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mardi, 18 mai 2010

La politique de Jeanne d'Arc (V)

VIII - PARLEMENTARISME -ET PLéBICITE

Marc Sangnier, ainsi renvoyé à son Sillon, d'autres objecteurs pourraient argumenter encore :

Doucement! ou tout beau! répondaient alors les parlementaires et gens de loi.

Est-ce, Jeanne, que vous ne pensez pas qu'avant la chevauchée rémoise qui nous rende un chef droiturier, il serait utile de faire un bon appel à tous les prévôts, juges, maîtres et docteurs favorables à .notre seigneur-roi, en énonçant. sa Royauté et Souveraineté, nonobstant tous les actes nuls et de valeur nulle, passés à Paris ou à Troyes, avec l'ennemi? De la sorte, le Roi arriverait à Reims muni des parchemins scellés de bons sceaux qui établiraient' Sa justice et lui ouvriraient le parvis.

Que l'on ne croie pas que je fais parler quelque libéral du temps de M. Piou. Le moyen âge aura été l'époque la plus juridique de 1"histoire. Il ne faudrait pas croire que les formalités du constitutionalisme d'alors aient inspiré à Jeanne d'Arc autre chose que du respect. Mais, dans n'importe quelle affaire terrestre, Jeanne envisageait tout d'abord l’essentiel, qui était ici le prompt rétablissement de l'autorité centrale et sa reconnaissance rapide par le pays entier. Pour le surplus, on aurait le temps!

Cette restauration nécessaire à la France étant ainsi redevenue le but immédiat, Jeanne coupait court à tout' le reste avec la vivacité et l'audace qui l'apparentent aux types les plus nets de l'Homme français.

Sans. doute cet Homme-là n'a jamais dédaigné certificats, papiers, signés devant notaire, chevalier ès lois. Mais tout cela menace de bien des longueurs ! Jeanne se montrait déjà, impatiente ou jalouse des délibérations du Conseil du Roi : " Notre Dauphin, ne tenez pas davantage tous ces conseils si nombreux et si longs, venez vite prendre la couronne à laquelle vous avez droit " .Et cela bousculait un peu les bons serviteurs de la Forme.

Jeanne d'Arc, contre Bridoison, ô la belle constance de la Nature et de la Nation!

Mais l'objection suprême était faite par d'autres parlementaires qui seraient aujourd’hui agents électoraux. Dans. cette espèce, plus démocrate que libérale, on se faisait, comme on dit, un monstre de l’Opinion publique. On alléguait l'étendue des pays hostiles, le nombre des postes et forteresses des Anglais établis entre Orléans et Reims.

N'imaginons pas une simple occupation. ennemie. L'affaire s'était compliquée d'une guerre civile dans laquelle l'étranger était le fondé de pouvoir et le podestat du parti qui ne voulait à aucun prix du roi de Bourges.

Or cette prétendue volonté nationale ne causait à Jeanne d'Arc aucune intimidation. Elle en riait ouvertement avec ses capitaines. Elle eût rit davantage Si quelqu'un lui eût pro posé quelque beau Champ de Mai dans les vertes plaines de Loire, où l'on eût convié le peuple de France à voter !

Et peut-être, en effet, aux profondeurs de l'avenir, lisait-elle ce plébiscite de mai de 1870, qui donna des millions de voix à l'empereur des Français, avec la promenade populaire du Quatre Septembre suivant, qui le renversa sans difficulté. Ainsi vont l'amitié et l'inimité de la foule.

Notre fille des champs n'était pas démocrate. Je ne crois pas qu'elle ait perdu grand temps 'contre les scrupuleux et contre les couards qui auraient voulu commencer par s assurer l'assentiment du 'afin de frapper d'effroi le Régent d'Angleterre et le Duc de Bourgogne.

Ces Nuées n’arrêtèrent pas Jeanne d'Arc.

Elle dit : " Partons. " On partit.

Comme il le fallait bien, on. se heurta à la résistance de Troyes. Ces Troyens étaient, quoique Champenois, des Bourguignons terribles et des Anglomanes fieffés : vainement Jeanne d'Arc dicta-t-elle pour les seigneurs bourgeois de

Troyes une belle lettre où elle les nommait " très chiers et bons amis ", " loyaux Français " et leur garantissait sûreté corps et biens, s'ils venaient au-devant du gentil Roi pour faire bonne paix dans le " saint royaume ".

Les seigneurs bourgeois répondirent qu'ils résisteraient jus qu’a la mort, " l'ayant juré sur le sang de Notre-Seigneur ". Ils demandaient secours à Bedfort, aux Rémois, aux Châlonnais. L'eussent demandé à la Chine! Avant de se battre comme des lions, ils défiaient si âprement l'armée royale qu'il fut question pour celle-ci de lever le camp et de retourner sur la Loire.

Jeanne décida, . imposa presque de rester. Prêchant l'audace, elle multiplia si bien les, préparatifs d'un terrible assaut que tout d'un coup les portes s'ouvrirent, l'évêque et 'les bourgeois sortirent de la ville, apaisés et soumis.

Quelques jours auparavant, Jeanne avait été traitée par eux de " cocquarde ", autrement dit hâbleuse. Ils la saluèrent " envoyée de Dieu " dans la lettre où ils écrivaient aux Rémois qu'ils s'étaient rendus au légitime héritier de saint Louis, " attendu que son bon droit n'est pas douteux " et que " c'est un Prince de la plus grande discrétion, entendement et vaillance que issist de piéça (qui fût sorti depuis) de la noble Maison de France ".

On; peut' toucher ici la philosophie pratique de Jeanne d'Arc.

Ni. la vaillance, ni la force, ni l'épée, ni le canon ne créent le droit.

Il faut commencer par l'avoir.

Mais quand on l'a, surtout quand on l'a bien, quand on en est absolument sûr, et qu'on n’hésite plus à le servir de toutes ses forces, qu'on ose tout pour l'imposer, l'on peut compter 'sur l'adhésion rapide des docteurs et du peuple qu'ils traînent après eux. Un fameux Prussien, Frédéric Il, exagéra depuis 'cette vérité en l'étendant à ses faux droits sur la Silésie. Cette fraude n'est qu'une fraude, elle n'affaiblit point une leçon qui court l'histoire. Le peuple détrompé, le bon peuple tiré de son erreur possède alors ce don charmant et naïf de déborder d'enthousiasme pour couvrir, dorer, embellir ses justes revirements.

Les bourgeois de Châlons ne furent pas moins épris du Roi de Jeanne d'Arc que ,les bourgeois de Troyes : toujours, aux Rémois, ils écrivirent que c'est " un roi sans pareil, doux, gracieux, piteux et miséricordieux, de belle personne, de beau maintien et de haut entendement ".Tel est le prestige de la personne du Roi.

Jeanne y avait pensé. Joseph de Maistre ne l'avait pas oublié en écrivant la belle page où, du fond de l'Émigration, il prédisait le soudain courant d'allégresse qui restaura Louis XVIII. Ce podagre puissant et subtil fit grand effet.

Les scènes de l'histoire ne sont pas monotones, car le décor et l'accident les colorent sans cesse; mais quelques lois constantes cernent de lignes immuables leur paysage très varié.

Maistre, calculant l'avenir, se rappelait peut-être la vivante leçon de Jeanne qui va juste au rebours des prudences légalitaires.

Qu'aurait donné un appel au peuple lancé selon la règle, avant toute leçon efficace?

Travaillé par les suppôts et bénéficiers de l'ennemi, trompé par les sergents et les argentiers de l'Anglais, le bon peuple, à peu près' partout, eût été capable de marcher, comme l'avait fait d'abord le peuple de Troyes, au rebours du patriotisme et de la raison, et de donner une majorité écrasante au parti de Bedfort. Se prive-t-il de le faire aujourd'hui?

Mais voilà qu'une minorité énergique s'en mêle : elle est unie, menée et lancée au combat par une idée vraie, par une suprême résolution, la situation est retournée par les coups de l'audace: il n'est plus besoin de hache, ni de canon, pour ébranler les murs, ouvrir les portes, faire apparaître et briller, sous la vaine couleur étrangère, la vérité des sentiments et des intérêts nationaux. Que le Roi paraisse, il ne peut être que suivi !

Charles Maurras

13:40 Publié dans Monarchie | Lien permanent | Commentaires (0)

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