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jeudi, 17 septembre 2009

Autres faux dogmes

 

 

M. Le Play parle d’autres faux dogmes auxquels il attribue aussi, en seconde ligne, les fléaux déchaînés sur le monde par la Révolution française et l’abaissement actuel de notre patrie.

Quels sont-ils ? Comment découlent-ils de la négation du péché originel et comment ont-ils pu avoir une influence si funeste sur la société ?

Ces faux dogmes sont la liberté, l’égalité, la souveraineté du peuple, l’illégitimité de la propriété.

Comment ils découlent de l’affirmation de la bonté native de l’homme ? Il est facile de le voir. Si l’homme est bon, si rien ne le vicie, s’il est originellement parfait, il doit être libre. Si la nature humaine est ce qu’elle doit être, elle doit pouvoir obéir à sa loi comme tous les autres êtres, suivre tous ses instincts, déployer toutes ses énergies. La contrarier, lui imposer des entraves est un crime. L’autorité qui ne s’est constituée que pour poser des bornes à la liberté, est illégitime et mauvaise : ses codes, ses magistrats et ses bourreaux ne servent qu’à empêcher ce qui doit être considéré comme le bien ; car pour tout être, le bien est ce qui découle de l’obéissance aux lois de la nature propre à chacun.

Si les hommes sont tous bons, ils doivent être socialement égaux : l’inégalité des conditions est la suprême injustice, source et principe de toutes les autres.

S’ils sont bons, inutile de les gouverner : le pouvoir est une superfétation aussi malfaisante qu’illégitime. Le peuple peut et doit se gouverner lui-même ; il est à lui-même son propre souverain.

Enfin, si les hommes sont socialement égaux, ils ont tous les mêmes titres à jouir des biens de ce monde, et toute propriété est un vol fait à la communauté.

Ces conséquences du principe posé par J.-J. Rousseau ont été aussitôt perçues ; et, sans retard, il s’est trouvé des hommes pour les faire passer de l’ordre logique dans l’ordre des réalités.

« Dans les classes mitoyennes et inférieures, dit Mallet du Pan, Rousseau a eu cent fois plus de lecteurs que Voltaire. J’ai entendu Marat, en 1788, lire et commenter le Contrat social dans les promenades publiques, aux applaudissements d’un auditoire enthousiaste. C’est Rousseau qui a inoculé chez les Français la doctrine de la souveraineté du peuple et de ses conséquences les plus extrêmes. J’aurais peine à citer un seul révolutionnaire qui ne fût pas transporté de ces théories anarchiques et qui ne brulât de les réaliser. Ce Contrat social, qui dissout les sociétés, fut le Coran des discoureurs de 1789, des Jacobins de 1790, des républicains de 1791 et des forcenés les plus atroces[1]. »

Robespierre savait quasi par cœur le Contrat social qui ne le quittai jamais[2].

La Bastille a été démolie pour faire entendre que l’on ne voulait plus de répression. Le roi a été tué pour se défaire de l’autorité. Et comme l’autorité ne cesse, aussi bien que toutes les choses nécessaires, de renaître sous de nouvelles formes, lorsque les formes anciennes ont été détruites, l’insaisissable liberté est sans cesse poursuivie par de nouvelles insurrections.

La hiérarchie est le contraire de l’égalité comme la royauté est le contraire de la souveraineté du peuple. Elles ont été renversées l’une et l’autre en même temps. Il n’y a plus de classes, il n’y a plus de familles constituant les diverses assises de l’édifice social ; la société n’est plus constituée que d’individus, amoncellement de poussières livrées au souffle de tous les vents.

Reste la propriété, aussi injuste que la hiérarchie, et d’une injustice plus blessante, puisqu’elle donne aux uns, à l’exclusion des autres, la jouissance des biens qui doivent appartenir à tous, étant les dons de la nature à l’humanité. Aussi lui a-t-on fait déjà subir plus d’un assaut, et les dispositions sont prises pour la liquider incessamment.

M. Le Play ne s’est donc point trompé. Il a bien vu : il a dit vrai lorsqu’il a fait découler de l’erreur prêchée par Jean-Jacques les faux dogmes de la liberté, de l’égalité, de la souveraineté du peuple et de l’illégitimité de la propriété ; il a également bien vu, il a également dit vrai lorsqu’il a affirmé que de ces faux dogmes sont sortis, et la Révolution, et les fléaux qu’elle a déchaînés sur le monde, et l’abaissement actuel de notre patrie.

Mais il faut aller plus loin. Il faut démontrer que ces faux dogmes ne vont à rien moins qu’à rendre la société humaine impossible, et que si nous ne prêtons l’oreille à la voix de Rome, qui nous dit que l’Immaculée est, dans le genre humain, une exception unique, si le fait de la déchéance humaine n’est point de nouveau hautement proclamé, si les institutions sociales continuent à vouloir se poser hors de ce fondement, nous nous précipiterons dans une ruine irrémédiable.

La société humaine, telle qu’elle existe depuis le commencement du monde, non point ici ou là, mais toujours et partout, en tous temps et en tous lieux, nous présente les mêmes institutions : l’autorité et la pénalité, la propriété et la hiérarchie.

L’autorité a revêtu et revêt différentes formes, mais elle se trouve dans son essence, chez les nations les plus policées comme chez les plus barbares. Partout aussi, l’autorité a institué la pénalité, avec des codes pour en déterminer les degré divers, des tribunaux pour l’infliger, et la force publique pour la faire subir.

En aucune société on ne voit les citoyens placés sur le même rang. Partout ils sont échelonnés les uns au-dessus des autres ; partout il y a des supérieurs et des inférieurs ; et mille degrés conduisent insensiblement des conditions les plus humbles aux plus élevées.

Partout aussi, ce qui fait à première vue éclater cette inégalité, c’est la propriété.

Où ces choses ne se trouvent point, c’est la sauvagerie ; où elles se trouvent à l’état rudimentaire, c’est la barbarie ; et leur plus ou moins de perfection marque les différents degrés de la civilisation.

S’il en est ainsi sous tous les climats, et s’il en a été ainsi à toutes les époques du genre humain, si toujours et partout on trouve la propriété, la hiérarchie et l’autorité, il faut qu’il y ait à cela une cause générale et nécessaire qui s’est imposée partout, qui a agi partout, produisant partout les mêmes effets et constituant de même sorte les sociétés les plus diverses.

Quelle a été cette cause ? Qu’est-ce qui a fait sentir partout la nécessité de l’autorité et de la pénalité ? Qu’est-ce qui a institué partout la propriété et la hiérarchie ? D’où ces choses viennent-elles ?

Pour avoir la réponse à cette question, il faut voir quel rôle ces choses remplissent, à quelle fin on a dû y avoir recours, ou pourquoi et comment elles se sont imposées.

Que fait l’autorité dans son exercice légitime ? Elle restreint l’explosion du mal, elle favorise l’expansion du bien. C’est en raison de ce double service dont les hommes sont obligés de reconnaître l’absolue nécessité, qu’ils consentent à courber la tête sous le joug de l’autorité. C’est contre le mal que l’autorité a rédigé ses codes, qu’elle a institué ses tribunaux, qu’elle a armé sa police ; et c’est en vue du bien à soutenir, à développer et à propager, qu’elle s’est alliée à la religion, qu’elle a accepté ou demandé son concours, qu’elle a protégé son action. Sans le mal, l’autorité n’aurait point de raison d’être : si tous les hommes étaient naturellement bons, ils n’auraient pas besoin d’être gouvernés ; la société serait fondée non sur l’autorité, mais sur la liberté ; les tribus sauvages de l’Afrique et de l’Amérique auraient offert le spectacle de la grandeur humaine portée à son plus haut point, et l’Europe, avec ses gouvernements et toutes ses contraintes, aurait conduit l’humanité au dernier degré de l’abjection. C’est le contraire qui est. Les peuples ne se forment, ne se constituent, ne se maintiennent, ne se développent, ne s’élèvent que sous l’égide de l’autorité. L’histoire tout entière est là pour l’attester.

Aussi bien que l’autorité, l’inégalité et la propriété se trouvent partout où des hommes sont constitués en société ; non point seulement l’inégalité qui provient de l’inégale répartition que la nature fait de ses dons physiques et intellectuels, mais l’inégalité sociale qui consiste en ce que, indépendamment de ces dons, les hommes sont constitués hiérarchiquement, les uns dans les hauts rangs de la société, les autres dans les rangs inférieurs. Si cette inégalité se constate partout où les hommes sont réunis en société, il faut qu’elle soit, aussi bien que l’autorité, le résultat nécessaire d’un fait inévitable. Quel est ce fait ? C’est encore la présence du mal au sein de l’homme, et par suite au sein de la société. L’homme qui triomphe du mal en lui-même s’élève moralement au-dessus de ceux qui s’y abandonnent. Et si par l’éducation il communique sa force morale à ses enfants ; si ces enfants transmettent à leur tour les bonnes habitudes et les traditions qu’ils ont reçues, les familles où ces traditions sont observées s’élèvent insensiblement au-dessus des autres. Les lignées qui poursuivent ainsi le bien, n’avancent point toutes d’un même pas ; elles n’atteignent point à la même heure les divers degrés de perfection. Les divers points d’arrivée constituent la hiérarchie sociale.

Cette supériorité morale ne tarde point à en amener plusieurs autres.

Et d’abord l’inégale possession des biens de ce monde. Faut-il dire que la propriété se rattache à la moralité, c’est-à-dire à l’énergie plus grande déployée par celui-ci que par celui-là pour vaincre le mal et pratiquer le bien ? Comment ne point le voir ? La vie de l’homme demande à être entretenue par des aliments quotidiens ; à leur défaut, il tombe dans la mort. Ces aliments, la terre les produit, mais ne les livre qu’au travail. Dieu et la raison sont d’accord pour dire que le fruit du travail appartient à celui qui, par son labeur, l’a fait naître. De là, la propriété du pain nécessaire au soutien de la vie. L’homme qui travaille plus qu’il n’est nécessaire à son strict entretien, et qui sait imposer un frein à ses appétits, ne perd point le droit de posséder ce qu’il a produit ; il l’a fait sien par son travail, il le fait doublement sien par la vertu qu’il déploie pour ne point le livrer à ses convoitises. L’accumulation des produits ainsi conservés forme le capital ou la propriété fixe ; et la quantité plus ou moins grande de ce capital qui est aux mains de chacun établit entre les citoyens une première inégalité non physique, non intellectuelle, mais sociale.

L’indépendance des nécessités de la vie que créent les biens précédemment amassés permet à ceux qui les possèdent de se dévouer à leurs frères, de se consacrer au maintien et au développement de la prospérité générale. S’ils le font, ils entrent par cela même dans une hiérarchie d’ordre supérieur à celle basée sur la propriété, la hiérarchie des meilleurs. Et comme il est naturel de laisser la direction de la société à ceux qui ont frayé la voie du bien et qui y appellent leurs frères par le spectacle qu’ils donnent, en leur propre personne, de la dignité qu’il confère à ceux qui le pratiquent, les meilleurs sont devenus l’aristocratie.

L’inégalité sociale, la hiérarchie sociale, proviennent donc de la diversité des mérites. Elles marquent la grandeur et la persévérance des efforts qui ont été faits non seulement par l’individu, mais par la suite des générations d’une même famille, pour lutter contre les tendances originelles, pour se dégager du mal et pour s’élever dans le bien.

C’est donc l’existence du mal au cœur de l’homme, c’est la chute originelle qui explique et justifie la propriété et la hiérarchie, comme elle explique et justifie l’autorité. La négation de la chute rend du même coup illégitimes l’emploi de l’autorité, la hiérarchie entre les hommes et toute la propriété acquise jusqu’à ce jour. Et c’est pourquoi ceux qui tirent les dernières conséquences du faux dogme de J.-J. Rousseau, les socialistes, veulent abolir la propriété, proclamer l’égalité ou l’absence de hiérarchie, et la liberté ou le renversement de toute autorité : en un mot, détruire la société. Le socialisme découle de la doctrine de l’Immaculée Conception de l’homme.

Cela n’a point échappé à Proud’hon. « Chose singulière ! dit-il, c’est à l’anathème fulminé par l’auteur de l’Emile contre la société, que remonte le socialisme moderne. Rousseau n’a fait que déclarer, d’une manière sommaire et définitive, ce que les socialistes redisent, en détail et à chaque moment, du progrès : savoir, que l’ordre social est imparfait et que quelquechose y manque toujours. »

Plus loin :

« Le socialisme, aidé de l’extrême démocratie, divinise l’homme en niant le dogme de la chute, et, par conséquent, détrône Dieu, désormais inutile à la perfection de sa créature…

« Nous sommes placés entre deux négations, deux affirmations contradictoires : l’une qui, par la voix de l’antiquité tout entière, mettant hors de cause la société et Dieu, rapporte à l’homme seul le principe du mal ; l’autre qui, protestant au nom de l’homme libre, intelligent et progressif, rejette sur l’infirmité sociale, et, par une conséquence nécessaire, sur le Génie créateur et inspirateur de la société, toutes les perturbations de l’univers[3]. »

C’est parce que le socialisme découle de la négation du péché originel que rien de plus radical n’a été prononcé contre lui, que la définition du dogme de l’Immaculée Conception de Marie, privilège qui n’appartient qu’à elle. Rien de plus puissant ne peut être opposé la grande erreur et à la grande menace du jour que la doctrine de la chute originelle avec tout ce qu’elle réclame : la pénalité, nécessitée par l’homme qui reste dans le mal ; l’inégalité, fruit des divers degrés par où les âmes remontent dans le bien ; la propriété, conservation du capital refusé à la jouissance ; les aristocraties, zones selon lesquelles une population s’élève successivement dans les voies de l’épargne, de la justice, de l’honneur, de la charité et de la sainteté ; et enfin l’autorité, qui protège les phases de cette végétation d’un peuple et de ses droits acquis au sein d’une même unité nationale.

Mgr Delassus


[1] Mercure britannique. T. II, p. 350.

[2] La lecture de ce coran de la Révolution n’a pas cessé. Le P. Constant affirme que, dans un séjour qu’il fit en 1890 à Romans, il put se convaincre que les ouvriers y lisaient assidûment le Contrat social. « Il y a lieu de douter, dit-il, qu’ils comprennent tout ce qu’ils lisent. Mais là n’est pas la question/ Le fait du Magistère révolutionnaire de Rousseau et de sa continuité jusqu’à nos jours ressort de ce détail. »

[3] Proud’hon. Système des Contradictions économiques. T. I, p. 344-348.

lundi, 14 septembre 2009

La croyance à la bonté native de l'homme, cause de notre décadence

 

« C’est l’erreur encore plus que le vice qui perd les peuples. » Il faut redire ce mot de M. Le Play. Il est certain qu’il n’y a point de décadence fatale pour les peuples, pas plus qu’il n’y a de progrès fatal. Progrès et décadence doivent chercher leurs causes ailleurs que dans la fatalité. Ces causes sot les bonnes ou les mauvaises mœurs, les lois justes ou les lois perverses, les institutions bienfaisantes ou les institutions néfastes. Mais lois, mœurs, institutions, proviennent des idées. Il y a des idées qui portent des fruits de mort : ce sont les erreurs ; et il y a des idées qui portent des fruits de vie : ce sont les vérités.

« A commencer par l’Evangile, a dit M. de Bonald et à finir par le Contrat social, toutes les révolutions qui ont changé en bien ou en mal l’état général de la société, n’ont eu d’autres causes que la manifestation des grandes vérités ou la propagation des grandes erreurs[1]. »

On sait quelle fut la régénération opérée dans le monde par l’Evangile ; on voit la déchéance que subit la société, particulièrement en France, depuis un siècle. M. Le Play a voulu connaître la cause première de cette déchéance ; il l’a recherchée, avec une persévérance infatigable, dans tous les pays de l’Europe et même en Asie et en Afrique, et sa conclusion est que la source de nos maux est dans l’erreur prêchée par J.-J. Rousseau, opposée à l’enseignement de l’Eglise, sur l’état où l’homme se trouve à sa naissance. Il a constaté que toutes les coutumes et toutes les lois qui ont contribué à la prospérité des peuples et des familles, ont leur point de départ dans la croyance  la perversion originelle de l’humanité, et que la négation de cette déchéance a ouvert la porte à toutes les idées, à toutes les lois et à toutes les pratiques qui ont commencé et qui précipitent notre décadence.

 

Dans le livre qu’il publia pour être le « Programme des Unions de la Paix sociale » et qu’il intitula : La Réforme en Europe et le Salut de la France, il consacre le premier chapitre à ce qu’il appelle : Le faux principe de 89 et ses conséquences logiques ; il y apporte la preuve, par les faits qui se passent chez nous depuis plus d’un siècle, que la négation du péché originel est pour la France déchue l’explication de sa ruine.

 

« Depuis 1789, la constitution sociale de la France a subi onze transformations, opérées par des procédés plus ou moins violents. C’est en moyenne une révolution tous les huit ans, ou, pour mieux dire, c’est la révolution en permanence. Quelques succès dus aux forces accumulées sous les régimes antérieurs, ont pu masquer d’abord les inévitables conséquences d’une telle instabilité. Mais à ces prospérités éphémères ont définitivement succédé des catastrophes inouïes. La perte de nos frontières du XVIIe siècle a clos l’ère des illusions, et la vérité nous apparaît dans tout son jour.

 

« En sortant de leurs voies traditionnelles, nos pères (de 89) se sont acharnés à la création d’un régime sans précédents ; ils ont voulu résoudre à tout prix un problème insoluble. Ces vains efforts ont leur source dans les fausses doctrines qui ont empoisonné la fin du dernier siècle, et qui avaient trouvé leur principale formule dans le Contrat social  de J.-J. Rousseau.

 

« La plus grave et la plus dangereuse de ces erreurs, la véritable mère de nos révolutions, est le faux principe que prétendent mettre en pratique les novateurs de 1789, celui qui affirme la perfection originelle. Selon les adeptes de cette nouveauté, l’enfant serait naturellement porté au bien et n’aurait qu’à suivre ses inclinations pour être bon et vertueux. La société, ainsi composée d’hommes «  de la nature », jouirait sans effort de la paix et du bonheur qui seraient comme les fruits spontanés de toute société libre. Dès lors, pour les hommes imbus de cette erreur, le mal dont les ravages ont toujours été apparents, même parmi les peuples prospères, serait uniquement imputable aux mesures coercitives qui, depuis les premiers âges, ont sans cesse changé et contrarié les tendances naturelles de l’humanité.

 

« Nos pères, on a peine à le comprendre, se sont passionnés pour cette fausse conception de la nature humaine, et en cela, ils se sont mis en contradiction formelle avec l’expérience de tous les temps. La plus grossière des nourrices, comme la plus perspicace des mères, peut voir à chaque instant que la propension au mal est prédominante chez le jeune enfant. Les grands penseurs, qui ont observé personnellement l’enfance, sont arrivés à la même conclusion. Enfin, tous les maîtres qui ont formé des hommes éminents n’ont réussi qu’en réprimant, avec une constante sollicitude, les inclinations vicieuses de leurs élèves.

 

« Quand la perfection originelle est admise comme un fait, malgré l’évidence et la raison, la logique en fait découler, comme d’une source impure, plusieurs faux dogmes d’où sont sortis les fléaux déchaînés par la Révolution française et l’abaissement actuel de notre patrie. En effet, si les individus naissaient en état de perfection, on commettrait un attentat contre l’ordre naturel en restreignant leur liberté : on violerait la justice en tolérant l’inégalité des conditions ; enfin, partout où ces deux abus sont consacrés par les institutions, les hommes de cœur, les bons citoyens auraient non seulement le droit, mais le devoir de se révolter contre elles. En commençant par nier le vice originel, les promoteurs de la Révolution ont été amenés ainsi à prendre en haine toute coutume par cela seul qu’elle avait duré. Pour ces novateurs impatients de toute règle, repoussant du pied le passé pour s’élancer dans l’avenir, plus une tradition était vénérable, plus elle était oppressive et plus il fallait se hâter de la détruire. Aucune conquête sur les autorités traditionnelles n’a pu les satisfaire et les désarmer. Il s’est toujours trouvé parmi eux des hommes plus ardents que leurs prédécesseurs, prêts à tenter de nouvelles usurpations et à revendiquer comme des biens absolus «  la liberté systématique, l’égalité providentielle et le droit de révolte. »

 

« En résumé, la croyance à la perfection originelle de l’enfant a rapidement affaibli les forces morales de notre race. Elle lui a fait perdre, dans le cours d’une génération, le rang qu’elle avait occupé à la tête de l’Europe jusqu’en 1789. Depuis lors, les faux dogmes ont continué leur œuvre funeste ; ils ont paralysé tous les efforts d’un peuple intelligent et laborieux ; en 1871, ils ont fait de la France la plus malheureuse des nations. »

 

Dans tous ses ouvrages, M. Le Play revient sur cette cause de notre décadence qu’il estime principale. En 1871, il publia un petit écrit intitulé : LA PAIX SOCIALE, Réponse aux questions qui se posent dans l’Occident depuis les désastres de 1871. Au paragraphe second, il étudie « les causes du désastre », et il dit : « La plus dangereuse des erreurs contemporaines, la cause principale de nos maux, est la doctrine qui fut propagée au milieu du XVIIIe siècle, par le Contrat social, de J.-J. Rousseau, celle qui, contrairement à l’évidence, nie dans l’humanité l’existence du vice originel…Au surplus, la croyance en la perfection originelle n’engendre pas seulement les révolutions qui nous poussent à la décadence : elle conduit à nier les principes et les pratiques qui sont le fondement de toute prospérité[2]. »

M. Le Play n’est point seul à parler ainsi.

 

Le philosophe français Renouvier, lequel n’est aucunement catholique, examinant, dans son étude sur « le Personnalisme », la cause de l’entrée du mal dans le monde, formule cette hypothèse.

« L’état primitif de l’homme créé par le Créateur juste et bon a dû être, par opposition à l’état actuel un séjour paradisiaque, à cela près qu’au tableau simpliste que nous a présenté la légende religieuse, il faut imaginer conformément à ce que la science nous a appris de la grandeur et de la variété des forces naturelles, un ordre de choses où ces forces se déployaient dans leur magnificence toutes d’accord entre elles pour le bien des animaux et de l’homme. »

Or, pour expliquer l’état actuel de déséquilibre et de déchéance, Renouvier n’hésite pas à déclarer qu’aux débuts de l’humanité, l’homme a commis une faute consistant – d’après lui – dans une violation des droits de l’égalité ; c’est de cette infraction que sont nées les passions. Il reconnaît donc formellement que c’est une faute originelle qui a troublé l’ordre primitif et il arrive à cette conclusion en s’en tenant uniquement aux données de la Science et de la Raison…car il rejette l’enseignement de la Bible, trop simpliste ( ?) à ses yeux.

 

Dans un livre publié il y a une dizaine d’années sous ce titre : Les lois psychologiques de l’évolution des peuples, le Dr Le Bon dit : «  On s’est persuadé que tous les hommes naissent également intelligents et bons, et que les institutions seules avaient pu les pervertir ! Il y a un siècle et demi à  peine que des philosophes ont lancé dans le monde l’idée d’égalité des individus et des races. Cette idée a ébranlé les bases des vieilles sociétés, engendré la plus formidable des révolutions et jeté le monde occidental dans une série de convulsions dont le terme est impossible à prévoir. »

Un autre médecin, le Dr Fressinger, qui ne s’est jamais piqué, que nous sachions, de cléricalisme, a eu le courage de faire la même constatation dans un article médical :

« Il y a dans l’organisation actuelle de notre société et à sa tête un vice fondamental, une erreur psychologique grosse de conséquences.

« Le gouvernement moderne, et cela dans la plupart des pays d’Europe, a épousé l’utopie de Rousseau. Il fait foi dans la bonté naturelle de l’homme, se fie à la justesse de ses sentiments, se laisse guider à la clarté de son esprit. En livrant aux foules les clés de leurs destinées, il a manifesté sa confiance en elles et son illusion. Il a cru à l’avancement quotidien et graduel dans des voies de moralité et d’intelligence, à une marche continue vers le progrès. Il a été optimiste, et, par cette vision du monde, a faussé le ressort social.

 

En proie à ses volontés libres et non contrariées, l’homme ne s’élève pas, il retourne à ses impulsions natives. L’instinct primitif se fait jour, le retour à la brute se dessine. L’alcoolisme est le premier trait qui marque cet acheminement.

« La religion chrétienne dans son essence était inspirée par une connaissance autrement profonde du cœur humain. Ce n’était pas dans des discussions de café et des discours parlementaires que s’élaborait le dogme philosophique qui lui sert de base. Ce dogme est pessimiste, partant moral, car, par l’affirmation du péché originel, il imprime la notion de l’effort et du relèvement, commande d’effacer la tache, de se corriger, de réduire la tare de naissance à force de volonté opiniâtre et de travail persévérant sur soi ; il commande à toutes les institutions sociales de s’imprégner de cet esprit, de créer des freins, d’opposer une digue aux débordements impulsifs des passions.

« Aujourd’hui, les religions sont ébranlées, et la charpente sociale menace ruine. L’homme n’est plus l’être à dépouiller de ses vices innés. C’est le roi absolu, parfait, infaillible, le despote qui multiplie ses injonctions et s’abandonne au cours forcené de ses appétits[3]. »

M. Blanc de Saint-Bonnet dit aussi : « On ne saurait plus en douter, l’erreur qui, de nos jours, a fait crouler la politique, puis l’éducation, déchoir les lois, les mœurs et l’autorité, disparaître les sciences morales, tomber en ruine la société entière, c’est l’oubli du premier des faits de l’histoire, l’oubli de la chute de l’homme. »

Plus récemment, M. Brunetière, réfutant des écrivains qui niaient l’action réflexe des idées sur la vie pratique des hommes ou sur la constitution des sociétés, disait : « La croyance à la bonté native de la nature humaine a vaincu l’idée chrétienne auprès d’un nombre considérable d’hommes. Elle a tout modifié, les coutumes et la loi, la famille et l’éducation, la politique et la morale, l’objet même et la conception de la vie. »

 

« Seule, dit à son tout le prélat sociologue, Mgr Ketteler, la doctrine du péché originel peut répandre une lumière de vérité sur la situation présente. Cette doctrine fondamentale de tout le christianisme peut seule nous expliquer comment les vérités naturelles peuvent être méconnues, les sentiments les plus nobles niés,  comment l’homme peut devenir si inhumain[4]. »

Si donc nous voulons arrêter notre décadence, manifeste aux yeux du monde entier, si nous voulons nous relever et rentrer dans les voies qui nous avaient conduits à ce sommet, de former la tête de la civilisation, il faut, avant tout, que nous nous replacions au point de vue où l’enseignement de l’Eglise nous avait mis, et qu’une si cruelle expérience affirme être le vrai et le seul salutaire.

 

 

Mgr Delassus


[1] Théorie du pouvoir, C. I, p. 7.

[2] P. 8 et 10.

[3] Médecine moderne, 11 mai 1898. L’alcoolisme national.

[4] L’un des six sermons prononcés à Mayence. Traduction de Decurtins.

vendredi, 11 septembre 2009

Existence du vice originel

 

 

Dans une lettre qu’il écrivit à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, J.-J. Rousseau dit : « LE PRINCIPE FONDAMENTAL DE TOUTE MORALE, sur lequel j’ai raisonné dans tous mes écrits…., est que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l’ordre ; qu’il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. »

C’est là, avons-nous dit, l’erreur radicale, l’erreur-mère de tous les faux dogmes révolutionnaires, celle à laquelle il faut s’attaquer premièrement, celle qu’il faut anéantir, si l’on veut clore l’ère de la Révolution. M. Le Play le savait ; les observations qu’il avait faites chez tous les peuples l’en avaient profondément convaincu ; aussi, dans tous ses ouvrages, s’attache-t-il, avec ténacité, peut-on dire, à fixer le regard de ses lecteurs sur les faits qui démontrent l’existence en nous du vice originel.

« Pour se convaincre de la fausseté de la doctrine de J.-J. Rousseau, c’est M. Le Play qui parle, il n’est pas nécessaire d’apprendre à gouverner les hommes. Il suffit d’élever avec sollicitude ses propres enfants. Dans toute famille nombreuse, les parents ont l’occasion de constater que tous les germes de la perversité se développent en même temps que les premières inclinaisons de la nature[1]. »

« L’enfant n’est point spontanément porté au bien ; loin de là, il montre une tendance innée vers le mal. Abandonné à cette tendance, il manifeste une volonté inintelligente, presque toujours contraire aux intérêts de tous. Il ne cède que sous la pression de la force à l’autorité de ceux qui le protègent contre sa propre faiblesse ou qui ont le devoir de veiller à la prospérité commune. S’il garde le pouvoir d’agir selon ses propres inclinations, le jeune homme ne reste pas seulement imparfait, il devient de plus en plus insociable[2]. »

A l’appui de ce qu’il vient de dire, M. Le Play apporte le témoignage du plus savant observateur du siècle dernier, Darwin. Cet homme, qui a tant interrogé la nature, s’imposa la tâche d’étudier jour par jour un de ses enfants. Or, avant que celui-ci eût atteint l’âge de deux ans, il avait pu rencontrer et consigner dans son journal, au milieu d’instincts de bonté, d’intelligence et d’affection, cette suite de sentiments mauvais : la colère, la crainte, la jalousie, le respect humain, la dissimulation et le mensonge[3].

Pas plus que Darwin, M. Le Play ne méconnaît les bons instincts qui, dans l’enfant, se trouvent à côté des mauvais. Ils viennent, et de la grâce du baptême, et des vertus acquises dans les familles par les générations précédentes, vertus qui se transmettent par le sang et par l’éducation, mais qui ne parviennent pas toujours, même dans les milieux les plus favorisés, à l’emporter sur les mauvais instincts. Au chapitre XVIII de la Réforme sociale en France, il dit : « Suivant l’opinion que je tiens seule pour exacte, l’esprit du mal chez les enfants se lie invariablement à l’amour du bien. L’enquête que j’ai ouverte m’a toujours révélé sur ce point l’accord unanime des hommes vraiment compétents. J’appelle ainsi les pères de famille et les autorités sociales qui, secondés par des maîtres de leur choix, enseignent à la jeunesse la vraie science de la vie, celle que féconde le respect de Dieu, du père et de la femme. Selon ces légitimes instituteurs des nations, la propension constante vers le bien ne se rencontre que chez quelques natures privilégiées ; la propension vers le mal est prépondérante chez beaucoup d’autres ; le mélange des deux tendances est toujours le trait distinctif de la majorité. L’inclination exceptionnelle de l’enfance vers le bien se révèle çà et là malgré la contagion du mauvais exemple et les excitations les plus perverses ; l’inclination persistante vers le mal est habituelle chez beaucoup d’enfants issus des parents les plus vertueux. Cette diversité de caractères et ce mélange du bien et du mal se reproduisent chez toutes les races, dans tous les climats, dans toutes les clases de chaque nation. Ils sont manifestes chez la plupart des enfants de chaque familles ; ils résistent longtemps à la discipline uniforme de l’école ou du foyer domestique et même parfois aux durs enseignements de la vie. »

De cette enquête, M. Le Play est en droit de conclure : « L’enfant apporte en naissant un penchant décidé pour le mal. Il n’est initié à la connaissance et à la pratique du bien que par la grâce divine et par les enseignements qu’a légués la sagesse de ceux qui l’ont précédé. » - « Le jeune adulte lui-même est inexpérimenté, dominé par le vice originel et enclin aux actes de folie. » - « Sauf les rares exceptions qui, par grâce divine, naissent avec les caractères de la sainteté, l’esprit du mal se développe comme l’ensemble des facultés ; il survit même à leur déclin, s’il n’a point été dompté par l’autorité paternelle que Dieu a préposée à la garde de la morale. »

« Du cœur de l’enfant, le mal tend sans cesse à s’introduire dans la famille ; l’enfant apporte, dès sa naissance, dans la famille, des ferments d’indiscipline et de révolte. » Aussi, « le premier devoir des parents est de réprimer, dans les générations nouvelles, une inclination persistante vers le mal. » Ils ne doivent point s’y employer seuls, mais réclamer le concours des prêtres et des instituteurs dirigés par les prêtres. « Dompter les vicieuses inclinations de l’enfance est le premier but de l’éducation. Mais tous ceux qui ont eu charge de ce devoir savent que, sous ce rapport, la science de l’instituteur ne saurait suppléer à l’autorité à l’autorité et à la sollicitude des parents. »

« L’enseignement scolaire se réduit habituellement à certaines pratiques traditionnelles qui ne sauraient, à aucun titre, justifier l’ascendant social qu’on voudrait conférer à l’instituteur. Aussi, le meilleur moyen qu’on ait trouvé de relever sa fonction est de le placer comme auxiliaire près du prêtre pour l’enseignement religieux. » « Le père de famille, secondé par le prêtre, restera, dans l’avenir, le véritable guide de la jeunesse[4]. »

Et ailleurs : « La doctrine du prêtre a occupé de tout temps la première place dans l’estime des hommes. Elle répond aux aspirations de toutes les conditions et de tous les âges. Seule, elle a le pouvoir d’arracher les peuples à la barbarie et de le maintenir à l’un de ces points culminants que l’histoire nous offre de temps en temps…Rien de semblable ne se remarque dans les attributions de l’instituteur primaire. La doctrine scolaire a le genre de perfection qui lui est propre. Elle doit exercer la mémoire et les organes physiques ; elle a moins de prise sur l’intelligence, et elle agit moins encore sur les facultés morales[5]. »

La société n’a pas moins à se défendre que la famille : « Le mal est reproduit sans relâche dans la société par les propensions innées des nouvelles générations. » « Dans les sociétés les plus prospères, la venue des enfants est, à vrai dire, une invasion de petits barbares. Ils y ramènent l’égoïsme, la cruauté et les autres inclinations de la barbarie. Dès que les parents tardent à les dompter par l’éducation, la décadence devient imminente. Ce penchant inné des enfants vers le mal a toujours été un obstacle à la prospérité des sociétés humaines. C’est la grande défaillance de l’homme. Les sages de tous les temps l’ont nommé « le vice originel ».

« Malgré la grâce divine, cette source reste inaltérable. Mais à cette source permanente du mal, les sociétés prospères opposent sans relâche certains remèdes. Les effets du vice originel peuvent toujours être neutralisés par de bonnes institutions, sous la haute direction d’hommes améliorés par ces institutions mêmes, ou portés au bien par une organisation exceptionnelle. Ils peuvent, au contraire, être aggravés par des institutions vicieuses ou par le règne des méchants. La géographie et l’histoire enseignent que, sous l’action prolongée de ces mauvaises influences, l’homme peut tomber au dernier degré de l’abjection ».

Combien grand aujourd’hui est en France la multitude de ceux qu en sont venus à cette abjection extrême ! Et pourquoi ? A cause de l’empire qu’a prise dans les esprits et dans les institutions le faux dogme de la bonté native de l’homme. « Nos compatriotes persistent à propager, par leurs discours, leurs écrits et leurs lois, les erreurs que J.-J. Rousseau a coordonnées systématiquement dans le Contrat social. Egarés par ce sophiste, ils repoussent, sur les points fondamentaux de la vie sociale, les plus constantes traditions du genre humain et la pratique des peuples les plus prospères. Ils voient l’idéal de la famille dans l’indépendance individuelle de certaines races instables et sauvages. Erigeant en dogme la perfection originelle de l’humanité, et guidés par une logique inflexible, ils attribuent aux gouvernements établis la source du mal qui sort de la nature même de l’homme. Les maux qui désolent la France depuis la propagation des écrits de Rousseau dérivent pour la plupart de cette erreur fondamentale. Je me suis appliqué à la combattre dès le début de mes travaux…J’ai expliqué comment la décadence devient imminente, dès que les sociétés négligent d’opposer à ce fléau naturel des mauvais instincts qu’apporte l’enfant en naissant, la discipline de l’éducation…Les Français sont rejetés, par les erreurs du Contrat social, en dehors des enseignements de l’expérience ; et ils s’engagent, sans relâche, dans des nouveautés imprudentes ou dans des voies inconnues qui ne les mènent qu’aux révolutions et aux catastrophes[6] ».

Ces catastrophes nous les avons subies, en effet, l’une après l’autre. Assurément, M. Le Play ne leur assignait point comme cause unique la négation du péché originel, mais certainement aussi il voyait dans cette négation l’une de leurs causes les plus certaines et même la plus radicale. Aussi, disait-il après les ruines de 1870-71 : « Des erreurs inouïes ont produit, en haut comme en bas, un mal qui ronge et dissout le corps social. Ce mal nous a rejetés dans l’état où nous sommes, il appelle un prompt remède…Il faut avant tout que des hommes éminents, ayant pour mobiles la vertu et le patriotisme, secouant le joug des idées dominantes, reviennent à la notion du vrai, et se dévouent à le propager[7]. » « Il n’y a pas d’autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser, quoi qu’il arrive[8]. » « C’est l’erreur encore plus que le vice qui perd les peuples[9]. »

Le 30 octobre 1899, M. Maurice Barrès disait de même : « Il n’y a aucune possibilité de restauration de la chose publique sans une doctrine ». Et quelle doctrine ? si ce n’est celle qui a fait ses preuves de vérité et par la décadence des peuples qui l’ont repoussée et par la prospérité de ceux qui en ont fait la base de leurs institutions.



[1] La Réforme sociale en France.

[2] Méthode sociale, p. 73.

[3] Darwin, Esquisse d’une Enfant, The Mired, 1877.

[4] Le Play, passim.

De Maistre a fait cette observation : “Toutes les nations du monde, poussées par ce seul instinct qui ne trompe jamais, ont toujours confié l’éducation de la jeunesse au prêtres ; et ceci n’appartient point seulement au christianisme. Toutes les nations ont pensé de même. Quelques unes même, dans la haute antiquité, firent de la science elle-même une propriété exclusive du sacerdoce. Ce concert unanime mérite une grande attention, car jamais il n’est arrivé à personne de contredire impunément le bon sens de l’univers. » (Œuvres complètes, VIII, 165.)

Et ailleurs, parlant de ce qui s’était passé durant la Révolution et que nous revoyons de nos jours, il dit : La conscience paternelle, le plus incorruptible des juges, n’est pas dupe des charlatans républicains. On a vu, dans certains départements, des hommes en place confier leurs enfants à ces mêmes prêtres qu’ils outrageaient dans leurs placards civiques, et qu’ils auraient condamnés à mort si la gendarmerie nationale les leur avait amenés. » (VIII, 439).

[5] Réforme sociale, III, 64-65.

[6] L’Organisation de la Famille, 109.

[7] Le Play, d’après sa Correspondance, 223.

[8] Ibid., 359.

[9] Ibid., 414.

 

 

Mgr Delassus

jeudi, 03 septembre 2009

Le principe de toutes nos erreurs


« Dans une société qui croule de toutes parts, disait déjà M. Le Play en 1865 (15 fév.),il y a d’abord à redresser les idées. Ce qu’il faut c’est changer le moral et l’intelligence des classes éclairées, c’est améliorer le fond des choses à la lumière des principes ». « C’est l’erreur encore plus que le vice qui perd les nations. » Et en 1871 : « L’erreur nous a plus dévorés que ne nous dévorent à cette heure les communistes et les Prussiens. » « Ce qui combat ma foi dans l’avenir de la France, c’est que l’erreur a envahi presque complètement les classes dirigeantes. »
Ailleurs, M. Le Play dit au pluriel «les faux dogmes » ; ici, il dit simplement « l’erreur » : c’est qu’en effet une observation, même superficielle, permet bientôt de reconnaître que les erreurs du jour, dans l’ordre économique et social, sont apparentées entre elles ; un examen plus approfondi les montre filles d’une idée-mère, issues d’un même et unique principe.

Quel est ce principe ? Il importe grandement de le savoir, car si certaines idées sont vraiment pour nous des agents de mort, saisir leur racine, l’arracher des esprits et des cœurs, c’est bien le moyen d’emporter avec elle toutes ces fausses idées qui en sont les tiges et les branches.

La Papauté a rendu ce service à notre société défaillante, il y a un demi-siècle. Elle a défini le dogme de l’Immaculée Conception de Marie. Par cet acte, elle a énoncé de nouveau la vérité sur laquelle repose tout l’état social, et frappé les erreurs qui, si elles avaient plus longtemps le champ libre, accéléreraient la fin du monde. Elle a rappelé aux hommes que nous naissons tous dans le péché. Non point que Dieu ait ainsi constitué la nature humaine , mais parce qu’elle a sombré dans l’orgueil et la sensualité où l’a entraînée son auteur, notre premier père. Une seule exception à la transmission de l’état de déchéance, dans lequel la faute d’Adam a plongé toute sa race, a été faite en faveur de Maire. La Mère du Rédempteur, du Fils de Dieu fait Homme pour nous relever de notre chute a été mise à l’abri du torrent dévastateur qui saisit et emporte, dans ses flots ténébreux et boueux, tous les hommes à mesure que l’appel à la vie les fait entrer en participation d’une nature déchue et corrompue à ses origines.
L’exception confirme la règle. La proclamation du privilège dont jouit Marie, en sa Conception, a affirmé l’existence en chacun de nous du vice originel.
La méconnaissance ou la négation de ce fait est l’erreur capitale de ce temps.

Elle fut lancée dan le monde, il y a un siècle et demi, par J. J. Rousseau. D’elle sont nées toutes les idées révolutionnaires et la Révolution elle-même…
L’homme naît bon, la société le déprave, a dit l’évangéliste des temps modernes.
L’homme naît bon ; il doit donc avoir ses libertés, qui ne peuvent produire que le bien.
Les hommes sont tous également bons : ils sont donc tous égaux en droits.
La société déprave l’homme ; il faut donc détruire la société, cause du mal dont l’homme souffre .
Rien ne préservera la civilisation d’une ruine finale, si l’Europe ne rejette ces erreurs, si elle ne revient à la vérité, dont le mépris l’a fiat courir après les libertés funestes, l’égalité niveleuse et le droit à toutes les insurrections ; en un mot, si elle ne prête l’oreille à la sentence prononcée aux premiers jours du monde et si opportunément rappelée en notre temps par le Vatican.
Pie IX n’ignorait pas que les idées révolutionnaires tirent leur filiation de ce faux dogme. Aussi, lorsqu’il voulut faire un Syllabus de toutes les fausses doctrines du temps présent, pour nous engager à les combattre sous sa direction, se mit-il sous les auspices de la Vierge immaculée et choisit-il pour les dénoncer au monde, l’anniversaire du jour où il avait proclamé l’Immaculée Conception de Marie. En rétablissant par ces deux grands actes la notion de la chute et de ses conséquences, Pie IX atteignit la Révolution au cœur, et il ne dépend que de nous que l’effet, c’est-à-dire la mort de l’erreur, la fin de l’ère révolutionnaire ne s’ensuive.
L’esprit révolutionnaire sentit l’atteinte qui lui était portée par la définition de l’Immaculée Conception. Les conseillers d’Etat, Bonjean, Boulay de la Meurthe et quelques autres firent difficulté pour accepter la bulle par laquelle le Souverain Pontife notifiait sa décision au monde chrétien. Une discussion assez vive s’engagea sur ce point. Finalement la bulle fut admise mais d’assez mauvais grâce et le gouvernement de Napoléon ne dissimula guère qu’au fond il la désapprouvait .
Dans le même esprit, le 5 janvier 1865, M. Baroche, ministre des cultes, fit promulguer par l’empereur le décret défendant aux évêques de publier le Syllabus.
La secte sait bien que la Révolution est sortie de l’erreur prêchée par J.-J. Rousseau. Aussi de tous les dogmes chrétiens, celui qu’elle attaque le plus obstinément, c’est celui du péché originel, pensant ainsi renverser la base du christianisme et de tout l’état social.
Le 24 février 1882, le F. Courdavaux, disait à Arrras, à la loge La Constante Amitié : « La cause libérale est intimement liée à la question religieuse. Au fond de presque tous nos débats politiques du jour, on trouve l’affirmation ou la négation de la vérité du catholicisme. Or, la base essentielle du catholicisme, c’est le péché originel, sans lequel le Christ n’aurait pas eu à venir. Renier ce dogme, c’est donc attaquer le catholicisme dans son fondement même . »
L’affirmation de la bonté native de l’homme fut non seulement la thèse de Rousseau dans le Contrat social, mais celle des Constituants en 1789 et des Conventionnels en 1793 ; c’est celle de tous les systèmes contemporains, et c’est pourquoi le Syllabus et l’Immaculée Conception sont l’objet des blasphèmes de la secte et de ses continuelles et plus instantes récriminations.
Par une disposition miséricordieuse de la divine Providence, en face de la secte et pour la contredire sur ce point, s’est levée une école qui, à son principe du moins, s’est donné pour l’une de ses principales tâches de ramener les esprits à la considération du fait de la déchéance humaine, de la prospérité des peuples qui la reconnaissent et basent sur cette donnée leurs institutions ; et aussi de cet autre fait, la décadence visible de ceux qui la nient. Je veux parler de la Société d’Economie sociale et des Unions de la Paix sociale, fondées par M. Le Play dans le temps même où fut définie l’Immaculée Conception de Marie, et alors que ce grand sociologue n’avait assurément aucune idée des rapports que cette définition pouvait avoir avec son œuvre.

Le général de Lamoricière, désabusé de la Révolution, a fait honneur à Le Play de sa conversion, en ces termes : « Les principes de 1789 sont la négation du péché originel. Le Play a tracé ainsi la genèse de ce faux dogme : La croyance la perfection originelle de l’homme est une erreur qui a été introduite en France au XVIIIe siècle par les Anglais (par les loges qu’ils établirent en France à cette époque). Elle a été alors professée par J.-J. Rousseau dans tous ses écrits : puis propagée par les salons ; et enfin adoptée comme principe par les novateurs de 1789, de 1830, de 1848 et de 1870 ».
Le Play raconte que, dès son arrivée à Paris, en 1824, au moment de son entrée à l’Ecole polytechnique, deux camarades l’entreprirent pour le faire entre dans ce qu’il a si bien appelé depuis « l’erreur FONDAMENTALE du dix-huitième siècle et du nôtre », la doctrine de Rousseau sur « la perfection originelle de l’homme. »
Elevé par une mère chrétienne, après avoir écouté tous les novateurs contemporains, il revint peu à peu à la vérité qu’il avait reçue d’elle, parce qu’il voyait inscrite partout, dans les faits, la condamnation des erreurs opposées à ce que sa mère, instruite par l’Eglise, lui avait enseigné.
De 1829 à 1853, il visita à trois reprises chaque partie de l’Europe et les régions contiguës de l’Asie demeurant plusieurs mois en un même lieu pour vérifier souvent les mêmes faits et soumettre à un contrôle incessant les conclusions à en tirer. L’Allemagne et l’Espagne, la Belgique et l’Angleterre, avec l’Ecosse et l’Irlande ; la Russie, le Danemark, la Suède et la Norvège ; la Suisse et l’Italie ; l’Autriche et la Turquie furent soumises tour à tour à ses investigations. En commençant ses voyages, M. Le Play n’avait d’autre but que de recueillir les observations qui pouvaient lui être utiles, comme ingénieur, au point de vue technique. Mais bientôt son esprit philosophique et son amour du bien le portèrent à diriger son attention sur l’état social des divers peuples qu’il visitait, et sur les causes de la situation bonne ou mauvaise où il les trouvait. Les idées qu’il avait acceptées de ses contemporains ne tardèrent pas à se modifier. « La réaction ne s’opéra pas sans résistance dans mon esprit, dit-il. Cependant, l’évidence des faits ne tarda pas à triompher de mes préjugés. Dès que j’eus constaté l’inexactitude de plusieurs opinions dans lesquelles j’avais été élevé (par ses maîtres), je m’habituai si bien à subir l’autorité de l’expérience, que j’éprouvais bientôt plus de satisfaction à découvrir mes erreurs que je n’en avais précédemment à me croire en possession de la vérité . »

Il arrivait peu à peu à reconnaître que les procédés techniques de chaque industrie, objet professionnel de ses études, étaient chose secondaire pour la prospérité à atteindre, que la première condition du succès est dans le ressort moral, que c’est au principe moral que les populations doivent leur bien-être. Il constatait qu’il n’y a pas de travail productif et fécond sans la vertu ; que le fondement de la vertu est dans la religion.
Les observations qu’il recueillit partout servirent à composer un grand ouvrage où il établit, par les faits, les conditions sans lesquelles une société ne peut prospérer et grandir. Il le publia, en 1855, après dix-huit ans d’un travail opiniâtre, sous ce titre : Les Ouvriers européens. L’apparition de ce livre fut un événement. Il donna naissance à l’Ecole que nous avons nommée. Elle poursuit ses recherches, dans le même but, en suivant la même méthode, quoique, peut-être, elle n’insiste plus autant que son fondateur sur ce que celui-ci considérait comme étant le point capital.

Après ce grand ouvrage, M. Le Play en publia d’autres en vue dela réforme à obtenir dans la société, dans la famille et dans l’organisation du travail. Il s’appliqua à décrire les maladies dont souffre notre pays, à en indiquer les remèdes, et surtout à faire appel aux gens de bien, à les grouper, à les unir dans la pensée et la volonté de travailler à la restauration ou à la défense des VERITES NECESSAIRES.

Au premier rang des vérités nécessaires à la prospérité des nations et des familles, il plaçait la croyance au dogme de la chute originelle, la connaissance des suites qu’elle eut pour toutes les générations humaines, l’éducation qu’elle impose, les institutions sociales qui doivent en tenir compte. Après avoir lu celui des ouvrages de M. Le Play qui est intitulé : La Réforme sociale, M. de Montalembert écrivait à M. Cochin : Ce que j’admire le plus en lui, c’est le courage qui lui a permis de lutter à visage découvert contre la plupart des préjugés dominants de son temps et de son pays, comme il l’a fait très spécialement dans son excellent chapitre sur l’enseignement, et partout où il confesse si nettement la chute originelle de l’homme, cette doctrine qui répugne si profondément à l’orgueil servile de nos contemporains. »

Mgr Delassus

mardi, 01 septembre 2009

Actualités militantes

 

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Après l'excellente Université d'été de l'UCLF, où les participants ont pu se former, prier et se détendre, tout en nouant des contacts à travers la France, deux événements sont à signaler pour le mois de septembre.

Tout d'abord les Journées Chouannes organisées par la maison d'éditions SA DPF, à Chiré-en-Montreuil, constituent le rendez-vous littéraire et contrerévolutionnaire incontournable de la rentrée.

De nombreux auteurs présenteront et dédicaceront leurs livres, des conférences seront proposées, durant le week-end du 5 et 6 septembre. Une Messe solennelle sera célébrée le dimanche, et les festivités se poursuivront jusqu'en fin de journée (vers 18h30).

 

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Puis, le dernier week-end de septembre, aura lieu le traditionnel pèlerinage légitimiste, organisé par l'UCLF et la Fédération Bretonne Légitimiste, entre Vannes et Sainte Anne d'Auray, jusqu'au monument du Comte de Chambord. Une Messe et diverses activités sont prévues pour le dimanche.

 

 

 

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Bonne rentrée à tous!

Camillo

16:47 Publié dans Annonces | Lien permanent | Commentaires (2)