qu’on se figure plus de mille locataires obligés de déménager en deux heures ! Des femmes infirmes, des femmes en couche, des enfants, des vieillards portant un paquet ou le traînant.

Les ouvriers arrêtés pour cette expédition se mirent sur-le-champ à l’ouvrage. Couthon, qui s’était fait porter sur la place, accompagné de Châteauneuf-Randon, donna le premier coup de marteau, en disant :

Je te condamne à être démolie au nom de la loi.

Sous la monarchie en France, les Rois, pendant 1400 ans, posaient les première pierres pour la construction des édifices publics ; et la première année du règne des Républicains de la Montagne de la Convention, des Législateurs donnent le premier coup de marteau pour les démolir : ce rapprochement est nécessaire.

Aussitôt chacun se presse pour sortir ses meubles. Cependant les ouvriers, en possession du faîte de ces maisons, en renversent les débris, au milieu des effets que leurs habitants en ont déjà extraits ; cette confusion ne pouvait s’éviter dans l’instant où l’on donnait si peu de temps aux uns, et où les ordres étaient si précis pour les autres.

On emploie quarante mille malheureux à démolir leur ville et leur gagne-pain

Le peuple, dont les anciens travaux étaient anéantis, embrassait avec plaisir ce genre d’occupation ; il y applaudissait avec d’autant plus de zèle, qu’il en retirait un grand avantage. Quarante mille âmes des deux sexes furent sans cesse occupées à ces démolitions. Leur grand nombre effraya les Proconsuls, au point qu’ignorant les moyens de pourvoir à leur nourriture, on leur promit les dépouilles des riches.

Ce nouveau gouvernement, avare de dépenses pour les établissements publics les plus essentiels, ne rougit pas de dépenser cinquante millions pour la démolition de cette ville.

En promettant au peuple de Lyon la dépouille des riches, on se modelait sur tout ce qui s’était passé dans les grandes cités. La Montagne d’ailleurs comptait si peu de partisans, qu’elle n’avait d’autre ressource que de démoraliser le peuple, et de le porter à toutes sortes d’excès en lui prodiguant ses assignats.

Tous les comités révolutionnaires de Lyon étaient composés de brigands et d’hommes ineptes. Leur conduite a été l’effet de l’impulsion qu’ils ont reçue de la Convention, des Proconsuls et de la Commission temporaire. Si ces institutions avaient existé deux ans de plus, elles auraient bouleversé l’Europe.

Le doute s’installe chez certains Sans-Culottes

Les sans-culottes en place quittèrent de leur côté leurs asiles modestes, pour venir habiter de superbes hôtels ; ils étaient tout étonnés de se trouver dans des appartements somptueux, décorés de glaces et enrichis par la peinture et la sculpture.

Quelques sans-culottes de bonne-foi convenaient entre eux qu’ils ne pouvaient pas toujours être si bien logés. Inquiets sur leur existence future, en voyant que la mort avait moissonné ceux qui les nourrissaient par leur travail, ils gémissaient en secret sur leur aisance actuelle et passagère ; d’autres arrêtaient de soumettre aux Proconsuls l’inquiétude qui les agitait ; ils en recevaient quelques paroles consolantes.

Soyez tranquilles, leur disait-on, le gouvernement fera travailler à son compte ; il établira une caisse ; vous aurez des fonds d’avance pour vous fournir de soie : vous fabriquerez et vous livrerez vos étoffes à un prix modéré. Continuez toujours d’habiter les appartements que vous occupez.

Quelques-uns de ces patriotes désignés sous le nom de sans-culottes, et dont les sentiments probes différaient entièrement de la conduite des révolutionnaires, osèrent témoigner aux Représentants leur douleur à la vue des excès qu’on se permettait sous leurs auspices et en leur nom, et toute l’indignation qu’ils vouaient à la Commission temporaire, ainsi qu’aux comités révolutionnaires : ils furent traités de modérés et incarcérés.

 Lyon crie pitié

Lyon, presqu’entièrement anéanti par les ravages de la bombe, et comme englouti sous ses propres décombres ; Lyon, veuf de la plus forte partie de son ancienne population, et réduit, par l’anéantissement de ses ateliers et de son industrie, à la misère et à tous les besoins, Lyon semblait pouvoir prétendre enfin à l’indulgence de ses bourreaux ; et quelques-uns de ses plus infortunés habitants vinrent, au nom de dix mille concitoyens, implorer de la Convention un regard de commisération.

Qui le croirait ?
-  trente mille Français moissonnés par le siège.
- Plus de 400 femmes en couches périrent de frayeur, ou par l’effet de la bombe : l’une de ces femmes étouffa son enfant avant que de se suicider ; une autre jeta trois de ses enfants dans le Rhône,et s’y jeta après ; un vieillard, à la nouvelle de la mitraillade de son fils, se pendit à une poutre ; une jeune fille de 16 ans se jeta par la fenêtre, d’un sixième étage.
- Soixante-deux individus périrent en travaillant aux démolitions, et
- 35oo emportés par la guillotine, la mitraille et la fusillade, n’étaient pas assez encore pour ces avides dévorateurs de l’espèce humaine.

Reverchon, Collot et leurs Coopérateurs de destruction accoururent à Paris combattre ce système de clémence que commandaient enfin tant de forfaits ; ils exposèrent toute leur conduite avec l’audace d’un tigre qui compte ses exploits par le nombre des cadavres qu’il a déchirés, et cette horrible conduite obtint de la Convention la sanction d’un Décret approbateur.

Les Députés de cette cité plaintive furent proscrits, et n’échappèrent que par la fuite à un décret d’arrestation, et par suite à l’échafaud.

 Le régime s’écroule

Consternation des révolutionnaires

Le 9 thermidor an 2 ( 27 juillet 1794 ), le supplice de Robespierre produisit l’effet de la foudre sur la totalité des citoyens.
- Dans le sein de la Convention fut proscrit le mot de terreur, mot si cher pour elle pendant dix-huit mois.
- Tous les partisans du régime révolutionnaire, tous ceux qui lui devaient leur existence, furent consternés, et tous les comités révolutionnaires les Tribunaux et Commissions militaires, employèrent leurs derniers moments à lutter comme un assassin de grand chemin, lorsqu’il voit la force armée sur le point de l’atteindre.

Les anciens tortionnaires se défaussent

Lyon, plus que toute autre ville, avait des plaies à fermer ; la presque totalité était comprimée depuis longtemps car les instruments révolutionnaires avaient frappé sans pitié la classe du peuple comme celle des riches.

Le Député Dupuis, fils, envoyé peu avant thermidor à Lyon, y fut à cette époque remplacé par Reverchon, qui n’était plus le Reverchon de la terreur. Après avoir été naguère l’ardent prosélyte de cet affreux régime, on le vit alors faire désarmer les terroristes ; cinq furent arrêtés comme complices de Robespierre, et partirent pour Paris en poste dans deux berlines à six chevaux. Ce voyage a coûté près de dix mille livres écus à la République.

Laporte avait également changé, et pour faire oublier les atrocités commises sous les auspices de la Convention et de ses comités, il rejeta tout sur les terroristes.

Boisset, qui lui succéda, doit se reprocher les égorgements commis dans les prisons de Lyon ; il était présent au massacre des prisonniers de Roanne. Les Assassins [les auteurs de représailles sans jugement (note de VLR)] disaient :

Nous vengeons nos pères, nos femmes, nos enfants
 ; il répondait,
cette vengeance est légitime, mais quelle se borne là.

Le régime de la terreur qui a couvert toute la France de cadavres, semble avoir eu une nuance de férocité de plus dans tout le Midi, et surtout à Lyon ; c’est dans ville que les scènes sanglantes commencèrent.

 La vengeance des jeunes gens

Chasse aux agents de la Terreur

Tous les jeunes gens qui avaient survécu à leurs pères, leurs frères, leurs épouses, leurs amis, attendaient le moment de se venger de tous ceux qui au nom des lois assassines, les avaient privés de ce qu’ils avaient de plus cher ; et ils enveloppèrent dans le vaste filet d’une proscription aveugle, tous ceux qui avaient occupés des places dans les comités révolutionnaires, les Commissions populaires, et les Municipalités sanguinaires, etc.

Publication des listes des dénonciateurs

L’on fit imprimer une liste de tous ceux qui avaient faits quelques dénonciations pendant les horreurs de Lyon ; et en face du nom des dénonciateurs, on lisait, sur une colonne parallèle, le noms des personnes dénoncées, et presque toutes par suite guillotinées ou fusillées.

La publicité de cette liste eut un effet incalculable ; elle rappela beaucoup de noms que l’on commençait à oublier ; et à l’aide de ce funeste mémorial, plusieurs jeunes gens allèrent chez ceux qu’ils croyaient devoir accuser de leurs malheurs, les faisaient sortir devant eux, comme pour aller à la Maison commune, et les égorgeaient ou les assommaient par derrière ; le cadavre attaché aussitôt à la première voiture qui passait était ainsi traîné aux bords du Rhône, où ils le précipitaient.

Ceux qui se portèrent d’abord à ces excès, se rappelèrent de la lettre de Ronsin aux Cordeliers de Paris qui leur annonçait que le Rhône irait porter dans la Méditerranée l’épouvante aux fédéralistes, avec les débris des conspirateurs de Lyon.

Les Citoyens de cette ville regardaient froidement traîner les cadavres ; ils ne voyaient que la disparition d’un de leurs assassins ; plusieurs d’entre eux encourageaient cette jeunesse impétueuse.

L’horreur appelle l’horreur

Mais, hélas ! faut-il le dire ? l’homme se dégrade aux yeux de l’Auteur de la nature, en voulant imiter les scélérats qui trempent leurs mains dans le sang.

Ajoutons que plusieurs voleurs se mêlèrent parmi ces prétendus vengeurs, et beaucoup de malheureux ne furent massacrés que pour être plus aisément dépouillés.

- Les tueurs se portèrent chez le nommé Richard, marchand de tableaux rue St.Dominique ; ne le trouvant pas, ils s’emparèrent, de sa fille âgée de dix-sept ans, la conduisirent en prison où elle fut massacrée.
- La femme Tabau, en l’absence de son mari, fut égorgée.
- La femme Jouve, Jacobine, l’une des furies de la terreur et la femme Jacob, éprouvèrent le même sort.
- Ils se transportèrent chez la citoyenne Roua, marchande de modes, la firent sortir dans la rue, et lui brûlèrent la cervelle à la porte même de sa boutique.
- Roux, officier municipal, Lafage, Fomex, Borgeret et Robas, furent aussi massacrés dans différentes circonstances.

On réussit à raisonner les jeunes gens

Beaucoup de bons citoyens représentèrent à plusieurs de ces jeunes gens l’horreur d’une pareille conduite,

— Vous ne vous rappelez donc pas, reprenaient-ils, la manière atroce avec laquelle ils ont assassiné et mitraillé nos frères, ils les conduisaient même à la mort au son de la musique.

— Vous dites vrai, leur répondait-on ; mais ceux sur lesquels vous vous vengez, ne sont pas les plus coupables. C’est la Convention nationale, qui la première a ordonné l’horrible boucherie de nos concitoyens.

— Mes avis ne doivent pas être suspects, ajoutait un citoyen avec l’accent de la plus vive sensibilité puisque j’ai perdu mon père et deux frères,puisque moi-même, je ne dois mon salut qu’à la fuite. Je ne voudrais cependant pas souiller mes mains du sang de mes assassins : je me repose sur la justice divine, qui tôt ou tard fait tomber sa verge de fer sur les coupables.

À ces mots, un jeune homme, comme agité par ses remords, s’écrie :

Ah ! Si j’avais eu le bonheur de vous entendre plutôt, je n’aurais pas à rougir aujourd’hui de bien des crimes ; oui : rougir. À chaque expédition où je me suis trouvé, j’ai éprouvé un frissonnement que je ne puis exprimer, je n’étais point né pour être un assassin, pour m’allier à certains hommes qui sans doute, n’agissent pas comme moi par désespoir, qui de sang-froid passent d’un massacre à une orgie ; et qui, dit-on, reçoivent cinq livres par jours.

Les autres gardèrent un profond silence.

 La question des responsabilités

Sur la responsabilité des tortionnaires

Désignons les vrais coupables. Si Boisset et Reverchon avaient parlé en particulier à ces jeunes gens, dont plusieurs, il faut l’avouer, croyaient exercer une vengeance légitime, nécessaire ; s’ils avaient tenté de fermer leurs cicatrices avec le calmant de la morale ; si, surtout, avec une généreuse franchise, ils leur avaient crié :

Arrêtez, Malheureux, les hommes que vous frappez ne sont pas les plus criminels ; ce sont nos lois qui armèrent leurs mains ; ce sont nos fureurs qui leur désignaient les victimes ; c’est la Convention qui a organisé l’affreux système d’extermination ; ces hommes n’ont-été que ses instruments aussi vils qu’elle était elle-même exécrable.

À ce noble aveu, garant d’un repentir sincère, et d’une prompte réparation de tous les forfaits révolutionnaires, quel Homme, assez aveugle dans ses ressentiments, n’eût senti le besoin du pardon, n’eût embrassé avec délices la douce espérance ?

Les anciens tortionnaires incriminent leurs agents

Mais tant de générosité ne convenait guère à ces Tyrans, si involontairement détrônés par le 9 thermidor ; entraînés malgré eux par l’opinion, désormais leur reine et leur juge, ils voulurent tromper sa justice, en lui livrant eux-mêmes leurs propres agents, et par ce sacrifice insuffisant, ils crurent échapper à son impassible vengeance qui déjà commence pour eux, et leur garantit l’éternelle exécration de la postérité.

Ce fut un spectacle bien étrange pour l’observateur, que l’effronterie avec laquelle les principaux Auteurs du terrorisme firent, après le 9 thermidor, un appel homicide contre leurs propres agents.
- Fréron arma lui-même contre eux la jeunesse parisienne ;
- Tallien se distingua aussi dans cette réaction, si inconséquente avec leurs anciens torts ;
- et leurs 73 collègues, qui avaient de longs ressentiments à satisfaire, ne secondèrent que trop activement ce nouveau système de terreur ; on attendait d’eux, du moins, un peu plus de générosité, mais ils n’aspirèrent à la puissance que pour se venger.
- Mercier, l’un d’eux, disait : Je ne mourrai pas content que je n’aie plongé un poignard dans le cœur d’un Montagnard.
- Cadroy, dans une proclamation qu’il fit le 28 floréal an 3 ( 15 mai 1795 ), eut soin de désigner comme seuls coupables de la tyrannie, les terroristes et Robespierre, mais n’eut garde de jeter le moindre soupçon sur la Convention.

Lâcheté des Tyrans qui laissent massacrer leurs anciens agents pour se dédouaner

L’un de ceux qui faisait le métier de tueur, montait seul dans la maison de celui à qui il voulait ôter la vie. Il le sommait de le suivre, et aussitôt qu’il était dans la rue, il l’assommait.

Pour l’ordinaire, ils se jetaient sept à huit sur les victimes, et le peuple traînait de sang-froid ces cadavres dans le Rhône ; ils en étaient quittes pour dire c’est un Mathevon : c’était le nom d’un ouvrier en soie, dont la famille a longtemps existé au milieu de je ne sais quel ridicule dont on la couvrait, au point que ce nom à jamais fameux, avait fourni autrefois le sujet d’une comédie. Pourquoi faut-il qu’il soit devenu le signal tragique des massacres les plus iniques, et toujours les plus odieux, puisqu’ils étaient sans l’aveu des lois ?

Le 16 floréal, an 3 (5 mai 1795) quelqu’un fit la motion au spectacle d’aller tuer aux prisons les terroristes. Une vingtaine d’individus, accompagnés d’un détachement armé se portèrent aux maisons des Recluses de St. Joseph et de Roanne.
- Quatre-vingt-quatorze détenus, parmi lesquels étaient trois femmes, furent massacrés.
- Dans une de ces prisons il y eut une défense opiniâtre, le combat fut sanglant, les prisonniers tuèrent douze des assiégeants, qui ne pouvant plus soutenir le combat, mirent le feu à la prison. Et l’on vit alors une malheureuse femme tenant son enfant dans ses bras se précipiter du haut d’une tour dans les flammes.
- Le Cousin du général Bonaparte fut égorgé 15 mois après, pour avoir tenu, un propos relativement aux assassinats qui se commentaient à Lyon.

Le Bureau central de cette ville fit arrêter douze à quinze individus prévenus d’assassinats : traduits au tribunal de Roanne, ils furent acquittés ; ils revinrent à Lyon, et des femmes sortirent au-devant deux avec des fleurs, ils allèrent au spectacle où ils furent couronnés.

Oh !…. humanité, pourquoi n’exerce-tu pas ta puissance consolatrice sur les âmes faibles ou méchantes !
- Pourquoi faut-il que les hommes se dévorent avec plus de de barbarie que les animaux, quand donc seront-ils bien convaincus de cette vérité écrite dans la nature, que la destruction de son semblable est un crime qui ne peut s’expier ?
- mais le plus grand de tous les crimes, celui que rien ne peut ni expier ni excuser, c’est la lâcheté d’un gouvernement qui protège ou tolère les assassinats.

Hélas ! voilà encore cent vingt-cinq victimes de cette Convention dévoratrice, de ces Sénateurs presqu’aussi funestes par leur faiblesse, qu’ils l’ont été dans leurs longues fureurs !

Louis-Marie PRUDHOMME (1797)

(Louis-Marie PRUDHOMME ; Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la Révolution française à dater du 24 aout 1787 ; Tome VI, Paris, 1797, Convention nationale ; Tome II, pp. 1-76.)

Titre original du chapitre : Crimes commis à Lyon, sous le proconsulat de Legendre, Basire, Rovère, Robert-Lindet, Nioche, Gaultier, Vitet, Couthon, Laporte, Maignet, Collot-d’Herbois, Regnaud, Châteauneuf-Randon, Reverchon, Dubois-Crancé, Albitte, le prêtre Fouché (de Nantes), le prêtre Bassal, Alquier, Javogues, Boissy-d’Anglas, Méaulle, Dupuis fils, Cadroy, Despinassy, Poulain-Grandpré, Pocholle, Expert, Charlier, Boisset.

Notes

[1] Pendant qu’il dirigeait ce siège, un nommé Servan, aide-de-camp de Précy, pris dans une sortie, les armes à la main, fut jugé par une cour martiale, et condamné à être fusillé.

Source: Vive Le Roy

lundi, 28 novembre 2011

Portrait du révolutionnaire

Pour le philosophe américain Éric Vœgelin, la gnose est le principe de la Révolution ; plus, « la propagande gnostique consiste dans l’action politique et non pas dans une quête de la vérité au sens théorique. » En effet, au révolutionnaire peu importe la vérité, il s’agit de convaincre, aussi s’efforce-t-il de cantonner le combat sur le terrain de l’agitation politique ─ campagnes, slogans, pétitions, élections pour se lier l’opinion. Si d’aventure on porte le combat dans le domaine rationnel, on n’est jamais réfuté mais dénigré, marginalisé, intimidé, preuve que l’ennemi redoute plus que tout le débat théorique, et le pouvoir démystificateur de la philosophie traditionnelle. 



 L’éruption révolutionnaire des mouvements gnostiques

La Réforme, “cheval de Troie” des mouvements gnostiques

[…] la Réforme a bien clairement dessiné une époque dans l’histoire occidentale : celle d’une invasion réussie des institutions occidentales par les mouvements gnostiques.

Les mouvements qui existaient jusqu’à présent de façon marginale sur le plan social — qu’ils fussent tolérés, supprimés ou clandestins — firent éruption avec une force inattendue et sur un vaste front à l’époque de la Réforme, ce qui eut pour effet de faire éclater l’Église universelle, tandis qu’ils s’emparaient progressivement des institutions politiques au sein des États-nations.

L’éruption révolutionnaire des mouvements gnostiques eut des répercussions sur la représentation existentielle dans l’ensemble de la société occidentale. La portée de cet événement est si considérable que nous ne saurions pas même esquisser un survol de ses principales caractéristiques dans le cadre de ces conférences.

Mieux vaut, pour comprendre du moins quelques-unes des caractéristiques les plus importantes de la révolution gnostique, centrer notre analyse sur une aire géographique précise, en y distinguant une période particulière.

Exemple de la révolution puritaine observée par Hooker

Or, certains aspects de l’impact du puritanisme sur l’ordre public anglais conviendront particulièrement bien à cette brève étude.

Ce choix s’impose en outre de lui-même, du fait que le XVIe siècle anglais eut la chance exceptionnelle de bénéficier d’un brillant observateur du mouvement gnostique en la personne du « judicieux Hooker ».

En effet, dans la Préface de son Ecclesiastical Polity, Hooker nous a fourni une analyse très fine du puritain, ainsi que du mécanisme psychologique au moyen duquel les mouvements de masse gnostiques opéraient.

Ces pages sont tout à fait précieuses pour quiconque souhaite étudier la révolution gnostigue, et c’est la raison pour laquelle nous commencerons notre analyse par un résumé du portrait du puritain vu par Hooker.

 Portrait et méthode du Révolutionnaire puritain par Hooker

Trouver une cause à défendre

Pour donner l’impulsion à un mouvement, il faut tout d’abord que quelqu’un ait une “cause” à défendre.

D’après le contexte de Hooker, il semble que le terme de “cause” était d’un usage relativement récent en politique, les puritains ayant vraisemblablement inventé cette arme formidable des révolutionnaires gnostiques.

Critiquer la société actuelle en gage de sincérité et d’honnêteté

Pour faire progresser sa “cause”, celui qui la défend devra, « en présence de la multitude », se livrer à une critique sévère des misères sociales, et en particulier du comportement des classes supérieures.

Ce n’est qu’en se livrant fréquemment à une telle critique que les auditeurs pourront être persuadés de l’intégrité, du zèle et de la sainteté des hommes qui s’adressent à eux, car seuls des hommes exceptionnellement bons peuvent être aussi profondément blessés par le mal.

Désigner le gouvernement en place comme responsable de tous les maux

L’étape suivante consistera à focaliser la rancune populaire sur le gouvernement en place.

Psychologiquement parlant, il suffit, pour ce faire, de rejeter toute la faute et la corruption qui ont de tout temps existé dans le monde, compte tenu de la fragilité humaine, sur l’action ou au contraire sur l’inaction du gouvernement.

En imputant ainsi le mal à une institution spécifique, ceux qui la dénoncent démontrent leur sagesse à la multitude des hommes qui, par eux-mêmes, n’auraient jamais songé à établir un tel lien ; du même coup, ils désignent le point auquel il faut s’attaquer pour extirper le mal de ce monde.

Promouvoir un régime politique idéal et inédit

Au terme de ces préalables, le moment sera alors venu de préconiser une nouvelle forme de gouvernement comme « remède suprême à tous les maux ».

Car ceux qui éprouvent « aversion et mécontentement à l’égard de l’état actuel des choses » sont assez fous pour « imaginer que n’importe quoi (dont on leur vante les mérites) est susceptible de les aider ; et plus particulièrement ce dont ils n’ont jamais fait l’expérience ».

Constituer un corpus d’interprétations pour modeler les opinions

Si un mouvement comme le puritanisme s’appuie sur l’autorité d’une source littéraire, ses chefs devront alors modeler « les opinions et jugements des hommes en sorte que » leurs disciples associeront automatiquement les passages et les termes de l’Écriture à leur doctrine, si peu fondée que soit une telle association, et qu’ils seront tout aussi automatiquement aveugles à ce qui dans l’Écriture est incompatible avec leur doctrine.

Persuader les adeptes qu’ils sont les Élus

Vient ensuite l’étape décisive pour consolider une attitude gnostique, à savoir

persuader des hommes crédules et éminemment enclins à des erreurs aussi séduisantes qu’ils ne comprennent le contenu de la parole de l’Écriture qu’en vertu d’une illumination particulière du saint-Esprit, tandis que d’autres, tout en lisant cette parole, sont incapables de la comprendre.
Ils se considéreront dès lors comme élus, ce sentiment engendrant « une séparation très nette entre eux et le reste du monde », si bien que l’humanité se divisera en deux catégories :
- les « frères » et
- les « profanes ».

Choisir un meneur parmi les Élus et instrumentaliser les femmes

Une fois l’expérience gnostique consolidée, il ne reste plus qu’à trouver un chef capable de représenter cette matière sociale brute.

Car, poursuit Hooker, de tels individus préféreront leur propre compagnie à celle du reste du monde, ils accepteront de leur plein gré les avis et la direction de ceux qui les endoctrinent ; négligeant leurs affaires personnelles, ils consacreront énormément de temps au service de la cause, accordant de généreux subsides matériels aux chefs du mouvement.

Une fonction importante sera dévolue aux femmes dans la formation de telles sociétés, en raison de la faiblesse de leur jugement, de leur plus grande émotivité, et du fait qu’elles sont stratégiquement bien placées pour influencer leurs maris, leurs enfants, leurs serviteurs et leurs amis, plus enclines que les hommes à faire office de bureau de renseignements sur l’état d’esprit de leur entourage, plus libérales, enfin, sur le plan financier.

Verrouiller les esprits

Une fois un tel environnement social mis sur pied, il sera difficile sinon impossible, de le détruire à l’aide de la persuasion.

Si seulement quelqu’un d’une opinion adverse tente d’ouvrir la bouche pour les convaincre, ils se bouchent les oreilles, ne considèrent même pas ses raisons et, en guise de réplique, ils se contentent de répéter les paroles de Jean :

Nous, nous sommes de Dieu. Qui connaît Dieu nous écoute. Quant à vous, vous êtes du monde car vous parlez avec cette pompe et cette vanité mondaines, et le monde dont vous faites partie vous écoute.

Imperméables à tout raisonnement, ils sont toujours prompts à répliquer.
- Si vous leur suggérez qu’ils sont incapables de juger de tels problèmes ils vous répondront :

Dieu préfère les hommes simples.

- Si vous leur démontrez de façon convaincante leur absurdité, ils vous répondront :
L’apôtre du Christ lui-même fut tenu pour fou.

- Si vous les incitez de la manière la plus douce à la discipline, ils se répandront sur « la cruauté d’hommes assoiffés de sang » et ils s’enfermeront dans le rôle de « l’innocence persécutée au nom de la vérité ».

Pour le dire d’un mot : sur le plan psychologique, leur comportement est cuirassé, et aucun raisonnement ne saurait l’ébranler [1].

 Le problème du camouflage du combat gnostique

De l’universalité du portrait du Révolutionnaire dressé par Hooker

La description que nous a fournie Hooker du puritain s’applique de manière si évidente aux formes ultérieures de révolutionnaires gnostiques qu’il n’est pas besoin d’y insister davantage.

Toutefois, son analyse fait surgir un problème qui mérite une plus grande attention. Ce portrait du puritain résultait d’un affrontement entre, d’un côté, le gnosticisme et, de l’autre, la tradition classique et chrétienne représentée par Hooker.

Il fut brossé par un penseur dont les qualités intellectuelles et l’érudition étaient éminentes.

Il était donc inévitable que le raisonnement tournât autour du problème tant négligé au cours de descriptions plus récentes du puritanisme, à savoir
- sur les lacunes intellectuelles de la position gnostique, susceptibles de détruire l’univers du discours rationnel, ainsi que
- sur la fonction sociale de la persuasion.

Camoufler la guerre gnostique derrière une “cause” opportune

Hooker vit bien que la position puritaine n’était pas fondée sur l’Écriture et que sa cause avait une origine toute différente. Les puritains n’utilisaient l’Écriture que lorsque des passages extraits de leur contexte pouvaient soutenir leur cause, et pour le reste, ils l’ignoraient tranquillement, de même que les traditions et les règles d’interprétation mises en œuvre au cours de quinze siècles de christianisme.

Au cours des premières phases de la révolution gnostique ce camouflage s’avéra nécessaire ― car un mouvement ouvertement antichrétien n’aurait pas pu remporter un tel succès sur le plan social, et le gnosticisme ne s’était en fait pas éloigné du christianisme au point que ses partisans fussent conscients de la direction qu’ils empruntaient.

Comment camoufler l’irrationalité de l’argumentation révolutionnaire ?

Mais la distance était toutefois suffisamment importante pour que ce camouflage parût embarrassant face à une critique qualifiée.

Pour parer à cet embarras, on inventa deux moyens techniques qui sont restés jusqu’à ce jour les grands instruments de la révolution gnostique.

 Constituer un Coran révolutionnaire

Le dilemme entre chaos et tradition

Pour que le camouflage de l’Écriture fût efficace, il fallait unifier le choix des passages de l’Écriture, ainsi que leur interprétation.
- Accorder à tout un chacun la liberté d’interpréter l’Écriture en fonction de ses préférences et de son niveau d’éducation aurait abouti au chaos qui caractérisa les premières années de la Réforme ; qui plus est,
- admettre que toutes les interprétations se valaient, c’était se priver d’un argument contre la tradition de l’Église, laquelle, après tout, reposait, elle aussi, sur une interprétation de l’Écriture.

La solution : la constitution d’un Coran

Pour mettre un terme à ce dilemme entre chaos et tradition, on inventa un premier moyen : l’énoncé systématique de la nouvelle doctrine en termes bibliques, telle que Calvin l’avait formulée dans ses Institutes.

Un travail de ce type servirait à la fois de guide pour une bonne lecture de l’Écriture et à formuler de façon authentique la vérité, rendant ainsi inutile tout recours à une littérature antérieure.

Nous avons besoin d’un terme technique pour désigner ce genre de littérature gnostique et, puisque l’étude des phénomènes gnostiques est trop récente pour en avoir développé un, nous utiliserons provisoirement le mot arabe Coran. On peut donc considérer l’œuvre de Calvin comme le premier Coran délibérément gnostique.

Calvin, auteur du premier Coran révolutionnaire

Un homme capable d’écrire un tel Coran, un homme capable de rompre avec la tradition intellectuelle de l’humanité, parce qu’il est convaincu qu’avec lui apparaissent une nouvelle vérité et un monde nouveau, doit se trouver dans un état pneumatologique particulier.

Hooker, qui était extrêmement conscient de la tradition, fit montre d’une grande sensibilité vis-à-vis de ce changement d’esprit.

Sa présentation très nuancée de Calvin commençait par cette phrase :

Son apport a consisté dans l’étude du droit civil.

Il ajoutait ensuite, non sans ironie :

il acquit sa science divine non point tant grâce à ce qu’il put entendre ou lire, que grâce au fait qu’il l’enseigna aux autres.

Et il concluait sur cette phrase foudroyante :

Car, bien que des milliers de personnes lui fussent redevables en ce qui concerne une connaissance de ce genre, lui-même n’était pourtant redevable qu’à Dieu, auteur de la source bénie entre toutes, le Livre de Vie, et à l’admirable subtilité de son esprit. [2]

Bref panorama des “Corans” révolutionnaires

L’œuvre de Calvin, si elle fut bien la première du genre, ne fut toutefois pas la dernière, un tel genre ayant en outre une préhistoire.

Au cours des étapes antérieures du sectarisme gnostique occidental, les œuvres de Scot Érigène et de Denys l’Aéropagite tinrent lieu de Coran et, au sein du joachimisme, les œuvres de Joachim de Flore jouèrent ce même rôle sous le titre d’Evangelium aeternum.

Au cours de l’histoire occidentale ultérieure, à l’époque de la sécularisation, chaque nouvelle vague du mouvement gnostique produisit de nouveaux Corans.
- Au XVIIIe siècle, Diderot et d’Alembert revendiquèrent une fonction coranique pour l’Encyclopédie, en tant qu’elle présentait la totalité de la connaissance humaine digne d’être conservée. À les en croire, plus personne n’aurait besoin d’avoir recours à une œuvre antérieure à l’Encyclopédie, et toutes les sciences à venir ne feraient que compléter ce corpus de connaissances [3].
- Au XIXe siècle, Auguste Comte créa sa propre œuvre, le Coran de l’avenir positiviste de l’humanité, tout en y ajoutant généreusement une liste comportant cent grands livres ― une idée séduisante de nos jours encore.
- Et en définitive, au sein du mouvement communiste, les œuvres de Karl Marx sont devenues le Coran des fidèles, auxquelles vient s’ajouter la littérature patristique du léninisme-stalinisme.

 Censurer le débat théorique incompatible avec la foi révolutionnaire

Autocensure du révolutionnaire

Le second moyen utilisé pour parer à une critique embarrassante n’est en fait qu’un supplément indispensable au premier.

Le Coran gnostique est la codification de la vérité et, en tant que tel, il constitue la substance spirituelle et intellectuelle dont se nourrissent les croyants.

L’expérience contemporaine des mouvements totalitaires nous a démontré que ce moyen est très efficace dans la mesure où il peut être assuré de la censure volontaire de ses adhérents : quiconque adhère sincèrement à un mouvement n’abordera pas la littérature susceptible de combattre les croyances qui lui sont chères ou irrespectueuses à leur égard.

Cependant, le nombre d’adhérents peut rester limité, auquel cas, l’extension et la réussite politique risquent d’être sérieusement entravées si la vérité du mouvement gnostique est en permanence exposée aux critiques de toutes parts.

Interdire le recours aux instruments théoriques de la critique

On peut réduire, voire pratiquement éliminer ce handicap en interdisant le recours aux instruments de la critique ; quiconque utilise les instruments interdits sera socialement marginalisé et, dans la mesure du possible, exposé à la diffamation politique.

L’interdit sur les instruments de la critique fut utilisé avec une grande efficacité par les mouvements gnostiques, partout où ils obtinrent un certain succès politique.

Concrètement, l’interdit, dans le sillage de la Réforme, devait porter sur la philosophie classique et sur la théologie scolastique et, étant donné que ces deux rubriques recouvraient la plus grande et la plus importante partie de la culture intellectuelle de l’Occident, dès lors que l’interdit s’exerça, il en consacra la ruine.

Cette destruction fut en fait si profonde que la société occidentale ne s’est jamais complètement remise de ce coup.

Anathématiser, dénoncer, marginaliser plutôt que réfuter

Un incident, tiré de la vie de Hooker, illustrera la situation. La Christian Letter anonyme de 1599 que reçut Hooker se plaignait amèrement :

Même si l’on trouve dans tous vos livres de nombreuses vérités et si beaucoup de points subtils y sont abordés avec élégance, on remarque pourtant dans presque tous vos discours qu’Aristote, le patriarche des philosophes (de même que beaucoup d’autres écrivains humanistes), et les scolastiques si ingénieux interviennent à tout propos : vous placez la raison au-dessus de l’Écriture sainte et la lecture au-dessus de la prédication. [4]

De tels reproches concernant la violation de l’interdit ne constituaient pas une opinion inoffensive.

En 1585, dans l’affaire Travers, Hooker avait été la cible de reproches analogues qui proclamaient sur un ton de dénonciation qu’« on n’avait pas entendu semblables absurdités […] en public dans ce pays depuis l’époque de la reine Marie ».

Dans la réponse qu’il adressa à l’archevêque de Canterbury, Hooker dut exprimer de façon très apologétique son espoir de n’« avoir rien commis d’illégal » en se livrant à des distinctions théoriques et à des digressions au cours de ses sermons [5].

Contrôler l’école et les moyens de communication

Étant donné que le gnosticisme se nourrit des erreurs théoriques que nous avons exposées au cours de notre précédente conférence, l’interdit sur la théorie au sens classique constitue la condition sine qua non de son expansion sociale et de sa survie.

D’où de sérieuses répercussions en ce qui concerne l’éventualité d’un débat public dans des sociétés où les mouvements gnostiques ont acquis une influence sociale suffisante pour contrôler les moyens de communication, les institutions éducatives, etc.

Dans la mesure où un tel contrôle est efficace, le débat théorique sur les problèmes qui concernent la vérité de l’existence humaine est publiquement impossible, étant donné que l’usage d’un raisonnement théorique est interdit.

Maintenir la société dans l’ignorance de l’existence d’une critique théorique

Si bien protégées que puissent être les libertés constitutionnelles d’expression et de la presse, quelle que soit l’intensité avec laquelle le débat théorique se manifeste dans des cercles restreints et trouve son expression dans les publications pratiquement privées d’une poignée d’érudits, le débat dans la sphère publique concernée par la politique se réduira toutefois essentiellement au jeu de dés pipés qu’il est devenu dans les sociétés contemporaines progressistes ― sans parler de la qualité de ce débat dans les empires totalitaires.

Le débat théorique peut certes être protégé par des garanties constitutionnelles, mais il ne peut s’établir que par la volonté d’utiliser et d’accepter le raisonnement théorique.

Faute de l’existence d’une telle volonté, une société ne peut pas compter pour son fonctionnement sur le raisonnement et la persuasion quand il y va de la vérité de l’existence humaine ; et il faut alors recourir à d’autres moyens.

 Moyens de supprimer le débat théorique

La solution islamique : un débat théorique réservé à des “sages”

Telle était la situation de Hooker. Le débat avec ses opposants puritains était impossible, du fait que ces derniers n’acceptaient pas le raisonnement.

On peut déduire ses idées à ce sujet à partir des notes qu’il avait jetées peu avant sa mort sur un exemplaire de la Christian Letter que nous avons citée plus haut.

Parmi les citations de plusieurs autorités, on trouve un passage d’Averroès :

Il est interdit de discourir (sermo) sur la connaissance que Dieu dans Sa gloire a de Lui-même et du monde. Et il est a fortioriinterdit d’écrire sur ce sujet.

Car l’intelligence du commun des mortels ne saurait atteindre de telles profondeurs ; et dès lors qu’elles forment le thème de leurs discussions, elles détruisent la divinité.

Par conséquent discourir de cette connaissance leur est interdit : qu’il suffise à leur bonheur de comprendre ce qu’ils peuvent saisir au moyen de leur intelligence.

La loi [c’est-à-dire le Coran], dont l’intention première était d’enseigner le commun des mortels, s’est abstenue de toute information à ce sujet, car il est inaccessible à l’homme ; nous ne possédons pas les instruments humains qui nous permettraient de devenir semblables à Dieu en vue d’une communication intelligible à Son sujet. Ainsi qu’il est dit :

De Sa main gauche Il créa la terre, tandis que Sa droite Il mesurait le ciel.

Cette question est par conséquent réservée au sage que Dieu a consacré à la vérité. [6]

Dans ce passage, Averroès indiquait la solution que la civilisation islamique avait trouvée au problème du débat théorique.
- Le noyau de la vérité est l’expérience de la transcendance au sens anthropologique et sotériologique ; son explication théorique n’est accessible qu’au « sage ».
- Le « profane » doit accepter, en vertu d’un fondamentalisme élémentaire, la vérité telle qu’elle est symbolisée dans la Bible ; il doit se garder de toute théorisation pour laquelle il est concrètement et intellectuellement incapable, car il ne ferait que détruire Dieu.

Compte tenu du « meurtre de Dieu » commis par la société occidentale lorsque les « profanes » progressistes se sont emparés de la signification de l’existence humaine dans la société et dans l’histoire, il faut reconnaître qu’Averroès avait raison.

Toutefois, la structure d’une civilisation n’est pas à la disposition de ses membres individuels.

La solution islamique, consistant à restreindre le débat philosophique aux cercles ésotériques dont la majorité des gens ignorait pratiquement l’existence, ne pouvait pas s’appliquer à la situation de Hooker. L’histoire occidentale avait emprunté un cours différent et le débat entre « profanes » était tout à fait dépassé.

La solution de la modernité : étourdir par l’action politique pour faire oublier le débat théorique

Hooker dut donc affronter la seconde possibilité, à savoir celle en vertu de laquelle le gouvernement devait autoritairement mettre un terme à un débat qui ne pouvait pas se conclure par un accord obtenu grâce à la persuasion.

Ses adversaires puritains n’étaient pas des partenaires au sein d’un débat théorique, mais des révolutionnaires gnostiques, engagés dans une lutte pour la représentation existentielle qui aurait abouti au renversement de l’ordre social anglais, au contrôle des universités par les puritains et à la substitution du droit biblique au droit commun.

Par conséquent, le fait qu’il prit en compte cette seconde solution était tout à fait dans l’ordre des choses. Hooker comprit parfaitement ce qu’aujourd’hui on a tant de mal à comprendre, à savoir que la propagande gnostique consiste dans l’action politique et non pas dans une quête de la vérité au sens théorique.

 Fanatisme destructeur de la foi révolutionnaire

Tout ou rien ! quelles qu’en soient les conséquences

Grâce à sa sensibilité infaillible, il fut également à même de diagnostiquer la composante nihiliste du gnosticisme dans la croyance puritaine selon laquelle leur discipline émanant de

l’exigence absolue de Dieu Tout-Puissant devait être acceptée, quand bien même le monde devrait, ce faisant, être mis absolument sens dessus dessous ; et c’est là que réside le plus grand danger [7].

Le devoir de l’autorité face à la Révolution

Dans la culture politique en vigueur à son époque, il ne faisait déjà absolument aucun doute que c’était le gouvernement, et non les sujets, qui représentait l’ordre de la société.

Lorsque quelque chose a été, établi en vertu du consentement public de la collectivité, tout jugement d’un homme en particulier auquel on le comparerait a un caractère strictement privé, quand bien même il prétendrait s’exprimer au nom de quelque instance publique.

De telle sorte qu’il n’y a pas d’autre moyen d’obtenir la paix et la tranquillité, à moins que la voix potentielle de la société tout entière ou du corps politique ne prédomine sur chaque voix particulière qui se fait entendre en son sein. [8]

Concrètement, cela signifie qu’un gouvernement a le devoir de maintenir l’ordre, ainsi que la vérité qu’il représente ;

lorsque surgit un chef gnostique qui proclame que Dieu ou le progrès, la race ou la dialectique lui a ordonné de devenir le souverain existentiel, un gouvernement n’est pas censé trahir la confiance qu’on a en lui, et abdiquer.

Richard HOOKER (1554-1600) et Éric VŒGELIN (1901-1985)

(Éric Vœgelin, La nouvelle science du politique, Éd. Seuil, Col. L’ordre philosophique, mars 2000, pp. 193-204.)

VLR recommande vivement la lecture de cet ouvrage dont l’auteur, esprit vaste de renommée internationale, est étrangement peu connu en France.

 

 

Notes

[1] Richard Hooker, Works, éd. Keble, 7e éd., Oxford, 1888. Nous résumons la première partie, p. 145-155.

[2] Ibid., p. 127 sq.

[3] D’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, éd, F, Picavet, Paris, 1894, p. 139-140.

[4] R. Hooker, op. cit., p. 373.

[5] Christian Letter (1599), ibid., III, p. 585 sq.

[6] Pour le texte latin de ce passage, voir ibid., I, cxx.

[7] Ibid., p. 182.

[8] Ibid.,p. 171.

 

Source: Vive Le Roy

samedi, 26 novembre 2011

Philippe Égalité

 

 

Louis-Philippe-Joseph d’Orléans (1747-1793)

 

Pourquoi existe-t-il des orléanistes ? Pourquoi ne croient-ils pas Philippe Égalité qui avoue être le fils d’un cocher ? « Vous savez bien, Mirabeau, que ces titres de prince et d’altesse ne me conviennent pas, que je les ai reniés depuis longtemps, et que, depuis longtemps ; je ne rougis plus de Montfort le cocher. » Pourquoi, eux qui ignorent le principe d’indisponibilité de la Couronne, ne reconnaissent-ils pas ses renonciations publiques ? « je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m’en tenir à ceux de citoyen français. » Ne serait-ce pas qu’à l’instar d’Égalité qui vote la mort de Louis XVI, ils sacrifient eux-aussi la monarchie traditionnelle de droit divin sur l’autel de l’idéologie ? « convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote la mort. » 

 

 Introduction de VLR

Philippe Égalité par Alfred Nettement, in La Mode, 5 novembre 1842.

AVERTISSEMENT : Tous les titres ont été ajoutés par VLR pour faciliter la lecture en ligne.

 Étapes de la vie de Louis-Philippe-Joseph d’Orléans

Nous allons faire de l’histoire. Nous mettrons nos deux mains sur notre cœur pour contenir la colère et l’indignation, si elles veulent s’en échapper. Nous laisserons de côté les malédictions et les flétrissures que la justice et le mépris public ont entassées sur la tête de celui qui échangea le nom de ses aïeux contre le sobriquet de Philippe-Égalité, et nous montrerons le personnage au lieu de le maudire ; nous raconterons sa vie, vous la jugerez.

Accordez-nous, mon Dieu ! tout ce qu’il faut de force, de courage, de patience, pour écrire sans mourir de dégoût et de honte, la vie de monseigneur Louis-Philippe-Joseph d’Orléans, né au Palais-Royal, le 13 avril 1747, mort sur l’échafaud, le 6 novembre 1793, sous le nom de Philippe-Égalité.

Dans ce récit nous ne parlerons pas seuls ; d’abord afin d’amener devant le ; lecteur des témoins qui déposent de l’exactitude de nos récits, ensuite pour nous soulager un peu du poids de l’horrible tâche que nous avons acceptée. Tacite, oui Tacite lui-même, ce terrible historien qui égalait la flétrissure aux attentats des criminels, et qui exécutait par effigie, dans ses pages vengeresses ; les monstres qu’il peignait, Tacite aurait reculé devant la pensée d’écrire une pareille vie. N’importe, nous allons le tenter.

On peut distinguer trois périodes dans la vie du duc d’Orléans :
- le temps qui précéda la révolution de 1789 ;
- le temps pendant lequel il essaya de conduire cette révolution et de la faire aboutir au but sinistre qu’il lui avait marqué ;
- le temps enfin où il ne fit que suivre le torrent révolutionnaire, en cherchant à se faire amnistier de sa naissance et de ses richesses par ses crimes. Ce sont les trois époques qu’il s’agit de dérouler devant vos yeux.

 Éléments de la personnalité du duc d’Orléans

Portrait du duc d’Orléans

Avant d’entrer dans ce récit, il ne sera pas sans intérêt de donner une idée du physique du prince. Les hommes aiment à savoir quels étaient les traits de celui dont on leur raconte l’histoire, et il leur semble qu’ils le suivent mieux travers les événements quand son visage ne leur est pas inconnu.

Sous ce rapport, comme sous tout autre rapport, la Providence avait été pleine de libéralités pour le duc d’Orléans. Outre qu’elle l’avait fait naître prince et maître d’une fortune immense, elle lui avait donné une haute stature et un visage beau et régulier.

Mais Philippe semblait destiné à abuser de tous les dons de la Providence.
- Son nom, vous savez ce qu’il en fit ;
- sa fortune, il la dilapida, et bientôt la débauche et l’ivrognerie eurent flétri sur son front le rayon de beauté que Dieu y avait mis.

Lorsque nous l’avons vu, dit un de ses biographes, l’agitation de son sang, échauffé et appauvri par sa manière de vivre, avait couvert son front de rougeurs et de boutons. Sa tête était presqu’entièrement dégarnie de cheveux, et l’on disait que ses courtisans se faisaient épiler pour lui ressembler. [1]
Ce front couvert de pustules, cette face rouge et marquée des stigmates du vice, firent dire à un contemporain : « que l’âme du duc d’Orléans transpirait à travers tous ses pores. »

L’amour du plaisir

Ses premières années furent données tout entières à la dissipation,
- à des plaisirs sans pudeur et sans retenue,
- à la licence des amours faciles et
- à de grossières orgies.

Toute femme qui permettait à M. le duc d’Orléans de la regarder en face, était déshonorée.

Le Palais-Royal, Mousseau, le Raincy, étaient déjà montrés au doigt par l’indignation publique, comme autant de Caprées.

On racontait des choses étranges, des banquets infâmes et des débauches honteuses dont ces lieux étaient le théâtre. Les orgies de la régence, qui étaient demeurées dans la mémoire des peuples, comme marquées d’un cynisme extraordinaire, se trouvaient égalées, surpassées. Le temps des roués semblait revenu.

Le duc d’Orléans, dit un historien de la révolution, avait manifesté, de bonne heure, des goûts pervers et des inclinations honteuses ; il était devenu le compagnon et l’ami de tous les seigneurs dégradés de ce temps.
Cela allait si loin, que lorsque Laclos, qui était un des familiers du prince, écrivit son cynique roman des Liaisons dangereuses, chacun crut que ce n’était pas son imagination qu’il avait consultée, mais ses souvenirs.

Les trois passions qui marquèrent ces premiers temps de la vie du duc d’Orléans, semblent avoir été
- l’amour du plaisir,
- la soif des richesses et
- un certain besoin de célébrité qui lui faisait rechercher les regards de la foule et lui prépara plusieurs fois d’humiliants échecs, car le duc d’Orléans n’avait point cette force de caractère qui permet de tenter les grandes entreprises ; il était même incapable d’arriver jusqu’à la célébrité, cette petite monnaie de la gloire.

Souvent ces trois vices, qui étaient les traits généraux de son caractère, se combinaient ensemble pour produire des fruits honteux.

La soif des richesses

Ainsi, il était de notoriété à la cour, qu’il s’était servi de ses orgies et de ses débauches pour abréger la vie de M. le prince de Lamballe dont la mort était pour lui une excellente affaire, attendu que, comme gendre du vertueux duc de Penthièvre, il devenait son unique héritier dès que le fils de ce prince avait cessé d’exister.

Le besoin de célébrité

Ses efforts pour acquérir de la célébrité, ne se signalèrent d’abord que par l’habileté qu’il mettait à conduire un attelage à travers les rues de Paris.

Cette habileté, plus digne d’un cocher que d’un prince, dit un historien, lui valut plus de railleries que d’applaudissements.
Cependant il tenta, dans une circonstance remarquable, d’attirer sur lui les regards de la foule, mais l’issue qu’eut cette tentative le couvrit de ridicule. Il avait demandé à monter dans un aérostat, lors des premiers essais qu’on fit de cette ingénieuse machine.
Au moment de s’élever, il eut peur, et sauta de la nacelle, lit-on dans les mémoires de cette époque, en bravant sans pudeur, les risées et les sarcasmes de la foule.
Ainsi, le duc d’Orléans sortait d’une témérité par une poltronnerie. C’est l’image de sa vie toute entière. Il devait commencer tous ses crimes par l’orgueil et les finir par la peur. Ce vice si peu princier, si peu français, était le fond de la nature du duc d’Orléans : sans force contre le péril, il n’avait de courage que contre le mépris.

Ce caractère qui n’appartient qu’à lui, dans notre histoire, devait bientôt se manifester dans une autre circonstance.

Pervertir

Quoique possesseur d’une immense fortune, dit un des biographes, qui le traite avec le plus de faveur, il fit des dettes en voulant la rendre plus considérable encore.

Le jardin de son palais était une promenade publique, seulement il fallait être vêtu décemment pour la fréquenter.

Il fit entourer ce jardin de constructions brillantes, afin de les louer à tous ceux qui se présenteraient, et il l’ouvrit à tout le monde, sans exception, de manière que l’on vit cette promenade bientôt couverte de la population la plus grossière et la plus perverse.

Au lieu de l’air pur et du bel ombrage que, pendant les jours d’été, les Parisiens venaient chercher dans les allées du Palais-Royal, ils ne trouvèrent plus, sous les nouveaux portiques, que l’exemple des mauvaises mœurs et les tableaux de la plus honteuse dissolution.

D’un autre côté, cette spéculation, qui avait ôté aux maisons voisines une partie de leur valeur et de leur agrément, mécontenta beaucoup de propriétaires, et elle donna lieu à quelques satires contre le duc. On le représenta dans le costume d’un chiffonnier ramassant des loques à terre (des locataires). Le duc d’Orléans ne fit que rire du mépris public. [2]

Il faut avouer que ces satires et ce mépris étaient loin d’être immérités.
Dans le jardin du Palais-Royal, dit un autre historien, le duc d’Orléans avait donné un scandale qu’aucun prince ne donna jamais ; la cupidité vint s’unir à la débauche, et d’Orléans osa lever un tribut sur la prostitution. Ce fut dans son palais que des maisons furent construites, et que le vice vint solder cette tourbe d’agents que l’infamie de leurs mœurs attachait à ce prince. [3]
Si l’on ajoute à cela que tous les amis du duc d’Orléans appartenaient à la faction des sceptiques et des athées, on reconnaîtra que la licence des mœurs, unie à celle des esprits et donnant la main à l’amour du lucre, faisait, en ce moment, de ce palais l’image de l’état social qu’on préparait à la France. Il ne s’agissait que de reculer les murailles de ces lieux honteux, jusqu’à leur faire contenir toute la société.

La pauvre princesse d’Orléans

Le prince qui agissait ainsi, et qui donnait asile à la débauche et à la prostitution, avait épousé, comme on l’a vu, la vertueuse fille du vertueux duc de Penthièvre. La duchesse d’Orléans souffrait des fautes et des torts de son mari, en attendant qu’elle eût à rougir de ses crimes. Elle était malheureuse, mais un noble sentiment de dignité lui interdit la plainte jusqu’au moment où le duc d’Orléans, introduisit le scandale de ses mœurs presque dans sa propre maison.

Nous voulons parler du jour où, aussi coupable comme père que comme époux, il n’hésita pas à donner pour gouverneur à son fils et à sa fille, madame de Genlis, qui passait dans tout Paris, pour sa maîtresse attitrée. Voilà quel était le respect qu’il avait pour la vertu de sa femme, pour l’innocence de ses fils et la pudeur de sa fille !

 L’ambition d’une vie publique

L’affaire du combat d’Ouessant

Jusqu’ici on n’a vu paraître le duc d’Orléans que dans sa vie privée qui devint publique à force de scandales ; sa vie d’ambition commença au combat d’Ouessant.

Il convoitait la survivance de la charge de grand amiral, qui appartenait au duc de Penthièvre, son beau-père ; pour se donner des titres à cette charge, il désira faire une campagne navale.

La guerre de l’indépendance de l’Amérique, qui avait amené une rupture entre la France et l’Angleterre, lui offrait une occasion naturelle de satisfaire ce désir ; il s’embarqua à bord du vaisseau le Saint-Esprit, qui faisait partie de la flotte du comte d’Orvilliers. Il devait arriver au duc d’Orléans dans cette circonstance, précisément ce qui lui était arrivé quand il avait voulu monter dans la nacelle d’un aérostat.

On raconta qu’au combat d’Ouessant, le 27 juillet 1778, où la marine française soutint sa renommée, le duc d’Orléans s’était caché à fond de cale pendant l’action.

Ce qu’il y a de certain, c’est que le vaisseau le Saint-Esprit n’obéit pas aux signaux que lui fit le vaisseau du comte d’Orvilliers, de tenir le vent pour empêcher les Anglais de passer, ce qui, selon l’opinion d’un grand nombre de contemporains, sauva la flotte anglaise d’une, entière destruction.

Ce fut à ce propos que la marquise de Fleury, dont le duc d’Orléans avait dit qu’elle était la femme la plus laide de la cour, répliqua, par ce mot qui fit fortune :

Monseigneur le duc d’Orléans ne se connaît pas plus en signalements qu’en signaux.
On comprend que la conduite du duc d’Orléans au combat d’Ouessant, n’était pas de nature à favoriser sa candidature pour la dignité de grand amiral.

Elle échoua. Mais le roi, voulant adoucir l’amertume d’un refus, le nomma colonel général des hussards.

Le duc d’Orléans vit dans cette faveur une sanglante ironie qu’il attribua à la reine, et ce fut, à partir de ce moment, qu’il lui voua cette haine implacable qui devait élever tant d’échafauds.

Du Franc-Maçon au chef de parti

Dès lors, il s’éloigna de Versailles, se plongea plus avant dans la débauche ; mais, en même temps, réunit avec une plus vive sollicitude, autour de lui, des hommes perdus de mœurs et d’honneur, mais d’un esprit hardi, conspirateurs de position, qui ne peuvent vivre que lorsque les sociétés meurent et qui, ayant besoin de tout confondre et de tout bouleverser, afin de trouver dans la perversité publique l’impunité pour leur vie privée, se montrent à la veille des révolutions comme les oiseaux de proie à la veille des batailles.

Le prince semblait se mettre en mesure pour jouer un rôle dans une situation que tout le monde commençait à prévoir. Il fit un voyage à Londres, et, en revenant de cette ville, affecta dans sa mise, dans ses goûts, dans ses manières une anglomanie qui était alors populaire. Il réussit aussi à se faire nommer grand-maître des francs-maçons de France, et cette vaste association secrète devint entre ses mains un puissant moyen d’influence.

En un mot, toutes ses actions, toutes ses paroles dénonçaient, chez lui, l’intention de se poser comme le chef des mécontents du royaume.

L’occasion s’offrit bientôt au duc d’Orléans de faire l’essai de ses qualités comme chef de parti. Après la convocation des notables, le roi s’était rendu au parlement pour faire enregistrer des édits financiers devenus nécessaires par la situation du trésor.

Dès le commencement de la séance, dit un historien de la révolution,le duc d’Orléans semblait en proie à une vive agitation ; ses traits étaient altérés.

Il prit la parole et demanda au roi si la séance présente était un lit de justice.

Le roi répondit que c’était une séance royale.

Alors le duc reprit : « Sire, je supplie votre majesté de permettre que je dépose dans le sein de la Cour la déclaration que je regarde cet enregistrement comme illégal. »

À la suite de cette protestation et de l’arrêt de la Cour qui le suivit, le duc d’Orléans fut exilé dans sa terre de Villers-Cotterets. Cette âme sans ressorts plia sous le poids de cette disgrâce peu sévère. Dans un séjour délicieux, habité par tous les plaisirs, il montra autant d’accablement que s’il eut été déporté dans une île déserte.
Le duc d’Orléans, dit M. Thiers, consigné à Villers-Cotterets, ne pouvait se résigner à son exil. Dépourvu à la fois de la dignité d’un prince et de la fermeté d’un tribun, il ne sut pas supporter une peine aussi légère, et, pour obtenir son rappel, il descendit à de misérables supplications envers la reine, son ennemie personnelle. [4]
Ainsi, cette tentative se terminait encore comme toutes celles que le duc d’Orléans avait faites. Il sortait de toutes situations difficiles comme il était sorti de la nacelle de l’aérostat : chez lui, c’était toujours la lâcheté qui avait le dernier mot.

Député de la Constituante

La convocation des États-généraux ouvrit une plus vaste carrière aux instincts pervers de M. le duc d’Orléans.

Ce ne fut pas sans peine qu’il se fit élire membre de cette Assemblée, et il fallut, pour ainsi dire, qu’il dérobât le siège qu’il obtint dans la Constituante, comme s’il devait, y avoir toujours quelque chose d’équivoque dans sa situation.

Quels que fussent tous ses moyens de popularité, lit-on dans la Biographie universelle [5], il n’était pas assuré de se faire nommer aux États-généraux ; mais le marquis de Livron, sa créature, s’étant rendu à Crespi, au moment des élections, comme pour visiter les bâtiments du prince, s’y prit avec tant d’adresse auprès des électeurs de la noblesse, que, malgré leur répugnance à se montrer en opposition avec la cour, il leur fit élire par acclamation le duc d’Orléans, qui, leur avait-il dit, n’accepterait certainement pas. Mais, peu de temps après, on vit, avec beaucoup d’étonnement, le prince venir lui-même à Crespi remercier et prêter serment.
Tel fut l’espèce d’escamotage politique à l’aide duquel le duc d’Orléans entra dans la Constituante.

 Révolutionnaire actif et conspirateur

Scènes pré-révolutionnaires

Deux jours avant la réunion de cette Assemblée, avaient éclaté les affreux désordres auxquels le pillage des magasins de Réveillon avaient donné le signal.

Parmi les figures patibulaires mêlées au peuple, dit le républicain Prudhomme, la police signala plusieurs paysans de la paroisse de Villers-Cotterets où le duc d’Orléans avait une belle propriété, et ceux-ci n’étaient pas les moins actifs.

Mais voici, une circonstance qui est encore plus remarquable.

La famille d’Orléans, allant au château de Villers-Cotterets, traversa l’émeute et fut extrêmement fêtée. On fit arrêter la voiture où se trouvait la duchesse pour l’applaudir. Cette princesse fut étonnée d’un accueil qu’elle n’avait assurément pas provoquée, car elle n’était rien moins qu’initiée aux projets ambitieux et sinistres de son mari. [6]

Ainsi, dans les scènes de désordre qui servirent de préambule à la révolution française, le nom et l’influence du duc d’Orléans paraissaient déjà. On lisait sa signature mal effacée au bas de ces premiers crimes, prélude de crimes plus affreux. La progression des crimes devait, en effet, rapidement marcher, et l’on allait trouver le nom du duc d’Orléans accolé à toutes les sinistres journées qui heurtaient déjà à l’huis de l’histoire comme pressées de commencer.

Le militant révolutionnaire

À peine entré dans l’Assemblée, il s’assoit au milieu des membres les plus révolutionnaires ; le coin duquel partent les motions les plus subversives et les plus incendiaires est publiquement appelé le Palais-Royal.

En même temps, par une coïncidence remarquable, toutes les insurrections, tous les assassinats se trament dans le jardin du Palais-Royal.

Ce furent dans les jardins du Palais-Royal que furent provoqués les premiers mouvements révolutionnaires, dit la Biographie universelle, toutes les émeutes s’y formaient ; c’est de là que partaient les rassemblements ; le plus important se forma devant le café de Foy dans la soirée du 12 juillet.

On porta le buste du duc dans les rues avec celui de Necker. Suivant divers rapports publiés sur cet événement, on le vit à Paris, dans son palais, applaudissant de ses fenêtres aux mouvements populaires, et bientôt après parcourant les rues en wisky, puis assistant aux Séances de l’Assemblée de Versailles.

Un historien de la révolution complète ainsi les détails :
Les discours les plus révolutionnaires étaient proférés dans les cafés et les jardins. Là, se rassemblaient tous les hommes perdus qui affluent dans la capitale pour cacher leurs crimes, et cette tourbe d’étrangers, misérable instrument d’une haine aveugle pour la France. Tel était le peuple du duc d’Orléans. On répandait, en son nom, l’or à pleines mains, pour solder toutes les infamies et tous les crimes.
Ce fut là que se réfugièrent les soldats révoltés qui avaient abandonné leurs drapeaux, et des témoins irrécusables ont affirmé avoir vu le duc d’Orléans jeter à ces déserteurs, qui s’enivraient avec des prostituées, des billets de caisse et de l’argent.

Le 14 juillet 1789

Toutes ces scènes de désordres précédèrent et amenèrent la journée du 14 juillet 1789, qui devait être fameuse par la prise de la Bastille.

Le duc d’Orléans, dit la Biographie universelle, était à l’Assemblée dans la journée du 14 juillet.

La veille de cette journée, des séditieux le désignèrent pour lieutenant-général du royaume, et au même instant, les couleurs vertes, arborées la veille furent foulées aux pieds et remplacées par le bleu, le rouge et le blanc, qui étaient les couleurs de la maison d’Orléans.

Voici comment Bertrand de Molleville raconte la suite de ces événements dans ses Mémoires :
En vertu des délibérations d’un comité dévoué au duc d’Orléans, et qui tenait ses séances au village de Montrouge, ce prince devait avertir le roi du danger de sa situation et lui demander la lieutenance-générale du royaume, ou en d’autres termes, la couronne.

Le duc se présenta dans la matinée à la porte de la chambre du roi et s’informa du baron de Breteuil, qui en sortait, s’il pouvait parler sa majesté.

Le ministre répondit que le roi ne voulait voir personne, mais que S. A. pouvait lui écrire si elle jugeait convenable, ou si elle le préférait, adresser sa lettre à lui, baron de Breteuil, qui la mettrait sous les yeux du monarque. Le duc préféra ce dernier parti.

Mais au lieu de réclamer la lieutenance-générale du royaume, il se contenta de prier le baron de Breteuil de solliciter pour lui la permission de passer en Angleterre, où il avait l’intention de se rendre, si les affaires prenaient une tournure fâcheuse. [7]

C’est que le génie de la peur était encore une fois apparu à Philippe-Joseph d’Orléans,
- comme le jour où il avait sauté de l’aérostat,
- comme le jour du combat d’Ouessant,
- comme le jour où il fut exilé à Villers-Cotterets,
- comme le jour où il se réunit au Tiers-État à la tête de la minorité de la noblesse et où, s’étant évanoui, il fut déshabillé, de sorte qu’on s’aperçut qu’il s’était plastronné ; précaution présomptueuse qui indiquait que le duc d’Orléans, se rendant peu de justice à lui-même, s’imaginait avoir un cœur à défendre.

Philippe semblait placé entre deux furies,
- l’ambition qui le précipitait dans tous les crimes,
- la peur qui le jetait dans toutes ses lâchetés. Il avait le désir de tous les attentats, mais c’était un désir stérile et impuissant ; il n’avait pas même le dernier des courages, celui du crime.

Les complices du duc d’Orléans, dit un historien déjà cité, l’entraînèrent au château dans la matinée du 15. Il s’agissait de saisir l’occasion des troubles de Paris pour le faire investir du titre de lieutenant-général du royaume. Mais le cœur lui faillit, il n’osa se présenter devant le roi.

Incapable d’être un chef de parti, ce lâche ambitieux, que poursuivait déjà le mépris de ses complices, n’était que le mannequin de la faction à laquelle il prêtait son nom et son or.

Le comble du déshonneur

Il est difficile, en effet, de se faire une idée du mépris où était tombé, dès cette époque, le duc d’Orléans. Les récits seraient trop pâles pour l’exprimer.

Voici comment un des écrivains les plus remarquables du Journal des Débats [8], l’a mis en action dans un ouvrage où il a essayé de rendre la physionomie de la première période de la révolution, avec ses mœurs, ses hommes et ses idées :

Au plus fort de ce silence, nous entendîmes le bruit d’une porte qui s’ouvrait à deux battants. Un homme entra en s’annonçant, dès l’antichambre, par des imprécations contre les valets.

Voilà ; dit Mirabeau, une voix qui parle ici plus haut qu’à la tribune ; on voit bien qu’il n’y a rien à dire ici.

À cette voix qui leur était connue, quelques femmes devinrent pâles et tremblantes.

Ne craignez rien, dit Mirabeau, ce n’est pas ici comme dans le souterrain du Raincy. Que vient donc chercher ici le premier prince du sang à cette heure ? je l’aurais cru en Angleterre ou couché dans un des mauvais lieux de son palais.

En relevant les yeux, le regard de Mirabeau tomba sur le nouveau venu ; c’était un homme de la taille la plus élégante, à la figure incertaine, au regard douteux et méchant. Il entendit Mirabeau et il ne rougit pas. Seulement, ses deux sourcils se contractèrent ; il chercha, de côté et d’autre, assez de soutiens et d’amis pour se mettre en colère. Mais, comme il n’en trouva pas, il se contenta de dire :

Vous savez bien, Mirabeau, que ces titres de prince et d’altesse ne me conviennent pas, que je les ai reniés depuis longtemps, et que, depuis longtemps ; je ne rougis plus de Montfort le cocher.

À ces mots, un sombre murmure parcourut et agita l’Assemblée. Mirabeau regarda le prince de la tête aux pieds, avec le sourire du plus profond mépris.

Messieurs et mesdames, ne le croyez pas, s’écria-t-il, il en a menti. Montfort arrive ici comme un quartier supplémentaire ; Montfort n’est ici qu’une prétention de plus. Il est étrange que cet homme se croie le droit de changer de nom, quand ce nom il l’a plus souillé que son père. Il est étrange qu’il vienne ici changer de père comme on change de livrée ; déshonorer un honnête cocher qui ne lui a rien fait et insulter sa mère, parmi nous, comme il a insulté sa femme, cette femme si vertueuse et si accomplie, qu’il a forcée de paraître tremblante et chrétienne dans une profane assemblée de francs-maçons.

Tel apparaissait le duc d’Orléans à un écrivain du Journal des Débats dans le commerce de la vie privée, lorsqu’il cherchait à rendre, sur la toile, cette physionomie mêlée de crimes et de vices, ce caractère pétri de sang et de boue.

L’acteur des journées d’octobre

Les crimes du duc d’Orléans devaient bientôt faire oublier ses vices, et la boue de ses mains allait disparaître sous le sang que virent couler les journées des 5 et 6 octobre. Il est impossible de nier que le signal de ces horribles journées qui faillirent tourner, quatre années plus tôt, la sinistre page du régicide, n’ait été donné par le duc d’Orléans. La Biographie Universelle, favorable, autant qu’on peut l’être, au duc, l’avoue elle-même.

Beaucoup de témoins, dit-elle, affirmèrent l’avoir reconnu dirigeant les assaillants et leur indiquant les issues. Il fut désigné plusieurs fois dans la procédure que le Châtelet commença, et les déclarations parurent tellement graves, que ce tribunal demanda que le prince fût dépouillé de son inviolabilité, pour être livré à la justice. L’Assemblée nationale nomma une commission ; mais le rapporteur Chabrou écarta tout ce qui était à la charge du duc et l’affaire en resta là.

On sait que, dans les journées des 5 et 6 octobre, il s’agissait d’assassiner la reine, et de forcer le roi par la terreur à quitter Versailles, après quoi on aurait fait nommer le duc d’Orléans roi par l’Assemblée.

La déposition qui a le mieux éclairci le but et la cause de cette journée est celle de M. de Virieu. M. de Virieu rapporta une conversation dans laquelle Mirabeau lui avait formellement déclaré qu’on avait déjà voulu une fois, à l’époque du 14 juillet, faire le duc lieutenant-général du royaume.

Sa timidité, avait continué Mirabeau, a fait tout manquer. Il n’a tenu qu’à lui, on lui avait fait son thème, on lui avait préparé ce qu’il avait à dire [9].
Voilà pour la cause et le but.

Quant à l’exécution, tous les historiens rapportent que les héroïnes de ces sanglantes Journées sortirent des repaires de la prostitution que contenait, en si grand nombre le Palais-Royal

Plusieurs des complices du Palais-Royal, dit encore un de ces historiens, ont revêtu des habits de femmes ; parmi ces hommes travestis on a reconnu Laclos et plusieurs familiers d’Orléans. Le duc d’Orléans lui-même avait passé la nuit du 5 à Paris ; il avait été vu à cheval à la Porte-Maillot, couvert d’une redingote grise et s’entretenant avec des hommes du peuple. Puis à Versailles, puis de nouveau à Paris dépêchant et attendant des courriers.

Enfin, quand le moment de l’action fut arrivé, le duc d’Orléans se décida à paraître ;

Les brigands se jettent sur les factionnaires, dit M. le vicomte de Conny ; Deshuttes, qui a respecté, jusqu’au dernier moment, l’ordre qui lui défend de faire usage de ses armes, tombe percé de mille coups. Son corps est déchiré en lambeaux, sa tête est suspendue au bout d’une pique. L’homme à la grande barbe, armé d’une hache, est à son poste.

Le duc d’Orléans paraît au milieu des bandes ; il porte à son chapeau une large cocarde ; il agite en riant la badine qu’il tient à sa main, il traverse lentement la foule qui s’ouvre en faisant retentir l’air de ces cris : Vive le duc d’Orléans ! Vive notre père d’Orléans ! Vive notre roi d’Orléans !

Cependant la grille de la cour s’ouvre bientôt à de nouvelles hordes. Le duc d’Orléans les conduit au grand escalier, leur indique de la main l’appartement de la reine et se dirige vers celui du roi [10].

Tout manqua encore une fois, selon la parole de Mirabeau, par la lâcheté du duc d’Orléans. Arrivé à là porte du roi, la peur le prit, et il n’osa entrer. Ce fut en apprenant cette nouvelle preuve d’une incurable pusillanimités, que Mirabeau proféra ce mot si connu :

Qu’on ne me parle plus de cet homme, il a l’âme d’un laquais.
Ce qui a fait dire à un écrivain républicain de nos jours, que Mirabeau insultait les laquais et flattait le duc d’Orléans.

Si le duc d’Orléans faiblit dans la partie du crime qui demandait de l’énergie, on peut dire qu’il se surpassa dans celle qui ne demandait que de la scélératesse.

Quand le cortège hideux qui ramenait à Paris, le roi et la reine, précédé d’égorgeurs qui portaient les têtes des gardes du corps coupées et dégouttantes de sang, passa devant la terrasse du château de Passy, un homme fut aperçu qui se cachait derrière des jeunes enfants et cherchait à voir sans être vu, c’était d’Orléans.

On avait osé amener ses fils et sa fille ; dit un historien, et les placer en première ligne pour les faire assister à la honte de la monarchie et au crime de leur père.

Un peu plus loin, dans les Champs-Élysées, un nouveau crime vint montrer que le duc d’Orléans n’avait pas abandonné la partie et qu’il s’essayait au régicide.

À l’endroit le plus élevé des Champs-Élysées, dit le républicain Prudhomme, une mère, à côté de sa fille, tomba morte d’un coup de feu. On remarqua que ce fut au moment où la voiture du roi passa devant cette femme. Les assistant virent bien que le coup n’était point adressé à cette infortunée ; on en voulait à un autre personnage plus important dans l’ordre politique. La majorité des spectateurs pencha à croire qu’une main orléaniste avait mal ajusté son arme. Sur la place de la Révolution, il fut tiré encore deux ou trois coups de fusil ; ils furent naturellement attribués à la même cause [11].

Pour couronner la conduite qu’il avait tenue pendant ces journées qui avaient vu la reine poursuivie dans son lit par des égorgeurs, les têtes des gardes-du-corps coupées et promenées, le roi et la reine ramenés à Paris par des bandes sanglantes, quatre tentatives de régicide, le duc d’Orléans fit illuminer le soir le Palais-Royal.

Fuite à Londres

Cependant la justice instruisait, le Châtelet demandait que le duc d’Orléans fût conduit sur les bancs des criminels ; le général Lafayette lui avait ordonné impérieusement de partir.

Le duc d’Orléans dont la vie était composée d’intermittences, de scélératesse et de lâcheté, fut atteint de ce mal ignoble de la peur, dont il était tourmenté, et s’enfuit à Londres, en demandant au roi, qui eut la générosité d’y consentir, de colorer sa fuite par une mission. Il n’échappait au mépris de la France que pour se trouver en face du mépris de l’Angleterre.

Quand le duc d’Orléans se rendit à Londres, disent les Mémoires du temps, Pitt affecta de partir pour la campagne, à l’instant où le prince arrivait ; le roi ne lui accorda que fort tard une audience de quelques minutes, durant laquelle il lui dit :

« Le roi de France ma donné connaissance des événements arrivés dans son royaume ; j’en suis sensiblement touché. Je n’ignore pas non plus l’extrême courage de la reine et son grand caractère. Je suis bien aise de témoigner ces sentiments au premier prince du sang de France ». [12]

Ajoutons que le peuple anglais, saisi aussi de mépris pour le fauteur des journées des 5 et 6 octobre, l’apostropha en plein théâtre, et le força à chanter le God save the King.

Le séjour du duc d’Orléans en Angleterre dura huit mois. Pendant ces huit mois, il ne cessa pas de correspondre avec ses complices. Il envoya son adhésion par écrit au serment civique du 4 janvier 1790.

L’instigateur de l’insurrection du Champ-de-Mars

Quand on prépara le Champ-de-Mars pour la fédération,

il se fit représenter par les prostituées et par ces misérables de toutes les classes, honte et fléau de la population parisienne. (Nous citons les expressions d’un historien.)

Bientôt après, il revint. La procédure du Châtelet, qui établissait d’une manière si terrible sa culpabilité, devint inutile, par suite du décret de l’Assemblée qui n’autorisa point sa mise en jugement

Dès qu’il est de retour, lit-on, dans la Biographie Universelle c’est-à dire, dès le 11 juillet 1790, les attaques contre les constitutionnels commencent ; les mots de traître Lafayettecirculent dans les clubs et dans les groupes, et le jardin du Palais-Royal devient le théâtre de violences de toute espèce.

Le peuple de Paris, excité, se jette dans le parti extrême de la révolution. Ce parti s’empare du duc, qui se livre sans retour à ce honteux esclavage.

Bientôt la présence du duc d’Orléans à Paris fut signalée par de nouveaux malheurs et de nouveaux crimes.

L’insurrection du Champ-de-Mars fut encore l’œuvre de ce prince.

Ce furent Laclos, son secrétaire, et Brissot, spécialement protégé par madame de Genlis, dit la Biographie universelle, qui rédigèrent la pétition ou adresse aux départements qui demandait que LouisXVI fût mis en jugement et déchu du trône.

Cette pétition devint le signal de l’insurrection du Champ-de-Mars réprimée par Bailly.

À ce témoignage on peut ajouter le témoignage de madame Rolland, témoin oculaire, et dont l’impartialité ne saurait être suspecte :

Laclos, dévoué à d’Orléans, dit madame Rolland dans ses mémoires, fit cette proposition aux Jacobins qui l’accueillirent, et près de qui elle fut appuyée par un détachement de quelques centaines de coureuses tombées du Palais Royal dans le lieu de ses séances. Je les y vis arriver.  [13]

Ainsi la sanglante journée du Champ-de-Mars qui coûta plus tard la vie à Bailly qui avait réprimé l’insurrection, avait été préparée et combinée par ce prince.

On peut dire que ce fut là le terme de la direction qu’il imprimait à la révolution.

 Révolutionnaire suiveur et apeuré

Depuis ce moment, il ne fit guère que suivre, cherchant toujours à ramasser une couronne dans le chaos sanglant de tant de crimes et de tant de fureurs, mais tremblant et éperdu devant le génie plus énergique des hommes dont il avait cru faire ses instruments, et qui ne se servirent plus de lui que comme d’un outil de corruption et de meurtre, qu’ils jetèrent quand ils n’en eurent plus besoin.

Le jouet de Danton

Après la répression de l’émeute du Champ-de-Mars, le duc d’Orléans, suivant son invariable habitude, avait été saisi d’un de ces accès de couardise, dans lesquels il retombait toujours, chaque fois qu’il avait fait quelque tentative nouvelle. Il déserta le club des Jacobins, et vint se présenter au club des Feuillans qu’on avait fondé, dans ce temps, pour défendre et maintenir tout ce qui restait de la monarchie.

Mais bientôt après, il retourna aux Jacobins qui ne gardèrent plus aucune mesure et qui commencèrent à prêcher l’insurrection de tous les peuples contre les rois, doctrine subversive qu’adopta l’Assemblée législative qui succéda, sur ces entrefaites, à la Constituante.

Le duc, pendant la durée de cette nouvelle assemblée, réunit autour de lui les hommes qui composaient la faction sanguinaire de Danton. On appelait indifféremment les dantoniens du nom d’orléanistes, les orléanistes du nom de dantoniens, et l’on est réduit à se demander si c’était le duc d’Orléans ou si c’était Danton qu’on insultait par cette confusion.

D’Orléans participa donc à tous les crimes de cette faction, tantôt par suite de cette damnable ambition qui continuait à brûler son cœur, tantôt par suite de la peur ignoble dont il était travaillé.

Danton connaissait les deux ressorts de ce honteux caractère. Dans toute parole qu’il lui adressait, il laissait percer le tranchant du fer de la guillotine et briller le cercle d’or d’une couronne volée, et il conduisait son esclave, moitié par terreur, moitié par une convoitise scélérate, à toutes les bassesses et à tous les attentats

Son renoncement pour lui et ses descendants au nom d’Orléans

Lorsque la journée du 10 août eut rendu Louis XVI prisonnier, lit-on dans la Biographie Universelle, Manuel, un des dantoniens, déclara au duc qu’il devait renoncer au nom de sa famille et accepter celui d’Égalité, qui lui serait proposé par la Commune de Paris.

Philippe accepta ce nom avec reconnaissance ; et, dans une lettre de remerciement, il déclara qu’on ne pouvait lui en donner un qui fût plus conforme à ses sentiments.

C’est à partir du 15 septembre 1792, que le duc d’Orléans prit le nom d’Égalité. Voici quelle était la teneur de l’acte de la Commune de Paris qui, sur sa demande, donnait ce nom à l’ancienne maison d’Orléans :

Sur la demande de Louis-Philippe-Joseph, prince français, le conseil-général arrête :

1) Louis-Philippe-Joseph et sa postérité porteront désormais pour nom de famille Égalité ;

2) le jardin connu jusqu’à présent sous le nom de Palais-Royal, s’appellera désormais jardin de la Révolution.

Son implication dans le massacre de la princesse de Lamballe

Quelques jours avant cette époque, c’est à dire dans les journées des 5 et 6 septembre, la princesse de Lamballe avait été égorgée.

Le duc d’Orléans, disent les Mémoires du temps, était animé contre madame de Lamballe de la double soif de la vengeance et de l’intérêt.

Depuis les journées d’octobre, madame de Lamballe lui avait exprimé tous ses mépris et avait refusé toute communication avec lui ; en la faisant tuer, il gagnait un douaire de cent mille écus qu’elle touchait sur la fortune de la duchesse d’Orléans, sa belle sœur ; la mort de madame de Lamballe fut son ouvrage .

Il importe d’ajouter qu’après avoir présenté la tête de la princesse de Lamballe au Temple, la troupe des égorgeurs vint planter la pique qui soutenait cette tête sous les fenêtres du duc d’Orléans.

C’était, dit un historien, l’heure où le prince allait se mettre à table ; il s’avança, examina froidement la tête et passa dans la salle à manger.

Le conventionnel

Bien peu de temps après, le 22 Septembre, il entrait à la Convention.

Le terme de sa carrière politique approchait. Il ne lui restait plus qu’un dernier acte à commettre, et il y marchait en chancelant sous le poids d’une double ivresse, celle de la terreur et celle de l’orgie.

Son palais était devenu un antre, dit la Biographie universelle, où tous les scélérats se donnaient tous les excès de la débauche.
Il avait pris la main de la révolution pour la conduire, et la main de fer de la révolution, broyant, dans sa redoutable étreinte, cette main sans vigueur, le traînait à sa suite.

La République avait été proclamée ; en vain Merlin, un des complices du duc d’Orléans avait voulu réserver aux assemblées primaires, le droit de rétablir la royauté. À mesure qu’on avançait sur cette fatale route, les espérances d’Égalité diminuaient, mais aussi sa peur redoublait et suppléait à l’espérance qu’il avait perdue.

C’est ainsi qu’il arriva jusqu’au procès de Louis XVI.

Sa renonciation au trône pour lui et ses enfants

Le 7 décembre, il écrivit une lettre dans le Moniteur, afin de démentir la clameur publique qui le dénonçait comme aspirant au trône.

Plusieurs journaux, disait-il dans cette lettre, affectent de publier que, dans le cas où Louis XVI ne serait plus, je suis placé derrière le rideau pour mettre mon fils ou moi a la tête du gouvernement.

Je ne crois pas, Messieurs, que vos comités entendent priver aucun parent du roi d’opter entre la qualité de citoyen français et l’expectative soit prochaine, soit éloignée du trône ; je conclus donc à ce que vous rejetiez purement et simplement l’article de vos comités, mais, dans le cas où vous l’adopteriez, je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m’en tenir à ceux de citoyen français. Mes enfants sont prêts à signer de leur sang qu’ils sont dans les mêmes sentiments que moi [14].

Le régicide jacobin

C’était ainsi que le duc d’Orléans cherchait à se faire oublier. Mais, comme l’a dit M. Thiers :

Il restait le souvenir ineffaçable de son ancienne existence, et le témoignage, toujours présent, de ses immenses richesses.

Les Jacobins n’étaient donc pas disposés à se contenter du témoignage d’humilité qu’il donnait. Il parlait, dans sa lettre, de signer sa profession de foi républicaine avec du sang ; c’est dans celui de Louis XVI qu’on lui ordonna de tremper la plume qu’on remit entre ses mains parricides.

Obligé de se rendre supportable aux Jacobins ou de périr, dit encore M. Thiers, il prononça la mort de son parent.

Les Mémoires du temps rapportent que le conseil du duc d’Orléans hésitait ; mais que Danton, instruit par Robespierre des irrésolutions d’Égalité, se rendit chez lui dans une des nuits qui précédèrent le fatal jour, et qu’il lui déclara qu’il fallait être régicide avec les Jacobins ou guillotiné avec Louis XVI.

Pour mieux épouvanter ce cœur lâche et pusillanime, on mit en avant une motion d’exil contre lui qu’on ne fit que suspendre.

Ce n’était point assez que de donner sa voix.

Lepelletier de Saint-Fargeau, dit un historien de la révolution, sur lequel les Jacobinsavaient jusque-là compté, avait entraîné vingt-cinq de ses amis à voter pour toute autre peine que la mort.

Tout paraissait perdu à la Montagne ; alors Danton court au Palais-Royal, et raconte à Égalité la défection de Saint-Fargeau. Il le subjugue, court de là chez Saint-Fargeau, l’entraîne au Palais-Royal, et là, Égalité, flattant son ambition, l’amena à cette horrible résolution, devant laquelle il reculait encore ; cet acte était l’arrêt de mort de Louis XVI.

Ainsi, la révolution, ce sinistre banquier de ce brelan de mort, se servait de la main de Philippe-Égalité, comme d’un râteau sanglant pour ramasser les votes régicides.

Le 16 janvier, un homme d’une pâleur livide, s’avançait vers la tribune et prononçait ces paroles condamnées à l’immortalité :

Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote la mort.

Un murmure d’horreur parcourut l’Assemblée lorsqu’elle entendit Égalité, quoique l’assemblée s’appelât la Convention.

Les tribunes mêmes se turent, quoiqu’elles fussent là pour applaudir le crime.

L’attente de la révolution était surpassée.
- Égalité avait tenu la parole régicide qu’il avait donnée ; il vota contre l’appel, et vota contre le sursis.
- Il obéit en tout et jusqu’au bout ; s’il n’exécuta pas Louis XVI, c’est parce qu’on ne pensa point à l’exiger.

Le misérable ne pensait plus à régner, il pensait à vivre ; pour vivre, il se serait fait bourreau.

Le pardon du roi Louis XVI

Le roi Louis XVI fut guillotiné le 21 janvier 1793 sur la place Louis XV, et, pour se venger de ses bourreaux, le roi-martyr écrivait la lettre suivante à son frère Louis XVIII quelques heures avant son supplice :

Paris, le 20 janvier 1795.

Mon cher frère,

J’obéis à la Providence et à la force en allant porter sur l’échafaud ma tête innocente. Ma mort impose à mon fils le fardeau de la royauté : soyez son père et gouvernez l’État pour le lui rendre tranquille et florissant.

Mon intention est que vous preniez le titre de régent du royaume ; mon frère Charles-Philippe prendra celui de lieutenant-général.

Mais c’est moins par la force des armes que par une liberté bien entendue et des lois sages, que vous rendrez à mon fils son héritage usurpé par les factieux.

N’oubliez jamais qu’il est teint de mon sang et que ce sang vous crie clémence et pardon.

Votre frère vous en prie, votre roi vous l’ordonne.

Louis. (Note de l’éditeur.)

 La fin du duc d’Orléans

Son arrestation

Il ne régna point cependant. Bientôt après, le 21 janvier, les Jacobins livrèrent Philippe-égalité aux Girondins ; ils avaient pressé dans leurs mains ce déplorable prince comme une éponge imbibée de boue et de sang, et lui avaient fait rendre tout ce que sa bassesse et sa lâcheté contenaient de crime ; maintenant ils le rejetaient avec dégoût.

En même temps, le prince de Galles déchirait son portrait et Dumouriez le flétrissait de son mépris.

Ce fut pourtant la défection de ce général qui devint le prétexte de l’arrestation d’Égalité. On le comprit dans le sanglant anathème lancé contre la famille des Bourbons.

Ses anciens amis firent plus, ils demandèrent et obtinrent l’arrestation des personnes attachées à son service.

Merlin de Douai, un de ses conseillers les plus intimes, se trouvant frappé par le décret, déclara qu’il avait cessé d’avoir des rapports avec lui, dès le moment où il avait reconnu qu’il était un traître.

Le duc, conduit le 7 avril 1793, à la mairie par ordre de Pache, courut à l’Assemblée pour alléguer ses crimes et revendiquer sa honte.
- On ne pouvait pas le considérer comme un Bourbon, lui qui s’appelait Égalité,
- on ne pouvait le confondre avec la famille royale que l’on proscrivait, lui régicide.

Pour qu’aucun opprobre ne manquât au duc d’Orléans, une seule voix s’éleva en sa faveur, ce fut celle de Marat ! Cette protection acheva de le flétrir, mais ne le sauva pas.

Envoyé à Marseille, dans la nuit du 9 au 10 avril, le Tribunal des Bouches-du-Rhône le trouva innocent.

Le duc, cependant, continua a être détenu par ordre du Comité de salut public.

Sa condamnation à mort

On le conduisit à Paris, où il fût condamné à mort comme Girondin, par le Tribunal révolutionnaire, qui semblait avoir eu à cœur de trouver le seul crime dont Égalité fût innocent, afin de ne pas donner à la révolution, qui vivait de forfaits odieux, le spectacle d’un homme condamné pour ses crimes.

Un pauvre serrurier avait été condamné à mourir le même jour que Philippe-Égalité. Quand on voulut le faire monter dans la fatale charrette, il refusa obstinément.

Je suis condamné à mort, disait-il, c’est vrai, mais le Tribunal ne m’a pas condamné à aller à l’échafaud dans la compagnie et dans la même charrette que cet infâme scélérat d’Orléans.

Il fallut employer la force pour jeter le malheureux serrurier dans le tombereau. Ainsi le peuple, dont Philippe-Joseph d’Orléans avait voulu se faire l’égal, refusait, par la voix de cet ouvrier, d’accepter une flétrissante égalité, et de coudoyer les crimes de celui qui avait voulu coudoyer ses haillons.

 Conclusion

Telle fut la vie, telle fut la mort du duc d’Orléans.

Nous avons promis de garder jusqu’au bout notre sang-froid, nous tiendrons notre parole. Mais si l’on nous demandait pourquoi, le jour de l’anniversaire de sa mort, nous avons tracé ce portrait, un écrivain du Journal des Débats [15] nous fournirait pour répondre ces paroles qui serviront de conclusion à notre travail :

Pour figurer le crime, il ne s’offrait à moi que trop de modèles. J’ai pris le mien dans un palais, comme un effrayant contraste. J’ai choisi, et cette préférence lui est due, ce prince qui descendit tous les degrés de l’échelle sociale pour se faire peuple ; non le peuple qui travaille, mais le peuple rouge de sang et de vin, qui égorge pour égorger et rentre ensuite à la maison tranquille comme le bourreau qui a fini sa tâche.

Si ce prince, ce peuple, ce bourreau, se sont rencontrés dans un seul homme, pouvais-je laisser de côté un personnage d’une physionomie si franchement scélérate ?

Pouvais-je trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de méchanceté ?

Ce prince, qui n’a de droits qu’à l’impartialité, et que j’ai représenté tel qu’il m’a paru :
- avare et prodigue tout à la fois,
- débauché sans être voluptueux,
- qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité, l’énergie ;
- homme qui n’osa jamais regarder un homme en face ;

ce prince, il est à moi, il m’appartient par tous les droits de l’histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses orgies, ses fanfaronnades tout cela est de mon domaine.

Vous me demandez grâce pour lui : mais
- a-t-il fait grâce, lui ?
- A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus malheureuse des reines, de la plus contristée des mères ?

J’attache son nom au poteau infamant, dites-vous ? Mais n’a-t-il pas dressé l’échafaud où Marie-Antoinette est montée, traînée d’un bras par la haine, de l’autre par la calomnie.

Non, pour cet homme, je ne mentirai pas à ma conscience et à la vérité.

Ce qu’a dit l’écrivain du Journal des Débats est fort bien dit, et voilà précisément pourquoi, ce jourd’hui, 6 novembre 1842, quarante-neuf ans écoulés après le supplice du prince régicide, nous publions cette vie de Louis-Philippe-Égalité.

Alfred NETTEMENT (1842)

 

Notes

[1] Biographie annuelle, d’orléans.

[2] Biographie Universelle.

[3] Histoire de la Révolution, par M. de Conny.

[4] Histoire de la Révolution, par M. Thiers.

[5] Biographie universelle, d’Orléans.

[6] Histoire des crimes commis pendant la révolution française, par Prudhomme.

[7] Mémoires de M. Bertrand de Molleville.

[8] M. Jules Janin dans Barnave.

[9] Déposition de M. Virieu devant le Châtelet.

[10] Histoire de la Révolution.

[11] Prudhomme, Histoire des crimes commis pendant la révolution.

[12] Mémoires de madame Roland.

[13] Mémoires du temps.

[14] Moniteur.

[15] M. Jules Janin, préface de Barnave.

 

Source: Vive Le Roy

jeudi, 24 novembre 2011

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La Rédaction
 
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jeudi, 10 novembre 2011

Le Roi dans la Constitution de 1791 ou l’apostasie de la démocratie royale

 

 

 


 

En 1789, les États Généraux se déclarent « représentants de la nation » et s’érigent en Assemblée constituante. En 1791 l’Assemblée promulgue une constitution écrite réalisant le rêve d’autonomie de la modernité : abolir la monarchie de droit divin pour établir une monarchie constitutionnelle fondée sur l’idéologie de la souveraineté nationale. Louis XVI se trouve alors dans une position intenable : par le serment du sacre il reconnaît que son autorité vient de Dieu, par le serment à la Constitution il admet qu’elle vient de la Nation. Si cette monarchie constitutionnelle ne survit que quelques mois, son principe d’autonomie inspirera largement la doctrine orléaniste d’une royauté révolutionnaire.

 

 Genèse de la Constitution de 1791

1789 : les États généraux s’érigent en Assemblée nationale constituante

La France d’Ancien Régime n’avait pas vécu une semaine de siècles dans l’arbitraire et le dérèglement : elle était déjà un « État de droit ».

Mais les constituants de 1789 se trouvaient en présence d’institutions essentiellement coutumières. Tel était, du reste, le régime ordinaire des pays européens à la même époque [1]. Seuls, hors de l’Europe et hors du cadre monarchique, les États-Unis d’Amérique du Nord venaient de se donner une Constitution fédérale écrite.

Cette notion de “constitution”, matériellement ancienne, était en passe d’évoluer dans sa forme, et c’est par voie écrite que les députés des États généraux entendaient procéder.

L’on hésita, pourtant, d’emblée, sur la nature des textes à voter et sur la manière de s’y prendre. Dans la mouvance de l’esprit du siècle, la plupart voulaient transformer le régime existant. Mais en quel sens ? Et dans quelle concertation avec le Roi ?

- Un homme tel que l’abbé Sieyès, « ingénieur en Constitutions » et « portier de la Révolution », dont l’influence fut si grande sur la genèse du nouveau droit public [2], proposait la théorie de la souveraineté nationale comme moyen terme entre l’absolutisme royal et l’absolutisme démocratique ; il entendait faire entreprendre la refonte des institutions par les seuls représentants de la Nation.
- D’autres tenaient que le Roi fût associé aux réformes : dans leur esprit il ne s’agissait que de rétablir l’harmonie entre le Roi et ses sujets par une sorte de pacte.

La question était donc de savoir s’il fallait créer une Constitution entièrement nouvelle ou simplement rétablir, dans son authenticité, celle léguée par les siècles, dont les principes auraient été méconnus et oubliés.

Il ne fallut pas moins de trois comités de Constitution pour débattre et élaborer le texte au cours des années 1789, 1790 et 1791. Du jour où les États généraux se proclamèrent Assemblée nationale, puis se déclarèrent constituants, la Révolution était faite dans les principes.

L’Assemblée, écrit Talleyrand dans ses Mémoires, se déclare constituante, c’est-à-dire investie du droit de détruire tout ce qui existe, et d’y substituer tout ce qui lui plaira. [3]

Le maintien de la forme monarchique de l’État, même pour ceux qui réclamaient une Constitution entièrement nouvelle [4], était indiscuté ; car, disait le rapporteur du second comité, Clermont-Tonnerre,

c’est une forme qu’il est dans les cœurs de tous les Français de chérir et de respecter [5].

Elle fut donc confirmée par acclamations.

Restait à trancher la question du concours du Roi et de l’Assemblée, ainsi que celle de leurs rapports respectifs.

Un comité de Constitution à majorité “monarchienne”

Le second comité, élu le 14 juillet, comprenait 8 membres à majorité modérée, avec Mounier, le célèbre avocat dauphinois, mais aussi l’idéologue Sieyès, qui introduisit la distinction entre le “pouvoir constituant” (du souverain) et les “pouvoirs constitués”, parmi lesquels le Roi.

En conséquence, Sieyès affirmait que le Roi ne pourrait ni discuter le texte constitutionnel que les représentants de la Nation lui imposeraient, ni disposer d’un véto législatif susceptible de paralyser la loi, expression de la volonté générale, puisqu’« un pouvoir d’empêcher est analogue à un pouvoir de faire ».

Sieyès s’insurgeait contre l’idée d’un statut politique fondé sur une tradition, sur « un droit historique » ; il dénonçait les « prétendues vérités historiques » et voulait se fier aux seules lumières de la raison.

Mounier, pour sa part, proposait un véto royal sur les lois ordinaires, pas sur les lois constitutionnelles, ce qui était une première capitulation des monarchistes. Il défendait deux chambres, à l’anglaise, et des prérogatives royales encore substantielles, dont un droit de dissolution de la chambre basse.

En outre, le comité Mounier souhaitait, en préambule à la Constitution, une déclaration des droits et des devoirs.

Les événements de l’été 89 infirmèrent ces vues : la Constituante abolit, dans la fameuse nuit du 4 août non seulement les privilèges des personnes et des ordres, mais ceux des provinces, des villes, des corporations.

Ce vote ne se bornait pas à détruire des exemptions d’impôts injustifiées et quelques droits honorifiques plus ou moins anachroniques ; il introduisait l’individualisme absolu et suscitait une immense hécatombe des cadres naturels de la vie sociale des Français.

La déclaration des droits de l’homme, acquise quelques semaines plus tard, après de confuses discussions qui écartèrent la reconnaissance des devoirs, accentua cet individualisme.

L’agitation de la Grande Peur, la révolution municipale, les troubles dans la capitale, l’irruption des foules, achevèrent de mettre en porte-à-faux le projet de Mounier et de ses amis modérés (on disait : “monarchiens”).

Si la volonté générale est celle d’une majorité de citoyens égaux en droits,
- au nom de quelle autorité le Roi pourrait-il refuser sa sanction aux lois votées par l’Assemblée des représentants ?
- Comment pourrait-il dissoudre cette assemblée ?
- Comment pourrait-on envisager une chambre aristocratique ?

Un comité de Constitution présidé par l’idéologue Sieyès

Mounier démissionna logiquement, et c’est un troisième comité, dirigé cette fois par Sieyès en personne, qui eut la charge d’élaborer les textes définitifs.

Fin septembre, une Constitution provisoire de 19 articles était votée et soumise à l’approbation du Roi. Elle prévoyait
- une Assemblée législative unique, élue pour deux ans, avec un véto royal simplement suspensif,
- un pouvoir judiciaire indépendant, et
- un roi réduit aux fonctions de chef de l’exécutif.

Louis XVI accepta les 19 articles avec réserve,

aux conditions, disait-il, dont je ne me départirai pas, que, par le résultat général de vos délibérations, le pouvoir exécutif ait son entier effet entre les mains du monarque.

Cette réponse semblait impliquer qu’il pût refuser son concours à la Constitution définitive. Un vif débat s’ensuivit à l’Assemblée.

Robespierre s’indigna :

Est-ce au pouvoir exécutif de critiquer le pouvoir constituant dont il émane ?, arguait-il ; Je considère la réponse du Roi comme contraire aux principes, aux droits de la Nation, et opposée à la Constitution.

Plusieurs orateurs firent chorus. L’un d’eux n’avait-il pas réclamé, sans d’ailleurs être suivi (mais l’expression est à noter), “une démocratie royale” ? En tout cas, concluaient les députés, le Roi devait donner une acceptation pure et simple.

De fait, il s’y résigna, le 5 octobre, mais sous la pression de l’émeute.

Le contexte lors de la promulgation de la Constitution

De 1789 à 1791, le nouvel ordre des choses se mit en place, morceau après morceau, par des actes divers, les uns constitutionnels, les autres législatifs.

La grave question des rapports de la Révolution et de l’Église, le vote de la Constitution civile du clergé, en juillet 1790, la coupure des catholiques qu’elle provoqua, aboutirent à un divorce avoué entre Louis XVI et les constituants, puis à son équipée de Varennes les 20 et 21 juin 1791.

Du 25 juin au 14 septembre, le Roi fut suspendu ; l’Assemblée décida que ses décrets seraient exécutoires sans qu’il fût besoin d’une sanction royale ; elle plaça les ministres sous ses ordres, le Roi étant consigné aux Tuileries, sous la garde de La Fayette.

Sur ces entrefaites, la fusillade du Champ-de-Mars, le 17 juillet 1791, la première agitation républicaine des Cordeliers, effrayèrent l’Assemblée qui tenta, in extremis, de réagir face au discrédit de la monarchie qu’elle avait tant contribué à susciter ; l’on effectua une sorte de toilettage de la Constitution dans un sens conservateur, avec renforcement du cens électoral et de quelques prérogatives royales.

Malouet indigna ses collègues en osant demander, le 30 août, une ratification du texte par le peuple : la souveraineté nationale n’était pas discutée, mais les députés seuls étaient réputés vouloir pour la Nation.

Le 13 septembre, le Roi, à qui le texte définitif avait été présenté dix jours plus tôt, l’accepta :

Je déclare, écrivait-il à l’Assemblée, qu’instruit de l’adhésion que la grande majorité du peuple donne à la Constitution, je renonce au concours que j’avais demandé dans ce travail…

Le 14, il prêtait serment constitutionnel, recouvrant du coup ses prérogatives.

Quel était donc le statut du Roi dans la nouvelle Constitution ? Et comment ce Roi s’est-il comporté, en fait, dans les institutions qu’on lui fabriquait ? Tels seront les deux points que nous examinerons. En d’autres termes, une analyse théorique des pouvoirs constitutionnels du Roi, puis une appréciation de l’attitude pratique de Louis XVI.

 Le statut théorique du Roi en 1791

En Angleterre, l’introduction de la Royauté parlementaire s’est effectuée d’abord au prix d’un changement de roi, en 1688, puis à la faveur d’un changement de dynastie un quart de siècle plus tard.

En France, l’expérience fut tentée, d’ailleurs tragiquement, avec le même roi : Louis XVI.

Le Roi de 1791 avait aussi été celui de l’ancienne France, et il en conservait certains traits, hérités de la tradition ; mais ce roi était aussi devenu tout à fait indifférent, il avait “dépouillé le vieil homme” et subi une complète novation.

La tradition

Au Titre III, chapitre II, section première, la Constitution traite « De la Royauté et du Roi ». [6]

L’article premier, tout entier, est une fidèle rédaction des coutumes de dévolution de la couronne :

La Royauté est indivisible (c’était l’acquis des Capétiens) et déléguée héréditairement à la race régnante, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.
Suivait une parenthèse :
Rien n’est préjugé sur l’effet des renonciations dans la race actuellement régnante.

Cette incise, qui intéresse particulièrement les légitimistes, fut insérée en septembre 1789, lors de l’élaboration des 19 articles initiaux, à la suite de débats houleux portant sur la signification et la valeur des renonciations de Philippe V à Utrecht [7].

Les orléanistes présents essayèrent de faire prévaloir la validité de ces renonciations et l’exclusion des descendants de Philippe V : ils n’eurent pas gain de cause devant les constituants, conformément à l’opinion quasi unanime des légistes du XVIIIe siècle. Sur ce point au moins, la tradition fut sauve.

Il n’y avait pas non plus de changement révolutionnaire dans le libellé de l’article 9 :

Les biens particuliers que le Roi possède à son avènement au trône sont réunis irrévocablement au domaine de la Nation ; il a la disposition de ceux qu’il acquiert à titre singulier ; s’il n’en a pas disposé ; ils sont pareillement réunis à la fin du règne.
On trouve là une reprise de la loi fondamentale sur le domaine de la Couronne.

Première novation : une constitution écrite est par nature muable

Les novations, en revanche, sont nombreuses. Elles résident, d’abord, dans la rédaction même de ces anciennes lois fondamentales.

Certes, l’inaliénabilité du domaine avait déjà fait l’objet d’un écrit, l’édit de Moulins de 1566 ; mais c’était une exception ; d’ordinaire, les règles de dévolution de la Couronne restaient inscrites « ès cœurs des Français », et immuables ; en les rédigeant, en les “constitutionnalisant” de la sorte, on les rendait révisables, donc muables comme la Constitution elle-même.

Deuxième novation : la constitution affirme la souveraineté nationale au lieu du droit divin

Cette Constitution, par ailleurs, affirmait d’emblée la souveraineté nationale et celle de la loi :

le Roi ne règne que par elle (art. 3). [8]

Dans la vision traditionnelle de la monarchie, la souveraineté du Roi n’était que l’expression d’un pouvoir suprême, lui-même moyen au service d’une fonction consistant à défendre et à incarner l’intérêt général, le bien commun de la multitude. En sorte que, dans la souveraineté monarchique, la Nation se trouvait absorbée plutôt qu’exclue.

Roi et Nation n’étaient pas antinomiques mais en symbiose. Et cela peut, du reste, expliquer que les constituants, posant la souveraineté nationale, n’aient pas éprouvé la nécessité logique de supprimer la monarchie.

Cependant, à rigoureusement parler, il ne s’agissait plus tant de monarchie que de royauté : “démocratie royale ”, disait, à bon droit, cet obscur député…

En principe, tous les pouvoirs émanaient de la Nation, qui ne pouvait les exercer que par délégation. Le Roi, comme les députés, avait qualité de « représentant de la Nation », et devenait, à ce titre, délégataire de la puissance exécutive.

Pourtant, marquons encore une réserve : vis-à-vis du Roi, cette délégation revêtait un caractère assez particulier puisque la monarchie était maintenue, et ce, dans ses formes anciennes de dévolution. La Nation entérinait mais ne créait pas.

Aussi bien ce Roi, dont on voulait faire, désormais, « le premier fonctionnaire du royaume » (Robespierre), « l’individu auquel la Royauté est dévolue » (Thouret), recevrait-il, seul parmi les fonctionnaires, et sans aucune raison autre qu’historique, le caractère « inviolable et sacré ».

Pour le reste, que de changements significatifs et profonds !

Troisième novation : Abandon du titre traditionnel de “Roi de France”

Les titres traditionnels de « Roi de France » et de « Dauphin » étaient abolis au profit de ceux de « Roi des Français » et de « Prince Royal ».

On avait justifié ce curieux et inconscient retour aux expressions du latin médiéval dans une discussion oiseuse, en insinuant que « roi de France » sous-entendrait une possession patrimoniale du Royaume, tandis que « roi des Français » soumettrait mieux le monarque à son peuple.

C’était superbement ignorer le combat des légistes, précisément contre les conceptions patrimoniales qui, elles, remontaient aux Mérovingiens ! Le passage du Rex Francorum au Rex Franciae, du temps de Philippe Auguste, au début du XIIIe siècle, exprimait bien autre chose.

Quatrième novation : l’abdication est possible

Incompréhension encore de la tradition dans les cas d’abdications prévus en 1791 (articles 5 à 8). En effet, des abdications « expresses ou légales » étaient admises, en violation du vieux principe de l’indisponibilité de la Couronne, pourtant implicitement consacré lors du débat sur la potée des renonciations d’Utrecht.

On verra là une marque manifeste de défiance envers la personne de Louis XVI, censé avoir abdiqué
- s’il ne prête pas serment à la Constitution,
- s’il se met à la tête d’une armée contre la Nation,
- s’il sort du Royaume sans y avoir été autorisé. (Le monarque était pratiquement assigné à résidence par le Corps législatif et n’avait pas le droit de s’éloigner « de plus de vingt lieues » du siège de ses séances ! )

Au passage, on observera que si le Roi est qualifié de “sacré”, il n’est plus question de son sacre à Reims, mais d’un simple « serment » à la Constitution.

Le Roi était doté d’une liste civile et pouvait lever une garde, en nombre limitée, défrayée sur cette liste civile.

Cinquième novation : les conditions de la régence

La section II du même chapitre organisait méticuleusement la Régence, ce que n’avait jamais réussi l’Ancien Régime.
- Par hostilité à Marie-Antoinette, les femmes en étaient désormais exclues, de même que les princes étrangers et non régnicoles.
- Le Régent devait aussi prêter serment à la Constitution.
- Si aucun prince français n’était en mesure d’assumer la fonction (8), l’on prévoyait un processus complexe d’élection à deux degrés, par le peuple, du Régent.

À propos de la Régence, l’art. 2 de la section II du chapitre II du titre III énonce :

La Régence appartient au parent du roi le plus proche en degré, suivant l’ordre de hérédité au trône, et âgé de vingt cinq ans accomplis, pourvu
- qu’il soit Français et régnicole,
- qu’il ne soit pas héritier présomptif d’une autre Couronne, et
- qu’il ait précédemment prêté le serment civique…

Il suit de là, si preuve en était nécessaire, que les Bourbons d’Espagne étaient écartés de la Régence parce qu’expatriés, mais qu’ils ne l’étaient pas de la succession au trône en cas d’extinction de la branche aînée issue de Louis XV.

On pouvait parfaitement, d’après ce texte, être « héritier d’une autre Couronne » ou « non régnicole » et néanmoins successible de France. Là décidément, les constituants confirmaient la tradition. Même quand ils en perdaient ailleurs l’esprit.

Sixième novation : le Roy, un citoyen pas comme les autres

Dans une section III, « De la famille du Roi », d’autres mesures vexatoires étaient inscrites.
- Il n’appartenait pas au Roi mais à une loi spéciale de régler l’éducation du prince royal.
- Les divers successibles étaient appelés « princes français », sans que cette qualification emportât aucun privilège dérogatoire au droit commun.
- Bien plus, ces princes, quoi qu’assimilés aux citoyens actifs, étaient frappés d’inéligibilité et interdits des plus hautes fonctions comme celles d’ambassadeurs ou de chefs des armées.

Septième novation : la nomination des ministres du Roy

En vertu de la fameuse théorie, abusivement tirée de Montesquieu, de la « séparation des pouvoirs », le Roi nommait et révoquait librement ses ministres. En apparence, c’était un reliquat de puissance.

À y regarder de plus près, l’impression se nuance fortement et la séparation des pouvoirs restait surtout une arme contre le Roi. Qu’on en juge :
- les ministres étaient imposés au Roi constitutionnellement ; aucun de ses ordres ne serait exécuté sans le contre-seing ministériel ;
- ces ministres pouvaient être décrétés d’accusation par l’Assemblée qui les traduisait elle-même en Haute-Cour, et pouvait toujours les en menacer efficacement ;
- les ministres ne pouvaient être choisis parmi les députés, ce qui revenait à priver le Roi de la collaboration des hommes populaires et rompus aux affaires ; en revanche, oubliant la séparation des pouvoirs, l’Assemblée n’hésitait pas à faire pression sur le Roi pour qu’il chasse tel ministre lui déplaisant ou qu’il en choisisse tel autre à sa convenance.

Il y eut de vives discussions sur le statut des ministres, en particulier sous l’impulsion de Mirabeau, que la cour avait acheté et dont on connaissait les ambitions. Percées à jour, ces ambitions échouèrent [9] ; mais, du coup, l’évolution vers un régime parlementaire de collaboration des pouvoirs s’en trouva bloquée.

Mirabeau l’aurait souhaitée, et c’est pourquoi il avait vainement plaidé le droit de dissolution de la Chambre par le Roi, de même que la compatibilité des fonctions de ministre et de député.

Mirabeau fut un personnage-clé de la Constituante, décédé prématurément à la suite d’une vie de débauche [10]. C’était un royaliste de raison autant que de sentiment, que la froideur de la Cour à son égard avait rejeté démagogiquement vers la gauche, position inconfortable pour défendre la monarchie.
- Il pensait qu’une sorte de royauté populaire, rationalisée, lutterait mieux qu’un absolutisme de façade contre le pluralisme issu de la féodalité.
- Il ne croyait pas à la logique de la séparation des pouvoirs. La loi et son exécution, disait-il, ne se peuvent sérieusement isoler l’une de l’autre ; on ne devrait pas cloisonner l’exécutif et le législatif ; le lien entre eux pourrait être un ministère à l’anglaise, politiquement responsable devant l’Assemblée.

Sans doute Mirabeau a-t-il eu l’intuition, dès 1789, du régime parlementaire : repoussée à cette date, l’idée devait en resurgir en 1814, sous une autre monarchie… pour donner des résultats que son inventeur en France aurait probablement constatés sans excès d’enthousiasme.

Huitième novation : le droit de véto

L’autre grande prérogative, la seule vraiment importante, consentie au Roi, était le droit de véto dans la sanction des lois. La Constitution n’avait rendu au Roi ni l’initiative des lois, ni même le pouvoir réglementaire. Le Roi pouvait seulement inviter le Corps législatif à prendre un objet en considération. Il appartenait à l’Assemblée d’interpréter ses propres textes et de prendre les décrets d’application. Elle discuta le droit de véto.

Le débat sur ce sujet fut si vif (douze jours de discussion passionnée, du 31 août au 11 septembre 1789) qu’il laissa une trace profonde dans l’histoire des assemblées politiques : c’est à propos du véto que se cristallisèrent, pour la première fois, les notions de droite et de gauche, appelées à la postérité mondiale que l’on sait.

Or, tant la droite que la gauche concevaient le législatif et l’exécutif comme des forces irréductiblement hostiles.
- La droite ne sut que proposer une intervention du Roi a posteriori, sous la forme d’un véto absolu au texte voté par le Corps législatif.
- Sieyès trouvait l’idée attentatoire à la souveraineté nationale et la refusait entièrement.

En définitive prévalut une solution intermédiaire, le « véto suspensif » qui pouvait, au maximum, différer de six ans l’application d’une loi voulue avec persévérance par les députés. Encore les lois de finance et les lois constitutionnelles se trouvaient-elles dispensées du véto royal.

À première vue, l’arme n’était pas négligeable, notamment en présence de lois urgentes et de circonstance ; mais le Roi, si diminué par ailleurs, pourrait-il en user sans risques ? L’exercice du droit de véto le mettait en brutal conflit avec une Assemblée omnipotente…

Au demeurant, c’est sur le prétexte du véto que se firent les journées révolutionnaires du 20 juin, puis du 10 août 1792, où le Roi fut emporté.

Neuvième novation : un Roi soumis au “pouvoir législatif

Ce Roi, infériorisé face au législatif, était-il véritablement le maître de l’administration et du maintien de l’ordre,comme l’assuraient les textes ?

Là encore, ses pouvoirs paraissaient dérisoires.
- La plupart des administrateurs locaux étaient élus et ne tiraient donc pas leur légitimité du Roi ; celui-ci ne disposait d’aucun agent susceptible de les surveiller ou de les conseiller.
- La subordination au Roi des administrateurs locaux était théorique : ils étaient censés exercer « sous la surveillance et l’autorité du Roi  », qui pouvait annuler leurs actes et les suspendre ; mais il revenait au seul corps législatif, nécessairement informé, de confirmer ou d’infirmer ces mesures ! En cas de désordre, il fallait que l’agitation débordât le cadre du département pour que le Roi puisse intervenir…et toujours sous le contrôle ultime de l’Assemblée.
- Les agents nommés par le Roi, d’autre part, apparaissaient dévalués là où ils subsistaient parce que dépourvus du sceau électif.
- Le Roi était chef des armées ; cependant, il ne pouvait pas nommer à tous les grades, on ne lui en réservait qu’un pourcentage (attitude illogique au demeurant, car s’il était capable de nommer certains officiers, pourquoi ne les nommait-il pas tous ? ). C’est au Corps législatif qu’il revenait de statuer annuellement sur le nombre des hommes et des vaisseaux, les soldes, les règles d’avancement, la discipline, etc.
- Simplement, en ces matières, par exception, le Roi avait l’initiative des lois.

Au résumé, en ce qui concerne les administrateurs et les agents de l’État,
- un droit de nomination très atteint,
- un droit de contrôle très affaibli.

Le Roi, entravé, ne jouissait d’un pouvoir de décision autonome que pour la diplomatie et la sûreté extérieure du royaume. Cela, d’ailleurs, autorisait à en faire, concurremment avec l’Assemblée, un « représentant » (héréditaire) de la Nation ; mais, en fin de compte, il revenait aux seuls députés de déclarer la guerre et de conclure la paix : Louis XVI n’avait que l’initiative de les proposer à leur agrément.

Dixième novation : un Roi exclu du “pouvoir judiciaire

Ajoutons, pour en terminer, que le Roi était très largement exclu du pouvoir judiciaire, lui naguère réputé « source de toute justice », bien que cette justice fût encore fictivement rendue en son nom.

On ne lui concédait même plus le droit de grâce. Il nommait seulement dans les tribunaux un « commissaire du Roi », et cette nomination était viagère.

Conclusion : un Roi au pouvoir très faible

En définitive, la position du Roi était faible et inconfortable. Sans doute lui conservait-on une fonction de majesté :
- il symbolisait la Nation, son effigie apparaissait sur les monnaies,
- il était reçu, avec une relative déférence, par l’Assemblée.

Mais, déjà, on lui ménageait chichement les marques d’honneur : sa liste civile était fixée ne varietur pour la durée du règne ; les députés prenaient l’habitude, à son vif déplaisir, de se couvrir et de s’asseoir lorsqu’il leur parlait, et il n’avait qu’un simple fauteuil à la gauche du président de séance.

En revanche, les députés protestaient lorsque leurs délégations n’étaient reçues à la cour qu’« à un seul battant » !

En pratique, comment les choses se sont-elles passées, et Louis XVI fut-il le Roi de la Constitution révolutionnaire ?

 La pratique constitutionnelle du Roi

Bornons-nous ici, faute de temps, à une simple esquisse. D’évidence, la Constitution a très mal fonctionné d’octobre 1791 jusqu’au 10 août 1792, soit un laps de temps d’à peine dix mois alors que la législature était prévue pour deux ans.

Louis XVI fut-il le roi de la Révolution, ou bien bouda-t-il le nouveau régime ? Les deux thèses s’affrontent.

Louis XVI, roi de la Révolution ?

La personnalité de Louis XVI reste encore, à beaucoup d’égards, énigmatique. Quels furent ses sentiments profonds à l’égard de la Révolution commençante ? Il n’est pas si simple de répondre.

La thèse ancienne et classique, forgée par les partisans de la Révolution, consiste à parler d’une duplicité, d’un double jeu du Roi. Formé par l’ancienne France, « né sous le despotisme » comme disait Mme Roland, il ne pouvait qu’être viscéralement allergique au nouveau constitutionnalisme.

Georges Lefebvre chez les historiens, Maurice Deslandres dans son Histoire constitutionnelle, chez les juristes, tout près de nous, aujourd’hui, Evelyne Lever, très hostile au Roi, reprennent l’antienne [11].

Et pourtant, Louis XVI n’a-t-il pas été, pour un temps du moins, le roi de la Révolution ? On eut beaucoup de mal, lors de son procès, à trouver contre lui des accusations qui tiennent.

Dans de nombreux textes, Louis XVI exprime son adhésion : par exemple,
- dès le 7 octobre 1791, il souhaite, entre le Corps législatif et lui, « une constante harmonie et une confiance mutuelle » ;
- le 14 décembre, il ne paraît pas hésiter à se désolidariser des émigrés : « Représentant du peuple, écrit-il, j’ai senti son injure » ;
- il réitère sa promesse de « conserver fidèlement le dépôt de la Constitution ».

Double jeu, tranche l’historiographie révolutionnaire. Aveuglement d’un roi faible, peu intelligent et prisonnier, répliquent les contre-révolutionnaires, qui déplorent le manque de roi dans ces heures décisives.

La question a été, renouvelée, ces dernières années, dans un sens discutable mais suggestif, par Paul et Pierrette Girault de Coursac, qui ont voué, à leur façon, de considérables efforts à la défense posthume du Roi. Ces auteurs ont d’abord montré, de façon convaincante, que l’éducation du Roi, contrairement à une légende tenace, avait été très soignée. Louis XVI ne fut pas du tout un demeuré ou un ignorant.

Aurait-il été un parfait roi constitutionnel,
- victime de son entourage, de la Reine entre autres, et de faussaires (par exemple, dans la fameuse « armoire de fer  », une forgerie déloyale du ministre girondin Roland) ?…
- Et victime, bien sûr, de l’historiographie, les républicains le disputant aux royalistes dans l’incompréhension de cette attachante personnalité ?

Louis XVI, contre-révolutionnaire

La thèse des Girault de Coursac [12], riche de documentation, de trouvailles intéressantes, d’hypothèses suggestives, n’emporte pourtant pas la conviction. En tous cas, elle incite à approfondir un peu les rapports de Louis XVI et de la Révolution.

L’éducation du Roi, si elle ne fut pas négligée, baigna néanmoins dans une ambiance très fénelonienne, amplifiée des lectures de Domat, de Daguesseau, de l’amitié de M. de Malesherbes… Bainville avait-il tellement caricaturé en évoquant « Télémaque XVI » ?

Ce Bourbon fut-il acquis aux Lumières ? Sans doute n’est-ce pas aussi limpide. Mais il a respiré l’air de son temps.

Bien des textes avérés de lui parlent de la Nation comme entité distincte du monarque, sous-entendant peut-être une adhésion à la souveraineté nationale.
- Dès le 28 mai 1789, Louis XVI a lancé l’expression d’« Assemblée nationale » pour désigner les États, ce qui est au moins curieux.
- Il est sensible à l’opinion ; il sacrifie ses propres idées à « la tranquillité publique » qui lui est chère, ou à « la félicité de la Nation ». C’est une pente où Louis XV, son prédécesseur, ne se serait pas reconnu.

Le jeune Roi ne semble pas avoir été foncièrement hostile à la révolution commençante, non plus, du reste, que celle-ci n’était consciemment hostile au monarque.

Au moins avant Varennes, le Roi a paru collaborer. Il est allé jusqu’à désavouer ceux qui faisaient allusion à sa « contrainte ». Le 14 décembre 1791, il écrivait à l’Empereur :

V.M. ne peut pas douter que c’est de ma propre volonté et librement que j’ai accepté la Constitution.

Quand il exprime ses scrupules, sa résistance est faible : même la Constitution civile du clergé, que le Pape lui demandait de ne pas ratifier, est sanctionnée par lui au bout de six semaines.

On trouve chez le Roi, une tendance, assez troublante, à l’appel au peuple, qu’il manifestera jusque sur l’échafaud : il se méfie des députés, pas de son peuple. [13]

Naturellement, Varennes fut la conséquence de la mauvaise tournure prise par l’application de la Constitution civile du clergé ; le Roi très-chrétien ressent la violence faite à sa conscience.

Sa Déclaration aux Français, du 20 juin, rédigée dans ce contexte, n’est pas très favorable aux constituants, c’est le moins qu’on en puisse dire [14] : on y lit une critique serrée des faiblesses de la Constitution, la dénonciation des « factieux » ; mais il s’agit surtout de dénoncer la mauvaise application du texte et l’affaiblissement de l’exécutif, nullement d’un refus fondamental des nouveaux principes.

Le Roi n’a usé que rarement du véto : quatre fois en dix mois, alors qu’il a sanctionné des centaines de décrets. Il a scrupuleusement respecté les formes :
- le 8 novembre, à propos d’un texte visant “les émigrés ”, c’est-à-dire ses frères et ses fidèles ;
- le 24 novembre, à propos des prêtres réfractaires ;
- le 27 mai 1792, à nouveau sur les prêtres réfractaires (l’Assemblée, ce faisant, tournait l’esprit de la Constituante en statuant une seconde fois dans la même législature sur ce sujet) ;
- enfin, le 6 juin, à propos du camp de fédérés qui le menaçait personnellement.

L’utilisation était parfaitement légale, modérée même ; néanmoins l’Assemblée la supporta si mal qu’elle suscita l’insurrection. Le véto restait une arme trop forte entre les mains d’un monarque trop affaibli.

On remarquera que le Roi s’en était servi à deux reprises sur la question religieuse. Là est sans doute le nœud de l’affaire et le secret du cœur du Roi. Louis XVI, qui n’a jamais songé à abdiquer, a sacrifier son règne sur cette question qu’il estimait cruciale. Il n’a pas oublié qu’il était le Roi très-chrétien, et Jean-Pierre Brancourt a fortement écrit, un jour [15], que

la défense ultime du catholicisme par Louis XVI l’avait condamné à la guillotine en sauvant son éternité.

Une équation impossible

Pour tout dire d’un mot, la conscience de Louis XVI a été confrontée à un double serment :
- celui prêté au sacre de Reims, le 11 juin 1775 [16], et
- celui prêté à la Constitution le 14 septembre 1791 [17].

Imaginer qu’il ait pu préférer le second au premier est difficile à admettre, surtout si l’on se souvient qu’il ne quitta jamais l’anneau du sacre et l’emporta jusque dans sa tombe.

Mais probablement se faisait-il, en bon fénelonien, une idée erronée de la Constitution coutumière  ; en tout cas fort différente de celle de son aïeul Louis XV puisqu’il n’eut rien de plus pressé, à son avènement, que d’anéantir la réforme Maupeou et de rappeler les Parlements.

Crût-il un instant renouer, par-delà l’absolutisme, avec les vieux plaids de la monarchie franque en avalisant la souveraineté nationale ?

Il eut toujours horreur de verser le sang, et souffrit aussi, peut-être, dans les premiers jours de la Révolution, du drame personnel que fut la mort prématurée du premier Dauphin à la mi-juin 1789.

En tout cas, la conversion qui fut la sienne aux derniers mois de son règne atteste de ses sentiments profonds.

Quelques textes pour finir donnent aussi des pistes : dès le 12 juin 1789, il écrivait au Roi d’Espagne Charles IV : « comme chef de la seconde branche » pour protester solennellement contre tous les actes « qui lui ont été arrachés par la force » et dit :

ne pouvoir laisser avilir entre ses mains la dignité royale qu’une longue suite de siècles a confirmée dans sa dynastie.

Dans son manifeste du 20 juin 1791, il déplore

l’impossibilité où le Roi se trouve d’opérer le bien et d’empêcher le mal qui se commet.
(leçon que le Comte de Chambord entendra plus tard).

Et à son ministre Bertrand de Molleville, qui l’a rapporté dans ses mémoires, il confiait :

L’exécution la plus exacte de la Constitution est le moyen le plus sûr pour faire apercevoir à la Nation les changements qu’il convient d’y faire.

Le 7 juillet 1792 encore, Louis XVI déclare à l’Assemblée :

Je viens vous exprimer moi-même que la Nation et le Roi ne font qu’un… L’attachement à la Constitution réunit tous les Français, le Roi leur en donne toujours l’exemple.

On aperçoit peut-être entre ces phrases, à la fois les tentations contradictoires et les lignes de force d’une conduite qui avait sa cohérence, sinon son efficacité.

 Conclusion

Essayons de conclure sur la Constitution de 1791.

Talleyrand, dans le chapitre de ses Mémoires qu’il y consacre, écrit :

la Royauté, telle qu’elle était sortie de l’Assemblée constituante, n’était plus qu’une ombre, et une ombre qui allait chaque jour s’effaçant… [18]

Talleyrand disait juste. La Royauté de 1791 était bien mal bâtie. La première Constitution écrite de la France fut un échec patent. Œuvres d’idéologues novices, trop amoureux de la raison, trop méprisants de l’histoire, trop inexpérimentés, elle ne pouvait prétendre à la durée.

On a souligné par ailleurs l’incompatibilité essentielle entre Constitution et Révolution :
- si on ne sait trop quand commence l’Ancien Régime, on sait bien quand il finit ;
- à l’inverse, on voit quand commence la Révolution, mais on serait en peine de lui assigner une fin : il est illusoire de prétendre figer ce mouvement. À coup sûr, en tout cas, la Révolution ne s’est pas achevée le 14 septembre 1791.

Devons-nous penser pour autant que cette Constitution masquait une république ? Je ne le crois pas personnellement, si ce n’est au sens kantien. Talleyrand parlait à juste titre de « royauté », non de « monarchie ».

La Constitution n’était pas vraiment monarchique, mais elle restait royale. Elle se rangeait dans la nouvelle classification des régimes politiques introduite par le Contrat social de Rousseau, elle était une « démocratie royale ».

Car s’il y a contradiction dans les termes à imaginer une « monarchie démocratique », rien ne s’oppose à des royautés démocratiques dont notre Europe contemporaine est encore remplie.

À cet égard, la Constitution de 1791 inaugurait le modèle, appelé à postérité, qui, entre autres, fut illustré par la doctrine orléaniste de royauté révolutionnaire…

Il est vrai que la France d’Ancien Régime, à son couchant, ne souffrait pas d’un excès d’autoritarisme, mais d’un manque d’efficacité et de moyens ; l’apport politique majeur de la Révolution fut de changer le principe de légitimité, et de substituer au droit divin traditionnel, la souveraineté nationale, puis populaire.

Cette métamorphose a ouvert la porte, beaucoup moins à la liberté, qui est ancienne comme disait Mme de Staël, qu’au despotisme, nous dirions au totalitarisme, qui est bien moderne, hélas !…

Une volonté généraletoujours droite” a remplacé ce Roi, qui devait encore “raison garder” pour exprimer la loi. On est en droit de douter que ce fût un progrès.

 

Voir en ligne : Institut des Sciences Historiques

 

Guy Augé

 

Notes

[1] N’oublions pas le cas, toujours singulier, de la Pologne qui eut, elle aussi, sa première constitution écrite en 1791 ; mais elle ne servit pas de précédent à la France.

[2] Cf. Paul BASTID, Sieyès et sa pensée, nouv. éd., Hachette, 1970. Et plus récemment, Jean-Denis BREDIN, Sieyès, la clef de la Révolution française, de Fallois, 1988.

[3] Mémoires du prince de Talleyrand, publiés par le duc de Broglie, t.1, Paris, 1891, p. 130.

[4] Tout au plus fit-on quelques propositions farfelues, comme de déposer Louis XVI pour le réintroniser aussitôt. Quelqu’un suggéra de l’appeler « Louis ler, empereur des français ».

[5] Les citations de constituants sont empruntées aux Archives parlementaires.

[6] La complexité des références pour pouvoir citer correctement un passage de la Constitution de 1791 est déjà un signe d’inexpérience des constituants !

[7] On trouve le détail de ce débat aux Archives parlementaires, t. IX ; également un résumé emprunté à Galart de Montjoie dans Pierre-Joel de VALMIGERE, Enquête sur la Révolution, Nouvelles éditions latines, 1956, p. 131. « La chaleur que les royalistes mirent dans cette affaire, estime Galart, est au-dessus de toute expression. »

[8] Notons qu’il a peut-être pas là une rupture aussi totale avec le passé qu’on pourrait le penser. Déjà les scolastiques du Moyen Âge, sans parler du courant hétérodoxe des monarchomaques, envisageaient une sorte de souveraineté du populus, et la souveraineté monarchique elle-même, en France, n’a jamais prétendu trouver en soi sa fin, à l’inverse, précisément, des souverainetés nationale ou populaire.

[9] Les députés Blin et Lanjuinais avaient demandé, contre Mirabeau bien sûr, de décréter « qu’aucun membre de l’Assemblée nationale ne pourra obtenir aucune place de ministre pendant la session de l’Assemblée actuelle  ». Mirabeau, ironique, proposa un amendement bornant l’exclusion « à M. de Mirabeau, député des Communes de la sénéchaussée d’Aix  ».

[10] On lira avec fruit la biographie très agréable de Jean-Jacques CHEVALLIER, Mirabeau, un grand destin manqué, 1947.

[11] Georges LEFEBVRE, La Révolution Française, p.204. Maurice DESLANDRES, Histoire constitutionnelle de la France de 1789 à 1870,t. I. Evelyne LEVER, Louis XVI, Fayard, 1985.

[12] Pierrette GIRAULT de COURSAC, L’éducation d’un roi : Louis XVI, Julliard, 1976. Paul et Pierrette GIRAULT DE COURSAC, Enquête sur le procès du roi Louis XVI, La table Ronde, 7982. Pour une discussion, Frédéric BLUCHE, « Un vrai roi constitutionnel ?  », dans Mémoire, 1985, III.

[13] Cf. Jean de VIGUERIE, « Les idées politiques de Louis XVI sont-elles démocratiques », dans Mémoire, 1985, II, p.23.

[14] Marcel REINHARD, dans La Chute de la Royauté : 10 Aout 1792, Gallimard, 1969, a publié de larges extraits de cette Déclaration aux Français (dont on n’est pas certain qu’elle soit entièrement de la main du Roi) : p. 437-451, document II, « Rupture de Louis XVI avec la révolution ».

[15] Cf. Jean-Pierre BRANCOURT, « Entre l’Être suprême et le Dieu des Chrétiens », Mémoire, l986, V, p. 13.

[16] Il est bon de rappeler que le sacre de 1775 fut voulu par Louis XVI contre l’avis de son principal ministre de l’époque, Turgot.

[17] Ce serment était une condition suspensive ou résolutoire du règne pour le Roi constitutionnel.

[18] TALLEYRAND, op. cit., p. 219.

 

Source: Vive Le Roy

dimanche, 06 novembre 2011

L’Inquisition d’Espagne

 

 

 

 

Il est dans l'histoire certains points semblables à ces vallées profondes que le soleil éclaire à peine. L'œil aperçoit bien les objets, mais ils sont comme baignés dans une lumière pâle, où leurs contours ne s'accusent pas. On soupçonne çà et là de beaux paysages, des sites intéressants, mais il manque à cette perspective un rayon qui en illumine les détails, les fasse comme sortir de terre, les sépare bien les uns des autres, et fasse resplendir au soleil leurs nuances, leurs rapports et leurs proportions respectives. Rien de beau comme cet immense panorama historique où apparaissent tous les âges. Mais il a ses points obscurs, même parmi ceux que ne recouvrent point les ténèbres. Beaucoup ne voient pas ou voient mal, plusieurs ne voient qu'à peu près ces points rejetés dans l'ombre ou négligemment effleurés par la lumière. De là tant d'idées fausses, tant de préjugés, sur certains hommes et sur certaines institutions, qu'on envisage invariablement sous un même aspect et sans vouloir bien s'en approcher. La vue prise passe ensuite toute faite dans l'histoire, la poésie lui ajoute encore, le roman y met le dernier trait; et il est reçu désormais que c'est la peinture véritable. Malheur à l'artiste qui vient à produire un autre dessin!

 

L'oubli est le moins qu'il puisse attendre.

 

 

 

L'Inquisition d'Espagne n'est-elle pas un de ces sujets qu'on ne veut considérer que sous une face déterminée, sous des couleurs préparées d'avance? Un chevalet, des instruments de torture, un bûcher à quelque distance, de sombres frocs de moines qui s'inclinent sur le patient comme pour chercher sous sa poitrine un reste de vie ou la place à des douleurs nouvelles, c'est la peinture classique, le tableau qu'on accepte de confiance, depuis trois cents ans. Voltaire ne l'a-t-il pas à jamais flétri !

 

 

 

Ce sanglant tribunal,

 

Ce monument affreux du pouvoir monacal,

 

Que l'Espagne a reçu, mais qu'elle-même abhorre,

 

Qui venge les autels, mais qui les déshonore,

 

Qui, tout couvert de sang, de flammes entouré,

 

Egorge les mortels avec un fer sacré.

 

 

 

Llorente semble avoir eu sous les yeux ces vers lorsqu'il a écrit son fameux ouvrage, et l'auteur de l'histoire de l'Inquisition s'exprime comme le chantre de La Henriade Ces notions sont descendues jusque dans l'histoire élémentaire. — C'était, dit M. Duruy[1], c'était l'immolation, par le fanatisme, de tout un peuple, longtemps le principal, l'unique représentant de l'industrie et de la science.

 

Ceux que n'aveugle point l'esprit de parti ou la fureur de l'impiété, sentent d'instinct que ce tableau est exagéré, que ces couleurs sont trop sombres. Mais trop souvent aussi, dans l'idée qu'ils se font du tribunal Espagnol, on retrouve bien des restes de la peinture menteuse qu'ils ont rejetée. Ils mêlent ensemble le vrai et le faux, le réel et l'exagéré, l'affirmation de l'histoire et la description du roman. Ils confondent le rôle de l'Eglise et le rôle de l'État, ce qui est d'institution politique ; ce qui est d'institution religieuse, les exagérations de certains Inquisiteurs avec l'esprit même de leurs tribunaux.

 

Leur point de vue n'est donc pas juste. C'est une perspective confuse où tout paraît pêle-mêle, et se noie dans une lumière indécise.

 

L'objet de ce travail est de présenter sous un vrai jour cette institution si décriée et si peu connue. Ce n'est pas une apologie que nous essayons, c'est moins encore une satire. Nous voulons dire la vérité, souvent favorable, sévère parfois, juste toujours. Nous ne craignons pas de nous égarer, car nous suivons des traces frayés déjà, et par des hommes qui en ce point méritent votre confiance.

 

Nous prenons pour guides de Maistre (Lettre à un gentilhomme russe[2], etc.), Lacordaire (Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des Frères Prêcheurs), mais surtout Mgr Héfelé, qui a épuisé la question dans sa belle histoire de Ximénès.

 

Pour se faire une juste idée de l'Inquisition d'Espagne, il faut la considérer d'abord dans ses origines, dans les raisons qui présidèrent à son établissement; il faut ensuite la voir à l'œuvre ou l'examiner dans son exercice; enfin, il faut en apprécier les résultats ou la juger dans ses effets : c'est la marche que nous allons suivre.

 

 

 

I. Origines. — C'est une notion élémentaire en théologie que le baptême est un engagement sacré qui oblige celui qui l’a reçu à garder la foi de l'Église. L'Église n'a jamais traîné personne aux fonts baptismaux. Elle n'a jamais dit à l'infidèle terrassé : «Crois ou meurs ». Elle nous montre dans la foi qu'elle nous propose un don surnaturel de Dieu, qui suppose dans l'adulte la libre coopération à la grâce. Libre de se sauver ou de se perdre, l'infidèle peut donc accepter ou refuser la foi, refuser le baptême ou présenter son front à l'eau régénératrice. Mais dès qu'il a reçu le caractère baptismal, cet homme a accepté l'obligation de garder toute sa vie la foi que le sacrement a répandue dans son âme. Il est entré dans la grande société chrétienne, et dès lors l'Église a droit sur lui et peut le rappeler à ses engagements, s'il vient à les méconnaître.

 

Un principe non moins certain, c'est que l'Église a le droit de développer et de préserver de toute atteinte la vie divine qu'Elle a répandue dans les âmes par le baptême. Ce droit résulte de la maternité même de l'Église : la vie a été donnée, l'Église qui l'a donnée doit la conserver et la défendre. Dès lors, elle peut arrêter, par les moyens qu'elle juge les plus efficaces, toute agression extérieure contre son enfant; c'est le droit et le devoir de la mère.

 

Ainsi le chrétien qui abandonne la foi, le séducteur qui scandalise les fidèles et travaille à altérer leurs croyances, peuvent être recherchés et punis; le premier, parce qu'il a méconnu des engagements sacrés et irrévocables ; le second, parce qu'il attente à la vie des âmes, plus précieuse que celle du corps, et qu'il lèse les droits de l'Église.

 

 

 

Sur ces deux principes repose tout entière l'Inquisition ecclésiastique, tribunal institué pour rechercher les personnes soupçonnées d'hérésie et s'assurer de leur créance. Ce tribunal a précédé juste de quatre siècles l'Inquisition espagnole, qui fait l'objet du présent travail. On en voit les premières assises posées au Concile de Vérone, en 1184, du temps du pape Lucius III et de l'empereur Frédéric Barberousse. Mais il est bon de remarquer qu'il a presque toujours existé, sous une forme ou sous une autre, dans les sociétés chrétiennes, et qu'il est entré plus tard dans l'Inquisition d'Espagne comme l'un des rouages principaux de cette grande machine.

 

 

 

Si l'Église a des droits sur le chrétien rebelle, l'État, je parle de l'État catholique, peut aussi en revendiquer dans certains cas. Les foudres spirituelles atteignent l'âme, mais n'ont point d'effets sur le corps. Ces foudres, si terribles pour l'éternité, pourront donc, dans le temps, ne pas frapper toujours ce coup décisif, qui sauve le coupable par le repentir, ou qui l'arrête par la crainte. C'est alors que dans une société totalement catholique peut se manifester le rôle de l'État, car il y a union intime entre les deux puissances, et il est dans les attributions de l’évêque du dehors d'assurer l'exécution des lois de l'Église. Une expression, trop souvent odieuse, désigne cette intervention, on l'appelle bras séculier, nom dont on aime mieux s'effrayer que d'en chercher le véritable sens.

 

 

 

Le dissident, fléau de l'Église, peut aussi créer à l'État de véritables dangers, en troublant le repos des peuples par son prosélytisme, en préparant ou en fortifiant une secte avec laquelle il faudra compter plus tard, en mettant en péril l'unité religieuse de la nation, bienfait immense quand c'est l'adhésion de la nation tout entière à la véritable doctrine. L'État ne fait que se défendre et exercer son droit strict, quand il frappe dans le sectaire, l'ennemi de l’ordre social et de la tranquillité des peuples. Mais comme le délit revêt alors un double caractère, religieux et politique, et qu'il lèse les droits des deux puissances, le tribunal destiné à en connaître revêtira aussi un double caractère, religieux et politique. L'Église y interviendra pour constater la faute théologique, pour exciter le coupable au repentir, pour le ramener, s'il se peut, par les voies de douceur et de mansuétude, et pour faire prédominer, dans toute la procédure, la miséricorde sur la justice. L'État interviendra à son tour, mais pour appliquer au sectaire obstiné les peines qu'il a décrétées dans ses lois. Ainsi, des deux puissances, l'une recherche le délit, en détermine la nature, et s'efforce de trouver le repentir pour ne point punir l'obstination ; l'autre exerce un ministère dont la rigueur fait le caractère principal. Ses appariteurs ne se montrent guère qu'à ce point extrême de la procédure où expire la miséricorde et où commence la justice.

 

 

 

Transportez ce tribunal sous le ciel de l’Ibérie, et vous avez, dans ses grandes lignes, l'Inquisition espagnole, institution d'un caractère mixte, politique et religieux tout ensemble. Mais il est temps de rechercher les causes qui présidèrent à l'établissement de ce tribunal. Pour s'en bien rendre compte, il faut connaître d'abord la situation religieuse et politique de l'Espagne.

 

 

 

Écoutons l'illustre biographe de Ximénès : « Les Juifs, dit Mgr Héfelé, les Juifs étaient, dès les premiers siècles du christianisme, si nombreux et si puissants en Espagne, qu'ils osèrent entreprendre de judaïser tout le pays. Des monuments dont l'autorité est incertaine font remonter leur arrivée dans la Péninsule au temps de Salomon. Mais des indices plus vraisemblables autorisent à croire qu'ils y arrivèrent par l'Afrique, environ un siècle avant Jésus-Christ. Insensiblement s'accrurent leur nombre et leur puissance, et leur prosélytisme s'exerça avec une grande ardeur. Dès le commencement du quatrième siècle, un concile tenu à Elvive, ancienne ville d'Espagne, bâtie, dit-on, sur l'emplacement où s'éleva plus tard Grenade, prend des mesures pour conjurer les effets de leur zèle, etc. » L'auteur cite ensuite plusieurs dispositions du IIIe et du IVe Concile de Tolède, tenus plus tard et inspirés par le même esprit. Le canon 62° du IVe Concile de Tolède mérite une attention spéciale : « Aucun Juif ne pourra; être à l'avenir contraint d'embrasser la foi chrétienne ; mais les convertis, l'eussent-ils été par la force, ayant reçu les vénérables sacrements, doivent conserver la foi, et non la déshonorer, ni la mépriser. »

 

 

 

Dès le temps de ces anciens Conciles se manifeste contre les Juifs l'intervention du pouvoir séculier. Les rois goths édictent contre eux une législation sévère, qui les dépouille d'un grand nombre de leurs droits civils. Aussi bien les Juifs appellent-ils sur eux les rigueurs de la royauté par leurs intrigues incessantes. Sous le roi Egica, on découvre un complot ourdi par eux avec les Sarrasins d'Afrique, et qui a pour but de renverser la monarchie chrétienne.

 

« L'esclavage fut le châtiment des conjurés, quant à l'invasion des Sarrasins, on la repoussa heureusement[3]. »

 

« Cependant les Juifs d'Espagne, continue Mgr Héfelé, se furent bientôt relevés des coups portés au septième siècle, et, après l'invasion musulmane, ils recouvrèrent richesses, puissances, influence et dignités, dirigèrent des écoles et des académies florissantes à Cordoue (dès 948), à Tolède et à Barcelone, produisirent des savants célèbres ; enfin arrivèrent en Espagne, à un degré d'importance et de culture qu'ils n'ont atteint dans aucune autre partie de l'Europe. »

 

 

 

La valeur des chrétiens qui regagnent, pour ainsi dire, au prix de leur sang chaque pouce du territoire espagnol, une sorte de perpétuelle croisade, relève peu à peu la fortune d'un peuple sur lequel Dieu a de grands desseins. La patrie Espagnole s'étend chaque jour, agrandie par la victoire. Les Juifs, enveloppés graduellement dans ce cercle de conquêtes, repassent sous la domination des rois chrétiens de la Péninsule. La défiance et l’animadversion les environnent.

 

Plusieurs fois les évêques interviennent en leur faveur pour les sauver de la fureur populaire, et ils sont félicités par le pape d'une démarche si conforme à l'esprit de l'Église et aux maximes de l'Évangile.

 

L'orage passé, les Juifs relèvent la tête et travaillent à ressaisir leur influence. Plusieurs monarques les emploient et leur donnent accès aux plus hautes charges. Alphonse X, épris de leurs connaissances astronomiques, en admet un grand nombre à sa cour.

 

« Il n'était pas rare alors, dit encore Mgr Héfelé, de les voir employés comme gouverneurs, administrateurs et trésoriers auprès des rois et des grands d'Espagne; beaucoup exerçaient la médecine et s'ouvraient ainsi un accès dans l'intérieur le plus secret des familles; la plupart des pharmacies étaient entre leurs mains; ils avaient leurs juges propres, des lois et des droits spéciaux, souvent au désavantage des chrétiens, dans les causes mixtes. Entre autres privilèges, ils avaient, comme les nobles, celui de ne pouvoir être arrêtés ou emprisonnés que sur un ordre exprès du roi ; enfin cette époque nous montre des Juifs à côté du trône et tenant, soit comme favoris, soit comme ministres, les rênes du gouvernement, les faveurs allèrent jusqu'à mécontenter la nation »

 

« Mais le danger venait bien moins encore des Juifs véritables que de la masse de ceux qui s'étaient dérobés par une conversion hypocrite à la persécution de la fin du quatorzième siècle. Si les premiers avaient accaparé une grande partie de la richesse et du commerce du pays, les Juifs déguisés, se glissant, d'une part, dans les rangs du clergé, et jusque sur les sièges épiscopaux, de l'autre, s'élevant aux emplois civils les plus éminents, s'alliant par des mariages à la plupart des familles nobles, et possédant dans leur richesse un instrument puissant d'influence et de corruption, allaient droit à détruire les deux choses dont les Espagnols étaient peut-être le plus jaloux, la nationalité et la foi... »

 

« Et quelle signification d'ailleurs dans ce fait bien avéré qu'en 1473 les Juifs tentèrent de se faire livrer à prix d'argent la forteresse de Gibraltar, qui est la clef de l'Espagne? Enfin, qu'ils aient utilisé leur influence pour organiser un vaste et ardent prosélytisme, c'est un fait généralement reconnu, et avoué par Llorente lui-même, dans un écrit antérieur à son histoire de l'Inquisition[4]. »

 

 

 

Cette fièvre de fanatisme judaïque se traduisait par des actes sauvages et par d'horribles sacrilèges. « Des croix mutilées, dit M. Ch. Barthélémy, des hosties consacrées profanées, des enfants chrétiens crucifiés, firent cesser toute hésitation à l'égard de la conduite à suivre vis-à-vis des Juifs. En 1485, on avait déjà découvert à Tolède une conspiration ayant pour but de s'emparer de la ville, le jour de la Fête-Dieu, et d'exterminer tous les chrétiens[5]. »

 

 

 

Ce n'est pas tout, et M. de Maistre complète ainsi cette triste peinture : « Le mahométisme augmentait prodigieusement le danger, l'arbre avait, été renversé en Espagne, mais les racines vivaient. Il s'agissait de savoir s'il y aurait encore une nation espagnole, si le judaïsme et l'islamisme se partageraient ces riches provinces... Les

 

Juifs étaient à peu près maîtres de l'Espagne[6]. »

 

On le voit, une invasion nouvelle, et plus dangereuse peut-être que les invasions antiques, menaçait la noble nation espagnole. L'ennemi était campé sur son propre territoire, on le trouvait partout, et jusque dans les sanctuaires, qu'il travaillait à renverser.

 

 

 

Une question de vie ou de mort allait se débattre et se décider bientôt; elle ne pouvait guère avoir que trois solutions : l'asservissement de l'Espagne, des massacres sanglants ou une défense légale et juridique du peuple opprimé, par l'établissement d'un immense tribunal, qui atteignît jusqu'aux consciences. Le patriotisme espagnol repoussait la première solution, l'Eglise avait en horreur la seconde; il ne restait que la troisième, et l'Inquisition la réalisa.

 

 

 

Mais elle fut au préalable remaniée par les rois d'Espagne, et elle perdit entre leurs mains cet aspect exclusivement ecclésiastique, qui la distinguait auparavant[7]. « Le tribunal de l'Inquisition, dit le comte de Maistre, est composé d'un chef suprême, nommé grand Inquisiteur, qui est toujours archevêque ou évêque; de huit conseillers ecclésiastiques, dont six sont toujours séculiers ; et de deux réguliers, dont l'un est toujours Dominicain, en vertu d'un privilège accordé par le roi Philippe III. Le second appartient, à tour de rôle, aux autres ordres réguliers, suivant une disposition de Charles III.

 

Le plus jeune des conseillers-clercs remplit les fonctions du fisc, et dans certains cas, dont je n'ai pas une connaissance exacte, on y appelle deux conseillers de Castille. »

 

Les magistrats de ce tribunal sont donc empruntés à l'Église, mais c'est le roi qui les emploie, c'est le roi qui les rétribue comme des fonctionnaires de l'État, c'est au roi qu'appartient la nomination du grand Inquisiteur, c'est du roi, par conséquent, que dérive l'impulsion qui fait mouvoir tout ce vaste corps. M. Duruy veut bien le reconnaître : « Ce tribunal célèbre, qui a laissé un nom terrible et exécré, avait à sa seconde origine une destination politique, tout autant que religieuse[8]. » Mais le roi ne pouvait donner la juridiction spirituelle, qu'il n'avait pas et sans laquelle ce tribunal mixte n'aurait pu subsister un instant. Ferdinand le Catholique, auteur, comme chacun le sait, de l'Inquisition espagnole, s'adressa donc au pape Sixte IV, pour en obtenir des bulles d'institution. Sans méconnaître l'opportunité de cette demande, Sixte IV, qui craignait des excès et qui était père avant tout, refusa d'abord d'obtempérer au désir du monarque aragonais. Les rapports entre les deux puissances en devinrent extrêmement tendus, et il y eut, pendant quelque temps, entre la cour de Rome et celle d'Espagne, comme une rupture diplomatique. Enfin le pape accorda la bulle, mais en se réservant toujours de veiller sur la procédure du nouveau tribunal, et d'admettre les appels au Saint-Siège. Remarquons en passant que l'autorité apostolique n'était pas hostile à l'Inquisition même, qu'Elle avait toujours contenue dans les autres pays, qu’ Elle allait, à plusieurs reprises, et sans succès, s'efforcer d'établir en France, qu'Elle devait bientôt organiser à Rome même, sous le nom de Saint-Office. Mais elle craignait d'abord dans le nouveau tribunal espagnol un caractère trop prononcé d'institution d'État, et que la politique ne couvrît parfois du manteau de la religion des intérêts purement humains et qui ne regardaient pas les âmes. Quoi qu'il en soit, la bulle fut accordée, et l'Inquisition commença. On voit son origine, on saisit les causes qui présidèrent à sa naissance. Les Juifs la rendirent comme nécessaire. Ce tribunal ne devait pas assurément forcer les enfants d'Israël à recevoir le baptême et condamner ceux qui refusaient l’eau sainte. La foi, nous l'avons dit, ne s'impose pas, et l'Église eût repoussé une procédure incompatible avec son esprit. Mais la masse immense des Juifs baptisés était justiciable de l'Inquisition; et c'était dans cette classe d'hommes, qui comptait sans doute quelques chrétiens sincères, mais beaucoup d'hypocrites, que se cachaient les plus dangereux ennemis de la monarchie et de la religion. Et la religion c'était, suivant le langage même de M. Duruy, de « la moitié de la patrie. »

 

 

 

Quant aux Juifs non baptisés, ils furent bannis par édit royal (31 mars 1452). Ferdinand laissait libres de rester en Espagne tous ceux qui voudraient se faire instruire et embrasser la foi catholique.

 

Les autres devaient quitter l'Espagne avant le 31 juillet, le roi s'engageait à leur fournir gratuitement tous les moyens de sortir de ses États, et il tint généreusement parole.

 

Personne n'était obligé de s'expatrier, puisque chacun pouvait se faire instruire et embrasser la foi, ce fondement du salut que Dieu ne refuse à personne. Ceux qui partaient n'avaient à se plaindre que de leur entêtement et de ces continuelles intrigues, dont les Espagnols se débarrassaient en les expulsant de leur territoire. Ceux qui restaient ne devaient pas se plaindre, si, tombant dans l'apostasie, on leur appliquait une législation sous laquelle ils s'étaient placés d'eux-mêmes.

 

Mais, après l'avoir étudié dans son origine, dans ses causes, il est temps de considérer dans son exercice le tribunal de l'Inquisition.

 

 

 

II- Exercice. — Pour envisager avec plus de clarté cette face nouvelle de notre sujet, nous distinguerons trois choses dans ces grandes assises de l'Inquisition : le cours de la procédure, la sentence à laquelle aboutit la procédure, enfin l'appareil dont s'entoure cette sentence, qui met fin à toute la procédure.

 

 

 

A. Cours de la procédure. — L'Inquisition d'Espagne, établie à la fin du quinzième siècle, et abolie au commencement du nôtre, en 1820, eut, dans sa durée de trois siècles, comme trois périodes à traverser. D'abord elle eut à s'occuper des Judaïsants et des Maures baptisés qui retournaient à l'islamisme. Puis elle eut à préserver l'Espagne de l'invasion du protestantisme ; enfin elle eut, au dernier siècle, à veiller sur cet esprit qu'on appelait philosophique et qui n'était que la frivolité du blasphème. Sa procédure, on le conçoit, a dû varier singulièrement avec ces accusés d'un genre si différent ; l'apostat juif ou maure, le protestant colporteur de bibles, et le Voltairien qui rit de la Bible et de Jésus-Christ. Cette plaie immense que nous avons signalée et qui nécessita l'Inquisition, réclamait des mesures fortes, énergiques. La force et l'énergie, une énergie parfois outrés, voilà le caractère de la première période. Au contraire, le protestant et son petit-fils le Voltairien, sont des agresseurs étrangers, non des ennemis domestiques. On ne les connaît pas en Espagne : il suffit donc de les arrêter aux frontières. Contre eux les mesures doivent affecter de préférence un caractère préventif, et c'est le caractère qui paraît surtout dans la seconde et troisième période de l'Inquisition. On ne saurait dont mêler ces époques, et il serait aussi ridicule de dégager une moyenne des condamnations pour les trois siècles des dossiers de Torquemada, que de dresser une table de notre justice criminelle, d'après les conseils de guerre de Versailles.

 

 

 

Dans la période juive et maure, l'Inquisition commence par proclamer un délai de grâce, qu'elle prolonge plus d'une fois et qui s'étend souvent de trente à soixante jours. Tous ceux qui viendront d'eux-mêmes se dénoncer dans cet espace de temps, ne seront tenus qu'à la pénitence canonique. Le délai expiré, la miséricorde attend encore l'accusé à ce tribunal «  si sanguinaire », nous en aurons bientôt la preuve. L'hérétique formel, le véritable apostat, c'est celui qui rejette la vérité connue et qui préfère son sentiment particulier à l'autorité infaillible de l'Église. Celui qui pèche par faiblesse d'esprit, que séduisent les rêves d'un cerveau malade, peut être coupable encore, mais il mérite plus d'indulgence. L'Inquisition le sait : avant d'agir contre un accusé, elle le fait examiner par un médecin qui constate son état mental.

 

 

 

Rien n'a défrayé la légende comme les prisons du Saint-office, « ces noirs cachots où viennent s'engouffrer des milliers de victimes». Ces noirs cachots étaient, au rapport de Llorente lui-même, « des cellules claires, sèches et bien voûtées » ; et, dans ce genre, assurément, ce qu'un détenu pouvait trouver de mieux en Europe.

 

 

 

On a reproché à l'Inquisition espagnole l'emploi de la torture. Ce terrible moyen de connaître la vérité était employé par tous les tribunaux de l'époque. L'Inquisition n'était pas tenue de devancer son siècle. Elle recourait à la torture bien plus rarement que les tribunaux laïques. Elle n'y recourait que pour des cas graves. Elle entourait ce rude appareil de justice de tout ce qui pouvait en tempérer la rigueur. L'Evêque diocésain ou son délégué devait y assister et veiller à ce que le patient ne souffrît pas au-delà de ses forces, ou ne fût pas outragé par les valets de la justice. D'ailleurs, l'Inquisition laissa tomber en désuétude ce redoutable usage, longtemps avant les autres tribunaux. Ces moyens extraordinaires de découvrir la vérité, qui répugnent à notre délicatesse et à la douceur actuelle de nos mœurs, étaient alors en usage dans toute l'Europe.

 

 

 

De grands magistrats les ont employés, on les a vus subsister dans la pleine lumière de la civilisation. Partout où l'Église a régné en souveraine, Elle a tempéré ces rigueurs, parce qu'elle ne laisse jamais seule l'inexorable justice, et qu'Elle lui donne toujours pour compagne la miséricorde, qui en ralentit la marche et en adoucit la sévérité.

 

 

 

On a reproché à l'Inquisition des arrestations arbitraires et opérées sur de faux soupçons. Cette accusation semble confirmée par l’histoire. Saint Ignace fut jeté en prison. Plusieurs Pères de la Compagnie de Jésus, non moins distingués par leurs vertus que par leur doctrine, furent déférés au Saint-office. Tous ceux qui ont lu l'histoire de cette époque se rappellent le fameux archevêque de Tolède, D. Barthélémy Carranza, retenu en prison malgré les réclamations du Concile de Trente, plusieurs fois demandé par les Papes, et dont les instances menaçantes de saint Pie V purent seules obtenir la liberté. L'immortel ouvrage des Bollandistes fut condamné par l'Inquisition de Tolède, qui avait cru y découvrir des propositions hérétiques. Le P. Papebrock réclama; on ne daigna pas même lui répondre. L'affaire fut portée à Rome. La plupart des cardinaux, ayant à leur tête le célèbre théologien Noris, prirent le parti du savant, à qui le Pape était favorable. La Congrégation de l'Index, par égard pour l'Espagne, dit le cardinal Noris, imposa silence aux deux partis. En d'autres occurrences et en d'autres causes, le Saint-Siège, ayant cassé la sentence de l'Inquisition, celle-ci n'eut pas la gloire de se soumettre.

 

 

 

Nulle justice humaine n'est à l'abri de surprise. L'Inquisition s'est trompée plusieurs fois, nous le reconnaissons; mais il serait injuste de généraliser cette observation, comme si la précipitation, l’entêtement ou la passion, avaient été le caractère principal du plus sage et du plus modéré des tribunaux. Quelques fautes clairsemées à travers trois siècles ne prouvent rien contre une institution.

 

 

 

Comme la malveillance pouvait facilement se glisser dans ces accusations d'hérésie, le grand Inquisiteur Valdès (un des plus sévères, suivant Llorante) prescrivit aux membres du Saint-office de ne pas moins se défier des témoins à charge que de l'inculpé lui-même.

 

Dans les premiers temps de l'Inquisition, Léon X avait rendu une ordonnance, d'après laquelle tout faux témoin devait être puni de mort.

 

Au contraire, on accueillait avec bienveillance les témoins à décharge que l'accusé avait à produire. On suspendait la sentence jusqu'à ce qu'ils eussent pu éclairer la conscience des juges. On les requérait à de grandes distances, et jusque dans les colonies espagnoles de l’Amérique.

 

 

 

L'âge de l'accusé pesait d'un grand poids dans la balance. « Lorsque des fils ou filles d'hérétiques, induits à professer l’erreur par les leçons de leurs parents, et n'ayant pas encore atteint leur vingtième année, se présenteront d'eux-mêmes pour être reçus en grâce, dussent-ils venir même après le délai fixé, les Inquisiteurs les accueilleront avec bonté, leur imposeront des pratiques de pénitence plus légères, et veilleront à ce qu'ils soient instruits dans la foi et les sacrements de la sainte Mère l'Église. » Ainsi s'exprime Torquemada!

 

 

 

Llorente se plaint qu'on ait vu des indices d'hérésie dans des faits insignifiants par eux-mêmes, et qui, chez d'anciens chrétiens, n'eussent pas attiré l'attention. Mais, suivant la remarque de Mgr Héfelé, le même acte peut éveiller un soupçon légitime dans un juif ou un musulman baptisé, et n'avoir que peu de dangers pour un chrétien de naissance. En soi, il est indifférent de laver sur le front d'un enfant qui vient d'être baptisé la place qu'a touchée l'huile sainte. Mais chez des néophytes tout frais sortis du judaïsme et environnés de relaps, cet acte, surtout s'il est fréquemment répété, pourra exciter la défiance. Ne connaît-on pas le mot de Calvin : « Je renonce le Chrême? »

 

« Un ancien chrétien pourra donner à ses enfants, sans exciter l'attention, les noms des patriarches du vieux Testament. Un juif converti deviendra aisément suspect, s'il affecte de rejeter les noms de la loi nouvelle. »

 

 

 

Ces faits et d'autres du même genre, indifférents par eux-mêmes, pouvaient emprunter aux circonstances de temps, de lieux et de personnes, une signification mauvaise, et devenir, aux yeux des Inquisiteurs, de véritables indices.

 

Qu'on n'aille pas croire les membres du Saint-office si prompts à se troubler, si empressés à chercher des crimes.

 

« Personne, dit le grand inquisiteur Deza, personne ne pourra être arrêté pour un sujet de peu d'importance, pas même pour des blasphèmes, s'ils ont été proférés dans un accès de colère. Le premier article des statuts de Torquemada ne permet l'arrestation de l'inculpé qu'à l'unanimité des suffrages. Quand les Inquisiteurs n'étaient point d'accord, ou que la personne compromise était d'une certaine importance, le conseil supérieur pouvait seul ordonner l'arrestation.

 

 

 

Nous pourrions multiplier les détails et nous étendre à l'infini sur cette procédure de l'Inquisition d'Espagne. Mais ce que nous avons dit paraît suffisant pour l'apprécier et faire connaître l'esprit qui l'animait. Il est temps de parler de la sentence où aboutissait la procédure.

 

 

 

 

 

 

 

Ch. MALLEY, S. J.

 

                                                                                            (Revue du Monde Catholique,1er juillet 1885)

 

 

 

 

 

 

 




[1] Histoire des temps modernes, c. iv.

 

[2] Réédité par les Editions Saint-Rémi

[3] Histoire des temps modernes, c. iv.

[4] Histoire des temps modernes, c. iv.

[5] Erreurs et mon. his. (1ère  série), L'Inquisition.

[6] 1ère lettre sur l'Inquisition.

[7] Ibid., loc. cit.

[8] Histoire des temps modernes, c. iv.