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dimanche, 13 juin 2010

Henri Comte de Paris (1908-1999) ou la tradition orléaniste (V)

Bilan politique du Comte de Paris

Le bilan des multiples compromissions

Quel est donc, en définitive, le bilan politique du Comte de Paris ? Qu’apporte-t-il à l’idée monarchique, quelles perspectives laisse-t-il entrevoir ? Quel accueil a-t-il rencontré ?

Le bilan, tel qu’il se dégage de ses propos, de ses dernières déclarations à la presse, est bien mélancolique, parfois pathétique. C’est un évident constat d’échec à tous les plans. Le Prince porte « la blessure d’une vie déçue », exprime lassitude et désabusement.

Lui qui s’est voulu en position d’arbitre, de recours, de porteur d’un message historique à la disposition du pays, a dû, en réalité, se salir sans aucun bénéfice ; il a constamment choisi son camp, celui qui paraissait triompher, et s’est retrouvé non moins constamment berné, déconsidéré.

Ainsi a-t-il tour à tour répudié, après y avoir cru,

  • l’Action française,
  • le Maréchal,
  • Laval,
  • la troisième force,
  • le Général enfin.

Tout cela pour aboutir, presque symboliquement, en septuagénaire blasé, à la gestion d’un institut de gériatrie.

Un digne représentant de la tradition orléaniste

Sa tactique n’a jamais été brillante parce que sa stratégie était fausse, et qu’elle était foncièrement celle de l’orléanisme historique : depuis Égalité, depuis Louis-Philippe, les Orléans, « princes modernes », « intelligents » et cultivés, volontiers mémorialistes, impénitents arrivistes, tenaces ambitieux, se sont offerts comme incarnation de « la meilleure des républiques ».

Ils oubliaient seulement que, sur ce terrain, ils seraient toujours battus. Qu’a-t-on besoin, en France [13], d’un roi pour perfectionner la démocratie ? La République est, chez nous, la forme historique de la démocratie, et suffit amplement à la tâche.

Autre serait la vocation d’un monarque légitime : non point conforter les idoles de la tribu, flatter la classe politique, prendre le vent et l’air du temps, mais dénoncer courageusement les faux dogmes, les illusions du modernisme (qui sont, au demeurant, aussi incrustées à droite qu’à gauche). Il y aurait là, pour un jeune prince intelligent, ambitieux de servir, réactionnaire au sens salubre du terme - tel que le redécouvre en ce moment un Jean-Marie Paupert [14] -, une tâche exaltante. Mais à quoi sert de proposer au peuple le reflet de ses fantasmes et de ses routines ?

Ceux qui ambitionnent de guider les nations ne devraient pas se mettre à la remorque des modes passagères, que l’on prend toujours avec retard et inutilement. L’explication des échecs successifs du Comte de Paris tient pour une bonne part à cette démarche, typique de ses maîtres en démocratie chrétienne qui s’essoufflent toujours à prendre le train en marche et sont en retard d’une rame.

Pour prétendre arbitrer, il faudrait être indiscutable. Or, le Comte de Paris, l’histoire de ses tergiversations, de ses sincérités changeantes l’atteste, n’est jamais resté au-dessus de la mêlée.

Il a choisi, et, faute de réussir, on peut constater qu’il a tout perdu. Même en ses engagements gaullistes (un peu tardifs il est vrai), puisque l’héritage s’est partagé sans lui.

Ma personne est tout, mon principe n’est rien

Ce faisant, il a voulu chasser un souvenir qui taraude les princes d’Orléans : celui du Comte de Chambord, ce « roi du grand refus » comme l’appelle dans un méchant livre le “duc” de Castries, héritier des grands notables du XIXe siècle qui combattirent impitoyablement Henri V [15]. Du moins le descendant de Charles X avait-il, à défaut d’être restauré, préservé son principe, gagné l’estime de ses adversaires, légué l’image d’une monarchie purifiée.

Que peut transmettre le Comte de Paris ?

Bien sûr, le Prince a désarmé beaucoup d’animosités ou de préventions contre sa personne. Mais en voulant mouler sa “légitimité historique” (d’ailleurs inexistante en droit strict, nous le savons de reste) dans une légitimité démocratique et populaire,

  • il a perdu la notion même de royauté héréditaire.
  • Il est devenu un candidat personnel au pouvoir,
  • il a banalisé ses prétentions en s’alignant bon gré mal gré, sur d’ordinaires politiciens démocrates.
  • Il a cherché à revenir dans les fourgons du gaullisme (après avoir tâté ceux de Vichy, et peut-être de l’Allemagne,
  • et après avoir intrigué à Alger, avec toutes les communautés, franc-maçonne comprise [16], contre Darlan, sans autre résultat que de ternir une fois de plus le blason taché des Orléans) ; il s’est humilié sans convaincre.

Faute d’avoir osé représenter quelque chose par sa naissance, il s’est dépensé en pure perte. Ce n’était pas, d’ailleurs, humilité de roi mais orgueil d’ambitieux, même si l’ambition peut ici passer pour noble.

Le Comte de Paris s’est réinséré dans la classe politique de la démocratie française ; il s’est fait respecter d’elle (est-ce un réel succès ?), mais paradoxalement, le général De Gaulle qu’il encense l’a empêché de remplir le rôle de recours qu’il espérait. Le recours, ce fut De Gaulle. Et la République musclée qu’il a installée coupait l’herbe sous les pieds du Prétendant. Le gaullisme n’a pas aidé le Comte de Paris ; il a, au contraire, retiré tout intérêt à l’accommodement qu’il proposait. Et il a finalement stérilisé l’action monarchiste puisque les contre-révolutionnaires sont désavoués par lui, et que les jeunes néo-orléanistes deviennent un simple appendice du gaullisme de gauche ou du réformisme.

La vaine attente de la grande catastrophe

René Johannet, dans l’article précité des Écrits de Paris, faisait encore très justement observer que les espoirs du Comte de Paris reposaient sur l’explosion d’une grande catastrophe nationale. Ce que confirment ses déclarations à Pierre Desgraupes dans Le Point (n° 342 des 9-15 avril 1979) :

Les Français ne peuvent aller à la monarchie ou appeler la monarchie que s’ils en ont besoin comme d’un recours. Il faudrait donc imaginer une situation d’angoisse, de difficultés. Parce que, tant qu’on est sur la route tranquille du bien-être et de la satisfaction générale, il n’y a évidemment pas de raison de changer de régime.

Acceptons l’espèce : mais alors, objectait Johannet avec bon sens, si catastrophe il y a, ira-t-on chercher à sauver les idéaux du régime de faillite ?

En sortant d’une épidémie de choléra, quel médecin essaiera de se faire une clientèle en se vantant d’avoir perfectionné le choléra ?

Les errements juridiques de l’orléanisme

Le Comte de Paris désigne son « successeur »

Plus grave, probablement, pour la confusion des idées royalistes : le Comte de Paris vient de placer les errements juridiques de l’orléanisme à leur comble par suite d’échecs familiaux qu’il porte sur la place publique. Depuis quelques années, déjà, il avait émis la prétention, contraire à toutes les traditions matrimoniales de notre Monarchie, d’autoriser (ou de refuser) les mariages de ses enfants. Ainsi a-t-il décidé d’écarter tels de ses fils et petits-fils de sa succession.

On se demande de quel droit. Le morganatisme, la doctrine des mariages inégaux, n’a jamais eu lieu en France (Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, confronté violemment à ce roi, en savait quelque chose !) [17]. Par ce biais, il serait trop facile au souverain, une fois encore, de violer le principe majeur de l’indisponibilité de la Couronne. Visiblement, les orléanistes ont mal assimilé cette loi fondamentale.

Le Comte de Paris contre l’hérédité

Le Comte de Paris va maintenant ouvertement plus loin. Toute la France sait que son fils aîné a quitté son épouse la princesse Marie-Thérèse, en abandonnant ses cinq enfants dont deux sont anormaux. Le Comte de Paris a quelques bonnes raisons de s’en offusquer [18]. Mais il n’est pas fondé à remettre en question l’hérédité par primogéniture. Or, voilà précisément ce qui ressort de ses propos au Point, au Figaro magazine ou à Paris match au moment du lancement de ses mémoires.

Devant Pierre Desgraupes, il déclare nettement qu’il ne faudrait pas revenir à l’hérédité :

J’estime que le pouvoir use énormément et que personne, aucune famille ne pourra jamais garantir à la nation que, de génération en génération, la volonté et la capacité du successeur seront identiques à celles du prédécesseur, en admettant qu’elles aient été bonnes.

Et il conclut qu’on devrait choisir dans la famille « le successeur le plus désigné par ses qualités », précisant, avec « une angoisse réelle », que son fils aîné n’a pas « la même vocation », « les mêmes aspirations » que lui.

À Louis Pauwels, du Figaro magazine, il expose des idées du même genre :

La monarchie héréditaire pose un problème : les générations futures auront-elles la même ambition les mêmes capacités ? Or, nous devons garantir à la nation une continuité de valeur et de qualité. C’est pourquoi, si j’étais appelé, l’une de mes premières préoccupations serait… de trouver, pour continuer l’œuvre que j’aurais entreprise, le plus méritant parmi mes successeurs… Il faudrait donc trouver un nouveau mécanisme de désignation. Peut-être un Conseil d’État. Il est certain que le peuple a son mot à dire dans une monarchie élective, et c’est bien ainsi : la succession ne doit pas être une affaire de famille qui se règle entre père et fils, mais une grande affaire nationale.

Des élucubrations qui décrédibilisent la monarchie

« On ne choisit pas son Roi ! » : les orléanistes ont bonne mine quand ils se targuent de cette incontestable vérité, mais seulement après avoir choisi, en négation du vieux droit, la famille d’Orléans, et alors que le Comte de Paris, pour ce qui le concerne, invite les Français à « choisir le plus méritant » !… Décidément, on voit de moins en moins pourquoi déroger à la règle traditionnelle de primogéniture pour faire le jeu d’un prince si peu orthodoxe.

Tout cela est assez effarant pour des royalistes tant soit peu au courant des coutumes successorales. Que l’on rencontre des élucubrations dans une presse particulièrement mal informée des questions dynastiques pourrait s’admettre ; mais que le chef de la branche d’Orléans, prétendant au trône de France, vienne cautionner autant de fantaisies qui sont la négation même de la monarchie française traditionnelle, est d’autant plus grave que ce prince passe aux yeux du public pour l’interprète autorisé de la tradition.

Notes

[13] Le Comte de Paris ne manque pas d’illustrer sa conception du recours à la monarchie démocratique par le bel exemple espagnol. On est fondé à trouver cet exemple peu probant et médiocrement honorable pour les Bourbons. Mais, de surcroît, la situation de la France est incomparable : elle ne sort pas du franquisme : tout au plus lui faudrait-il sortir de la République, ce qui n’est pas exactement la même démarche que celle d’outre-Pyrénées…

[14] Cf. Jean-Marie PAUPERT, Péril en la demeure, récits et rétractations, Paris, éditions France-Empire, 1979, notamment pp. 231-234, 272-280. Beaucoup de remarques tonifiantes d’un progressiste repenti, et qui ose le dire. Son propos est d’Église, mais il est aisément extensible au conformisme politique (qu’il nomme « connivence »). Que l’on nous permette de citer rapidement. Page 232 : « Puisque nous avons le malheur de vivre en un temps de stérile hostilité interdisant toute création doctrinale, morale, artistique, conservons du moins ce que nous a légué le passé fructueux. Puis, vomissant le monde, peut-être pourrons-nous recréer ».Page 234 : « Croyez-vous qu’on ait besoin de vous, qu’on attende après cette mauvaise doublure que vous rêvez d’être de l’humanitarisme progressiste, libertaire et vaguement socialiste ? Vous ne faites que bêler avec les moutons que l’on mène à l’abattoir… » Page 274 : « Ce recours nécessaire et vivifiant aux racines, ce retour salutaire et rafraîchissant aux sources par quoi je caractériserais volontiers la réaction (c’est-à-dire le vrai progrès, puisque nous sommes aujourd’hui dans l’impasse)… »

[15] Cf René de la Croix, comte (dit, à tort, duc) de CASTRIES, Le grand refus du Comte de Chambord, Paris, 1970.

[16] Cf. les Mémoires, p. 195 : … « Non seulement je réclamais le concours des conseillers généraux légalement mandatés représentant (sic) élus des trois départements, mais je désirais m’assurer l’agrément des personnalités les plus représentatives des communautés arabes, juives, chrétiennes et franc-maçonnes. » En ce qui concerne sa participation à l’assassinat de l’amiral Darlan, le Comte de Paris vient de démentir catégoriquement tout en concluant de façon prudente son récit : « Ma conviction profonde est qu’il est impossible… de faire porter sur l’un ou l’autre des acteurs, et ils étaient nombreux à Alger, l’entière responsabilité. Tous y ont leur part, plus ou moins directe » ( Mémoires, p. 220). Or, Henri d’Orléans était un des acteurs de l’imbroglio d’Alger. Et il a dialogué à la télévision française, sans indignation apparente, avec M. Ragueneau qui avoue hautement son rôle dans l’assassinat. Chacun sait, d’autre part, que le Comte de Paris, en 1942, reçut à Alger Henri d’Astier et l’abbé Cordier qui poussèrent le jeune Bonnier de la Chapelle à supprimer Darlan. Robert POULET suggère, dans Rivarol (n° 1472 du 26 avril 1979) cette interprétation de bon sens : « La version la plus probable est que les propos du Prince, dictés par son impatience de conspirateur, se heurtant à l’obstacle d’une personne, eurent le caractère d’un souhait fervent qui, à tort, fut compris comme une consigne formelle par ses interlocuteurs. »

[17] Sur le « morganatisme », voir l’article de Paul WATRIN dans La Science historique, t. XXX, 2e semestre 1935, pp. 65-71.

[18] Dans Paris match (n° 1560 du 20 avril 1979) il confie à Vick Vance : « Mon fils aîné mène une vie que je regrette et qui est parfaitement oisive. Il a une femme charmante et il a cinq enfants dont deux handicapés. Je ne critique pas mon fils de vivre avec quelqu’un d’autre. On peut faire ce qu’on veut, mais on ne laisse pas tomber sa famille et surtout les enfants malades. On n’a pas le droit. Je ne pardonne pas ça. »

(Source: Vive Le Roy)

20:00 Publié dans Monarchie | Lien permanent | Commentaires (0)

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