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samedi, 03 octobre 2009

Les sophismes de Rousseau et la démocratie

L’article III de la Déclaration des Droits de l’homme dit : « Le principe de toute autorité est essentiellement dans la nation. »

Cette déclaration est contraire à la raison aussi bien qu’à la foi.

Toujours et partout, la raison humaine a pensé et dit que l’autorité appartient à la cause, le pouvoir sur ce qui est produit à celui qui a produit. En conséquence, le principe de toute autorité réside essentiellement en Celui qui est la Cause première, et les causes secondes ont, sur leurs effets, une autorité dérivée de la source de l’être. L’autorité suprême ou la souveraineté absolue est en Dieu, notre premier Auteur, Celui de qui nous tenons tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons. A lui de gouverner notre vie, de régir notre personne pour l’amener à la perfection qu’il avait en vue en nous créant, en nous rachetant, en nous envoyant son Esprit sanctificateur.

Au-dessous de ce Souverain Maître, et participant, sous sa dépendance, à sa souveraineté, se trouvent ceux qu’il a appelés à être les ministres et les instruments de sa bonté créatrice et éducatrice : le père, souverain dans la famille ; le Pape, souverain dans l’Eglise ; et, dans la nation, l’ayant droit ou les ayants droit de ceux qui l’ont faite, qui l’ont protégée et qui l’ont guidée dans la poursuite de ses destinées.

Nous n’avons point à nous occuper ici de la souveraineté paternelle, ni de la souveraineté pontificale, mais seulement de la souveraineté civile. Dire que son principe est essentiellement dans le peuple et qu’elle appartient au peuple ; qu’il la garde, alors même qu’il la délègue ; qu’elle est en lui sans limites, c’est définir la DÉMOCRATIE telle qu’elle est actuellement professée chez nous, telle qu’elle y est censément exercée.

Nous disons « censément », autorisé à parler ainsi par un démocrate fameux, M. Clemenceau.

« Qu’est-ce donc que la démocratie ? » demande-t-il dans son Grand Pan (p. 316 et 317). Et il répond : «  Par définition : le gouvernement du peuple. Je prie qu’on me le montre, le gouvernement du peuple, et qu’on me dise où, comment, en quel lieu il se manifeste. Ce qu’on appelle le peuple, pour la commodité du discours, c’est apparemment la mobile masse des intérêts changeants qui flotte au vent des préjugés, des rêves ataviques, des passions, des espérances. Qui oserait prétendre que ce peuple-là gouverne, ait jamais gouverné ? Qui ne sait que depuis les temps connus jusqu’à nos jours, il est, je ne dis pas conduit, mais poussé au hasard des caprices, des sophismes, des sentiments bons ou mauvais d’une bruyante minorité d’action ? En réalité, ce qu’on entend par démocratie, dans le langage courant, c’est l’accroissement fatal, profitable mais incohérent des minorités gouvernantes… Le peuple est roi. Il règne. Mais il ne gouverne pas. Il a, comme les dieux d’Homère, la fumée des hécatombes. »

Considérée en elle-même, la démocratie est la négation et le renversement de l’Autorité, Son principe est l’orgueil dans sa plus altière suffisance. M. de Montalembert l’a fort bien dit, à propos de la Constituante : « La Révolution, sous le nom de DÉMOCRATIE, n’est que l’explosion universelle de l’orgueil. »

Il répugne à l’orgueil de reconnaître un maître. Il se dit libre, il se dit souverain ; et le sentiment de sa souveraineté le pousse à secouer tous les jougs, le joug civil aussi bien que le joug paternel et le joug ecclésiastique. Et comme il voit que toute autorité descend de Dieu, se déclare émanée de Dieu, il s’insurge contre Dieu lui-même. « Dieu, c’est le mal », a dit le démocrate Proud’hon. Ce blasphème est redit à toute heure, sous mille formes diverses, dans les journaux démocratiques, dans les réunions populaires, et même dans le Parlement issu de la souveraineté du peuple.

Comment la démocratie en est-elle arrivée à ce degré d’impiété et de déraison ? Le voici. L’orgueil humain, malgré ses prétentions à la souveraineté, ne peut faire disparaître le mal. Il le rencontre par tout, il en souffre à tous moments. Il ne peut nier son existence ; mais ce qu’il ne veut point, c’est d’en voir en lui le principe. Il ne veut point reconnaître que le mal sort de notre nature corrompue pour se répandre sur tout ce qui nous entoure ; il l’attribue aux choses elles-mêmes et particulièrement aux institutions sociales que les siècles ont créées. C’est pourquoi il veut les détruire et leur substituer un régime de liberté et d’égalité, un régime démocratique sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Et comme la société se défend, comme elle se retient à Dieu et à son autorité pour ne point disparaître dans l’abîme que cette égalité et cette liberté lui creusent, l’orgueil démocratique s’en prend à Dieu, dit que c’est en Lui qu’est la source de tout mal, qu’il est le mal, et conséquemment qu’il faut l’abolir, ou, si on ne le peut, du moins effacer sa pensée de l’esprit des hommes. N’est-ce pas ce que tente notre démocratie à l’heure actuelle, par tous les moyens que la possession du pouvoir lui donne ?

Cet orgueil vient de loin. Le premier souffle s’en fit sentir à Rome au XVe siècle. Il sortit de la poitrine des humanistes pour se répandre ensuite sur toute l’Europe. Ils furent les premiers, au sein du christianisme, à glorifier l’homme au dépens du Créateur. Le souffle devint tempête avec la Réforme ; avec la Révolution, il a été cyclone, renversant tout. Demain, il ne se contentera plus de renverser, il emportera les ruines elles-mêmes.

Ses ravages gagnent de nation en nation. Si les chrétiens ne s’opposent à ses envahissements, si surtout il se trouve des catholiques pour le favoriser, sous prétexte de le christianiser, l’orgueil démocratique ne tardera plus à établir effectivement son règne sur le monde.

Et l’orgueil, maître du monde, ne peut qu’appeler sur notre globe les foudres qui ont frappé dans le Ciel l’orgueilleux Lucifer.

Aussi, M. Le Play avait-il grandement raison lorsqu’il disait : «  IL FAUT ABSOLUMENT ATTAQUER DE FRONT, SANS RÉTICENCE, LA THÉORIE DÉMOCRATIQUE. »

C’est ce que les Papes ne cessent de faire. Pie VII, dans sa Lettre apostolique à Mgr de Boulogne ; Grégoire XVI, dans l’Encyclique Mirari Vos ; Pie IX, dans l’Encyclique Quanta Cura, ont condamné successivement les faux dogmes de la Révolution. Aucun Pape n’a pris à partie aussi directement que Léon XIII le dogme démocratique par excellence : la souveraineté du peuple.

Dans l’Encyclique Immortale Dei, il dit :

« Le pouvoir public ne peut venir que de Dieu. Dieu seul, en effet, est le souverain maître de toutes choses : toutes, quelles qu’elles soient, doivent nécessairement lui être soumises et lui obéir ; de telle sorte que quiconque a le droit de commander ne tient ce droit que de Dieu, chef suprême de tous.

Tout pouvoir vient de Dieu ( Rom, XIII). »

Dans l’Encyclique Diuturnum :

« Ils se trompent, ces philosophes qui font sortir la société civile d’un libre contrat et assignent à l’autorité la même origine. »

Dans une autre partie de cette même Encyclique :

« C’est une erreur de prétendre que tout vient du peuple ; que, par suite, l’autorité n’appartient pas en propre à ceux qui l’exercent, mais à titre de mandat populaire et sous réserve que la volonté du peuple peut toujours retirer à ses mandataires la puissance qu’elle leur a déléguée. »

Plus loin : « Ceux qui administrent la chose publique doivent pouvoir exiger l’obéissance dans des conditions telles que le refus de soumission est un péché. Or, il n’est pas un homme qui ait en soi ou de soi ce qu’il faut pour enchaîner par un lien de conscience le libre vouloir de ses semblables. Dieu seul, en temps que Créateur et Législateur universel, possède une telle puissance : ceux qui l’exercent ont besoin de la recevoir de Lui et de l’exercer en son nom. Il n’y a qu’un seul législateur et un seul juge qui puisse condamner et absoudre (Jacq., IV, 12). »

Nous avons entendu M. Le Play attribuer à la théorie démocratique les maux actuels de la société. Léon XIII ne parle point autrement.

« En faisant dépendre la puissance publique de la volonté du peuple, on commet d’abord une erreur de principe, et en outre on ne donne à l’autorité qu’un fondement fragile et sans consistance. De telles opinions sont comme un stimulant perpétuel aux passions populaires qu’on voit croître chaque jour en audace et préparer la ruine publique. Ces théories sur le pouvoir ont déjà causé de grands maux, et il est à craindre que ces maux dans l’avenir n’aillent jusqu’aux pires extrémités. »

M. Haller, dans son bel ouvrage : Restauration de la science politique, donne la raison de ces craintes que les faits justifient chaque jour : « Il n’y a pas de pouvoir plus terrible que celui qui peut exécuter les plus exécrables forfaits avec la volonté de tous ou les colorer de la volonté de tous. Les forces d’une corporation (surtout celle des mandataires de la foule), employées sans règle et sans frein ou tournées contre le sein même de la société, deviennent plus formidables que toutes les autres. Les droits naturels et acquis sont alors foulés aux pieds avec plus d’impudence encore que par des tyrans individuels, parce que les passions ne sont jamais plus violentes qu’entre égaux, et que chacun se cache parmi la foule des complices et se soustrait par conséquent à la crainte même de la honte et de la responsabilité morale[1]. » N’est-ce point l’exact tableau de ce dont nous sommes actuellement témoins ? M. de Tocqueville dit aussi : « Je ne sache pas de pays où les révolutions soient plus dangereuses que dans les pays démocratiques, parce que, indépendamment des maux accidentels et passagers qu’elles ne sauraient manquer de faire, elles risquent toujours d’en créer de permanents et pour ainsi dire éternels[2]. »

Citons encore don Félix y Salvany, dans son livre, Le Libéralisme est un péché : « De toutes les raisons qui doivent tenir le catholique de notre temps en garde contre les gouvernements de forme populaire, la plus forte doit être l’empressement que la Franc-Maçonnerie a mis partout et toujours à les établir. Avec une intuition merveilleuse, l’enfer a reconnu que ces systèmes de gouvernement étaient les meilleurs conducteurs de son électricité et qu’aucun autre ne pouvait mieux le servir. »

On sait ce que le régime démocratique a produit en France il y a un siècle. Le nouvel essai par lequel nous passons nous ménage de grands maux, et des maux qui seront permanents, éternels, comme dit M. de Tocqueville, si l’on ne se déprend de cette utopie. Aussi M. de Montalembert, dans son écrit : Les Intérêts catholiques au XIXe siècle, prononçait-il cette sentence dès 1858 : « Je reconnais volontiers que la démocratie française, cette grande débauchée, qui n’a rien ménagé, rien respecté, rien épargné, ne mérite guère d’être ménagée et qu’on est en droit de la traiter comme les débauchées, en la mettant à l’hôpital. »

Mettre la démocratie à l’hôpital n’est point l’affaire de tout le monde ; je crois même qu’à l’heure actuelle personne sur la terre n’est de force à y réussir. Mais ce que nous pouvons tous, c’est redresser les idées et obtenir par là que la démocratie meure un jour de sa belle mort.

C’est ce que demandait déjà M. Le Play en 1865 : « Dans une société qui croule de toutes parts, il m’a semblé qu’il y avait d’abord à redresser les idées. Ce qu’il faut, c’est améliorer le fond des choses à la lumière des principes. »

En 1867 : « La ligne de conduite à suivre est de travailler jusqu’à ce qu’on ait un credo doctrinal bien arrêté…je crains que le salut ne puisse sortir que de terribles catastrophes…Que faire dans ce désordre ? Ce que les Apôtres ont fait au milieu de la corruption romaine : se dévouer à propager le vrai et le bien…Je crois que nous sommes plus malades encore que le monde païen, du moins sous certains rapports, et douze apôtres ne seraient pas de trop. »

Il les cherchait. Déjà, en 1861, annonçant à M. de Ribbe que l’Empereur venait de lui donner la direction de l’exposition française à l’Exposition universelle de Londres ; il exprimait sa joie, non pour l’honneur qui allait lui en revenir, mais parce que cette fonction le mettrait en contact avec beaucoup d’hommes éminents de tous pays et lui permettrait d’exercer auprès d’eux son apostolat. C’est aussi dans ce but qu’il créa ses « Unions » et sa Revue. Il disait à ses disciples : « Tocqueville, malgré son honnêteté, a tout faussé, il a fait l’Europe, et à la France en particulier, un mal incalculable. Il faut absolument attaquer de front sans retenue la thèse démocratique. » « On ne peut trop insister sur ce point. Il faut parler haut et ferme, montre l’abîme ouvert, crier gare ; mais il faut en même temps conserver une foi inébranlable dans le retour au bien, dans l’énergie vitale de la France[3]. »

Ce retour tarde trop ! Combien, même parmi les plus fidèlement attachés de cœur, à la France traditionnelle, restent persuadés de cette erreur : que la démocratie est un progrès sur le régime hiérarchisé d’autrefois !

C’est le contraire qui est vrai. « Ce mot magique de démocratie, a fort bien dit M. Paul Bourget, ne représente que des principes de régression, la plus complète méconnaissance des lois partout inscrites dans la nature ; il est parfaitement faux que le mérite individuel puisse arriver à un développement utile s’il n’est appuyé sur des éléments familiaux. Il est parfaitement faux que les majorités créent le droit national, car un peuple n’est pas composé que des vivants, il est composé de ses morts et de ceux qui viendront, en sorte que les vivants ne sont que des usufruitiers dont, par suite, la gérance est limitée. Il est parfaitement faux que 1789 ait marqué pour la France une ère de régénération, et tout au contraire, si notre pays a présenté des signes de recul devant les nations concurrentes, c’est depuis lors.

« Ces faussetés sont pourtant si couramment répétées, elles ont été si complaisamment développées par de brillants écrivains, si ardemment et insolemment proclamées, qu’un grand effort est nécessaire pour se rendre compte de leur mensonge[4]. »

Mgr Delassus


[1] Restauration de la Science politique, t. I, ch. IX.

[2] De la démocratie, t. II, ch. VII.

[3] Le Play, d’après sa Correspondance. Passim.

[4] Lettre de M. Paul Bourget à M. le Comte Aymer de la Chevalerie, 10 juin 1904.

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