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jeudi, 29 octobre 2009

Pour former les nations et unir les peuples, il a fallu établir un gouvernement

 

 

PREMIERE PROPOSITION. Tout se divise et se partialise parmi les hommes.

 

Il ne suffit pas que les hommes habitent la même contrée ou parlent une même langue parce qu’étant devenus intraitables par la violence de leurs passions, et incompatibles par leurs humeurs différentes, ils ne pouvaient être unis à moins que de se soumettre tous ensemble à un même gouvernement qui les réglât tous.

Faute de cela, Abraham et Lot ne peuvent compatir ensemble, et sont contraints de se séparer. « La terre où ils étaient ne les pouvait contenir, parce qu’ils étaient tous deux fort riches, et ils ne pouvaient demeurer ensemble : en sorte qu’il arrivait des querelles entre leurs bergers. Enfin, il fallut, pour s’accorder, que l’un allât à droite et l’autre à gauche44. »

Si Abraham et Lot, deux hommes justes, et d’ailleurs si proches parents, ne peuvent s’accorder entre eux à cause de leurs domestiques, quel désordre n’arriverait pas parmi les méchants ?

 

 

DEUXIEME PROPOSITION. La seule autorité du gouvernement peut mettre un frein aux passions, et à la violence devenue naturelle aux hommes.

 

« Si vous voyez les pauvres calomniés, et des jugements violents, par lesquels la justice est renversée dans la province, le mal n’est pas sans remèdes : car au-dessus du puissant il y a de plus puissants ; et ceux-là mêmes ont sur leur tête des puissances plus absolues ; et enfin le roi de tout le pays leur commande à tous45. » La justice n’a de soutien que l’autorité et la subordination des puissances.

Cet ordre est le frein de la licence. Quand chacun fait ce qu’il veut, il n’a pour règle que ses désirs, tout va en confusion. Un lévite viole ce qu’il y a de plus saint dans la loi de Dieu. La cause qu’en donne l’Ecriture : « C’est qu’en ce temps-là il n’y avait point de roi en Israël, et que chacun faisait ce qu’il trouvait à propos46. »

C’est pourquoi, quand les enfants d’Israël sont prêts d’entrer dans la terre où ils devaient former un corps d’état et un peuple réglé, Moïse leur dit : « Gardez-vous bien de faire là comme nous faisons ici, où chacun fait ce qu’il trouve à propos, parce que vous n’êtes pas encore arrivés au lieu de repos, et à la possession que le Seigneur vous a destinée47. »

 

 

TROISIEME PROPOSITION. C’est par la seule autorité du gouvernement que l’union est établie parmi les hommes.

 

Cet effet du commandement légitime nous est marqué par ces paroles, souvent réitérées dans l’Ecriture : Au commandement de Saül et de la puissance légitime, « tout Israël sortit comme un seul homme48. Ils étaient quarante mille hommes, et toute cette multitude était comme un seul49. » Voilà quelle est l’unité d’un peuple, lorsque chacun renonçant à sa volonté, la transporte et la réunit à celle du prince et du magistrat. Autrement nulle union ; les peuples errent vagabonds comme un troupeau dispersé. « Que le Seigneur Dieu des esprits, dont toute chair est animée, donne à cette multitude un homme pour la gouverner, qui marche devant elle, qui la conduise, de peur que le peuple de Dieu ne soit comme des brebis qui n’ont point de pasteur50. »

 

 

QUATRIEME PROPOSITION. Dans un gouvernement réglé, chaque particulier renonce au droit d’occuper par force ce qui lui convient.

 

Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que l’air et la lumière. Dieu dit à tous les hommes : « Croissez et multipliez, et remplissez la terre51. » Il leur donne à tous indistinctement « toute herbe qui porte son germe sur la terre, et tous les bois qui naissent52. » Selon ce droit primitif de la nature, nul n’a le droit particulier sur quoi que ce soit, et tout est en proie à tous.

Dans un gouvernement réglé, nul particulier n’a droit de rien occuper. Abraham étant dans la Palestine, demande aux seigneurs du pays jusqu’à la terre où il enterra sa femme Sara. « Donnez-moi droit de sépulture parmi vous53. »

Moïse ordonne qu’après la conquête de la terre de Chanaan, elle soit distribuée au peuple par l’autorité du souverain magistrat. « Josué, dit-il, vous conduira. Et après il dit à Josué lui-même : Vous introduirez le peuple dans la terre que Dieu lui a promis, et vous la distribuerez par sort54. »

La chose fut ainsi exécutée. Josué, avec le conseil, fit le partage entre les tribus et entre les particuliers, selon le projet et les ordres de Moïse55.

De là est né le droit de propriété ; et en général tout droit doit venir de l’autorité publique, sans qu’il soit permis de rien envahir, ni de rien attenter par la force.

 

 

CINQUIEME PROPOSITION. Par le gouvernement, chaque particulier devient plus fort.

 

[…] Dans un gouvernement réglé, les veuves, les orphelins, les pupilles, les enfants, même dans le berceau, sont forts. Leur bien leur est conservé ; le public prend soin de leur éducation ; leurs droits sont défendus, et leur cause est la cause propre du magistrat. Toute l’Ecriture le charge de faire justice aux pauvres, au faible, à la veuve, à l’orphelin et au pupille56.

C’est donc avec raison que saint Paul nous recommande de « prier persévéramment, et avec instance pour les rois, et pour tous ceux qui sont constitués en dignité, afin que nous passions tranquillement notre vie, en toute piété et chasteté57. »

De tout cela il résulte qu’il n’y a point de pire état que l’anarchie, c'est-à-dire l’état où il n’y a point de gouvernement ni d’autorité ; où tout le monde peut faire ce qu’il veut, nul ne fait ce qu’il veut ; où il n’y a point de maître, tout le monde est maître ; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave.

 

 

SIXIEME PROPOSITION. Le gouvernement se perpétue, et rend les Etats immortels.

 

Quand Dieu déclare à Moïse qu’il va mourir, Moïse lui dit aussitôt : « Donnez, Seigneur, à ce peuple quelqu’un qui le gouverne58. » En suite, par l’ordre de Dieu, Moïse établit Josué pour lui succéder ; « en présence du grand-prêtre Eléazar et de tout le peuple, il lui impose les mains59, » en signe que la puissance se continuait de l’un à l’autre.

Après la mort de Moïse, tout le monde reconnaît Josué. « Nous vous obéirons en toutes choses comme nous avons fait à Moïse60. » Le prince meurt ; mais l’autorité est immortelle, et l’Etat subsiste toujours. C’est pourquoi les mêmes desseins se continuent ; la guerre commencée se poursuit, et Moïse revit en Josué. Souvenez-vous, dit-il à ceux de Ruben, de ce que vous a commandé Moïse. » Et un peu après : « Vous posséderez la terre que le serviteur de Dieu, Moïse, vous a donnée61. »

Il faut bien que les princes changent, puisque les hommes sont mortels ; mais le gouvernement ne doit pas changer ; l’autorité demeure ferme, les conseils sont suivis et éternels.

Après la mort de Saül, David dit à ceux de Jabès-Galaad, qui avaient bien servi ce prince : « Prenez courage, et soyez toujours gens de cœur, parce qu’encore que votre maître Saül soit mort, la maison de Juda m’a sacré roi62. »

Il veut faire entendre que, comme l’autorité ne meurt jamais, ils doivent continuer leurs services, dont le mérite est immortel dans un Etat bien réglé. […]

 

 

[…] Conclusion.

 

Pour conclure tout ce livre, et le réduire en abrégé. La société humaine peut être considérée en deux manières :

Ou en tant qu’elle embrasse tout le genre humain, comme une grande famille ;

Ou en tant qu’elle se réduit en nations, ou en peuple composés de plusieurs familles particulières, qui ont chacune leurs droits.

La société, considérée de ce dernier sens, s’appelle société civile.

On la peut définir, selon les choses qui ont été dites, société d’hommes unis ensemble sous le même gouvernement et sous les mêmes lois.

Par ce gouvernement et ces lois, le repos et la vie de tous les hommes est mise, autant qu’il se peut, en sûreté.

Quiconque donc n’aime pas la société civile dont il fait partie, c'est-à-dire l’Etat où il est né, est ennemi de lui-même et de tout le genre humain.

Bossuet

mercredi, 28 octobre 2009

De la société générale du genre humain naît la société civile, c'est-à-dire celle des états, des peuples et des nations.

 

 

PREMIERE PROPOSITION. La société humaine a été détruite et violée par les passions.

 

Dieu était le lien de la société humaine. Le premier homme s’étant séparé de Dieu, par une juste punition la division se mit dans la famille, et Caïn tua son frère Abel15.

Tout le genre humain fut divisé. Les enfants de Seth s’appelèrent les enfants de Dieu, et les enfants de Caïn s’appelèrent les enfants des hommes16.

Ces deux races ne s’allièrent que pour augmenter la corruption. Les géants naquirent de cette union, hommes connus dans l’Ecriture17, et dans toute la tradition du genre humain, par leur injustice et leur violence.

« Toutes les pensées de l’homme se tournent au mal en tout temps, et Dieu se repent de l’avoir fait. Noé seul trouve grâce devant lui18 ; » tant la corruption était générale.

Il est aisé de comprendre que cette perversité rend les hommes insociables. L’homme dominé par ses passions ne songe qu’à les contenter sans songer aux autres. « Je suis, dit l’orgueilleux dans Isaïe19, et il n’y a que moi sur la terre. »

Le langage de Caïn se répand partout. « Est-ce à moi de garder mon frère20 ? » c'est-à-dire : Je n’en ai que faire, ni ne m’en soucie.

Toutes les passions sont insatiables. « Le cruel ne se rassasie point du sang21. L’avare ne se remplit point d’argent22. »

Ainsi chacun veut tout pour soi. « Vous joignez, dit Isaïe23, maison à maison, et champ à champ. Voulez-vous habiter seul sur la terre ? »

La jalousie, si universelle parmi les hommes, fait voir combien est profonde la malignité de leur cœur. Notre frère ne nous nuit en rien, ne nous ôte rien ; et il nous devient cependant un objet de haine, parce que seulement nous le voyons plus heureux, ou plus industrieux, et plus vertueux que nous. Abel plaît à Dieu par des moyens innocents, et Caïn ne le peut souffrir. « Dieu regarda Abel et ses présents, et ne regarda pas Caïn ni ses présents : et Caïn entra en fureur, et son visage changea24. » De là les trahisons et les meurtres. « Sortons dehors, dit Caïn ; allons promener ensemble : et étant au milieu des champs, Caïn s’éleva contre son frère et le tua.25»

 Une pareille passion exposa Joseph à la fureur de ses frères, lorsque, loin de leur nuire, il allait pour rapporter de leurs nouvelles à leur père qui en était en inquiétude26. « Ses frères, voyant que leur père l’aimait plus que tous les autres, le haïssaient, et ne pouvaient lui dire une parole de douceur27. » Cette rage les porta jusqu’à le vouloir tuer ; et il n’y eut autre moyen de les détourner de ce tragique dessein, qu’en leur proposant de le vendre28.

Tant de passions insensées, et tant d’intérêts divers qui en naissent, font qu’il n’y a point de foi ni de sûreté parmi les hommes. « Ne croyez point à votre ami, et ne vous fiez point à votre guide, donnez-vous de garde de celle qui dort dans votre sein, le fils fait injure à son père, la fille s’élève contre sa mère, et les ennemis de l’homme sont ses parents et ses domestiques29. » de là vient que les cruautés sont si fréquentes dans le genre humain. Il n’y a rien de plus brutal ni de plus sanguinaire que l’homme. « Tous dressent des embûches à la vie de leur frère ; un homme va à la chasse après un autre homme, comme il ferait après une bête pour en répandre le sang30. »

« La médisance, et le mensonge, et le meurtre, et le vol, et l’adultère ont inondé toute terre, et le sang a touché le sang31 : » c'est-à-dire qu’un meurtre en attire un autre.

Ainsi la société humaine, établie par tant de sacrés liens, est violée par les passions ; et comme dit saint Augustin : « Il n’y a rien de plus sociable que l’homme par sa nature, ni rien de plus intraitable ou de plus insociable par la corruption32. »

 

 

DEUXIEME PROPOSITION. La société humaine, dès le commencement des choses, s’est divisée en plusieurs branches par les diverses nations qui se sont formées.

 

Outre cette division qui s’est faite entre les hommes par les passions, il y en a une autre qui devait naître nécessairement de la multiplication du genre humain.

Moïse nous l’a marquée, lorsqu’après avoir nommé les premiers descendants de Noé33, il montre par là l’origine des nations et des peuples. « De ceux-là, dit-il34, sont sorties les nations, chacune selon sa contrée et selon sa langue. »

Où il paraît que ces deux choses ont séparé en plusieurs branches la société humaine : l’une, la diversité et l’éloignement des pays où les enfants de Noé se sont répandus en se multipliant ; l’autre, la diversité des langues.

Cette confusion du langage est arrivée avant la séparation, et fut envoyée aux hommes en punition de leur orgueil. Cela disposa les hommes à se séparer les uns des autres, et à s’étendre dans toute la terre que Dieu leur avait donnée à habiter. « Allons, dit Dieu35, confondons leurs langues, afin qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ; et ainsi le Seigneur les sépara de ce lieu dans toutes les terres36. »

La parole est le lien de la société entre les hommes, par la communication qu’ils se donnent de leurs pensées. Dès qu’on ne s’entend plus l’un l’autre, on est étranger l’un à l’autre. « Si je n’entends point, dit saint Paul37, la force d’une parole, je suis étranger et barbare à celui à qui je parle, et il me l’est aussi. » Et saint Augustin remarque que cette diversité de langage fait qu’un homme se plaît plus avec son chien qu’avec un homme son semblable38.

 

Voici donc le genre humain divisé par langues et par contrées : et de là il est arrivé qu’habiter un même pays, et avoir une même langue, a été un motif aux hommes de s’unir plus étroitement ensemble.

Il y a même quelque apparence que, dans la confusion des langues à Babel, ceux qui se trouvèrent avoir plus de conformité dans le langage furent disposés par là à choisir la même demeure ; à quoi la parenté contribua aussi beaucoup ; et l’Ecriture semble marquer ces deux causes qui commencèrent à former autour de Babel les divers corps de nations, lorsqu’elle dit que les hommes les composèrent « en se divisant chacun selon leur langue et leur famille39.

 

 

TROISIEME PROPOSITION. La terre qu’on habite ensemble sert de lien entre les hommes, et forme l’unité des nations.

 

Lorsque Dieu promet à Abraham qu’il fera de ses enfants un grand peuple, il leur promet en même temps une terre qu’ils habiteront en commun. « Je ferai sortir de toi une grande nation40. »  Et un peu après : « Je donnerai cette terre à ta postérité. »

Quand il introduit les Israélites dans cette terre promise à leurs pères, il la leur loue afin qu’ils l’aiment. Il l’appelle toujours « une bonne terre, une terre grasse et abondante, qui ruisselle de tous côtés de lait et de miel41. »

Ceux qui dégoûtent le peuple de cette terre qui le devait nourrir si abondamment sont punis de mort comme séditieux et ennemis de leur patrie. « Les hommes que Moïse avait envoyés pour reconnaître la terre, et qui en avaient dit du mal, furent mis à mort devant Dieu42. »

Ceux du peuple qui avaient méprisé cette terre en sont exclus et meurent dans le désert. « Vous n’entrerez point dans la terre que j’ai juré à vos pères de leur donner. Vos enfants (innocents et qui n’ont point de part à votre injuste dégoût) entreront dans la terre qui vous a déplu ; et pour vous, vos corps morts seront gisants dans ce désert43. »

Ainsi la société humaine demande qu’on aime la terre où l’on habite ensemble ; on la regarde comme une mère et une nourrice commune ; on s’y attache, et cela unit. C’est ce que les Latins appellent caritas patrii soli, l’amour de la patrie, et ils la regardent comme un lien entre les hommes. […]

 

Bossuet

mardi, 27 octobre 2009

L’homme est fait pour vivre en société

 

PREMIERE PROPOSITION. Les hommes n’ont qu’une même fin, et un même objet qui est Dieu.

 

« Ecoute, Israël ! le Seigneur notre Dieu est le seul Dieu. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta force1. »

 

 

DEUXIEME PROPOSITION. L’amour de Dieu oblige les hommes à s’aimer les uns les autres.

 

Un docteur de la loi demanda à Jésus : « Maître, quel est le premier de tous les commandements ? Jésus lui répondit : Le premier de tous les commandements est celui-ci : Ecoute Israël ; le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force : voilà le premier commandement. Et le second qui lui est semblable, est celui-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même². »

« En ces deux préceptes consiste toute la loi et les prophètes33. »

Nous nous devons donc aimer les uns les autres, parce que nous devons aimer tous ensemble le même Dieu, qui est notre Père commun ; et son unité est notre lien. « Il n’y a qu’un seul Dieu, dit saint Paul; si les autres comptent plusieurs dieux, il n’y en a pour nous qu’un seul, qui est le père dont nous sortons tous, et nous sommes faits pour lui. »

S’il y a des peuples qui ne connaissent pas Dieu, il n’en est pas moins pour cela le créateur, et il ne les a pas moins faits à son image et ressemblance. Car il a dit en créant l’homme : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance5 ; » et un peu après : « Et Dieu créa l’homme à son image ; il le créa à l’image de Dieu. »

Il le répète souvent, afin que nous entendions sur quel modèle nous sommes formés, et que  nous aimions les uns dans les autres l’image de Dieu. C’est ce qui fait dire à Notre- Seigneur, que le précepte d’aimer le prochain est semblable à celui d’aimer Dieu : parce qu’il est naturel que qui aime Dieu, aime aussi pour l’amour de Lui tout ce qui est fait à son image ; et ces deux obligations sont semblables.

Nous voyons aussi que quand Dieu défend d’attenter à la vie de l’homme, il en rend cette raison : « Je chercherai la vie de l’homme de la main de toutes les bêtes et de la main de l’homme. Quiconque  répandra le sang humain, son sang sera répandu : parce que l’homme est fait à l’image de Dieu6. » […]

 

 

TROISIEME PROPOSITION. Tous les hommes sont frères.

 

[…] Ainsi le caractère d’amitié est parfait dans le genre humain ; et les hommes, qui n’ont tous qu’un même père, doivent s’aimer comme frères. A Dieu ne plaise qu’on croie que les rois soient exempts de cette loi, ou qu’on craigne qu’elle ne diminue le respect qui leur est dû. Dieu marque distinctement que les rois qu’il donnera à son peuple, « seront tirés du milieu de leurs frères7 ; » un peu après : «  ils ne s’élèveront point au-dessus de leurs frères par un sentiment d’orgueil ; » et c’est à cette condition qu’il leur promet un long règne.

Les hommes ayant oublié leur fraternité, et les meurtres s’étant multipliés sur la terre, Dieu résolut de détruire tous les hommes8, à la réserve de Noé et de sa famille, par laquelle il répara tout le genre humain, et voulut que dans ce renouvellement du monde nous eussions encore tous un même père.

Aussitôt après, il défend les meurtres, et avertissant les hommes qu’ils sont tous frères, descendus premièrement du même Adam et ensuite du même Noé : « Je rechercherai, dit-il9, la vie de l’homme de la main de l’homme et de la main de son frère. »

 

 

QUATRIEME PROPOSITION. Nul homme n’est étranger à un autre homme.

 

Notre-Seigneur, après avoir établi le précepte d’aimer son prochain, interrogé par un docteur de la loi, qui était celui que nous devons tenir pour notre prochain, condamne l’erreur des Juifs, qui ne regardaient comme tels que ceux de leur nation. Il leur montre, par la parabole du samaritain qui assiste le voyageur méprisé par un prêtre et par un lévite, que ce n’est pas sur la nation, mais sur l’humanité en général, que l’union des hommes doit être fondée. « Un prêtre vit le voyageur blessé, et passa ; et un lévite passa près de lui et continua son chemin. Mais un Samaritain, le voyant fut touché de compassion10. » Il raconte avec quel soin il le secourut, et puis il dit au docteur11 : « Lequel de ces trois vous paraît être son prochain ? et le docteur répondit : Celui qui a eu pitié de lui ; et Jésus lui dit : Allez, et faites de même. » […]

 

 

SIXIEME PROPOSITION. L’intérêt même nous unit.

 

[…] C’est pourquoi il a donné aux hommes divers talents. L’un est propre à une chose, et l’autre à une autre, afin qu’ils puissent s’entre-secourir comme les membres du corps, et que l’union soit cimentée par ce besoin mutuel. « Comme nous avons plusieurs membres, qui tous ensemble ne font qu’un seul corps, et que les membres n’ont pas tous la même fonction ; ainsi nous ne sommes tous ensemble qu’un seul corps en Jésus-Christ, et nous sommes tous membres les uns des autres12. » Chacun de nous a son don et sa grâce différente.

« Le corps n’est pas un seul membre, mais plusieurs membres. Si le pied dit : Je ne suis pas la main, est-il pour cela retranché du corps ? Si tout le corps était œil, où en seraient l’ouïe et l’odorat ? Mais maintenant Dieu a formé les membres, et les a mis chacun où il lui a plu. Que si tous les membres n’étaient qu’un seul membre, que deviendrait le corps ? Mais dans l’ombre que Dieu a établie, s’il y a plusieurs membres, il n’y a qu’un corps. L’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai que faire de votre assistance ; ni la tête ne peut pas dire aux pieds : Vous ne m’êtes pas nécessaires. Mais au contraire, les membres qui paraissent les plus faibles sont ceux dont on a le plus besoin. Et Dieu a ainsi accordé le corps, en suppléant par un membre ce qui manque à l’autre, afin qu’il n’y ait point de dissension dans le corps, et que les membres aient soin les uns des autres13. »

Ainsi, par les talents différents, le fort à besoin du faible, le grand du petit, chacun de ce qui paraît le plus éloigné de lui ; parce que  le besoin mutuel rapproche tout, et rend tout nécessaire.

Jésus-Christ formant son Eglise, en établit l’unité sur ce fondement, et nous montre quels sont les principes de la société humaine.

Le monde même subsiste par cette loi. « Chaque partie a son usage et sa fonction ; et le tout s’entretient par le secours que s’entre-donnent toutes les parties14. »

Nous voyons donc la société humaine appuyée sur ces fondements inébranlables : un même Dieu, un même objet, une même fin, une origine commune, un même sang, un même intérêt, un besoin mutuel, tant pour les affaires que pour la douceur de la vie.

Bossuet

dimanche, 18 octobre 2009

Le chemin du Ciel

"Tu m'a montré le chemin d'Ars, je te montrerai le chemin du Ciel..."

C'est par cette belle formule que Saint Jean-Marie Vianney remercia Antoine Givre, jeune berger qui le renseigna, au moment où de son arrivée dans un petit village de la région lyonnaise, qui sera célèbre grâce à lui.

Le Vatican, à l'occasion du 150ème anniversaire de la mort du Saint Curé, nous incite à cheminer vers le Ciel, en se mettant à son école. Ainsi, outre le fait que nous pouvons l'invoquer pour les vocations dont le monde a tant besoin, nous devons surtout profiter des indulgences mises à notre disposition par le Saint-Siège, dans le cadre de l'année sacerdotale (19 juin 2009-19 juin 2010):

 


 

"Pour obtenir ce fruit tant désiré, le don des Sacrées Indulgences, que la Pénitencerie Apostolique prodigue avec bienveillance pour le temps de l’Année sacerdotale, sera très utile ; le présent Décret est émis conformément à la volonté du Souverain Pontife:

 

A. – L’indulgence plénière, applicable également aux confrères défunts sous forme de suffrage, est accordée miséricordieusement dans le Seigneur aux prêtres vraiment pénitents qui, n'importe quel jour, réciteront dévotement au moins les Laudes ou les Vêpres devant le Très-Saint-Sacrement exposé à l’adoration publique ou reposé au tabernacle, et qui, à l'exemple de Saint Jean-Marie Vianney, se proposeront avec disponibilité et générosité pour célébrer les sacrements, spécialement celui de la Pénitence ; conformément aux dispositions en vigueur, ils devront en outre faire la confession sacramentelle, s’approcher du Banquet eucharistique et prier selon les intentions du Souverain Pontife.

 

L'Indulgence partielle, également applicable aux confrères défunts, est encore accordée aux prêtres chaque fois qu’ils réciteront avec dévotion des prières légitimement approuvées pour mener une vie sainte et pour s'acquitter saintement des sacra munera qui leur sont confiés.

B. - L'Indulgence plénière est accordée à tous les fidèles vraiment pénitents qui assisteront avec dévotion au divin Sacrifice de la Messe dans une église ou un oratoire, et qui offriront à Jésus-Christ Prêtre Souverain et Éternel, pour les prêtres de l'Eglise, des prières et n'importe quelle bonne oeuvre accomplie ce jour-là, pour qu'Il les sanctifie et les modèle selon Son cœur, du moment qu’ils auront expié leurs péchés par la pénitence sacramentelle et qu’ils auront prié selon les intentions du Souverain Pontife ; cette concession vaut aux dates de l’ouverture et de la fermeture de l'Année Sacerdotale, le jour du 150° anniversaire du pieux trépas de Saint Jean-Marie Vianney, le premier jeudi du mois ou en quelque autre jour désigné par les Ordinaires des lieux pour l'utilité des fidèles.

 

Il sera très opportun que, dans les églises cathédrales et paroissiales, ce soient les prêtres chargés de la cura patorali qui dirigent publiquement ces exercices de piété, qui célèbrent la Sainte Messe et reçoivent les confessions des fidèles.

 

L’Indulgence plénière est également accordée, dans leur maison ou là où leur empêchement les retient, aux personnes âgées, aux malades et à ceux qui, pour des motifs légitimes, ne peuvent pas quitter leur domicile, et qui, ayant conçu une détestation de tout péché et ayant l'intention de s'acquitter dés que possible des trois conditions habituelles, réciteront aux jours ci-dessus déterminés, des prières pour la sanctification des prêtres, et offriront avec confiance à Dieu, à travers Marie Reine des Apôtres, les maladies et les difficultés de leur vie.

 

L'Indulgence partielle est enfin accordée à tous les fidèles chaque fois qu’ils réciteront avec dévotion cinq Notre Père, Je vous salue Marie et Gloire soit au Père, ou une autre prière approuvée à cette fin, en l’honneur du Sacré-Coeur de Jésus, pour obtenir que les prêtres conservent la pureté et la sainteté de leur vie.

Ce présent Décret est valable pour toute la durée de l'Année Sacerdotale. Nonobstant toutes dispositions contraires.

 

Donné à Rome, au siège de la Pénitencerie Apostolique, le 25 avril fête de Saint Marc Évangéliste, en l'an 2009 de l'Incarnation du Seigneur.

" (source: Vatican)


"L'Indulgence, qui est la rémission totale ou partielle devant Dieu de la peine temporelle encourue en raison d'un péché déjà pardonné, peut être appliquée à soi ou à l'intention de l'âme d'un défunt. Dans tous les cas — indulgence plénière ou partielle —, le fidèle doit être en « état de grâce ».

Pour l'indulgence plénière, dont l'obtention est limitée à une fois par jour, il doit :

  • avoir le désir de gagner l'indulgence,
  • se détacher complètement du péché, même véniel,
  • se confesser dans les huit jours (avant ou après l'indulgence),
  • communier le jour même,
  • prier selon les intentions indiquées par le pape, ou prier aux intentions du pape,
  • accomplir l'action à laquelle est attachée l'indulgence dans le temps prescrit (si l'indulgence est attachée à un jour ou une période particuliers).

Si ces actions ne sont que partiellement remplies, ou que le fidèle n'a pas les dispositions du cœur requises, l'Indulgence n'est que partielle.

Il est également rappelé que l'Indulgence ne peut être appliquée qu'à soi-même ou aux « âmes du Purgatoire » (par mode de suffrage), et non à d'autres personnes vivantes." (source: wikipédia)

 

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lundi, 12 octobre 2009

Démocrates et démocrates

Un dogme faux et impie a été posé au commencement du siècle dernier : La souveraineté du peuple.

Une institution redoutable a bientôt accompagné ce dogme : Le suffrage universel.

Qu’est-il sorti de ce dogme et du fonctionnement de l’institution ?

Un spectacle sans précédent dans l’histoire des erreurs du genre humain ; de grandes masses de peuples qui viennent officiellement se ranger en bataille contre Dieu.

On appelle cet état de choses la démocratie[1].

C’est que, comme nous l’avons dit, la démocratie est fille de l’orgueil, d’un orgueil qui d’abord se refuse à reconnaître l’état de déchéance où nous nous trouvons par suite de la faute originelle ; puis d’un orgueil plus grand qui, ne pouvant méconnaître l’existence du mal, dont il nie le principe, a l’audace d’affirmer que la source en est en Dieu et que, de Lui et de ses lois, les flots du mal et du malheur se sont répandus dans les institutions humaines. C’est pourquoi, l’orgueil démocratique s’efforce d’insurger l’homme contre le souverain Maître, et de substituer aux institutions qui ont régi les sociétés depuis le commencement du monde, un régime de liberté, d’égalité, de partage des biens et de souveraineté du peuple, dont la malfaisance se fait déjà si cruellement sentir, aujourd’hui qu’on n’en est encore qu’aux premiers essais.

C’est ce régime que voudrait réaliser de nos jours, qu’institue, sous nos yeux, la démocratie des Gambetta et des Ferry, des Combes et des Jaurès ; c’est là qu’aboutissent tous les démocrates conséquents, fussent-ils partis des marches du sanctuaire, comme les Lamennais et les Charbonnel : lancés à la poursuite de cette liberté, de cette égalité et de cette souveraineté, que réclame l’orgueil démocratique, ils se heurtent à l’autorité de Dieu et, irrités de le trouver sur leur chemin, ils se soulèvent contre Lui.

Il en est à qui cet aboutissement fait horreur et qui s’arrêtent en chemin. Les points d’arrêt marquent les différentes classes de démocrates.

Elles sont nombreuses. C’est bien ici que l’on peut dire : Quot capita, tot sensus. Assurément, la distance est grande entre MM. Combes et Jaurès, d’une part, et MM. Harmel et Marc Sangnier, d’autre part. Et cependant, ceux-ci comme ceux-là ne perdent aucune occasion de se dire démocrates, apôtres et serviteurs de la démocratie.

Le grand inconvénient et aussi le grand danger de ces mots, est d’être assez peu définis ou assez détournés de leur signification première, pour pouvoir convenir aux personnes les plus étrangères les unes aux autres, et pour pouvoir signifier les choses les plus différentes, pour ne point dire les plus opposées.

Cependant, il faut croire qu’il y a bien entre tous les démocrates, des plus radicaux aux plus modérés, un point par lequel ils arrivent à se toucher, puisque, si différents qu’ils soient, lorsqu’ils s’examinent et veulent se définir, ils tombent sur le même mot, il ne leur répugne point de se parer du même titre, de se ranger sous une même dénomination, si ce n’est pas dans un même parti.

Où est ce point ? Où est le contact entre les démocrates socialistes et les démocrates chrétiens, pour prendre les extrêmes ?

C’est ce que nous devons chercher.

Mais, auparavant, il est juste de reconnaître qu’il y a démocrates chrétiens et démocrates chrétiens, et nous devons dire que nous n’entendons nous occuper ici que des uns et nullement des autres. Les premiers ne réclament que le nom, les seconds s’attachent à la close.

Il est des catholiques, hommes d’œuvres, à qui il plaît de se parer du titre de démocrate, parce qu’il leur semble que ce nom leur donnera plus facile accès auprès du peuple, au bien duquel ils veulent se dévouer. Et Léon XIII, qui a si puissamment encouragé ce dévouement aux classes populaires, n’a point voulu les contrister en leur enlevant la licence d’user de ce vocable qu’ils affectionnent. Cependant, en leur laissant cette faculté, il leur a fait entendre qu’il lui eût été plus agréable qu’ils n’en usassent point.

« Au commencement, a-t-il dit, cette sorte de bienfaisance populaire ne se distinguait ordinairement par aucune appellation spéciale. Le terme de socialisme chrétien, introduit par quelques-uns, et d’autres expressions dérivées de celle-là, sont justement tombés en désuétude. Il plut ensuite à plusieurs, et à bon droit, de l’appeler action chrétienne populaire. En certains endroits, ceux qui s’occupent de ces questions se sont dit : chrétiens sociaux. Ailleurs, la chose elle-même est appelée démocratie chrétienne, et ceux qui s’y adonnent, démocrates chrétiens ; tandis que le système défendu par les socialistes est désigné sous le nom de démocratie sociale.

« Or, des deux dernières expression énoncées ci-dessus, si la première : « chrétiens sociaux », ne soulève guère de réclamations, la seconde : « démocratie chrétienne », blesse beaucoup de gens bien pensants qui lui trouvent un sens équivoque et dangereux. Ils se défient de cette dénomination pour plus d’un motif. Ils craignent que ce mot ne déguise mal le gouvernement populaire, ou ne marque en sa faveur une préférence marquée sur les autres formes du gouvernement. Ils craignent que la vertu de la religion chrétienne ne semble comme restreinte aux intérêts du peuple, les autres classes de la société, étant, en quelque sorte, laissées de côté. Ils craignent enfin que, sous ce nom trompeur, ne se cache quelque dessein de décrier toute espèce de pouvoir légitime, soit civil, soit sacré. »

Il semble qu’après de telles paroles, il eût été déférent et sage d’abandonner ce titre « équivoque et dangereux » de démocrate chrétien. Et, de fait, les vrais hommes d’œuvres n’y tiennent plus guère.

Il n’en est point de même de ceux qui veulent former dans l’Eglise une école et un parti, et qui constituent la seconde clase des démocrates chrétiens, celle dont nous avons à nous occuper.

Elle existe : «  NOUS SOMMES UNE ÉCOLE SOCIALE NOUVELLE, disait La Démocratie chrétienne, dans son numéro de mars 1897, ET UN PARTI SOCIAL NOUVEAU. Dès lors, il nous fallait un nom, un drapeau ; nous avons pris celui de démocrates… Mais nous ne sommes pas des démocrates tout court, nous avons voulu et nous voulons nous appeler « démocrates chrétiens ».

Un parti social qui se caractérise par ce nom : « démocrate » ; une école qui se donne pour enseigne : « la démocratie » ne sont et ne peuvent être qu’une école qui enseigne que la souveraineté appartient au peuple ; qu’un parti qui veut travailler à lui conférer effectivement cette souveraineté. On se demande comment la qualification « chrétien » peut être attribuée à cette école et à ce parti.

C’est la question que Mgr Manacorda, évêque de Fossano et doyen de l’épiscopat Piémontais, posa dans une lettre pastorale publiée en 1897 : « Il est une chose que j’aimerais savoir, c’est si, en prenant le titre de chrétiens, ces démocrates comptent porter leur démocratie dans l’Eglise catholique ou dans l’Etat. Vouloir la démocratie dans l’Eglise, dont la constitution est divine et la forme hiérarchique immuable, serait une tentative sacrilège. La vouloir dans l’Etat, ce ne peut être un mouvement catholique soumis à l’autorité ecclésiastique inspiré de l’Evangile et de l’Eglise, mais une insurrection plébéienne, à laquelle un citoyen honnête ne peut prendre part. D’après Aristote, la définition du gouvernement démocratique est : Democratia est principatus populi – vel popularis status – et est quum ad commodum egenorum reipublica a pauperibus gubernatur. Est-il possible que ce soit la classe infime de la société humaine, la plèbe, comme s’exprime notre philosophe, qui doive être appelée à gouverner l’autre ? » Le prélat réfute cette utopie par le bon sens et par l’histoire ? Il montre que partout et toujours, toutes les fois que la plèbe a triomphé, elle a amené avec elle la désolation et la misère.

La lettre se termine par cette déclaration : « Nous sommes catholiques. Il ne nous faut rien de plus. La foi catholique nous suffit, nous ne voulons pas de la foi démocratique[2]. »

Le parti et l’école de la démocratie chrétienne, quoique se disant « nouveaux », ne datent pas d’aujourd’hui ; ils viennent de Lamennais, non du Lamennais de l’Essai sur l’Indifférence, mais de celui de l’orgueil blessé.

Dans une lettre adressée, en octobre 1848, à l’Ami de la Religion, M. de Montalembert, parlant des disciples de cette école et des adhérents à ce parti, exprimait, en ces termes, la peine qu’il éprouvait de la nécessité où il se voyait de les avertir et de les dénoncer :

« …J’arrive maintenant au point le plus délicat, le plus difficile du sujet que j’ai voulu examiner avec vous. Je ne l’aborde qu’avec hésitation, avec douleur même. Avec douleur, parce qu’il ne s’agit plus de combattre des adversaires, mais de critiquer des amis, des frères. Mais, après avoir longtemps réfléchi, longtemps examiné notre situation, je sens que j’obéis à la voix d’un devoir, et ce devoir, je viens l’accomplir, non pas certes dans un esprit de lutte et d’animosité, mais au contraire avec la ferme résolution de ne pas dépasser les bornes d’un avertissement fraternel. »

Ces paroles expriment bien notre propre sentiment et notre propre volonté, mais elles marquent en même temps notre devoir.

Mgr Delassus


[1] L’abbé Joseph Lémann, La Religion du Combat, p. 262.

[2] L’Italia Reale a publié en entier ce document épiscopal et consacré plusieurs articles à en faire le commentaire.

samedi, 03 octobre 2009

Les sophismes de Rousseau et la démocratie

L’article III de la Déclaration des Droits de l’homme dit : « Le principe de toute autorité est essentiellement dans la nation. »

Cette déclaration est contraire à la raison aussi bien qu’à la foi.

Toujours et partout, la raison humaine a pensé et dit que l’autorité appartient à la cause, le pouvoir sur ce qui est produit à celui qui a produit. En conséquence, le principe de toute autorité réside essentiellement en Celui qui est la Cause première, et les causes secondes ont, sur leurs effets, une autorité dérivée de la source de l’être. L’autorité suprême ou la souveraineté absolue est en Dieu, notre premier Auteur, Celui de qui nous tenons tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons. A lui de gouverner notre vie, de régir notre personne pour l’amener à la perfection qu’il avait en vue en nous créant, en nous rachetant, en nous envoyant son Esprit sanctificateur.

Au-dessous de ce Souverain Maître, et participant, sous sa dépendance, à sa souveraineté, se trouvent ceux qu’il a appelés à être les ministres et les instruments de sa bonté créatrice et éducatrice : le père, souverain dans la famille ; le Pape, souverain dans l’Eglise ; et, dans la nation, l’ayant droit ou les ayants droit de ceux qui l’ont faite, qui l’ont protégée et qui l’ont guidée dans la poursuite de ses destinées.

Nous n’avons point à nous occuper ici de la souveraineté paternelle, ni de la souveraineté pontificale, mais seulement de la souveraineté civile. Dire que son principe est essentiellement dans le peuple et qu’elle appartient au peuple ; qu’il la garde, alors même qu’il la délègue ; qu’elle est en lui sans limites, c’est définir la DÉMOCRATIE telle qu’elle est actuellement professée chez nous, telle qu’elle y est censément exercée.

Nous disons « censément », autorisé à parler ainsi par un démocrate fameux, M. Clemenceau.

« Qu’est-ce donc que la démocratie ? » demande-t-il dans son Grand Pan (p. 316 et 317). Et il répond : «  Par définition : le gouvernement du peuple. Je prie qu’on me le montre, le gouvernement du peuple, et qu’on me dise où, comment, en quel lieu il se manifeste. Ce qu’on appelle le peuple, pour la commodité du discours, c’est apparemment la mobile masse des intérêts changeants qui flotte au vent des préjugés, des rêves ataviques, des passions, des espérances. Qui oserait prétendre que ce peuple-là gouverne, ait jamais gouverné ? Qui ne sait que depuis les temps connus jusqu’à nos jours, il est, je ne dis pas conduit, mais poussé au hasard des caprices, des sophismes, des sentiments bons ou mauvais d’une bruyante minorité d’action ? En réalité, ce qu’on entend par démocratie, dans le langage courant, c’est l’accroissement fatal, profitable mais incohérent des minorités gouvernantes… Le peuple est roi. Il règne. Mais il ne gouverne pas. Il a, comme les dieux d’Homère, la fumée des hécatombes. »

Considérée en elle-même, la démocratie est la négation et le renversement de l’Autorité, Son principe est l’orgueil dans sa plus altière suffisance. M. de Montalembert l’a fort bien dit, à propos de la Constituante : « La Révolution, sous le nom de DÉMOCRATIE, n’est que l’explosion universelle de l’orgueil. »

Il répugne à l’orgueil de reconnaître un maître. Il se dit libre, il se dit souverain ; et le sentiment de sa souveraineté le pousse à secouer tous les jougs, le joug civil aussi bien que le joug paternel et le joug ecclésiastique. Et comme il voit que toute autorité descend de Dieu, se déclare émanée de Dieu, il s’insurge contre Dieu lui-même. « Dieu, c’est le mal », a dit le démocrate Proud’hon. Ce blasphème est redit à toute heure, sous mille formes diverses, dans les journaux démocratiques, dans les réunions populaires, et même dans le Parlement issu de la souveraineté du peuple.

Comment la démocratie en est-elle arrivée à ce degré d’impiété et de déraison ? Le voici. L’orgueil humain, malgré ses prétentions à la souveraineté, ne peut faire disparaître le mal. Il le rencontre par tout, il en souffre à tous moments. Il ne peut nier son existence ; mais ce qu’il ne veut point, c’est d’en voir en lui le principe. Il ne veut point reconnaître que le mal sort de notre nature corrompue pour se répandre sur tout ce qui nous entoure ; il l’attribue aux choses elles-mêmes et particulièrement aux institutions sociales que les siècles ont créées. C’est pourquoi il veut les détruire et leur substituer un régime de liberté et d’égalité, un régime démocratique sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Et comme la société se défend, comme elle se retient à Dieu et à son autorité pour ne point disparaître dans l’abîme que cette égalité et cette liberté lui creusent, l’orgueil démocratique s’en prend à Dieu, dit que c’est en Lui qu’est la source de tout mal, qu’il est le mal, et conséquemment qu’il faut l’abolir, ou, si on ne le peut, du moins effacer sa pensée de l’esprit des hommes. N’est-ce pas ce que tente notre démocratie à l’heure actuelle, par tous les moyens que la possession du pouvoir lui donne ?

Cet orgueil vient de loin. Le premier souffle s’en fit sentir à Rome au XVe siècle. Il sortit de la poitrine des humanistes pour se répandre ensuite sur toute l’Europe. Ils furent les premiers, au sein du christianisme, à glorifier l’homme au dépens du Créateur. Le souffle devint tempête avec la Réforme ; avec la Révolution, il a été cyclone, renversant tout. Demain, il ne se contentera plus de renverser, il emportera les ruines elles-mêmes.

Ses ravages gagnent de nation en nation. Si les chrétiens ne s’opposent à ses envahissements, si surtout il se trouve des catholiques pour le favoriser, sous prétexte de le christianiser, l’orgueil démocratique ne tardera plus à établir effectivement son règne sur le monde.

Et l’orgueil, maître du monde, ne peut qu’appeler sur notre globe les foudres qui ont frappé dans le Ciel l’orgueilleux Lucifer.

Aussi, M. Le Play avait-il grandement raison lorsqu’il disait : «  IL FAUT ABSOLUMENT ATTAQUER DE FRONT, SANS RÉTICENCE, LA THÉORIE DÉMOCRATIQUE. »

C’est ce que les Papes ne cessent de faire. Pie VII, dans sa Lettre apostolique à Mgr de Boulogne ; Grégoire XVI, dans l’Encyclique Mirari Vos ; Pie IX, dans l’Encyclique Quanta Cura, ont condamné successivement les faux dogmes de la Révolution. Aucun Pape n’a pris à partie aussi directement que Léon XIII le dogme démocratique par excellence : la souveraineté du peuple.

Dans l’Encyclique Immortale Dei, il dit :

« Le pouvoir public ne peut venir que de Dieu. Dieu seul, en effet, est le souverain maître de toutes choses : toutes, quelles qu’elles soient, doivent nécessairement lui être soumises et lui obéir ; de telle sorte que quiconque a le droit de commander ne tient ce droit que de Dieu, chef suprême de tous.

Tout pouvoir vient de Dieu ( Rom, XIII). »

Dans l’Encyclique Diuturnum :

« Ils se trompent, ces philosophes qui font sortir la société civile d’un libre contrat et assignent à l’autorité la même origine. »

Dans une autre partie de cette même Encyclique :

« C’est une erreur de prétendre que tout vient du peuple ; que, par suite, l’autorité n’appartient pas en propre à ceux qui l’exercent, mais à titre de mandat populaire et sous réserve que la volonté du peuple peut toujours retirer à ses mandataires la puissance qu’elle leur a déléguée. »

Plus loin : « Ceux qui administrent la chose publique doivent pouvoir exiger l’obéissance dans des conditions telles que le refus de soumission est un péché. Or, il n’est pas un homme qui ait en soi ou de soi ce qu’il faut pour enchaîner par un lien de conscience le libre vouloir de ses semblables. Dieu seul, en temps que Créateur et Législateur universel, possède une telle puissance : ceux qui l’exercent ont besoin de la recevoir de Lui et de l’exercer en son nom. Il n’y a qu’un seul législateur et un seul juge qui puisse condamner et absoudre (Jacq., IV, 12). »

Nous avons entendu M. Le Play attribuer à la théorie démocratique les maux actuels de la société. Léon XIII ne parle point autrement.

« En faisant dépendre la puissance publique de la volonté du peuple, on commet d’abord une erreur de principe, et en outre on ne donne à l’autorité qu’un fondement fragile et sans consistance. De telles opinions sont comme un stimulant perpétuel aux passions populaires qu’on voit croître chaque jour en audace et préparer la ruine publique. Ces théories sur le pouvoir ont déjà causé de grands maux, et il est à craindre que ces maux dans l’avenir n’aillent jusqu’aux pires extrémités. »

M. Haller, dans son bel ouvrage : Restauration de la science politique, donne la raison de ces craintes que les faits justifient chaque jour : « Il n’y a pas de pouvoir plus terrible que celui qui peut exécuter les plus exécrables forfaits avec la volonté de tous ou les colorer de la volonté de tous. Les forces d’une corporation (surtout celle des mandataires de la foule), employées sans règle et sans frein ou tournées contre le sein même de la société, deviennent plus formidables que toutes les autres. Les droits naturels et acquis sont alors foulés aux pieds avec plus d’impudence encore que par des tyrans individuels, parce que les passions ne sont jamais plus violentes qu’entre égaux, et que chacun se cache parmi la foule des complices et se soustrait par conséquent à la crainte même de la honte et de la responsabilité morale[1]. » N’est-ce point l’exact tableau de ce dont nous sommes actuellement témoins ? M. de Tocqueville dit aussi : « Je ne sache pas de pays où les révolutions soient plus dangereuses que dans les pays démocratiques, parce que, indépendamment des maux accidentels et passagers qu’elles ne sauraient manquer de faire, elles risquent toujours d’en créer de permanents et pour ainsi dire éternels[2]. »

Citons encore don Félix y Salvany, dans son livre, Le Libéralisme est un péché : « De toutes les raisons qui doivent tenir le catholique de notre temps en garde contre les gouvernements de forme populaire, la plus forte doit être l’empressement que la Franc-Maçonnerie a mis partout et toujours à les établir. Avec une intuition merveilleuse, l’enfer a reconnu que ces systèmes de gouvernement étaient les meilleurs conducteurs de son électricité et qu’aucun autre ne pouvait mieux le servir. »

On sait ce que le régime démocratique a produit en France il y a un siècle. Le nouvel essai par lequel nous passons nous ménage de grands maux, et des maux qui seront permanents, éternels, comme dit M. de Tocqueville, si l’on ne se déprend de cette utopie. Aussi M. de Montalembert, dans son écrit : Les Intérêts catholiques au XIXe siècle, prononçait-il cette sentence dès 1858 : « Je reconnais volontiers que la démocratie française, cette grande débauchée, qui n’a rien ménagé, rien respecté, rien épargné, ne mérite guère d’être ménagée et qu’on est en droit de la traiter comme les débauchées, en la mettant à l’hôpital. »

Mettre la démocratie à l’hôpital n’est point l’affaire de tout le monde ; je crois même qu’à l’heure actuelle personne sur la terre n’est de force à y réussir. Mais ce que nous pouvons tous, c’est redresser les idées et obtenir par là que la démocratie meure un jour de sa belle mort.

C’est ce que demandait déjà M. Le Play en 1865 : « Dans une société qui croule de toutes parts, il m’a semblé qu’il y avait d’abord à redresser les idées. Ce qu’il faut, c’est améliorer le fond des choses à la lumière des principes. »

En 1867 : « La ligne de conduite à suivre est de travailler jusqu’à ce qu’on ait un credo doctrinal bien arrêté…je crains que le salut ne puisse sortir que de terribles catastrophes…Que faire dans ce désordre ? Ce que les Apôtres ont fait au milieu de la corruption romaine : se dévouer à propager le vrai et le bien…Je crois que nous sommes plus malades encore que le monde païen, du moins sous certains rapports, et douze apôtres ne seraient pas de trop. »

Il les cherchait. Déjà, en 1861, annonçant à M. de Ribbe que l’Empereur venait de lui donner la direction de l’exposition française à l’Exposition universelle de Londres ; il exprimait sa joie, non pour l’honneur qui allait lui en revenir, mais parce que cette fonction le mettrait en contact avec beaucoup d’hommes éminents de tous pays et lui permettrait d’exercer auprès d’eux son apostolat. C’est aussi dans ce but qu’il créa ses « Unions » et sa Revue. Il disait à ses disciples : « Tocqueville, malgré son honnêteté, a tout faussé, il a fait l’Europe, et à la France en particulier, un mal incalculable. Il faut absolument attaquer de front sans retenue la thèse démocratique. » « On ne peut trop insister sur ce point. Il faut parler haut et ferme, montre l’abîme ouvert, crier gare ; mais il faut en même temps conserver une foi inébranlable dans le retour au bien, dans l’énergie vitale de la France[3]. »

Ce retour tarde trop ! Combien, même parmi les plus fidèlement attachés de cœur, à la France traditionnelle, restent persuadés de cette erreur : que la démocratie est un progrès sur le régime hiérarchisé d’autrefois !

C’est le contraire qui est vrai. « Ce mot magique de démocratie, a fort bien dit M. Paul Bourget, ne représente que des principes de régression, la plus complète méconnaissance des lois partout inscrites dans la nature ; il est parfaitement faux que le mérite individuel puisse arriver à un développement utile s’il n’est appuyé sur des éléments familiaux. Il est parfaitement faux que les majorités créent le droit national, car un peuple n’est pas composé que des vivants, il est composé de ses morts et de ceux qui viendront, en sorte que les vivants ne sont que des usufruitiers dont, par suite, la gérance est limitée. Il est parfaitement faux que 1789 ait marqué pour la France une ère de régénération, et tout au contraire, si notre pays a présenté des signes de recul devant les nations concurrentes, c’est depuis lors.

« Ces faussetés sont pourtant si couramment répétées, elles ont été si complaisamment développées par de brillants écrivains, si ardemment et insolemment proclamées, qu’un grand effort est nécessaire pour se rendre compte de leur mensonge[4]. »

Mgr Delassus


[1] Restauration de la Science politique, t. I, ch. IX.

[2] De la démocratie, t. II, ch. VII.

[3] Le Play, d’après sa Correspondance. Passim.

[4] Lettre de M. Paul Bourget à M. le Comte Aymer de la Chevalerie, 10 juin 1904.