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vendredi, 11 septembre 2009

Existence du vice originel

 

 

Dans une lettre qu’il écrivit à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, J.-J. Rousseau dit : « LE PRINCIPE FONDAMENTAL DE TOUTE MORALE, sur lequel j’ai raisonné dans tous mes écrits…., est que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l’ordre ; qu’il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. »

C’est là, avons-nous dit, l’erreur radicale, l’erreur-mère de tous les faux dogmes révolutionnaires, celle à laquelle il faut s’attaquer premièrement, celle qu’il faut anéantir, si l’on veut clore l’ère de la Révolution. M. Le Play le savait ; les observations qu’il avait faites chez tous les peuples l’en avaient profondément convaincu ; aussi, dans tous ses ouvrages, s’attache-t-il, avec ténacité, peut-on dire, à fixer le regard de ses lecteurs sur les faits qui démontrent l’existence en nous du vice originel.

« Pour se convaincre de la fausseté de la doctrine de J.-J. Rousseau, c’est M. Le Play qui parle, il n’est pas nécessaire d’apprendre à gouverner les hommes. Il suffit d’élever avec sollicitude ses propres enfants. Dans toute famille nombreuse, les parents ont l’occasion de constater que tous les germes de la perversité se développent en même temps que les premières inclinaisons de la nature[1]. »

« L’enfant n’est point spontanément porté au bien ; loin de là, il montre une tendance innée vers le mal. Abandonné à cette tendance, il manifeste une volonté inintelligente, presque toujours contraire aux intérêts de tous. Il ne cède que sous la pression de la force à l’autorité de ceux qui le protègent contre sa propre faiblesse ou qui ont le devoir de veiller à la prospérité commune. S’il garde le pouvoir d’agir selon ses propres inclinations, le jeune homme ne reste pas seulement imparfait, il devient de plus en plus insociable[2]. »

A l’appui de ce qu’il vient de dire, M. Le Play apporte le témoignage du plus savant observateur du siècle dernier, Darwin. Cet homme, qui a tant interrogé la nature, s’imposa la tâche d’étudier jour par jour un de ses enfants. Or, avant que celui-ci eût atteint l’âge de deux ans, il avait pu rencontrer et consigner dans son journal, au milieu d’instincts de bonté, d’intelligence et d’affection, cette suite de sentiments mauvais : la colère, la crainte, la jalousie, le respect humain, la dissimulation et le mensonge[3].

Pas plus que Darwin, M. Le Play ne méconnaît les bons instincts qui, dans l’enfant, se trouvent à côté des mauvais. Ils viennent, et de la grâce du baptême, et des vertus acquises dans les familles par les générations précédentes, vertus qui se transmettent par le sang et par l’éducation, mais qui ne parviennent pas toujours, même dans les milieux les plus favorisés, à l’emporter sur les mauvais instincts. Au chapitre XVIII de la Réforme sociale en France, il dit : « Suivant l’opinion que je tiens seule pour exacte, l’esprit du mal chez les enfants se lie invariablement à l’amour du bien. L’enquête que j’ai ouverte m’a toujours révélé sur ce point l’accord unanime des hommes vraiment compétents. J’appelle ainsi les pères de famille et les autorités sociales qui, secondés par des maîtres de leur choix, enseignent à la jeunesse la vraie science de la vie, celle que féconde le respect de Dieu, du père et de la femme. Selon ces légitimes instituteurs des nations, la propension constante vers le bien ne se rencontre que chez quelques natures privilégiées ; la propension vers le mal est prépondérante chez beaucoup d’autres ; le mélange des deux tendances est toujours le trait distinctif de la majorité. L’inclination exceptionnelle de l’enfance vers le bien se révèle çà et là malgré la contagion du mauvais exemple et les excitations les plus perverses ; l’inclination persistante vers le mal est habituelle chez beaucoup d’enfants issus des parents les plus vertueux. Cette diversité de caractères et ce mélange du bien et du mal se reproduisent chez toutes les races, dans tous les climats, dans toutes les clases de chaque nation. Ils sont manifestes chez la plupart des enfants de chaque familles ; ils résistent longtemps à la discipline uniforme de l’école ou du foyer domestique et même parfois aux durs enseignements de la vie. »

De cette enquête, M. Le Play est en droit de conclure : « L’enfant apporte en naissant un penchant décidé pour le mal. Il n’est initié à la connaissance et à la pratique du bien que par la grâce divine et par les enseignements qu’a légués la sagesse de ceux qui l’ont précédé. » - « Le jeune adulte lui-même est inexpérimenté, dominé par le vice originel et enclin aux actes de folie. » - « Sauf les rares exceptions qui, par grâce divine, naissent avec les caractères de la sainteté, l’esprit du mal se développe comme l’ensemble des facultés ; il survit même à leur déclin, s’il n’a point été dompté par l’autorité paternelle que Dieu a préposée à la garde de la morale. »

« Du cœur de l’enfant, le mal tend sans cesse à s’introduire dans la famille ; l’enfant apporte, dès sa naissance, dans la famille, des ferments d’indiscipline et de révolte. » Aussi, « le premier devoir des parents est de réprimer, dans les générations nouvelles, une inclination persistante vers le mal. » Ils ne doivent point s’y employer seuls, mais réclamer le concours des prêtres et des instituteurs dirigés par les prêtres. « Dompter les vicieuses inclinations de l’enfance est le premier but de l’éducation. Mais tous ceux qui ont eu charge de ce devoir savent que, sous ce rapport, la science de l’instituteur ne saurait suppléer à l’autorité à l’autorité et à la sollicitude des parents. »

« L’enseignement scolaire se réduit habituellement à certaines pratiques traditionnelles qui ne sauraient, à aucun titre, justifier l’ascendant social qu’on voudrait conférer à l’instituteur. Aussi, le meilleur moyen qu’on ait trouvé de relever sa fonction est de le placer comme auxiliaire près du prêtre pour l’enseignement religieux. » « Le père de famille, secondé par le prêtre, restera, dans l’avenir, le véritable guide de la jeunesse[4]. »

Et ailleurs : « La doctrine du prêtre a occupé de tout temps la première place dans l’estime des hommes. Elle répond aux aspirations de toutes les conditions et de tous les âges. Seule, elle a le pouvoir d’arracher les peuples à la barbarie et de le maintenir à l’un de ces points culminants que l’histoire nous offre de temps en temps…Rien de semblable ne se remarque dans les attributions de l’instituteur primaire. La doctrine scolaire a le genre de perfection qui lui est propre. Elle doit exercer la mémoire et les organes physiques ; elle a moins de prise sur l’intelligence, et elle agit moins encore sur les facultés morales[5]. »

La société n’a pas moins à se défendre que la famille : « Le mal est reproduit sans relâche dans la société par les propensions innées des nouvelles générations. » « Dans les sociétés les plus prospères, la venue des enfants est, à vrai dire, une invasion de petits barbares. Ils y ramènent l’égoïsme, la cruauté et les autres inclinations de la barbarie. Dès que les parents tardent à les dompter par l’éducation, la décadence devient imminente. Ce penchant inné des enfants vers le mal a toujours été un obstacle à la prospérité des sociétés humaines. C’est la grande défaillance de l’homme. Les sages de tous les temps l’ont nommé « le vice originel ».

« Malgré la grâce divine, cette source reste inaltérable. Mais à cette source permanente du mal, les sociétés prospères opposent sans relâche certains remèdes. Les effets du vice originel peuvent toujours être neutralisés par de bonnes institutions, sous la haute direction d’hommes améliorés par ces institutions mêmes, ou portés au bien par une organisation exceptionnelle. Ils peuvent, au contraire, être aggravés par des institutions vicieuses ou par le règne des méchants. La géographie et l’histoire enseignent que, sous l’action prolongée de ces mauvaises influences, l’homme peut tomber au dernier degré de l’abjection ».

Combien grand aujourd’hui est en France la multitude de ceux qu en sont venus à cette abjection extrême ! Et pourquoi ? A cause de l’empire qu’a prise dans les esprits et dans les institutions le faux dogme de la bonté native de l’homme. « Nos compatriotes persistent à propager, par leurs discours, leurs écrits et leurs lois, les erreurs que J.-J. Rousseau a coordonnées systématiquement dans le Contrat social. Egarés par ce sophiste, ils repoussent, sur les points fondamentaux de la vie sociale, les plus constantes traditions du genre humain et la pratique des peuples les plus prospères. Ils voient l’idéal de la famille dans l’indépendance individuelle de certaines races instables et sauvages. Erigeant en dogme la perfection originelle de l’humanité, et guidés par une logique inflexible, ils attribuent aux gouvernements établis la source du mal qui sort de la nature même de l’homme. Les maux qui désolent la France depuis la propagation des écrits de Rousseau dérivent pour la plupart de cette erreur fondamentale. Je me suis appliqué à la combattre dès le début de mes travaux…J’ai expliqué comment la décadence devient imminente, dès que les sociétés négligent d’opposer à ce fléau naturel des mauvais instincts qu’apporte l’enfant en naissant, la discipline de l’éducation…Les Français sont rejetés, par les erreurs du Contrat social, en dehors des enseignements de l’expérience ; et ils s’engagent, sans relâche, dans des nouveautés imprudentes ou dans des voies inconnues qui ne les mènent qu’aux révolutions et aux catastrophes[6] ».

Ces catastrophes nous les avons subies, en effet, l’une après l’autre. Assurément, M. Le Play ne leur assignait point comme cause unique la négation du péché originel, mais certainement aussi il voyait dans cette négation l’une de leurs causes les plus certaines et même la plus radicale. Aussi, disait-il après les ruines de 1870-71 : « Des erreurs inouïes ont produit, en haut comme en bas, un mal qui ronge et dissout le corps social. Ce mal nous a rejetés dans l’état où nous sommes, il appelle un prompt remède…Il faut avant tout que des hommes éminents, ayant pour mobiles la vertu et le patriotisme, secouant le joug des idées dominantes, reviennent à la notion du vrai, et se dévouent à le propager[7]. » « Il n’y a pas d’autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser, quoi qu’il arrive[8]. » « C’est l’erreur encore plus que le vice qui perd les peuples[9]. »

Le 30 octobre 1899, M. Maurice Barrès disait de même : « Il n’y a aucune possibilité de restauration de la chose publique sans une doctrine ». Et quelle doctrine ? si ce n’est celle qui a fait ses preuves de vérité et par la décadence des peuples qui l’ont repoussée et par la prospérité de ceux qui en ont fait la base de leurs institutions.



[1] La Réforme sociale en France.

[2] Méthode sociale, p. 73.

[3] Darwin, Esquisse d’une Enfant, The Mired, 1877.

[4] Le Play, passim.

De Maistre a fait cette observation : “Toutes les nations du monde, poussées par ce seul instinct qui ne trompe jamais, ont toujours confié l’éducation de la jeunesse au prêtres ; et ceci n’appartient point seulement au christianisme. Toutes les nations ont pensé de même. Quelques unes même, dans la haute antiquité, firent de la science elle-même une propriété exclusive du sacerdoce. Ce concert unanime mérite une grande attention, car jamais il n’est arrivé à personne de contredire impunément le bon sens de l’univers. » (Œuvres complètes, VIII, 165.)

Et ailleurs, parlant de ce qui s’était passé durant la Révolution et que nous revoyons de nos jours, il dit : La conscience paternelle, le plus incorruptible des juges, n’est pas dupe des charlatans républicains. On a vu, dans certains départements, des hommes en place confier leurs enfants à ces mêmes prêtres qu’ils outrageaient dans leurs placards civiques, et qu’ils auraient condamnés à mort si la gendarmerie nationale les leur avait amenés. » (VIII, 439).

[5] Réforme sociale, III, 64-65.

[6] L’Organisation de la Famille, 109.

[7] Le Play, d’après sa Correspondance, 223.

[8] Ibid., 359.

[9] Ibid., 414.

 

 

Mgr Delassus

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