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lundi, 14 septembre 2009

La croyance à la bonté native de l'homme, cause de notre décadence

 

« C’est l’erreur encore plus que le vice qui perd les peuples. » Il faut redire ce mot de M. Le Play. Il est certain qu’il n’y a point de décadence fatale pour les peuples, pas plus qu’il n’y a de progrès fatal. Progrès et décadence doivent chercher leurs causes ailleurs que dans la fatalité. Ces causes sot les bonnes ou les mauvaises mœurs, les lois justes ou les lois perverses, les institutions bienfaisantes ou les institutions néfastes. Mais lois, mœurs, institutions, proviennent des idées. Il y a des idées qui portent des fruits de mort : ce sont les erreurs ; et il y a des idées qui portent des fruits de vie : ce sont les vérités.

« A commencer par l’Evangile, a dit M. de Bonald et à finir par le Contrat social, toutes les révolutions qui ont changé en bien ou en mal l’état général de la société, n’ont eu d’autres causes que la manifestation des grandes vérités ou la propagation des grandes erreurs[1]. »

On sait quelle fut la régénération opérée dans le monde par l’Evangile ; on voit la déchéance que subit la société, particulièrement en France, depuis un siècle. M. Le Play a voulu connaître la cause première de cette déchéance ; il l’a recherchée, avec une persévérance infatigable, dans tous les pays de l’Europe et même en Asie et en Afrique, et sa conclusion est que la source de nos maux est dans l’erreur prêchée par J.-J. Rousseau, opposée à l’enseignement de l’Eglise, sur l’état où l’homme se trouve à sa naissance. Il a constaté que toutes les coutumes et toutes les lois qui ont contribué à la prospérité des peuples et des familles, ont leur point de départ dans la croyance  la perversion originelle de l’humanité, et que la négation de cette déchéance a ouvert la porte à toutes les idées, à toutes les lois et à toutes les pratiques qui ont commencé et qui précipitent notre décadence.

 

Dans le livre qu’il publia pour être le « Programme des Unions de la Paix sociale » et qu’il intitula : La Réforme en Europe et le Salut de la France, il consacre le premier chapitre à ce qu’il appelle : Le faux principe de 89 et ses conséquences logiques ; il y apporte la preuve, par les faits qui se passent chez nous depuis plus d’un siècle, que la négation du péché originel est pour la France déchue l’explication de sa ruine.

 

« Depuis 1789, la constitution sociale de la France a subi onze transformations, opérées par des procédés plus ou moins violents. C’est en moyenne une révolution tous les huit ans, ou, pour mieux dire, c’est la révolution en permanence. Quelques succès dus aux forces accumulées sous les régimes antérieurs, ont pu masquer d’abord les inévitables conséquences d’une telle instabilité. Mais à ces prospérités éphémères ont définitivement succédé des catastrophes inouïes. La perte de nos frontières du XVIIe siècle a clos l’ère des illusions, et la vérité nous apparaît dans tout son jour.

 

« En sortant de leurs voies traditionnelles, nos pères (de 89) se sont acharnés à la création d’un régime sans précédents ; ils ont voulu résoudre à tout prix un problème insoluble. Ces vains efforts ont leur source dans les fausses doctrines qui ont empoisonné la fin du dernier siècle, et qui avaient trouvé leur principale formule dans le Contrat social  de J.-J. Rousseau.

 

« La plus grave et la plus dangereuse de ces erreurs, la véritable mère de nos révolutions, est le faux principe que prétendent mettre en pratique les novateurs de 1789, celui qui affirme la perfection originelle. Selon les adeptes de cette nouveauté, l’enfant serait naturellement porté au bien et n’aurait qu’à suivre ses inclinations pour être bon et vertueux. La société, ainsi composée d’hommes «  de la nature », jouirait sans effort de la paix et du bonheur qui seraient comme les fruits spontanés de toute société libre. Dès lors, pour les hommes imbus de cette erreur, le mal dont les ravages ont toujours été apparents, même parmi les peuples prospères, serait uniquement imputable aux mesures coercitives qui, depuis les premiers âges, ont sans cesse changé et contrarié les tendances naturelles de l’humanité.

 

« Nos pères, on a peine à le comprendre, se sont passionnés pour cette fausse conception de la nature humaine, et en cela, ils se sont mis en contradiction formelle avec l’expérience de tous les temps. La plus grossière des nourrices, comme la plus perspicace des mères, peut voir à chaque instant que la propension au mal est prédominante chez le jeune enfant. Les grands penseurs, qui ont observé personnellement l’enfance, sont arrivés à la même conclusion. Enfin, tous les maîtres qui ont formé des hommes éminents n’ont réussi qu’en réprimant, avec une constante sollicitude, les inclinations vicieuses de leurs élèves.

 

« Quand la perfection originelle est admise comme un fait, malgré l’évidence et la raison, la logique en fait découler, comme d’une source impure, plusieurs faux dogmes d’où sont sortis les fléaux déchaînés par la Révolution française et l’abaissement actuel de notre patrie. En effet, si les individus naissaient en état de perfection, on commettrait un attentat contre l’ordre naturel en restreignant leur liberté : on violerait la justice en tolérant l’inégalité des conditions ; enfin, partout où ces deux abus sont consacrés par les institutions, les hommes de cœur, les bons citoyens auraient non seulement le droit, mais le devoir de se révolter contre elles. En commençant par nier le vice originel, les promoteurs de la Révolution ont été amenés ainsi à prendre en haine toute coutume par cela seul qu’elle avait duré. Pour ces novateurs impatients de toute règle, repoussant du pied le passé pour s’élancer dans l’avenir, plus une tradition était vénérable, plus elle était oppressive et plus il fallait se hâter de la détruire. Aucune conquête sur les autorités traditionnelles n’a pu les satisfaire et les désarmer. Il s’est toujours trouvé parmi eux des hommes plus ardents que leurs prédécesseurs, prêts à tenter de nouvelles usurpations et à revendiquer comme des biens absolus «  la liberté systématique, l’égalité providentielle et le droit de révolte. »

 

« En résumé, la croyance à la perfection originelle de l’enfant a rapidement affaibli les forces morales de notre race. Elle lui a fait perdre, dans le cours d’une génération, le rang qu’elle avait occupé à la tête de l’Europe jusqu’en 1789. Depuis lors, les faux dogmes ont continué leur œuvre funeste ; ils ont paralysé tous les efforts d’un peuple intelligent et laborieux ; en 1871, ils ont fait de la France la plus malheureuse des nations. »

 

Dans tous ses ouvrages, M. Le Play revient sur cette cause de notre décadence qu’il estime principale. En 1871, il publia un petit écrit intitulé : LA PAIX SOCIALE, Réponse aux questions qui se posent dans l’Occident depuis les désastres de 1871. Au paragraphe second, il étudie « les causes du désastre », et il dit : « La plus dangereuse des erreurs contemporaines, la cause principale de nos maux, est la doctrine qui fut propagée au milieu du XVIIIe siècle, par le Contrat social, de J.-J. Rousseau, celle qui, contrairement à l’évidence, nie dans l’humanité l’existence du vice originel…Au surplus, la croyance en la perfection originelle n’engendre pas seulement les révolutions qui nous poussent à la décadence : elle conduit à nier les principes et les pratiques qui sont le fondement de toute prospérité[2]. »

M. Le Play n’est point seul à parler ainsi.

 

Le philosophe français Renouvier, lequel n’est aucunement catholique, examinant, dans son étude sur « le Personnalisme », la cause de l’entrée du mal dans le monde, formule cette hypothèse.

« L’état primitif de l’homme créé par le Créateur juste et bon a dû être, par opposition à l’état actuel un séjour paradisiaque, à cela près qu’au tableau simpliste que nous a présenté la légende religieuse, il faut imaginer conformément à ce que la science nous a appris de la grandeur et de la variété des forces naturelles, un ordre de choses où ces forces se déployaient dans leur magnificence toutes d’accord entre elles pour le bien des animaux et de l’homme. »

Or, pour expliquer l’état actuel de déséquilibre et de déchéance, Renouvier n’hésite pas à déclarer qu’aux débuts de l’humanité, l’homme a commis une faute consistant – d’après lui – dans une violation des droits de l’égalité ; c’est de cette infraction que sont nées les passions. Il reconnaît donc formellement que c’est une faute originelle qui a troublé l’ordre primitif et il arrive à cette conclusion en s’en tenant uniquement aux données de la Science et de la Raison…car il rejette l’enseignement de la Bible, trop simpliste ( ?) à ses yeux.

 

Dans un livre publié il y a une dizaine d’années sous ce titre : Les lois psychologiques de l’évolution des peuples, le Dr Le Bon dit : «  On s’est persuadé que tous les hommes naissent également intelligents et bons, et que les institutions seules avaient pu les pervertir ! Il y a un siècle et demi à  peine que des philosophes ont lancé dans le monde l’idée d’égalité des individus et des races. Cette idée a ébranlé les bases des vieilles sociétés, engendré la plus formidable des révolutions et jeté le monde occidental dans une série de convulsions dont le terme est impossible à prévoir. »

Un autre médecin, le Dr Fressinger, qui ne s’est jamais piqué, que nous sachions, de cléricalisme, a eu le courage de faire la même constatation dans un article médical :

« Il y a dans l’organisation actuelle de notre société et à sa tête un vice fondamental, une erreur psychologique grosse de conséquences.

« Le gouvernement moderne, et cela dans la plupart des pays d’Europe, a épousé l’utopie de Rousseau. Il fait foi dans la bonté naturelle de l’homme, se fie à la justesse de ses sentiments, se laisse guider à la clarté de son esprit. En livrant aux foules les clés de leurs destinées, il a manifesté sa confiance en elles et son illusion. Il a cru à l’avancement quotidien et graduel dans des voies de moralité et d’intelligence, à une marche continue vers le progrès. Il a été optimiste, et, par cette vision du monde, a faussé le ressort social.

 

En proie à ses volontés libres et non contrariées, l’homme ne s’élève pas, il retourne à ses impulsions natives. L’instinct primitif se fait jour, le retour à la brute se dessine. L’alcoolisme est le premier trait qui marque cet acheminement.

« La religion chrétienne dans son essence était inspirée par une connaissance autrement profonde du cœur humain. Ce n’était pas dans des discussions de café et des discours parlementaires que s’élaborait le dogme philosophique qui lui sert de base. Ce dogme est pessimiste, partant moral, car, par l’affirmation du péché originel, il imprime la notion de l’effort et du relèvement, commande d’effacer la tache, de se corriger, de réduire la tare de naissance à force de volonté opiniâtre et de travail persévérant sur soi ; il commande à toutes les institutions sociales de s’imprégner de cet esprit, de créer des freins, d’opposer une digue aux débordements impulsifs des passions.

« Aujourd’hui, les religions sont ébranlées, et la charpente sociale menace ruine. L’homme n’est plus l’être à dépouiller de ses vices innés. C’est le roi absolu, parfait, infaillible, le despote qui multiplie ses injonctions et s’abandonne au cours forcené de ses appétits[3]. »

M. Blanc de Saint-Bonnet dit aussi : « On ne saurait plus en douter, l’erreur qui, de nos jours, a fait crouler la politique, puis l’éducation, déchoir les lois, les mœurs et l’autorité, disparaître les sciences morales, tomber en ruine la société entière, c’est l’oubli du premier des faits de l’histoire, l’oubli de la chute de l’homme. »

Plus récemment, M. Brunetière, réfutant des écrivains qui niaient l’action réflexe des idées sur la vie pratique des hommes ou sur la constitution des sociétés, disait : « La croyance à la bonté native de la nature humaine a vaincu l’idée chrétienne auprès d’un nombre considérable d’hommes. Elle a tout modifié, les coutumes et la loi, la famille et l’éducation, la politique et la morale, l’objet même et la conception de la vie. »

 

« Seule, dit à son tout le prélat sociologue, Mgr Ketteler, la doctrine du péché originel peut répandre une lumière de vérité sur la situation présente. Cette doctrine fondamentale de tout le christianisme peut seule nous expliquer comment les vérités naturelles peuvent être méconnues, les sentiments les plus nobles niés,  comment l’homme peut devenir si inhumain[4]. »

Si donc nous voulons arrêter notre décadence, manifeste aux yeux du monde entier, si nous voulons nous relever et rentrer dans les voies qui nous avaient conduits à ce sommet, de former la tête de la civilisation, il faut, avant tout, que nous nous replacions au point de vue où l’enseignement de l’Eglise nous avait mis, et qu’une si cruelle expérience affirme être le vrai et le seul salutaire.

 

 

Mgr Delassus


[1] Théorie du pouvoir, C. I, p. 7.

[2] P. 8 et 10.

[3] Médecine moderne, 11 mai 1898. L’alcoolisme national.

[4] L’un des six sermons prononcés à Mayence. Traduction de Decurtins.

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