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vendredi, 09 juillet 2010

Les massacres de septembre (III)

L’Abbaye

Intimidation et excitation au meurtre

Le dimanche 2 septembre 1792, Paris offrait un spectacle étrange.

Des bandes de volontaires, précédées de drapeaux, parcouraient les rues, les jardins et les places publiques, au son des tambours et en chantant les refrains populaires de la révolution, la Marseillaise, la Carmagnole et le Ca-ira. Elles se dirigeaient vers le Champ-de-Mars où se massait toute une armée prête à partir pour la frontière.

Des drapeaux noirs flottaient en signe de deuil sur l’Hôtel-de-Ville et les monuments publics ; dans tous les clochers le tocsin multipliait ses appels ; le canon d’alarme se faisait entendre d’heure en heure ; les crieurs portaient la feuille de Marat, pleine de fiel et de sang, d’excitations aux meurtres.

Tout semblait avoir été préparé par une puissance occulte, avec une entente supérieure de la mise en scène, pour allumer les fureurs de la révolution dans le cœur du peuple le plus impressionnable et le plus soupçonneux.

Les premières victimes

À deux heures de l’après-midi, au moment où tonnait le canon d’alarme, quatre voitures de place renfermant vingt-quatre prisonniers, parmi lesquels vingt-deux prêtres insermentés, sortaient du dépôt de la mairie située rue de Jérusalem et devenue plus tard la préfecture de police. L’abbé Sicard, qui avait succédé à l’abbé de l’Épée dans la direction de l’œuvre des sourds-muets, se trouvait au nombre des prisonniers.

Accompagnées d’une de ces bandes hideuses de Marseillais et d’Avignonais qui, depuis le 10 août, étaient devenus les prétoriens de la Commune révolutionnaire, ces voitures se dirigeaient, par le quai des Orfèvres, le Pont-Neuf et la rue Dauphine, vers la prison de l’Abbaye.

Le cortège avançait au milieu des vociférations de l’escorte ; il avait été commandé aux cochers d’aller très lentement, sous peine d’être tués sur leurs sièges. Les soldats (si l’on peut donner ce nom aux pourvoyeurs du massacre) annonçaient aux prisonniers qu’ils allaient être égorgés par le peuple, et qu’ils n’arriveraient pas vivants au lieu de leur destination.

Cependant, malgré toutes les provocations, le “ peuple” ne bougeait pas ; les passants s’arrêtaient émus et terrifiés, quelques-uns poussaient des clameurs malveillantes, mais pas un seul ne porta la main sur les victimes prédestinées à la boucherie. Elles n’eurent pour bourreaux que leurs propres gardiens. Leur mort ne fut pas le résultat d’une commotion populaire ; elle fut l’exécution d’un mot d’ordre.

Le cortège, pressé par la foule, s’arrêta un moment rue de Bucy, en face d’une estrade dressée pour les enrôlements de volontaires. Dans cet endroit, un des séides de la Commune monta sur le marchepied d’une des voitures, et plongea son sabre dans la poitrine d’un prêtre. Ce fut le signal du massacre.

Nous voulûmes fermer les portières de la voiture, dit l’abbé Sicard, dans la relation qu’il a laissée de ces journées de sang, on nous força de les laisser ouvertes… Un de mes camarades reçut un coup de sabre sur l’épaule, un autre fut blessé à la joue, un autre au-dessus du nez. J’occupais une des places dans le fond. Mes compagnons recevaient les coups qu’on dirigeait contre moi. Qu’on se peigne, s’il se peut, la situation de mon âme pendant ce pénible voyage ! .. Le sang de mes camarades commençait à couler sous mes yeux… Enfin nous arrivons à l’Abbaye : les égorgeurs nous y attendaient.

Les quatre voitures, après avoir pénétré dans la cour du jardin, de l’abbaye Saint-Germain, par une porte cochère donnant sur la petite rue Sainte-Marguerite (devenue plus tard la rue d’Erfurth), vinrent se ranger au pied du perron qui conduisait au réfectoire des anciens moines.

Le comité civil de la section des Quatre-Nations y siégeait en ce moment, sous la présidence d’un habitant de la rue Taranne, nommé Jourdan. La cour était occupée par les recrues de Maillard.

Un des prêtres renfermés dans la première voiture ouvre la portière et croit pouvoir trouver un refuge au milieu de la foule compacte qui l’entoure, il est aussitôt égorgé ; un second et un troisième ont le même sort.

Plus heureux, trois ou quatre prisonniers, parmi lesquels l’abbé Sicard, peuvent pénétrer jusqu’à la salle du comité civil. Dénoncés par une femme, ils sont bientôt suivis par les égorgeurs, et ils allaient périr, quand un des membres du comité l’horloger Monnot, faisant un rempart de sa poitrine à l’homme de charité : « C’est l’abbé Sicard, s’écrie-t-il un des hommes les plus utiles à son pays, le père des sourds-muets ! Il faudra passer sur ma poitrine avant d’arriver jusqu’à lui. » À ces mots, les cannibales s’arrêtent, les piques s’abaissent, et Maillard s’écrie : « Il n’y a plus rien à faire ici, allons aux Carmes !  » Et la bande infernale se dirigea en hurlant vers la rue de Vaugirard.

Il était cinq heures du soir. Sur les vingt-quatre prisonniers transférés du dépôt de la mairie, vingt et un avaient été égorgés dans la cour ou dans la salle du Comité à coups de pique, de sabre, de hache et d’assommoirs. L’abbé Sicard avait été sauvé comme on vient de le voir. Deux de ses compagnons s’étaient dérobés aux regards des assassins en se confondant parmi les membres du comité civil, autour de la table de leurs délibérations.

Mais, quoi qu’en eût dit Maillard, il y avait encore beaucoup à faire à l’Abbaye. L’œuvre scélérate était à peine commencée. Une trentaine de prêtres, renfermés dans une prison, dite de supplément, située près de la salle où siégeait le comité civil, avaient été oubliés par les assassins. La prison proprement dite contenait une riche proie :

  • les soldats suisses, qui avaient survécu au 10 août ;
  • les gardes du roi,
  • une partie des suspects incarcérés à la suite des visites domiciliaires.

Le “ tribunal ” du citoyen Maillard

À sept heures du soir ; une partie des travailleurs de la Commune reviennent à l’Abbaye, harassés de fatigue, couverts de poussière, les vêtements, les mains et le visage ensanglantés. Ayant fait rude besogne, ils avaient soif. On leur verse à boire dans la salle du comité. Les flots de vin coulent à côté des flots de sang.

Les prêtres renfermés dans la prison dite de supplément, plusieurs autres qu’on alla chercher en ville, tombent égorgés dans la cour, toute fumante encore du sang de leurs frères martyrisés. L’abbé Sicard, qui nous a conservé ces détails, observait tout de la lucarne d’un réduit situé près de la salle du comité.

Cela fait, les égorgeurs sortent de la cour abbatiale, et se dirigent par la rue Sainte-Marguerite vers la prison, dont les portes s’ouvrent sans la moindre résistance. Ils se répandent dans les cours, s’emparent des registres d’écrou et installent, sur la proposition d’un affidé du Comité de surveillance, un simulacre de tribunal dont le citoyen Maillard est, par acclamation, nommé président.

L’installation se fait dans un guichet ouvrant sur la cour qui donnait accès dans la rue Sainte-Marguerite. Maillard, le sabre au côté, revêtu d’un habit gris et d’un chapeau de feutre, prend place autour d’une vaste table couverte de papiers, de verres, de bouteilles et de pipes ; d’après le témoignage peu suspect de Méhée, qui fut un des acteurs de ces journées, “ douze escrocs ” s’assoient à ses côtés en qualité de juges. Ils organisent entre eux la procédure du crime.

Après avoir consulté le livre d’écrou, les débats consisteront en une formule d’interrogation très brève, nécessaire seulement pour constater l’identité des victimes, et le président prononcera la sentence de mort en ces termes, dont les tueurs comprendront la signification : À la force !

Le deuxième massacre des Suisses

Mais avant que le “ tribunal ” n’entre en fonction, il y a à expéditer tout une catégorie de détenus dont le procès est fait d’avance. À quoi bon juger les Suisses ? Les “ conspirateurs du 10 août”, les derniers défenseurs du tyran sont tous coupables. Par deux décrets formels de l’Assemblée, ils avaient été placés sous la sauvegarde nationale. Qu’importe aux tueurs ? Maillard ordonne de transférer les Suisses “ à la Force ”.

Deux des brigands se présentent à la porte de leur cachot et leur enjoignent de sortir. Mais les soldats, habitués aux balles et aux coups d’épée, frémissent en présence des piques et des haches ; ils hésitent…

Enfin l’un d’eux, un jeune homme au visage noble et martial, jette son chapeau en l’air en s’écriant : « En avant, je passe le premier !  » Il s’avance résolument, à travers les corridors et les guichets, jusque sur le seuil de la porte extérieure. Les assassins se tenaient aux pieds de la tourelle qui, jusqu’à ces derniers temps, occupait l’angle de la place Sainte-Marguerite. Ils formaient un cercle hérissé de sabres, de baïonnettes et de piques. Le jeune soldat s’élance au-devant de leurs coups et tombe baigné dans son sang.

Ses compagnons et, après eux, vingt-cinq gardes du roi sont également livrés aux bourreaux et horriblement massacrés.

Le tribunal révolutionnaire en action

Alors le tribunal de Maillard se mit à l’œuvre. Il commença par expédier quelques falsificateurs d’assignats, vulgaires malfaiteurs dont le sang se confondit sur le pavé de la place publique avec celui des martyrs de leur devoir.

Puis comparurent Montmorin, que le tribunal du 17 août avait acquitté ; Thierry, premier valet de chambre de Louis XVI. Leur procès ne fut pas long. À la Force ! dit Maillard. Ils moururent en criant : Vive le Roi !

Après eux, vinrent les juges de paix des sections de l’Observatoire et Poissonnière, Ruol et Boquillon ; le lieutenant général comte de Wittgenstein ; M. de Reding, le seul officier suisse qui se trouvât dans la prison de l’Abbaye, les autres ayant été renfermés à la Conciergerie.

M. de Laleu, adjudant général de la garde nationale, fut massacré avec d’horribles raffinements. Son assassin, qui portait le nom de Damiens, lui ouvrit la poitrine, en arracha le cœur, le porta à ses lèvres tout palpitant et tout saignant, en criant : Vive la Nation ! « Le sang, dit un témoin, dégouttait de sa bouche et lui faisait une sorte de moustache. »

Un jeune aide de camp du duc de Brissac, Maussabré, grimpa par le tuyau d’une cheminée jusqu’au sommet du bâtiment, espérant s’évader ; une grille de fer l’arrêta dans sa fuite. Plusieurs coups de fusil ayant été vainement tirés sur lui, on alluma des monceaux de paille dans le foyer. Maussabré tomba étouffé par la fumée. Il fut traîné hors des guichets et mis en pièces.

La Commune cautionne le massacre de l’Abbaye

Pendant que ces scènes d’horreur se poursuivaient simultanément dans la rue de Sainte-Marguerite et dans la cour de l’Abbaye, la Commune députa sur le théâtre du massacre deux de ses membres, le procureur-syndic Manuel et son substitut Billaud-Varennes.

Que firent ces deux représentants de la municipalité parisienne pour arrêter le sang qui ruisselait à grands flots ?

En haranguant les égorgeurs, Manuel leur recommanda d’apporter une certaine justice dans les vengeances légitimes qu’ils exerçaient, et, partout où cela lui fut possible, il fit mettre en liberté les détenus pour dettes, les prisonniers de la loi ; il abandonna aux tueurs les prisonniers du 10 août et des visites domiciliaires.

Billaud-Varennes, apprenant que les ouvriers qui travaillaient dans la cour de l’Abbaye dépouillaient leurs victimes après les avoir égorgées, monta sur une estrade et leur parla en ces termes :

Mes amis, mes bons amis, la Commune m’envoie vers vous pour vous représenter que vous déshonorez cette belle journée. On lui a dit que vous voliez ces coquins d’aristocrates après en avoir fait justice. Laissez, laissez tous les bijoux, tout l’argent et tous les effets qu’ils ont sur eux, pour les frais du grand acte de justice que vous exercez. On aura soin de vous payer comme on est convenu avec vous  ; soyez nobles, soyez grands et généreux comme la profession que vous remplissez ; que tout ce grand jour soit digne du peuple dont la souveraineté vous est commise.

De son côté, l’Assemblée législative envoya à l’Abbaye des commissaires « pour parler au peuple et rétablir le calme. » Ils piétinèrent dans le sang, mais les ténèbres ne leur permirent pas de voir ce qui se passait. Après avoir entendu le rapport de Dussault, l’Assemblée passa à l’ordre du jour !

Au même instant Danton sortait du conseil. Un député l’aborde et veut l’informer de ce qui se passe aux prisons.

Je me f… bien des prisonniers, dit le ministre de la justice ; qu’ils deviennent ce qu’ils pourront !

Après le massacre, l’orgie

Cependant les cadavres entassés dans la cour de l’Abbaye étaient en si grand nombre qu’une vapeur de sang imprégnait l’atmosphère. On respirait dans les rues d’alentour une odeur nauséabonde. Il fallut laver le sol de la cour, le couvrir d’un lit de paille.

Autour de ce lit, on rangea des bancs où s’assirent les “ dames ” du quartier. On alluma des torches, on plaça un lampion auprès de chaque tête coupée, afin que les grand’mères de nos pétroleuses pussent jouir, dans toute sa splendeur, du spectacle des égorgements.

Des tables furent dressées dans la cour Saint-Germain-des-Prés, dans la salle du comité civil, et le traiteur Lenoir y servit un repas succulent auquel prirent part les tueurs en chef.

Pendant ce temps les ouvriers qui travaillaient aux cadavres absorbaient en grand nombre des bouteilles de vin et des pains de quatre livres. Les verres dans lesquels ces “ braves citoyens” buvaient à la santé de la nation portaient la marque de leurs doigts et dégouttaient de sang.

À cette vue, à l’odeur écœurante de l’orgie, Aimé Jourdan, qui présidait le comité civil, se trouva mal sur son siège.

Quand arriva la nuit, les bourreaux comme les juges avaient si fort besogné qu’ils étaient harassés de fatigues, repus de victuailles. Après avoir fumé leurs pipes, ils s’endormirent sur les bancs placés dans les guichets et dans les cours. L’abominable drame eut un entr’acte de quelques heures, pendant lequel la Commune fit procéder à l’enlèvement des cadavres. Des tombereaux les emportèrent à Clamart, et à la Tombe-Issoire du Petit-Montrouge, où l’emplacement des fosses avait été désigné dès le 28 août.

Georges de Cadoudal

Source: Vive Le Roy

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