vendredi, 06 novembre 2009
Bienvenue sur le Légitimiste!
Bienvenue sur le blog le Légitimiste,
organe d'information du cercle Saint Rémi
Plus d'informations dans la rubrique "à propos".
Le but de ce blog n'est pas de concurrencer certains sites catholiques d'information en continu (tel Le Salon Beige), mais bien d'opérer un travail de fond, dans le domaine de la formation religieuse, politique, sociale etc. Notre but est de diffuser les Etudes préparées lors des réunions hebdomadaires de notre Cercle de formation; et plus largement de diffuser tous les documents que nous estimons utiles à l'avancée des idées Contrerévolutionnaires, préparant le retour de la Monarchie légitime, favorisant l'instauration du Règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
En outre, d'autres sites proposant des outils de formation intéressants, nous y renvoyons bien volontiers nos lecteurs, dans les liens.
Enfin, les propos tenus dans ces pages n'engagent que les auteurs du blog.
14:25 Publié dans Bienvenue! | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
OU L’ON COMMENCE A EXPLIQUER LA NATURE ET LES PROPRIETES DE L’AUTORITE ROYALE
ARTICLE I : On en remarque les caractères essentiels.
UNIQUE PROPOSITION. Il y a quatre caractères ou qualités essentielles à l’autorité royale.
Premièrement, l’autorité royale est sacrée ;
Secondement, elle est paternelle ;
Troisièmement, elle est absolue ;
Quatrièmement, elle est soumise à la raison.
C’est ce qu’il fait établir par ordre, dans les articles suivants.
ARTICLE II : L’autorité royale est sacrée.
PREMIERE PROPOSITION. Dieu établit les rois comme ses ministres, et règne par eux sur les peuples.
Nous avons déjà vu que toute puissance vient de Dieu72.
« Le prince, ajoute saint Paul73, est ministre de Dieu pour le bien. Si vous faites mal, tremblez ; car ce n’est pas en vain qu’il a le glaive, et il est ministre de Dieu, vengeur des mauvaises actions. »
Les princes agissent donc comme ministres de Dieu, et ses lieutenants sur la terre. C’est par eux qu’il exerce son empire. « Pensez-vous pouvoir résister au royaume du Seigneur, qu’il possède par les enfants de David74 ? »
C’est pour cela que nous avons vu que le trône royal n’est pas le trône d’un homme, mais le trône de Dieu même. « Dieu a choisi mon fils Salomon pour le placer dans le trône où règne le Seigneur sur Israël75. » Et encore : « Salomon s’assit sur le trône du Seigneur76. »
Et afin qu’on ne croie pas que cela soit particulier aux Israélites, d’avoir des rois établis de Dieu, voici ce que dit l’Ecclésiastique : « Dieu donne à chaque peuple son gouverneur ; et Israël lui est manifestement réservé77. »
Il gouverne donc tous les peuples, et leur donne à tous leurs rois, quoiqu’il gouverne Israël d’une manière plus particulière et plus déclarée.
DEUXIEME PROPOSITION. La personne des rois est sacrée.
Il paraît de tout cela que la personne des rois est sacrée, et qu’attenter sur eux c’est un sacrilège.
Dieu les fait oindre par ses prophètes d’une onction sacrée78, comme il fait oindre les pontifes et ses autels.
Mais même sans l’application extérieure de cette onction, ils sont sacrés par leur charge, comme étant les représentants de la majesté divine, députés par sa providence à l’exécution de ses desseins. C’est ainsi que Dieu même appelle Cyrus mon oint. « Voici ce que dit le Seigneur à Cyrus mon oint, que j’ai pris par la main pour lui assujettir tous les peuples.79 » […]
TROISIEME PROPOSITION. On doit obéir au prince par principe de religion et de conscience.
[…] Quand même ils ne s’acquitteraient pas de ce devoir, il faut respecter en eux leur charge et leur ministère. « Obéissez à vos maîtres, non-seulement à ceux qui sont bons et modérés mais encore à ceux qui sont fâcheux et injustes. »
Il y a donc quelque chose de religieux dans le respect qu’on rend au prince. Le service de Dieu et le respect pour les rois sont choses unies ; et saint Pierre met ensemble ces deux devoirs : « Craignez Dieu, honorez le roi. »
Aussi Dieu a-t-il mi dans les princes quelque chose de divin. « J’ai dit : Vous êtes des dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut. » C’est Dieu même que David fait parler ainsi.
De là vient que les serviteurs de Dieu jurent par le salut et la vie du roi, comme par une chose divine et sacrée. Urie parlant à David : « par votre salut et par la conservation de votre vie, je ne ferai point cette chose. »
Encore même que le roi soit infidèle, par la vue qu’on doit avoir de l’ordre de Dieu : « Par le salut de Pharaon, je ne vous ferai point sortir d’ici. »
Il faut écouter ici les premiers chrétiens, et Tertullien qui parle ainsi au nom de tous : « Nous jurons, non par les génies des césars, mais par leur vie et par leur salut, qui est plus auguste que tous les génies. Ne savez-vous pas que les génies sont des démons ? Mais nous, qui regardons dans les empereurs le choix et le jugement de Dieu, qui leur a donné le commandement de tous les peuples, nous respectons en eux ce que Dieu y a mis, et nous tenons cela à grand serment. »
Il ajoute : « Que dirai-je davantage de notre religion et de notre piété pour l’empereur, que nous devons respecter comme celui que notre Dieu a choisi : en sorte que je puis dire que César est plus à nous qu’à vous, parce que c’est notre Dieu qui l’a établi ? »
C’est donc l’esprit du christianisme de faire respecter les rois avec une espèce de religion, que le même Tertullien appelle très-bien, « la religion de la seconde majesté. »
Cette seconde majesté n’est qu’un écoulement de la première, c'est-à-dire de la divine, qui, pour le bien des choses humaines, a voulu faire rejaillir quelque partie de son éclat sur les rois. […]
ARTICLE III : L’autorité royale est paternelle, et son propre caractère c’est la bonté.
Après les choses qui ont été dites, cette vérité n’a plus besoin de preuves.
Nous avons vu que les rois tiennent la place de Dieu, qui est le vrai père du genre humain. Nous avons vu aussi que la première idée de puissance qui ait été parmi les hommes est celle de la puissance paternelle, et que l’on a fait les rois sur le modèle des pères.
Aussi tout le monde est-il d’accord, que l’obéissance qui est due à la puissance publique, ne se trouve, dans le Décalogue, que dans le précepte qui oblige à honorer ses parents.
Il paraît, par tout cela, que le nom de roi est un nom de père, et que la bonté est le caractère le plus naturel des rois.
Faisons néanmoins ici une réflexion particulière sur une vérité si importante. […]
Bossuet
14:20 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mercredi, 04 novembre 2009
DE L’AUTORITE : QUE LA ROYALE ET L’HEREDITAIRE EST LA PLUS PROPRE AU GOUVERNEMENT.
ARTICLE I : Par qui l’autorité a été exercée dès l’origine du monde.
[…] VII PROPOSITION. La monarchie est la forme de gouvernement la plus commune, la plus ancienne, et aussi la plus naturelle.
[…] A présent il n’y a point de république qui n’ait été autrefois soumise à des monarques. Les Suisses étaient sujets des princes de la maison d’Autriche. Les Provinces-Unies ne font que sortir de la domination d’Espagne, et de celle de la maison de Bourgogne. Les villes libres d’Allemagne avaient leurs seigneurs particuliers, outre l’Empereur, qui était le chef commun de tout le corps germanique. Les villes d’Italie qui se sont mises en république du temps de l’empereur Rodolphe ont acheté de lui leur liberté. Venise même, qui se vente d’être république dès son origine, était encore sujette aux empereurs sous le règne de Charlemagne, et longtemps après elle se forma depuis en Etat populaire, d’où est venue assez tard à l’état où nous la voyons.
Tout le monde donc commence par des monarchies ; et presque tout le monde s’y est conservé comme dans l’état le plus naturel.
Aussi avons-nous vu qu’il a son fondement et son modèle dans l’empire naturel, c'est-à-dire dans la nature même.
Les hommes naissent tous sujets : et l’empire paternel qui les accoutume à obéir, les accoutume en même temps à n’avoir qu’un chef.
HUITIEME PROPOSITION. Le gouvernement monarchique est le meilleur.
S’il est le plus naturel, il est par conséquent le plus durable, et de là aussi le plus fort.
C’est aussi le plus opposé à la division, qui est le mal le plus essentiel des Etats, et la cause la plus certaine de leur ruine, conformément à cette parole déjà rapportée : « Tout royaume divisé en lui-même sera désolé : toute ville ou toute famille divisée en elle-même ne subsistera pas63. »
Nous avons vu que Notre-Seigneur a suivi en cette sentence le progrès naturel du gouvernement, et semble avoir voulu marquer aux royaumes et aux villes le même moyen de s’unir que la nature a établi dans les familles.
En effet, il est naturel que quand les familles avaient à s’unir pour former un corps d’Etat, elles se rangent comme d’elles-mêmes au gouvernement qui leur est propre.
Quand on forme les Etats, on cherche à s’unir, et jamais on n’est plus uni que sous un seul chef. Jamais aussi on n’est plus fort, parce que tout va en concours. […]
DIXIEME PROPOSITION. La monarchie héréditaire a trois principaux avantages.
Trois raisons font voir que ce gouvernement est le meilleur.
La première, c’est qu’il est le plus naturel, et qu’il se perpétue de lui-même. Rien n’est plus durable qu’un état qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui font durer l’univers, et qui perpétuent le genre humain.
David touche cette raison quand il parle ainsi 64: « Ç’a été peu pour vous, ô Seigneur ! de m’élever à la royauté : vous avez encore établi ma maison à l’avenir : et c’est là la loi d’Adam, ô Seigneur Dieu ! » c’est-à-dire, que c’est l’ordre naturel que le fils succède au père.
Les peuples s’y accoutument d’eux-mêmes. « J’ai vu tous les vivants suivre le second, tout jeune qu’il est (c'est-à-dire le fils du roi), qui doit occuper sa place6. »
Point de brigues, point de cabales dans un Etat pour se faire un roi : la nature en a fait un ; la mort disons-nous, saisit le vif, et le roi ne meurt jamais.
Le gouvernement est le meilleur, qui est le plus éloigné à l’anarchie. A une chose aussi nécessaire que le gouvernement parmi les hommes, il faut donner les principes les plus aisés, et l’ordre qui roule le mieux tout seul.
La seconde raison qui favorise ce gouvernement, c’est que c’est celui qui intéresse le plus à la conservation de l’Etat les puissances qui le conduisent. Le prince qui travaille pour son Etat, travaille pour ses enfants ; et l’amour qu’il a pour son royaume, confondu avec celui qu’il a pour sa famille, lui devient naturel.
Il est naturel et doux de ne montrer au prince d’autre successeur que son fils ; c'est-à-dire un autre lui-même, ou ce qu’il a de plus proche. Alors il voit sans envie passer son royaume en d’autres mains : et David entend avec joie cette acclamation de son peuple : « Que le nom de Salomon soit au-dessus de votre nom, et son trône au-dessus de votre trône66. »
Il ne faut point craindre ici les désordres causés dans un Etat par le chagrin d’un prince ou d’un magistrat, qui se fâche de travailler pour son successeur. David, empêché de bâtir le temple, ouvrage si glorieux et si nécessaire autant à la monarchie qu’à la religion, se réjouit de voir ce grand ouvrage réservé à son fils Salomon ; et il en fait les préparatifs avec autant de soin, que si lui-même devait en avoir l’honneur. « Le Seigneur a choisi mon fils Salomon pour faire ce grand ouvrage, de bâtir une maison, non aux hommes, mais à Dieu lui-même : et moi j’ai préparé de toutes mes forces tout ce qui est nécessaire à bâtir le temple de mon Dieu67. »
Il reçoit ici double joie : l’une, de préparer du moins au Seigneur son Dieu, l’édifice qu’il ne lui est pas permis de bâtir ; l’autre, de donner à son fils les moyens de le construire bientôt.
La troisième raison est tirée de la dignité des maisons où les royaumes sont héréditaires.
« Ç’a été peu pour vous, ô Seigneur ! de me faire roi : vous avez établi ma maison à l’avenir, et vous m’avez rendu illustre au-dessus de tous les hommes. Que peut ajouter David à tant de choses, lui que vous avez glorifié si hautement, et envers qui vous vous êtes montré si magnifique68 ? »
Cette dignité de la maison de David s’augmente à mesure qu’on en voyait naître les rois ; le trône de David et les princes de la maison de David devinrent l’objet le plus naturel de la vénération publique. Les peuples s’attachaient à cette maison ; et un des moyens dont Dieu se servit pour faire respecter le Messie, fut de l’en faire naître. On le réclamait avec amour sous le nom de fils de David69.
C’est ainsi que les peuples s’attachent aux maisons royales. La jalousie qu’on a naturellement contre ceux qu’on voit au-dessus de soi, se tourne ici en amour et en respect ; les grands mêmes obéissent sans répugnance à une maison qu’on a toujours vu maîtresse, et à laquelle on sait que nul autre maison ne peut jamais être égalée.
Il n’y a rien de plus fort pour éteindre les partialités, et tenir dans le devoir les égaux, que l’ambition et la jalousie rendent incompatibles entre eux.
ONZIEME PROPOSITION. C’est un nouvel avantage d’exclure les femmes de la succession.
Par les trois raisons alléguées, il est visible que les royaumes héréditaires sont les plus fermes. Au reste, le peuple de Dieu n’admettait pas à la succession le sexe qui est né pour obéir ; et la dignité des maisons régnantes ne paraissait pas assez soutenue par la personne d’une femme, qui après tout était obligée de se faire un maître en se mariant.
Où les filles succèdent, les royaumes ne sortent pas seulement des maisons régnantes, mais de toute la nation : or, il est bien plus convenable que le chef d’un Etat ne lui soit pas étranger : et c’est pourquoi Moïse avait établi cette loi : « vous ne pourrez pas établir sur vous un roi d’une autre nation, mais il faut qu’il soit votre frère70. »
Ainsi la France, où la succession est réglée selon ces maximes, peut se glorifier d’avoir la meilleure constitution d’Etat qui soit possible, et la plus conforme à celle que Dieu même à établie. Ce qui montre tout ensemble, et la sagesse de nos ancêtres, et la protection particulière de Dieu sur ce royaume.
DOUZIEME PROPOSITION. On doit s’attacher à la forme du gouvernement qu’on trouve établie dans son pays.
« Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures ; car il n’y a point de puissance qui ne soit de Dieu ; et toutes celles qui sont, c’est Dieu qui les a établies ; ainsi, qui résiste à la puissance, résiste à l’ordre de Dieu71. »
Il n’y a aucune forme de gouvernement, ni aucun établissement humain qui n’ait ses inconvénients : de sorte qu’il faut demeurer dans l’état auquel un long temps a accoutumé le peuple. C’est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes, en quelque forme qu’ils soient établis : qui entreprend de les renverser n’est pas seulement ennemi public, mais encore ennemi de Dieu. […]
Bossuet
19:20 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 29 octobre 2009
Pour former les nations et unir les peuples, il a fallu établir un gouvernement
PREMIERE PROPOSITION. Tout se divise et se partialise parmi les hommes.
Il ne suffit pas que les hommes habitent la même contrée ou parlent une même langue parce qu’étant devenus intraitables par la violence de leurs passions, et incompatibles par leurs humeurs différentes, ils ne pouvaient être unis à moins que de se soumettre tous ensemble à un même gouvernement qui les réglât tous.
Faute de cela, Abraham et Lot ne peuvent compatir ensemble, et sont contraints de se séparer. « La terre où ils étaient ne les pouvait contenir, parce qu’ils étaient tous deux fort riches, et ils ne pouvaient demeurer ensemble : en sorte qu’il arrivait des querelles entre leurs bergers. Enfin, il fallut, pour s’accorder, que l’un allât à droite et l’autre à gauche44. »
Si Abraham et Lot, deux hommes justes, et d’ailleurs si proches parents, ne peuvent s’accorder entre eux à cause de leurs domestiques, quel désordre n’arriverait pas parmi les méchants ?
DEUXIEME PROPOSITION. La seule autorité du gouvernement peut mettre un frein aux passions, et à la violence devenue naturelle aux hommes.
« Si vous voyez les pauvres calomniés, et des jugements violents, par lesquels la justice est renversée dans la province, le mal n’est pas sans remèdes : car au-dessus du puissant il y a de plus puissants ; et ceux-là mêmes ont sur leur tête des puissances plus absolues ; et enfin le roi de tout le pays leur commande à tous45. » La justice n’a de soutien que l’autorité et la subordination des puissances.
Cet ordre est le frein de la licence. Quand chacun fait ce qu’il veut, il n’a pour règle que ses désirs, tout va en confusion. Un lévite viole ce qu’il y a de plus saint dans la loi de Dieu. La cause qu’en donne l’Ecriture : « C’est qu’en ce temps-là il n’y avait point de roi en Israël, et que chacun faisait ce qu’il trouvait à propos46. »
C’est pourquoi, quand les enfants d’Israël sont prêts d’entrer dans la terre où ils devaient former un corps d’état et un peuple réglé, Moïse leur dit : « Gardez-vous bien de faire là comme nous faisons ici, où chacun fait ce qu’il trouve à propos, parce que vous n’êtes pas encore arrivés au lieu de repos, et à la possession que le Seigneur vous a destinée47. »
TROISIEME PROPOSITION. C’est par la seule autorité du gouvernement que l’union est établie parmi les hommes.
Cet effet du commandement légitime nous est marqué par ces paroles, souvent réitérées dans l’Ecriture : Au commandement de Saül et de la puissance légitime, « tout Israël sortit comme un seul homme48. Ils étaient quarante mille hommes, et toute cette multitude était comme un seul49. » Voilà quelle est l’unité d’un peuple, lorsque chacun renonçant à sa volonté, la transporte et la réunit à celle du prince et du magistrat. Autrement nulle union ; les peuples errent vagabonds comme un troupeau dispersé. « Que le Seigneur Dieu des esprits, dont toute chair est animée, donne à cette multitude un homme pour la gouverner, qui marche devant elle, qui la conduise, de peur que le peuple de Dieu ne soit comme des brebis qui n’ont point de pasteur50. »
QUATRIEME PROPOSITION. Dans un gouvernement réglé, chaque particulier renonce au droit d’occuper par force ce qui lui convient.
Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que l’air et la lumière. Dieu dit à tous les hommes : « Croissez et multipliez, et remplissez la terre51. » Il leur donne à tous indistinctement « toute herbe qui porte son germe sur la terre, et tous les bois qui naissent52. » Selon ce droit primitif de la nature, nul n’a le droit particulier sur quoi que ce soit, et tout est en proie à tous.
Dans un gouvernement réglé, nul particulier n’a droit de rien occuper. Abraham étant dans la Palestine, demande aux seigneurs du pays jusqu’à la terre où il enterra sa femme Sara. « Donnez-moi droit de sépulture parmi vous53. »
Moïse ordonne qu’après la conquête de la terre de Chanaan, elle soit distribuée au peuple par l’autorité du souverain magistrat. « Josué, dit-il, vous conduira. Et après il dit à Josué lui-même : Vous introduirez le peuple dans la terre que Dieu lui a promis, et vous la distribuerez par sort54. »
La chose fut ainsi exécutée. Josué, avec le conseil, fit le partage entre les tribus et entre les particuliers, selon le projet et les ordres de Moïse55.
De là est né le droit de propriété ; et en général tout droit doit venir de l’autorité publique, sans qu’il soit permis de rien envahir, ni de rien attenter par la force.
CINQUIEME PROPOSITION. Par le gouvernement, chaque particulier devient plus fort.
[…] Dans un gouvernement réglé, les veuves, les orphelins, les pupilles, les enfants, même dans le berceau, sont forts. Leur bien leur est conservé ; le public prend soin de leur éducation ; leurs droits sont défendus, et leur cause est la cause propre du magistrat. Toute l’Ecriture le charge de faire justice aux pauvres, au faible, à la veuve, à l’orphelin et au pupille56.
C’est donc avec raison que saint Paul nous recommande de « prier persévéramment, et avec instance pour les rois, et pour tous ceux qui sont constitués en dignité, afin que nous passions tranquillement notre vie, en toute piété et chasteté57. »
De tout cela il résulte qu’il n’y a point de pire état que l’anarchie, c'est-à-dire l’état où il n’y a point de gouvernement ni d’autorité ; où tout le monde peut faire ce qu’il veut, nul ne fait ce qu’il veut ; où il n’y a point de maître, tout le monde est maître ; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave.
SIXIEME PROPOSITION. Le gouvernement se perpétue, et rend les Etats immortels.
Quand Dieu déclare à Moïse qu’il va mourir, Moïse lui dit aussitôt : « Donnez, Seigneur, à ce peuple quelqu’un qui le gouverne58. » En suite, par l’ordre de Dieu, Moïse établit Josué pour lui succéder ; « en présence du grand-prêtre Eléazar et de tout le peuple, il lui impose les mains59, » en signe que la puissance se continuait de l’un à l’autre.
Après la mort de Moïse, tout le monde reconnaît Josué. « Nous vous obéirons en toutes choses comme nous avons fait à Moïse60. » Le prince meurt ; mais l’autorité est immortelle, et l’Etat subsiste toujours. C’est pourquoi les mêmes desseins se continuent ; la guerre commencée se poursuit, et Moïse revit en Josué. Souvenez-vous, dit-il à ceux de Ruben, de ce que vous a commandé Moïse. » Et un peu après : « Vous posséderez la terre que le serviteur de Dieu, Moïse, vous a donnée61. »
Il faut bien que les princes changent, puisque les hommes sont mortels ; mais le gouvernement ne doit pas changer ; l’autorité demeure ferme, les conseils sont suivis et éternels.
Après la mort de Saül, David dit à ceux de Jabès-Galaad, qui avaient bien servi ce prince : « Prenez courage, et soyez toujours gens de cœur, parce qu’encore que votre maître Saül soit mort, la maison de Juda m’a sacré roi62. »
Il veut faire entendre que, comme l’autorité ne meurt jamais, ils doivent continuer leurs services, dont le mérite est immortel dans un Etat bien réglé. […]
[…] Conclusion.
Pour conclure tout ce livre, et le réduire en abrégé. La société humaine peut être considérée en deux manières :
Ou en tant qu’elle embrasse tout le genre humain, comme une grande famille ;
Ou en tant qu’elle se réduit en nations, ou en peuple composés de plusieurs familles particulières, qui ont chacune leurs droits.
La société, considérée de ce dernier sens, s’appelle société civile.
On la peut définir, selon les choses qui ont été dites, société d’hommes unis ensemble sous le même gouvernement et sous les mêmes lois.
Par ce gouvernement et ces lois, le repos et la vie de tous les hommes est mise, autant qu’il se peut, en sûreté.
Quiconque donc n’aime pas la société civile dont il fait partie, c'est-à-dire l’Etat où il est né, est ennemi de lui-même et de tout le genre humain.
Bossuet
20:39 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mercredi, 28 octobre 2009
De la société générale du genre humain naît la société civile, c'est-à-dire celle des états, des peuples et des nations.
PREMIERE PROPOSITION. La société humaine a été détruite et violée par les passions.
Dieu était le lien de la société humaine. Le premier homme s’étant séparé de Dieu, par une juste punition la division se mit dans la famille, et Caïn tua son frère Abel15.
Tout le genre humain fut divisé. Les enfants de Seth s’appelèrent les enfants de Dieu, et les enfants de Caïn s’appelèrent les enfants des hommes16.
Ces deux races ne s’allièrent que pour augmenter la corruption. Les géants naquirent de cette union, hommes connus dans l’Ecriture17, et dans toute la tradition du genre humain, par leur injustice et leur violence.
« Toutes les pensées de l’homme se tournent au mal en tout temps, et Dieu se repent de l’avoir fait. Noé seul trouve grâce devant lui18 ; » tant la corruption était générale.
Il est aisé de comprendre que cette perversité rend les hommes insociables. L’homme dominé par ses passions ne songe qu’à les contenter sans songer aux autres. « Je suis, dit l’orgueilleux dans Isaïe19, et il n’y a que moi sur la terre. »
Le langage de Caïn se répand partout. « Est-ce à moi de garder mon frère20 ? » c'est-à-dire : Je n’en ai que faire, ni ne m’en soucie.
Toutes les passions sont insatiables. « Le cruel ne se rassasie point du sang21. L’avare ne se remplit point d’argent22. »
Ainsi chacun veut tout pour soi. « Vous joignez, dit Isaïe23, maison à maison, et champ à champ. Voulez-vous habiter seul sur la terre ? »
La jalousie, si universelle parmi les hommes, fait voir combien est profonde la malignité de leur cœur. Notre frère ne nous nuit en rien, ne nous ôte rien ; et il nous devient cependant un objet de haine, parce que seulement nous le voyons plus heureux, ou plus industrieux, et plus vertueux que nous. Abel plaît à Dieu par des moyens innocents, et Caïn ne le peut souffrir. « Dieu regarda Abel et ses présents, et ne regarda pas Caïn ni ses présents : et Caïn entra en fureur, et son visage changea24. » De là les trahisons et les meurtres. « Sortons dehors, dit Caïn ; allons promener ensemble : et étant au milieu des champs, Caïn s’éleva contre son frère et le tua.25»
Une pareille passion exposa Joseph à la fureur de ses frères, lorsque, loin de leur nuire, il allait pour rapporter de leurs nouvelles à leur père qui en était en inquiétude26. « Ses frères, voyant que leur père l’aimait plus que tous les autres, le haïssaient, et ne pouvaient lui dire une parole de douceur27. » Cette rage les porta jusqu’à le vouloir tuer ; et il n’y eut autre moyen de les détourner de ce tragique dessein, qu’en leur proposant de le vendre28.
Tant de passions insensées, et tant d’intérêts divers qui en naissent, font qu’il n’y a point de foi ni de sûreté parmi les hommes. « Ne croyez point à votre ami, et ne vous fiez point à votre guide, donnez-vous de garde de celle qui dort dans votre sein, le fils fait injure à son père, la fille s’élève contre sa mère, et les ennemis de l’homme sont ses parents et ses domestiques29. » de là vient que les cruautés sont si fréquentes dans le genre humain. Il n’y a rien de plus brutal ni de plus sanguinaire que l’homme. « Tous dressent des embûches à la vie de leur frère ; un homme va à la chasse après un autre homme, comme il ferait après une bête pour en répandre le sang30. »
« La médisance, et le mensonge, et le meurtre, et le vol, et l’adultère ont inondé toute terre, et le sang a touché le sang31 : » c'est-à-dire qu’un meurtre en attire un autre.
Ainsi la société humaine, établie par tant de sacrés liens, est violée par les passions ; et comme dit saint Augustin : « Il n’y a rien de plus sociable que l’homme par sa nature, ni rien de plus intraitable ou de plus insociable par la corruption32. »
DEUXIEME PROPOSITION. La société humaine, dès le commencement des choses, s’est divisée en plusieurs branches par les diverses nations qui se sont formées.
Outre cette division qui s’est faite entre les hommes par les passions, il y en a une autre qui devait naître nécessairement de la multiplication du genre humain.
Moïse nous l’a marquée, lorsqu’après avoir nommé les premiers descendants de Noé33, il montre par là l’origine des nations et des peuples. « De ceux-là, dit-il34, sont sorties les nations, chacune selon sa contrée et selon sa langue. »
Où il paraît que ces deux choses ont séparé en plusieurs branches la société humaine : l’une, la diversité et l’éloignement des pays où les enfants de Noé se sont répandus en se multipliant ; l’autre, la diversité des langues.
Cette confusion du langage est arrivée avant la séparation, et fut envoyée aux hommes en punition de leur orgueil. Cela disposa les hommes à se séparer les uns des autres, et à s’étendre dans toute la terre que Dieu leur avait donnée à habiter. « Allons, dit Dieu35, confondons leurs langues, afin qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ; et ainsi le Seigneur les sépara de ce lieu dans toutes les terres36. »
La parole est le lien de la société entre les hommes, par la communication qu’ils se donnent de leurs pensées. Dès qu’on ne s’entend plus l’un l’autre, on est étranger l’un à l’autre. « Si je n’entends point, dit saint Paul37, la force d’une parole, je suis étranger et barbare à celui à qui je parle, et il me l’est aussi. » Et saint Augustin remarque que cette diversité de langage fait qu’un homme se plaît plus avec son chien qu’avec un homme son semblable38.
Voici donc le genre humain divisé par langues et par contrées : et de là il est arrivé qu’habiter un même pays, et avoir une même langue, a été un motif aux hommes de s’unir plus étroitement ensemble.
Il y a même quelque apparence que, dans la confusion des langues à Babel, ceux qui se trouvèrent avoir plus de conformité dans le langage furent disposés par là à choisir la même demeure ; à quoi la parenté contribua aussi beaucoup ; et l’Ecriture semble marquer ces deux causes qui commencèrent à former autour de Babel les divers corps de nations, lorsqu’elle dit que les hommes les composèrent « en se divisant chacun selon leur langue et leur famille39.
TROISIEME PROPOSITION. La terre qu’on habite ensemble sert de lien entre les hommes, et forme l’unité des nations.
Lorsque Dieu promet à Abraham qu’il fera de ses enfants un grand peuple, il leur promet en même temps une terre qu’ils habiteront en commun. « Je ferai sortir de toi une grande nation40. » Et un peu après : « Je donnerai cette terre à ta postérité. »
Quand il introduit les Israélites dans cette terre promise à leurs pères, il la leur loue afin qu’ils l’aiment. Il l’appelle toujours « une bonne terre, une terre grasse et abondante, qui ruisselle de tous côtés de lait et de miel41. »
Ceux qui dégoûtent le peuple de cette terre qui le devait nourrir si abondamment sont punis de mort comme séditieux et ennemis de leur patrie. « Les hommes que Moïse avait envoyés pour reconnaître la terre, et qui en avaient dit du mal, furent mis à mort devant Dieu42. »
Ceux du peuple qui avaient méprisé cette terre en sont exclus et meurent dans le désert. « Vous n’entrerez point dans la terre que j’ai juré à vos pères de leur donner. Vos enfants (innocents et qui n’ont point de part à votre injuste dégoût) entreront dans la terre qui vous a déplu ; et pour vous, vos corps morts seront gisants dans ce désert43. »
Ainsi la société humaine demande qu’on aime la terre où l’on habite ensemble ; on la regarde comme une mère et une nourrice commune ; on s’y attache, et cela unit. C’est ce que les Latins appellent caritas patrii soli, l’amour de la patrie, et ils la regardent comme un lien entre les hommes. […]
Bossuet
12:29 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 27 octobre 2009
L’homme est fait pour vivre en société
PREMIERE PROPOSITION. Les hommes n’ont qu’une même fin, et un même objet qui est Dieu.
« Ecoute, Israël ! le Seigneur notre Dieu est le seul Dieu. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta force1. »
DEUXIEME PROPOSITION. L’amour de Dieu oblige les hommes à s’aimer les uns les autres.
Un docteur de la loi demanda à Jésus : « Maître, quel est le premier de tous les commandements ? Jésus lui répondit : Le premier de tous les commandements est celui-ci : Ecoute Israël ; le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force : voilà le premier commandement. Et le second qui lui est semblable, est celui-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même². »
« En ces deux préceptes consiste toute la loi et les prophètes3. »
Nous nous devons donc aimer les uns les autres, parce que nous devons aimer tous ensemble le même Dieu, qui est notre Père commun ; et son unité est notre lien. « Il n’y a qu’un seul Dieu, dit saint Paul4 ; si les autres comptent plusieurs dieux, il n’y en a pour nous qu’un seul, qui est le père dont nous sortons tous, et nous sommes faits pour lui. »
S’il y a des peuples qui ne connaissent pas Dieu, il n’en est pas moins pour cela le créateur, et il ne les a pas moins faits à son image et ressemblance. Car il a dit en créant l’homme : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance5 ; » et un peu après : « Et Dieu créa l’homme à son image ; il le créa à l’image de Dieu. »
Il le répète souvent, afin que nous entendions sur quel modèle nous sommes formés, et que nous aimions les uns dans les autres l’image de Dieu. C’est ce qui fait dire à Notre- Seigneur, que le précepte d’aimer le prochain est semblable à celui d’aimer Dieu : parce qu’il est naturel que qui aime Dieu, aime aussi pour l’amour de Lui tout ce qui est fait à son image ; et ces deux obligations sont semblables.
Nous voyons aussi que quand Dieu défend d’attenter à la vie de l’homme, il en rend cette raison : « Je chercherai la vie de l’homme de la main de toutes les bêtes et de la main de l’homme. Quiconque répandra le sang humain, son sang sera répandu : parce que l’homme est fait à l’image de Dieu6. » […]
TROISIEME PROPOSITION. Tous les hommes sont frères.
[…] Ainsi le caractère d’amitié est parfait dans le genre humain ; et les hommes, qui n’ont tous qu’un même père, doivent s’aimer comme frères. A Dieu ne plaise qu’on croie que les rois soient exempts de cette loi, ou qu’on craigne qu’elle ne diminue le respect qui leur est dû. Dieu marque distinctement que les rois qu’il donnera à son peuple, « seront tirés du milieu de leurs frères7 ; » un peu après : « ils ne s’élèveront point au-dessus de leurs frères par un sentiment d’orgueil ; » et c’est à cette condition qu’il leur promet un long règne.
Les hommes ayant oublié leur fraternité, et les meurtres s’étant multipliés sur la terre, Dieu résolut de détruire tous les hommes8, à la réserve de Noé et de sa famille, par laquelle il répara tout le genre humain, et voulut que dans ce renouvellement du monde nous eussions encore tous un même père.
Aussitôt après, il défend les meurtres, et avertissant les hommes qu’ils sont tous frères, descendus premièrement du même Adam et ensuite du même Noé : « Je rechercherai, dit-il9, la vie de l’homme de la main de l’homme et de la main de son frère. »
QUATRIEME PROPOSITION. Nul homme n’est étranger à un autre homme.
Notre-Seigneur, après avoir établi le précepte d’aimer son prochain, interrogé par un docteur de la loi, qui était celui que nous devons tenir pour notre prochain, condamne l’erreur des Juifs, qui ne regardaient comme tels que ceux de leur nation. Il leur montre, par la parabole du samaritain qui assiste le voyageur méprisé par un prêtre et par un lévite, que ce n’est pas sur la nation, mais sur l’humanité en général, que l’union des hommes doit être fondée. « Un prêtre vit le voyageur blessé, et passa ; et un lévite passa près de lui et continua son chemin. Mais un Samaritain, le voyant fut touché de compassion10. » Il raconte avec quel soin il le secourut, et puis il dit au docteur11 : « Lequel de ces trois vous paraît être son prochain ? et le docteur répondit : Celui qui a eu pitié de lui ; et Jésus lui dit : Allez, et faites de même. » […]
SIXIEME PROPOSITION. L’intérêt même nous unit.
[…] C’est pourquoi il a donné aux hommes divers talents. L’un est propre à une chose, et l’autre à une autre, afin qu’ils puissent s’entre-secourir comme les membres du corps, et que l’union soit cimentée par ce besoin mutuel. « Comme nous avons plusieurs membres, qui tous ensemble ne font qu’un seul corps, et que les membres n’ont pas tous la même fonction ; ainsi nous ne sommes tous ensemble qu’un seul corps en Jésus-Christ, et nous sommes tous membres les uns des autres12. » Chacun de nous a son don et sa grâce différente.
« Le corps n’est pas un seul membre, mais plusieurs membres. Si le pied dit : Je ne suis pas la main, est-il pour cela retranché du corps ? Si tout le corps était œil, où en seraient l’ouïe et l’odorat ? Mais maintenant Dieu a formé les membres, et les a mis chacun où il lui a plu. Que si tous les membres n’étaient qu’un seul membre, que deviendrait le corps ? Mais dans l’ombre que Dieu a établie, s’il y a plusieurs membres, il n’y a qu’un corps. L’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai que faire de votre assistance ; ni la tête ne peut pas dire aux pieds : Vous ne m’êtes pas nécessaires. Mais au contraire, les membres qui paraissent les plus faibles sont ceux dont on a le plus besoin. Et Dieu a ainsi accordé le corps, en suppléant par un membre ce qui manque à l’autre, afin qu’il n’y ait point de dissension dans le corps, et que les membres aient soin les uns des autres13. »
Ainsi, par les talents différents, le fort à besoin du faible, le grand du petit, chacun de ce qui paraît le plus éloigné de lui ; parce que le besoin mutuel rapproche tout, et rend tout nécessaire.
Jésus-Christ formant son Eglise, en établit l’unité sur ce fondement, et nous montre quels sont les principes de la société humaine.
Le monde même subsiste par cette loi. « Chaque partie a son usage et sa fonction ; et le tout s’entretient par le secours que s’entre-donnent toutes les parties14. »
Nous voyons donc la société humaine appuyée sur ces fondements inébranlables : un même Dieu, un même objet, une même fin, une origine commune, un même sang, un même intérêt, un besoin mutuel, tant pour les affaires que pour la douceur de la vie.
Bossuet
21:32 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
dimanche, 18 octobre 2009
Le chemin du Ciel
"Tu m'a montré le chemin d'Ars, je te montrerai le chemin du Ciel..."
C'est par cette belle formule que Saint Jean-Marie Vianney remercia Antoine Givre, jeune berger qui le renseigna, au moment où de son arrivée dans un petit village de la région lyonnaise, qui sera célèbre grâce à lui.
Le Vatican, à l'occasion du 150ème anniversaire de la mort du Saint Curé, nous incite à cheminer vers le Ciel, en se mettant à son école. Ainsi, outre le fait que nous pouvons l'invoquer pour les vocations dont le monde a tant besoin, nous devons surtout profiter des indulgences mises à notre disposition par le Saint-Siège, dans le cadre de l'année sacerdotale (19 juin 2009-19 juin 2010):
"Pour obtenir ce fruit tant désiré, le don des Sacrées Indulgences, que la Pénitencerie Apostolique prodigue avec bienveillance pour le temps de l’Année sacerdotale, sera très utile ; le présent Décret est émis conformément à la volonté du Souverain Pontife:
A. – L’indulgence plénière, applicable également aux confrères défunts sous forme de suffrage, est accordée miséricordieusement dans le Seigneur aux prêtres vraiment pénitents qui, n'importe quel jour, réciteront dévotement au moins les Laudes ou les Vêpres devant le Très-Saint-Sacrement exposé à l’adoration publique ou reposé au tabernacle, et qui, à l'exemple de Saint Jean-Marie Vianney, se proposeront avec disponibilité et générosité pour célébrer les sacrements, spécialement celui de la Pénitence ; conformément aux dispositions en vigueur, ils devront en outre faire la confession sacramentelle, s’approcher du Banquet eucharistique et prier selon les intentions du Souverain Pontife.
L'Indulgence partielle, également applicable aux confrères défunts, est encore accordée aux prêtres chaque fois qu’ils réciteront avec dévotion des prières légitimement approuvées pour mener une vie sainte et pour s'acquitter saintement des sacra munera qui leur sont confiés.
B. - L'Indulgence plénière est accordée à tous les fidèles vraiment pénitents qui assisteront avec dévotion au divin Sacrifice de la Messe dans une église ou un oratoire, et qui offriront à Jésus-Christ Prêtre Souverain et Éternel, pour les prêtres de l'Eglise, des prières et n'importe quelle bonne oeuvre accomplie ce jour-là, pour qu'Il les sanctifie et les modèle selon Son cœur, du moment qu’ils auront expié leurs péchés par la pénitence sacramentelle et qu’ils auront prié selon les intentions du Souverain Pontife ; cette concession vaut aux dates de l’ouverture et de la fermeture de l'Année Sacerdotale, le jour du 150° anniversaire du pieux trépas de Saint Jean-Marie Vianney, le premier jeudi du mois ou en quelque autre jour désigné par les Ordinaires des lieux pour l'utilité des fidèles.
Il sera très opportun que, dans les églises cathédrales et paroissiales, ce soient les prêtres chargés de la cura patorali qui dirigent publiquement ces exercices de piété, qui célèbrent la Sainte Messe et reçoivent les confessions des fidèles.
L’Indulgence plénière est également accordée, dans leur maison ou là où leur empêchement les retient, aux personnes âgées, aux malades et à ceux qui, pour des motifs légitimes, ne peuvent pas quitter leur domicile, et qui, ayant conçu une détestation de tout péché et ayant l'intention de s'acquitter dés que possible des trois conditions habituelles, réciteront aux jours ci-dessus déterminés, des prières pour la sanctification des prêtres, et offriront avec confiance à Dieu, à travers Marie Reine des Apôtres, les maladies et les difficultés de leur vie.
L'Indulgence partielle est enfin accordée à tous les fidèles chaque fois qu’ils réciteront avec dévotion cinq Notre Père, Je vous salue Marie et Gloire soit au Père, ou une autre prière approuvée à cette fin, en l’honneur du Sacré-Coeur de Jésus, pour obtenir que les prêtres conservent la pureté et la sainteté de leur vie.
Ce présent Décret est valable pour toute la durée de l'Année Sacerdotale. Nonobstant toutes dispositions contraires.
Donné à Rome, au siège de la Pénitencerie Apostolique, le 25 avril fête de Saint Marc Évangéliste, en l'an 2009 de l'Incarnation du Seigneur. " (source: Vatican)
"L'Indulgence, qui est la rémission totale ou partielle devant Dieu de la peine temporelle encourue en raison d'un péché déjà pardonné, peut être appliquée à soi ou à l'intention de l'âme d'un défunt. Dans tous les cas — indulgence plénière ou partielle —, le fidèle doit être en « état de grâce ».
Pour l'indulgence plénière, dont l'obtention est limitée à une fois par jour, il doit :
- avoir le désir de gagner l'indulgence,
- se détacher complètement du péché, même véniel,
- se confesser dans les huit jours (avant ou après l'indulgence),
- communier le jour même,
- prier selon les intentions indiquées par le pape, ou prier aux intentions du pape,
- accomplir l'action à laquelle est attachée l'indulgence dans le temps prescrit (si l'indulgence est attachée à un jour ou une période particuliers).
Si ces actions ne sont que partiellement remplies, ou que le fidèle n'a pas les dispositions du cœur requises, l'Indulgence n'est que partielle.
Il est également rappelé que l'Indulgence ne peut être appliquée qu'à soi-même ou aux « âmes du Purgatoire » (par mode de suffrage), et non à d'autres personnes vivantes." (source: wikipédia)

23:40 Publié dans Catholicisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
lundi, 12 octobre 2009
DÉMOCRATES ET DÉMOCRATES
Un dogme faux et impie a été posé au commencement du siècle dernier : La souveraineté du peuple.
Une institution redoutable a bientôt accompagné ce dogme : Le suffrage universel.
Qu’est-il sorti de ce dogme et du fonctionnement de l’institution ?
Un spectacle sans précédent dans l’histoire des erreurs du genre humain ; de grandes masses de peuples qui viennent officiellement se ranger en bataille contre Dieu.
On appelle cet état de choses la démocratie[1].
C’est que, comme nous l’avons dit, la démocratie est fille de l’orgueil, d’un orgueil qui d’abord se refuse à reconnaître l’état de déchéance où nous nous trouvons par suite de la faute originelle ; puis d’un orgueil plus grand qui, ne pouvant méconnaître l’existence du mal, dont il nie le principe, a l’audace d’affirmer que la source en est en Dieu et que, de Lui et de ses lois, les flots du mal et du malheur se sont répandus dans les institutions humaines. C’est pourquoi, l’orgueil démocratique s’efforce d’insurger l’homme contre le souverain Maître, et de substituer aux institutions qui ont régi les sociétés depuis le commencement du monde, un régime de liberté, d’égalité, de partage des biens et de souveraineté du peuple, dont la malfaisance se fait déjà si cruellement sentir, aujourd’hui qu’on n’en est encore qu’aux premiers essais.
C’est ce régime que voudrait réaliser de nos jours, qu’institue, sous nos yeux, la démocratie des Gambetta et des Ferry, des Combes et des Jaurès ; c’est là qu’aboutissent tous les démocrates conséquents, fussent-ils partis des marches du sanctuaire, comme les Lamennais et les Charbonnel : lancés à la poursuite de cette liberté, de cette égalité et de cette souveraineté, que réclame l’orgueil démocratique, ils se heurtent à l’autorité de Dieu et, irrités de le trouver sur leur chemin, ils se soulèvent contre Lui.
Il en est à qui cet aboutissement fait horreur et qui s’arrêtent en chemin. Les points d’arrêt marquent les différentes classes de démocrates.
Elles sont nombreuses. C’est bien ici que l’on peut dire : Quot capita, tot sensus. Assurément, la distance est grande entre MM. Combes et Jaurès, d’une part, et MM. Harmel et Marc Sangnier, d’autre part. Et cependant, ceux-ci comme ceux-là ne perdent aucune occasion de se dire démocrates, apôtres et serviteurs de la démocratie.
Le grand inconvénient et aussi le grand danger de ces mots, est d’être assez peu définis ou assez détournés de leur signification première, pour pouvoir convenir aux personnes les plus étrangères les unes aux autres, et pour pouvoir signifier les choses les plus différentes, pour ne point dire les plus opposées.
Cependant, il faut croire qu’il y a bien entre tous les démocrates, des plus radicaux aux plus modérés, un point par lequel ils arrivent à se toucher, puisque, si différents qu’ils soient, lorsqu’ils s’examinent et veulent se définir, ils tombent sur le même mot, il ne leur répugne point de se parer du même titre, de se ranger sous une même dénomination, si ce n’est pas dans un même parti.
Où est ce point ? Où est le contact entre les démocrates socialistes et les démocrates chrétiens, pour prendre les extrêmes ?
C’est ce que nous devons chercher.
Mais, auparavant, il est juste de reconnaître qu’il y a démocrates chrétiens et démocrates chrétiens, et nous devons dire que nous n’entendons nous occuper ici que des uns et nullement des autres. Les premiers ne réclament que le nom, les seconds s’attachent à la close.
Il est des catholiques, hommes d’œuvres, à qui il plaît de se parer du titre de démocrate, parce qu’il leur semble que ce nom leur donnera plus facile accès auprès du peuple, au bien duquel ils veulent se dévouer. Et Léon XIII, qui a si puissamment encouragé ce dévouement aux classes populaires, n’a point voulu les contrister en leur enlevant la licence d’user de ce vocable qu’ils affectionnent. Cependant, en leur laissant cette faculté, il leur a fait entendre qu’il lui eût été plus agréable qu’ils n’en usassent point.
« Au commencement, a-t-il dit, cette sorte de bienfaisance populaire ne se distinguait ordinairement par aucune appellation spéciale. Le terme de socialisme chrétien, introduit par quelques-uns, et d’autres expressions dérivées de celle-là, sont justement tombés en désuétude. Il plut ensuite à plusieurs, et à bon droit, de l’appeler action chrétienne populaire. En certains endroits, ceux qui s’occupent de ces questions se sont dit : chrétiens sociaux. Ailleurs, la chose elle-même est appelée démocratie chrétienne, et ceux qui s’y adonnent, démocrates chrétiens ; tandis que le système défendu par les socialistes est désigné sous le nom de démocratie sociale.
« Or, des deux dernières expression énoncées ci-dessus, si la première : « chrétiens sociaux », ne soulève guère de réclamations, la seconde : « démocratie chrétienne », blesse beaucoup de gens bien pensants qui lui trouvent un sens équivoque et dangereux. Ils se défient de cette dénomination pour plus d’un motif. Ils craignent que ce mot ne déguise mal le gouvernement populaire, ou ne marque en sa faveur une préférence marquée sur les autres formes du gouvernement. Ils craignent que la vertu de la religion chrétienne ne semble comme restreinte aux intérêts du peuple, les autres classes de la société, étant, en quelque sorte, laissées de côté. Ils craignent enfin que, sous ce nom trompeur, ne se cache quelque dessein de décrier toute espèce de pouvoir légitime, soit civil, soit sacré. »
Il semble qu’après de telles paroles, il eût été déférent et sage d’abandonner ce titre « équivoque et dangereux » de démocrate chrétien. Et, de fait, les vrais hommes d’œuvres n’y tiennent plus guère.
Il n’en est point de même de ceux qui veulent former dans l’Eglise une école et un parti, et qui constituent la seconde clase des démocrates chrétiens, celle dont nous avons à nous occuper.
Elle existe : « NOUS SOMMES UNE ÉCOLE SOCIALE NOUVELLE, disait La Démocratie chrétienne, dans son numéro de mars 1897, ET UN PARTI SOCIAL NOUVEAU. Dès lors, il nous fallait un nom, un drapeau ; nous avons pris celui de démocrates… Mais nous ne sommes pas des démocrates tout court, nous avons voulu et nous voulons nous appeler « démocrates chrétiens ».
Un parti social qui se caractérise par ce nom : « démocrate » ; une école qui se donne pour enseigne : « la démocratie » ne sont et ne peuvent être qu’une école qui enseigne que la souveraineté appartient au peuple ; qu’un parti qui veut travailler à lui conférer effectivement cette souveraineté. On se demande comment la qualification « chrétien » peut être attribuée à cette école et à ce parti.
C’est la question que Mgr Manacorda, évêque de Fossano et doyen de l’épiscopat Piémontais, posa dans une lettre pastorale publiée en 1897 : « Il est une chose que j’aimerais savoir, c’est si, en prenant le titre de chrétiens, ces démocrates comptent porter leur démocratie dans l’Eglise catholique ou dans l’Etat. Vouloir la démocratie dans l’Eglise, dont la constitution est divine et la forme hiérarchique immuable, serait une tentative sacrilège. La vouloir dans l’Etat, ce ne peut être un mouvement catholique soumis à l’autorité ecclésiastique inspiré de l’Evangile et de l’Eglise, mais une insurrection plébéienne, à laquelle un citoyen honnête ne peut prendre part. D’après Aristote, la définition du gouvernement démocratique est : Democratia est principatus populi – vel popularis status – et est quum ad commodum egenorum reipublica a pauperibus gubernatur. Est-il possible que ce soit la classe infime de la société humaine, la plèbe, comme s’exprime notre philosophe, qui doive être appelée à gouverner l’autre ? » Le prélat réfute cette utopie par le bon sens et par l’histoire ? Il montre que partout et toujours, toutes les fois que la plèbe a triomphé, elle a amené avec elle la désolation et la misère.
La lettre se termine par cette déclaration : « Nous sommes catholiques. Il ne nous faut rien de plus. La foi catholique nous suffit, nous ne voulons pas de la foi démocratique[2]. »
Le parti et l’école de la démocratie chrétienne, quoique se disant « nouveaux », ne datent pas d’aujourd’hui ; ils viennent de Lamennais, non du Lamennais de l’Essai sur l’Indifférence, mais de celui de l’orgueil blessé.
Dans une lettre adressée, en octobre 1848, à l’Ami de la Religion, M. de Montalembert, parlant des disciples de cette école et des adhérents à ce parti, exprimait, en ces termes, la peine qu’il éprouvait de la nécessité où il se voyait de les avertir et de les dénoncer :
« …J’arrive maintenant au point le plus délicat, le plus difficile du sujet que j’ai voulu examiner avec vous. Je ne l’aborde qu’avec hésitation, avec douleur même. Avec douleur, parce qu’il ne s’agit plus de combattre des adversaires, mais de critiquer des amis, des frères. Mais, après avoir longtemps réfléchi, longtemps examiné notre situation, je sens que j’obéis à la voix d’un devoir, et ce devoir, je viens l’accomplir, non pas certes dans un esprit de lutte et d’animosité, mais au contraire avec la ferme résolution de ne pas dépasser les bornes d’un avertissement fraternel. »
Ces paroles expriment bien notre propre sentiment et notre propre volonté, mais elles marquent en même temps notre devoir.
[1] L’abbé Joseph Lémann, La Religion du Combat, p. 262.
[2] L’Italia Reale a publié en entier ce document épiscopal et consacré plusieurs articles à en faire le commentaire.
20:36 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
samedi, 03 octobre 2009
LES SOPHISMES DE ROUSSEAU ET LA DÉMOCRATIE
L’article III de la Déclaration des Droits de l’homme dit : « Le principe de toute autorité est essentiellement dans la nation. »
Cette déclaration est contraire à la raison aussi bien qu’à la foi.
Toujours et partout, la raison humaine a pensé et dit que l’autorité appartient à la cause, le pouvoir sur ce qui est produit à celui qui a produit. En conséquence, le principe de toute autorité réside essentiellement en Celui qui est la Cause première, et les causes secondes ont, sur leurs effets, une autorité dérivée de la source de l’être. L’autorité suprême ou la souveraineté absolue est en Dieu, notre premier Auteur, Celui de qui nous tenons tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons. A lui de gouverner notre vie, de régir notre personne pour l’amener à la perfection qu’il avait en vue en nous créant, en nous rachetant, en nous envoyant son Esprit sanctificateur.
Au-dessous de ce Souverain Maître, et participant, sous sa dépendance, à sa souveraineté, se trouvent ceux qu’il a appelés à être les ministres et les instruments de sa bonté créatrice et éducatrice : le père, souverain dans la famille ; le Pape, souverain dans l’Eglise ; et, dans la nation, l’ayant droit ou les ayants droit de ceux qui l’ont faite, qui l’ont protégée et qui l’ont guidée dans la poursuite de ses destinées.
Nous n’avons point à nous occuper ici de la souveraineté paternelle, ni de la souveraineté pontificale, mais seulement de la souveraineté civile. Dire que son principe est essentiellement dans le peuple et qu’elle appartient au peuple ; qu’il la garde, alors même qu’il la délègue ; qu’elle est en lui sans limites, c’est définir la DÉMOCRATIE telle qu’elle est actuellement professée chez nous, telle qu’elle y est censément exercée.
Nous disons « censément », autorisé à parler ainsi par un démocrate fameux, M. Clemenceau.
« Qu’est-ce donc que la démocratie ? » demande-t-il dans son Grand Pan (p. 316 et 317). Et il répond : « Par définition : le gouvernement du peuple. Je prie qu’on me le montre, le gouvernement du peuple, et qu’on me dise où, comment, en quel lieu il se manifeste. Ce qu’on appelle le peuple, pour la commodité du discours, c’est apparemment la mobile masse des intérêts changeants qui flotte au vent des préjugés, des rêves ataviques, des passions, des espérances. Qui oserait prétendre que ce peuple-là gouverne, ait jamais gouverné ? Qui ne sait que depuis les temps connus jusqu’à nos jours, il est, je ne dis pas conduit, mais poussé au hasard des caprices, des sophismes, des sentiments bons ou mauvais d’une bruyante minorité d’action ? En réalité, ce qu’on entend par démocratie, dans le langage courant, c’est l’accroissement fatal, profitable mais incohérent des minorités gouvernantes… Le peuple est roi. Il règne. Mais il ne gouverne pas. Il a, comme les dieux d’Homère, la fumée des hécatombes. »
Considérée en elle-même, la démocratie est la négation et le renversement de l’Autorité, Son principe est l’orgueil dans sa plus altière suffisance. M. de Montalembert l’a fort bien dit, à propos de la Constituante : « La Révolution, sous le nom de DÉMOCRATIE, n’est que l’explosion universelle de l’orgueil. »
Il répugne à l’orgueil de reconnaître un maître. Il se dit libre, il se dit souverain ; et le sentiment de sa souveraineté le pousse à secouer tous les jougs, le joug civil aussi bien que le joug paternel et le joug ecclésiastique. Et comme il voit que toute autorité descend de Dieu, se déclare émanée de Dieu, il s’insurge contre Dieu lui-même. « Dieu, c’est le mal », a dit le démocrate Proud’hon. Ce blasphème est redit à toute heure, sous mille formes diverses, dans les journaux démocratiques, dans les réunions populaires, et même dans le Parlement issu de la souveraineté du peuple.
Comment la démocratie en est-elle arrivée à ce degré d’impiété et de déraison ? Le voici. L’orgueil humain, malgré ses prétentions à la souveraineté, ne peut faire disparaître le mal. Il le rencontre par tout, il en souffre à tous moments. Il ne peut nier son existence ; mais ce qu’il ne veut point, c’est d’en voir en lui le principe. Il ne veut point reconnaître que le mal sort de notre nature corrompue pour se répandre sur tout ce qui nous entoure ; il l’attribue aux choses elles-mêmes et particulièrement aux institutions sociales que les siècles ont créées. C’est pourquoi il veut les détruire et leur substituer un régime de liberté et d’égalité, un régime démocratique sans précédent dans l’histoire de l’humanité.
Et comme la société se défend, comme elle se retient à Dieu et à son autorité pour ne point disparaître dans l’abîme que cette égalité et cette liberté lui creusent, l’orgueil démocratique s’en prend à Dieu, dit que c’est en Lui qu’est la source de tout mal, qu’il est le mal, et conséquemment qu’il faut l’abolir, ou, si on ne le peut, du moins effacer sa pensée de l’esprit des hommes. N’est-ce pas ce que tente notre démocratie à l’heure actuelle, par tous les moyens que la possession du pouvoir lui donne ?
Cet orgueil vient de loin. Le premier souffle s’en fit sentir à Rome au XVe siècle. Il sortit de la poitrine des humanistes pour se répandre ensuite sur toute l’Europe. Ils furent les premiers, au sein du christianisme, à glorifier l’homme au dépens du Créateur. Le souffle devint tempête avec la Réforme ; avec la Révolution, il a été cyclone, renversant tout. Demain, il ne se contentera plus de renverser, il emportera les ruines elles-mêmes.
Ses ravages gagnent de nation en nation. Si les chrétiens ne s’opposent à ses envahissements, si surtout il se trouve des catholiques pour le favoriser, sous prétexte de le christianiser, l’orgueil démocratique ne tardera plus à établir effectivement son règne sur le monde.
Et l’orgueil, maître du monde, ne peut qu’appeler sur notre globe les foudres qui ont frappé dans le Ciel l’orgueilleux Lucifer.
Aussi, M. Le Play avait-il grandement raison lorsqu’il disait : « IL FAUT ABSOLUMENT ATTAQUER DE FRONT, SANS RÉTICENCE, LA THÉORIE DÉMOCRATIQUE. »
C’est ce que les Papes ne cessent de faire. Pie VII, dans sa Lettre apostolique à Mgr de Boulogne ; Grégoire XVI, dans l’Encyclique Mirari Vos ; Pie IX, dans l’Encyclique Quanta Cura, ont condamné successivement les faux dogmes de la Révolution. Aucun Pape n’a pris à partie aussi directement que Léon XIII le dogme démocratique par excellence : la souveraineté du peuple.
Dans l’Encyclique Immortale Dei, il dit :
« Le pouvoir public ne peut venir que de Dieu. Dieu seul, en effet, est le souverain maître de toutes choses : toutes, quelles qu’elles soient, doivent nécessairement lui être soumises et lui obéir ; de telle sorte que quiconque a le droit de commander ne tient ce droit que de Dieu, chef suprême de tous.
Tout pouvoir vient de Dieu ( Rom, XIII). »
Dans l’Encyclique Diuturnum :
« Ils se trompent, ces philosophes qui font sortir la société civile d’un libre contrat et assignent à l’autorité la même origine. »
Dans une autre partie de cette même Encyclique :
« C’est une erreur de prétendre que tout vient du peuple ; que, par suite, l’autorité n’appartient pas en propre à ceux qui l’exercent, mais à titre de mandat populaire et sous réserve que la volonté du peuple peut toujours retirer à ses mandataires la puissance qu’elle leur a déléguée. »
Plus loin : « Ceux qui administrent la chose publique doivent pouvoir exiger l’obéissance dans des conditions telles que le refus de soumission est un péché. Or, il n’est pas un homme qui ait en soi ou de soi ce qu’il faut pour enchaîner par un lien de conscience le libre vouloir de ses semblables. Dieu seul, en temps que Créateur et Législateur universel, possède une telle puissance : ceux qui l’exercent ont besoin de la recevoir de Lui et de l’exercer en son nom. Il n’y a qu’un seul législateur et un seul juge qui puisse condamner et absoudre (Jacq., IV, 12). »
Nous avons entendu M. Le Play attribuer à la théorie démocratique les maux actuels de la société. Léon XIII ne parle point autrement.
« En faisant dépendre la puissance publique de la volonté du peuple, on commet d’abord une erreur de principe, et en outre on ne donne à l’autorité qu’un fondement fragile et sans consistance. De telles opinions sont comme un stimulant perpétuel aux passions populaires qu’on voit croître chaque jour en audace et préparer la ruine publique. Ces théories sur le pouvoir ont déjà causé de grands maux, et il est à craindre que ces maux dans l’avenir n’aillent jusqu’aux pires extrémités. »
M. Haller, dans son bel ouvrage : Restauration de la science politique, donne la raison de ces craintes que les faits justifient chaque jour : « Il n’y a pas de pouvoir plus terrible que celui qui peut exécuter les plus exécrables forfaits avec la volonté de tous ou les colorer de la volonté de tous. Les forces d’une corporation (surtout celle des mandataires de la foule), employées sans règle et sans frein ou tournées contre le sein même de la société, deviennent plus formidables que toutes les autres. Les droits naturels et acquis sont alors foulés aux pieds avec plus d’impudence encore que par des tyrans individuels, parce que les passions ne sont jamais plus violentes qu’entre égaux, et que chacun se cache parmi la foule des complices et se soustrait par conséquent à la crainte même de la honte et de la responsabilité morale[1]. » N’est-ce point l’exact tableau de ce dont nous sommes actuellement témoins ? M. de Tocqueville dit aussi : « Je ne sache pas de pays où les révolutions soient plus dangereuses que dans les pays démocratiques, parce que, indépendamment des maux accidentels et passagers qu’elles ne sauraient manquer de faire, elles risquent toujours d’en créer de permanents et pour ainsi dire éternels[2]. »
Citons encore don Félix y Salvany, dans son livre, Le Libéralisme est un péché : « De toutes les raisons qui doivent tenir le catholique de notre temps en garde contre les gouvernements de forme populaire, la plus forte doit être l’empressement que la Franc-Maçonnerie a mis partout et toujours à les établir. Avec une intuition merveilleuse, l’enfer a reconnu que ces systèmes de gouvernement étaient les meilleurs conducteurs de son électricité et qu’aucun autre ne pouvait mieux le servir. »
On sait ce que le régime démocratique a produit en France il y a un siècle. Le nouvel essai par lequel nous passons nous ménage de grands maux, et des maux qui seront permanents, éternels, comme dit M. de Tocqueville, si l’on ne se déprend de cette utopie. Aussi M. de Montalembert, dans son écrit : Les Intérêts catholiques au XIXe siècle, prononçait-il cette sentence dès 1858 : « Je reconnais volontiers que la démocratie française, cette grande débauchée, qui n’a rien ménagé, rien respecté, rien épargné, ne mérite guère d’être ménagée et qu’on est en droit de la traiter comme les débauchées, en la mettant à l’hôpital. »
Mettre la démocratie à l’hôpital n’est point l’affaire de tout le monde ; je crois même qu’à l’heure actuelle personne sur la terre n’est de force à y réussir. Mais ce que nous pouvons tous, c’est redresser les idées et obtenir par là que la démocratie meure un jour de sa belle mort.
C’est ce que demandait déjà M. Le Play en 1865 : « Dans une société qui croule de toutes parts, il m’a semblé qu’il y avait d’abord à redresser les idées. Ce qu’il faut, c’est améliorer le fond des choses à la lumière des principes. »
En 1867 : « La ligne de conduite à suivre est de travailler jusqu’à ce qu’on ait un credo doctrinal bien arrêté…je crains que le salut ne puisse sortir que de terribles catastrophes…Que faire dans ce désordre ? Ce que les Apôtres ont fait au milieu de la corruption romaine : se dévouer à propager le vrai et le bien…Je crois que nous sommes plus malades encore que le monde païen, du moins sous certains rapports, et douze apôtres ne seraient pas de trop. »
Il les cherchait. Déjà, en 1861, annonçant à M. de Ribbe que l’Empereur venait de lui donner la direction de l’exposition française à l’Exposition universelle de Londres ; il exprimait sa joie, non pour l’honneur qui allait lui en revenir, mais parce que cette fonction le mettrait en contact avec beaucoup d’hommes éminents de tous pays et lui permettrait d’exercer auprès d’eux son apostolat. C’est aussi dans ce but qu’il créa ses « Unions » et sa Revue. Il disait à ses disciples : « Tocqueville, malgré son honnêteté, a tout faussé, il a fait l’Europe, et à la France en particulier, un mal incalculable. Il faut absolument attaquer de front sans retenue la thèse démocratique. » « On ne peut trop insister sur ce point. Il faut parler haut et ferme, montre l’abîme ouvert, crier gare ; mais il faut en même temps conserver une foi inébranlable dans le retour au bien, dans l’énergie vitale de la France[3]. »
Ce retour tarde trop ! Combien, même parmi les plus fidèlement attachés de cœur, à la France traditionnelle, restent persuadés de cette erreur : que la démocratie est un progrès sur le régime hiérarchisé d’autrefois !
C’est le contraire qui est vrai. « Ce mot magique de démocratie, a fort bien dit M. Paul Bourget, ne représente que des principes de régression, la plus complète méconnaissance des lois partout inscrites dans la nature ; il est parfaitement faux que le mérite individuel puisse arriver à un développement utile s’il n’est appuyé sur des éléments familiaux. Il est parfaitement faux que les majorités créent le droit national, car un peuple n’est pas composé que des vivants, il est composé de ses morts et de ceux qui viendront, en sorte que les vivants ne sont que des usufruitiers dont, par suite, la gérance est limitée. Il est parfaitement faux que 1789 ait marqué pour la France une ère de régénération, et tout au contraire, si notre pays a présenté des signes de recul devant les nations concurrentes, c’est depuis lors.
« Ces faussetés sont pourtant si couramment répétées, elles ont été si complaisamment développées par de brillants écrivains, si ardemment et insolemment proclamées, qu’un grand effort est nécessaire pour se rendre compte de leur mensonge[4]. »
Mgr Delassus
20:24 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 17 septembre 2009
AUTRES FAUX DOGMES
Quels sont-ils ? Comment découlent-ils de la négation du péché originel et comment ont-ils pu avoir une influence si funeste sur la société ?
Ces faux dogmes sont la liberté, l’égalité, la souveraineté du peuple, l’illégitimité de la propriété.
Comment ils découlent de l’affirmation de la bonté native de l’homme ? Il est facile de le voir. Si l’homme est bon, si rien ne le vicie, s’il est originellement parfait, il doit être libre. Si la nature humaine est ce qu’elle doit être, elle doit pouvoir obéir à sa loi comme tous les autres êtres, suivre tous ses instincts, déployer toutes ses énergies. La contrarier, lui imposer des entraves est un crime. L’autorité qui ne s’est constituée que pour poser des bornes à la liberté, est illégitime et mauvaise : ses codes, ses magistrats et ses bourreaux ne servent qu’à empêcher ce qui doit être considéré comme le bien ; car pour tout être, le bien est ce qui découle de l’obéissance aux lois de la nature propre à chacun.
Si les hommes sont tous bons, ils doivent être socialement égaux : l’inégalité des conditions est la suprême injustice, source et principe de toutes les autres.
S’ils sont bons, inutile de les gouverner : le pouvoir est une superfétation aussi malfaisante qu’illégitime. Le peuple peut et doit se gouverner lui-même ; il est à lui-même son propre souverain.
Enfin, si les hommes sont socialement égaux, ils ont tous les mêmes titres à jouir des biens de ce monde, et toute propriété est un vol fait à la communauté.
Ces conséquences du principe posé par J.-J. Rousseau ont été aussitôt perçues ; et, sans retard, il s’est trouvé des hommes pour les faire passer de l’ordre logique dans l’ordre des réalités.
« Dans les classes mitoyennes et inférieures, dit Mallet du Pan, Rousseau a eu cent fois plus de lecteurs que Voltaire. J’ai entendu Marat, en 1788, lire et commenter le Contrat social dans les promenades publiques, aux applaudissements d’un auditoire enthousiaste. C’est Rousseau qui a inoculé chez les Français la doctrine de la souveraineté du peuple et de ses conséquences les plus extrêmes. J’aurais peine à citer un seul révolutionnaire qui ne fût pas transporté de ces théories anarchiques et qui ne brulât de les réaliser. Ce Contrat social, qui dissout les sociétés, fut le Coran des discoureurs de 1789, des Jacobins de 1790, des républicains de 1791 et des forcenés les plus atroces[1]. »
Robespierre savait quasi par cœur le Contrat social qui ne le quittai jamais[2].
La Bastille a été démolie pour faire entendre que l’on ne voulait plus de répression. Le roi a été tué pour se défaire de l’autorité. Et comme l’autorité ne cesse, aussi bien que toutes les choses nécessaires, de renaître sous de nouvelles formes, lorsque les formes anciennes ont été détruites, l’insaisissable liberté est sans cesse poursuivie par de nouvelles insurrections.
La hiérarchie est le contraire de l’égalité comme la royauté est le contraire de la souveraineté du peuple. Elles ont été renversées l’une et l’autre en même temps. Il n’y a plus de classes, il n’y a plus de familles constituant les diverses assises de l’édifice social ; la société n’est plus constituée que d’individus, amoncellement de poussières livrées au souffle de tous les vents.
Reste la propriété, aussi injuste que la hiérarchie, et d’une injustice plus blessante, puisqu’elle donne aux uns, à l’exclusion des autres, la jouissance des biens qui doivent appartenir à tous, étant les dons de la nature à l’humanité. Aussi lui a-t-on fait déjà subir plus d’un assaut, et les dispositions sont prises pour la liquider incessamment.
M. Le Play ne s’est donc point trompé. Il a bien vu : il a dit vrai lorsqu’il a fait découler de l’erreur prêchée par Jean-Jacques les faux dogmes de la liberté, de l’égalité, de la souveraineté du peuple et de l’illégitimité de la propriété ; il a également bien vu, il a également dit vrai lorsqu’il a affirmé que de ces faux dogmes sont sortis, et la Révolution, et les fléaux qu’elle a déchaînés sur le monde, et l’abaissement actuel de notre patrie.
Mais il faut aller plus loin. Il faut démontrer que ces faux dogmes ne vont à rien moins qu’à rendre la société humaine impossible, et que si nous ne prêtons l’oreille à la voix de Rome, qui nous dit que l’Immaculée est, dans le genre humain, une exception unique, si le fait de la déchéance humaine n’est point de nouveau hautement proclamé, si les institutions sociales continuent à vouloir se poser hors de ce fondement, nous nous précipiterons dans une ruine irrémédiable.
La société humaine, telle qu’elle existe depuis le commencement du monde, non point ici ou là, mais toujours et partout, en tous temps et en tous lieux, nous présente les mêmes institutions : l’autorité et la pénalité, la propriété et la hiérarchie.
L’autorité a revêtu et revêt différentes formes, mais elle se trouve dans son essence, chez les nations les plus policées comme chez les plus barbares. Partout aussi, l’autorité a institué la pénalité, avec des codes pour en déterminer les degré divers, des tribunaux pour l’infliger, et la force publique pour la faire subir.
En aucune société on ne voit les citoyens placés sur le même rang. Partout ils sont échelonnés les uns au-dessus des autres ; partout il y a des supérieurs et des inférieurs ; et mille degrés conduisent insensiblement des conditions les plus humbles aux plus élevées.
Partout aussi, ce qui fait à première vue éclater cette inégalité, c’est la propriété.
Où ces choses ne se trouvent point, c’est la sauvagerie ; où elles se trouvent à l’état rudimentaire, c’est la barbarie ; et leur plus ou moins de perfection marque les différents degrés de la civilisation.
S’il en est ainsi sous tous les climats, et s’il en a été ainsi à toutes les époques du genre humain, si toujours et partout on trouve la propriété, la hiérarchie et l’autorité, il faut qu’il y ait à cela une cause générale et nécessaire qui s’est imposée partout, qui a agi partout, produisant partout les mêmes effets et constituant de même sorte les sociétés les plus diverses.
Quelle a été cette cause ? Qu’est-ce qui a fait sentir partout la nécessité de l’autorité et de la pénalité ? Qu’est-ce qui a institué partout la propriété et la hiérarchie ? D’où ces choses viennent-elles ?
Pour avoir la réponse à cette question, il faut voir quel rôle ces choses remplissent, à quelle fin on a dû y avoir recours, ou pourquoi et comment elles se sont imposées.
Que fait l’autorité dans son exercice légitime ? Elle restreint l’explosion du mal, elle favorise l’expansion du bien. C’est en raison de ce double service dont les hommes sont obligés de reconnaître l’absolue nécessité, qu’ils consentent à courber la tête sous le joug de l’autorité. C’est contre le mal que l’autorité a rédigé ses codes, qu’elle a institué ses tribunaux, qu’elle a armé sa police ; et c’est en vue du bien à soutenir, à développer et à propager, qu’elle s’est alliée à la religion, qu’elle a accepté ou demandé son concours, qu’elle a protégé son action. Sans le mal, l’autorité n’aurait point de raison d’être : si tous les hommes étaient naturellement bons, ils n’auraient pas besoin d’être gouvernés ; la société serait fondée non sur l’autorité, mais sur la liberté ; les tribus sauvages de l’Afrique et de l’Amérique auraient offert le spectacle de la grandeur humaine portée à son plus haut point, et l’Europe, avec ses gouvernements et toutes ses contraintes, aurait conduit l’humanité au dernier degré de l’abjection. C’est le contraire qui est. Les peuples ne se forment, ne se constituent, ne se maintiennent, ne se développent, ne s’élèvent que sous l’égide de l’autorité. L’histoire tout entière est là pour l’attester.
Aussi bien que l’autorité, l’inégalité et la propriété se trouvent partout où des hommes sont constitués en société ; non point seulement l’inégalité qui provient de l’inégale répartition que la nature fait de ses dons physiques et intellectuels, mais l’inégalité sociale qui consiste en ce que, indépendamment de ces dons, les hommes sont constitués hiérarchiquement, les uns dans les hauts rangs de la société, les autres dans les rangs inférieurs. Si cette inégalité se constate partout où les hommes sont réunis en société, il faut qu’elle soit, aussi bien que l’autorité, le résultat nécessaire d’un fait inévitable. Quel est ce fait ? C’est encore la présence du mal au sein de l’homme, et par suite au sein de la société. L’homme qui triomphe du mal en lui-même s’élève moralement au-dessus de ceux qui s’y abandonnent. Et si par l’éducation il communique sa force morale à ses enfants ; si ces enfants transmettent à leur tour les bonnes habitudes et les traditions qu’ils ont reçues, les familles où ces traditions sont observées s’élèvent insensiblement au-dessus des autres. Les lignées qui poursuivent ainsi le bien, n’avancent point toutes d’un même pas ; elles n’atteignent point à la même heure les divers degrés de perfection. Les divers points d’arrivée constituent la hiérarchie sociale.
Cette supériorité morale ne tarde point à en amener plusieurs autres.
Et d’abord l’inégale possession des biens de ce monde. Faut-il dire que la propriété se rattache à la moralité, c’est-à-dire à l’énergie plus grande déployée par celui-ci que par celui-là pour vaincre le mal et pratiquer le bien ? Comment ne point le voir ? La vie de l’homme demande à être entretenue par des aliments quotidiens ; à leur défaut, il tombe dans la mort. Ces aliments, la terre les produit, mais ne les livre qu’au travail. Dieu et la raison sont d’accord pour dire que le fruit du travail appartient à celui qui, par son labeur, l’a fait naître. De là, la propriété du pain nécessaire au soutien de la vie. L’homme qui travaille plus qu’il n’est nécessaire à son strict entretien, et qui sait imposer un frein à ses appétits, ne perd point le droit de posséder ce qu’il a produit ; il l’a fait sien par son travail, il le fait doublement sien par la vertu qu’il déploie pour ne point le livrer à ses convoitises. L’accumulation des produits ainsi conservés forme le capital ou la propriété fixe ; et la quantité plus ou moins grande de ce capital qui est aux mains de chacun établit entre les citoyens une première inégalité non physique, non intellectuelle, mais sociale.
L’indépendance des nécessités de la vie que créent les biens précédemment amassés permet à ceux qui les possèdent de se dévouer à leurs frères, de se consacrer au maintien et au développement de la prospérité générale. S’ils le font, ils entrent par cela même dans une hiérarchie d’ordre supérieur à celle basée sur la propriété, la hiérarchie des meilleurs. Et comme il est naturel de laisser la direction de la société à ceux qui ont frayé la voie du bien et qui y appellent leurs frères par le spectacle qu’ils donnent, en leur propre personne, de la dignité qu’il confère à ceux qui le pratiquent, les meilleurs sont devenus l’aristocratie.
L’inégalité sociale, la hiérarchie sociale, proviennent donc de la diversité des mérites. Elles marquent la grandeur et la persévérance des efforts qui ont été faits non seulement par l’individu, mais par la suite des générations d’une même famille, pour lutter contre les tendances originelles, pour se dégager du mal et pour s’élever dans le bien.
C’est donc l’existence du mal au cœur de l’homme, c’est la chute originelle qui explique et justifie la propriété et la hiérarchie, comme elle explique et justifie l’autorité. La négation de la chute rend du même coup illégitimes l’emploi de l’autorité, la hiérarchie entre les hommes et toute la propriété acquise jusqu’à ce jour. Et c’est pourquoi ceux qui tirent les dernières conséquences du faux dogme de J.-J. Rousseau, les socialistes, veulent abolir la propriété, proclamer l’égalité ou l’absence de hiérarchie, et la liberté ou le renversement de toute autorité : en un mot, détruire la société. Le socialisme découle de la doctrine de l’Immaculée Conception de l’homme.
Cela n’a point échappé à Proud’hon. « Chose singulière ! dit-il, c’est à l’anathème fulminé par l’auteur de l’Emile contre la société, que remonte le socialisme moderne. Rousseau n’a fait que déclarer, d’une manière sommaire et définitive, ce que les socialistes redisent, en détail et à chaque moment, du progrès : savoir, que l’ordre social est imparfait et que quelquechose y manque toujours. »
Plus loin :
« Le socialisme, aidé de l’extrême démocratie, divinise l’homme en niant le dogme de la chute, et, par conséquent, détrône Dieu, désormais inutile à la perfection de sa créature…
« Nous sommes placés entre deux négations, deux affirmations contradictoires : l’une qui, par la voix de l’antiquité tout entière, mettant hors de cause la société et Dieu, rapporte à l’homme seul le principe du mal ; l’autre qui, protestant au nom de l’homme libre, intelligent et progressif, rejette sur l’infirmité sociale, et, par une conséquence nécessaire, sur le Génie créateur et inspirateur de la société, toutes les perturbations de l’univers[3]. »
C’est parce que le socialisme découle de la négation du péché originel que rien de plus radical n’a été prononcé contre lui, que la définition du dogme de l’Immaculée Conception de Marie, privilège qui n’appartient qu’à elle. Rien de plus puissant ne peut être opposé la grande erreur et à la grande menace du jour que la doctrine de la chute originelle avec tout ce qu’elle réclame : la pénalité, nécessitée par l’homme qui reste dans le mal ; l’inégalité, fruit des divers degrés par où les âmes remontent dans le bien ; la propriété, conservation du capital refusé à la jouissance ; les aristocraties, zones selon lesquelles une population s’élève successivement dans les voies de l’épargne, de la justice, de l’honneur, de la charité et de la sainteté ; et enfin l’autorité, qui protège les phases de cette végétation d’un peuple et de ses droits acquis au sein d’une même unité nationale.
Mgr Delassus
[1] Mercure britannique. T. II, p. 350.
[2] La lecture de ce coran de la Révolution n’a pas cessé. Le P. Constant affirme que, dans un séjour qu’il fit en 1890 à Romans, il put se convaincre que les ouvriers y lisaient assidûment le Contrat social. « Il y a lieu de douter, dit-il, qu’ils comprennent tout ce qu’ils lisent. Mais là n’est pas la question/ Le fait du Magistère révolutionnaire de Rousseau et de sa continuité jusqu’à nos jours ressort de ce détail. »
[3] Proud’hon. Système des Contradictions économiques. T. I, p. 344-348.
13:35 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
lundi, 14 septembre 2009
La croyance à la bonté native de l'homme, cause de notre décadence
« C’est l’erreur encore plus que le vice qui perd les peuples. » Il faut redire ce mot de M. Le Play. Il est certain qu’il n’y a point de décadence fatale pour les peuples, pas plus qu’il n’y a de progrès fatal. Progrès et décadence doivent chercher leurs causes ailleurs que dans la fatalité. Ces causes sot les bonnes ou les mauvaises mœurs, les lois justes ou les lois perverses, les institutions bienfaisantes ou les institutions néfastes. Mais lois, mœurs, institutions, proviennent des idées. Il y a des idées qui portent des fruits de mort : ce sont les erreurs ; et il y a des idées qui portent des fruits de vie : ce sont les vérités.
« A commencer par l’Evangile, a dit M. de Bonald et à finir par le Contrat social, toutes les révolutions qui ont changé en bien ou en mal l’état général de la société, n’ont eu d’autres causes que la manifestation des grandes vérités ou la propagation des grandes erreurs[1]. »
On sait quelle fut la régénération opérée dans le monde par l’Evangile ; on voit la déchéance que subit la société, particulièrement en France, depuis un siècle. M. Le Play a voulu connaître la cause première de cette déchéance ; il l’a recherchée, avec une persévérance infatigable, dans tous les pays de l’Europe et même en Asie et en Afrique, et sa conclusion est que la source de nos maux est dans l’erreur prêchée par J.-J. Rousseau, opposée à l’enseignement de l’Eglise, sur l’état où l’homme se trouve à sa naissance. Il a constaté que toutes les coutumes et toutes les lois qui ont contribué à la prospérité des peuples et des familles, ont leur point de départ dans la croyance la perversion originelle de l’humanité, et que la négation de cette déchéance a ouvert la porte à toutes les idées, à toutes les lois et à toutes les pratiques qui ont commencé et qui précipitent notre décadence.
Dans le livre qu’il publia pour être le « Programme des Unions de la Paix sociale » et qu’il intitula : La Réforme en Europe et le Salut de la France, il consacre le premier chapitre à ce qu’il appelle : Le faux principe de 89 et ses conséquences logiques ; il y apporte la preuve, par les faits qui se passent chez nous depuis plus d’un siècle, que la négation du péché originel est pour la France déchue l’explication de sa ruine.
« Depuis 1789, la constitution sociale de la France a subi onze transformations, opérées par des procédés plus ou moins violents. C’est en moyenne une révolution tous les huit ans, ou, pour mieux dire, c’est la révolution en permanence. Quelques succès dus aux forces accumulées sous les régimes antérieurs, ont pu masquer d’abord les inévitables conséquences d’une telle instabilité. Mais à ces prospérités éphémères ont définitivement succédé des catastrophes inouïes. La perte de nos frontières du XVIIe siècle a clos l’ère des illusions, et la vérité nous apparaît dans tout son jour.
« En sortant de leurs voies traditionnelles, nos pères (de 89) se sont acharnés à la création d’un régime sans précédents ; ils ont voulu résoudre à tout prix un problème insoluble. Ces vains efforts ont leur source dans les fausses doctrines qui ont empoisonné la fin du dernier siècle, et qui avaient trouvé leur principale formule dans le Contrat social de J.-J. Rousseau.
« La plus grave et la plus dangereuse de ces erreurs, la véritable mère de nos révolutions, est le faux principe que prétendent mettre en pratique les novateurs de 1789, celui qui affirme la perfection originelle. Selon les adeptes de cette nouveauté, l’enfant serait naturellement porté au bien et n’aurait qu’à suivre ses inclinations pour être bon et vertueux. La société, ainsi composée d’hommes « de la nature », jouirait sans effort de la paix et du bonheur qui seraient comme les fruits spontanés de toute société libre. Dès lors, pour les hommes imbus de cette erreur, le mal dont les ravages ont toujours été apparents, même parmi les peuples prospères, serait uniquement imputable aux mesures coercitives qui, depuis les premiers âges, ont sans cesse changé et contrarié les tendances naturelles de l’humanité.
« Nos pères, on a peine à le comprendre, se sont passionnés pour cette fausse conception de la nature humaine, et en cela, ils se sont mis en contradiction formelle avec l’expérience de tous les temps. La plus grossière des nourrices, comme la plus perspicace des mères, peut voir à chaque instant que la propension au mal est prédominante chez le jeune enfant. Les grands penseurs, qui ont observé personnellement l’enfance, sont arrivés à la même conclusion. Enfin, tous les maîtres qui ont formé des hommes éminents n’ont réussi qu’en réprimant, avec une constante sollicitude, les inclinations vicieuses de leurs élèves.
« Quand la perfection originelle est admise comme un fait, malgré l’évidence et la raison, la logique en fait découler, comme d’une source impure, plusieurs faux dogmes d’où sont sortis les fléaux déchaînés par la Révolution française et l’abaissement actuel de notre patrie. En effet, si les individus naissaient en état de perfection, on commettrait un attentat contre l’ordre naturel en restreignant leur liberté : on violerait la justice en tolérant l’inégalité des conditions ; enfin, partout où ces deux abus sont consacrés par les institutions, les hommes de cœur, les bons citoyens auraient non seulement le droit, mais le devoir de se révolter contre elles. En commençant par nier le vice originel, les promoteurs de la Révolution ont été amenés ainsi à prendre en haine toute coutume par cela seul qu’elle avait duré. Pour ces novateurs impatients de toute règle, repoussant du pied le passé pour s’élancer dans l’avenir, plus une tradition était vénérable, plus elle était oppressive et plus il fallait se hâter de la détruire. Aucune conquête sur les autorités traditionnelles n’a pu les satisfaire et les désarmer. Il s’est toujours trouvé parmi eux des hommes plus ardents que leurs prédécesseurs, prêts à tenter de nouvelles usurpations et à revendiquer comme des biens absolus « la liberté systématique, l’égalité providentielle et le droit de révolte. »
« En résumé, la croyance à la perfection originelle de l’enfant a rapidement affaibli les forces morales de notre race. Elle lui a fait perdre, dans le cours d’une génération, le rang qu’elle avait occupé à la tête de l’Europe jusqu’en 1789. Depuis lors, les faux dogmes ont continué leur œuvre funeste ; ils ont paralysé tous les efforts d’un peuple intelligent et laborieux ; en 1871, ils ont fait de la France la plus malheureuse des nations. »
Dans tous ses ouvrages, M. Le Play revient sur cette cause de notre décadence qu’il estime principale. En 1871, il publia un petit écrit intitulé : LA PAIX SOCIALE, Réponse aux questions qui se posent dans l’Occident depuis les désastres de 1871. Au paragraphe second, il étudie « les causes du désastre », et il dit : « La plus dangereuse des erreurs contemporaines, la cause principale de nos maux, est la doctrine qui fut propagée au milieu du XVIIIe siècle, par le Contrat social, de J.-J. Rousseau, celle qui, contrairement à l’évidence, nie dans l’humanité l’existence du vice originel…Au surplus, la croyance en la perfection originelle n’engendre pas seulement les révolutions qui nous poussent à la décadence : elle conduit à nier les principes et les pratiques qui sont le fondement de toute prospérité[2]. »
M. Le Play n’est point seul à parler ainsi.
Le philosophe français Renouvier, lequel n’est aucunement catholique, examinant, dans son étude sur « le Personnalisme », la cause de l’entrée du mal dans le monde, formule cette hypothèse.
« L’état primitif de l’homme créé par le Créateur juste et bon a dû être, par opposition à l’état actuel un séjour paradisiaque, à cela près qu’au tableau simpliste que nous a présenté la légende religieuse, il faut imaginer conformément à ce que la science nous a appris de la grandeur et de la variété des forces naturelles, un ordre de choses où ces forces se déployaient dans leur magnificence toutes d’accord entre elles pour le bien des animaux et de l’homme. »
Or, pour expliquer l’état actuel de déséquilibre et de déchéance, Renouvier n’hésite pas à déclarer qu’aux débuts de l’humanité, l’homme a commis une faute consistant – d’après lui – dans une violation des droits de l’égalité ; c’est de cette infraction que sont nées les passions. Il reconnaît donc formellement que c’est une faute originelle qui a troublé l’ordre primitif et il arrive à cette conclusion en s’en tenant uniquement aux données de la Science et de la Raison…car il rejette l’enseignement de la Bible, trop simpliste ( ?) à ses yeux.
Dans un livre publié il y a une dizaine d’années sous ce titre : Les lois psychologiques de l’évolution des peuples, le Dr Le Bon dit : « On s’est persuadé que tous les hommes naissent également intelligents et bons, et que les institutions seules avaient pu les pervertir ! Il y a un siècle et demi à peine que des philosophes ont lancé dans le monde l’idée d’égalité des individus et des races. Cette idée a ébranlé les bases des vieilles sociétés, engendré la plus formidable des révolutions et jeté le monde occidental dans une série de convulsions dont le terme est impossible à prévoir. »
Un autre médecin, le Dr Fressinger, qui ne s’est jamais piqué, que nous sachions, de cléricalisme, a eu le courage de faire la même constatation dans un article médical :
« Il y a dans l’organisation actuelle de notre société et à sa tête un vice fondamental, une erreur psychologique grosse de conséquences.
« Le gouvernement moderne, et cela dans la plupart des pays d’Europe, a épousé l’utopie de Rousseau. Il fait foi dans la bonté naturelle de l’homme, se fie à la justesse de ses sentiments, se laisse guider à la clarté de son esprit. En livrant aux foules les clés de leurs destinées, il a manifesté sa confiance en elles et son illusion. Il a cru à l’avancement quotidien et graduel dans des voies de moralité et d’intelligence, à une marche continue vers le progrès. Il a été optimiste, et, par cette vision du monde, a faussé le ressort social.
En proie à ses volontés libres et non contrariées, l’homme ne s’élève pas, il retourne à ses impulsions natives. L’instinct primitif se fait jour, le retour à la brute se dessine. L’alcoolisme est le premier trait qui marque cet acheminement.
« La religion chrétienne dans son essence était inspirée par une connaissance autrement profonde du cœur humain. Ce n’était pas dans des discussions de café et des discours parlementaires que s’élaborait le dogme philosophique qui lui sert de base. Ce dogme est pessimiste, partant moral, car, par l’affirmation du péché originel, il imprime la notion de l’effort et du relèvement, commande d’effacer la tache, de se corriger, de réduire la tare de naissance à force de volonté opiniâtre et de travail persévérant sur soi ; il commande à toutes les institutions sociales de s’imprégner de cet esprit, de créer des freins, d’opposer une digue aux débordements impulsifs des passions.
« Aujourd’hui, les religions sont ébranlées, et la charpente sociale menace ruine. L’homme n’est plus l’être à dépouiller de ses vices innés. C’est le roi absolu, parfait, infaillible, le despote qui multiplie ses injonctions et s’abandonne au cours forcené de ses appétits[3]. »
M. Blanc de Saint-Bonnet dit aussi : « On ne saurait plus en douter, l’erreur qui, de nos jours, a fait crouler la politique, puis l’éducation, déchoir les lois, les mœurs et l’autorité, disparaître les sciences morales, tomber en ruine la société entière, c’est l’oubli du premier des faits de l’histoire, l’oubli de la chute de l’homme. »
Plus récemment, M. Brunetière, réfutant des écrivains qui niaient l’action réflexe des idées sur la vie pratique des hommes ou sur la constitution des sociétés, disait : « La croyance à la bonté native de la nature humaine a vaincu l’idée chrétienne auprès d’un nombre considérable d’hommes. Elle a tout modifié, les coutumes et la loi, la famille et l’éducation, la politique et la morale, l’objet même et la conception de la vie. »
« Seule, dit à son tout le prélat sociologue, Mgr Ketteler, la doctrine du péché originel peut répandre une lumière de vérité sur la situation présente. Cette doctrine fondamentale de tout le christianisme peut seule nous expliquer comment les vérités naturelles peuvent être méconnues, les sentiments les plus nobles niés, comment l’homme peut devenir si inhumain[4]. »
Si donc nous voulons arrêter notre décadence, manifeste aux yeux du monde entier, si nous voulons nous relever et rentrer dans les voies qui nous avaient conduits à ce sommet, de former la tête de la civilisation, il faut, avant tout, que nous nous replacions au point de vue où l’enseignement de l’Eglise nous avait mis, et qu’une si cruelle expérience affirme être le vrai et le seul salutaire.
Mgr Delassus
21:11 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
vendredi, 11 septembre 2009
EXISTENCE DU VICE ORIGINEL
Dans une lettre qu’il écrivit à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, J.-J. Rousseau dit : « LE PRINCIPE FONDAMENTAL DE TOUTE MORALE, sur lequel j’ai raisonné dans tous mes écrits…., est que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l’ordre ; qu’il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. »
C’est là, avons-nous dit, l’erreur radicale, l’erreur-mère de tous les faux dogmes révolutionnaires, celle à laquelle il faut s’attaquer premièrement, celle qu’il faut anéantir, si l’on veut clore l’ère de la Révolution. M. Le Play le savait ; les observations qu’il avait faites chez tous les peuples l’en avaient profondément convaincu ; aussi, dans tous ses ouvrages, s’attache-t-il, avec ténacité, peut-on dire, à fixer le regard de ses lecteurs sur les faits qui démontrent l’existence en nous du vice originel.
« Pour se convaincre de la fausseté de la doctrine de J.-J. Rousseau, c’est M. Le Play qui parle, il n’est pas nécessaire d’apprendre à gouverner les hommes. Il suffit d’élever avec sollicitude ses propres enfants. Dans toute famille nombreuse, les parents ont l’occasion de constater que tous les germes de la perversité se développent en même temps que les premières inclinaisons de la nature[1]. »
« L’enfant n’est point spontanément porté au bien ; loin de là, il montre une tendance innée vers le mal. Abandonné à cette tendance, il manifeste une volonté inintelligente, presque toujours contraire aux intérêts de tous. Il ne cède que sous la pression de la force à l’autorité de ceux qui le protègent contre sa propre faiblesse ou qui ont le devoir de veiller à la prospérité commune. S’il garde le pouvoir d’agir selon ses propres inclinations, le jeune homme ne reste pas seulement imparfait, il devient de plus en plus insociable[2]. »
A l’appui de ce qu’il vient de dire, M. Le Play apporte le témoignage du plus savant observateur du siècle dernier, Darwin. Cet homme, qui a tant interrogé la nature, s’imposa la tâche d’étudier jour par jour un de ses enfants. Or, avant que celui-ci eût atteint l’âge de deux ans, il avait pu rencontrer et consigner dans son journal, au milieu d’instincts de bonté, d’intelligence et d’affection, cette suite de sentiments mauvais : la colère, la crainte, la jalousie, le respect humain, la dissimulation et le mensonge[3].
Pas plus que Darwin, M. Le Play ne méconnaît les bons instincts qui, dans l’enfant, se trouvent à côté des mauvais. Ils viennent, et de la grâce du baptême, et des vertus acquises dans les familles par les générations précédentes, vertus qui se transmettent par le sang et par l’éducation, mais qui ne parviennent pas toujours, même dans les milieux les plus favorisés, à l’emporter sur les mauvais instincts. Au chapitre XVIII de la Réforme sociale en France, il dit : « Suivant l’opinion que je tiens seule pour exacte, l’esprit du mal chez les enfants se lie invariablement à l’amour du bien. L’enquête que j’ai ouverte m’a toujours révélé sur ce point l’accord unanime des hommes vraiment compétents. J’appelle ainsi les pères de famille et les autorités sociales qui, secondés par des maîtres de leur choix, enseignent à la jeunesse la vraie science de la vie, celle que féconde le respect de Dieu, du père et de la femme. Selon ces légitimes instituteurs des nations, la propension constante vers le bien ne se rencontre que chez quelques natures privilégiées ; la propension vers le mal est prépondérante chez beaucoup d’autres ; le mélange des deux tendances est toujours le trait distinctif de la majorité. L’inclination exceptionnelle de l’enfance vers le bien se révèle çà et là malgré la contagion du mauvais exemple et les excitations les plus perverses ; l’inclination persistante vers le mal est habituelle chez beaucoup d’enfants issus des parents les plus vertueux. Cette diversité de caractères et ce mélange du bien et du mal se reproduisent chez toutes les races, dans tous les climats, dans toutes les clases de chaque nation. Ils sont manifestes chez la plupart des enfants de chaque familles ; ils résistent longtemps à la discipline uniforme de l’école ou du foyer domestique et même parfois aux durs enseignements de la vie. »
De cette enquête, M. Le Play est en droit de conclure : « L’enfant apporte en naissant un penchant décidé pour le mal. Il n’est initié à la connaissance et à la pratique du bien que par la grâce divine et par les enseignements qu’a légués la sagesse de ceux qui l’ont précédé. » - « Le jeune adulte lui-même est inexpérimenté, dominé par le vice originel et enclin aux actes de folie. » - « Sauf les rares exceptions qui, par grâce divine, naissent avec les caractères de la sainteté, l’esprit du mal se développe comme l’ensemble des facultés ; il survit même à leur déclin, s’il n’a point été dompté par l’autorité paternelle que Dieu a préposée à la garde de la morale. »
« Du cœur de l’enfant, le mal tend sans cesse à s’introduire dans la famille ; l’enfant apporte, dès sa naissance, dans la famille, des ferments d’indiscipline et de révolte. » Aussi, « le premier devoir des parents est de réprimer, dans les générations nouvelles, une inclination persistante vers le mal. » Ils ne doivent point s’y employer seuls, mais réclamer le concours des prêtres et des instituteurs dirigés par les prêtres. « Dompter les vicieuses inclinations de l’enfance est le premier but de l’éducation. Mais tous ceux qui ont eu charge de ce devoir savent que, sous ce rapport, la science de l’instituteur ne saurait suppléer à l’autorité à l’autorité et à la sollicitude des parents. »
« L’enseignement scolaire se réduit habituellement à certaines pratiques traditionnelles qui ne sauraient, à aucun titre, justifier l’ascendant social qu’on voudrait conférer à l’instituteur. Aussi, le meilleur moyen qu’on ait trouvé de relever sa fonction est de le placer comme auxiliaire près du prêtre pour l’enseignement religieux. » « Le père de famille, secondé par le prêtre, restera, dans l’avenir, le véritable guide de la jeunesse[4]. »
Et ailleurs : « La doctrine du prêtre a occupé de tout temps la première place dans l’estime des hommes. Elle répond aux aspirations de toutes les conditions et de tous les âges. Seule, elle a le pouvoir d’arracher les peuples à la barbarie et de le maintenir à l’un de ces points culminants que l’histoire nous offre de temps en temps…Rien de semblable ne se remarque dans les attributions de l’instituteur primaire. La doctrine scolaire a le genre de perfection qui lui est propre. Elle doit exercer la mémoire et les organes physiques ; elle a moins de prise sur l’intelligence, et elle agit moins encore sur les facultés morales[5]. »
La société n’a pas moins à se défendre que la famille : « Le mal est reproduit sans relâche dans la société par les propensions innées des nouvelles générations. » « Dans les sociétés les plus prospères, la venue des enfants est, à vrai dire, une invasion de petits barbares. Ils y ramènent l’égoïsme, la cruauté et les autres inclinations de la barbarie. Dès que les parents tardent à les dompter par l’éducation, la décadence devient imminente. Ce penchant inné des enfants vers le mal a toujours été un obstacle à la prospérité des sociétés humaines. C’est la grande défaillance de l’homme. Les sages de tous les temps l’ont nommé « le vice originel ».
« Malgré la grâce divine, cette source reste inaltérable. Mais à cette source permanente du mal, les sociétés prospères opposent sans relâche certains remèdes. Les effets du vice originel peuvent toujours être neutralisés par de bonnes institutions, sous la haute direction d’hommes améliorés par ces institutions mêmes, ou portés au bien par une organisation exceptionnelle. Ils peuvent, au contraire, être aggravés par des institutions vicieuses ou par le règne des méchants. La géographie et l’histoire enseignent que, sous l’action prolongée de ces mauvaises influences, l’homme peut tomber au dernier degré de l’abjection ».
Combien grand aujourd’hui est en France la multitude de ceux qu en sont venus à cette abjection extrême ! Et pourquoi ? A cause de l’empire qu’a prise dans les esprits et dans les institutions le faux dogme de la bonté native de l’homme. « Nos compatriotes persistent à propager, par leurs discours, leurs écrits et leurs lois, les erreurs que J.-J. Rousseau a coordonnées systématiquement dans le Contrat social. Egarés par ce sophiste, ils repoussent, sur les points fondamentaux de la vie sociale, les plus constantes traditions du genre humain et la pratique des peuples les plus prospères. Ils voient l’idéal de la famille dans l’indépendance individuelle de certaines races instables et sauvages. Erigeant en dogme la perfection originelle de l’humanité, et guidés par une logique inflexible, ils attribuent aux gouvernements établis la source du mal qui sort de la nature même de l’homme. Les maux qui désolent la France depuis la propagation des écrits de Rousseau dérivent pour la plupart de cette erreur fondamentale. Je me suis appliqué à la combattre dès le début de mes travaux…J’ai expliqué comment la décadence devient imminente, dès que les sociétés négligent d’opposer à ce fléau naturel des mauvais instincts qu’apporte l’enfant en naissant, la discipline de l’éducation…Les Français sont rejetés, par les erreurs du Contrat social, en dehors des enseignements de l’expérience ; et ils s’engagent, sans relâche, dans des nouveautés imprudentes ou dans des voies inconnues qui ne les mènent qu’aux révolutions et aux catastrophes[6] ».
Ces catastrophes nous les avons subies, en effet, l’une après l’autre. Assurément, M. Le Play ne leur assignait point comme cause unique la négation du péché originel, mais certainement aussi il voyait dans cette négation l’une de leurs causes les plus certaines et même la plus radicale. Aussi, disait-il après les ruines de 1870-71 : « Des erreurs inouïes ont produit, en haut comme en bas, un mal qui ronge et dissout le corps social. Ce mal nous a rejetés dans l’état où nous sommes, il appelle un prompt remède…Il faut avant tout que des hommes éminents, ayant pour mobiles la vertu et le patriotisme, secouant le joug des idées dominantes, reviennent à la notion du vrai, et se dévouent à le propager[7]. » « Il n’y a pas d’autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser, quoi qu’il arrive[8]. » « C’est l’erreur encore plus que le vice qui perd les peuples[9]. »
Le 30 octobre 1899, M. Maurice Barrès disait de même : « Il n’y a aucune possibilité de restauration de la chose publique sans une doctrine ». Et quelle doctrine ? si ce n’est celle qui a fait ses preuves de vérité et par la décadence des peuples qui l’ont repoussée et par la prospérité de ceux qui en ont fait la base de leurs institutions.
[1] La Réforme sociale en France.
[2] Méthode sociale, p. 73.
[3] Darwin, Esquisse d’une Enfant, The Mired, 1877.
[4] Le Play, passim.
De Maistre a fait cette observation : “Toutes les nations du monde, poussées par ce seul instinct qui ne trompe jamais, ont toujours confié l’éducation de la jeunesse au prêtres ; et ceci n’appartient point seulement au christianisme. Toutes les nations ont pensé de même. Quelques unes même, dans la haute antiquité, firent de la science elle-même une propriété exclusive du sacerdoce. Ce concert unanime mérite une grande attention, car jamais il n’est arrivé à personne de contredire impunément le bon sens de l’univers. » (Œuvres complètes, VIII, 165.)
Et ailleurs, parlant de ce qui s’était passé durant la Révolution et que nous revoyons de nos jours, il dit : La conscience paternelle, le plus incorruptible des juges, n’est pas dupe des charlatans républicains. On a vu, dans certains départements, des hommes en place confier leurs enfants à ces mêmes prêtres qu’ils outrageaient dans leurs placards civiques, et qu’ils auraient condamnés à mort si la gendarmerie nationale les leur avait amenés. » (VIII, 439).
[5] Réforme sociale, III, 64-65.
[6] L’Organisation de la Famille, 109.
[7] Le Play, d’après sa Correspondance, 223.
[8] Ibid., 359.
[9] Ibid., 414.
Mgr Delassus
14:03 Publié dans Ordre Social Chrétien | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

