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mardi, 13 juillet 2010

Les massacres de septembre (V)

Les Carmes

Le couvent devient une prison pour prêtres

Le couvent des Carmes, qui, au moment de la Révolution de 1789, occupait un vaste enclos limité par les rues de Vaugirard, du Cherche-Midi, du Regard et Cassette, fut déclaré propriété nationale en vertu des lois de confiscation révolutionnaire.

Après le 10 août, on transforma en prison la maison de prières et de bonnes œuvres. Du moins les premières victimes qu’elle reçut furent-elles dignes de succéder aux religieux qui l’avaient habitée pendant près de deux siècles.

Dès le lendemain de la chute du trône, la Commune fit incarcérer tous les prêtres en résidence à Paris qui avaient refusé le serment schismatique imposé à leur conscience par un pouvoir usurpateur. On entassa dans l’église des Carmes tout ce qu’elle pouvait contenir, cent soixante prêtres environ ; le surplus fut enfermé à l’Abbaye, à la Force ou au séminaire Saint-Firmin de la rue Saint-Victor.

Parmi les incarcérés des Carmes, se trouvaient un prélat octogénaire, Mgr Du Lau, archevêque d’Arles, et deux frères du nom de La Rochefoucault, l’évêque de Beauvais et l’évêque de Saintes.

La bande de Maillard arrive

On les entretint d’abord dans la pensée qu’ils allaient être déportés, conformément au décret voté le 28 août, et on leur donna toutes facilités pour se procurer l’argent et les objets nécessaires pour un voyage dont le terme leur était inconnu. Celui qu’ils devaient faire n’avait pas besoin de tant de provisions.

Le 2 septembre, un frisson de terreur, sinistre pressentiment du massacre, passa dans les rangs des prisonniers. Le juge de paix de la section du Luxembourg, Joachim Ceyrat, maratiste d’une férocité bestiale, se présente aux Carmes et fait l’appel des prêtres renfermés dans l’église. Ils descendirent au jardin, où les accueillirent d’atroces vociférations proférées par des gens placés aux fenêtres des cellules du cloître.

Retirés, les uns derrière une palissade de charmille, les autres dans un petit oratoire situé à l’angle de gauche de l’enclos, qui servait habituellement aux Carmes de salle de conférence, ils s’étaient mis en prières, quand tout à coup une porte s’ouvrit avec fracas et laissa passer une horde affreuse d’hommes armés de sabres et de pistolets, qui envahirent le jardin en poussant des cris de mort et en hurlant la Marseillaise. C’était la bande de Maillard, que nous avons vue se diriger vers la rue de Vaugirard, après les premiers massacres de la cour de l’Abbaye.

L’héroïque Mgr du Lau, archevêque d’Arles

La première victime fut un prêtre, l’abbé Giraud, qui récitait son bréviaire auprès du bassin formant le centre du jardin. Il fut tué à coups de sabre. Tous ceux qui, à ses cris, accoururent pour lui porter secours éprouvèrent le même sort.

Puis les assassins se dirigèrent vers l’oratoire en criant : L’archevêque d’Arles ! l’archevêque d’Arles ! Mgr Du Lau s’y trouvait entouré d’environ trente prêtres. Il comprit que l’heure du dernier sacrifice était venue : « Remercions Dieu, dit-il, d’avoir à lui offrir notre sang pour une si belle cause. » Et il pria le plus âgé des prêtres de lui donner l’absolution.

Ses compagnons s’efforcent en vain de le dérober aux poursuites des bourreaux. Les mains croisées sur la poitrine, les yeux levés au ciel, l’homme de Dieu s’avance vers la cohue infernale en répétant cette parole du divin Maître : « Je suis celui que vous cherchez !  » — C’est donc toi, s’écrie un Marseillais, qui es l’archevêque d’Arles ? — Oui, Messieurs, je le suis. — Ah ! scélérat, c’est loi qui as fait verser le sang des patriotes dans la ville d’Arles. — Je n’ai jamais fait de mal à personne. — Eh bien, je vais t’en faire, moi ! réplique l’assassin en lui assénant un coup de sabre sur le front.

Au même instant un second coup de sabre frappé par derrière lui ouvre le crâne. Un troisième lui abat la main droite ; d’autres l’étendent par terre sans connaissance. Une pique lui traverse la poitrine et met fin à son supplice. Cela fait, le Marseillais arrache la croix de l’archevêque et l’agite triomphalement aux yeux des égorgeurs. Ainsi périt le premier des prélats qui devaient tomber dans Paris, victimes de criminelles fureurs.

Sa mort n’apaisa pas la rage de la Révolution, qui, depuis quatre-vingts ans, semble particulièrement altérée du sang des archevêques. Le martyr du jardin des Carmes a inauguré la voie de douleur et de gloire qu’ont suivie à travers les barricades ou derrière le mur de la Roquette Mgr Affre et Mgr Darboy. En expiation des crimes sans cesse renouvelés par la cité révolutionnaire, la justice de Dieu se contentera-t-elle du sang versé par les saints pasteurs ?

Après la mort de Mgr Du Lau, la fureur des brigands se tourne vers ses compagnons. Ceux-ci fuient épouvantés à travers le jardin ; et, bientôt atteints pas les balles, par les coups de sabre et de pique, leurs cadavres jonchent le sol. Un certain nombre s’étaient réfugiés au pied d’une statue de la sainte Vierge, placée dans l’oratoire ; les bourreaux les y pourchassent, et le pavé, ainsi que les bancs circulaires, sont bientôt ensanglantés.

Un “ tribunal ” improvisé pour faire des martyrs

Les ordonnateurs du massacre firent un moment cesser cette boucherie. La soirée s’avançait, et les prêtres échappés aux premières décharges, ceux que renfermait encore la maison, auraient pu se dérober à la faveur de l’ombre. Une battue générale les refoula dans l’église, où venait d’être organisé une sorte de tribunal.

Un commissaire de la section s’était posté, avec un registre d’écrou, dans un corridor du cloître, communiquant au jardin par un escalier. Il lit l’appel nominal des prisonniers. Son rôle se borna à constater l’identité des prêtres, à leur demander s’ils persistaient dans leur refus de serment. Les réponses furent unanimes.

Pas un seul ne faiblit en face de la mort. Tous s’avancèrent au martyre le sourire sur les lèvres et avec un courage résigné qui remplit de stupéfaction le commissaire et les hommes chargés de l’horrible besogne.

Du corridor, les victimes étaient conduites sur le perron du jardin, et, bientôt entraînées au milieu du cercle des bourreaux, elles ne tardaient pas à périr sous les coups de hache et de pique.

Parmi ceux qui succombèrent ainsi, martyrs de leur foi et de leur fidélité à l’Église, on cite

  • le P. Hébert, général des eudistes ;
  • l’abbé de Lubersac,
  • l’abbé Gagnères-Desgranges,
  • l’abbé Menuret,
  • l’abbé Hermès, docteur en théologie ;
  • le frère Ambroise Chevreux, général des bénédictins ;
  • le père Legué, célèbre prédicateur ;
  • l’abbé de Savigny, supérieur de Saint-Sulpice,
  • François et Pierre de la Rochefoucault, évêques de Beauvais et de Saintes.

L’évêque de Saintes, qui avait eu la cuisse cassée d’un coup de feu, gisait couché sur un matelas, dans une chapelle latérale de l’église. Deux des meurtriers durent le transporter sur le perron, où on l’immola auprès du cadavre de son frère. Il fut la dernière victime de la maison des Carmes.

Sur les cent soixante prisonniers qu’elle renfermait,

  • quatorze étaient parvenus à s’évader pardessus les murs des jardins,
  • un certain nombre avaient été soustraits “ à la sévérité du peuple ” pour employer les termes d’un procès-verbal authentique dressé le 18 octobre 1792 ;
  • cent vingt avaient été massacrés en moins de trois heures.

Les travailleurs avaient fait bonne et prompte besogne. Ils méritaient salaire ; on leur abandonna les dépouilles des victimes.

La profanation des corps

Quand ils se furent retirés, une tourbe de patriotes plus hideuse, plus féroce encore s’il est possible, que celle qui venait d’accomplir l’œuvre de sang, des hommes, des femmes, des enfants, sortis de la fange des faubourgs, se ruèrent sur les cadavres, auxquels ils firent subir d’infâmes outrages.

Quelques-uns de ces restes sacrés furent précipités dans un puits dépendant du jardin et situé à quelques pas de l’oratoire.

On entassa les autres sur des charrettes. Des femmes et des enfants y prirent place sur des monceaux de cadavres ; les hommes entourèrent le convoi, et l’horrible cortège hurlant, sanglant et aviné, chantant des refrains patriotiques entremêlés de chansons obscènes, s’achemina vers les carrières du Petit-Mont-rouge, où une large fosse avait été préparée pour recevoir ce qui restait des victimes.

Telles furent les obsèques des martyrs de la maison des Carmes ; elles furent célébrées par une horde de cannibales aux accents d’une liturgie immonde, entonnée par une foule ivre de vin et de sang.

Mais à l’heure même où de pareils outrages étaient prodigués à leurs dépouilles mortelles, les serviteurs de Jésus-Christ entraient dans le séjour de lumière et de gloire et recevaient la couronne d’immortalité.

L’oratoire du jardin des Carmes a été longtemps l’objet de la piété publique sous le nom de chapelle des Martyrs. Jusqu’à ces derniers temps, on pouvait y voir encore les traces du sang qui avait coulé à flots sur les dalles et rejailli jusque sur les murailles. Le puits qui contenait les restes des confesseurs avait été comblé et surmonté d’une croix de bois.

Ces vestiges vénérables ont pour jamais disparu. Une voie nouvelle traverse les lieux que souillèrent tant d’horreurs, et aucun signe matériel ne rappelle aujourd’hui aux regards des passants la mémoire des prêtres massacrés en septembre 1792, pour la cause de Dieu, par les apôtres de la Révolution.

Georges de Cadoudal

Source: Vive Le Roy

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