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samedi, 24 juillet 2010

Philippe le Bel et Boniface VIII

Pour en finir avec un mythe

Philippe IV dit “le Bel” est probablement le roi le plus vilipendé de notre Histoire. Ses détracteurs ― et ils sont nombreux ― se recrutent, curieusement, aussi bien dans la mouvance catholique que dans la mouvance maçonnique et ésotérique. Comment expliquer ce phénomène ?

 
Ce fut à peu près dans le même temps que Boniface VIII, qui s’était brouillé mal à propos avec la France, par une prétention jusqu’alors inouïe sur le temporel des Rois, qui n’appartient qu’à Dieu seul, souhaitant enfin de se raccommoder avec Philippe le Bel, offrit de rétracter ce qu’il avait avancé de contraire aux droits de la Couronne, si le Roi voulait faire juges de leurs différends, non pas des gens qui lui fussent si dévoués qu’ils fermassent les yeux à la justice pour lui plaire, mais des Princes pleins de droiture & de bonne foi, tels qu’étaient les Ducs de Bourgogne & de Bretagne. Le Roi n’eut pas de peine à se soumettre à leurs décisions ; mais Boniface mourut avant que de s’être réconcilié avec le Roi ; & son successeur, cassa tout ce qu’il avait fait, sans en être même prié de la part de Philippe.

Dom Lobineau in Histoire de Bretagne - Édition de 1707 - Livre IX - Page 290

 Du côté catholique que reproche-t-on à Philippe le Bel ?

Essentiellement : ses relations conflictuelles avec Rome qui atteignent leur paroxysme lors de l’attentat d’Anagni.

Le contexte

Reportons-nous quelques sept siècles en arrière…

Philippe, né en 1268, devient Roi de France en 1285 et meurt en 1314. Pendant son règne, six Papes se succèdent sur le trône de Pierre : Honorius IV, Nicolas IV, Célestin V, Boniface VIII, Benoît XI et Clément V. Les relations entre Rome et Paris n’appellent aucune remarque particulière pendant le pontificat des trois premiers.

Célestin V [1] abdique le 13 décembre 1294 et le cardinal Benedetto Gaetani est élu le 24 décembre 1294 sous le nom de Boniface VIII.

Cette abdication éclate comme un coup de tonnerre dans la Chrétienté [2].

À l’instar des deux cardinaux Jacopo et Pietro Colonna [3], la Sorbonne conteste la validité de cette abdication et, logiquement, la régularité de l’élection de Boniface VIII. Philippe le Bel semble beaucoup hésiter et, le temps passant, finalement, se ranger à cet avis. C’est un point capital pour la compréhension des évènements qui vont suivre.

L’affaire Bernard de Saisset

Le conflit entre Boniface VIII et Philippe le Bel est, en quelque sorte, allumé par un prélat languedocien, Bernard de Saisset.

Une première querelle, caractéristique du contexte féodal, éclate alors que Bernard de Saisset, abbé du monastère de Saint-Antonin, à Pamiers dans le comté de Foix, conteste au comte de Foix la possession du château de Pamiers. Philippe le Bel, confirmant une donation antérieure de son père, fait remettre le château au comte… Boniface VIII érige bientôt Pamiers en évêché et le confie à Bernard…

En 1300, dans le cadre d’une dispute entre le vicomte de Narbonne et son archevêque, le pape nomme l’évêque de Pamiers pour le représenter auprès du roi qui le reçoit mais lui adresse à peine la parole… Furieux, Bernard de Saisset se vante alors de vouloir arracher le comté de Toulouse au roi de France. Pour ce faire, il tente d’entraîner son vieil ennemi, le comte de Foix, qui l’éconduit. Ses démarches le font soupçonner de complot et de trahison. Il est, alors, cité devant le roi. Il comparait à Senlis. Le roi écrit au pape pour lui exposer la situation et lui demander de priver l’évêque de Pamiers de tout privilège clérical et de permettre à la justice régulière de le poursuivre comme criminel de lèse-majesté. Le pape refuse et enjoint à Philippe de le remettre immédiatement en liberté. Le roi l’expulse du royaume avec le légat, porteur de la réponse de Boniface VIII… Plus tard, Bernard de Saisset se réconciliera avec Philippe le Bel… L’histoire médiévale est emplie de telles péripéties !

L’affaire de Flandre

L’affaire de Flandre vient, également, détériorer les relations entre Rome et Paris.

Par le traité de Melun, conclu après Bouvines, le comte de Flandre s’était engagé à rester fidèle au roi de France. Mais le comte, Guy de Dampierre [4], complote avec Édouard d’Angleterre… Nombreuses péripéties… Guy est, un moment, retenu prisonnier en France… Le 27 janvier 1297, le comte de Flandre abjure publiquement son hommage au roi de France et signe un traité d’alliance offensive et défensive avec le roi d’Angleterre. Philippe le Bel réagit vivement… Le conflit dure… L’empereur germanique, Adolphe de Nassau, en profite pour revendiquer, au nom de l’Empire, Valenciennes et une suzeraineté sur la Flandre … Philippe le Bel refuse par ces mots célèbres : « Trop allemand »…

Boniface VIII, qui avait, d’abord, soutenu la position française, finit par prendre le parti de l’empereur germanique… Cette affaire, strictement politique, dépasse largement son époque puisqu’elle trouvera sa conclusion, sous Louis XIV, avec le rattachement de Lille à la France et, au XIXe siècle avec la création de la Belgique. Encore que les actuelles rivalités entre Flamands et Wallons peuvent légitimement laisser penser que rien n’est terminé !

L’escalade

Empoisonnées par les deux affaires précitées, les relations entre Boniface VIII et Philippe le Bel s’enveniment rapidement. Les différentes bulles pontificales ponctuent, en quelque sorte, les phases successives du conflit.

En 1294, le roi, désireux de faire participer tous les habitants du pays à l’effort de guerre [5] , obtient des prélats français, réunis en conciles, la levée d’un décime sur le clergé.

En 1296, il obtient un nouveau décime. Boniface VIII publie, alors, la bulle Clericis laicos [6] qui rappelle à tous les princes laïques l’interdiction de ne lever aucun subside sur le clergé… Philippe le Bel réagit. Prétextant l’état de guerre, il interdit toute sortie d’argent du royaume… Boniface VIII adresse alors à Philippe la bulle Ineffabilis amor qui le réprimande sévèrement mais, en final, accorde les subsides. Philippe s’empresse alors de laisser passer les revenus du Saint-Siège… Le climat s’améliore. On célèbre la canonisation de saint Louis, le jubilé de 1300…

Pourtant, le roi semble de plus en plus se laisser convaincre par les arguments de son entourage qui, reprenant à son compte ceux des cardinaux Colonna, voit en Boniface VIII un usurpateur.

En 1301, le pape promulgue la bulle Ausculta fili, qui affirme la suprématie du Saint-Siège, en raison du péché, sur tous les autres pouvoirs, et critique le gouvernement intérieur de Philippe le Bel. Il convoque à Rome tous les prélats et abbés de France. Un résumé déformant la bulle pontificale et connu sous le nom de petite bulle circule en France et parvient jusqu’au pape. Boniface VIII réagit à la falsification de sa bulle : « On Nous fait dire à tort que le roi ait à reconnaître qu’il tient son royaume de Nous. Voilà quarante ans que Nous sommes docteur en droit et que Nous savons que les deux puissances sont ordonnées à Dieu. Qui donc peut croire qu’une telle folie Nous soit tombée dans l’esprit ? Mais on ne peut nier que le roi ou tout autre fidèle ne Nous soit soumis sous le rapport du péché. »

Philippe le Bel convoque les États Généraux. L’assemblée se tient en 1302, dans l’église Notre-Dame. Le clergé, tout en se déclarant fidèle sujet du roi, rédige une lettre au pape qui est une tentative de conciliation. Il supplie Sa Sainteté de rapporter sa convocation à l’assemblée de Rome et d’entrer en composition avec le roi. Les barons écrivent au collège des cardinaux. Ils déclarent n’accepter aucune intervention pontificale dans les affaires intérieures du pays… Les députés des communes supplient le roi de conserver « la souveraine franchise du royaume » …

Les événements se précipitent malgré les efforts du clergé français pour les arrêter. Le pape renouvelle aux prélats l’ordre de se rendre à Rome… Le roi leur maintient la défense de sortir du royaume… L’assemblée romaine a tout de même lieu en l’absence de nombreux prélats français… Puis c’est la fameuse bulle Unam sanctam [7].

Pour répondre au consistoire de Rome, le roi convoque, au Louvre, le 12 mars 1303, une assemblée de prélats et de barons. L’on y évoque la tenue d’un concile auquel on en appellerait du pape… Par l’intermédiaire du cardinal français Le Moine, Boniface VIII somme les prélats qui n’étaient pas encore venus à Rome de s’y rendre, à pied ou à cheval, sous peine d’être déposés. Il prévient le roi qu’il se trouve compris dans les sentences générales d’excommunication frappant ceux qui empêchent les prélats de se rendre à l’appel du pape… Le roi convoque une nouvelle assemblée au Louvre au cours de laquelle il se place, avec tous ses sujets, sous la protection du futur concile… Cinq archevêques, vingt-deux évêques et plusieurs abbés donnent leur assentiment à ce concile…

L’attentat d’Anagni puis l’apaisement

D’Anagni où il s’est retiré, Boniface VIII invite l’empereur à étendre sa suzeraineté sur les provinces françaises en deçà du Rhin et du Rhône et, surtout, se prépare à fulminer l’interdit contre le royaume de France par une bulle qui, en même temps, doit excommunier quiconque resterait fidèle à Philippe…

Le roi, qui de moins en moins croit avoir affaire au véritable chef de l’Église, mais plutôt à un pontife sur le point d’être déposé, donne son consentement au projet audacieux, par lequel on veut prévenir le coup dont lui-même se sent menacé. Il s’agit de pénétrer, par surprise, jusqu’au pape et de l’enlever pour l’emmener de force à Lyon devant le concile… Assis sur son trône, le front ceint de la tiare, Boniface VIII attend. Toute sa cour, tous les cardinaux l’ont abandonné, sauf deux : Pierre d’Espagne et Nicolas Boccasini… Sciarra Colonna, neveu des deux cardinaux précités, le somme de choisir entre l’abdication et la mort. « Voilà ma tête, voilà mon cou, répond courageusement Boniface VIII, au moins je mourrai en pape ! »

Exaspéré, Sciarra Colonna veut frapper mais, Guillaume de Nogaret l’arrête et se place devant le pontife pour le protéger. La fameuse “giffle” d’Anagni est née dans l’imagination d’Edgard Boutaric, Archiviste aux Archives de l’Empire et auteur de La France sous Philippe le Bel paru en 1861 chez Henri Plon. Il sera rapidement suivi par Ernest Renan [8] pour lequel tous les moyens étaient bons qui permettaient d’éloigner les catholiques de la monarchie légitime.

Le pape est retenu prisonnier… Bientôt délivré par le marquis Gaetani, il tombe malade et meurt, un mois après, le 11 octobre 1303.

Nicolas Boccasini [9] succède à Boniface VIII, le 22 octobre 1303, sous le nom de Benoît XI. Il annule toutes les sanctions portées par son prédécesseur contre la France et son roi. Il sera béatifié par Clément XII en 1736.

 

Notes

[1] Canonisé en 1313 sous le nom de saint Pierre Célestin.

[2] Souvenons-nous de l’émotion suscitée, il y a quelques trente ans, par l’intention prêtée à Paul VI d’abdiquer lui aussi !

[3] Ils iront jusqu’à déclarer au pape lui-même qu’ils ne le reconnaissent pas pour tel.

[4] Il avait accompagné saint Louis à Tunis et était le parrain de Philippe le Bel !

[5] Il s’agit des guerres de Flandre et de Guyenne.

[6] Elle visait, également, Édouard Ier d’Angleterre qui avait obtenu les mêmes subsides.

[7] L’authenticité de cette bulle a été mise en doute par des auteurs sérieux, tel le duc de Lévis-Mirepoix de l’Académie française. Le fait est qu’elle a été omise dans le code officiel des Clémentines publiées par Jean XXII. Léon X en fera mention dans un code pontifical sans, toutefois, en donner le texte officiel. Une thèse prétend qu’elle n’aurait été qu’un projet, rédigé par le général des Augustins Ægidius, qui, par excès de zèle, aurait fait dire au pape Boniface VIII, et sans la vigueur de pensée qui était la sienne, plus qu’il n’aurait dit lui-même.

[8] Cf. Jean Favier in Philippe le Bel - Éditions Fayard - 1998.

[9] L’un des deux seuls cardinaux à être restés auprès de Boniface VIII à Anagni.

Source: Vive Le Roy

15:15 Publié dans Monarchie | Lien permanent | Commentaires (0)

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