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samedi, 05 juin 2010

La Légitimité (III)

L’idée de légitimité aujourd’hui

Un trésor transmis par les milieux royalistes traditionalistes

Longtemps, l’idée de légitimité est restée confinée dans les milieux royalistes traditionalistes.

On fait généralement compliment à Talleyrand d’en avoir donné la théorie dans l’ambiance du Congrès de Vienne en 1814-1815 [5], afin de mieux défendre, au nom de la solidarité des princes européens, les droits d’une France vaincue militairement et ressuscitée politiquement.

On connaît surtout le légitimisme du XIXe siècle, la revendication de la branche aînée contre l’orléanisme usurpateur de 1830, et le parti qui incarna cette cause autour du Comte de Chambord.

Ainsi “contaminée”, la notion, décidément située, ne pouvait que faire horreur aux républicains et démocrates ; elle était presque aussi soigneusement évitée par les maurrassiens “fusionnistes” pour d’évidentes raisons, l’étiquette restant revendiquée par les Blancs d’Espagne.

Le retour du souci de la légitimité

Mais un phénomène curieux s’est produit depuis quelques décennies : on a « ressuscité cette belle morte », selon l’expression de Pierre Boutang.

Ce fut le cas, d’abord de façon toute théorique, autour de la sociologie allemande de Max Weber et de ceux qui le lisaient ; un peu plus tard, et cette fois de façon “existentielle”, dans le déchirement de la guerre franco-française, en 1940-44 et, par prolongement, au cours des années suivantes (affaire algérienne, gouvernement du général De Gaulle, succession du Général…).

Aujourd’hui, la notion de légitimité politique a repris droit de cité, on lui consacre des ouvrages philosophico-juridiques, on la désenclave et on la banalise.

C’est assurément un progrès, à certains égards, car on tient indiscutablement là une des clefs de la réflexion politique fondamentale.

C’est aussi une source de confusion, parce que le concept, s’étant relativisé, a perdu en consistance, et finit par connoter des idées antagonistes. Ce qui est spécialement le cas lorsque les royalistes, inventeurs du terme, se mêlent de reprendre leur bien !

L’équation impossible d’une légitimité démocratique

La légitimité, pour nos politologues contemporains, est volontiers subordonnée à une idée de droit dominante, elle procède de la mode électoraliste et démocratique [6].

Or, historiquement, on a rattaché de façon assez arbitraire la technique de représentation électorale et de votation majoritaire à la nouvelle légitimité démocratique. Ces rapprochements n’avaient rien de nécessaire : ils eussent certainement choqué les Athéniens du temps de Périclès, pour lesquels seul le tirage au sort exprimait vraiment l’égalitarisme démocratique, tandis que l’élection restait une technique aristocratique.

Quant au vote majoritaire, les clercs du Moyen Age le redécouvrirent à titre de simple expédient, pour échapper aux inconvénients graves de l’indécision à défaut d’unanimité. Personne ne prétendait encore que l’addition des voix désignât raisonnablement le meilleur ; le procédé n’avait rien de parfait ; on le savait empirique et grossier, et l’on entendait volontiers la major pars comme devant être une sanior pars, une majorité plus qualitative que quantitative [7].

De même, l’idée ancienne de représentation politique et sociale (qui a beaucoup évolué à travers l’histoire de notre Occident), n’était pas liée à un rite électoral [8]. Le Roi héréditaire, le curé ou le seigneur du lieu pouvaient aussi bien représenter le populus que le député élu du bailliage.

Le lien contemporain entre élection populaire et représentation légitime n’a pas de fondement rationnel ; quant à la sacralisation du principe majoritaire conférant à la moitié plus un des suffrages exprimés une valeur d’oracle, ce n’est pas du mysticisme, c’est de la mystification [9].

Et alors, de deux choses l’une :

  • ou bien l’on prend au sérieux cette mystification, et elle mène en droite ligne au plus abominable des despotismes, celui qui contraint les âmes et que l’époque où nous vivons a eu le privilège de tester ;
  • ou bien l’on retombe sur un expédient arithmétique dérisoire chaque fois qu’il s’agit de choisir une décision importante.

La prétendue “solution démocratique” dont se gargarisent à l’envie nos politiciens, ne sait qu’osciller entre cette difformité et cette infirmité.

Impossible, par conséquent, de ne pas ressentir l’échec, l’incomplétude, la vanité — et aussi le perpétuel danger — de la nouvelle légitimité populaire : chaque campagne électorale, si besoin était, nous le rappellerait par d’abondantes leçons de choses.

Notes

[5] Cf. G. FERRERO. Reconstruction, Talleyrand à Vienne . Paris. 1941 ; Pierre GAXOTTE en a tiré brillamment parti en retraçant les débuts de la Restauration dans son Histoire des Français .

[6] V. par ex., la Sociologie politique (P.U.F., diverses éditions) de M. Maurice DUVERGER, ou les travaux de M. Georges BURDEAU. Plus particulièrement. « L’idée de légitimité ». Annales de philosophie politique, n° 7, 1967 ; Natalio BOTANA. La légitimité, problème politique, thèse de l’université catholique de Louvain. Buenos Aires. 1968 : « Le Consensus ». Pouvoir, n° 5. 1978.

[7] Il existe une abondante littérature savante sur cette question. En particulier les articles de Léo MOULIN, parmi lesquels : « Les origines religieuses des techniques électorales et délibératives modernes ». Revue internationale d’histoire politique et constitutionnelle, avril-juin 1953 ; « Sanior et major pars . Note sur l’évolution des techniques électorales et délibératives dans les ordres religieux du Ve au XIIIe siècle », Revue historique de droit, 1958. n°3 et 4 (avec bibliographie) ; « Origines des techniques électorales ». Contrat social, 1960. vol. IV, n° 3. Consulter aussi Henri PIRENNE. « Les origines du vote à la majorité dans les assemblées publiques ». Revue belge de philologie et d’histoire, 1930, 9 (I), p. 686 ; Claude LECLERCQ. Le principe de la majorité , Paris, Colin, 1971.

[8] Bornons-nous à renvoyer aux travaux de Claude SOULE. « La notion historique de représentation politique ». Politique, 1963, n° 21, pp. 17-32. et sa thèse sur Les États généraux de France . 1302-1789, Étude historique . B.F.D. DZ/1967 (14). Ajouter Gouvernés et gouvernants . Anciens pays et assemblées d’États. Bruxelles, spécialement les volumes 35. 36. 37 et 45.

[9] Cf. René GILLOUIN. « Gouvernement et représentation ». Revue des travaux de l’Académie des sciences morales et politiques . 4e série, 1958, 2e semestre.

(Source: Vivze le Roy: http://www.viveleroy.fr/La-legitimite-par-Guy-AUGE-1979,9... )

15:30 Publié dans Monarchie | Lien permanent | Commentaires (0)

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