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mercredi, 09 juin 2010

Henri Comte de Paris (1908-1999) ou la tradition orléaniste (II)

Un Prétendant moderne libéré du royalisme

Se libérer du royalisme orléaniste maurrassien

Le prince Henri, auquel on ne saurait sans injustice contester le goût du métier politique, la ténacité, le désir de servir son pays, et l’ambition de parvenir aux affaires à n’importe quel prix, violence mise à part, est parti de ce postulat que le mouvement monarchiste, réduit à ses propres forces, était incapable d’obtenir la restauration.

Il a donc cherché à se “libérer du royalisme” [2] en rompant spectaculairement avec l’Action française. Il l’explique au début de son ouvrage, racontant sa prise de conscience, son manque d’enthousiasme pour les idées et la personnalité de Maurras, dont il reconnaît « l’intelligence lumineuse », mais réprouve le caractère raisonneur et l’« intransigeante certitude ». Il en trace un portrait peu flatteur :

Tout en lui respirait l’autorité : le torse bombé, la moustache et la barbe volontiers hérissées, et ce nez, bourgeonnant, énorme, vineux, qui donnait à l’ensemble de la physionomie quelque chose de démodé, de pathétique et d’effrayant [3].

Ses sympathies allaient plutôt aux dissidents de l’A.F., Georges Valois, Bernanos surtout qui lui « apportait un souffle merveilleux, une pensée neuve et forte, irradiante de lumière » [4].

Enterrer le vieille légitimité

De façon révélatrice, il manifeste son hostilité foncière, très orléaniste, au Comte de Chambord, — « celui du drapeau blanc », ainsi qu’il le nomme avec mépris, oubliant l’écrasante responsabilité de ses ancêtres dans l’affaire de la restauration manquée ! Il ne s’agit pas seulement ici, prenons-y garde, d’une antipathie ad hominem, mais de la répudiation consciente du principe de légitimité traditionnelle sans lequel, précisément, le Comte de Chambord disait n’être rien.

À l’extrême opposé de cette attitude, le Comte de Paris voudrait être quelqu’un en se « faisant pardonner d’être prince », suivant le conseil de Louis-Philippe à ses fils.

Le Prétendant se flatte d’avoir écrit (p. 362) que « la vieille légitimité, détruite dans le sang et la colère, n’a jamais été vraiment restaurée », et il assume ce propos de Berdiaeff :

… Le vieux légitimisme est mort, il appartenait à l’autre histoire, et c’est courir après un fantôme que de poursuivre sa restauration.

Il ajoute, enfonçant le clou afin que nul n’en ignore :

Dans un temps où l’effet de la loi religieuse est de plus en plus réduit en étendue et en profondeur, où la famille, là où elle subsiste encore, se contracte en une cellule solitaire, où l’héritage est disloqué par les mœurs et les lois, où l’exercice de la gestion des biens acquis par voie de succession est de plus en plus contesté et de moins en moins pratiqué dès lors que ces biens sont de quelque importance, serait-il raisonnable de songer à faire renaître une légitimité que fondaient les croyances religieuses, la durée d’une famille et le droit héréditaire ? [5]

Le sauveur des idéaux de la République

Alors, pensera-t-on, le Comte de Paris n’est plus monarchiste ? — La réalité est moins tranchée. Le Prince, très Orléans en cela, a voulu récupérer la contre-tradition de sa lignée, l’image du « prétendant moderne ». Écoutons-le s’en expliquer (p. 118) :

Mon milieu sociologique était contre moi : il me tenait pour un prince révolutionnaire et ne manquait pas de Maurras, j’étais, décidément, le prince rouge. — Le qualitatif ne me déplaisait pas. Venant de milieu d’extrême droite, il marquait la distance qui me séparait du conservatisme, et ma volonté de dégager de nouvelles solutions politiques et sociales.

On aura retenu, en passant, l’assimilation de l’extrême droite au conservatisme, qui, en effet, prouve le peu de familiarité du Prétendant avec cette famille d’esprit, et la complaisance démagogique du propos.

Le Comte de Paris reste monarchiste, mais d’une façon très personnelle, et son rêve a toujours été de refaire une monarchie par les républicains puisque les monarchistes sont impuissants et que la réalité est devenue républicaine.

Il rejoint le thème de la « monarchie élective », exhumé par quelques « nouveaux philosophes » ces derniers temps pour faire leur cour à l’hôte de l’Élysée à la grande indignation des royalistes purs. « Le principe que j’incarne peut être précieux même en République », confiait-il, en 1956, à son biographe officieux [6].

Dans une édifiante interview à l’hebdomadaire italien Espresso, en septembre 1957 [7], il ajoutait : « Je sais bien que si je devais ma position seulement au hasard d’une longue histoire, cette position ne serait presque rien ». Mais, disait-il encore,

je crois être l’homme le plus apte à sauver les idéaux de la République.

Le Comte de Paris s’est efforcé de se rendre sympathique à la classe politique dirigeante, afin d’être accepté comme l’ultime recours de la démocratie en cas de catastrophe nationale. Pour y parvenir, il a fait à peu près toutes les concessions possibles et imaginables : sa monarchie ne serait qu’un perfectionnement de la République.

Cette monarchie ne brille pas par l’originalité : en 1948, proposant l’« esquisse d’une Constitution démocratique et monarchique », il expliquait que celle de 1946 « serait maintenue en vigueur », sauf quelques modifications de détail, timidement référendaires [8] : dans un « rapport sur l’avenir de la France au général De Gaulle » d’août 1966, à côté de plates flagorneries au chef de l’État en place (« Aucun homme n’a jamais atteint et n’atteindra jamais, par le seul élan de son patriotisme et la force de sa volonté, à la hauteur souveraine où se situe le général de Gaulle qui, pour tous les Français et pour le monde, est la pure image de la patrie. »), il précisait :

La Constitution de 1958, réformée en 1962, doit être conservée intégralement. […] On se gardera d’oublier que cette Constitution a été voulue par une très forte majorité de Françaises et de Français, il nous faut donc ne rien changer ni à la lettre, ni à l’esprit de nos institutions, c’est-à-dire à la pratique qui en est faite par le général de Gaulle.

Dans ses Mémoires, il avoue candidement (p. 314) : « Sous aucune des trois républiques je n’avais pris le parti de l’opposition. »

Recours de la République, le Comte de Paris se veut même, désormais, le recours de la démocratie :

Je souhaite, déclare-t-il à Royaliste (n° 293, pp. 8-9), que la formule la plus démocratique possible soit instaurée en même temps que la monarchie. Le principe que j’incarne est un élément de sécurité, il garantit que la France évoluera vers un régime démocratique. En outre il est évident qu’il ne faut pas briser les institutions politiques mais y ajouter des structures de dialogue.

Très exactement, pour qui sait entendre, le Comte de Paris n’a plus de principe propre à représenter et il frappe de stérilité toute action royaliste.

Michel HERSON, ancien secrétaire général adjoint de l’U.D.R., l’un des (rares) gaullistes à authentifier la thèse du Prince, abondait dans le même sens en donnant son témoignage dans le Monde du 11 mai 1979 :

Ce dont il est question, en fin de compte, c’est de sauver la démocratie telle qu’elle apparaît — n’est-ce pas évident ? — mieux préservée par les monarchies, toujours plus nombreuses en Europe occidentale, que dans les républiques déjà livrées au totalitarisme à l’Est comme en Amérique latine, ou menacées de violence et d’arbitraire là où, encore parlementaires, elles laissent les divisions nationales s’étaler dans l’impuissance.

Tout cela constitue ce qu’on peut à bon droit, appeler un néo-orléanisme, mais n’a plus grand chose à voir avec la légitimité monarchique et la tradition royale historique de la France.

Notes

[2] Philippe DU PUY de CLINCHAMPS, Le royalisme, Paris (Que sais-je n° 1259), 1967, p. 101. « On est frappé, en lisant les Mémoires du Comte de Paris, de constater combien sa critique de Maurras (qu’on aurait pu, après tout, mener en profondeur), reste superficielle pour en pas dire jalousement mesquine. Le vrai reproche du Prince à celui qui lui a pourtant permis de garder un certain relief dans la France contemporaine est d’avoir porté ombrage à la Maison de France ! »

[3] Mémoires, p.75

[4] ibid., p. 86

[5] La constatation du Comte de Paris, provocation mise à part, ne manque pas d’une certaine pertinence. C’est « un prince du XXe siècle » dira aimablement Gilbert COMTE dans sa recension du Monde (16 avril 1979). Mais ne passe-t-on pas, une fois de plus, à côté de la question véritable qui est de savoir s’il convient à celui qui se pose en « chef de la Maison de France » d’opter pour le système ou pour la Contre-Révolution ? Pierre DEBRAY, concluant une série d’articles remarqués dans le mensuel Je suis Français (n° 18, mars 1979), écrit : « Il serait utopique de prétendre rétablir l’hérédité biologique de façon durable à la tête de l’État alors qu’elle disparaît progressivement au profit de l’hérédité sociocratique dans le domaine économique, et que, sous le couvert de la démocratie, une oligarchie s’est emparée tout à la fois des partis politiques, des banques et des grandes entreprises. C’est tout un système qu’il faut commencer par casser, une révolution qui s’impose pour chasser la féodalité qui opprime la nation… Rétablir la monarchie sans un prince résolu à détruire le système et un mouvement populaire décidé à le soutenir, relève d’une mystification dont le seul effet serait d’abolir, pour toujours, l’idée monarchique. (C’est nous qui le soulignons). »

[6] Merry BROMBERGER, Le Comte de Paris et la Maison de France, Paris, 1956, p. 104.

[7] Largement traduit dans Rivarol, n° 349 du 19 septembre 1957, d’après lequel nous citons.

[8] Cf. Raison garder, publication du secrétariat politique du Comte de Paris, Paris, 1950, p. 247.

(Source: Vive Le Roy: http://www.viveleroy.fr/Henri-Comte-de-Paris-1908-1999-ou...)

10:35 Publié dans Monarchie | Lien permanent | Commentaires (0)

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