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lundi, 28 juin 2010

Du gouvernement représentatif (V)

Conséquences de la démocratisation de la France

Conséquences religieuses de la démocratisation

Le système religieux ne pouvait que participer à sa manière à cette combinaison politique. La religion catholique comme trop monarchique a cessé d’être la religion de l’État. La tolérance des cultes tant promise n’a été pour elle que la persécution, quelquefois violente et le plus souvent une perfide et dérisoire protection ; si l’on n’a pas osé encore lui refuser des aliments après l’avoir dépouillée de ses propriétés, on les lui a donnés comme l’aumône qu’on jette au mendiant et qu’on laisse à la porte.

La religion rivale n’a éprouvé au contraire que faveur et préférence et n’a souffert ni dans ses ministres, ni dans leurs traitements (sic) ni dans les objets matériels de son culte [10].

Ainsi voilà une nation avec deux ou plutôt une infinité de religions, car le protestantisme avec ses variations innombrables partout où il est introduit se divise comme en Angleterre, en Hollande et aux États-Unis, en une infinité de sectes ; mais avoir deux politiques ou une infinité de religions, c’est proprement n’avoir ni constitution politique, ni constitution religieuse ; reste la morale qui est le plus fort lien entre les hommes en société quand elle est appuyée sur une sanction religieuse et j’entends ici par morale, ce que nous nous devons d’estime, d’affection, de secours mutuels, de bienveillance, de support, d’amour du prochain en un mot, pour parler comme la religion.

Mais comment tous ces sentiments qui font le lien et le charme de la société, pourraient-ils résister à l’influence de ce vaste système d’élections qui met périodiquement en présence toutes les ambitions et les fait lutter entre elles d’intrigues, de calomnies, de détractions, de vengeances, et brise ainsi tous les liens de parenté, d’amitié, de bon voisinage ?

Conséquences culturelles et matérielles de la démocratisation

Je ne parle pas de la littérature, expression la plus générale de la société et autrefois une des plus précieuses propriétés de notre belle France. Il ne serait pas difficile de faire voir qu’elle est divisée comme la société et qu’il y a deux littératures comme il y a deux constitutions :

  • une littérature classique qui respecte la langue et les préceptes du goût consacrés par l’autorité des écrivains et des poètes les plus célèbres de l’Antiquité ou des temps modernes,
  • une littérature décente qui peint les passions sans alarmer la pudeur et raconte le crime sans provoquer à le commettre, et une littérature appelée romantique [11] qui s’affranchit de toutes les règles même les plus autorisées, brave la langue et les mœurs, ne vit que d’émotions voluptueuses ou violentes, et se croit libre quand elle n’est que sauvage.

On ne trouverait pas une autre nation civilisée dans un état moral politique et littéraire semblable au nôtre, et si l’on y ajoute son état matériel, la ruine du commerce, de l’industrie, du travail, la misère enfin et l’excès des impôts, on reconnaîtra que tous les fléaux de la colère céleste conjurés contre nous, la peste, la guerre et la famine n’auraient pas pu faire à la France le mal que lui ont fait de faux systèmes religieux, politiques, littéraires, mis en pratique par des Français, nos compatriotes, nos frères, enfants de notre commune patrie.

La division des pouvoirs entraîne la division et la ruine du pays

Ce qui a séduit nos politiques et Montesquieu lui-même dans la constitution anglaise qu’ils ont imitée ou plutôt contrefaite, est cette combinaison artificielle de trois pouvoirs, un royal, un populaire, un troisième tenant au trône par sa dignité et au peuple par sa forme collective, placé entre les deux pour défendre l’un contre les empiètements de l’autre, sans faire attention qu’un de ces pouvoirs pouvait empiéter sur les deux autres ou deux sur le troisième.

Cependant, l’expérience des désordres qu’entraîne ce gouvernement indécis n’est pas tout à fait perdue et les organes du libéralisme lui-même s’éclairent en avançant. La Tribune se moque

du système si vanté de l’équilibre des pouvoirs, des contrepoids dans le pouvoir et la volonté (générale ?) sont une chose absurde. Tout pouvoir par cela seul qu’il est pouvoir doit être unitaire. La pondération des pouvoirs n’est qu’un jeu d’esprit et une belle conception théorique mais sans réalisation positive et sans application possible.

L’auteur de cet écrit n’a jamais dit autre chose ; mais l’unité du pouvoir ou l’unité morale ne peut exister avec la pluralité des opinions et des volontés.

On a voulu la division du pouvoir et le pouvoir divisé divise les esprits, les intérêts, les opinions, les familles, divise tout et détruit toute union en détruisant toute unité. À peine trouverait-on aujourd’hui une famille où il y ait unanimité de sentiments sur les mêmes idées et les mêmes objets. C’est un état de mort pour la société et de malheur pour les particuliers.

Cette situation est telle que l’on peut dire avec M. de Pradt [12] que

quand on évoquerait de leurs tombeaux les hommes d’État les plus habiles qui ayent paru en Europe, ils seraient impuissants à gouverner la société telle qu’on nous l’a faite.

Notes

[10] Plusieurs textes inédits ou brochures publiés par Bonald sous la Restauration traitent de problèmes religieux ; figurent dans ses papiers Sur les affaires ecclésiastiques (1816), De la guerre déclarée à la religion catholique (30 p. cahier, 1833), De la papauté (8 p. cahier, postérieur à 1830). Voir J. Bastier, Les manuscrits inédits L. de Bonald, Ann. hist. de la Révol. fr. 1979, p.323.

[11] L’étude de la littérature est développée par Bonald dans le grand manuscrit inédit Du pouvoir et des devoirs dans la société, 340 p. in 4° que nous publierons prochainement. Bonald critique le romantisme mais il aimait W. Scott, Les fiancés de Manzoni et Lamartine était son ami.

[12] Organe républicain, La Tribune des départements (8 juin 1829-11 mai 1835) comptait A. Marrast parmi ses dirigeants. En 1835, La Tribune se vantait de ses 154 procès et de ses 347 555 F d’amende. Mgr de Pradt (1759-1837) député de 1827 à 1828, de l’opposition libérale, dont les écrits connurent un vif succès sous la Restauration. Les quatre concordats (1818-1820), L’Europe après le congrès d’Aix-La-Chapelle (1819), La France, l’émigration et les colonies (1826), Du jésuitisme ancien et moderne (1825), De la Presse et du Journalisme (1832) etc. Voir Dictionnaire des parlementaires… t.5, p.40-41.

Source: Vive Le Roy

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