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mardi, 07 juin 2011

Groupes réducteurs et noyaux dirigeants (suite et fin)


 Paroles de pape

Après l’annexe précédente, consacrée à un texte de Marc Sangnier, il est bon de citer ici quelques extraits de la lettre encyclique que le Pape, Saint Pie X, consacra aux doctrines sociales du Sillon, et à leur condamnation par l’Église.

Nous avons souligné certains passages, et porté des sous titres en marge, en vue de mieux faire ressortir les rapports avec le plan que nous avons adopté pour notre étude.

Extraits de la lettre encyclique sur le Sillon. Saint Pie X - Pape - 25 Août 1910

….. Le Sillons’égarait. Pouvait-il en être autrement ?

Ses fondateurs, jeunes, enthousiastes et pleins de confiance en eux-mêmes, n’étaient pas suffisamment armés de science historique, de saine philosophie et de forte théologie pour affronter sans péril les difficiles problèmes sociaux vers lesquels ils étaient entraînés par leur activité et leur cœur, et pour se prémunir, sur le terrain de la doctrine et de l’obéissance, contre les infiltrations libérales et protestantes.

Non, la civilisation n’est plus à inventer ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées

Le Sillon a le noble souci de la dignité humaine. Mais cette dignité, il la comprend à la manière de certains philosophes dont l’Église est loin d’avoir à se louer.

Le premier élément de cette dignité est la liberté, entendue en ce sens que, sauf en matière de religion, chaque homme est autonome.

De ce principe fondamental il tire les conclusions suivantes :
- Aujourd’hui, le peuple est en tutelle sous une autorité distincte de lui, il doit s’en affranchir : émancipation politique.
- Il est sous la dépendance de patrons qui, détenant ses instruments de travail, l’exploitent, l’oppriment et l’abaissent ; il doit secouer leur joug : émancipation économique.
- Il est dominé enfin par une caste appelée dirigeante, à qui son développement intellectuel assure une prépondérance indue dans la direction des affaires ; il doit se soustraire à sa domination : émancipation intellectuelle.

Le nivellement des conditions à ce triple point de vue établira parmi les hommes l’égalité, et cette égalité est la vraie justice humaine.

Une organisation politique et sociale fondée sur cette double base, la liberté et l’égalité (auxquelles viendra bientôt s’ajouter la fraternité), voilà ce qu’ils appellent démocratie.

… Et voilà la grandeur et la noblesse humaine idéale réalisée par la célèbre trilogie : Liberté, Égalité, Fraternité

Telle est, en résumé, la théorie, on pourrait dire le rêve, du Sillon, et c’est à cela que tend son enseignement et ce qu’il appelle l’éducation démocratique du peuple, c’est-à-dire à porter à son maximum la conscience et la responsabilité civiques de chacun, d’où découlera la démocratie économique et politique, et le règne de la justice, de l’égalité et de la fraternité.

Ce rapide exposé, vénérables Frères, vous montre déjà clairement combien Nous avions raison de dire
- que le Sillon oppose doctrine à doctrine,
- qu’il bâtit sa cité sur une théorie contraire à la vérité catholique et
- qu’il fausse les notions essentielles et fondamentales qui règlent les rapports sociaux dans toute société humaine.

Cette opposition ressortira davantage encore des considérations suivantes.

- … Au reste, si le peuple demeure le détenteur du pouvoir, que devient l’autorité ? Une ombre, un mythe ; il n’y a plus de loi proprement dite, il n’y a plus d’obéissance …
- … Un ordre, un précepte, serait un attentat à la liberté ;
- la subordination à une supériorité quelconque serait une diminution de l’homme, l’obéissance une déchéance.

Est-ce ainsi, Vénérables Frères, que la doctrine traditionnelle de l’Église nous représente les relations sociales dans la cité même la plus parfaite possible ?

Est-ce que toute société de créatures dépendantes et inégales par nature n’a pas besoin d’une autorité qui dirige leur activité vers le bien commun et qui impose sa loi ?

Le Sillon qui enseigne de pareilles doctrines et les met en pratique dans sa vie intérieure, sème donc parmi votre jeunesse catholique des notions erronées et funestes sur l’autorité, la liberté et l’obéissance.

Il n’en est pas autrement de la justice et de l’égalité. Il travaille, dit-il, à réaliser une ère d’égalité, qui serait par là même une ère de meilleure justice. Ainsi, pour lui, toute inégalité de condition est une injustice ou, au moins, une moindre justice ! Principe souverainement contraire à la nature des choses, générateur de jalousie et d’injustice et subversif de tout ordre social …

Il en est de même de la notion de fraternité, dont ils mettent la base dans l’amour des intérêts communs, ou, par delà toutes les philosophies et toutes les religions, dans la simple notion d’humanité, englobant ainsi dans le même amour et une égale tolérance tous les hommes avec toutes leurs misères, aussi bien intellectuelles et morales que physiques et temporelles.

Or, la doctrine catholique nous enseigne que le premier devoir de la charité n’est pas dans la tolérance des convictions erronées, quelques sincères qu’elles soient, ni dans l’indifférence théorique ou pratique pour l’erreur ou le vice où nous voyons plongés nos frères, mais dans le zèle pour leur amélioration intellectuelle et morale non moins que pour leur bien-être matériel…

… Non, Vénérables Frères, il n’y a pas de vraie fraternité en dehors de la charité chrétienne, qui, par amour pour Dieu et son Fils Jésus-Christ notre sauveur, embrasse tous les hommes pour les soulager tous et pour les amener à la même foi et au même bonheur du ciel. En séparant la fraternité de la charité chrétienne ainsi entendue, la démocratie, loin d’être un progrès, constituerait un recul désastreux pour la civilisation…

… Eh quoi ! on inspire à votre jeunesse catholique la défiance envers l’Église, leur mère ; on leur apprend
- que depuis dix-neuf siècles, elle n’a pas encore réussi dans le monde à constituer la société sur ses vraies bases ;
- qu’elle n’a pas compris les notions sociales de l’autorité, de la liberté, de l’égalité, de la fraternité et de la dignité humaine ;
- que les grands évêques et les grands monarques, qui ont créé et si glorieusement gouverné la France, n’ont pas su donner à leur peuple ni la vraie justice, ni le vrai bonheur, parce qu’ils n’avaient pas l’idéal du Sillon !

Le souffle de la Révolution a passé par là, et nous pouvons conclure que si les doctrines sociales du Sillon sont erronées, son esprit est dangereux et son éducation funeste.

 Que faire, en présence d’un groupe réducteur ?

La corruption idéologique par la forme sociologique du groupe

Mon cher Christian,

Les remarques que tu me fais au sujet des Groupes Réducteurs m’ont bien intéressé. Il serait en effet trop facile de se limiter à l’analyse d’un phénomène social. Il faut encore que cet effort de réflexion nous serve dans la pratique ; qu’il puisse informer utilement nos actes.

Et comme tu le remarques très justement, il n’est que trop courant de voir tomber dans les pièges de la démocratie égalitaire, des personnes pourtant très opposées à ses principes. C’est même, souvent, à la faveur de leurs efforts de restauration sociale, que certains finissent par se faire “réduire”.

Mais je ne pense pas qu’il y ait là une simple inconséquence intellectuelle. Je crois plutôt qu’il s’agit essentiellement d’un défaut de discernement du problème sociologique, souvent négligé au profit du seul combat idéologique. Car ce dernier, pour être essentiel, n’est pas toujours le plus important ni le plus urgent dans l’ordre tactique.

Exemple de la réduction de Madame N., cathéchiste.

C’est cette méprise qui est évidemment à l’origine du « passage à la moulinette » de cette dame catéchiste, Madame N, dont tu me parles.
- Elle est, en fait, tombée dans un piège qu’elle n’a pas vu.
- Elle est allée participer à ce recyclage de catéchiste pour tenter de convaincre ses concitoyennes ainsi que le vicaire qui l’organisait, d’enseigner l’authentique catéchisme catholique, plutôt que les ambiguïtés néo-ariennes du manuel qu’on lui a fait passer.

Intention louable, certes. Mais, que s’est-il passé ?
- Elle est arrivée bardée d’arguments pour défendre la vérité. C’est-à-dire qu’elle a concentré ses énergies sur un faux problème, ou si l’on veut, sur une fin seconde.
- Et elle s’est laissé imposer sans s’en apercevoir la forme sociologique du groupe qui en constitue la fin essentielle .
- On lui a dit :

Madame, nous sommes très respectueux de votre manière de voir. C’est votre opinion. Nous ne vous demandons rien de plus que de respecter aussi celle des autres.

Et elle y a consenti, dans l’espoir de les convaincre. Dès lors elle avait un premier doigt dans l’engrenage. Elle avait accepté l’élément essentiel de la règle du jeu : le libéralisme.
- Aussi ne pouvait-elle plus qu’accepter la suite logique : l’égalité

.

Madame, cette personne ne pense pas comme vous. Elle en a le droit. Si vous voulez qu’elle vous écoute, vous devez la laisser s’exprimer. Son opinion n’a-t-elle pas autant de valeur que la vôtre ?


- Et quand on a bon caractère, c’est tellement plus facile d’accepter le rôle du “chic type”, de la brave dame “sympathique” et “compréhensive” ? Si l’on contredit trop brutalement, que l’on parait mettre en doute la liberté de pensée par l’affirmation d’une vérité objective, si l’on passe pour intransigeant, ne perdra-t-on pas cet espoir qui miroite encore : « convaincre, faire entendre raison ? »
- Et au milieu de cette ronde d’avis, d’opinions, de « remises en cause », comment ne pas se « sentir concerné » ? N’est-on pas obligatoirement “frères” ? Et si le groupe doit élaborer des directions de catéchèse, comment cette dame aurait-elle pu ne pas accepter cette participation fraternelle au travail en cours ? Ne fut-ce que pour mêler un peu de vérité dans tout ce fatras ?
- À partir de ce moment, Madame N. avait plus qu’un doigt dans l’engrenage. Elle y avait les deux bras. Et le reste y est passé. La machine à broyer, savamment manipulée par un petit abbé passé maître dans l’art des dynamiques de groupes, a porté ses fruits de lavage de cerveaux. Madame N. a suivi plusieurs séances.
- Elle y a rendu l’éminent service d’y apporter la contradiction, élément qui est nécessaire à toute dialectique comme le point d’appui est nécessaire au levier.
- Et peu à peu, elle s’est laissée ébranler. Le doute l’a pénétrée. Et elle enseigne aujourd’hui la religion de notre petit abbé, au lieu de celle que l’Église lui avait apprise naguère. En bref, elle s’est fait “réduire”.

Mais il faut bien voir que c’est pour avoir appliqué ses efforts sur un faux problème ; c’est pour avoir couru après des illusions et des ombres que cette dame est tombée dans le puits. Illusion, non pas quant à l’importance du problème des catéchismes modernistes, mais quant au fait de croire qu’il était possible de lutter efficacement contre eux en acceptant le moyen sociologique qui sert à leur propagation.

Dans ce type de réunion, la forme est plus importante que sa finalité apparente

Ce qui est essentiel, devant ce genre de réunion, c’est d’en distinguer la forme et la finalité. Ou si tu préfères, la cause formelle et la cause finale.

- Cette finalité, dans le cas présent, c’est le prétexte de la réunion c’est-à-dire une recherche en matière de catéchèse.
- Mais ce n’est en fait qu’un prétexte, grâce auquel on pourra atteindre une autre finalité plus large et plus générale, qui se traduit dans la forme sociologique de la réunion : c’est la réduction des individus et la manipulation du groupe.

Au regard du combat au service du vrai c’est généralement le problème évoqué comme objet de ce genre de réunion, ce que l’on peut appeler sa cause finale, qui parait le plus important. C’est pourquoi il fait souvent pour ceux qui ont de bonnes intentions, l’effet d’un miroir aux alouettes.

Mais au regard de la transformation révolutionnaire des personnes, de leur comportement, de leurs mœurs, c’est la forme du groupe réducteur qui importe. Quant aux idées, elles se troubleront nécessairement tant que l’on restera enfermé dans le système.

Sur l’attitude à adopter en présence d’un groupe réducteur

C’est pourquoi il faut absolument que tu fasses comprendre à ce Monsieur X, dont tu me parles, que l’attitude qu’il doit adopter à l’égard de ce forum où on l’a invité, n’a rien de fondamental à voir avec le problème vague de la participation, que l’on prétend y étudier. Celui-ci n’est rien de plus qu’un prétexte, une occasion.
- Ce que vise, plus ou moins consciemment, le délégué PSU qui l’organise, ce qu’il veut, c’est « niveler les consciences », forcer les individus à vivre la démocratie égalitaire, à modifier leur manière de voir.
- Son but, c’est de “réduire” les personnes aux dimensions des idéologies de son noyau dirigeant afin de pouvoir les manipuler.
- Et s’il ne le veut pas explicitement lui-même, ceux qui ont conçu et organisé la forme sociologique de ce genre de groupe l’ont voulu pour lui. Aussi, c’est à ce vrai but que Monsieur X doit s’attaquer.

Ce qu’il faut, c’est au contraire
- promouvoir la personne, donc les personnalités, contre la massification démocratique.
- Et pour cela, il faut concentrer ses énergies sur la règle du jeu. C’est elle, et elle seule qu’il faut refuser. Et il faut la refuser jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au martyre.
- Il faut accepter pour cela de passer pour « fou aux yeux du monde », de se faire sortir, d’être persécuté.

Et la plus évidente preuve du fait que le combat réel se situe ici, c’est la violence, la haine farouche, disproportionnée apparemment avec laquelle l’ennemi nous attaquera si nous portons nos efforts sur ce terrain. C’est qu’ici, en effet, il se sent découvert.
- Tant qu’on ne l’attaquera qu’au plan des idées, sans contester le jeu démocratique et égalitaire qu’il a organisé, il se rira de nous. Tout comme Lénine se riait des Russes blancs qui se jetaient dans les Soviets en formation dans l’espoir de les “noyauter”. « Laissez-les faire, disait-il, ils font notre jeu ». Et c’était vrai, puisqu’ils avaient accepté la règle de ce jeu.
- Mais qu’on vienne à refuser cette règle, à contester que l’esprit humain soit en droit de penser ce qu’il veut et de se bâtir son opinion sans aucune autre référence que lui-même, alors plus rien ne va.
- Que l’on vienne à affirmer les hiérarchies comme utiles et nécessaires, et les fureurs se déchaînent.
- Que l’on refuse de croire au mythe d’une fraternité sans objet, alors la violence n’a plus de borne, la persécution n’a plus de frein, la haine n’a plus de limite.

Dès cet instant, de votre position d’adversaire idéologique, peut-être, mais de collaborateur pratique, vous êtes passé à celle d’adversaire total et déclaré, capable de porter au cœur même de la Révolution les coups fatals qui lui ont été si souvent épargnés.

C’est pourquoi, si ton ami, Monsieur X, veut tenter quelque chose, il doit concentrer ses énergies sur le refus total et sans nuances de toute espèce de discussion, tant que celle-ci sera construite sur les bases du groupe réducteur.

Il faut affirmer :
- qu’il y a une vérité ;
- que tout travail sérieux dans un groupe exige que celui-ci comporte une hiérarchie ;
- que certains avis ont plus de poids que d’autres ;
- que la vraie fraternité doit reposer sur des intérêts communs réels ;
- que la gestion de ceux-ci exige un chef et des responsabilités.

Et si ton ami est seul à y voir clair, probablement se fera-t-il “vider” avec perte et fracas. Ce qui est toujours pénible. Mais il aura rendu aux personnes présentes le premier service, et sans doute le seul qu’il pourra leur rendre : il aura dévoilé l’adversaire et sa tactique, et peut-être éclairé et préservé l’un ou l’autre.

Ce résultat ne vaut-il pas ce sacrifice ? Pourquoi nous battons-nous ? Pour un troupeau de moutons sans consistance et sans âme, afin qu’il soit un peu plus à gauche ou un peu plus à droite dans son matérialisme ? Certes non, tu le sais aussi bien que moi. N’aurions-nous sauvé qu’une personne, que nous n’aurions pas perdu notre temps.

Mais on n’est pas toujours seul, avec l’aide de Dieu, si l’on en prend les moyens. Puisque ton ami a encore quelques semaines devant lui, il faut qu’il les emploie à convaincre ceux qui sont le plus facilement accessibles ; et surtout ceux dont les personnalités sont plus fortes. S’il peut n’être pas seul à la première réunion, tout est possible. Celui qui sortira le premier sera peut-être l’animateur. Alors un travail sérieux pourra s’amorcer sur les bases d’un groupe réaliste.

Que faire pour préserver un groupe naissant de la réduction ?

Quant à ton ami Y, je pense que le cas est très différent.
- Tout d’abord, il dispose de plus de temps.
- D’autre part, il semble bien que le noyau dirigeant n’existe pas préalablement, et c’est fondamental.

Si aucune préparation sérieuse n’est faite, inévitablement les généralités vagues dans lesquelles on nagera au départ entraîneront son application en même temps que le libéralisme et l’égalitarisme ambiants provoqueront une première “réduction”.

Mais pour désamorcer et empêcher ce phénomène, il suffit que Y prépare les esprits à une formule de travail réaliste et bien construite. Ce qui suppose l’éducation et l’éveil de quelques personnes capables de constituer la trame d’une hiérarchie naturelle. Surtout lorsqu’il s’agit de gérer un bien commun précis, comme celui de la formation professionnelle qui est proposée ici, le bon sens commun fait accepter facilement une structure hiérarchique et ordonnée.

Dès lors, la bonne terre de l’ordre naturel fera fleurir les personnalités riches ; tandis que la sécheresse du nivellement par le bas ne peut rien engendrer de mieux que ces “cloches bavardes” dont les podiums nous servent quotidiennement les lamentables prônes.

Comme tu le dis, mon cher Christian, le travail ne manque pas. Mais il faut d’abord y voir clair. Si l’intelligence ne guide pas la volonté, celle-ci est vaine.

Et surtout, il faut compter sur Dieu, plus que sur nos propres forces. « Spes in Deo non vana ».

Reçois ici toute mon amitié.

Adrien Loubier

 Naissance spontanée de Groupes Réducteurs sans Noyau Dirigeant préalablement constitué

Un groupe réducteur peut-il préexister au noyaux dirigeant

Mon cher Gérard,

Bien reçu tes critiques et commentaires concernant les Groupes Réducteurs. Dans l’ensemble, je les ai trouvé fort justes, et j’en ai tenu compte.

Il en est une, pourtant avec laquelle je ne suis pas d’accord. C’est celle où tu mets en cause les possibilités de fonctionnement quasi automatique du processus, et l’apparition spontanée des noyaux dirigeants.

En fait tu sembles nier que le processus du groupe réducteur puisse s’amorcer s’il n’y a pas, à l’initiative préalable, un animateur conscient de ce qu’il veut faire. Autrement dit il faut, d’après toi, que le noyau dirigeant existe avant la formation du groupe. Cette remarque est intéressante et très courante. Aussi, je pense qu’un petit développement peut être utile.

En fait, tu as raison, à condition de limiter l’analyse à la technique de groupe méthodique. Mais celle-ci ne constitue qu’un aboutissement, une systématisation d’un phénomène beaucoup plus général : celui de la démocratie égalitaire.

Or c’est à ce phénomène plus général que je me suis attaqué. Et celui-ci est caractérisé par la forme sociologique du groupe, forme qui est ordonnée à la réduction et à la sélection, comme j’ai essayé de le montrer.

La parabole du Sioux et du cheval de fer

Suppose une locomotive à vapeur sur ses rails, au milieu du Far-West, abandonnée là par un mécanicien qui a laissé la chaudière sous pression.

Voici une bande de Sioux qui découvrent le “cheval de fer”. Curieux, ils montent à bord, et touchent à tous les boutons.

En voilà un qui s’appelle Œil de taupe. Moins bon chasseur, mais meilleur bricoleur que les autres, il tire sur la manette du régulateur.
- Ça fait « tchouk-tchouk », et le train démarre tout doucement. Un peu de panique, naturellement ! Il y en a quelques uns qui sautent en marche.C’est une première sélection.
- Mais d’autres restent, trouvent que c’est amusant, la vitesse est grisante.

Celui qui a joué le premier avec le régulateur a bien envie de recommencer.
- Il lui semble bien comprendre que c’est en tirant sur ce « machin-là » qu’on fait avancer le “cheval de fer”.
- Et puis, pendant que les autres bavardent et regardent le paysage, ils n’ont même pas remarqué que c’est lui qui tire sur la ficelle.
- Si ça explose, personne ne pensera même à le lui reprocher ! C’est le sorcier qui prendra, pour n’avoir pas conjuré le mauvais sort.

Et voilà Œil de taupe chef du convoi, lui qui passait pour le plus bête de la tribu…

Nous sommes des Sioux dans un monde rempli de locomotives sous pression

Ma petite fable vaut ce qu’elle vaut. Il faut toujours se méfier des comparaisons. Mais enfin, pour les Sioux que nous sommes, le monde est plein de locomotives sous pression qui ne demandent qu’à démarrer.

Il suffit qu’une bande de braves types montent dedans sous un prétexte quelconque et tripotent les boutons. Il y aura toujours parmi eux un quelconque “Œil de taupe” qui s’apercevra qu’il est plus doué que les autres à ce petit jeu. Et il prendra les commandes du convoi à l’insu des autres, d’autant plus facilement qu’ils se préoccupent bien plus de la raison de leur réunion que de son mécanisme.

Trajectoire syndicale

C’est à ce genre d’expérience que je me suis trouvé mêlé, en témoin impuissant, dans mon entreprise en Mai 68, et je me suis efforcé de la décrire dans Trajectoire Syndicale. Tu te rappelles peut-être de cette lecture, dont nous avons parlé naguère.

Voilà 50 personnes qui ont en commun un bien très réel et immédiat : leur entreprise, leur gagne-pain, leurs dossiers qui les attendent. Elles se trouvent devant un piquet de grève, impuissantes et furieuses. On bavarde. Et finalement, quelques chefs de service, donc des membres de la hiérarchie naturelle de l’entreprise, prennent l’initiative de convoquer tout le monde dans l’arrière salle d’un café.

Mais les chefs de service sont aussi libéraux que leurs ouvriers et leurs techniciens. Ils croient à la liberté de pensée et à l’égalité. Leur “moteur” sera donc la fraternité du nombre, nécessaire pour faire “masse”.

Dès lors, ce que l’on a réuni c’est une “assemblée d’égaux délibérants”.

Il y a simplement erreur au départ. Au lieu d’enfourcher leur cheval pour chasser le bison, les Sioux sont montés dans la locomotive.

À partir de ce moment, on a bavardé, on a commencé à chercher l’opinion moyenne … La sélection a joué … Et quelques petits malins ont tiré sur les ficelles … La locomotive était en marche.

La forme du groupe réducteur conduit à la finalité pour laquelle cette forme a été conçue

Toi qui fais parfois de la philosophie, tu as bien sûr compris où je veux en venir. Ce qu’il faut distinguer ici, c’est la “fin”, et la “forme” :

Unde finis est causa causalitis efficientis, quia facit efficiens esse efficiens : et similiter facit materiam esse materiam, et formam esse formam, cum materia non suscipiat tormam nisi propter finem, et formam non perficiat materiam nisi per finem.

C’est la fin qui fait que la forme est forme, puisque c’est en vue de la fin que la matière reçoit une forme et que la forme perfectionne une matière.  [1]

C’est la finalité de la locomotive, qui est de rouler sur des rails, qui lui a fait donner la forme qu’elle a.

C’est pourquoi le Sioux qui monte sur la plate forme de la locomotive et tire sur la manette, se trouvera spontanément entraîné à subir la finalité pour laquelle a été conçue cette forme.

De même que les braves gens qui acceptent la forme d’assemblée d’égaux délibérants, et la règle du jeu des groupes réducteurs, se trouvent spontanément entraînés vers la finalité pour laquelle elle a été conçue. Même s’ils pensent ou veulent poursuivre une autre finalité.

Les Sioux croyaient chasser le bison ? Et ils roulent sur des rails au gré des chaos du cheval de fer.

Nos braves gens pensaient arrêter une grève en formant un syndicat ? Et ils glissent sur la voie de la Révolution au gré des chaos des assemblées générales.

Il n’y a là rien que de très normal. Cela prouve simplement que bien des contre-révolutionnaires ne sont pas beaucoup plus malins à l’égard des processus de l’ennemi, que nos Sioux en présence du cheval de fer.

De la généralisation des groupes réducteurs

Reste que tu as tout de même raison de réclamer “la personne”. Car en effet, elle existe toujours. Il n’y a pas de phénomène sans cause efficiente.
- Derrière la locomotive, il y a l’ingénieur qui l’a conçue et réalisée.
- Derrière la règle du jeu des groupes réducteurs, il y a ceux qui l’ont conçue et qui lui ont fait pénétrer jusqu’à la moelle de tous les domaines de la vie sociale.

Car nous ne sommes plus au temps des Jacobins, où les groupes réducteurs ne fonctionnaient que dans quelques salons. Aujourd’hui, ils ne sont plus seulement dans les convents maçonniques, ils sont dans la rue, dans le métro, dans l’ambiance du bureau paysage, dans les 0,8% de la formation permanente, sur le petit écran, au coin de la cheminée, au synode, à l’école, au catéchisme, dans l’arrière salle du café ou à la messe, au club méditerranée ou à l’amicale cycliste …

Certes, l’application méthodique et organisée des techniques de groupes par un animateur, préside à beaucoup de ses manipulations.

Mais le fait qu’il n’y ait pas de noyau dirigeant préalablement organisé, n’est pas une garantie de l’absence de danger, bien au contraire. La force des habitudes, le conformisme à l’ambiance sociale actuelle, suffisent largement pour faire adopter le modèle des groupes réducteurs. Et ceux qui négligent l’importance des formes sociales, trébucheront immanquablement sur elles. D’où mon insistance sur ce point.

En attendant une occasion propice à de nouveaux échanges sur ces sujets, je t’adresse ici toute mon amitié.

Adrien Loubier

 Les quatre clignotants

Pour vous aider dans à repérer un stage fonctionnant sur le modèle des groupes réducteurs.

Premier clignotant : LE DÉRACINEMENT

Un stage conçu selon les normes classiques regroupera des cadres de la même société, de la même branche professionnelle ou possédant un caractère commun en rapport avec la discipline professée.

D’autre part, le problème abordé sera de la compétence des stagiaires ou, au minimum, de l’animateur …

Malheureusement, ces remarques de bon sens sont parfois bafouées lorsqu’on cherche de volonté délibérée à créer chez les participants un déracinement.
- On réunira des personnes qui ne se connaissent pas et n’ont aucun point commun, si ce n’est peut-être un certain niveau culturel homogène et
- on les fera parler de sujets qu’ils ignorent totalement : des industriels seront conviés à discuter doctement de l’assolement triennal et des athées devront discourir de la foi …

Plus la situation sera artificielle, meilleur sera le déracinement !

Deuxième clignotant : LE RELATIVISME

Lorsqu’un stagiaire désire se former, il fait appel à quelqu’un de compétent dans le domaine considéré et attend de lui un enrichissement. Le formateur doit donc être directif pour amener son élève au degré de connaissance voulu.

Or, certains stages dits “non-directifs” admettent que chacun possède SA vérité, que l’opinion de M. Untel ou de M. Autretel a la même valeur, car ni l’un ni l’autre n’a le droit d’imposer son point de vue.

Il en résulte une sorte de relativisme libéral, excluant toute vérité absolue.

Troisième clignotant : LA LOI DU NOMBRE

En toute logique, la vérité d’une assertion ne dépend pas du nombre de gens qui y adhérent.

Cependant, si le clignotant précédent (relativisme) préside à l’organisation du stage, il faudra bien dégager de tous ces avis considérés comme équivalents une certaine opinion commune, qui se cristallisera ainsi par le jeu des concessions mutuelles.

De là à envisager cette opinion moyenne comme l’opinion du groupe, à doter ce groupe d’une conscience collective et à le considérer comme un être vivant autonome, il n’y a qu’un pas que les dynamiciens de groupe franchissent allègrement.

Quatrième clignotant : LE POUVOIR NON PERÇU

En situation de formation traditionnelle, le maître est sur une estrade, derrière un vaste bureau, insignes évidents d’une autorité manifeste qui ne cherche pas à se dissimuler.

Or, certains animateurs au contraire, au nom d’une certaine non-directivité, cause et conséquence du relativisme précédemment stigmatisé, se fondent dans le groupe. Participant, parmi les participants, son rôle effacé n’en sera que plus efficace, car au lieu d’imposer son autorité naturelle d’animateur, il manipulera les participants au mépris total de leur personnalité.

Cette dernière attitude est très frustrante car, contrairement aux courants d’air à la mode, l’homme a besoin d’une certaine aliénation pour conserver son équilibre : l’enfant a besoin de parents, le salarié de patron et le stagiaire d’un animateur digne de ce nom.

Vigilance

Certes, nous espérons que les stages que vous avez suivis ou que vous suivrez ne présentent pas concomitamment tous ces critères dangereux, symptomatiques de la dynamique de groupe, mais il convient de se méfier lorsque l’un ou l’autre de ces clignotants s’allumera.

Nous n’avons bien sûr ici décrit que la forme des stages, réservant à chacun d’étudier le fond et la finalité. Il est bien évident qu’un stage de formation aux techniques révolutionnaires, même s’il ne présente aucun des critères repérés ci-dessus, n’en sera pas pour autant moins dangereux, mais il convient d’être circonspect et de flairer le danger d’autant plus sournois qu’il est plus subtile et plus discret.

Les dynamiciens invoquent le caractère inéluctable de l’évolution.
- La nécessité de la mutation étant posée, on en conclut qu’il faut s’y intégrer, s’y adapter : si la réalité change, il faut changer avec elle.
- Il faut entrer dans le jeu de l’adaptation à la société.
- Il faut s’ajuster à l’évolution en cours et même s’y préajuster.

B. DUVERNE

Comment éviter cette désaliénation totale, comment ne pas être cette girouette prête à s’orienter dans le premier courant d’air venu ?

Il n’y a qu’une seule méthode : « Acquérir une formation doctrinale sûre ! ».

Claude MIRBEL

Notes

[1] St. Thomas De principiis Naturae, Des principes de la réalité naturelle.

 

Source: Vive le Roy

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