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dimanche, 11 juillet 2010

Les massacres de septembre (IV)

Épisodes. — Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte

Les massacres reprennent à l’Abbaye

Les prisonniers entassés dans les cachots, dans les salles, dans la chapelle de l’Abbaye, prêtaient l’oreille aux bruits de la nuit, redoutant des appels de mort. Quelques-uns priaient, d’autres préparaient leur défense ou écrivaient leurs dernières volontés. Parmi eux se trouvaient deux prêtres qui avaient échappé au massacre de la veille : l’abbé Lenfant, prédicateur du Roi, et l’abbé de Rastignac, vicaire général d’Arles.

L’abbé Lenfant était frère d’un des membres de la Commune, que Panis et Sergent s’étaient associés pour former le comité directeur des massacres. Dès le 2 septembre, Maillard avait reçu un ordre ainsi conçu :

Il vous est ordonné de juger tous les prisonniers de l’Abbaye sans distinction, à l’exception de l’abbé Lenfant que vous mettrez dans un lieu sûr.

Cet ordre fut renouvelé dans la matinée du 3.

Au point du jour, les deux vénérables confesseurs de la foi, qui avaient blanchi au service du sanctuaire, montèrent à la tribune de la chapelle et annoncèrent aux détenus la prochaine reprise des massacres. Un mouvement électrique précipita tous les prisonniers à genoux. Ils reçurent une absolution générale et la bénédiction in articulo mortis.

Vers dix heures, Maillard et sa bande reprirent leurs sièges, et les assassins leur besogne. L’abbé de Rastignac périt l’un des premiers ; le dévouement de sa nièce, Mme de Fausse-Landry, qui était venue partager sa captivité, fut impuissant à arracher aux bourreaux ce vieillard de soixante-dix-huit ans.

Plus heureuses, Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte parvinrent à attendrir les meurtriers.

L’intercession de Mlle de Sombreuil en faveur de son père

Le marquis de Sombreuil, maréchal de camp, gouverneur des Invalides depuis 1780, avait assurément bien des titres à la haine des hommes de septembre.

Sa fille plaida sa cause avec tant d’éloquence, d’habileté et d’énergie devant l’affreux tribunal, qu’elle lui arracha la vie du vieux soldat royaliste. Maillard rendit un verdict d’acquittement.

Les assassins prirent dans leurs bras l’héroïque jeune fille et la portèrent jusque dans la rue. Mais une nouvelle épreuve l’y attendait…

Ici nous laissons parler le propre fils de Mlle de Sombreuil, devenue plus tard comtesse de Villelume. Voici comment il s’exprime dans une lettre rendue publique par M. Alfred Nettement :

Ma mère n’aimait point à parler de ces tristes et affreux temps. Jamais je ne l’ai interrogée ; mais parfois, dans des causeries intimes, il lui arrivait de parler de cette époque de douloureuse mémoire. Alors, je l’ai plusieurs fois entendue dire que, lors des massacres, M. de Saint-Marc sortit du tribunal devant son père et fut tué d’un coup qui lui fendit le crâne ; qu’alors elle couvrit son père de son corps, lutta longtemps et reçut trois blessures.

Ses cheveux, qu’elle avait très longs, furent défaits dans la lutte ; elle en entoura le bras de son père, et, tirée dans tous les sens, blessée, elle finit par attendrir ces hommes. L’un d’eux, prenant son verre, y versa du sang sorti de la tète de M. de Saint-Marc, y mêla du vin et de la poudre, et dit que, si elle buvait cela à la santé de la nation, elle conserverait son père. Elle le fit sans hésiter et fut alors portée en triomphe par ces mêmes hommes.

Depuis ce temps, ma mère n’a jamais pu porter les cheveux longs sans éprouver de vives douleurs. Elle se faisait raser la tête. Elle n’a jamais non plus pu approcher du vin rouge de ses lèvres, et, pendant longtemps, la vue seule du vin lui faisait un mal affreux.

Signé : Comte de Villelume Sombreuil.

Plusieurs historiens ont nié le fait du verre de sang bu par Mlle de Sombreuil. Devant l’attestation même du fils de la victime, le doute n’est plus permis.

L’intercession de Mlle Cazotte en faveur de son père

Mlle Élisabeth Cazotte, jeune fille de vingt ans, d’une beauté accomplie, trouva pour sauver son père, des paroles non moins persuasives que Mlle de Sombreuil. Elle aussi parvint à désarmer la rage des bourreaux.

Mais son bonheur fut de courte durée. Écroué de nouveau le 12 septembre, Cazotte fut traduit le 24 devant le tribunal révolutionnaire institué le 17 août. Sa tête tomba le lendemain sur la place du Carrousel, pendant que sa fille était retenue prisonnière à la Conciergerie. Il était accusé d’avoir entretenu des correspondances avec des émigrés et d’avoir voulu favoriser l’évasion du roi. La mort seule pouvait expier de tels crimes.

Martyre de deux prêtres amis

Mais revenons à l’Abbaye. Vers la fin du carnage, ou amena aux bourreaux deux prêtres, deux frères en Jésus-Christ, qu’unissait la plus tendre amitié. Ils se tenaient étroitement enlacés. — Vois, dit à l’un d’eux un chef des tueurs en lui montrant la cour encombrée de cadavres, voilà le sort réservé à ceux qui refusent de se soumettre aux lois. Fais le serment ou à l’instant tu vas mourir. — Donnez-nous, répond le prêtre, le temps de nous préparer à la mort ; permettez-nous de nous confesser l’un à l’autre, voilà la seule grâce que nous vous demandons. Faire le serment que vous nous demandez ce serait renoncer à des articles essentiels de notre foi. Plutôt la mort que l’apostasie ! — Eh bien, qu’ils se confessent ! répondent les égorgeurs. Ils donneront le temps aux curieux du quartier de venir nous voir faire justice de ces coquins.

Les deux prêtres se retirent dans un angle de la cour. Après s’être confessés, ils se déclarent prêts à mourir. On place les martyrs sur un lit de paille, où on les égorge au milieu des rires et des applaudissements de l’assistance.

L’œuvre de mort accomplie, on procéda au dépouillement des cadavres, avant de les livrer aux tombereaux des fossoyeurs. Cette opération se fit en présence des commissaires et avec un certain luxe d’inventaires et de procès-verbaux. Ce qui n’empêcha pas les montres en or, les bagues et, en général, tous les bijoux précieux qui avaient appartenu aux victimes, de devenir, pour la plupart, la proie de leurs assassins. Leur prix servit à rembourser les dépenses, conformément aux instructions de la Commune qui avait autorisé le comité des Quatre-Nations a prendre LES FRAIS SUR LA CHOSE.

Quelques rescapés

Il entrait dans les instructions des tueurs en chef de prononcer quelques acquittements. Journiac de Saint-Méard fut mis en liberté avec de grandes marques de respect, sur le témoignage d’un tueur provençal.

Des citoyens généreux vinrent, au péril de leur vie, réclamer des prisonniers appartenant à leurs sections, et Maillard fit plusieurs fois droit à leurs demandes, tout en les avertissant de ne pas les renouveler.

Une dame d’honneur de la reine, la princesse de Tarente, dut son salut à la fermeté de son attitude et de ses discours. L’ordre étant donné de la reconduire en prison jusqu’à nouvel ordre : « La liberté ou la mort ! » s’écria-t-elle, en empruntant à ses bourreaux une de leurs formules. Elle fut rendue à la liberté.

Quant à l’abbé Lenfant, dont les jours avaient été conservés sur l’ordre si précis des administrateurs de police, il fut mis en lieu sûr. Relâché le 5 septembre, après avoir donné tout ce qu’il possédait, il fut signalé par des femmes qui crièrent : Voilà le confesseur du roi ! Il fut saisi, ramené rue de Bucy, et massacré en face même de la prison.

On fait disparaître les traces du massacre

Quand tout fut terminé à l’Abbaye, quand les cachots n’eurent plus de proie à livrer aux séides de la Commune, on se mit en devoir d’obéir à l’ordre suivant, que Panis et Sergent avaient adressé au directeur de la prison :

Monsieur, vous ferez sur-le-champ enlever les corps des personnes de votre prison qui n’existent plus. Que, dès la pointe du jour, tout soit enlevé et emporté hors de Paris, dans des fosses profondes bien recouvertes de terre. Faites, avec de l’eau et du vinaigre, laver les endroits de votre prison qui peuvent être ensanglantés, et sablez par-dessus….

À la Mairie, le 3 septembre, une heure du matin. — Panis, Sergent.

Les ouvriers de la Commune de Paris ont pu laver le pavé de la cour de l’Abbaye et sabler par-dessus ; le sang et la boue n’en sont pas moins restés. Tous les sables des rivages, toute l’eau de l’Océan ne sauraient suffire à effacer la tache sanglante. Comme celle de Macbeth, elle apparaîtra éternellement aux mains souillées de la Révolution.

Georges de Cadoudal

Source: Vive Le Roy

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